X. — Les divisions révolutionnaires
Vous déplorez les divisions de la démocratie ; si par là vous entendez les haines personnelles, les jalousies, les rivalités d’ambition, je me joins à vous pour les flétrir; elles sont un des fléaux de notre cause; mais remarquez que ce nest pas une plaie spéciale au parti. Nos
adversaires de toutes couleurs en souffrent comme nous. Kiles n'éclatent plus bruyammient dans nos rangs que par suite du caractère plus expansif, des mœurs plus ouvertes du monde démocratique.
Ces luttes individuelles, d’ailleurs, tiennent à l’infirmité humaine: I1 faut s’y résigner et prendre les hommes tels qu’ils sont. S’emporter contre un défaut de nature, c’est de la puérilité, sinon de la sottise. Les esprits fermes savent naviguer au travers de ces obstacles qu'il n'est donné à personne de supprimer et qu’il est possible à tous d'éviter ou de franchir. Sachons donc nous plier à la nécessité et, tout en déplorant le mal, n’en pas ralentir notre marche. Je le répète, l’homme vraiment politique ne tient pas compte de ces entraves et va droit devant lui sans s'inquiéter autrement des cailloux qui sèment la route.
Aussi, les récriminations, dont vous me parlez, entre les diverses écoles, si toutefois vous n’y attachez pas une trop grande importance, me paraissent aussi misérabies que burlesques. Proudhoniens et communistes sont également ridicules dans leurs diatribes réciproques et ils ne comprennent pas l'utilité immense de la diversité dans les doctrines.
(Chaque école, chaque nuance a sa mission à remplir, sa partie à jouer dans le grand drame révolutionnaire, et si cette multiplicité des systèmes vous semblait funeste, vous méconnaîtriez la plus irrécusable des vérités: La lumière ne jaïllit que de la discussion.
Ces débats théoriques, cet antagonisme des écoles sont la plus grande force du parti républicain. C’est ce qui constitue sa supériorité sur les autres partis formés d’immobilisme et pétrifiés dans ne vieille formule immuable.
Nous sommes un parti vivant, nous autres, nous avons le mouvement, l'âme, l’activité, l'énergie, l'impulsion, la vie; les autres ne sont que des cadavres. Plaignez-vous donc de vivre en chair et en os, au lieu d’être une statue de pierre couchée sur un vieux tombeau.
Venons aux professions de foi. Vous vous dites républicain révolutionnaire. Prenez garde de vous payer de mots et d’être dupe. C'est précisément ce titre de républicain révolutionnaire qu’affectent de prendre les hommes qui ne sont ni révolutionnaires ni peut-être même républicains, les hommes qui ont trahi, perdu et la Révolution et la République.
Ils le prennent en opposition à celui de socialiste qu'ils excommunient et dont ils n'hésitaient pas à s’affubler cependant, lorsque le vent populaire soufflait de ce côté et que le socialisme paraissait à la veille de son triomphe. Ils l’ont renié depuis, renié et conspué, lorsque nos défaites ont abattu son drapeau.
Je me rappelle le temps où Ledru-Rollin se prétendait plus socia-
| ne. que Proudhon et Cabet et se posait en Don Quichotte du socia- Ë LA E TRES ù St PAUMICe temps est loin. Nous avons perdu une série de batailles qui ont. eh chassé des premiers plans de la scène les doctrines avancées. Aujour- FR d'hui Ledru-Rollin et ses amis lancent l’anathème au socialisme et lui a
.imputent tous nos malheurs. C’est un mensonge et une lâcheté, 5e
XI, — Contre le confusionnisme. Do
- Vous me dites: « Je ne suis ni bourgeois ni prolétaire, je suis démocrate. » Gare les mots sans définition. C’est l'instrument favori des intrigants.
î Je sais bien ce que vous êtes ; je le vois clairement par quelques
F passages de votre lettre, mais De mettez sur votre opinion une $ ne. étiquette fausse, une étiquette empruntée à la phraséologie des esca- FS
moteurs, ce qui ne m’empêche pas de démêler parfaitement que vous
et moi nous avons les mêmes idées, fort peu conformes à celles des: Te
L intrigants. Ce sont eux qui ont inventé ce bel aphorisme: Ni tree Fe
ni bourgeois ! mais démocrate ! Lee
à Qu'est-ce qu'un démocrate, je vous prie ? C’est [à un mot vague, = 4 banal, sans acception précise, un mot en caoutchouc. Quelle opinion - ne parviendrait pas à se loger sous cette enseigne ? Tout ie monde se prétend démocrate, surtout les aristocrates. Ne savez-vous pas que PR M. Guizot est démocrate ? ner Les roués se complaisent dans ce vague qui fait leur compte: ils do. ont horreur des points sur les Voilà pourquoi ils proscrivent les termes: bourgeois et prolétaires. Ceux-là ont un sens clair et net; ils disent catégoriquement les choses. C’est ce qui déplaît. On les repousse comme provocateurs de la guerre civile. Cette raison ne vous. … sufft-elle pas pour vous ouvrir les yeux ? Qu'est-ce donc que nous > sommes contraints de faire depuis si longtemps, sinon la guerre civile ? … Et contre qui ? ah ! voilà précisément la question qu’on s'efforce d’embrouiller par l'obscurité des mots, car il s’agit d'empêcher que les deux drapeaux ennemis ne se posent carrément en face l’un de l'autre, afin d’escroquer, après le combat, au drapeau victorieux les bénéfices de la victoire et de permettre aux vaincus de se retrouver
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XII, — Les Intellectuels.
.. Grâce au ciel, il y a beaucoup de bourgeois dans le camp prolétaire. Ce sont eux qui en font même la principale force, ou du moins la plus persistante. Ils lui apportent un contingent de lumière que le peuple, malheureusement, ne peut pas encore fourmir. Ce sont des bourgeois qui ont levé les premiers le drapeau du prolétariat, qui ont formulé les doctrines égalitaires, qui les propagent, qui les maintiennent, les relèvent après leur chute. Partout ce sont les bourgeois qui conduisent le peuple dans ses batailles contre la bourgeoisie. Voilà justement ce qui a permis aux roués d’accréditer leur astucieux axiome: Vi bourgeois, ni prolétaires, mais démocrates!
Quoi! parce que nombre d’habits figurent dans le camp des blouses et que bien plus de blouses encore combattent à la solde des habits, s’ensuit-1l que la lutte ne soit pas entre la masse bourgeoise, d’une . part, et la masse prolétaire de l’autre, c’est-à-dire entre le revenu et le salaire, entre le capital et le travail? Mais de ce que beaucoup de nobles et de prêtres avaient pris fait et cause pour la première Révolution, faut-il conclure que la Révolution n'était pas dirigée contre le clergé et la noblesse? Qui oserait soutenir une telle absurdité? Le malheur de notre part, c'est que l'alliance de la plupart des bourgeois avec les travailleurs n’est pas sincère. L/ambition, la cupidité les poussent dans le camp des prolétaires soulevés contre l'oppression, ils se placent à leur tête, Jes mènent à l'assaut du gouvernement, s’en emparent, s’y installent, s’y retranchent, et, dès ce moment, transformés en conservateurs, se retournent contre ce pauvre peuple qui perd la tramontane en voyant des généraux de la veille devenus des fustigateurs du lendemain.
Cette mystification, toujours renouvelée avec le même succès, date de 80. Tout parut légitime à la classe moyenne pour renverser les anciennes castes et prendre leur place, comme pour maintenir son iouveau joug sur les prolétaires. La lutte a commencé aussitôt entre la bourgeoisie et le prolétariat. C’est la même lutte qu'en 80, les mêmes mots, les mêmes péripéties; c’est un calque exact. Vous retrouverez aujourd’hui les hommes d'alors, les prétendus amis du peuple qui prétendent prendre la place des exploiteurs chassés.
Nos soi-disant Montagnards, Ledru-Rollin en tête, sont des Girondins, copies fidèles de leurs devanciers. Ils ne jurent que par Robespierre et les Jacobins. Mais il le faut bien. Comment tromper sans cela? C’est la ruse habituelle des intrigants d’arborer le drapeau
populaire. Les masses sont confiantes et crédules. Elles se laissent prendre aux grosses paroles et aux grands gestes. On cherche aujourd'hui à leur imposer et à les fourvoyer en même temps par des banalités ronflantes telles que: républicains révolutionnaires démocrates! Mais on repousse des termes précis qui tranchent et expliquent la situation: bourgeois prolétaires! Ne vous y laissez pas prendre. Soyez de votre camp et mettez votre cocarde. Vous êtes prolétaire, parce que vous voulez l'égalité réelle entre les citoyens, le renversement de toutes les castes et de toutes les tyrannies. (Auguste BLANQUI.) A
Il est évident que cette glorification « des intellectuels » par Blanqui correspond à l'époque pour ainsi dire préhistorique du mouvement du prolétariat comme classe. Les intellectuels furent les imitiateurs, les théoriciens, les précurseurs de la lutte des classes. Ce sont des héros isolés. Mais aussitôt qu'ils affluent en masse vers le mouvement prolétatien, il y apportent leur esprit de classe, qui est un esprit bourgeois. Et Blanqui lui-même, qui les défend, mais qui les connaissait bien, accuse « la plupart » parmi eux de l'insincérité. La classe ouvrière doit accepter tous les concours, mais, ainsi que l’a dit Marx, l'émancipation de la classe ouvrière ne peut être que l’œuvre de a classe ouvrière ellemême.
XIII, — Socialisme et Démocratie.
Que doit être la Révolution? L'’anéantissement de l’ordre actuel, fondé sur l'inégalité et l'exploïtation, la ruine des oppresseurs, la délivrance du peuple du joug des riches. Eh bien! les soi-disant républicains révolutionnaires ou démocrates ne veulent rien de cela. Ils l’ont prouvé en février. Ils le prouvent mieux depuis 1850. Ne croyez pas qu’alors ils n’aient pas su renverser, ils ne l’ont pas voulu. Ils ne le veulent pas davantage à présent. Ils se moquent de vous. Ce sont des égoiïstes prêts à se jeter sur une nouvellé curée et à crier encore une fois: « Ote-toi de là que je m'y mette! » Les imbéciles ! ils perdraient une dernière fois et pour toujours ta Révo-
lution. Car, vous le voyez, chaque avortement entraine une réaction plus terrible. Au surplus, vous avez vu tout ce monde-là à l'œuvre depuis quatre ans; jugez de l’avenir par le passé. Le sage ne doit pas faire autrement.
Je ne suis, dites-vous, ni Français ni Espagnol, je suis cosmopolite. Ah ! très bien ! moi aussi. Mais, gare encore la mystification ! Dans votre enthousiasme cosmopolite, vous venez précisément d'envoyer votre adhésion à l’homme le moins cosmopolite et le plus égoïstement national de toute l’Europe, à Mazzini. Connaissez-vous Mazzini ? C’est un charlatan, un ambitieux et même pis que tout cela. Cet homme a deux passions: la soif de l'unité italienne, /a haine de la France, à qui il ne pardonne pas sa supériorité intellectuelle et politique. Il
voudrait anéantir cette France, pour faire oublier qu'elle à émancipé
le genre humain.
En outre, Mazszini abhorre le socialisme et il ne perd aucune occasion d’insulter la France et d’écraser le socialisme. Croirait-on qu’un homme ait pu accuser le socialisme de la défaite de Décembre ? Comment ! c’est Pierre Leroux, Louis Blanc et Cabet qui ont perdu cu fait perdre da bataille de 1851 ! |
(Si dans la Nièvre, de Cher, l'Allier, la Saône-et-Loire, le Jura, la Drôme, l’Ardèche, le Var, l'Hérault, le Gard, le Gers, le Lot-et- Garonne, etc. etc., des milliers d'hommes armés ont fui devant le tricorne d’un gendarme ou le pompon d’un Jean-Jean, c’est la faute du socialisme ! Quelle moquerie ! et cela se débite impunément au nez de l’Europe ! Le crime, ici, est aux accusateurs, l’honneur à l’accusé ! C’est le socialisme qui avait levé ces populations. Ce sont les chefs politiques qui n’ont pas su les mettre en œuvre.
Que faisaient à Londres, en Suisse et ailleurs, MM. Ledru-Rollin et compagnie, pendant les idouze mortels jours de la lutte? Pourquoi ne sont-ils pas accourus sur le champ de bataille, jeter dans la ba'ance le poids de leur nom et de leur immense popularité ? Leur présence aurait rallié ces masses abandonnées sans direction, raffermi les courages, démoralisé l’armée et conquis la victoire? (Auguste BLANQUI.)
Blanqui, tout en se rattachant aux principes démocratiques de la grande Révolution, ne cessa pas de dénoncer la fourberie et l'hypocrisie des démocrates bourgeois. Il les vit à l'œuvre. Ils accouraient à toutes les révolutions victorieuses
pour les exploiter et en chasser les véritables révolution-
naires. Blanqui avait la perspicacité et la méfiance d’un Marat
+ tout en ne suivant pas la méthode chirurgicale par trop simple de ce dernier. Il demandait à éclairer les têtes au lieu de les couper.