‹ La révolution sociale préditeChapitre 1 sur 3 · PRÉDITE · texte numérisé non relu

PRÉDITE

Les sociétés sont responsables des catastrophes qui éclatent dans leur sein, comme les villes mal administrées où on laisse pourrir les charognes au soleil sont responsables de la peste. Channing.

Pour les vrais observateurs, ce qu’on appelle la providence a des procédés qui devraient commencer à être connus. Quand une société ne voit pas ou ne veut pas voir ce qu’elle doit faire, cette providence le lui indique d’abord par de petits accidents symptomatiques et facilement remédiablcs; puis l’indiftérence ou l’aveuglement persistant, elle renouvelle ses indications par des phénomènes périodiques, se rapprochant de plus en plus les uns des autres, s’accentuant de plus en plus, jusqu’à quelque catastrophe d’une démonstration tellement claire, qu’elle ne laisse aucun doute sur la volonté de ladite providence.

C’est alors que la société imprévoyante s’étonne, s’épouvante, crie à la fatalité, à l’injustice des choses, et se décide à les comprendre. Ce qui est encore à constater au milieu de tout cela, c’est l’obstination que mettent non-seulement la masse des gens, mais les hommes chargés de veiller à la moralité et au salut des sociétés, à donner pour cause aux drames et aux crimes nés de l’insuffisance des lois, les examens cl les propositions philosophiques que, tout au contraire, cette insuffisance inspire à certains esprits. Pour tous les routiniers, les auteurs de la démoralisation sociale sont ceux qui la découvrent ou la dénoncent à l’avance. Quand on a dit à une société : « Prends garde! Si tu continues tels ou tels errements, tu provoqueras telle ou telle catastrophe », on est pour celle société, qui ne veut pas reconnaître ses torts, la cause même de cette catastrophe, le jour où elle se produit. Alexandre Dumas (fils).

11 y a des hommes véritablement aveugles, qui ne voyent rien par lecœur nipar la pensée, qui ne voyent que des yeux du corps. Si vous leur demandez : Babylone ou Palmyre ontelles existé, et sont elles détruites? Ils vous répondront : oui ; car ils peuvent vous mon-

trer des ruines matérielles, des débris d’édifices enfouis dans les sables du désert. . . . Mais si vous leur dites que la société actuelle est détruite, ils ne vous comprendront pas et se riront de vous, parce qu’ils voyent de tous côtés des champs cultivés, des maisons et des villes remplies d’hommes. Que dire à ces aveugles, sinon ce que Jésus disait à leurs semblables : Oculos habentes , non videtis. , * Pierre Leroux.

La situation sociale actuelle a été résumée, au matériel, par Jean-Baptiste Say, au moyen des deux propositions suivantes :

Les épargnes des riches se font aux dépens des pauvres ;

Et :

11 est affligeant de penser, mais il est vrai de dire que, même chez les nations les plus prospères, une partie de la population périt tous les ans de besoin.

Une pareille situation peut durer aussi longtemps qu’il est possible de la cacher aux yeux de ceux qui en souffrent. Mais ce que l’on a su obtenir tant bien que mal jusqu’à présent, saura-t-on l’avoir longtemps encore? Non. L’époque pendant laquelle il était facile de faire accepter leur condition aux malheureux, cette époque est irrémédiablement passée. Les prolétaires commencent à comprendre l’infériorité de leur position sociale; ils se comptent; ils savent qu’ils seront bientôt la force, et une force irrésistible ; et ils se proposent d’en user, à la prochaine occasion, aux dépens de la classe bourgeoise, de celle qui est à la tête de la société.

Est-il possible de prophétiser avec certitude le prochain renversement de l’organisation sociale actuelle? Évidemment.

Dans le domaine de la science absolue, on peut prédire à coup sûr. Tout, en effet, y est déduction d’une proposition incontestable; dès lors, il suffit de raisonner juste pour arriver à une conclusion certaine, à une prédiction qui devra se vérifier infailliblement.

Dans le domaine moral, et pour tout ce qui touche à la pratique, prédire est impossible, car le domaine moral est celui de la liberté. Si l’on pouvait prédire avec certitude les actes que les hommes accompliront, on forcerait par cela même les hommes à accomplir ces actes, et il n’y aurait plus, en réalité, des êtres indépendants, des hommes enfin.

C’est en vertu du raisonnement qui précède que la prescience divine est reconnue incompatible avec l’existence de la liberté chez l’homme.

Dans le domaine physique, la prédiction ne peut jamais aboutir qu’à une plus ou moins grande probabilité. Pour pouvoir, dans ce domaine, prophétiser sûrement, il faudrait connaître toutes les circonstances, sans exception aucune, qui peuvent avoir de l'influence sur l’arrivée de tel ou tel évènement : chose impossible. Les faits matériels futurs n’offrent point de certitude absolue ; il n’y a pour eux que des à peu près, des chances plus ou moins considérables.

Dans le domaine social, prédire est aisé quand on se borne aux points théoriques ; impossible, au contraire, si l’on veut annoncer ce qui se rattache à la pratique. Et pourquoi cela ? Parce que la science sociale est la science absolue, et que les faits sociaux dépendent en grande partie de la liberté.

Donnons quelques exemples de prédictions qu’il est possible ou impossible de formuler.

La somme de deux unités ajoutées à deux unités égalera infailliblement quatre unités. Abandonnez le sol à l’appropriation individuelle, et vous aurez immanquablement un paupérisme qui croîtra sur une ligne parallèle au développement des richesses. Voilà des prédictions qui se vérifieront à coup sûr.

Il en est autrement de la proposition que le soleil se lèvera demain. En effet, il n’est pas absolument certain qu’il ne s’éteindra pas pendant la nuit; il est même certain qu’il s’éteindra une fois ou l’autre. N’arrive-t-il pas que des étoiles cessent de luire? Aussi la prédiction relative au lever du soleil o’esl-elle pas d’une certitude rigoureuse.

Disons, pour terminer ces considérations, qu’il n’y a aucun mérite ni aucun merveilleux à être prophète quand il s’agit d’évènements qui doivent nécessairement se présenter ; ou plutôt il n’y a d’autre mérite que celui d’avoir bien raisonné, en partant d’une proposition irrécusable, et en en déduisant sa prédiction au moyen d’un enchaînement de propositions identiques quant à la valeur.

Appliquons ce qui précède à la question : la société actuelle va-t-elle 'prochainement succomber? Et voyons si l’on peut répondre oui, en toute certitude.

L’ensemble des membres du corps social se divise en deux parties : d’un côté ceux que l’organisation actuelle favorise; ils sont en minorité; de l’autre, ceux qui en souffrent, ou si l’on préfère, qui s’en plaignent, qui lui attribuent tous leurs maux ; et ceux-là forment l’immense majorité.

Ainsi, dune part, quelques heureux, ou du moins se croyant 1 être, de 1 autre une multitude presque innombrable de mécontents, n aspirant qu’à renverser ce qui existe.

Dans ces circonstances, il est absolument impossible de ne pas prévoir un bouleversement effroyable, et un enfant, capable de lier deux idées, n’hésiterait pas un instant, si on l’interrogeait à cet égard, à prédire avec assurance que la société actuelle va disparaître dans une catastrophe.

Pourquoi donc les bourgeois, même ceux dont l’intelligence semble suffisamment développée, ne comprennent-ils point cela? Pourquoi ne manifestent-ils aucune crainte à cet égard, et pourquoi ne songent-ils pas à chercher quelles mesures il conviendrait de prendre pour ne pas sombrer, corps et biens, dans la tempete qui s’avance?

Il y a plusieurs réponses à cela :

C’est parce que leur ignorance les aveugle tellement, qu’elle les empêche de voir que la majorité est malheureuse au point de ne plus vouloir le supporter longtemps ;

Parce que leur vanité leur fait accroire qu’ils sauront toujours résister aux revendications des prolétaires ; que, toujours, ils seront les plus forts ;

Parce que leur égoïsme fait qu’ils préfèrent s’amuser ou s’enrichir, à chercher la solution de la question sociale ;

Parce que ce même égoïsme leur fait supporter, avec la plus grande résignation, les maux.... d’autrui;

Parce qu’ils se disent que, sans aucun doute, l’ordre durera autant qu’eux ;

Etc., etc.

Parmi les motifs qui sont causes de l’aveuglement bourgeois, je ne veux insister aujourd’hui que sur le suivant.

Actuellement, pour la bourgeoisie, il n’y a pas de question sociale; elle existe seulement pour les prolétaires et cela se conçoit aisément. La question sociale se présente en effet de deux façons : être mal et désirer être mieux; être bien et désirer ne pas devenir malheureux.

Le premier point de vue est celui auquel se placent les prolétaires. Depuis que leur intelligence a été développée jusqu a un certain degré, l’infériorité de la situation dans laquelle ils se débattent leur est clairement apparue, et c’est à ce moment que la question sociale a pris naissance chez eux. Il leur a suffi, à cet effet, de constater ce qui est, et c’est là un raisonnement simple, une observation ou une expérimentation.

La classe bourgeoise n’est pas aussi avancée et la raison en est facile à comprendre. Pour prévoir , pour prédire ce qui doit arriver, il faut un développement intellectuel plus considérable que pour constater seulement, il faut un raisonnement complexe; et les bourgeois ne semblent pas encore, quelque instruits qu’ils soient d’ailleurs, être capables d’un effort intellectuel assez puissant pour pressentir le danger qui les menace(1 ). S’ils le deviennent une fois, s’ils ont jamais la pre-

- (1) En voici un exemple que je puise dans la Emancipazione economica delta classe operaia d’Alberto Zorli :

science des malheurs qui vont fondre sur eux et les accablei, alors seulement ils se demanderont s’il n’y a rien à faire pour les éviter : alors seulement la question sociale surgira devant eux. Mais peut-être ne sera-ce pas de cette façon ; peut-être se borneront-ils à constater son existence quand il sera trop tard, quand ils auront été écrasés par quelque bouleversement social.

Il est même infiniment probable qu’il en sera ainsi. Le peu de connaissances que possèdent les bourgeois en fait de choses sociales ne leur permet, à cet égard, que des raisonnements fort peu compliqués. Ils attendront donc, pour penser aux précautions à prendre, qu’il soit trop tard ; l’observation et l’expérience leur montreront alors, en même temps, qu’il y a une question sociale, et qu’il n’est plus temps de la résoudre pacifiquement.

« L’expérience, a dit Franklin, lient une école où les » leçons coûtent cher ; mais c’est la seule où les insensés » puissent s’instruire. »

Et pourtant ce ne sont pas les avertissements qui leur auront fait faute. Aucun de ceux qui ont écrit sur les conditions de l’ordre, qui ont touché de près ou de loin à ce qui concerne l’organisation sociale, n’a manqué d’attirer l’attention sur le danger que les défectuosités de celle-ci font courir aux riches. Poètes, savants, croyants, philosophes, économistes et socialistes, hommes d’Étal et gouvernés, tous ont

>■ Dans la séance du 4 décembre 1878 de la Chambre des députés du royaume d’Italie, l’honorable Mari, député très estimé et fort influent, prononça les paroles suivantes :

« A dire vrai, je ne vois pas de question sociale. Comment! on a aboli la » féodalité, lesmajorats, la primogéniture, les fidéicommis, on a supprimé les » ordres religieux, aliéné leurs propriétés, tous les privilèges ont disparu, on » a proclamé l’égalité de tous les citoyens devant la loi ; et après tout cela » on parle encore de question sociale! En vérité, je ne conçois pas que » cela soit possible ! »

L’honorable Mari fait partie de la bourgeoisie, devenue classe dominante ; il a de quoi manger tous les jours; il est naturellement fort satisfait de l’organisation de propriété qui lui assure le bien-être, et il n’éprouve aucunement le désir de la changer. Pour lui, il n’y a pas de question sociale.

Mais il ne comprend pas que tous les privilèges n’ont pas été abolis, tant que le sol, source de toute richesse, est encore monopolisé.

plus ou moins prévu le péril social, et prédit l’anarchie qui va immanquablement fondre sur nous.

Je vais rapporter quelques-unes de ces prédictions. Je les donnerai en les disposant à peu près par ordre chronologique; je les classerai en outre en deux catégories, suivant que leurs auteurs appartiennent ou non au socialisme rationnel. La première catégorie est naturellement, et de beaucoup, la dernière en date. C'est donc par elle que je terminerai le recueil de prophéties qui va suivre.

Je ne remonterai pas jusqu’au déluge. Je désire cependant faire voir que, dès l’antiquité, certains bons esprits avaient parfaitement compris qu’une société dans laquelle coexistent l’extrême richesse chez les uns et le paupérisme chez les autres, ne peut guère compter sur un ordre durable.

Un seul exemple me suffira. Je le prendrai chez Platon.

— « Qu’est-ce qui perd les artisans? dit Adimanthe [Répvbliq., livre II). Et Socrate répond : L’opulence et la pauvreté. — Comment cela ? — Le voici : Le potier devenu riche s’embarrassera-t-il beaucoup de son métier? Non, il deviendra de jour en jour plus fainéant et plus négligent. — Sans doute. — Et par conséquent plus mauvais potier. — Oui. — D’un autre côté, si la pauvreté lui ôte les moyens de se fournir d’outils et de tout ce qui est nécessaire à son art, son travail en souffrira ; ses enfants et les ouvriers qu’il forme en seront moins habiles. — Cela est vrai. — Ainsi la richesse et la pauvreté nuisent également aux arts et à ceux qui les exercent. — Il y a apparence. — Voilà donc deux choses auxquelles nos magistrats prendront bien garde de donner entrée dans notre ville, l’opulence et la pauvreté; l’opulence, parce qu’elle engendre la mollesse et la fainéantise; la pauvreté, parce qu’elle produit la bassesse et l’envie; l’une et l’autre, parce qu 'elles conduisent l'État vers une révolution. »

— Ainsi Platon avait déjà reconnu que la conséquence d’une vicieuse répartition des richesses, donnant tout aux uns, abandonnant les autres dans le dénuement, c’est l’anarchie.

De lepoque de Platon sautons jusqu’aux années qui ont précédé la Révolution française.

— « Quand le peuple n’aura plus a manger, il mangera les riches, disait J. J. Rousseau. »

— Le célèbre écrivain voulait donner à entendre, par là, que lorsque les prolétaires seront poussés à bout par leur misérable situation, ils s’empareront violemment des richesses de ceux qui possèdent.

— «Quand, disait Necker en 1788, on donnerait aux distinctions

héréditaires de propriété l’origine la plus reculée, il n’en est pas moins vrai que les nouveaux venus sur la terre, frappés du partage inégal de son riche domaine, et n’apercevant nulle part des limites et des lignes de séparation tracées par la nature, auraient quelque droit à dire : ces pactes, ces partages, ces diversités de lots, qui procurent aux uns l’abondance et le repos, aux autres le travail et la pauvreté, toute cette législation enfin n’est bonne qu’à un petit nombre d’hommes privilégiés, et nous n'y souscrirons qu'autant que la crainte d’un danger personnel nous y contraindra. Qu’est-ce donc, ajouteraient-ils, que ces idées de juste et d’injuste, dont on nous entretient? Qu’est-ce que ces dissertations sur la nécessité d’adopter un ordre quelconque de société et d’en observer les règles? Notre esprit ne se plie point à des principes qui, généraux sur la théorie, deviennent particuliers sur l'application.

. . Si les bornes rapppochées de la vie fixent l’étroite enceinte où

tous nos intérêts doivent se renfermer, où toutes nos spéculations et nos espérances doivent s’arrêter, quel respect devons-nous à ceux que la nature a formés nos égaux? à ces hommes sortis d’une terre insensible pour y rentrer avec nous, et s’y perdre à jamais dans la même poussière? Ils n’ont imaginé les lois et la justice que pour être des usurpateurs plus tranquilles. Qu’ils descendent de leur haute fortune, qu’ils se mettent à notre niveau, ou nous présentent un partage moins égal, et nous pourrons concevoir que l’observation des lois de propriété nous est importante ; jusque-là nous aurons de justes motifs pour être les ennemis d’un ordre civil dont nous nous trouvons si mal; et nous ne comprendrons point comment, au milieu de tant de biens qui nous font envie, c’est au nom de notre propre intérêt que nous devons y renoncer. »

— Il est évident que Necker, homme d’Etat, après avoir dit que les prolétaires ont quelque droit à se plaindre de leur situation, après avoir ajouté que, selon eux, les lois ont été imaginées exclusivement pour les opprimer plus sûrement, devait bien penser qu'ils n’en resteraient pas à la théorie, et que, à l’instant où ils se sentiront les plus forts, ils passeront de la théorie à la pratique, c’est-à-dire au renversement de l’ordre social dont ils pâtissent. Necker a donc bien prévu l’anarchie qui nous menace. Mais ses contemporains ne l’ont pas compris.

— « L’ancien monde touche à son terme, écrivait le conventionnel Claude Fauchet en 1793 ; il va bientôt achever de se dissoudre; un second chaos doit précéder la création nouvelle. Il faut que les éléments de la nature sociale se mêlent, se combattent, se confondent pour faire éclore enfin la société véritable : c’est la guerre universelle qui va enfanter la paix de l’univers ; c’est l’entière dissolution des maux qui va créer la vertu des nations; c'est le malheur de tous qui va nécessiter le bonheur général. »

—Il est presque certain, en effet, que les bourgeois reconnaîtront trop tard la nécessité de remplacer l’organisation actuelle de la propriété par une autre, de laquelle ne résultera plus un accroissement parallèle de la richesse chez les uns et de la misère chez la grande majorité ; trop lard, dis-je, pour que cette dernière révolution puisse se faire d’une manière pacifique. C’est seulement quand la propriété sera devenue une source intarissable de malheurs pour ceux qui la détiennent, que ceux-ci comprendront l'urgence de l’organiser de façon à causer le bonheur de tous.

— «Le prolétaire, a dit l’ancien ministre Chaptal, n’a pas de patrie. Il ne reste fixé sur un point que par habitude. Ses moyens d’existence sont partout où il peut occuper ses bras. Les lois ne sont pour lui qu'un mode d'oppression ; le désordre, l'insurrection lui présentent des chances d’améliorer son sort, et il est toujours à la disposition de celui qui le paye le mieux. »

— Voici donc dans quel état se trouvent aujourd’hui les

sociétés dites civilisées. Elles se composent d’une très petite minorité de propriétaires et de capitalistes, et d une immense majorité de prolétaires. Ceux-ci sont prêts à tout, ils ont des chances d’améliorer leur sort en empirant celui des bourgeois, et ils commencent à se compter.

C’est aux bourgeois à voir si une telle situation peut durer, sans quelque danger pour eux-mêmes.

— « L’Europe, pour un observateur attentif, a dit Bonald, est dans un état contre nature, où elle ne saurait rester. Elle en sortira, et, s’il le faut, par des malheurs. »

— Si Bonald vivait encore, il se corrigerait et il écrirait évidemment le monde au lieu de l’ Europe . Mais il ne rencontrerait pas davantage des esprits attentifs qui voulussent l’écouter.

— « On aperçoit, a dit Châteaubriand, des monarques qui se figurent être ries monarques ; des ministres qui pensent être des ministres; des députés qui prennent au sérieux leurs discours; des propriétaires qui, possédant le matin, sont persuadés qu’ils posséderont le soir.

» Un État politique où des individus ont des millions de revenu, tandis que d’autres individus meurent de faim, peut-il subsister quand la foi n’est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice?

» A mesure que l’instruction descend dans les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l’ordre social irréligieux. La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu’elle a été cachée. Mais, aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté. Recomposez, si vous le pouvez, la fiction aristocratique; essayez de persuader au pauvre, lorsqu’il saura lire, et ne croira plus, lorsqu’il possédera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu : peur dernière ressource il vous le faudra tuer. »

— Jusqu’à présent il a été possible de tuer les pauvres qui se révoltaient. Le malheur est que les bourgeois s’imaginent pouvoir toujours résoudre la question sociale de cette façon. Us se trompent lourdement : la force quitte leurs rangs pour passer du côté des prolétaires. Bientôt le seul moyen de venir à bout du problème social sera d’anéantir, non les pauvres, mais le paupérisme.

— « Il ne sort pas aujourd’hui un enfant des entrailles de sa mère, dit encore Chàteaubriand, qui ne soit un ennemi de la vieille société. »

— Il est clair que, selon Chàteaubriand, l’anarchie puis la mort de la société étaient des évènements qui ne doivent guère se faire attendre.

Voici maintenant un membre d’une assemblée législative, en France, qui, avant 1848, non seulement prédit la guerre sociale, mais qui l’explique, l’excuse même en quelque sorte, je dirais presque qui l’approuve.

— « Les réformateurs actuels touchent par tous les points à des réalités douloureuses, dit M. De Carné; ils écrivent avec une plume trempée dans les larmes, et des cris d’angoisse répondent à leur voix. Et comment n’en serait-il pas ainsi dans une société aussi cruelle envers ses enfants? Voyez donc comme elle les traite! Voici un homme qui se présente à la société, et lui dit :

» — J’ai ma part d’intelligence, de savoir, de zèle, de force physique à vous consacrer, occupez-moi !

» — Je ne puis vous occuper; cela ne dépend pas de moi. Cherchez ; les uns ou les autres vous donneront bien du travail.

» — J’en ai cherché partout inutilement.

» — Que puis-je y faire?

» — Pourquoi donc êtes-vous instituée, société?

» — Pour protéger tous les intérêts et faire respecter tous les droits.

» — Mais le premier intérêt, c’est bien l’intérêt de la conservation, et le droit le plus sacré, c’est bien le droit de vivre, de satisfaire sa faim.

» La société ne répond pas.

» — Vous voulez donc que je demande l’aumône?

» Si vous le faites, je vous condamnerai à la prison, car la mendicité est un délit.

» — Alors je vais me jeter contre une borne; peut-être que quelque passant aura pitié de moi et me recueillera.

» si vous le faites, je vous condamnerai à la prison encore; car vous aurez commis alors le délit de vagabondage.

» — Ah ! société, vous êtes stupide autant qu’atroce. Vous voulez me faire mourir ! Eh bien donc, guerre entre nous deux ! »

— On n’a pas écouté M. De Carné. Depuis le moment où il a parlé, la guerre sociale a débuté par quelques escarmouches. Cela n’a ouvert les yeux et les oreilles de personne, et on n’a pas davantage fait attention à ceux qui, comme lui, ont prévenu la société des dangers au devant desquels elle se précipite en aveugle.

— « Ce qui paraît certain, a dit M. De Villeneuve-Bargemont, c’est que les temps de monopole et d’oppression sont accomplis sans retour, et qu’une grande transition approche. Or, elle ne peut s’opérer que de deux manières : ou par l'irruption violente des classes prolétaires et souffrantes sur les détenteurs de la propriété et de l'industrie , c’està-dire par un retour à l’état de barbarie, ou par l’application pratique et générale des principes de justice, de morale, d’humanité, de charité! Tout le génie de la politique, tous les efforts des homme de bien doivent donc tendre à préparer cette transition par des voies de persuasion et de sagesse. »

— Je suis de plus en plus porté à croire que c’est seulement après un nombre plus ou moins considérable d’irruptions des prolétaires sur les détenteurs des richesses, que ceux-ci commenceront à se douter qu’il y a quelque chose d’imparfait dans la constitution sociale.

Passons à un ancien préfet, ancien conseiller d’Élat, etc., quia, lui, compris la situation.

— « Si l’on veut, dit Bouvier Dumolard à propos de l’impôt, adoucir le sort des classes ouvrières, et il le faut absolument, il le faut de suite, et autrement que par des homélies, on ne saurait trop tôt se départir de cette vieille méthode de saisir tout ce qui est à portée et de frapper de préférence le pauvre, parce que, dans l’état d’abru-

tissementoù il était maintenu, ne sentant pas sa misère, et secroyant

né pour la servitude, on ne redoutait de lui aucune résistance.

Aujourd’hui le peuple, plus éclairé, a le sentiment de ses souffrances et de ses droits; il a fait avec succès l’essai de ses forces; il serait imprudent de lui laisser longtemps porter ses chaînes. »

— Il est peu d’auteurs ayant parlé sur la matière sociale, chez lesquels on ne puisse retrouver cette assertion exprimée plus ou moins explicitement : que la société actuelle doit, sous peine de mort violente, anéantir le paupérisme.

Voici, par exemple, un passage pris dans une prédication de l’abbé de Breuille, à Saint-Lô, en 1845.

— « Là, les besoins sont sans nombre et les projets plus nombreux encore que les besoins ; des rêves d’organisation s’y discutent dans le trouble; les vengeances se préparent dans les ténèbres; on attend que les classes riches et élevées viennent au secours de tant de misères.... Mais, sachez-le bien, on commence à se lasser d’attendre; et si l’on n’y prend garde, l’année prochaine, ou demain peut-être, sorti du gouffre escaladé, paraissant terrible sur les bords de l’abîme franchi, le peuple, secouant la résignation comme une poussière immonde, ou s’en dépouillant comme d’un vêtement incommode, respirant la vengeance implacable, apparaîtra pareil à l’ange exterminateur sur la porte de vos riches hôtels, et, pour son malheur et le vôtre, jusqu’au milieu de vos somptueuses demeures. »

— Si d’un prêtre nous passons à un poète, nous entendrons la même prophétie. Voici en effet ce qu’écrivait, la même année, Barthélemy, dans une de ses satires.

— « Pourquoi vous bornez-vous, négrophiles d’Europe,

A découvrir des maux avec un télescope?

Craignez-vous d’imposer, avec un zèle égal,

La réforme à la Seine ainsi qu’au Sénégal?

Ne pouvez-vous sauver, d’un bras philanthropique,

La zône tempérée et celle du tropique?

Dans le temps qu’à travers l’immensité des flots Votre oreille saisit de lugubres sanglots,

Que vos yeux paternels pleurent la destinée De l’inconnu que vend la marâtre Guinée,

Ces oreilles, ces yeux, sans entendre ni voir,

Entre les mêmes murs, sur le même trottoir, Tolèrent les douleurs, les mêmes agonies Qui vous soulèvent tant contre les colonies.

Les vaisseaux qui, puisant dans un vaste bercail, Aux avides planteurs portent le noir bétail,

Dans leurs cases fétides enferment des tortures Moindres que sous les toits de nos manufactures. Sous tant de soupiraux, de bouges, de greniers, Combien d’infortunés libres, mais prisonniers, N’arrachant aux travaux d’une longue semaine Qu’un salaire impuissant pour l’existence humaine, Béniraient un destin qui leur ferait avoir La case, la pâture et le maître du noir!

De tout ce qu’une ville, au fond de ses mansardes, Cache de traits flétris, de figures hagardes,

On ne s’en doute pas dans un joyeux salon ;

Le fouet du commandeur, le rotin du colon,

C’est le froid, c’est la faim, incessante ennemie,

Qui réveille la chair un moment endormie,

Que ne sature pas l’impalpable produit,

Le labeur combiné du jour et de la nuit.

Oh! comment contempler dans son immense gouffre Ce peuple d’artisans qui travaille et qui souffre,

Sans tressaillir d’effroi, sans qu’un frisson nerveux De la plante des pieds monte jusqu’aux cheveux! L’ulcère du besoin vainement les dévore,

Plus souffrants, plus nombreux ils renaissent encore Pour transmettre leurs maux à des infortunés,

D’un germe prolifique ils sont empoisonnés ;

Dans l’humide repaire où le destin les plonge Leurs fils étiolés croissent comme l’oronge ;

Et peut-être qu 'un jour de ses murs étouffants L'atelier encombré vomira ses enfants Jusque sur le pavé de vos places publiques ,

Les jettera tout nus armés de leurs suppliques, Farouches, blasphémant, d’un front séditieux,

La double providence et de l’homme et des cieux. Que direz-vous alors, charlatans de morale?

Qu aurez-vous à répondre à leur voix sépulcrale!

Serez-vous assez forts pour mettre des baillons A des bouches sans pain hurlant sous des haillons? Vanterez-vous encore à ces races proscrites Vos judaïques lois, vos bienfaits hypocrites,

Vos vertus de tréteaux, ironique soutien Que prête l’homme riche à l’homme qui n’a rien?

Ah! taisez-vous! Jamais une époque néfaste Dans l’ordre social n’offrit plus de contraste;

Avec plus de rigueur qu’en ce siècle damné Jamais l’homme ne fut par l’homme abandonné. »

— Écoutons maintenant deux philosophes, dont l’un a failli être nommé cardinal.

— « Qu’y a-t-il aujourd'hui sur la terre, dit Lamennais, qui ne soit ébranlé? Quelle est la société qui ne chancelle sur ses bases? Quel est le pouvoir qui est assuré du lendemain?

» La misère est la fille de l’injustice, de la cupidité égoïste, du criminel mépris des saints devoirs de l’humanité, de leur violation si générale, si permanente, qu’on s’est presque habitué, par une effrayante aberration de la conscience, à la confondre avec l’ordre même.

» Où les institutions ne consacrent-elles pas l’iniquité, l’asservissement de presque tous à quelques-uns, la domination de ceux-ci, l’oppression de ceux-là? Sous des noms qui varient, y a-t-il autre chose dans ce monde? Les peuples ne sont pas régis, ils sont possédés comme un cheval ou un bœuf.

• » D’un bout de la terre à l’autre, rien qui ne soit ébranlé, rien,

dans les institutions, de quelque ordre qu’elles soient, dans les choses du passé, dans les systèmes divers sur lesquels se fondait l’état social des peuples, que chacun ne sente devoir s’écrouler prochainement, et il est vrai encore que, dans ce temple il ne restera pierre sur pierre. »

— Lamennais avait compris que, de nos jours, le malheur de l’immense majorité est incompalible avec l’existence d’un ordre plus qu’éphémère. Pierre Leroux, également. Voici

comment il expose ce qui doit immanquablement arriver.

— « S’il y a dans la société, dit-il, un inférieur en puissance, ën richesse, en quoi que ce soit, il a droit de réclamer. Et si vous ne pouvez pas lui donner la raison de son esclavage et de votre liberté, de son malheur et de votre prospérité, il a le droit de se mettre à votre place et de vous mettre à la sienne ; en termes consacrés, l'insurrection devient un droit. C’est ainsi, que tout principe d’ordre et toute règle d’obéissance est détruite aujourd’hui.

» On entend un horrible bruit de combattants qui se heurtent et se déchirent. Un spectre pâle et tremblant se présente et dit : Rentrez dans l’ordre, je suis la société. Une multitude de voix s'écrie aussitôt : Vous dites que vous êtes la société, faites-nous donc justice; nous souffrons et en voici qui jouissent; donnez-nous autant ou dites-nous pourquoi nous souffrons. Le spectre se tait, immobile et la tête penchée vers la terre. Alors ces hommes, voyant que ce n’est qu’un fantôme impuissant, s’écrient en reprenant leurs armes : à bas tout ce qui nous opprime! Pourquoi les inférieurs ne renverseraient-ils pas leurs supérieurs; pourquoi les pauvres ne se mettraient-ils pas à la place des riches ; pourquoi des inférieurs et des pauvres? »

Des qu il est possible aux misérables de demander pourquoi il y a des pauvres, sans que la société soit capable de leur en donner une raison qu’ils acceptent, cette société est en péril, et elle ne tarde pas à tomber en dissolution.

U semble que c’est là une vérité bien difficile à admettre, a en juger d’après la confiance que la généralité des bourgeois a dans la durée de l’ordre. Mais il y a des exceptions à cet aveuglement quasi universel. J’en ai cité un certain nombre; j’en vais montrer d’autres, parmi lesquels se trouve Lamartine.

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’ a e e ‘ n ' êrne Par la suppression de leurs patrons

et par l’individualisme, est dans une condition pire qu’elle n’a jamais été, a reconquis des droits stériles, sans avoir le nécessaire, et remuera la société jusqu’à ce que le socialisme ait succédé à l’odieux individualisme....

» C’est de la situation des prolétaires qu’est née la question de la propriété qui se traite partout aujourd’hui, question qui se résoudra par le combat et le pillage, si elle n’était bientôt résolue par la raison.»

— Lamartine ignorait certes comment résoudre la question de propriété par la raison ; sa conduite, en 1848, lorsqu’il se trouvait à la tête du gouvernement, en France, le prouve à suffisance. Mais il avait bien prévu, longtemps avant cette époque, l’anarchie qui s’est manifestée depuis à plusieurs reprises.

— « Comment obvier aux périls que je viens de signaler, demande-t-il, comment consacrer l’égalité en droit, et la nier dans les faits? Comment admettre l’examen et résister à la raison et à son organe, la presse? Comment répandre l’instruction et refouler les capacités qu’elle multiplie? Comment activer l’industrie et pourvoir aux agglomérations de population et aux subites cessations de travail et de salaire qu’elle amène? Comment enfin contenir les masses de prolétaires qui s’accroissent sans cesse, armées, indisciplinées, ayant à lutter entre la misère et le pillage? Comment sauver la propriété des agressions de doctrine et de faits qu'elle aura de plus en plus à subir ? Et si cette pierre angulaire de toute société venait à crouler, comment sauver la société elle-même? Et où serait le refuge contre une seconde barbarie? Ces périls sont tels que si la prévision des gouvernements de l’Europe n’y trouve pas de préservatifs, la ruine du monde social connu est inévitable dans un temps donné. »

— Il est étrange de voir un homme intelligent comprendre que la société va s’effondrer au sein de l’anarchie si l’on ne se hâte de changer son organisation, ne pas savoir en quoi consiste ce changement indispensable, et en même temps se refuser à écouter celui qui vient lui dire ce qu’il y a à faire (1).

(1) Colins avait envoyé à Lamartine, comme à beaucoup d’autres sommités

Ce serait même incompréhensible, si la vanité n expliquait parfaitement celte apparente contradiction.

J’ai déjà cité quelques écrivains religieux. En voici un autre encore qui annonce la catastrophe prochaine.

— « Le peuple souffre, disait Veuillot en 1849 ; il devient méchant, il devient sauvage. L’infériorité de sa condition qu’il acceptait jadis comme une loi de la Providence, moyennant tous les adoucissements que cette môme Providence avait préparés et dont l’Église étaiï la dispensatrice, il ne l’accepte plus depuis qu’elle est la loi brutale d’un hasard qui n’adoucit rien. Il se fait des questions terribles : il se demande si tous les hommes ne naissent pas égaux, et pourquoi il y a des riches et des pauvres. On lui dit qu’il est souverain, il montre ses maîtres; on lui dit que sa condition s’améliore, il répond qu’il a faim; on lui jette des livres pleins de beaux raisonnements et de beaux chiffres sur la nécessité de l’inégalité des conditions humaines, il ne les lit pas. Il aime mieux écouter les doctrines folles qui s’agitent dans les recoins les plus sombres de sa misère et de son immensité. A la place de l’Évangile de Dieu, qui le consolait et qu’on lui a ravi, il en accepte d’autres qui le rendent fou. Comme un chien devenu furieux à la chaîne, il menace de briser l’ordre matériel, de se ruer sur la société, de la mettre au pillage. Quelles clameurs plus redoutables que le roulement du tonnerre! Quels bras nus plus irrésistibles que l’ouragan ! Tout l’éclat, toute la gloire, toute la force de la société politique tombe en une heure. Ces fétus qui s’envolent et disparaissent, c’est le roi, c’est la charte, c’est le parlement, c’est la magistrature, c’est l’armée. Le vainqueur, après ce coup, s’arrête, étonné lui-même de sa victoire. Il n’avait point cru combattre, il s’était seulement impatienté.

» L’épouvante (légitime épouvante!) monte au cœur des puissants de la terre; ils se disent : « Que ferons-nous et qu’allons-nous deve- » nir? » La sueur au front, la pâleur sur le visage, on refait à la hâte un gouvernement. Mille efforts sont tentés pour écarter de la scène ce peuple, cet effrayant acteur qu’on n’y attendait pas de si tôt ; mais il veut jouer le rôle auquel la bourgeoisie l’a longuement dressé. Vainement on le refoule dans la coulisse hérissée de canons : implacable

intellectuelles, son ouvrage Qu'est-ce que la science sociale , avec prière de lui communiquer son appréciation et ses remarques. Lamartine se contente de répondre :

« En ce moment, je n’ai aucun loisir pour étudier ces mystères. Je me borne » à espérer des améliorations politiques et à défendre la société dans ses » bases. »

et rugissant, il assiège un rempart qu’il sent trop faible pour le contenir. Vainement on lui jette par dessus la barrière les promesses, les décréts, les millions; il crie à la bourgeoisie, en repoussant ces offrandes du danger et de la peur : Ce que je veux de toi, c'est le sang de tes veines. Et il est toujours là, l’œil hagard, le cœur plein de haine, les mains pleines d’incendies, repassant le souvenir amer de ses injures.

» Ses injures? En a-t-il donc subi de si cruelles? On le conteste; il y a des livres très bien faits et d’éloquents discours qui prouvent à merveille que le peuple est plus libre, plus honoré, plus payé, mieux nourri qu’au temps où il ne se plaignait pas. Je l’accorde, mais il se plaint. »

— Ce dernier point est à noter tout particulièrement. Vous aurez beau, en effet, prouver ou mieux croire prouver que les travailleurs sont mieux logés, mieux nourris, mieux habillés, mieux payés, etc., qu’autrefois; vous n’aurez absolument rien fait pour éviter l’attaque de la société bourgeoise par le prolétariat. L’unique question est celle-ci : Ceux qui se plaignent de l'organisation sociale actuelle sont-ils plus nombreux, seront-ils bientôt plus forts que ceux qui en bénéficient? Si oui, la société bourgeoise est irrémédiablement perdue; elle sombrera dans un avenir prochain.

Mais la transformation sociale peut s’opérer révolutionnairement ou pacifiquement, en causant des maux incalculables ou sans faire tort à qui que ce soit. Seulement, pour que cette dernière espèce de transition fut possible, il faudrait que les classes dirigeantes se missent elles-mêmes à la tête du mouvement réformateur.

Il semble que leur myopie intellectuelle les rend absolument incapables de travailler à la réforme sociale pacifique. Dès lors, et si cette faiblesse d’esprit continue, c’est seulement contraintes par l’anarchie et par tous les maux que celle-ci entraînera pour leurs personnes et leurs propriétés, quelles chercheront, trouveront et s’empresseront alors d’appliquer les mesures propres à l’anéantissement du paupérisme. Comme l’a dit Guizot :

« C’est une loi de la Providence que le mal naisse du mal, » qu’un fléau appelle un fléau. Ne nous en plaignons pas. Sans » cet étroit enchaînement des iniquités diverses, qui s’invo- » quent, qui s’enfantent l’une l’autre, et en s’accumulant » deviennent intolérables, le mal parviendrait à se dissimuler » et à s’établir. »

Quand la richesse sera devenue une source intarissable de malheurs pour ceux qui la détiennent actuellement, alors seulement ceux-ci songeront aux misérables et, par égoïsme, travailleront à établir l’organisation de propriété moyennant laquelle tous seront heureux. Auparavant, non; sauf quelques rares exceptions.

Passons à M. Vidal.

— « Andrieux disait : « S’il est vrai, ainsi que le prétend madame » De Staël, que tout l’ordre social soit basé sur la patience des classes » laborieuses, que deviendra cet ordre le jour où la patience leur » manquera? Cela vaut bien la peine qu’on y songe. »

— La patience commence à leur manquer du jour où, à cause d’une intelligence plus développée, elles ressentent davantage leurs souffrances.

— « Assurément, continue M. Vidal, cela en vaut la peine. Prenons garde ! La civilisation antique a péri par l’esclavage : la civilisation moderne, si on continue à laisser faire, pourrait bien périr par le paupérisme, et périr de mort violente. »

Il est plus que temps, en effet, de prendre garde. Les prolétaires se comptent, s associent, et font leurs préparatifs pour la lutte suprême.

« Les socialistes, a dit M. De la Perrière, ont aujourd’hui des journaux, des comités, des caisses en Angleterre, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Suisse. Ils se réunissent tous les ans en congrès pour discuter des programmes, des manifestes, et la société européenne se croise les bras devant des gens qui se préparent à la ruiner. Si l’on apprenait que le Grand Mogol se dispose à envahir

l’Europe avec quelques vingt millions d’hommes, l’Europe prendrait peur, elle enverrait une armée sur la frontière russe, les nations oublieraient leurs griefs réciproques pour unir leurs armes et protéger la société civilisée contre ces hordes barbares. Mais on reste impassible contre les barbares du dedans; ils peuvent discuter comment on confisquera les propriétés, comment on violera tous les droits, comment on imposera aux vaincus une dure servitude. Leur triomphe ressemblera pourtant par bien des côtés à la conquête de l’Europe par le Grand Mogol. »

— C’est une grave erreur de croire que les idées de rénovation sociale menacent seulement l’Europe. Le mal a passé l’Océan ; il a envahi les États-Unis depuis que, par les aliénations successives du domaine public, le paupérisme y a pris naissance et s’y est développé. Aussi Macaulay a-t-il pu prédire que des bouleversements. dont on commence à voir les premiers signes avant-coureurs, ne tarderont pas à y éclater. Voici la lettre dans laquelle il exposait, dès 1857, ses idées à ce propos; elle est adressée à un Américain.

— « Votre destinée est écrite, quoique conjurée pour le moment par des causes toutes physiques. Tant que vous aurez une immense étendue de terre fertile et inoccupée, vos travailleurs seront infiniment plus à l’aise que ceux du vieux monde, — et sous l’empire de cette circonstance, la politique de Jefferson ne produira peut-être pas de désastres. Mais le temps viendra où la nouvelle Angleterre sera aussi peuplée que la vieille Angleterre. »

— La densité de la population n’a rien à voir ici. Du reste, Macaulay a évidemment voulu dire : Le temps viendra où le sol de la nouvelle Angleterre serapresque entièrement aliéné comme dans la vieille Angleterre.

Et qu’arrivera-t-il alors?

— « Chez vous, le salaire baissera et subira les mêmes fluctuations que chez nous. »

— Macaulay comprenait parfaitement, comme on voit,

que là où le sol se trouve à la disposition de tous, le salaire

n’est plus réduit au strict nécessaire.

— « Vous aurez vos Manchester et vos Birmingham, où les ouvriers, par centaines de mille, auront assurément leurs jours de chômage. Alors se lèvera pour vos institutions le grand jour de l’épreuve.

» La détresse rend partout le travailleur mécontent et mutin, la proie naturelle de l'agitateur, qui lui représente combien est injuste cette répartition où l’un possède des millions, tandis que l'autre est en peine de son repas. Chez nous, dans les mauvaises années, il y a beaucoup de murmures et môme quelques émeutes ; mais peu importe (1), car la classe souffrante n’est pas la classe gouvernante. »

— Grâce aux réformes introduites dernièrement dans la législation électorale, cette situation a changé et le suffrage est aujourd'hui, en Angleterre, presque universel.

D’ailleurs le suffrage plus ou moins universel n’a ici d’autre importance que de permettre à la question sociale de se discuter devant le Parlement. Mais elle se posera en tous cas, même en l’absence du suffrage universel; seulement elle se débattra alors dans la rue, à coups de fusil.

— « Ce suprême pouvoir est dans les mains d’une classe nombreuse, il est vrai, mais choisie, cultivée d’esprit, qui est et s’estime profondément intéressée au maintien de l’ordre, à la garde des propriétés. Il s’ensuit que les mécontents sont réprimés avec mesure mais avec fermeté, et l’on franchit les temps désastreux sans voler le riche pour assister le pauvre ; les sources de la prospérité nationale ne tardent pas à se rouvrir : l’ouvrage est abondant, les salaires s’élèvent, tout redevient tranquillité et allégresse. — J’ai vu trois ou quatre fois l’Angleterre traverser de ces épreuves, et les États-Unis aurontà enaffronterde toutes pareilles, dans le courant du siècle prochain, peut-être même dans le siècle où nous vivons. Comment vous en tirerez^vous? Je vous souhaite de tout mon cœur une heureuse issue. Mais ma raison et mes vœux ont peine à se mettre d'accord, et je ne puis m’empêcher de prévoir ce qu’il y a de pire. Il est clair

(1) Comme ce peu importe prouve bien que Macaulay ne faisait pas partie des classes souffrantes!

comme le jour que votre gouvernement ne sera pas capable de contenir une majorité souffrante et irritée.

» Car chez vous le gouvernement est dans les mains des masses, et les riches, qui sont en minorité, sont absolument à leur merci. Un jour viendra, dans l’État de New-York, où la multitude, entre une moitié de déjeuner et la perspective d'une moitié de dîner, nommera les législateurs. Est-il possible de concevoir un doute sur le genre de législateurs qui sera nommé? — D’un côté vous aurez un homme d’État prêchant la patience, le respect des droits acquis, l’observation de la foi publique; —d’un autre côté un démagogue déclamant contre la tyrannie des capitalistes et des usuriers, et demandant pourquoi les uns boivent du vin de Champagne et se promènent en voiture, tandis que tant d’honnôtes gens manquent du nécessaire. Lequel de ces candidats, pensez-vous, aura la préférence de l’ouvrier qui vient d’entendre ses enfants lui demander du pain? J’en ai bien peur; vous ferez alors de ces choses après lesquelles la prospérité ne peut plus renaître. Alors ou quelque César, ou quelque Napoléon prendra d’une main puissante les rênes du gouvernement, — ou votre république sera aussi affreusement pillée et ravagée au xx e siècle, que l’a été l’empire romain par les barbares du v c siècle, avec cette différence que les dévastateurs de l’empire romain, les Iluns et les Vandales, venaient du dehors, tandis que les barbares seront les enfants de votre pays et l’œuvre de vos institutions. »

— Tout cela est admirable de prévision. Mais je me demande comment Macaulay a jamais pu s’imaginer qu’un César ou un Napoléon fût capable d’empécher l’explosion de la guerre sociale. La retarder plus ou moins, peut-être; et encore éclalerait-elle ensuite avec une violence d'autant plus grande qu’elle aurait été comprimée davantage.

Il est aussi permis de s’étonner qu’un homme de l’intelligence de Macaulay n’ait vu d’autre issue à la situation actuelle que le despotisme le plus concentré ou l’anarchie la plus effroyable.

J’ai dit que les premiers symptômes avant-coureurs de l’anarchie prédite par Macaulay se sont déjà manifestés aux États-Unis. A quoi cela tient-il ? A l’aliénation progressive du domaine national, qui est presque complète, ce quia permis

au paupérisme de naître et de grandir, puis au développement de l’esprit d’examen chez les travailleurs. Le journal Truth, de New-York, insiste sur cette dernière cause, dans l’article suivant.

— « La populace ne devient dangereuse, a dit un homme d’État français du temps des Bourbons, que lorsqu’elle commence à lire.

» Par populace il entendait le peuple, au-dessus duquel lui et ses semblables vivaient heureux et prospères.

» Les hommes politiques qui ont gouverné ce pays pendant si longtemps et d’une main si rude, se sont dirigés d’après le même principe. S’ils ne l’ont pas proclamé explicitement, au moins ils se le sont approprié et ils ont basé sur lui leur puissance.

» Aussi longtemps que le peuple se laissait aveuglément mener où ses chefs le désiraient, ceux-ci n’avaient à redouter de lui aucune entreprise, aucun attaque contre les privilèges qu’ils s'étaient arrogés. Aussi longtemps que la populace ne lisait pas, elle ne pensait guère ; et tant qu’elle ne pensait pour ainsi dire pas, elle n’était nullement à craindre.

» Mais aujourd’hui elle lit.

» Allez où vous voulez, sur les bateaux à vapeur, dans les trams, dans les grands magasins et dans les établissements industriels, et à l’heure du déjeûner, vous verrez partout des gens occupés à lire les journaux. Il y a peu d’années, ces mômes hommes mangeaient et se déplaçaient en quelque sorte passivement. Mais à présent ils lisent, et ils réfléchissent sur ce qu’ils ont lu.

» Us lisent, il pensent, ils parlent, et le son de leur voix retentit comme le bruit de la tempête qui s’avance. Leurs cerveaux engourdis se sont éveillés à la vie intellectuelle, leurs esprits paresseux sont devenus actifs, et le fruit de cette transformation est presque mûr.

« La -populace ne devient dangereuse que lorsqu'elle commence à » lire. »

» Parfaitement vrai.

» La « populace » des États-Unis a commencé à lire.

» Que ceux qui lui ont fait tort prennent garde, car une pareille populace est à craindre. »

— Depuis que ceci a été écrit, il y a eu, aux États-Unis, de nouveaux progrès vers l’anarchie.

A propos de la question des récidivistes, M. Joseph Reiuach a constaté, après tant d’autres, l’accroissement effrayant du mal social, et l'imminence d’une catastrophe prochaine. Écoutons-le.

— « Le flot toujours montant des attentats contre l’État, les per¬

sonnes et la propriété, l’âge des inculpés descendant d’année en année, une tourbe toujours prête à se ruer, au premier signal des Catilina ou des César, contre les pouvoirs légaux, à l’assaut de la liberté et de l’ordre.

» Chaque année, le mal se développe sans une heure d’arrêt.

».Rien de sérieux n’a été tenté contre cette marée qui menace

de devenir un déluge.

» A cette heure, l’épiderme seul est malade, demain la carie pourrait s’attaquer aux os, et alors il serait trop tard. »

— Et quelle est, d’après M. Reinach, la cause de ce nouveau déluge?

— «.La misère et l’ignorance ont été, en tout pays et en tout

temps, les deux causes les plus fécondes de la criminalité... Ce sont là des vérités manifestes. »

— Terminons cette première partie de notre collection de prophéties, par des extraits de deux journaux, l’un sérieux, l’autre boulevardier.

Commençons par le journal sérieux, leiYord (de Bruxelles).

— « Un Romain du temps des Césars disait : « Ne réunissez pas » les esclaves au forum, ils pourraient se compter. » Les esclaves de nos jours, c’est-à-dire les déshérités, les humbles, la masse, se sont comptés. Ils savent qu’ils sont le nombre, et qu’aujourd’hui le nombre c’est la force. Us en usent avec l’ignorance imprudente d’enfants à qui l’on donne une arme à feu. La société civilisée menace de sombrer sous cette marée montante. Toutes les anciennes digues sont affaiblies ou près de se rompre. L’Église, cette base fondamentale de la société issue du christianisme, est battue en brèche et voit son autorité méconnue ou contestée. L’État ne s’est pas impunément déclaré athée. L’école l’a suivi et nous prépare des générations de librespenseurs. Au milieu de ce cahos, des forces nouvelles ont surgi :

l’hébraïsme s’est révélé tout à coup comme une puissance formidable, disposant des plus terribles engins de la politique moderne — la banque et le journalisme, et travaillant à détruire la société chrétienne pour y substituer la domination universelle du peuple de Jéhova. Le socialisme, de son côté, poursuit aussi son œuvre de destruction, voulant tout mettre à bas pour laisser aux futures générations le soin de bâtir quelque chose de neuf sur ce sol bouleversé et nivelé.

» Quelle est la tâche des gouvernements en présence d’une pareille situation? N’est-elle pas de renoncer à toutes les anciennes rivalités politiques et de s’unir pour parer à un péril qui les menace tous? »

— Le mal actuel est bien constaté, ainsi que le mal futur qui nous menace. Mais si le Nord a eu l’intelligence de voir le présent et de prévoir l’avenir, il n’en a pas eu suffisamment pour comprendre que les remèdes qu’il indique, — restauration du caractère chrétien de l’État, et améliorations économiques (1), — sont absurdes.

Le Figaro sent bien aussi qu’il se prépare quelque chose ; mais quant à chercher comment on pourrait sérieusement prévenir toute secousse dangereuse pour les personnes ou les propriétés, il ne s’en soucie pas.

— « En un mot, dit-il, ne pourrait-on raccourcir un peu la distance qu’il y a entre Thomas Vireloque et M. de Rothschild? Toute la question est là.

» Elle est là, et, comme on dit, elle se pose. En se collant l’oreille contre terre, on entend un certain travail intérieur de la société, qui vous avertit et quelquefois vous effraye. On sent une gestation, on devine un enfantement. Il paraît bien que demain nous ménage d’assez fortes surprises. Je sais d’ailleurs beaucoup de braves gens, patriotes ou philosophes, qui n’en seraient pas autrement affligés. Le spectacle qu’ils ont sous les yeux les a ralliés peu à peu à l’opinion du marquis d’Aubcrive : « Crève donc, société! » Elle crèverait sans leur causer la moindre émotion. Mais rassurez-vous ! Il est fort possible qu’il n’y ait ni révolution violente, ni liquidation totale, et que la transformation s’opère spontanément.

(1) Voyez le tome Vil, pp. 309 et 310, delà Philosophie de l’avenir.

» Ce qui n’est pas admissible, c’est qu’on y échappe. Le courant y porte, et elle a déjà commencé. »

— Ainsi que le Nord , le Figaro conseille, comme remède, le retour aux institutions qui n’ont pas su résister aux coups de l’examen. Ce n’est pas sérieux.

Je vais maintenant rapporter de nouvelles prédictions relatives à la prochaine révolution sociale, émanant cette fois d’économistes et de socialistes. Je citerai d’abord des économistes proprement dits; je passerai ensuite aux réformateurs, puis aux écrivains qui ont conseillé l’entrée du sol à la propriété collective. Je terminerai par les socialistes rationnels.

Et d'abord, avant de continuer, parlons de deux auteurs belges qui, sans précisément mériter le titre d’économistes, se sont grandement occupés de la question du bien-être de ce qu’on appelle la classe ouvrière.

Je commence par Ducpétiaux.

— « Prêtons l’oreille, dit-il, à ce long cri de souffrance qui s’élève du sein des classes laborieuses; c’est notre droit et c’est aussi notre devoir.

» Le prolétaire qui courbe encore aujourd’hui la tète sous le joug séculaire qui pèse sur lui, peut se réveiller demain de son long sommeil, comme un ressort comprimé se détend. L’oppression sous laquelle il gémit ajoutera à ses forces. Si nous n’allons pas au devant de lui en tendant une main bienveillante, craignons qu’il ne vienne au devant de nous, nous faire expier notre long endurcissement.

» Telle est l’alternative qui nous est offerte : faire justice ou la recevoir ; relever le prolétaire ou nous exposer à tomber sous ses coups; préserver nos droits et nos intérêts en reconnaissant solennellement ceux des classes ouvrières, ou courir volontairement la chance d’un commun naufrage! »

— Il y a longtemps que ce conseil a été donné. Eli bien, nul n’y a fait la moindre attention. Et cependant le flot qui va submerger le bourgeoisisme monte, monte toujours.

M. F. Laurent, le célèbre juriste, a vu également le mal. Mais il n’a pas compris que ce mal exige, pour sa disparition, une rénovation totale de la société.

— « Il s’agit, dit-il, de sauver notre civilisation, attaquée dans ses bases par des agitateurs qui minent le sol sous nos pas. »

— Voilà une erreur grave qui explique pourquoi M. Laurent et ceux qui pensent comme lui se bornent à tout espérer de simples palliatifs. Il ne s’agit pas de sauver notre civilisation, ce qui est impossible; il faut la remplacer par une civilisation toute différente, caractérisée au matériel par une organisation de propriété entièrement opposée à celle qui existe depuis l’origine de l’humanité sur le globe. Mais continuons à citer M. Laurent.

— « Les brouillons de l’Internationale disent aux ouvriers que les riches sont leurs ennemis ; ils les appellent les exploiteurs, et ils excitent contre eux les travailleurs en leur faisant croire qu’ils sont exploités. Si cette funeste division s’enracinait, la société périrait. En 1870, les mauvaises passions ont trôné à Paris. Dans dix ou vingt ans, la tempête éclatera de nouveau. A moins que les classes supérieures ne prennent en mains la cause des prolétaires, le mouvementanarchique prendra le dessus, il fera le tour du monde, et le dixneuvième siècle finira par une catastrophe. Que les riches n’oublient pas que les ouvriers sont cent contre un.

» On s’imagine que le mal est particulier à la France. Étrange aveuglement ! La France ne fait que prendre l’initiative, comme c’est sa nature. Mais le mal sévit partout où le capital est en lutte contre le travail. Niera-t-on qu’il y ait opposition entre les chefs d’industrie et les travailleurs? Niera-t-on que l’opposition aille parfois jusqu’à la haine de part et d’autre? Si cette guerre sourde continue, elle finira par éclater dans les rues ; patrons et ouvriers périront dans un immense cataclysme. »

— Tout cela est tellement clair qu’il est impossible de comprendre pourquoi les esprits n’en sont pas immédiatement frappés. Etrange aveuglement! dirons-nous avec M. Laurent.

Il n’est pas beaucoup d’économistes qui ont prédit la fin de la société bourgeoise; et cela est facile à concevoir. Ils sont partisans de l’organisation actuelle de la propriété; il n’en peut même pas exister d’autre, dans leur pensée. Il leur est interdit, dès lors, de prétendre que celte organisation conduit nécessairement à l’anarchie et à la mort sociale.

Et cependant quelques uns d’entre eux ont été contraints d’avouer que la conséquence de notre organisation sociale est la guerre entre les pauvres et les riches.

Je prendrai le premier exemple de cette prédiction chez J.-B. Say. Il n’est pas très explicite, mais cependant assez clairement exposé pour être facilement compris par un esprit non prévenu.

— « Le pauvre, quand il est ignorant, voit la propriété du riche avec envie. »

— C’est vrai. Mais infiniment plus encore quand il est instruit ; quand il a appris, par exemple, par la lecture des œuvres de J.-B. Say, que tous les ans une partie de la population périt de besoin, même au sein des nations les plus prospères.

— « Les huissiers et les gendarmes qui la défendent (la propriété), lui apprennent que le riche le regarde comme son ennemi. »

— C'est encore vrai.

— « Cela lui fait considérer tout ce qu’il peut s’approprier comme un fruit de guerre, comme un butin légitime. Qu’il devienne instruit, et il saura que tout homme, même le plus pauvre, est intéressé au maintien de la propriété. »

— D’abord le pauvre, quand il est instruit, sait que, d’après J. -B. Say, tout point de droit reste toujours, plus ou

moins, dans le domaine de l’opinion; et il en conclut que si son opinion, à lui, lui permet de s’approprier le bien d’autrui, la société est dans l’impossibilité la plus absolue de lui prouver qu’il a tort. Elle peut, il est vrai, s’opposer par la force à ce qu’il s’empare de ce qui ne lui appartient pas. Mais le pauvre, qui s’est instruit, a lu dans les écrits de J.-B. Say que la force est un fait auquel il faut bien se soumettre, mais auquel on ne doit point de soumission, et dont on est autorisé a s affranchir du moment quon le peut; et comme les pauvres, qui sont les plus nombreux, seront bientôt les plus forts, ils s’apprêtent à user de leur force pour exproprier les riches.

Ensuite, le pauvre est intéressé au maintien de la propriété, c’est très juste; mais lui faire admettre que son intérêt l’oblige à protéger l’organisation présente de la propriété, quand son instruction lui fait connaître que, grâce à elle, les épargnes des riches se font, à ce qui dit J.-B. Say, aux dépens des pauvres, c’est un résultat que tous les économistes réunis ne parviendront jamais à obtenir.

Il découle des paroles de J.-B. Say que la guerre des pauvres contre les riches ne tardera guère à éclater, et cela sera dû, en grande partie, à l’instruction que les premiers auront pu puiser dans ses écrits.

Michel Chevalier a été beaucoup plus explicite(jue J.-B. Say ; il est vrai que c’est un économiste légèrement teinté, parfois, de socialisme. Rapportons quelques unes de ses paroles.

— « Dans la constitution actuelle de l’industrie, point de lendemain assuré. C’est le sort commun de l’ouvrier et du maître, avec cette seule différence que, pour le maître, le lendemain est à une distance d’un an ou de six mois, tandis que pour l’ouvrier il est à une semaine ou à vingt-quatre heures. Or, la plus précieuse des richesses, c’est la certitude du lendemain. C’est comme un de ces talismans des légendes orientales, dont la perte change, aux yeux de celui qui en est dépouillé, l’aspect de la nature entière, tout, jusqu’à la teinte de la végétation, et l’éclat du soleil. L’homme à qui elle est ravie est campé dans la société, il n’y est pas établi. Sans lendemain, pas de foyer domestique, pas de famille ni de bonnes mœurs. Pour l’homme qui

n’a pas de lendemain, l’intelligence est un don funeste, et la faculté de prévoir, une torture.

» Évidemment, c’est là une situation violente, contraire aux conditions de toute société, aux immuables lois de l’ordre universel, au vœu de la civilisation, à la mission de l’homme sur la terre, et, je tiens à en faire la remarque, à la nature intime de l’industrie, qui aime la sécurité.

» Si elle se prolongeait, le maintien de la société elle-même serait impossible. Car quelle chance de stabilité peut offrir un régime social où l’existence matérielle d’un nombre immense d’hommes est de l’instabilité la plus extrême? Sur quel avenir compter là où une grande quantité de citoyens n’a aucune garantie pour le lendemain le plus immédiat?

» Puis nous nous étonnons de ce que le sol tremble sous nos pas et de ce que le gouffre des révolutions ne peut pas se clore!

» Cette situation est particulièrement insoutenable et menaçante en France (1), car chez nous l’ouvrier a le droit, quand il souffre, de répéter cette exclamation que le prince des orateurs romains mettait avec un accent d’énergique désespoir dans la bouche d'un citoyen iniquement condamné par un odieux proconsul : Je suis un citoyen de Rome, un fils de la reine, du monde, civis sum Romanus ! Et à la connaissance de ses droits, l’ouvrier français joint le sentiment de sa force ; car il y a dix ans il renversa un trône en trois jours, et de toute part on l’excite à ne pas l’oublier. Autour de lui, tout est calculé pour qu’il s’en souvienne. »

— Ainsi, il n’y aura plus aucune chance de slabilité, de persistance d’ordre, pour nos sociétés, tant que les conditions actuelles de l’industrie ne seront pas changées, aussi longtemps que chacun n’aura pas la certitude du lendemain. C’est Michel Chevalier qui l’affirmait, il y a de cela déjà quarante-six ans.

Il affirme aussi que le résultat de la constitution actuelle de l'industrie, ou mieux du régime social sous lequel nous vivons, est l’existence de deux classes ennemies.

— « Il y a, dit-il, des hommes juxtaposés, il n’y a plus de senti- (1) Elle l'est aujourd’hui à peu près partout.

ment commun, si ce n’est peut-être la haine du régime auquel l’ouvrier est astreint. »

— El encore :

— « Il y a aujourd’hui deux natures ennemies : la nature bourgeoise et la nature prolétaire. »

— Et encore :

— « Il y a un abîme entre le bourgeois d’une part, le paysan et l’ouvrier de l’autre. Le bourgeois ne sent rien de commun entre lui et le prolétaire. Il est convenu de regarder ce dernier comme une machine qu’on loue, dont on se sert, et que l’on paye tout juste pendant le temps qu’on en a besoin; de môme, aux yeux d’un grand nombre de prolétaires, le bourgeois est un ennemi dont on n’accepte la supériorité que parce qu’il est le plus fort. »

— On conçoit que la coexistence, au sein d’une société, de deux classes qui se considèrent comme ennemies, doit infailliblement aboutir, tôt ou tard, à une bataille. Et celle-ci éclatera aussitôt que la classe prolétaire, la plus faible jusqu’à présent, se sentira devenir la plus forte. La bourgeoisie se figure encore, il est vrai, quelle a, et pour longtemps, la force de son côté ; mais Michel Chevalier ne partage pas cet avis.

— « Il suffit en France de regarder autour de soi pour reconnaître que si la bourgeoisie oisive représente en totalité l'élément d’ordre, ce n’est qu’à l’aide et par l’intermédiaire de quatre cent mille baïonnettes, non compris les baïonnettes bourgeoises.... Ce qui démontre clairement que cette bourgeoisie ne conserve plus la prédominance qu’en opposant aux masses la force des masses elles-mômes : position critique à faire frémir, et qu 'il est impossible de faire durer, car toutes les baïonnettes commencent à être intelligentes. »

— Les bourgeois n’ont pas frémi ; ils ont continué à s’occuper de leurs plaisirs et de leurs affaires, et 1848 est arrivé,

puis les journées de Juin, puis la Commune de 1871. Et ils ne frémissent pas encore.

Le plus curieux, c’est que la bourgeoisie, qui compte sur l’armée pour se défendre contre les revendications du prolétariat, se voit contrainte, dans ce but, d’armer ce meme prolétariat, et de lui enseigner les moyens d’attaquer la classe dominante avec succès. Émile De Girardin a parfaitement compris cette étrange situation.

— « L’ouvrier français, a-t-il dit, est formé à une autre école que l’ouvrier irlandais, l’ouvrier anglais, l’ouvrier américain ; chaque année, vous arrachez à la culture des champs et au travail des ateliers quatre-vingt mille Français, les plus vigoureux, pour les exercer pendant cinq ans, terme moyen, au maniement des armes, les aguerrir, leur apprendre à mépriser le péril, à braver la mort; et vous croyez que le jour venu de la pléthore industrielle et de la crise commerciale, cette population de vos manufactures, que vous aurez fait passer tout entière sous vos drapeaux, oubliera tout à coup ce que vous lui aurez si laborieusement appris, et se laissera tuer sans se défendre? Vous croyez que vos soldats eux-mémes, après avoir déchargé une première fois leurs armes, ne s’arrêteront pas, émus, ne reculeront pas épouvantés à la vue des flots de sang de leurs frères aînés, de leurs parents, de leurs compagnons de fabrique ou de table? Aveuglement des aveuglements !

» Que fait une pareille loi de recrutement, dont la base est une durée de service de sept années? — Elle convertit en soldats, tous les sept ans, 560,000 recrues. Si l’on multiplie par trois ce nombre de 560,000 recrues, on aura 1,680,000 citoyens âgés de quarante et un ans ayant été instruits au maniement des armes, exercés à la défense et à l’attaque, accoutumés à braver le péril et la mort. Aguerrir ainsi l’ouvrier, sans distinction de celui qui est communiste et de celui qui ne l’est pas, sans rechercher les moyens de lui donner du pain le jour où une crise prolongée le priverait de travail, voilà ce que fait la loi de recrutement, dans laquelle notre gouvernement puise la confiance qui le rend si dédaigneux de toute initiative et de tout progrès. »

—- L’établissement du service personnel et obligatoire

n’éloigne le péril social en aucune façon, il faul bien le re-

marquer.

- « Le service obligatoire, a écrit M. Émile De Laveleye, concentre les jeunes gens des provinces dans les grands centres plus ou moins imbus de tendances socialistes, et ensuite ces nouvelles idées sont rapportées jusqu’aux hameaux les plus éloignés, dans lesquels, jadis, les anciennes croyances passaient inébranlables de génération en génération. Je ne pense pas que, aujourd’hui, la majorité des soldats soit socialiste, loin de là ; mais voilà le grand danger à craindre pour l’ordre social actuel qui, en réalité, repose sur les baïonnettes. Si cette base était renversée, une terrible catastrophe deviendrait inévitable. »

— M. Émile De Laveleye peut être certain que si l’armée n’est pas déjà socialiste, elle le deviendra dans un avenir prochain. El alors éclatera la catastrophe quil piessent, et qu’il a maintes fois annoncée, comme on le verra plus loin.

Terminons les prédictions que nous avons tirées des économistes, en citant un des derniers auteurs qui ont écrit sur cette science.

M. Paul Leroy-Beaulieu a fait un livre pour prouver que la situation des travailleurs est beaucoup meilleure qu'autrefois, et qu’il y a diminution progressive de l’inégalité des conditions. On ne peut évidemment pas s’attendre, après cela, à lui voir annoncer la transformation prochaine, pacifique ou violente, de l’organisation sociale actuelle ; il y aurait contradiction trop flagrante entre cette conclusion et les prémisses. Néanmoins, M. Paul Leroy-Beaulieu en dit assez pour que l’on puisse déduire, de ses paroles, la future rénovation sociale.

Ainsi notre auteur connaît parfaitement la situation présente : il sait que l’origine et le droit de propriété, surtout de la propriété individuelle foncière, est mis en discussion et même nié le plus souvent par la classe prolétaire ; il ajoute que ce problème est éternellement discutable, c’est-à-dire qu’il est impossible de fonder la propriété individuelle fon-

cière sur une base inébranlable ; il sait en outre que le socialisme a pris un développement considérable, une vie nouvelle depuis quelques années. On le croyait mort, dit-il, il reparaît. Il parle enfin du nombre des socialistes qui devient toujours plus menaçant. Et puis, il ne conclut pas, il n'ose peut-être pas conclure, ce qui ne fait pas honneur à sa logique. Mais, à son défaut, d’autres ont cette volonté et ce courage, et prédisent que si ceux qui se plaignent de l’organisation sociale forment une armée de plus en plus formidable, il arrivera immanquablement un jour où cette armée l’emportera sur celle des bourgeois ; et alors la société bourgeoise aura vécu.

Passons à une nouvelle catégorie de prophètes, ceux qui ont proposé un plan de réorganisation sociale, les réformateurs en un mot, ou les socialistes.

Les socialistes, à l’encontre des économistes, doivent affirmer explicitement que si la société ne se transforme pas pacifiquement, elle sera renversée révolutionnairement ; et c’est pour éviter cette dernière alternative qu’ils s’ingénient à trouver une formule d’organisation ayant pour but le bonheur général.

Commençons par Enfantin.

— « Bon Dieu ! Quel malheureux verbe industriel j’entends, lorsque j’écoute nos excellents bourgeois à pignon sur rue! Quelle parole maladroite que celle qui se répète comme un mot d’ordre dans tous les journaux des propriétaires, pour engager les ouvriers à rester tranquilles, et à attendre patiemment des mois, des années, presque des siècles, eux journaliers, qu’on daigne s’occuper de leur sort! — « Quand donc les ouvriers comprendront-ils, dit-on, que ce n’est » point parles émeutes, le refus du travail, les coalitions qu’ils par- » viendront à améliorer leur sort? » — Ils le comprendront, morbleu ! quand ils verront que vous vous occupez d’eux, que vous avez réellement envie d’améliorer leur sort, et que votre envie n’est pas oisive, étendue sur son oreiller doré. Votre position vous oblige à

témoigner môme plus de zèle, plus d’activité pour atteindre ce but, que si vous étiez journaliers vous-mêmes, et non journalistes.

» Les prolétaires ne peuvent-ils pas dire, au contraire, de leur côté • - « Jusques à quand les bourgeois croiront-ils qu’avec des » baïonnettes et la prison, ils parviendront à étouffer nos plaintes et » nos réclamations? » - D’ailleurs ne savent-ils pas que, vousmêmes bourgeois, vous tiers-état, c’est par la révolte, la grande émeute, le bouleversement d’un autel, d’un trône, par une révolution, que vous avez forcé vos anciens maîtres à écouter vos remontrances? Plus éclairés que ne l’étaient la noblesse et le clergé, profitez donc de l’expérience, et ne poussez pas le tiers-état actuel à vous détrôner.

» Je sens en ce moment la tempête qui arrive. Je vois les éclairs et j’entends les éclats de la foudre aussi distinctement que les éclairs et la foudre du ciel. »

— Enfantin prévoyait évidemment la destruction brutale de la société actuelle, si les bourgeois ne s’occupent pas de sa rénovation pacifique.

Le chef d’une autre école socialiste prédit la môme chose.

— « Les ouvriers français (1), dit Fourier, sont si misérables que, dans les provinces de haute industrie, comme la Picardie, entre Amiens, Cambrai et Saint-Quentin, les paysans, sous leurs huttes de terre, n’ont point de lit ; ils se forment une couchette de feuilles sèches qui, pendant l’hiver, se changent en fumier plein de vers; de sorte qu’au réveil les pères et enfants s’arrachent les vers attachés à la chair. La nouriiture, dans ces huttes, est de même élégance que le mobilier. Tel est l’heureux sort de cette belle France. On citerait une douzaine de ses provinces où la misère est au même degré : Bretagne, Limousin, haute Auvergne, Cévennes, Alpes, Jura, St-Étienne, et même dans la Touraine, jardin de la France.

» A cela les industriels répondent qu’il faudrait répandre les lumières, l’instruction. Eh ! que sert-elle à des misérables qui n’ont pas de quoi subsister? Elle les poussera à la révolte ! »

— Répandre l’instruction c’est, en développant l’intelligence des prolétaires, leur permettre de ressentir plus vive-

(1) Fourier dirait aujourd’hui : les ouvriers du monde prétendu civilisé.

mont leur misère; c’est leur fournir les moyens do devenir forts en s’unissant; c’est enfin les exciter à monter à l’assaut de la société bourgeoise.

M. Victor Considérant, un des disciples de Fourier, a aussi prévu, dans les termes suivants, l’anarchie qui s’avance.

— « Si l’on ne veut pas compter avec la grande force vive des intérêts du prolétariat et du travail,... l’on marchera à grands pas à la guerre sociale universelle.... Et la sanglante insurrection de Juin n’aura été que la première escarmouche d’avant-garde de cette guerre horrible. »

— Depuis l’époque ou cette prédiction a été faite, nous avons vu d’autres escarmouches, bien plus meurtrières que celle de juin 48. Les bourgeois n’ont pas compris ces avertissements. Il leur faut, pour s’éveiller de leur sommeil léthargique, des coups de tonnerre beaucoup plus retentissants et plus désastreux; ils ne leur manqueront pas.

Parmi les socialistes, il en est qui ont proposé, comme moyen d’anéantir le paupérisme, l’entrée du sol à la propriété collective. Sous ce rapport, ces réformateurs se rapprochent du socialisme rationnel. Je vais les passer en revue.

Commençons par M. Émile De Laveleve.

— « Aujourd’hui, dit-il, les antiques sentiments de bienveillance qui existaient entre les maîtres et leurs serviteurs, entre les propriétaires et leurs locataires, ont entièrement disparu. Le propriétaire et le capitaliste ne songent plus qu’à l’augmentation de leur revenu, et en cela ils obéissent au principe de l’économie politique orthodoxe, d’après lequel la richesse générale s’accroît proportionnellement à l’augmentation des richesses individuelles. D’autre part, locataires et ouvriers de toutes les classes deviennent de jour en jour plus convaincus de la vérité de ce terrible adage : « Notre ennemi, c’est notre maître. » La guerre de classes qui a éclaté en Irlande dans toute son horreur est encore une exception ; mais les sentiments auxquels elle doit naissance agitent peu à peu toutes les populations rurales. Dans les villages

russes, allemands, espagnols, autrichiens, italiens, on n’entend que des cris de douleur, de haine et de révolte. »

— Voilà bien la situation qu’on peut observer dans presque toute l’Europe et aux États-Unis, situation à laquelle les bourgeois n’ont pas encore trouvé de meilleur remède que les coups de fusil, quand la classe souffrante devient trop dangereuse. Mais, perdant de vue les leçons de 1 histoire, ils oublient que les persécutions n’ont jamais servi quà favoriser le développement des idées que l’on s’imagine pouvoir anéantir. M. Émile De Laveleye a fait, à cet égard, les réflexions suivantes :

— « La grande différence entre la situation actuelle et celles qui lui sont analogues et dont l’histoire fournit des exemples, provient de ce que le développement du socialisme est prodigieusement favorisé par l’éducation et par la presse. L’instruction est accessible à tous; elle est même obligatoire et tous apprennent à lire. Aussi les livres, les brochures et les journaux à bon marché pénètrent-ils partout, en répandant l’idée d’une réforme radicale. Au moyen-ûge une révolte de paysans était un mouvement purement local, promptement enrayé. On peut en dire autant de celles du xvi e siècle. Une fois complètement écrasées, ces aspirations vers l’égalité disparaissaient comme noyées dans le sang. Il n’en est plus du tout de môme aujourd’hui. La cruelle répression des journées de juin, en 1848, et celle de la commune de Paris, en 1871, n'a servi qu'à répandre plus au large les principes que ton désirait étouffer, et à leur faire pousser de plus profondes racines dans le cœur des classes laborieuses. »

— Les idées que les bourgeois qualifient de subversives faisant tous les jours des progrès déplus en plus considérables, et la répression n’ayant d’autre effet que d’en activer la propagation, il faut conclure que l’organisation sociale actuelle va nécessairement subir des assauts répétés, et finalement succomber sous les coups des prolétaires. Les bourgeois ne semblent pas comprendre cette situation, mais M. Émile De Laveleye s’en inquiète. Aussi prédit-il un avenir fort sombre.

— « Je crains pour l'avenir de nos sociétés, m’écrivait-il en 1879. Les besoins de justice et d’amélioration sont assez répandus, assez puissants pour ébranler l’ordre actuel, mais on n’est pas prêt pour l’établissement d’un ordre plus rationnel, plus juste. On aboutira donc forcément à l'anarchie, ou à des troubles assez profonds pour provoquer la restauration du despotisme. »

— Et comme le despotisme ne remédiera en aucune façon à la plaie du paupérisme, on aboutira de nouveau forcément à l’anarchie ou à des troubles assez profonds pour provoquer, encore une fois, la restauration du despolisme, et ainsi de suite jusqu à ce que la bourgeoisie, fatiguée de tourner sans cesse dans ce cercle infernal de despotismes et d’anarchies, ouvre les yeux et s'aperçoive qu’d vaudrait infiniment mieux, dans son intérêt bien entendu, s’occuper d’anéantir le paupérisme.

La même année, M. Émile De Laveleye m’écrivait ce qui suit :

— « Le régime actuel est sans doute nécessaire puisqu’il existe (1), mais on peut dire qu’il n’est pas juste. Les ouvriers le comprennent: de là la question sociale. Les classes aisées commencent à l’entrevoir. Si elles étaient très convaincues, les réformes préviendraient les révolutions, mais.... »

— Les points que M. Émile De Laveleye a placés après son mais signifient : Les classes aisées ne sont pas convaincues qu’il y a une question sociale; elles ne feront pas de réformes, et nous allons subir une série de révolutions.

M. Émile De Laveleye a parfaitement raison.

Dans les citations suivantes, on verra que les malheurs qu’il prédit proviennent, d’après lui, d’nne vicieuse organisation de la propriété, et qu’ils pourraient être facilement écartés en modifiant cette organisation radicalement.

(1) Le régime actuel a été nécessaire, puisque a existé. Mais il n’est plus nécessaire puisque, comme le dit M. Emile De Laveleye, il est sur le point de tomber.

« La démocratie nous conduit aux abimcs, s'écrient les conservateurs et ils «O raison. Ou vous établirez un partage plus équitable des biens et dos produits, ou la démocratie aboutira fatalement au despotisme et à la décadence, à travers une série de luttes sociales dont les horreurs commises à Paris en 1871 peuvent donner un avant-goût. »

— Et encore :

« La destinée des démocraties modernes est écrite d’avance dans l’histoire des démocraties antiques. C’est la lutte des riches et des pauvres qui les a perdues comme elle nous perdra, si l’on n'y prend, garde. »

— Les bourgeois n’ont pas pris garde aux avertissements qu’on leur donne. Tant pis pour eux ! ils le regretteront quand il sera probablement trop tard.

Continuons à écouter M. Émile De Laveleye; il est intarissable sur ce sujet, et avec raison.

— « Nos vieilles sociétés n’arriveront à un ordre plus conforme à la justice et au christianisme, qu’à travers une série de luttes sociales, où on peut craindre que la liberté succombe ; mais les sociétés nouvelles qui se fondent dans un autre hémisphère peuvent échapper à ces redoutables épreuves, en s inspirant des leçons de 1 histoire et en adoptant des institutions qui, en certains pays, ont permis à la démocratie de durer, sans compromettre l’ordre et la liberté. Il faudrait que dans chaque commune on réservât une portion de territoire, pour la répartir viagèrement entre toutes les familles, comme cela se fait dans les cantons forestiers de la Suisse.

» Citoyens de l’Amérique et de l’Australie, n’acceptez pas le droit étroit et dur que nous avons emprunté à Rome et qui nous conduit à la guene sociale. Revenez à la tradition primitive de vos ancêtres. »

— Ainsi le maintien de l’organisation de la propriété, de la propriété individuelle foncière, que nous avons prise aux Romains, va nous amener la guerre sociale.

— « A mon sens, dit-il encore, les démocraties modernes n’échapperont à la destinée des démocraties antiques qu’en adoptant des

lois qui aient pour effet de répartir la propriété en un plus grand nombre de mains, et d’établir une grande égalité de conditions. Il faut arriver à réaliser cette maxime supérieure de la justice : A chacun selon ses œuvres, de sorte que la propriété soit réellement le résultat du travail, et que le bien-être de chacun soit en proportion du concours qu’il apporte à l’œuvre de production.

» Pour arriver à ce résultat, la propriété quiritaire telle que nous l’a léguée le dur génie des Romains, n’est pas assez flexible, assez humaine. Sans revenir aux institutions des temps primitifs, je crois qu’on peut emprunter au système de la possession germanique et slave, des principes mieux en rapport que le droit romain avec les nécessités des démocraties, parce qu’ils reconnaissent à chacun le droit individuel et naturel de propriété. »

— En somme, ce que demande M. Émile De Laveleye, c’est la formation d’une propriété foncière collective au profit de tous; et dans quel but? Pour rendre impossible la guerre sociale, la guerre des pauvres contre les riches, en anéantissant le paupérisme.

— ce Ce régime, dit-il en effet, — en parlant de la collectivité foncière qui s’observe à Java comme en beaucoup d’autres lieux, notamment en Suisse, — ce régime établit une sorte de communisme, mais il assure aux cultivateurs leur principal moyen de subsistance; et comme ils ne peuvent aliéner leur droit de jouissance, ils sont préservés du paupérisme. »

— Et il ajoute la remarque suivante, pour mieux exposer le péril que fait courir aux riches le maintien de la propriété foncière individuelle, source de paupérisme.

— « Dans les 33,000 dessas (I), il existe aujourd’hui environ deux millions de familles d’agriculteurs prenant part à la possession du sol. Us forment la base solide de la société parce qu’i/s ont intérêt à la maintenir; car ils y vivent heureux et satisfaits. Si vous faites le partage définitif du domaine communal, au bout d’un certain temps il se formera une classe nombreuse de prolétaires que rien n’attachera à l’ordre social et qui le troubleront et le menaceront sans cesse.»

(i) Villages javanais.

— Voici comment M. Émile De Laveleye compare les situations sociales de deux pays qui diffèrent en ce que, dans l’un, la propriété foncière est monopolisée, tandis qu’elle se trouve, dans l’autre, à la disposition sinon de tous, au moins d’un grand nombre d’individus.

— « La triste condition de l’ouvrier anglais engendre dans son âme la haine de l'ordre social, de son maître et du capital, et par suite l'esprit de révolte. L’ouvrier suisse, jouissant de tous les droits naturelsà l’homme, ne peut s’insurger contre un régime qui lui assure les plus réels avantages, et que ses votes contribuent ù maintenir.

» Quand le droit naturel de propriété est en réalité garanti à tous, la société est assise sur une base inébranlable, car nul n'a intérêt à la renverser : il n’est point de pays où le peuple soit plus conservateur que dans les cantons primitifs de la Suisse qui ont conservé intact le régime des allmenden. Au contraire, dans un État où il n’y a qu’un petit nombre de propriétaires, comme en Angleterre, le droit de propriété parait un privilège, un monopole, et il ne tarde pas à être en but aux plus dangereuses attaques. »

— Bref, M. Émile De Laveleye prédit la lutte prochaine entre les pauvres et les riches, il en trouve la cause dans l’appropriation individuelle du sol donnant naissance au paupérisme, et il conseille, pour éviter la guerre sociale, la formation d’une richesse foncière collective.

M. E. Fauconnier, docteur en droit, a publié un ouvrage intitulé La Question sociale (1), dans lequel il nie la justice de l’appropriation privée du sol, et prophétise la prochaine catastrophe.

— « A mes yeux, dit-il, ce problème (le problème social) demeurera insoluble, tant qu’on n’aura pas reconnu qu’un arrangement social qui repose sur deux bases mauvaises, la rente foncière et l’intérêt, approche de sa fin, alors que les masses s’émancipent, qu’elles commencent à réfléchir et qu’elles acquièrent, avec l’instruc-

(1) Voir la Philosophie de l’avenir, tome IV, p. 402.

tion, une ambition que la société, en maintenant son organisation d’aujourd’hui, ne saurait jamais satisfaire. »

— Je trouve encore dans son livre les réflexions suivantes qui sont extrêmement justes.

— « Nous concevons que les personnes contentes de leur sort, qui ne demandent qu’à conserver la position et les droits que leur ont conquis la philosophie du dix-huitième siècle et la grande révolution de 1789, veuillent croire que le but est atteint, -parce qu'elles sont arrivées, et s’efforcent de ne pas voir la foule qui les suit. Celle-ci s’étonne que les pompeuses promesses qu’on lui faisait, lorsqu’on voulait l’entraîner au combat, ou lorsqu’on cherchait à la contenir après la victoire, n’aient pas été mieux tenues, que la grande devise de la républiqne n’ait pas le même sens pour elle et pour ceux qui s’efforcent de la diriger, mais qui bientôt ne dirigeront plus rien, s’ils persistent à fermer les yeux et à répéter, comme certains docteurs, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

» Les ingénieurs qui veulent prévenir les désastres d’une inondation, étudient la force et le cours du fleuve dont ils redoutent des débordements, en creusent et élargissent le lit, construisent des digues latérales et se gardent bien de lui opposer un barrage que la fureur des eaux renverserait aisément.

» Si les classes dirigeantes n'observent pas la même méthode, le torrent les emportera.

» Les journées de juin 1848, de mars et de mai 1871, peuvent leur faire pressentir ce que ferait une multitude ignorante, jalouse et furieuse, alors qu’elle serait conduite par des démagogues qui ne seraient pas plus instruits qu’elle, la pousseraient à détruire et demeureraient incapables de rien fonder sur les ruinesqu’ils auraient amoncelées. »

— On voit parfaitement^ au début de cette citation, pourquoi la question sociale, qui surgit pour les prolétaires, ne se manifeste pas encore aux yeux des bourgeois. Ils pourraient cependant, s’ils s’en donnaient la peine, s’apercevoir qu’elle existe, et ils rechercheraient sa solution si l’amour de l’humanité les animait. Mais ils sont contents de leur sort , et ils semblent n’avoir pas meme assez d’intelligence pour

provoir que, très prochainement, certains évènements pourraient modifier celte agréable situation du tout au tout.

M. Henry George a publié un livre, Progress and poverty , dont j’ai rendu compte ici meme (1). Il y établit que, avec l’appropriation individuelle du sol, le paupérisme se développe parallèlement à l’augmentation de la richesse générale; et il annonce la destruction prochaine de la société actuelle, si l’on ne change pas radicalement le mode d’organisation de la propriété.

Voici comment il décrit la situation présente aux États- Unis.

— « Les temps sont venus où ceux qui sont capables de réfléchir

devraient sérieusement y songer.Lorsque des milliers d’individus

sont entretenus par la charité publique-, lorsqu’un misérable dollar est jeté comme une aumône, en payement du plus pénible travail, et ramassé par celui-ci comme un os à ronger; lorsque d’un côté, on s'efforce de donner aux lois répressives une portée qui outrage le génie de nos institutions, tandis que de l’autre, on menace de la torche et du poignard; lorsque les capitalistes parlent d’organiser une force défensive, et que les associations ouvrières se disposent à acheter des fusils; il est temps de se demander : de quoi donc s’agit-il? »

— Depuis que cela a été dit., la situation est devenue plus mauvaise aux États-Unis.

Elle diffère peu de la nôtre ; elle présente celle aggravation que le travail s’y trouvant, naguère, émancipé pour ainsi dire, grâce à la grande quantité de sol qui faisait encore partie du domaine public, l’ouvrier y a vu son sort empirer beaucoup plus rapidement qu’il n’a été possible de le constater en Europe, où le travail est esclave depuis un temps pour ainsi dire immémorial.

(1) Voir la Philosophie de l'avenir , tome V, pages 331, 149, 477, 311, et tome Yl, page 114.

— « Cette coïncidence du paupérisme avec le progrès matériel, dit encore M. Henry George, est la grande énigme de notre temps. C’est là l’origine de toutes les difficultés industrielles, politiques, sociales, que les hommes d’Étatet les philanthropes essayent en vain de résoudre. C’est là l’énigme que le Sphynx propose à notre civilisation, laquelle 'périra si elle ne sait la résoudre. Aussi longtemps que la production des richesses ne tend qu’à créer de grandes fortunes, à accroître le luxe et à rendre plus violent le contraste entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, le progrès n’est pas réel et ne peut durer. La réaction doit survenir. La tour s’incline sur ses fondations; et chaque étage que l’on y ajoute, ne fait que hâter la catastrophe. »

— Avis à ceux qui s’efforcent d etançonner tant bien que mal notre édifice social. Avis également à ceux qui pensent pouvoir écarter le danger au moyen de prétendues améliorations successives.

— « Lorsque la corruption devient chronique, lorsqu’il n’y a plus d’esprit public, quand les traditions d’honneur, de vertu et de patriotisme se perdent, que les lois sont méprisées et que tout espoir de réforme s’évanouit, alors il s’engendre, dans les masses perverties, des forces révolutionnaires qui éclatent soudainement et brisent tout, au premier accident qui leur donne issue. Des hommes violents et sans scrupules, surgissant occasionnellement, se feront alors les portevoix des revendications ou des passions populaires, et jetteront au rebut, après les avoir brisées, des formes qui ont perdu toute vitalité. L’épée l’emportera de nouveau sur la plume, et, dans les orgies de destruction qui vont se succéder, on verra alterner la force brutale et les emportements sauvages, avec l’engourdissement d'une société qui se meurt.

» D’où viendront les nouveaux barbares? Allez dans les quartiers pauvres des grandes villes, vous pourrez dès à présent y voir leurs hordes assemblées. Comment les connaissances périront-elles? On cessera de lire, et on fera avec les livres des torches incendiaires et des cartouches.

» On est effrayé quand on songe quelles faibles traces laisserait notre civilisation, si elle devait subir les ébranlements qui ont accompagné la décadence des civilisations antérieures. Le papier n’a pas autant de durée que le parchemin, et nos monuments les plus

considérables ne sont pas comparables, en solidité, aux temples taillés dans le roc et aux constructions titaniques des anciens. Et le génie de l’invention nous a fait présent, non seulement de la machine à vapeur et de la presse, mais aussi du pétrole, de la nitro-glycérine et de la dynamite. »

— En effet, les moyens de faire le mal se sont accrus de manière à effrayer quiconque veut se donner la peine de réfléchir quelque peu. Mais les bourgeois réfléchissent-ils?

Dans son ouvrage intitulé : Protestation dun propriétaire contre l’extension abusive donnée à son droit (1), M. Edgar Baron, comme les auteurs que je viens de citer, attribue l’existence du paupérisme à l’appropriation individuelle du sol, et, comme eux encore, il prévoit l’expropriation violente et l’extermination des bourgeois par les prolétaires, si les premiers ne s’occupent pas sérieusement de la question sociale et de sa solution.

— « En présence de l’effroyable exploitation du travail, dit-il, l’esprit, confondu de stupeur et d’indignation, se demande à quoi peut aboutir la discussion vis-ù-vis une société qui, la connaissant, n’a pas su s’émouvoir. Faut-il donc tout attendre des revendications violentes parties d’en bas et rien de l’esprit de justice et de droiture des classes privilégiées? Aurons-nous le malheur et la honte de voir ceux qui s’arrogent le titre et la mission de classes dirigeantes, diriger à perpétuité les classes laborieuses dans les voies de la servitude, avec l’ignorance pour auxiliaire et l’exaction pour but, jusqu’à ce que celles-ci, instinctivement lassées de ce rôle et affamées de jouir, les écrasent sans avoir pour excuse de se savoir dans leur droit; ou parviendrons-nous, comme il serait si aisé, à fonder pacifiquement une société respectueuse de l’équité, composée de membres dévoués à des institutions qui leur assureront un sort égal ou supérieur à celui des travailleurs du Nouveau-Monde? »

— La société actuelle sait-elle réellement, comme le

(1) Voir la Philosophie de l'avenir , tome VIII, pages 61 et 103.

prétend M. Edgar Baron, que le travail est exploité? La chose est fort douteuse. Ne célèbre-t-on pas tous les jours, sur tous les tons et dans tous les modes, la liberté du travail qui, dit-on, date de la proclamation des immortels principes de 89? N’avons-nous pas vu, dans un récent procès de presse, le ministère public refuser à l’auteur du Catéchisme du peuple le droit de dire que l’ouvrier est un esclave?

Dans un mémoire publié par M. Léon Walras, professeur d'économie politique, sur le rachat des terres par l’État (1), l’auteur soutient que les terres et la rente doivent être l’objet de la propriété collective, et que les fermages doivent formelle revenu de l’État. Puis il indique les moyens de faire entrer pacifiquement le sol à la propriété sociale.

Il ne se dissimule pas cependant combien cette transformation paisible de l’organisation de la propriété est peu probable.

— « L’histoire nous apprend, dit-il à ce sujet, que les changements essentiels et radicaux dans l’organisation des sociétés ne s’effectuent presque jamais régulièrement et pacifiquement. Pour amener la suppression de l’esclavage, il a fallu l’effondrement de la société antique qui le pratiquait et son remplacement par la société féodale. Le servage n’a disparu, et la société féodale n’a fait place à la société moderne, qu’à la faveur d’utie révolution violente. Il semble de plus en plus qu'il doive en être de même pour la transformation de la propriété individuelle en propriété collective ; car, bien loin qu’on songe nulle part à faire rentrer l’État en possession de la terre, on le dépouille partout de plus en plus de la jouissance de cette portion de la rente qui lui avait été réservée par l’impôt foncier. »

— Comme on a pu le voir par ce qui précède, tous ceux qui ont écrit en faveur de l’appropriation collective du sol s’appuyenl, pour conseiller l’application de ce principe, sur l’imminence de Texproprialion violente des riches, si ceux-ci

(1) Voir la Philosophie de t’avenir, tome IX, p. 237.

n'écartent pas ce danger en se mettant à la tête de la réformalion sociale.

Nous arrivons maintenant à la dernière catégorie de ceux qui ont prophétisé la.guerre sociale; je veux parler des socialistes rationnels.

Dès l’année 1835, date de la publication du Pacte social, Colins avait affirmé que la propriété foncière doit appartenir à tous, collectivement; et à la question : comment pourra s’établir à l’avenir cette communauté de propriété immobilière, il avait répondu :

— « Une reste que deux moyens :

» Le premier, une insurrection de ceux qui n’ont rien contre ceux qui possèdent ;

» Le second, un état social qui puisse permettre à la nation de rentrer progressivement dans une propriété qui lui appartient, sans nuire aux individus. »

— Voilà bien nettement annoncés les deux modes de transformation sociale : pacifique ou violent.

Mais passons aux ouvrages que Colins a écrit quand, son évolution intellectuelle ayant été achevée, il possédait la vérité sociale tout entière.

Pour éviter la révolution violente qui s’avance à grands pas et que tout fait prévoir, la classe dirigeante, ou la bourgeoisie, devrait travailler à réorganiser radicalement la société, afin que celle-ci cause le bonheur de tous. Mais, avant cela, la bourgeoisie devrait se persuader quelle ne saura bientôt plus maintenir même une apparence d’ordre avec l’organisation actuelle ; et c’est ce qu’elle ne peut prendre sur elle de confesser.

— « Avouer sa propre ignorance est, dit Colins, une chose bien difficile aux individus, et à plus forte raison aux sociétés. Il faudra cependant en venir là ou mourir. Une effroyable jacquerie s'avance, et déjà vous saisit par les lambeaux de vos institutions. Société!

voulez-vous attendre qu’elle vous frappe, avant de reconnaître que vous n’ètes que des imbéciles? »

— Il faut le reconnaître : les sommités sociales doivent avoir l'intelligence bien obtuse, ou plutôt bien pervertie par les préjugés, pour ne pas s’apercevoir qu’elles vont prochainement disparaître dans une catastrophe.

Comme exemple du peu de perspicacité des bourgeois, je citerai un des plus illustres et des plus intelligents d’entre eux, Thiers, ne voyant d’autre moyen de sortir d’embarras que la suppression des écoles primaires ou la guerre au dehors. Il ne concevait donc, ni la possibilité d’anéantir le paupérisme, ni l’impossibilité d’avoir désormais un ordre stable en dehors de cet anéantissement. Colins fait à ce sujet remarquer que la société doit alors se résigner à avoir :

— «.tous les quinze ans d’abord, puis tous les lustres, puis

tous les ans, puis tous les mois, puis tous les jours, des révolutions qui porteront les cadavres des riches aux gémonies et leurs biens aux mains de leurs bourreaux. »

— Le remède proposé par Thiers : la suppression des écoles primaires, avait dans sa pensée pour résultat de restreindre considérablement, sinon de supprimer la possibilité d’examiner. Mais, depuis la naissance et les développements de la presse, l’examen est devenu heureusement incompressible. Qu’arrive-t-il alors nécessairement, un jour ou l’autre?

— « Les faibles, ou au moins ceux qui peuvent se parler, se disent, d’après Colins :

« Les forts nous considèrent comme des valeurs, en nous assimilant aux éléphants, aux chameaux, aux chevaux, aux machines, et cela parce qu’ils sont les plus forts. Eh bien! concertons-nous; et nous serons forts aussi; et nous ne serons plus des valeurs; et nous aurons des valeurs.

» Mais les forts ne veulent point perdre ce qu’ils ont de plus précieux parmi leurs valeurs, et ne veulent point partager les autres valeurs avec ceux qu’ils regardent, non comme des hommes, mais

comme de simples valeurs. Alors ils tuent les faibles, ne voulant point les admettre parmi eux, Mais, plus il y a de faibles tués, plus il surgit de faibles voulant devenir forts. En présence de l’incompressibilité de t’examen et de l’ignorance sociale, la révolte est une hydre : pour chaque tête coupée, il en renaît sept. »

— Et cela durera ainsi jusqu'à ce que l’intelligence des riches ait été assez développée pour leur permettre de comprendre que, dans leur propre intérêt, il doivent s'occuper du sort des faibles.

C’est-à-dire que l’excès du mal social forcera à chercher, trouver et appliquer la formule d’organisation de la propriété qui a pour résultat le bien-être de tous.

Et quand parviendra-t-on à cet excès de mal?

Voici comment Colins répondait à celte question, dans une lettre adressée à Louis De Polter, le 8 avril 1843.

— « Les prolétaires, l’espèce la plus nombreuse et la plus active des esclaves appartenant à la civilisation européenne, civilisation dominant déjà le monde, vont bientôt dire aux maîtres, explicitement ou implicitement :

» Depuis que la presse existe, vous avez vous-môme développé notre intelligence au point de nous faire connaître :

» 1° Que nous sommes esclaves;

» 2° Que nous sommes incontestablement les plus forts;

» 3° Que les raisons que vous nous avez données, pour nous faire supporter l’esclavage, sont toutes des inventions produites dans le but de nous exploiter.

» Nous ne voulons plus être exploités.

» Il y a plus :

» Nous nous considérerons comme exploités, aussi longtemps que ceux qui gouvernent ne nous donneront point, théoriquement, pratiquement, et de manière à nous le faire comprendre, la preuve que nous ne sommes point exploités.

» Et tous ceux qui, en dehors de ces conditions, voudront nous gouverner, nous les mettrons à mort.

» N’en faites-vous pas autant à ceux d’entre nous qui refusent de se laisser exploiter?

» — Mais, répondront les maîtres, ou, si vous voulez, les gouver-

nants, dites-nous ce qu’il faut faire pour qu’il n’y ait plus d’exploités.

» — Et les prolétaires diront :

» Qui de nous ou de vous possède la science? Ne vous êtes-vous point arrogé le monopole des développements de l’intelligence? Prendre le pouvoir, c’est se déclarer savant. Vous devenez responsables non seulement en le prenant, ce pouvoir, mais encore en l’acceptant. Du moment que vous l’acceptez : à nous le bien-être, ou à vous la mort.

» — Ce sera seulement lorsque cette époque néfaste sera arrivée, lorsque personne n’osera plus accepter le pouvoir, que la vérité sera cherchée. »

Depuis quarante trois ans que cette lettre a été écrite, depuis trente huit ans qu’elle a été publiée, combien se sont présentés d’évènements tragiques qui auraient dû ouvrir les yeux aux hommes intelligents! Mais ils n’ont rien vu, rien compris; ils sont tellement pervertis par les préjugés qu’ils sont devenus incapables de mettre en rapport les deux idées suivantes: les prolétaires se plaignent; ils vont être plus forts que nous ; et d’en conclure : donc , si nous ne faisons rien, nous sommes perdus.

Ce sont si bien les préjugés qui empêchent les gens intelligents dont je parle, de bien raisonner dans cette question, que les ignorants, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas été empoisonnés par la prétendue science actuelle, ne se méprennent point sur la gravité de la situation. Écoutez à cet égard ce qu’écrivait Louis De Potter en 1843.

— « Il y a trois cents ans, des Caraïbes qui avaient été amenés en France, dirent à Michel Montaigne qui le rapporte dans ses immortels Essais : « Qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous » des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et » que leurs moitiés (ils ont une façon telle qu’ils nomment les hommes » moitiés lea uns des autres) étaient mendiants à leurs portes, dé- » charnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange que ces » moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils » ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs mai-

» sons.

» Le bon sens de ces hommes incivilisés, non encore étouffé sous les exigences de l’égoïsme, leur avait révélé une vérité importante qu’il suffirait aujourd’hui de pouvoir démontrer aux hommes qui, par leurs richesses et par leur instruction, dominent lu société, pour que celle-ci échappât., au bord de l’abime, à la secousse fatale qui l’y précipitera. »

Celte démonstration a été faite à satiété, et présentée

aux sommités sociales, le tout inutilement. Personne n’y a pris garde.

— « Il faut, dit.à ce propos Louis De Potter, toute la stupidité du scepticisme pour ne pas comprendre, toute sa matérielle apathie pour ne pas trembler devant ce que la guerre entre le malheur et l’injustice prépare à la société, et pour s’étourdir sur l’horreur de la situation en se répétant l’inepte dicton des égoïstes : cela durera autant que moi ! »

— Il y a encore bien d’autres passages du même auteur, dans lesquels il prédit la prochaine débâcle de la société actuelle ; mais je ne les reproduirai pas pour abréger. Je donnerai seulement le suivant.

— « Les générations qui nous ont précédés ont assisté au combat entre la noblesse et la bourgeoisie, préparé par une longue humiliation et de vieilles haines. Les mêmes haines ont surgi dans le cœur du prolétaire contre le bourgeois, fomentées par une oppression beaucoup plus dure si elle n’est pas aussi ancienne; et nous voyons ces haines s’envenimer de jour en jour. Les générations qui nous suivront assisteront à la mêlée terrible entre les pauvres et les riches. Le mal alors sera à son comble; le iemède radical à tous les maux, la justice et la raison, viendra y mettre un terme. »

Les rédacteurs de la Philosophie de l’avenir ne pouvaient pas faillir à la tâche d’annoncer l’orage qui se prépare et qui menace de bouleverser la société entière.

On me permettra bien de rappeler rapidement et en quelques mots ce qu’ils ont fait à cet égard.

M. Frédéric Borde avait même déjà dit quelque chose de

celle queslion avant l’apparition de la Revue. On lit en effet, dans son Étude sur la situation actuelle, publiée en 1874 :

— « Nous marchons à une lutte suprême.

» Un pressentiment vague, indéfini, s’étend sur l’Europe. L’attente de choses grandes et nouvelles maintient les esprits dans une anxiété étouffante. »

— Parlant plus lard de notre état social, M. Borde s’exprime ainsi :

— « Je répète que cet état de choses est essentiellement anarchique. Voici, en effet, le raisonnement que les prolétaires vont bientôt tenir : « L’espérance en une autre vie, compensatrice des souffrances » que nous endurons ici bas, n’existe plus ; 2° l’espérance de vivre » de son travail n’existe plus. D’autre part, la seule loi, c’est d’être » le plus fort. Parfait, nous sommes cent contre un. Malheur à ceux » qui possèdent! »

— Plus tard encore, dans une lettre adressée en 1883 au directeur du Temps , M. Borde lui propose de faire discuter la question sociale dans son journal.

— « Si vous acceptez cette discussion, dit-il en terminant, vous aurez rendu un immense service à votre pays, que dis-je ! à l’humanité entière. Mais de grâce, ne perdez pas un instant, une révolution sociale auprès de laquelle la Commune n’aura été que jeux d’enfants s’approche rapidement. Aveugle qui ne le voit pas! »

— Puis il ajoute les réflexions suivantes :

— « Voilà cinq ans, pourrait-on me dire, que vous parlez de révo- » lution sociale et cependant le temps se passe et la catastrophe » n’arrive pas. Vous êtes un pessimiste enragé; vous voyez tout en » noir. La société n’est pas si mal organisée que vous le prétendez, » puisque les masses se contentent de leur sort et la preuve c’est » qu’elles ne se révoltent pas. Il y a bien çà et là quelques commen- » cements d’émeute, mais ces tentatives, entreprises par une poi— » gnée d’individus, sont insignifiantes. Dès lors à quoi bon se casser » la tête sur des questions ardues? Nos connaissances politiques suf-

» fisent à faire face aux besoins sociaux. Il n’y a pas de question » sociale par la simple raison que cette question ne se pose pas. »

» Je viens de résumer ce qui m’a été dit, non pas une fois, mais cent fois. Je réponds :

» Depuis plusieurs années, en effet, je ne cesse de proclamer l’imminence de la révolution sociale. Je jette les yeux sur l’Europe et je vois partout des ferments de discorde. Je dis : la situation est telle, dans certains pays et particulièrement en France, qu’il suffira du moindre incident pour faire crouler l’édifice social. Mais ceci ne signifie pas que tel jour, à telle heure, en tel pays, la révolution éclatera. En semblable matière tout ce que l’on peut faire c’est un calcul de probabilités : étant donnée une situation troublée, si un grave incident se produit il peut amener une catastrophe. — Oui, mais si l’incident ne se produit pas? — La situation, quoique très troublée, persiste, et la société, il est vrai, se maintient, mais on peut dire que c’est par un miracle d’équilibre. Donc, puisque le mal est latent, ce devrait être un motif de plus pour se hâter dans l'étude de la cause du mal si l’on ne veut pas qu’il éclate brusquement. »

M. Jules Bourlard a, lui aussi, attiré l’attention de la bourgeoisie sur la situation sociale et l’absolue nécessité de s’en occuper sans retard, si l’on veut éviter une catastrophe. Voici ce qu’il disait en 1883, dans son discours prononcé à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Colins.

— « Les signes avant-coureurs d’une tempête sociale prochaine ne manquent point! Elle bouleversera le monde, si leè classes dirigeantes ne veulent rien voir et rien comprendre.

>> Sous les noms de nihilisme, de ligue agraire, de fénianisme et tous autres de cette nature, c’est partout le même problème social qui se présente. On demande l’anéantissement du paupérisme, de la misère, que l’on ne veut plus supporter; on réclame la liberté réelle du travail, l’amélioration du sort du plus grand nombre, l’égalité sociale. Et à défaut de connaissances satisfaisantes pour apprécier exactement la nature de ces problèmes, les forts entendent recourir à la force pour les faire écarter, et les faibles croient qu’ils doivent recourir à la violence pour les faire triompher.

» Mangez-vous les uns les autres » devient la doctrine, en attendant l’application de celle de la fraternité !

» Le mal ira s’aggravant. Les menaces sont cependant déjà terribles. Le fer, le feu, le poignard, la dynamite, commencent l'execution.

» Quant aux intentions, voici comment un comité de Paris les affichait ces jours derniers :

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