POURQUOI JE N'AI PAS RÉPONDU A MES CONTRADICTEURS
Le vrai moyen d'honorer la Révolution est de la continuer, en portant une âme libre dans son histoire.
Voilà Tidée qui surgit du débat excité par mon ouvrage. Au lieu de songer à réfuter un petit nombre d'adversaires déclarés, je devrais bien plutôt remercier tant d'amis connus et inconnus, déjuges éclairés, d'écrivains renommés, qui, en France et au dehors, ont commenté avec éclat ma pensée et m'ont démontré à moi-même qu'elle est entrée dans la conscience publique.
Au milieu de ces adhésions sur les points fondamentaux, si quelques dissentiments de détail subsistentencore, je les considère comme des marques de cet t. i. 1
esprit d'examen que j'ai cherché moi-même à provoquer. Peut-être ne se rencontrera-t-il jamais deux esprits qui reçoivent la même impression identique de tous les événements et de tous les hommes de la Révolution française. Laissons à la discrétion de chacun une partie de ces nuances qui bien souvent rentrent aisément l'une dans l'autre et constituent la liberté du critique en face de la liberté de l'historien.
N'ayant fait aucune concession même de langage aux morts, ni aux vivants, je m'attendais à les voir tous réunis contre moi et je m'armais de mon mieux contre l'antipathie ou l'indifférence. On sait que j'ai été heureusement trompé dans cette appréhension. Je ne puis m'empêcher de m'en réjouir ici. Savoir accepter des vérités sévères dites sans ménagement, sera toujours la marque d'un grand peuple.
Pourquoi ai-je négligé de répondre aux adversaires qui ont, non pas discuté, mais condamné d'emblée et avant tout examen les principes de mon ouvrage, et l'ont décrété préventivement d'une sorte de mise hors la loi? Plusieurs raisons m'en ont empêché ; voici la première:
Ma conviction est que, si la démocratie doit se fonder, ce sera sur les principes généraux établis dans cet ouvrage. Avec cette persuasion, comment aurais-je manqué de patience?
Le temps est mon meilleur allié. Je sentais qu'il travaille pour -moi, que je gagnais tout à attendre, qu'il faut donner à des idées nouvelles au moins quelques jours pour germer. Puis, je me fiais au public du soin de réfuter des objections que la violence ne réussissait pas à rajeunir. Ce parti s'est trouvé le meilleur. Je m'étais adressé non à des sectes, mais à la France. La France m'a répondu.
J'aurais mauvaise grâce à me plaindre que mes paroles aient été détournées de leur sens, quand cela est
arrivé sans exception à tous les hommes qui ont montré un esprit libre et novateur.
Je n'avais aucun modèle pour cet ouvrage. Comment m'étonner que les idées qui ne procédaient d'aucune imitation aient effarouché d'abord quelques esprits ?
Jamais je ne me suis défendu contre aucune critique. Ajournons ces petits comptes-là à la mort qui nous jugera tous. Telle a été jusqu'ici ma règle ; iî est trop tard pour en changer.
Je ne défends donc pas ce livre ; mais j'écris ces lignes pour les lecteurs qui, s'étant laissé surprendre par quelques apparences, désirent se fortifier dans le sentiment de la vérité.