‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 84 sur 107 · LES NATIONALITÉS · texte numérisé non relu

LES NATIONALITÉS

Ce n'est jamais par les frontières d'Italie que la France a couru risque d'être envahie : la distance est trop grande des Alpes et de la Méditerranée à la capitale. Avant qu'une armée étrangère occupe Paris, la France aurait toujours le temps de se reconnaître et de rallier ses forces. Aussi aucun coup n'a-t-il été porté des Alpes et des Pyrénées : il j a trop loin de là au cœur. En Italie, dés ses premières journées, en 1796 et IIQ^, de Mondovi au Tagliamento, Napoléon semble combattre, non pour l'existence et le salut, mais pour la renommée et la puissance.

Napoléon a écrit que la grande ambition lui vint à Aréole ; mais il n'en a pas dit la raison, et nous a laissé le soin de la chercher. Je crois l'entrevoir. D'autres victoires avaient été plus complètes : Montenotte, Lodi, Lonato, Castiglione. Pourquoi donc est-ce à Arcole seulement que lui apparut pour la première fois son étoile? C'est que jamais il n'avait été dans une situation aussi désespérée. Il se crut un moment dans l'abîme, comme le prouvent ses lettres au Directoire. Réduit, avec treize mille hommes harassés, à combattre les quarante mille de l'armée nouvelle d'Alvinzi, qui n'eût pensé que le moment de la retraite avait sonné? Cette invincible armée d'Italie allait donc céder ses victoires ! Et que deviendrait ce prodige éblouissant de renommée qui avait tout éclipsé? Fausse gloire éphémère, sans solidité, sans lendemain. Se retirer, ■c'était perdre, avec lltalie, bien plus que le résultat de

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tant de merveilles, depuis Montenotte, Millésimo etMondovi; c'était perdre Bonaparte lui-même. Il n'avait été montré un moment au monde que pour retomber dans l'oubli î La fortune ne l'avait caressé que pour l'anéantir.

Voilà ce que l'on pouvait se dire le 14 novembre 1796. Tout était perdu ce jour-là, prestige, confiance, gloire, consulat, empire. Tout est regagné le lendemain. Cette prétendue retraite se change en triomphe. C'est à ce moment quelNapoléon dut se croire prédestiné; il dut se dire, après avoir repassé l'Adige, à Eonco, qu'il n'y avait plus rien d'impossible pour qui changeait ainsi et domptait d'un regard la force des choses, qu'il était l'homme nécessaire, le maître du destin. Dès lors, où arrêter son ambition? où mettre la borne à ses projets? Le sentiment de la fatalité de sa puissance naquit, grandit au même moment que celui de sa ruine ; et la monarchie universelle lui apparut dans les roseaux d'Arcole.

Dès 1796, une chose est admirable dans les conceptions politiques de Napoléon : c'est de voir comment, sous les formes républicaines auxquelles l'obligeait l'esprit du temps, il a su jeter les fondements d'un pouvoir absolu, dès que l'occasion permettrait d'y revenir. A ce point de vue, ses combinaisons pour la république Cisalpine et celle de Gênes, ses conseils au gouvernement génois, ses instructions, ses lettres, peuvent passer pour des chefs-d'œuvre de prévoyance, faits pour être imités par quiconque se trouvera obligé d'établir une constitution libre avec la pensée d'en faire surgir la constitution d'un pouvoir absolu. Il est impossible de jeter, dans les fondations d'un État libre, plus de pierres d'attente au despotisme.

Il n'avait qu'à laisser mûrir ses républiques telles qu'il les avait formées, pour recueillir le pouvoir absolu. Grand sujet de reproches contre le Directoire, qui, sans être trèsavisé, n'.avait pas tardé à reconnaître le piège.

La prévoyance de Napoléon est plus frappante encore en ce qui touche la République française. Tout le monde a admiré sa réponse aux plénipotentiaires autrichiens, qui proposaient de reconnaître la République française. — « Effacez cela, dit Napoléon ; la République es*t comme le

soieii, qui luit de lui-même; aveugle qui ne la voit pas. » Les républicains surtout exaltèrent la majesté de ces paroles. C'était, suivant eux, le témoignage le plus éclatant de leur puissance. Par malheur, Napoléon a donné luimême l'explication de ses paroles, et voici le sens qu'il leur prête : « Cette reconnaissance, écrit-il, était nuisible, puisque, si un jour le peuple français voulait faire une monarchie, l'empereur d'Autriche pouvait dire qu'il avait reconnu la République. « Ainsi Bonaparte, à Léoben, se montre déjà plus monarchiste que l'empereur d'Autriche. Quelle précaution de souverain absolu, dès 1797! il dépasse dès lors en instinct monarchique tous les rois de vieille race.

Par un même esprit, il livre la république de Venise à l'Autriche. Les États Vénitiens, fiers encore de leur ancienne indépendance, étaient mal disposés à un assujettissement absolu. Quand l'Autriche les eut brojés sous son joug, et qu'elle eut anéanti ce reste de vie nationale, Napoléon les reçut de ses mains, après Marengo, comma un corps inerte dont il disposera à son gré ; l'Autriche lui aura Ijréparé et macéré sa proie.

Lorsque Napoléon entre dans le sophisme, ce n'est jamais à moitié. Voyez la raison- qu'il donne de cet abandon de Venise à l'Autriche. « C'était, dit-il, afin de fortifier le patriotisme des Vénitiens, de «préparer l'avenir de leur émancipation, et de leur faire recevoir plus tard avec enthousiasme un gouvernernent national, quel qu'il fût. » César, que je sache, n'a pas de ces subtilités de Bjzance.

Si ce système d'interprétation du traité de Campo-Formio eût été imaginé en 1809, dans l'éblouissement de la toute-puissance, il étonnerait moins. Mais non ! c'est à Sainte-Hélène, vingt ans après l'événement, 'dans le silence des passions, quand Napoléon n'avait pour témoin que la postérité, quand l'expérience lui parlait, et que son génie se montrait dans toute l'austérité d'un tnéorème mathématique, c'est alors qu'il produit cette théorie qui laisse bien loin derrière elle les pires conceptions du. prince de Machiavel. Car Machiavel n'a jamais imaginé qu'il fallait anéantir une nationalité pour la faire revivre,

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■et livrer à l'Autriche la portion indépendante de l'Italie pour retremper, sous le joug étranger, les peuples qu'on livrait.

La pensée de Napoléon, plus ou moins déguisée ou exagérée dans ses conversations, apparaît ainsi sans voiles dans les ouvrages qu'il a dictés. C'est là que l'écrivain, en dépit de lui-même, montre à nu le fond de ses desseins et de sa nature. Quel bonheur pour la postérité, si elle sait lire, que Napoléon ait écrit, et avec cette rigueur qui oblige un auteur d'être vrai! Il achève de donner son secret par ce dernier mot : « Les jacobins se trompèrent sur Napoléon; ils le prirent pour un Mahomet de la liberté. »

La politique, les circonstances, la victoire, la défaite, peuvent troubler le jugement des hommes; mais que ces ouvrages revus, médités, remis plusieurs fois à la forge, expriment bien leur auteur! Partout ailleurs, la gloire fascine, éblouit; il est difficile d'y attacher longtemps les yeux sans être pris de vertige. Ici, toute cette force comprimée, réduite en une sorte de géométrie, est le fond de l'écrivain, qui paraît en dépit de lui. Quelle étrange merveille que l'esprit d'un maître absolu qui s'analyse luimême! Sa langue seule était capable de révéler l'homme de bronze. Après cela, pour se laisser tromper, il faut le vouloir.

Voyez encore l'immense avantage qu'a sur tous les autres un auteur qui, à chaque question, à chaque mystère, donne pour solution sa toute-puissance. Quelle boussole infaillible que d'avoir, en chaque occasion, dans les difficultés les plus opposées, religion, politique, philosophie sociale, au moment où la route est fermée pour tous les autres, une étoile qui ne luit que pour vous, ne se lève que pour vous et demeure cachée au reste du monde! Quel auteur, quel philosophe, quel penseur a cette bonne fortune, de pouvoir répondre à toute question : Mon intérêt était celui de l'univers; ma domination était la liberté des autres; ma victoire était celle de la terre et des cieux ; ma défaite est celle de la Providence; la clef des mystères était mon sceptre. J'étais l'alpha et l'oméga. Après moi, il ne reste

rien, ni rois, ni peuples; l'ancien inonde et le nouveau sont Tides.

Dès son premier traité, c'est-à-dire dès Campo-Formio, sa politique, qui tend à l'anéantissement des faibles, est donc manifeste. Le germe ne fera que s'accroître.

Il se servira des grands États pour broyer les petits. Quand il recevra ceux-ci, ils seront tout préparés à n'être qu'un lot de terre du grand Empire.

Voilà pourquoi il ne voulut jamais détruire l'Autriche; il crut qu'elle lui servirait à mettre en poudre la Hongrie, la Croatie, la Slavonie, une partie de la Pologne, et que, s'il devait un jour s'emparer de ces États, il les recevrait broyés et décomposés, matière inerte, préparés à entrer dans le moule de l'Empire universel.

Ceci explique comment il n'a jamais fait un appel direct aux nationalités de l'Europe. Les grands États devaient être entre ses mains autant de machines pour pulvériser et dissoudre les petits.

Il entrait dans son plan que la Prusse digérât une partie de la Pologne; l'Autriche, la Hongrie; la Russie, les provinces danubiennes. L'échiquier était ainsi simplifié. Restaient, en Europe, deux ou trois unités. La soustraction pouvait être faite à un moment donné, et la monarchie universelle surgir naturellement comme le dernier résultat de cette réduction des forces vives et de cette élimination des nationalités.

A Tilsitt, il n'y en avait plus que deux sur le continent. Ceci explique le mot : « Il nous fallait vaincre à Moscou; ♦» car, alors, il n'y avait plus qu'une unité. La monarchie universelle était fondée. Les souverains d'Europe, écrasant sous leurs pieds des nationalités diverses, n'étaient plus que les vassaux de Napoléon. La grande unité avait tout dévoré.

Une chose assura la fortune de Napoléon. Il vit de loin le but vers lequel il tendait. Seul des hommes de sa génération, il sut très-longtemps à l'avance ce qu'il voulait; pendant que tous les autres s'agitaient stérilement sur euxmêmes, il marcha en ligne droite. Le pouvoir absolu lui servit de bou.ssole dès le premier pas. Quel avantage sur

tous les autres, au milieu d'un monde désorienté où ce qui manquait le plus était la grande ambition!

Les journées de Lodi, de Castiglione, d'Arcole, de Rivoli, rayonneront d'un immortel éclat ; mais cet éclat ne vint-il pas en partie de ce qu'elles semblaient apporter la liberté? Au lieu de cela, s'il ne restait que le silence et la servitude, croit-on que ces journées ne seraient pas diminuées elles-mêmes? Leur splendeur finirait par s'éteindre dans la nuit immense qui les suivrait. Les peuples libres sont les seuls qui aient une histoire; les autres n'ont que des chroniques : matière pour l'érucUt, le genre. humain ne les connaît pag.

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