Ï7/30 NOVEMBRE
Nous restons ici et, en même temps, nous déclarons officiellement aujourd'hui ne pas reconnaître le gouvernement des commissaires du peuple. C'est ce qui résulte de la note que le
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général Lavergne, représentant la France au G. Q. G. à Moighilev, a remise le 14/27 novembre au général Doukhonine :
(( Excellence, le président du Conseil des ministres et ministre de la Querre m'a chargé de vous déclarer ce qui suit : la France ne reconnaît pas le gouvernement des commissaires dui peuple. Confiante dans le patriotisme du haut commandement russe, elle compte sur sa ferme intention de décliner tous pourparlers criminels et de maintenir Tarmée russe en face de Tennemi commun.
« En outre, je suis chargé d'attirer votre attention sur le fait que la question de Tarmistice est une question gouvernementale qui ne peut être mise en délibération sans que Tavis des gouvernements alliés ait été préalablement 1
demandé et que par conséquent aucun gouvernement n*a le droit de délibérer de lui-même sur les questions d'armistice ou de paix.
« Je prie Votre Excellence d'agréer l'expression de ma haute considération. »
Simultanément, le colonel Kert, chef de la mission militaire américaine près la Stafkà, a
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remis au général Poukhonine la communication suivante :
« Conformément aux instructions très précises de mon {gouvernement, à moi transmises par l'ambassadeur des Etats-Unis à Pelrograd, j'ai l'honneur de porter à votre connaissance qu'étant donné que la République des Etals- Unis, en alliance avec la 'Russie, fait imc guerre qui, dans son essence, est une lulte de la démocratie contre l'autocratie, mon gouvernement protsste résolument et énergique ment contre tout armistice séparé qui pourrait être conclu par la Bussie.
« Je prie Votre Excellence de vouloir bien m'accuser réception par écrit de la présente et d'agréer l'expression de ma haute considération. >i
Mais les Américains ne semblent pas avoir concerté leurs démarches. Car le même jour, le général Judson, chef de la mission militaire américaine en Russie, écrit de Petrograd au chef d'Etaf-Major général la lettre suivante :
ce Comme complément à ma lettre du 12/25 novembre 1917, concernant un passaigc de
journaux d'Ainérique, je désire déclarer que ma lettre ne doit pas être considérée comme une indication que mon gouvernement se soit prononcé ou ise prononce en faveur du triomphe en Russie d'un parti politique ou d'une partie de la population quelconque. Les Américains ont une grande sympathie pour tout le peuple russe, voient la situation compliquée où il se trouve et ne désirent se mêler de rien, isi ce n'est pour aider à la solution de n'importe quel problème russe.
« Leur sympathie s'étend sur tout le peuple
russe. Leurs représentants ici sont, maintenant, prévenus qu'aucune partie influente de la population ne désire une paix séparée immédiate ou un armistice, et il n'y a pas de doute que la Russie a tous les droits, dans la situation où elle se trouve, actuellement, de soulever la question d'une paix générale.
« Il n'y a pas de raison pour que les rapports des alliés envers la Russie ou envers une partie influente quelconque de la population, ne reposent sur une base des plus amicales.
« Je profite de cette occasion pour renou-
vêler à Votre Excellence fassurance de moa
profond respect. (1) »
II faudrait tout de même que les représentants de nos alliés d'outre-Mer se missent d'accord. Ils fournissent des armes à Trotski. Il est adroit et saura s'en servir.
Quand les notes paraissent, elles sont accompagnées d'une réponse de Trotski, nette, violente, injurieai«se, comme à l'ordinaire.
« Le lieutenant-^colonel Kert, représentant de l'Armée de l'Amérique près la Stafka, et le général Lavergne, chef de la mission militaire française, ont jugé possible de s'adresser, avec des documents officiels à l'appui, à l'ex-généralissime destitué par le Conseil des commissaires du peuple. De plus, les attachés militaires se permettent d'inviter le général Doukhonine à mener une politique franchement contraire à celle des commissaires du peuple. Une telle situation est intolérable. Personne n'exige des diplomates alliés actuels qu'ils reconnaissent le pouvoir des Soviets mais ce
<1) Le géoiérAl Judson a été, par 1a suite, rappelé.
pouvoir responsable du sort du pays ne peut admettre que les agents militaires et diplomatiques alliés, dans tels ou autres buts, s'immiscent dans la vie intérieure de notre pays et essayent de provoquer la guerre civile. Un nouveau pas dans cette direction amènera infailliblement les pires complications, complications dont le Conseil des commissaires du peuple rejette d'avance toute responsabilité. »
i8 NOV./f^ DECEMBRE.
Des notes officielles sont publiées. Le gou-
vernement austro-hongrois annonce sa volonté ]
d'entrer en pourparlers avec le gouvernement !
de la république russe pour la conÛùsion d'un j armistice et d'un traité de paix générale.
Trotski répond avec dignité et par radio. |
L'ambassade d'Angleterre icommunique la I
note suivante :
« En raison de nombreux bruits qui circu- j lent dans la ville sur les rapports des ambas^
sades alliées et le Conseil des commissaires du 1
peuple, l'ambassadeur d'Angleterre, en atten- |
BHEST'LITOVSK ET PBTHOGHAD 105
dant des instructions définitives de son gouvernement, déclare ce qui suit :
« Dans une conversation avec le correspon- ■ dant de l'agence iReuter, lord R. Ceci] aurait déclaré que le gouvernement de Grande-Bretagne ne peut pas reconnaître le nouveau gouv^rneinent russe et qu'il "avait chargé son ambassadeur de s'abstenir de toute action pouvant être envisagée comme la reconnaissance par lui du nouveau régime.
« La lettre de M. Trotski à l'ambassadeur n'est arrivée que 19 heures plus tard, après que le commaDderaent suprême des armées russes avait reçu le prikaze d'entrer immédiatement en pourparlers au sujet de l'armistice avec l'ennemi. De cette façon les alliés se sont trouvés devant an fait accompli, au sujet diïquel -il n'y a pas eu de pourparlers préventifs avec eux. Quoique toutes les déclarations de M. Trotski aient été communiquées à Londres, l'ambassadeur de Grande-Bretagne n'a pas la possibilité de répondre aaix notes qui lui sont adressées par uo gouvernement qui n'est pas reconnu par son gouvernement. De plus, des
gouvernements dont le pouvoir, comme en Angleterre, provient directement du peuple, n'ont pas le droit de résoudre des questions de telle importance tant qu'il ne sera pas établi que la décision prise par eux trouve Tapprobation complète et le soutien de leurs électeurs. Voilà pourquoi ils ne peuvent pas se contenter de réponses non réfléchies. »
Trotski répond du tac au tac, car il veut avoir le dernier mot; il discute, il ergote. II finit par dire :
« Il est évident que le Conseil des commissaires du peuple ne fait pas dépendre sa déclaration smx autorités militaires allemandes du consentement ou du refus des gouvernements alliés... »
Il faut citer Trotski. C'est le seul homme qu'ait révélé la Révolution russe. Il est bien fâcheux pour nous qu'il soit de l'autre côté de la barricade. Au service de notre cause, quel chef précieux ! Mieux éclairé, quelle campagne il eût menée contre l'impérialisme allemand i Quelles paroles n'aurait-il pas trouvées poiir montrer à l'armée épuisée la nécessité d'un
effort dernier pour abattre le dernier rempart de Tautocratie. Avec quelle flamme il eût relevé ces ardeurs défaillantes! Ah! avecTrotski nous aaiirions fait des miracles. Son activité débordante, son intelligence, sa volonté tenact se trouvent servir — le voulûl-il ou non — la cause de l'Allemagne.
Voici ce qu'il dit de nous aujourd'hui au Soviet de Pelrograd.
<( En ce qui concerne nos alliés, toutes les informations que nous avons reçues montrent qu'ils sont dans un désarroi profond, car seul un tel désarroi peut expliquer l'apparition des deux documents provenant des Américains, publiés aujourd'hui, qui se contredisent, sans compter que l'auteur du premier se trouve être le subordonné du second. »
Trotski déclare en outre qu'il a reçu à Smolny la visite de deux Américains qui l'ont assu'ré que l'étal d'esprit du peuple des Etats- Unis est reflété exactement par la déclaration de Judson et non par celle de Kert. Trotski dit que c'est également son avis :
Cela provient non pas de ce que les im-
pénalistes américains aient éprouvé tout à coup des sympathies platoniques pour le peupie russe, mais de ce que les diplomates américains ont compris que la révolution russe est forte; ils sont impuissants à la vaincre et c'est pourquoi ils veulent nouer des relations amicales avec nous, estimant que c'est un moyen excellent de faire la concurrence aux Allemands et aux Anglais après la iguerre. Mais Tattitude des impérialistes alliés ou ennemis ne nous intéresse pas. Nous avons fait et nous continuerons à faire énergiquement une politique indépendante, sans nous préoccuper de l'attitude que les autres prendront à notrt [ égard. »
Parlant des relations avec rAngleterre, qui sont devenues particulièrement tendues, Trotski souligne que, sur cette question, il vour drait avoir l'appui moral des Soviets. Après avoir exposé dans quelles conditions il a été amené à interdire aux Anglais de quitter la iRussie, Trotski raconte qu'il a reçu la visite ; du consul anglais, qui lui a demandé ce q^ 11
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arriverait si la réponse du gouvernement aniglais se faisait attendre.
« Sans une minute d'bésitation, j'ai répondu au consul que, par suite du mauvais vouloir du gouvernement anglais, on continue à garder nos camarades dans les camps de concentration anglais, et que le gouvernement révolutionnaire juge indispensable d'agir de même
avec les Anglais qui font une politique contre-
révolutionnaire en Russie. Il faut que nos alliés et nos ennemis comprennent qu'il est temps de mettre un terme à la manière dont les Russes ont été traités à l'étranger. Il faut cpi'ils sachent maintenant que tout citoyen russe, fût-il simple ouvrier ou soldat, qui se trouve à l'étrauiger, est sous la protection du pouvoir révolutionnaire de la Russie. » ,
Répondant ensuite à une série de questions, Trotski déclare que la Stafka de Doukhonine est complètement isolée et qu'on peut s'attendre à sa chute imminente, dans quarante-huit heures au plus tard.
Vu sujet de la démobilisation et de la libé- 'on des vieilles classes, Trotski déclare que
la libération des vieilles classes a déjà commencé ainsi que les travaux en vue de la dé^ mobilisation. Il est indispensable de prendre des mesures pour protéger le matériel et les chevaux, qui ont une très grande valeur. En ce qui concerne les armes, on envisage la solution suivante : tout soldat qui n'est pas taré par acte de trahison ou de contre-révolution devra conserver son fusil. De cette façon, on établira la base de l'organisation « garde rouge » dans les villages.
Je demande si les sous-officiers pourront emmener chez eux les mitrailleuses ; et les officiers bolcheviques — il y en a! — auront,, sans doute, le droit de s'emparer des canons pour assurer définitivement la victoire de la démocratie sur les horribles bourgeois.
Vers six heures, je vais voir le maire, M. Schreider, et cause avec lui du décret de dissolution. Il ne croit pas que les bolcheviqu osent envoyer la force armée contre la Doum de ville. Elle continuera à siéger et à igoiorc le décret de dissolution.
2il
Le maire a été arrêté à cinq heures du matin, dans son domicile, par ses camarades so- I cialistes un peu plus rouges que lui. Il a déjà connu les prisons du tsar. Il fait connaissance avec les cellules qii*emplil le régime terroriste de deux maximalistes qui ne se contentent pas de théories et de divagations, mais qui réalisent, qui réalisent impitoyablement...
Ântonof , dont on ne sait rien, sinon qu'il est, par un coup de fortune, nommé, lui civil, au commandement militaire de la région de Petrograd, déclare avec simplicité « qu'il éternue sur les alliés ». Diem le bénisse.
Les membres en liberté de l'ancien gouvernement provisoire que l'on croyait morts, se rappellent à notre attention et donnent encore quelques faibles signes de vitalité, en publiant un appel au peuple russe, où ils déclarent que les maximalistes ont usurpé le pouvoir, qu'ils représentent le seul gouvernement légal en Russie et qu'ils en profitent pour convoquer la Constituante à siéger à la date du 28/11 dé-
mi
écr«' levi!
cembre. Ayant ainsi parlé, ils rentrent dans Tombre, dont ils sont sortis et, lorsque les gardes rouges et marins de Trotski, exaspérés, viennent les arrêter, ils ont disparu.
A Petrograd, les délégués du» 19* corps sont arrivés. Le 19* corps est un des meilleurs de ce qu'on appelait Tarmée russe. Les délégués ne trouvent pas de mots pour qualifier Tétat de la {garnison de Petrograd. Je cite leur rapport, car on pourrait croire en France qu-e je suis enclin à donner des renseignements trop pessimistes sur la situation actuelle. Je suis toujours au-dessous de la vérité...
« L'inactivité la plus complète règne dans les régiments de Petrograd. On ne fait plus l'exercice et la garde est montée très rarement. Parmi les soldats, en particulier dans les régiments de la garde, le jeu de cartes a pris des proportion^ extraoi*dinaires. Dans certains régiments, les soldats jouent toute la nuit et passent la journée à dormir. Les enjeux sont considérables. Quand ils ont perdu leur ar gent, les soldats s'embauchent pour des tra
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vaux, par exemple pour le déchai^gemeut des marchandises arrivant dans la capitale, ou bien ils foïit du commerce. Après avoir amassé un peu d'argent, ils reviennent au jem En un mot, le soldats de Petrograd sont des « pensionnaires d'Etat », recevant logement, chauffage, éclairage, habillement et solde, et se refusent à tout travail. »
A sept heures du soir, le maire a été relâché.
On avait arrêté, en même temps que lui, plusieurs journalistes. On les garde à Smolny.
Je ne pais m'empêcher de relever une phrase de Bazarof dans la Nouvelle uie, de Maxime Gor^i. Il écrit : « Il s'agit des conséquences réelles et concrètes qu'entraînera une convention séparée avec les Austro-Allemands. Nos nouveaux alliés... »
Nos nouveaux alliés! Le bonheur de Bazarof passe ses espérances. Avant même l'armistice, il peut parler de l'Allemagne et de' l'Autriche comme des alliés de la Russie. Ce bon travailleur voit sa tâche achevée et peme»cie les dieux.