‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 62 sur 107 · LE PEUPLE FEMELLE. — 12 ET .13 GERMINAL · texte numérisé non relu

LE PEUPLE FEMELLE. — 12 ET .13 GERMINAL

Au milieu de ces révolutions intérieures, que devenait le peuple? Lui aussi se trouvait changé; il l'était en effet plus que les chefs de parti. Il n'avait pas, comme eux, l'occupation incessante des ressentiments et des vengeances. A mesure que ses guides, ses tribuns lui avaient été enlevés et qu'il les avait laissés périr, convaincu de tous les crimes que chaque faction leur forgeait tour à tour, il se sentait seul et égaré dans la Révolution.

Sans doute aussi la confiance en lui-même et dans sa force commençait à lui manquer. A quoi se prendre désormais? Toutes les idoles étaient tombées l'une après l'autre, et il les avait toutes foulées aux pieds. Les Terroristes, tant qu'ils furent les maîtres, opérèrent le miracle d'empêcher la famine ; puis ils nourrirent le peuple d'espérances illimitées. Derrière le rideau sanglant, il vécut dans l'attente fiévreuse de je ne sais quelle terre promise. Quand après le 9 thermidor la vérité &e montra et qu'il fallut tomber de ces hauteurs, la chute fut d'autant plus grande pour le peuple qu'il avait cru avec plus d'ingénuité aux visions évoquées devant lui. Retiré de la place publique, loin des sections, des tribunes de la Convention, ou privé des échafauds, insulté déjà par la jeunesse dorée, découronné de sa royauté éphémère, il revint à sou foyer. 11 le trouva sanglant, triste, désert, misérable; et il sentit qu'il avait faim.

En effet, le pain manquait; c'était un des premiers résultats de la suppression du maximum par les Thermidoriens. A d'autres époques du monde, on avait déjà imaginé de fixer le prix des substances de première nécessité. Tibère avait taxé le pain; Charles VII, pour soutenir la

guerre contre les Anglais, avait taxé toutes les denrées^ alimentaires. Les historiens n'ajoutent pas que cette contrainte ait produit la famine, et ils ne font aucun reproche à ces princes d'avoir employé de tels moyens. Sans doute, sous un pouvoir absolu et durable qui restait maître de se relâcher par degré de l'arbitraire porté dans le commerce, le contre-coup se fit sentir moins violemment. D'ailleurs ni Tibère, ni Charles VII n'étaient embarrassés d'assignats; mais dans la République de 94, le retour subit à la liberté faillit être mortel. On put voir, là aussi, combien, il est difficile à une démocratie de porter impunément dans le commerce l'arbitraire et les usages du pouvoir absolu ; le remède ne tarde pas à devenir le fléau.

Les vendeurs effarés refusaient de vendre, ou ils exigeaient, par représailles et par mépris des assignats, un prix inique. Là aussi, la violence passée enfantait la violence.

Chaque habitant de Paris était taxé à deux onces de pain par jour; souvent on en manquait tout à fait. Alors -ce furent les femmes qui donnèrent le signal : les hommes, après tant d'héroïsme, paraissaient hésiter à se soulever pour le seul désir de vivre. Longtemps ils restèrent muets, incertains de ce qu'ils avaient à faire, tant ils avaient perdu au milieu des passions publiques le soin des choses privées. Mais les femmes leur rappelaient sans relâche qu'après de si belles actions et d'immenses promesses, ils restaient affamés.

Jifsqu'où irait leur patience? Sans doute, la peur les retenait ainsi enchaînés! Mais qu'ils consentent seulement à se cacher derrière elles. Il n'en fallait pas davantage ; elles leur montreront le chemin, et ils n'auront rien à craindre derrière leurs femmes, leurs enfants, qui leur serviront de rempart et recevront le premier coup.

Le 12 germinal, Paris se réveille au cri perçant : « Du pain ! du pain l » La Convention se trouve investie par un peuple de femmes. Elles forcent l'entrée, et un grand nombre traînent par la main des enfants en bas âge. La distribution ayant manqué ce jour-là, tous souffraient véritablement de la faim. Elles se répandent en tumulte

parmi les Conventionnels toujours avec le même cri : « Du pain ! » qui couvre tous les autres. D'ailleurs elles ne semblaient faire aucune différence entre les divers partis de l'Assemblée et reprochaient à tous l'ancienne misère changée maintenant en famine.

Un Montagnard, Choudieu, redemande sa place occupée par une de ces femmes : « Nous sommes ici chez nous! » répond-elle avec une audace que les hommes avaient per- -due depuis longtemps.

La Terreur avait pesé sur elles beaucoup moins que sur leurs pères, leurs maris, ou leurs frères; elles n'en avaient pas été atteintes, et reparaissaient avec plus de fureur qu'au 6 octobre, quand elles allèrent chercher à Versailles M le boulanger et le petit mitron «.

Nulle peur, nul respect de cette formidable Convention qui essaye quelque temps de leur imposer par son silence et son immobilité. Elles insultaient, provoquaient, harcelaient le monstre aux sept cent cinquante têtes; elles se suspendaient à sa crinière, et se moquaient témérairement par désespoir. Au lieu des harangues accoutumées, elles ne faisaient entendre que ces deux mots : " Du pain ! »» Mais elles les répétaient sans relâche^ les opposant à quiconque essayait de parler.

Au milieu de cette furie, les deux côtés de l'Assemblée se lèvent par moments et s'accusent l'un l'autre d'être ou les persécuteurs ou les complices de ces désespérées. Des hommes s'étaient joints à la foule des femmes. Ils portaient écrits sur leurs bonnets les mêmes mots : « Du pain! »♦ Quelques-uns y avaient ajouté : « La Constitution de 93, » ^voulant montrer ainsi que les angoisses de la faim ne leur faisaient pas oublier l'ancienne passion de la chose publique.

Les hommes se lassèrent les premiers de la révolte et rentrèrent dans l'obéissance. Ils se retirèrent sous la sommation éclatante de Barras, soit crainte, soit respect, soit effet des promesses qui leur furent faites. Pour les femmes, elles ne sortirent que lorsqu'elles se virent abandonnées par ceux qui les avaient accompagnées, et elles ne montrèrent aucune foi dans les paroles de l'Assemblée. Ce^

qu'elles avaient voulu, c'était le pain de la journée; elles sortirent indignées de n'emporter que l'espérance.

Sitôt que l'Assemblée est rendue à elle-même, les accusations commencent. Chacun vint rapporter les paroles qu'il avait entendues de l'un de ses collègues dans le tumulte. On ne pardonne rien à l'émotion, à la pitié, à la douleur. Ce fut un crime nouveau de s'être apitoyé ou de s'être indigné. Les Thermidoriens et les ex-Girondins restés dans l'Assemblée trouvaient enfin l'occasion attendue de se défaire de leurs ennemis, et ils luttèrent d'impatience et d'emportement. En un moment toutes les promesses des ex-Girondins, d'oublier leurs injures, sont effacées ; ils ne se souviennent que de leur prison de dix-sept mois, du supplice de leurs amis, et se donnent à la hâte tumultueusement la joie de la vengeance.

Mais, ce jour-là, ils n'eurent pas besoin de se jeter euxmêmes dans l'arène, ni de nommer ceux qu'ils voulaient proscrire. Les Thermidoriens se chargent de ce soin en dénonçant leurs anciens compagnons; la Plaine n'a qu'à approuver et à frapper silencieusement de -son vote.

Pour bien montrer qu'on saisit l'occasion de satisfaire ses haines, les premiers atteints furent Barère, Collotd'Herbois, Billaud-Varennes; à peine nommés, on les condamne à la déportation, comme s'il y avait un lien quelconque entre leurs actes anciens et la famine de germinal! Avec tant d'autres motifs de justifier ses haines, on aima mieux une iniquité criante plutôt que d'attendre un moment le plaisir de terrasser des ennemis.

Après cette première satisfaction, la carrière est ouverte; tout le passé de la Révolution est remis en doute. Chacun se hâte de désigner celui qu'il hait le plus, craignant de ne plus retrouver une journée si propice.

André Dumont, Bourdon de l'Oise, Fréron, demandent Tarrestation de Châles, Choudieu, Huguet, Léonard Bourdon. L'arrestation décrétée aussitôt que demandée, cette facilité devient un attrait auquel personne ne résiste. La liste de proscription s'allonge sans qu'aucune parole de défense soit prononcée. Enfin, lasse non de proscrire, mais de veiller, l'Assemblée se sépare à l'approche du matin.

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Mais les vengeances ne sont que suspendues; dès que l'on se rassembla de nouveau, ce futpour proscrire encore.

Moïse Bayle, Granet de Marseille, Hentz,Maignet, Levasseur de la Sartlie, Crassous, sont décrétés non parce qu'ils étaient les plus haïs, mais parce que le hasard amena leurs noms ou servit leurs ennemis privés. Bourdon de rOise allait partout vociférant « qu'il fallait les fusiller dans le salle de la Liberté * ». La Réaction ne pardonna pas même à Lecointre de Versailles, qui le premier avait donné l'exemple de dénoncer le Comité de salut public. Depuis il semblait se repentir de son accusation. Cela lui tint lieu de crime. Thuriot, qui présida le 9 thermidor et jugula Robespierre, est accusé comme robespierriste. Enfin Cambon, l'organisateur des finances, qui faisait vivre la France depuis un an, ne put trouver grâce. Autant valait décapiter la République elle-même. Il avait blessé la vanité de Tallien. Tallien lui en fit un crime d'État.

Le mot d'ordre est d'en finir avec tout ce qui survit -d'âmes fières et indomptées. Pourtant ce n'était encore que le commencement des représailles. Le 12 germinal n'avait été qu'un essai de révolte et de vengeance; les vaincus restèrent aussi implacables que les vainqueurs.

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