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MORT AUX EXPLOITEURS

» Le Comité exécutif. »

» Belle science, en effet, que celle qui ne peut trouver que de pareils moyens!

» En présence de ce qui se passe et de cri qui se prépare, n’avonsnous pas raison d'adjurer tous les hommes de bonne volonté capables de comprendre et de savoir, d’étudier les lois du maintien et du développement des sociétés pour les appliquer, pacifiquement, par

la science réelle et par la raison, à une situation qui pourra faire sombrer pour longtemps l’ordre social tout entier?

» On dit, dans la bourgeoisie, qu’il ne faut pas avoir peur des bombes de' dynamite; nous le voulons bien, mais ne faut-il pas avoir peur de l’idée qui fait construire et éclater ces bombes?

» Il importe de regarder plus haut et plus loin que la dynamite ; alors on voit que c’est la misère, le prolétariat, le paupérisme qui se meuvent. »

On n'a fait nulle attention au cri d’alarme poussé par

M. Jules Bourlard; on a agi avec lui comme on avait fait, du reste, avec tous ses devanciers dans cette voie. Il est si commode de ne pas réfléchir! Il serait si fatigant de dire : Sur cent individus qui composent la société, il y en a quatrevingt-dix-neuf qui veulent changer son organisation; et de conclure : Si nous ne nous prêtons pas de bonne grâce à ce changement, si nous n'y donnons pas la main, nous sommes perdus !

Je ne me propose pas de reproduire ici les différents passages dans lesquels j'ai voulu avertir la bourgeoisie que, si elle n'y prend garde, elle va être engloutie, corps et biens, dans l’abîme vers lequel elle se précipite en aveugle. Je désire seulement rappeler que peu de temps avant les évènements qui se sont passés à la fin de mars, en Belgique, j’avais encore, dans le journal le Peuple du 8 février, appelé l’attention sur l’absurdité de croire que l’on pourra désormais maintenir un ordre durable en présence d’un prolétariat qui est et commence à se savoir infiniment plus fort que son ennemi, le bourgeoisisme.

Et maintenant, pour finir, examinons s’il y à quelque chance que les sommités sociales commencent à se préoccuper de la question sociale.

A mon avis, il n’en existe encore aucune. Je n’en veux pour preuve que ce qui s’est vu tout récemment en Belgique.

Aussitôt après l’explosion des troubles auxquels je faisais plus haut allusion, on n'entendait plus parler que de la nécessité de faire quelque chose pour la classe ouvrière. A en croire le gouvernement, on allait immédiatement aider les ouvriers à retrouver leur travail et leur pain. Les journaux étaient remplis d’articles sur l’urgence de discuter et de résoudre le problème du prolétariat, ils ouvraient des tribunes où l’on pouvait venir proposer et discuter les solutions, etc. La bourgeoisie était effrayée, et elle le faisait bien voir.

Aujourd’hui, après six mois, qu’a-t-on fait? Rien. Qu’at-on résolu de faire? Rien encore. On ne parle pas plus de question sociale que si elle n’avait jamais existé. La bourgeoisie, qui a été cette fois encore la plus forte, s’est complètement rassurée, et la génération actuelle se croit de nouveau sauvée.

Quand je dis qu'on n’a rien fait, je me trompe. Le gouvernement a institué un « comité » chargé d’indiquer les mesures à prendre.

En cherchant à s’éclairer, le gouvernement a agi correctement, — je fais toutes réserves sur la façon dont il a composé son comité. — Le gouvernement, en effet, n’est jamais que l’expression de l’état des connaissances, et lorsqu’il se croit dans une mauvaise voie, ou qu’il ne sait plus que faire, il doit s’adresser aux sommités par l’intelligence et leur demander la nouvelle direction à suivre.

D’un autre côté, c’est à ces sommités à instruire le gouvernement quand il leur semble utile au maintien de l’ordre de changer quelque chose à l’organisation sociale.

Mais les sommités scientifiques ne ressentent pas encore cette nécessité : soit que leur intelligence ne se trouve pas suffisamment développée sous ce rapport,soit quelles n’aient pas été assez rudement frappées par les évènements qui, depuis plus d’un quart de siècle, se sont déroulés devant elles.

J’avais voulu poser la question sociale devant l’Académie royale de Belgique. L’Académie, par la bouche de ses deux

principaux rapporteurs, m’avait repoussé. L’un deux, d’accord avec moi sur le péril que fait courir à l’ordre l’existence du paupérisme, voulait, pour éloigner ce péril, en revenir à des institutions qui ont eu leur utilité jadis, mais qui sont tombées pour toujours devant l’examen. L’autre, au contraire, prétendait que tout est pour le mieux dans notre organisation sociale, et que par conséquent il n’y a pas de réforme à y faire. Tous deux avaient examiné assez superficiellement le travail que j’avais soumis à l’Académie puisque, dans leurs rapports, ils me faisaient parfois dire ce à quoi je n’avais jamais pensé.

Quinze ans après cette tentative avortée, je voulus la recommencer, pensant que les faits survenus depuis auraient pu ouvrir les yeux de ce corps savant, Je croyais le moment favorable pour en appeler à l’Académie, mieux informée. Je désirais la mettre dans l’alternative, ou de s occuper du problème de la misère, ou de reculer devant lui, de passer à l’ordre du jour sur la question sociale.

Un des membres les plus instruits de l Académie, j ai nommé M. Émile De Laveleye, — que j’avais consulté à l’égard de l’opportunité de ma démarche, m’avertit qu elle était complètement inutile. Et cependant sa lettre prouvait bien qu’il connaissait parfaitement le sombre avenir qui nous est réservé, puisqu’il m écrivait : « Nous aurons encore » des soulèvements, des catastrophes, des villes brû- » lées, etc., d’oü réaction, mais pas de réforme radicale » pour laquelle le peuple n’est pas mûr et dont les chefs » n’ont pas même d’idée claire. »

En cela ces chefs ressemblent beaucoup aux sommités intellectuelles bourgeoises, que j’avais voulu éclairer, et que M. Émile De Laveleye jugeait incapables de l'être.

Résumons-nous.

Les classes dirigeantes ne sont nullement à la hauteur des

circonstances. Elles ne comprennent pas encore la nécessité de transformer radicalement l’organisation sociale existante. Elles ne conçoivent pas que si elles se mettent en travers de la révolution que tout annonce, la société actuelle sera, avec elles, impitoyablement broyée, au lieu de subir pacifiquement la réforme qui serait pourtant si aisée à introduire. Elles n’aperçoivent pas, dans un avenir très prochain, la guerre des pauvres contre les riches, dont cependant nous avons vu déjà quelques épisodes avant-coureurs. S’imaginenl-elles que les bourgeois seront toujours plus forts que les prolétaires?

Quand je dis que les classes dirigeantes sont aveugles et inintelligentes, je me trompe peut-être. Il se peut quelles ne veulent pas voir, qu’elles se refusent à comprendre. Elles seraient alors dans le cas de ceux dont Guizot, un des leurs cependant, a dit :

« Leurs yeux ont pour ainsi dire la faculté de s’ouvrir et » de se fermer selon leurs désirs. Ce qui est clair leur paraît » réellement obscur ; ce qui est prouvé devient incertain ou » même faux. Ils vivent plongés dans leurs propres ténè- » bres ; et quand la lumière essaye de pénétrer, elle leur » est à la fois insupportable et douteuse. »

La guerre sociale, qui s'avance à pas de géants, forcera tout le monde, les inintelligents comme les gens de mauvaise volonté, à regarder et à supporter la lumière.

Agathon De Potter.

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