‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 79 sur 107 · PROGRES DU MILITAEISME DEPUIS LA CONVENTION · texte numérisé non relu

PROGRES DU MILITAEISME DEPUIS LA CONVENTION

Par quelle suite de sentiinents ont passé les volontaires de 1792 pour devenir les hommes de 1800? On ne répond à cette question qu'en suivant leurs correspondances privées. D'abord, tout à la nation, certains que rien n'est impossible, ils jettent le cri du « Ça ira » jusque sur les glaciers des Alpes. La Terreur venue, les plus intrépides

1. Les lignes suivantes disent assez que la pensée de déoentralîssi» n*était pas étrangère à la tradition des Montagnards.

« Il a manqué trois choses au maintieij de la République ; l» les législateurs ne donnèrent point d'institutions au peuple et formèrent une République avec les débris d'une vieille monarchie, toute composée da vices, de préjugés, de haines et de despotisme ; 2° ils ne lui donnèfenfc aucune garantie ni dans la force armée des citoyens, ni dans une mr^giatrature spéciale, ni dans l'intérêt permanent des communes; 3» ils donn^renf; la direction des affaires à des hommes en discrédit, au lieu de la côafiei» à la vertu. C'était tout 'perdre. » Mémoires inédits de Baudot.

LE DIRECTOIRE 3ll

des hommes n'osent regarder en arrière vers l'intérieur. L'ennemi seul occupe les yeux. On ne veut voir que devant soi; le reste, on veut l'oublier ou l'ignorer; puis, la grande crise passée, le danger surmonté, vient une prompte lassitude de gloire, le mépris de tout ce qui n'est pas l'armée. Le volontaire,, devenu général, ne se soucie plus que du jugement du militaire. Là est son univers. Tout ce qui est en dehors disparaît. L'armée devient le tout, et dans l'armée on ne voit que le général en chef. Quand ce pas aura été fait, il ne restera plus rien du citoyen. La profession absorbe l'homme, le militaire absorbe le héros.

Vers le même temps, Joubert écrivait dltalie : « La. lâcheté et l'absence de principes que je vois professer à tous ceux qui viennent de France. « Par ces lignes, il est clair que l'armée, qui ne connaissait pas le travail de dissolution morale de Tintérieur, se maintenait dans ses opinions républicaines, quand déjà elles étaient minées au dedans. Mais il est contraire à la nature des choses que les principes de liberté se sauvent dans les camps. Si cela arrive, ce ne peut être que pour un jour. D'ailleurs, ce qu'on appelait, dans les camps, la Révolution, était déjà, pour un grand nombre, le grade, la crainte de le perdre, l'espérance d'en acquérir un nouveau.

Cependant, les propositions d'usurper viennent presque toutes de l'intérieur. Tandis que Joubert s'étonnait encore d'être général en chef, son père, petit juge de bailliage à Pont-de-Vaux, le gourmande incessamment de ce trop de modestie. Il n'est aucune position, même la toute-puissance, dictature, souveraineté, que ce petit juge ne rêve pour son fils. Qui s'attendrait à cette royale ambition dans ce ver de terre? La bourgeoisie, ne voyant plus d'obstacle devant elle, eut un moment la haute ambition de gouverner l'Etat : moment d'orgueil qui semblait devoir enfanter une classe digne de commander. Ces grandes visées furent bientôt rabattues quand un seul s'éleva et prit la place des autres. La fierté de tous tomba en un instant, la vanité seule surnagea comme par le passé. Officiers et généraux rentraient en France républicains, ils en sortaient des- , potes. Ainsi la nation de 1797 à 1800 corrompait l'armée

et l'armée se substituait à la nation. Telle fut l'histoire militaire des trois dernières années du siècle.

C'est alors que les généraux prennent sur le Directoire une revanche éclatante de leur obéissance au Comité de salut public. Au lieu de l'homme de parti, le militaire paraît avec toutes ses prétentions croissantes chaque jour; il s'indigne d'obéir à autre chose qu'à l'épée. Comment, en si peu de temps,* ces mêmes officiers, volontaires de 1792, si souples hier encore sous la Convention, qui refusaient tout avancement et ne s'en croyaient pas dignes, deviennent-ils maintenant les plus exigeants des hommes? Le Directoire veut-il administrer par des agents civils les pays conquis, la Hollande, la Suisse, Naples, le Piémont? Les militaires se soulèvent d'orgueil. C'était, disaient-ils, les déshonorer. Brune, Championnet, désobéissent ouvertement; les meilleurs, tels que Joubert, deviennent intraitables. Aucun d'eux ne veut plus sentir en rien le frein de l'autorité civile. Que cela ressemble peu aux armées romaines de 1*793 ! Tous ces roseaux de fer qui s'étaient plies avec tant de complaisance sous la main de Saint-Just, se relèvent insolemment sous celle de Merlin de Douai, de La Reveillère, de Rewbel, de Gohier; probité, droiture, rien ne désarme la haine et le mépris. Lincoln, à leur place, en habit noir, avocat, bûcheron, batelier, grand <3itoyen, mais sans grade, sans épaulette, n'eût pas mieux conquis que les Directeurs le respect ou l'obéissance.

Un témoin oculaire m'a raconté que, dans la campagne de 1*797, le général Bonaparte reprochait à Joubert de n'avoir pas exécuté un ordre qu'il disait lui avoir envoyé par un aide de camp. Celui-ci répondit, avec l'ancienne liberté républicaine, qu'il n'avait pas eu connaissance de cet ordre, qu'il n'avait pas été chargé de le porter. Bonaparte l'interrompit, et, se tournant vers Joubert : « Vous avez là, général, un aide de camp qui n'est pas militaire, il faut vous en défaire. " De ce jour^ en effet, la carrière de cet officier fut brisée. Voilà le commencement Au militarisme.

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