‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 74 sur 107 · Mémoires inédit» de Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédit» de Baudot

baïonnettes qui refoulaient l'Europe s'inclinaient devant le plus obscur, le plus désarmé des hommes s'il représentait l'autorité civile ; et indépendamment de leur héroïsme, c'est cette religion du droit, au milieu de l'ivresse de la force, qui donne aux armées de la Répul:](lique un caractère unique de grandeur.

Les représentants en mission revenaient quelquefois aux mœurs antiques bien plus qu'ils ne le croyaient euxmêmes. Saint-Just ordonne un jour aux Strasbourgeois de donner leurs manteaux et leurs souliers aux soldats en haillons de l'armée du Rhin. Le scandale en dure encore. Et pourtant Saint-Just n'avait rien ordonné que ce que les gens de Smyrne avaient fait spontanément en pleine assemblée pour une armée romaine a.

Quand les représentants avaient communiqué leur première ardeur, ils rentraient entre deux combats dans la Convention. Là ils se retrempaient de nouveau dans le fanatisme de l'Assemblée et du Comité. Ils allumaient leurs colères, leurs passions de vaincre à ce brasier; et, courant à la frontière, ils y portaient l'étincelle nouvelle qu'ils venaient de puiser; ainsi était continuellement entretenue et portée du centre aux extrémités la flamme inextinguible. Les généraux tent^aient de reprendre haleine ou de suivre ke anciennes règles méthodiques. Ils étaient tout à coup soulevés, emportés au combat par les représentants, que leur inexpérience même de la guerre affranchissait de tout esprit de routine.

Les conventionnels changeaient souvent les généraux; par là ils obtinrent ces deux résultats : d'empêcher les incapables d'aggraver leurs fautes, et les habiles de devenir les idoles de leurs soldats, c'est-à-dire de la patrie; double écueil qui se rencontrait à chaque pas entre Luckner et Dumouriez, entre Dumouriez et Pichegru, entre Piehegru et Bonaparte.

Les hommes du métier s'étonnaient, frémissaient; mais ils obéissaient. Un art supérieur se formait de l'inspiration

1. « Omnes qui adstabant, detraxisse corpori tegmina, nostrisque legionibus misissse. v Tac. Annal. IV 66.

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et de l'instinct qui, plus tard seulement, devait se traduire en règles.

Les campagnes de 1793 marquent ainsi le moment où, les anciennes méthodes tombant en ruine, et la science nouvelle n'étant pas encore clairement aperçue, la guerre ,fut surtout chose d'inspiration. L'enthousiasme dut tenir 'la place de l'expérience. Un enthousiasme nouveau, tel que celui du Coran, régla les batailles.

En 1838, je me trouvai au lit de mort de l'un de ces survivants de la Convention qui avait le plus agi dans les missions aux armées. C'était Baudot. Il me dit qu'avant de mourir il avait voulu me voir pour me confier ses Mémoires, qu'on y verrait un commentaire des actes et des pensées les plus secrètes des divers partis dans la Convention; me retenant par le bras et réunissant toutes ses forces dans un dernier regard, il ajouta : « Croyez que le premier mot de notre histoire n'a pas encore été écrit. Saint-Just et moi nous mettions le feu aux batteries de Wissembourg. On nous en savait beaucoup de gré. Eh bien, nous n'y avions aucun mérite. Nous savions parfaitement que les boulets ne nous pouvaient rien. »» Sur cela, il se tut, et je pris congé de lui pour toujours.

En réfléchissant plus tard à ces étranges paroles, je me suis expliqué bien des faits que je ne pouvais saisir auparavant. Ce qui me surprit quand je les répétai, elles n'étaient plus comprises par nos contemporains. Même les révolutionnaires les plus ardents les rejetaient comme une superstition vaine. Le mot que ce mourant trouvait si simple devenait une risée pour les hommes les plus emportés de notre âge.

« Nous savions que les boulets ne nous pouvaient rien. »» Quelle foi dans ce qu'ils appelaient les principes! Comme ils sentaient que c'était là une armure invincible non pour eux, mais pour la France! Cette foi, cette armure magique, devint celle des armées. Ce fut d'abord toute leuF stratégie, quand, vaincues, brisées, elles rentraient en ligne, invulnérables et immortelles.

Dans l'homme qui me parlait, cinquante ans de désastres privés, de reniements, d'exils, de malédictions

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n'avaient pas extirpé cette foi. Elle avait dû se cacher, s'ensevelir sous mille déguisements et surtout dans le silence. Mais à ce dernier moment elle éclatait de nouveau, comme le fond de la conscience, en présence de la mort imminente. Par là, je compris que ces hommes n'avaient été altérés qu'à la surface par le changement des idées et des passions d'un autre temps, comme le granit qui s'écaille au contact de l'atmosphère. L'ancien foyer qui semblait si bien éteint se rallumait et jetait encore des flammes sitôt que disparaissait l'oppression du monde. On trouve des paroles de ce genre dans le Coran; elles ne surprennent pas, venant d'intelligences mystiques. Mais de la part d'hommes d'aiFaires et d'intelligences moqueuses, quelle merveille! Mahomet et Voltaire, Jeanne d'Arc et Candide! Qui eût cru que des mondes si opposés pouvaient se réunir et se fondre dans un même esprit? Voilà un des traits uniques de la Révolution française ; et combien nous en sommes loin, aujourd'hui, puisqu'il nous faut expliquer ce qui était l'évidence même pour nos pères ! Leur héroïsme nous scandalise.

Dans la campagne de 1794, l'attaque des Français se fit sur la ligne des Vosges, où tout se décidait par l'infanterie; la supériorité des ennemis en cavalerie n'y était pas à craindre. La droite française, sous Desaix, longeait la plaine du Rhin et contenait les Autrichiens pendant que les vrais coups se portaient de Kaiserslautern à Hombourg et Durkheim. Les Autrichiens furent ainsi rejetés sur Manheim et les Prussiens sur Mayence.

Saint- Just punit Hoche d'avoir osé accepter, de la main de ses collègues Baudot et Lacoste, un commandement en chef qu'il réservait à Pichegru. Ne cherchez pas ailleurs la cause réelle de l'arrestation du vainqueur de Geisberg. La conquête de la rive gauche du Rhin ne put faire pardonner à Hoche d'avoir négligé la faveur de Saint-Just. Celui-ci l'eût poursuivi jusqu'aux enfers, de son orgueil et de son ressentiment. #

Les Français souffrirent de l'hiver sous Mayence autant que l'armée de Russie en 1812; mais Tordre, la discipline résistèrent à tout. Ce même froid qui a détruit l'armée

impériale de 1812, ne put rien contre l'armée républicaine de 1795.

Après que tant de généraux avaient été arrachés à Farmée du Rhin, Custines, Beauharnais, Meunier, Laudermont, il arriva que le commandement de cette armée fut regardé comme une préparation certaine à l'échafaud. Les héros tremblaient devant leur gloire; tous voulaient obéir, nul ne voulait commander. On vit des généraux contraints d'accepter le titre de général en chef (Meunier), se refuser à donner aucun ordre, même au cœur des batailles. Ce mélange de terreur et de patriotisme donna à cette armée un tempérament qui la distingua longtemps de toutes les autres. On y regardait l'avancement comme une calamité; L'ambition y était si bien extirpée, qu'elle y paraissait tout à la fois un vice et une extravagance.

Cette armée était composée, pour les deux tiers , de volontaires. Partis pour défendre le territoire, nul péril ne les arrêta, aussi longtemps qu'ils sentirent la France sous leurs pieds. Mais lorsqu'ils eurent touché les bords du Rhin, leur tâche sacrée leur parut accomplie. Par delà, ils ne virent que l'esprit de domination et de conquête, et ils refusèrent d'aller plus loin, craignant de servir les desseins d'un maître, et non plus les intérêts de la cause pour laquelle ils s'étaient armés. Leur répugnance fut telle à franchir ces frontières redoutables, qu'on dut la respecter. Et ne croyez pas que, dans ce refus de porter plus loin la guerre, il n'y eût que de la lassitude et le désir de revoir leurs foyers. Chez un grand nombre, il y eut aussi cet instinct que la vraie gloire est dans la justice, qu'en poursuivant de loin, dans les plaines d'Allemagne, un fantôme de bruit, on risquait de perdre les biens réels que l'on venait d'acquérir.

Ainsi l'armée du Rhin s'imposa le frein elle-même; elle Se bride, craignant qu'on n'abuse de sa victoire. Exemple unique de modération dans l'histoire militaire. Et qui oserait dire aujourd'hui qu'il n'eût pas mieux valu cent fois pour la postérité que cet instinct de justice eût prévalu dans tous, et que cette borne, un moment respectée, n'eût pas été franchie?

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