‹ La rivalité anglo-germaniqueChapitre 13 sur 27 · IMPORTATIONS · texte numérisé non relu

IMPORTATIONS

Du Brésil 100,1 188,1

De la République Argentine. . . 108,8 372,2 De l'Uruguay 10,5 18,7

Les motifs d'ordre mystique et politique résidaient tous dans ces fortes agglomé-

(1) L'accroissement des exportations allemandes a continué depuis 1906. En 1906, pour les trois pays, elles atteignaient 284 500 000 marks; en 1913, 563 500 000 marks. De même, les importations se sont élevées, de 579 millions de marks en 1906, à 942 300 000 en 1913.

rations cU Allemands établies au sud du Brésil, que quelques pangermanistes rêvèrent na(juère de transformer en établissements politiques (1) et que tous veulent

(1) Qu'on me permette seulement deux citations topiques, entre toutes celles qu'il serait très facile d'emprunter à la littérature pangermaniste.

J'emprunte la première au grand professeur de l'Université de Berlin, Gustav von Schmoller : « Nous devons à tout prix souhaiter que, dans le sud du Brésil, il se forme, dans le siècle prochain, un pays allemand (ein fleutsches Land) de 20 à ÎÎO millions d'Allemands^ que ce pays reste une portion du Brésil, ou bien qu'il constitue un État indépendant, ou enhn qu'il soit en relations plus étroites avec notre Empire...» Handcls-und Machtpolitih y herausgegebcn von Gustav Schmoller, Max Sering und Adolf Wagner, t. 1, p. 35-36. Stutfgart, 1900.

Voici maintenant ce qu'on peut lire dans la revue allemande die Grenzhoten (1903) :

« Avant tout, les entreprises allemandes dans le Sudx\mérique doivent concentrer toute leur action et leur énergie dans les trois États sud du Brésil, aHn d'éviter de s'affaiblir par une distribution de pouvoir trop éparpillée. De même que le rescrit du vieux von der lleydt interdisait l'émigration au Brésil, de même nous devons maintenant faire des lois qui considéreront comme délit public pour un Allemand l'émigration dans tout autre pays que le Brésil, etc. Et alors nous verrons s'élev^er dans quelques années, au delà de l'Atlantique, un vigoureux empire colonial alleniand, qui deviendra la plus belle et la plus durable entreprise coloniale que la vieille Europe ait jamais édifiée. »

encore entretenir comme des foyers de rayonnement pour la culture allemande dans ces régions. Ces groupements étaient particulièrement vigoureux dans les quatre Ét ats suivants :

Rio Grande do Sul, où vivaient 150 000 Allemands.

Santa-Catharina — 80 000 —

Parana ~ 25 000 —

Espirito-Santo — 20 000 —

Comme, relativement à la population totale, les Allemands représentaient 15 p. 100 dans le premier de ces États, 20 p. 100 dans le deuxième, G à 7 p. 100 dans le troisième et 10 p. 100 dans le quatrièaie (1), c'était, aux yeux de tous les sujets de l'Empire, un devoir national que d'abréger, autant que la science télégraphique le permettait, l'immense espace qui séparait de la mère patrie ces agglomérations d'exilés.

(i) Cf. Handbuch des Deutschtums îni Ausland, deuxième édition. Dietrich Reimer, Berlin, 1906.

La distance entre la côte de Hanovre et les contrées quel' Administration allemande voulait atteindre est si grande cfu'elle dut, par nécessité, se résigner à solliciter des puissances étrangères des points d'atterrissage intermédiaires; d'autre part, elle fut obligée, par économie, d'avoir, sur une très grande partie du trajet, un tronçon commun qui servît au trafic sud-américain €t au trafic ouest- africain.

L'Angleterre, poursuivant autrefois, dans l'Atlantique sud, un but analogue, s'était heurtée aux mêmes difficultés; elle les avait surmontées comme fit l'Allemagne, c'est-à-dire, d'une part, en acquérant des points d'atterrissage en teiritoire

élran(]^er, et, d'autre part, en immergeant un câble cfui commun au double trafic au déparc tie l'Europe, se dédoublait, au milieu de l'Atlantique, en deux brandies : l'une se dirigeant vers le sud de l'Amérique, l'autre vers l'ouest de l'Afri- ([ue.

Je suis contraint de décrire ici le système télégraphique des Anglais dans ces régions^ puisqu'ils étaient les rivaux à la domination desquels les Allemands voulurent se soustraire.

La position des Anglais dans ces régions était ancienne et très forte. Une première communication joignant la Grande-Bretagne au Brésil fonctionnait depuis trente ans; elle était formée de conducteurs soudés les uns aux autres et appartenant à quatre compagnies étroitement unies.

\J Eastern Telegrapli Company en possédait l'extrémité septentrionale, c'est-àdiré : 1" un premier câble de Porthcurno

(Goriiouailles) à Carcavellos, près de Lisbonne, posé en 1870, et dont V Eastern, à sa naissance en 1872, avait hérité de la Falmoulli, Gibraltar and Malta Telegrapli Co ; 2° un second câble entre les deux mêmes stations de Portlicurno et de Carcavellos, avec station intermédiaire à Vigo, que V Eastern avait fait poser en 1873. Ces conducteurs se prolongeaient jusqu'à la côte brésilienne, à Pernambouc, grfice à trois câbles (1) posés l'année suivante par une filiale de Y Eastern, la Brazilian Siibmarine Telegrapli Co, fondée à Londres le 8 janvier 1873. La troisième société était la Western and Brazilian Telegrapli Co, qui détenait toute une série de câbles atterrissant dans les grands ports du Brésil et de r Uruguay . Trois longeaient la côte nord

(1) Ces câbles étaient les suivants :

De Carcavellos à l'ile de Madère (Portujjal). 1 182 kilomètres. De l'ile de Madère à l'Ile Saint - Vincent

(Portugal) 2 267 —

De l'île Saint-Vinccntà Peruambouc(Brésil) . 3 474 —

du Brésil, reliant Pernambouc à Para (1); huit descendaient vers le sud, jusqu'à la capitale de l'Uruguay, Montevideo (2).

De la capitale de l'Uruguay, la communication avec Buenos-Ayres, capitale de la République Argentine, était assurée par un câble de 52 kilomètres, posé à travers la large embouchure du Rio de la Plata. Ce conducteur, immergé en 1866,

(1) Ces trois câbles étaient les suivants :

De Pernambouc à Ceara 824 kilomètres.

De Geara à Miiranhani 752 —

De Marauliain à i*ara 727 —

La couiumnication Pernambouc-Para était directe en 1873; cest seulement quelques années plus tard que deux stations intermédiaires furent établies à Ceara et à Maranham .

(2) Voici la liste de ces câbles, avec l'année de leur

mise en exploitation :

1873. Pcniamboiic à Bahia (Brésil) 818 kilomètres.

— De Bidiia à Rio de Janeiro (Brésil). 1 584 —

1874. De Rio (le Janeiro à ShuIos (Brcsil). 423 —

— De Sautos à Santa Galhari lia (Brésil). 538 —

— De Santa Cathariiia à Rio Grande do

Snl (Brésil) 7:i8 —

1875. De Bio Grande do Sul à Ghuy (Uru-

— De Ghuy à Maldonailo ( Uru(îiiay). . . 22G —

— De Mîdtlouado à Montevideo (Uuru-

Guay) 132 —

appartenait à une compa(jnie locale, la River Plate Felegrapli Company .

Cette dernière compagnie, étant liée pour les transmissions télégraphiques à la IVestern and Brazilian, dont les intérêts étaient étroitement unis à ceux de la Brazilian Submarine, laquelle était une filiale de V Eastern, il en résultait qu'au point de vue de l'exploitation, les relations de l'Angleterre — et, il faut le dire, de toute l'Europe — avec le Brésil, l'Uruguay et la République Argentine étaient assurées et n'étaient assurées que par une vaste entreprise britannique, dominée par V Eastern.

Lorsque les relations commerciales et financières entre l'Europe occidentale et l'Amérique du Sud devinrent plus actives, la Brazilian Subniarine doubla, en 1882- 84, sa ligne transatlantique Garcavellos- Pernambouc par un deuxième cable de 6 784 kilomètres passant, comme le pre-

mier, à Madère et à Saint- Vincent ; pour les mêmes raisons, en 1891-92, la Western and Bvazi Lian doubla sa voie Pernambouc-Montevideo, laquelle fut triplée en 1900.

Quant aux communications télégraphiques entre l'Uruguay et la lîépublique Argentine, elles furent aussi renforcées :

la Compania telegrafico- telefonica del Plata posa en 1888, entre Punta de Lara (République Argentine) et la Golonia (Uruguay) un câble qui doublait celui de la River Plate Telegraph Company,

Cependant, de l'autre côté de l'Atlantique, les Anglais décidaient d'utiliser le second câble Carcavellos-Pernambouc, pour relier à la métropole les quatre groupes de comptoirs de l'Ouest-Africain, qu'ils allaient ériger en colonies.

En 1885, le groupe de V Eastern fondait à Londres une nouvelle société, V African Direct Telegrapli Co, qui fit immerger,

l'année suivante, un câble de 5 450 kilomètres, lequel, se détachant de l'île Saint- Vincent, passait, dans la Gambie, à Batlmrst; dans le Sierra-Leone, à Freetown; dans la Côte d'Or, à Accra; et enfin atteignait Lagos, Brass et Bonny, dans la Nigeria (1) .

Ainsi, au commencement du vingtième siècle, les Anglais sont en communication directe avec l'Amérique du Sud par deux câbles posés â travers l'Océan Atlantique et par des lignes triplées le long des côtes brésiliennes; d'autre part, les colonies anglaises de l'Ouest-Africain sont unies à la métropole par un câble qui se raccorde, dans l'île Saint-Vincent, à la grande ligne anglo-auiéricaine. Les intérêts anglais sont donc bien servis. Quant aux nations d'Europe, France, Espagne, Portugal, Alle-

(1) Cette société, après entente avec l'Administration allemande, prolongea son câble jusqu'à Duala (Cameroun), à 337 kilomètres de Bonny (1893).

magne, qui ont des intérêts commerciaux et financiers dans l'Amérique du Sud et des possessions dans l' Ouest-Africain, elles sont, pour leurs communications télégraphiques, sous la tutelle britannique. Les Anglais offrent donc, à cette heure, aux Allemands qui veulent s'affranchir, à la fois un bel exemple à imiter et un obstacle à vaincre.

L'organisation télégrapiiicfue que projeta l'Empire dans l'Atlantique Sud devait comprendre, exactement comme celle que l'Angleterre y avait établie autrefois, une ligne commune avec deux branches : le tronçon commun des communications germaniques devait être formé par la ligne Emden-Vigo, prolongée jusqu'aux Canaries, où se trouverait la bifurcation; de là, un embranchement gagnerait Pernambouc, la ville brésilienne la plus proche; un autre se dirigeait vers les possessions allemandes de l'Afrique occidentale.

Pour réaliser ce plan, l'Administration impériale n'avait besoin que de trois atterrissages nouveaux. 11 ne lui manquait,

en effet, pour achever la section commune, que d'obtenir de l'Espagne une Station aux Canaries. Si le Brésil accordait ensuite le droit d'atterrir à Pernambouc, la communication germano-brésilienne, via Vigo et les Canaries, pouvait être facilement organisée. Quant aux trois colonies de l'Afrique occidentale, il suffisait, pour les atteindre, d'obtenir d'un riverain du golfe de Guinée un atterrissage en un point intermédiaire entre les Canaries et le Togo, la colonie allemande la moins éloignée ; le Gouvernement impérial fixa naturellement son choix sur Monrovia, capitale de la neutre république de Libéiia.

Le plan ainsi arrêté, la maison Felten et Guilleaume, à l'instigation de l'Administration impériale, sollicita des Gouvernements espagnol, brésilien et libérien la concession des trois atterrissages nécessaires.

A Madrid, sa tâche ne fut pas aussi aisée que le Gouvernement allemand le pensait.

On se souvient que le plan des Allemands, quand ils posèrent le câble d'Emden à la côte nord-ouest de l'Espagne, à la fin de 189G, était de s'en servir comme d'un tronc, d'où bifurqueraient, à Vigo, un premier embranchement se dirigeant, dans l'Atlantique Nord, vers les États- Unis et un second, qui se dédoublerait, dans l'Atlantique Sud, aux Canaries, en un câble desservant les Républiques sudaméricaines et un autre les trois colonies allemandes de l'Ouest-Africain. Ils espéraient ainsi amener à Vigo, par des câbles allemands, une partie du trafic de l'Amérique du Nord et de l'Amérique du Sud et tout le trafic des colonies impériales d'Afrique. Nous avons vu comment les Portugais, en refusant de laisser le câble allemand venant de Vigo atterrir aux Açores, anéantirent la première de ces

espérances (189G) : pour les communications entre l'Allemagne et les États-Unis, la ligne Emden-Vigo est restée inutilisée.

Nullement décontenancés par leur insuccès à Lisbonne, les Allemands sollicitèrent de l'Espagne le droit de prolonger jusqu'aux Canaries leur conducteur,- arrêté, depuis près de dix ans, Vigo, comme dans une sorte d'impasse. Pendant quelcjue temps, ils crurent que cette seconde espérance allait se réaliser (190()). Mais, à Madrid, de même qu'à Lisbonne autrefois, ils se lieurLèrent à l'bostilité britannique. En effet, -dès que leur intention fut connue, un groupe financier anglais, agissant de concert avec des groupes espagnol et français, essaya de leur barrer la route en se faisant attribuer le monopole de l'atterrissage aux Canaries; mais cette tentative, mal combinée, échoua. La requête allemande n'en fut pas moins rejetée ; le cabinet de Madrid déclara, en effet,

qu'iln'admettait plus qu'une société étrangère exploitât un câble entre une colonie espagnole et la métropole (1). Les Allemands, renonçant donc encoure une fois à prolonger leur cable au delà de Vigo, acceptèrent la seule concession que l'Espagne leur offrait : une station aux Canaries, pour un câble venant directement (VEniden (convention du (> juin 1907).

C'était un succès cofiteux, puisque le câble ainsi concédé devait avoir près de 2000 kilomètres de plus que celui qu'ils voulaient établir; c'était tout de même un succès, puisque le premier jalon sur la voie de l'Atlantique Sud était posé.

La concession des deux autres atterrissages fut moins difficile à obtenir. Dès le

(1) Un câble sous-marin reliant les Canaries à la métropole (celui de Cadix à la Jurada, île de Ténériffe^ avait été autrefois concédé pour une longue période de temps à une Compagnie anglaise, la Spaiiish National Tele- (^raph Co ; mais l'Administration espagnole en avait repri? l'exploitation au bout de dix ans (1893).

1" mai 1907, la République de Libéria avait autorisé la Compagnie Felten et Guil leaume à établir une station à Monrovia ; les Allemands étaient donc sûrs désormais de parvenir, grâce à cette étape, à leurs colonies de l'Ouest Africain. Quant au Brésil, il n'avait pas de raison sérieuse à opposer à la demande de la Compagnie de laisser atterrir à Pernambouc le câble qui venait des Canaries; il y fit droit en effet, mais seulement sous réserve expresse de privilèges importants qu'il avait autrefois concédés (convention du 30 juillet 1908).

Munie de la concession espagnole aux Canaries, de la concession libérienne à Monrovia, de la concession brésilienne à Pernambouc, et enfin d'une concession de l'Empire allemand (1), la maison Felten et Guilleaume fonda, le 27 août 1908, à Cologne, une nouvelle compagnie de câbles qui prit la raison sociale de Deutscli-Siida-

(1) Concession du 7 août 1908.

merikanisclie Telegraphengesellschaft (I).

Les principaux fondateurs étaient des administrateurs des deux autres sociétés de câbles; aujourd'hui, le conseil d'administration, qui se compose de quatorze membres, comprend huit membres de la Deutscli-AtLaiitisclie . Des dix membres allemands de la Deiitscli-Niederlàndisclie, il y en a neuf dans le conseil de la Sïidamerikanische.

Le premier but de la Compagnie était d'atteindre Pernambouc ; le second, les trois colonies allemandes.

D'après la conception primitive des fondateurs de la Sùdamerikanisclie, le câble de Pernambouc devait comprendre deux sections : la première, de Borkum (Emden) à Santa-Cruz de Ténériffe (Canaries) ; la seconde, de Santa-Cruz à Pernambouc. C'est à Santa-Cruz que devait se détacher l'embranchement qui, après

(1) Compagnie télégraphique geruiano-sud-américaine.

120 LES CABLES SOUS-MARiKS ALLEMANDS

avoir touché Monrovia, desservirait les colonies allemandes.

Mais la Siïdanieî ikanische calcula qu'elle réaliserait une économie considérable sur la longueur des conducteurs à immerger, si elle établissait la bifurcation, non pas aux Canaries, mais beaucoup plus au sud, à Monrovia. En effet, si la bifurcation était créée aux Canaries, il fallait employer près de 5 500 kilomètres de câbles pour atteindre, de là, Pernambouc et 3 400 pour gagner Monrovia, soit, en tout, 8 900 kilomètres de câbles. Si, au contraire, Monrovia devenait le point de bifurcation, 3400 kilomètres de câbles étaient toujours nécessaires pour relier cette ville aux Canaries; mais entre Monrovia et Pernambouc, un conducteur de 3500 kilomètres était suffisant : dans cette hypotlièse, on n'avait donc besoin que de 0 900 kilomètres. On économisait ainsi non loin de 2 000 kilomètres de câbles, en reculant

jusqu'à Monrovia la bifurcation qu'on avait primitivement l'intention d'établir aux Canaries; et, comme un kilomètre de câble coûte, posé, environ 3 000 francs, le gain ne devait sûrement guère être inférieur à 6 millions de francs.

Et pourtant les organisateurs de l'entreprise semblaient atermoyer. La Compagnie fut constituée définitivement, son capital social fut souscrit, 1 700 000 marks d'oI>ligations furent émises, sans ([u'ils eussent décidé par quelle voie le câble sud-américain atteindrait le Brésil ; le 22 février 1909, le conseil de direction de la Sûdamerikanische avouait, dans le rapport lu à l'Assemblée générale des actionnaires, que les négociations relatives à cette voie étaient toujours pendantes fsckzvebenj ; le premier tronçon, Emden- Santa-Cruz de Ténériffe , fut immergé (août 1909) et la Compagnie se demandait encore si elle le prolongerait tout droit sur

le Brésil, ou si elle pourrait lui faire toucher Monrovia avant de le diriger sur Pernambonc. Pourquoi cette longue et étrange indécision? — C'est que le droit de réunir le continent africain à la rive brésilienne par un câble sous-marin était, pendant sept ans encore, le privilège exclusif d'une compagnie anglaise ; or, cette compagnie, la Soiitli American Cable Company, n'avait qu'un seul actionnaire : la République française.

Le fait est si singulier et si peu connu que je suis obligé d'exposer, d'abord, dans une digression un peu longue, par qui et dans quelles conditions cette société fut fondée et comment le Gouvernement français en est devenu l'unique actionnaire. Je dirai, ensuite, comment la South American Cable Co, c'est-à-dire, en réalité, le Cabinet de Paris, ouvrit à la Sûdamerikanisclie, c'est-à-dire à l'Allemagne, la voie du Brésil.

Ija South. American Cable Co a été enregisti ée à Londres le 3 juillet 1891 .

Elle a été fondée par ceux qu'on appelle en Angleterre, dans le monde télégraphique, les gens de Silverlown, c'est-àdire les personnes qui sont à la tête d'une maison de métallurgie et de caoutchouc, VIndia Rubber, Gutta Percha and Telegraph TV orks Co, dont les principales usines sont à Silvertown (1).

Son objet immédiat était d'établir entre Saint-Louis (Sénégal) et Pernambouc un câble qui formerait le prolongement de

(1) L'/nc/t'a liubber a été fondée, en 18G4, pour reprendre les affaires de lu ntaison Silvei- and Co.

Elle possède, en France, une usine assez importante à Persan-Bcauuiont (Seine-et-Oise).

ceux que les gens de Silvertown avaient fabriqués et posés naguère en vue de réaliser un plan ayant beaucoup d'analogie avec celui que le groupe de V Eastern avait exécuté quand il mit l'Angleterre en communication, d'un côté, avec les rives brésiliennes et argentines, et de l'autre avec les colonies britanniques de l'Ouest Africain. La tâche que s'était assignée V India Rubber àn côté du Brésil était la même que celle de V Eastern; mais du côté Ouest Africain, tandis que les câbles qu'avait fait poser V Eastern ne desservaient originairement que des stations anglaises, ceux de V India Rubber ne devaient guère passer que dans des colonies françaises et portugaises.

L'exécution du plan de ÏIndia Rubber était fort avancée, quand elle fonda la Soutli American Cable Co. La première partie, c'est-à-dire le tronc commun d'où devaient se détacher un embranchement

vers l'Amérique du Sud et un autre vers les colonies françaises et portujjaises d'Afrique était en exploitation depuis plusieurs années : en effet, la première section de ce tronc avait été établie, en 1872, quand VIndia Rubber (1) avait immergé pour une de ses filiales, la Direct Spanisli Telegrap/i Co, un cîlble de 935 kilomètres entre I^izard-Point, en Cornouailles, et la côte des Asturies, à Bilbao ; la seconde, quand, en 1884, elle avait posé, pour une autre filiale, la Spanish National Co, un câble de 1 59(> kilomètres entre Cadix et l'île de Ténériffe (Canaries) ; la troisième et dernière, quand, la môme année et pour la même société, elle av ait prolongé ce conducteur de l'île de Ténériffe à Saint-Louis (1 664 kilomètres) .

Quant à l'embranchement africain, il était à peu près terminé. \J Iiidia Rubber

(1) UIndia Rubber posa, en 1874, pour la Direct Spanish le câble Marseille-Barcelone (385 kilomètres).

avait, en effet, obtenu de la France, en 1885, la concession d'une ligne sous-marine de Saint-Louis à Dakar qu'elle exploitait elle-même. Elle avait, en outre, posé pour une Compagnie fondée par elle en 1885, la fVest African Telegrapli Co, un câble joignant Dakar à Gonakry (Guinée française), Grand-Bassam (Côte d'Ivoire) à Gotonou (Dahomey), Gotonou à Libreville (Gongo français) . N'eût été le hiatus entre Gonakry et Grand-Bassam, les cinq colonies françaises eussent été réunies entre elles par la TVest African, et auraient communiqué avec l'Europe par l'intermédiaire exclusif de V India Rubber et de ses filiales. Quant aux possessions portugaises de l'Afrique occidentale, la West African les avait rattachées au réseau de \ African Direct en posant un câble de Saint-Paul de Loanda (Afrique occidentale portugaise) à l'île de San Thome (1519 kilomètres), de l'île San Thome à

l'île Principe (234 kilomètres) et enfin un autre de l'île Principe à Bonny (Nigeria) (352 kilomètres). Là encore il y avait un hiatus entre Bonny et Cotonou qui obligeait de recourir aux lignes de V Africnn Direct.

Si grand et même si efficace qu'ait été l'effort de V India Rubber pour se constituer un système qui lui fût propre, son embranchement africain, exploité par Ja West African, restait incomplet, présentant deux hiatus qui faisaient dépendre son fonctionnement des bonnes dispositions de V African Direct, c'est-à-dire, en fait, des gens de V Easlern.

La position de la TVest African étant telle, il était inévitable que son réseau passât un jour prochain sous l'hégémonie de Y Eastern . Aussi deux ans plus tard, la domination de celle-ci s' étendait-elle sur les lignes de la JFest African (1), et

(1) Charles Rright, 5i</>mrt/ine Telegi-npfis, t^. 119.

comme celles de Y African Direct lui étaient déjà complètement subordonnées, toutes les communications de l'Europe avec les colonies portugaises, françaises et allemandes de l'Ouest Africain se trouvèrent sous la dépendance absolue de V Eastern. Déjà, en 1885, le câble de Lizard- Point à Bilbao, tout en restant la propriété de la Direct Spanisli, avait été agrégé au système de Y Eastern.

De sorte qu'en 1891, quand ÏIndia Rubber voulut exécuter la troisième portion de son plan, en détachant à Saint- Louis un embranchement sud-américain, les deux premières, c'est-à-dire le tronc commun et l'embranchement africain, étaient déjà fort désagrégées : ne restaient plus sous son contrôle que la ligne Cadix- Ténériffe et la ligne 'J'énériffe-Saint-Louis exploitées par sa filiale, la Spanisli National et le câble Saint -Louis -Dakar (210 kilomètres) qu'elle exploitait elle-

même. Encore convient-il d'ajouter que l'Administration espagnole et l'Administration française avaient le droit de reprendre à la Spanisli National les deux câbles dont elles lui avaient, chacune de son côté, concédé temporairement la jouissance. A la vérité, la France n'a jamais exercé son droit en ce cjui concerne la section Ténériffe-Saint-Louis (l) ; mais l'Espagne revendiqua le sien aussitôt qu'elle le put, c'est-à-dire à l'expiration de la première décade d'exploitation; de sorte que, dès 1894, deux ans après la mise en service de l'embranchement sud-américain, la section Gadix-Ténériffe était soustraite à la tutelle de V India Rubber. Elle ne passa point entre des mains malveillantes; mais pour servir la politique des gens de Silvertown, celles-ci ne valaient tout de même

(1) C'est seulement à l'expiration de la concession (11 décembre 1909) que l'exploitation de ce câble par la Spanish National a cessé.

pasles mains filiales de X^Spanish National.

Quant à T embranchement sud-américain, de Saint-Louis à Pernambouc, il ne pouvait plus être d'une très grande utilité en 1891. En effet, en doublant sa ligne entre l'Europe et l'Amérique du Sud en 1884, la Brazllian Submarine avait enlevé d'avance et pour longtemps à toute voie parallèle, comme serait cet embranchement, toute chance de productivité. Pouvait-on tenter de faire concurrence avec cette sorte d'instrument de réserve aux lignes de la Brazilian Submarine (1)?

C'eût été vraiment téméraire, celle-ci étant très puissante à la fois dans l'Ancien monde, grâce à son aUiance avec V Eastern, et, dans le continent sud-américain,

(1) J'ajoute que la South American, relativement à la Brazilian Subinarine, devait subir un inconvénient assez sérieux; sa station de Saint-Louis, au Sénégal, est sous un climat fort pénible : en 1900, lors d'une épidémie de fièvre jaune, le personnel de la station dut abandonner son poste, laissant les transmissions interrompues.

grâce à son association avec la Western and Brazilian (1) et la River Plate Télégraphe dont les câbles, festonnant la côte depuis Para jusqu'à Montevideo, suçaient en quelque sorte le trafic télégraphique des ports du Brésil, de l'Uruguay et de la République Argentine.

On voit que, si la prolongation de la voie Cadix-Dakar jusqu'au Brésil s'expliquait logiquement comme l'achèvement d'un plan raisonnable, encore qu'un peu ancien et à demi désagrégé, elle ne se justifiait plus, commercialement, quand on décida de l'effectuer.

Il est vrai que le Gouvernement de Rio de Janeiro, en accordant les droits d'atterrissage à Pernambouc, avait garanti au concessionnaire, pendant vingt-cinq ans, le monopole des communications sous-

(1) La Brazilian Suhynariue absorba, en 1899, la Western and Brazilian et prit la raison sociale qu'elle a aujourd'hui, Western Telegrapli Co»

marines entre l'Africfiie occidentale et la côte du Brésil (Il avril 1891). Mais les relations politiques et commerciales entre le Brésil et les colonies européennes de l'Afrique occidentale étaient- elles assez actives pour que ce privilège eût la moindre valeur pécuniaire?

La South American Cable Co fut constituée avec un capital autorisé de 7 millions 500000 francs, en actions de 250 francs; 24 707 actions seulement furent créées, représentant une valeur nominale de 6 17G750 francs. Dix mille, soit 2 millions 500000 francs, furent remises libérées aux constructeurs, c'est-à-dire kV Ind ta Rubber elle-même; simples actions d'apport, correspondant à la valeur attribuée aux concessions et aux études.

La South American contracta en même temps un emprunt 5 pour 100 de 7 millions 500000 francs amortissable en vingt-

cinq ans, c'est-à-dire pendant la durée de son monopole.

Gomme on pouvait le conjecturer, les résultats de l'exploitation ont été très mauvais dès l'origine : pas une seule fois, pendant les premiers exercices 1893-1899, les recettes nettes de l'exploitation n'ont couvert les charges d'emprunt; chaque année a laissé une perte variant entre 400000 et 800 000 francs. Le 1^' janvier 1900, après sept ans et deux mois d'exploitation (1), la Compagnie avait un déficit total de près de 4 millions, les actionnaires n'avaient jamais reçu de dividende, et la concession n'était que de vingt-cinq ans !

T^'année 1900 s'ouvrit sous de fâcheux auspices; on annonçait qu'une ligne concurrente allait être mise en exploitation :

la \oie dite Galveston ; le change hrésilien,

(1) La pose du câble a été achevée en septembre 1892, mais l'exploitation régulière n'a commencé que le 1" novembre suivant.

en s'améliorant, contraignait à augmenter le salaire des agents à Fernand de Noronha (1) et à Pernaaibouc; enfin, dans le courant même de janvier, la South American perdit 436 000 francs dans un procès qu'elle soutenait contre la Western and Brazilian, au sujet du trafic échangé entre les deux Compagnies à Pernambouc. L'avenir n'apparaissait donc pas très riant. Mais précisément, tout à la fin de janvier, un événement se produisit qui allait changer profondément les destinées de la Sont h A merican Cable Co.

Le 30 de ce mois, le Gouvernement français déposa sur le bureau de la Chambre des députés un projet de loi relatif à l' établissement d'un réseau de lignes télé-

(1) Entre Saint-Louis et Pernanibouc, il y a une station dans l'ile Fernand de Noronha. La section Saint- Louis-Fernand de Noronha mesurait 3 152 kilomètres; la section Fernand de Noronha-Pernambouc 643 kilomètres. En 1907, on a fait atterrir le câble à Dakar au lieu de Saint-Louis. La première section a été ainsi raccourcie de 146 kiloiiiètres.

grapiliqiies sous-marines destinées à relier certaines colonies françaises à la métropole et à l' extension des lignes télégraphiques terrestres des colonies françaises de l\Afrique occidentale .

Ce projet prévoyait, outre la pose de câbles entre Hué et Hong-Kong, entre Taniatave et la Réunion, l'établissement d'une communication télégraphique purement française entre la France et le Sénégal, avec les éléments suivants : de Marseille à Oran, on utiliserait le câble existant depuis 1892; d'Oran, on lancerait un câble jusqu'à Ténériffe, avec station intermédiaire à Tanger; enfin on reprendrait à la Spanish National l'exploitatioji du câble de Ténériffe à Saint-Louis dont la France lui avait concédé la jouissance durant vingtcinq ans qui n'expiraient que le 9 décembre 1909. Le projet autorisait, en outre, le Gouvernement à dépenser un million de francs pour relier les télé-

136 LES CABLES SOUS-MARiNS ALLEMANDS

graphes aériens des colonies de la côte du Bénin au réseau du Sénégal. Grâce à la nouvelle ligne sous-marine et grâce à cette extension des lignes terrestres, la France devait être en contact permanent, par voie française, avec toutes ses colonies de l'Afrique occidentale.

Mais en quoi l'exécution de ce projet tout colonial pouvait-elle intéresser la South American et en modifier le sort?

La voie nouvelle ne lui offrait, en effet, qu'un seul avantage apparent, c'est que la section nouvelle Ténériffe-Tanger-Oran doublerait à peu près la section existante Ténériffe-Cadix et qu'en cas de rupture de celle-ci, celle-là fonctionnerait comme ligne de secours. En vérité, y avait-il là de quoi rendre grand espoir aux actionnaires de la South American:'

Mais le projet de racheter à la Spanish National le câble Ténériffe- Saint- Louis éveilla l'attention des gens de Silvertown,

qui avaient posé le câble et fondé la Compagnie exploitante.

Ils se mirent en rapports avec l'Administration française. On causa (1). Au début de la conversation, les Français n'avaient pas d'autre idée que celle qui avait inspiré le projet de loi : unir les colonies à la métropole par un câble purement français de Marseille au Sénégal, prolongé par des lignes terrestres jusqu'au Dahomey, à la Côte d'Ivoire, etc..

A la fin de l'entretien, ils étaient convaincus que ce plan devait être complété par l'achat de câbles anglais qui n'étaient pas neufs, qui ne rapportaient rien du

(1) L'attention du public sur la formation d'un réseau national de câbles sous-marins fut, à cette époque, vivement sollicitée par plusieurs grands périodiques. Cf. J. Dkpellky, les Câbles télégraphiques en temps de guei re {Revue des Deux Mondes, l""" janvier 1900); J . Haussmann, la Qiiestion des câbles {Revue de Paris, 15 mars 1900); Ch. Gazalet, les Câbles sous-marins nationaux {Revue économique de Bordeaux, mars 1900) : P. de Marcillac, les Câbles sous-marins {Bulletin de la Société scientifique industrielle de Marseille, 1" trimestre 1900), etc.

tout et qui, au point de vue colonial français, étaient à peu près sans aucune valeur : c'étaient les trois câbles de la 11^ est African Telegrapli Co, qui joignaient le Sénégal à la Guinée, la Côte d'Ivoire au Dahomey, le Dahomey au Congo, et le câble de la South American, qui reliait le Sénégal au Brésil. Ces deux dernières sociétés avaient été, comme la Spanisli National, fondées par le monde de Silvertown, et on comprend aisément que ce groupe ait cherché à se débarrasser de ces mauvaises affaires (I). Dans les entretiens avec l'Administration française, il fut représenté par M. Robert Raye Gray (2).

(1) La West Afi icaiij fondée en 1885, avait établi divers câbles entre Dakar et Saint-Paul de Loanda (dans la colonie portugaise d'x4Lngola); elle distribua quelques dividendes pendant les premières années; mais, depuis 1892 (sauf en 1895), les actionnaires ne recevaient plus rien.

(2) M. Robert Kaye Gray était le tils de Matthevv Gray dont le nom est célèbre dans les annales de la télégraphie sous-marine. Matthew Gray avait autrefois traité des affaires injportantes avec l'Administration française. M. Robert Kaye Gray est décédé le 28 avril 1914.

Celui-ci avait qualité pour parler, étant non seulement administrateur de V India liiibber, mais encore administrateur de la IPest African^ de la Spaiiisli National et de la South American . Il fut persuasif :

dans le courant de J9()l, la France entra en possession des trois câbles de la IVest African (I) et devint maîtresse du câble transatlantique de la Soutli A nierican ; quant au câble Saint-Louis-Ténériffe, il n'en fut plus question. Tel fut le résultat imprévu des conversations que les gens de Silvertown engagèrent avec l'Administration française, à la suite du dépôt par le cabinet Waldeck-Rousseau d'un projet sur les communications télégraphiques entre La France et ses colonies .

Le câble Saint-Louis-Pernambouc pouvait passer entre les mains françaises suivant deux modes : ou bien l'État français

(1) Loi du 25 juillet 1901, autorisant le rachat des trois câbles de la West African (moyennant 3 600 000 francs).

achèterait le crible parement et simplement d'après sa valeur commerciale; ou bien, comme la South American n'avait pas d'autre propriété que le câble, il achèterait toutes les actions créées par la Compagnie. L'inconvénient du premier mode, c'était qu'il fallait le consentement du Brésil pour valider le transfert ; l'inconvénient du second, c'est qu'il mettait la France dans une situation bien étrange, puisqu'il faisait d'elle l'unique actionnaire d'une compagnie anglaise (1). Le Cabinet de Paris préféra le second mode et, vers la fin de l'année 1901, la République française acquit de VIndia Rubber, qui les avait gardées en portefeuille pendant dix ans,

(1) II y avait encore d'autres modes de se rendre maître de l'exploitation du câble, par exemple en passant des contrats de bail ou de mandat. Une société française existante ou à créer aurait signé, comme locataire ou mandataire, l'un ou l'autre de ces actes, pour la validité desquels l'assentiment du Brésil n'aurait pas été nécessaire, puisqu il n'y aurait pas eu cession proprement dite.

faute de preneur (1), non seulement les 24 707 actions de la Soutli American , mais encore les 24 890 obligations non amorties de ladite Compagnie : le Trésor français sortit en même temps de ses caisses la somme de 365000 £, soit environ 9200000 francs.

Le prix était énorme, car les obligations jie valaient presque rien et les actions valaient exactement le poids du papier.

Pourquoi la France acheta- t-elle ces titres et pourquoi les paya-t-elle si cher?

Je ne le sais pas exactement. Considéré du point de vue où s'étaient sagement placés et le Cabinet de Paris quand il avait élaboré le projet de loi du 30 janvier 1900 et le ministre des Postes et Télégraphes quand il avait rédigé son rapport aLi Président de la République sur le fonçai) \JIiidia Rubber avait-elle le droit de posséder des actions d'autres sociétés? Elle en doutait elle-même, et après qu'elle eut liquidé les titres de la South American , elle modifia ses statuts, aKn de consacrer expressément son droit (1902).

tionnement de l'Administration des Postes et Télégraphes (1), l'achat des titres de la South American apparaît comme un caprice.

La seule explication que j'aie entendu donner de la stock jobbing transaction de la France, c'est qu'elle a voulu, en cas de rupture de la ligne Gadix-Ténériffe- Saint- Louis, pouvoir communiquer avec le Sénégal par des messages qui, franchissant l'Atlantique Nord, l'Amérique du Nord cl l'Amérique du Sud, auraient atteint le Sénégal par le câble de la Soutli American. Mnis c'était une voie bien indirecte; encore n'était-elle utilisable que si l'on empruntait les cables de la lYeslern Telegraph^ qui longent la côte brésilienne jusqu'à Pernambouc. L'achat du câble franco -brésilien n'assurait donc en rien l'indépendance des communications fran-

(1) Rapport du l"" niai 1900 au Président de la République française (^Journal officiel du 12 mai).

çaiscs à l'é^jarcl des Anglais. .T 'ajoute ([ue le moyen le plus sage et le plus simple de doubler la ligne Cadix -Ténériffe- Saint- Louis était de poser un cable entre Tanger, où atterrissait le câble venant de Marseille via Oran, et Saint-Louis (1) : ce câble aurait coûté moins cher que celui que la France a acheté ; il lui eut assuré une communication exclusivement française, très sûre; enfin, il aurait dispensé la France d'immerger le câble Brest- Dakar, qui a coûté plus de quinze millions. Cette conception était si simple et si avantageuse que je ne puis comprendre que le Gouvernement ne l'ait pas réalisée.

On peut être étonné que, commentant une décision aussi exceptionnelle, prise par un gouvernement constitutionnel et

(1) I^e cûble Marseille-Tanger a été posé aux dates suivantes : la section Marseille-Oran (1 100 kilomètres) en 1892; la section Oran-Tanger (518 kilomètres) en 1901, l'année même où la France acquit les actions de la South American Cable Co.

approuvée par des assemblées parlementaires, j'en sois réduit à forger des conjectures, au lieu de rappeler des raisons publiquement données. Mais le Gouvernement n'a fourni aucune raison, pas même quand il a demandé au Parlement l'arjjent nécessaire au paiement des titres. Dans les Chambres, on a voté sans débat; quant aux rapporteurs des Commissions, d'ordinaire si loquaces, leurs exposés ne contiennent que quelques lignes. Le plus explicite fut celui de la Commission du budget et voici en quels termes, laconiques et vagues, il justifia la mystérieuse demande de crédit : " Les explications fournies par le ministre du Commerce et de l'Industrie et par le ministre des Finances en ce qui concerne l'objet de la dépense et son utilité ont reçu l'adhésion de votre Commission du budget. En conséquence, votre Commission propose la ratification, etc.. » Quelles furent ces expii-

cations? C'est un seciet qu'a bien jj^arclé la Commission du budget. Et comme le texte de loi proposé par le Gouvernement ne révélait même pas l'objet de la dépense (I), la somme demandée fut votée par le Parlement sans qu'il en sût la destination. Cette façon de procéder m'a toujours rappelé l'appel adressé au public, sous le règne de Georges V% au moment du Bubble de la mer du Sud, par une société formée « pour une affaire dont

l'objet serait révélé en temps opportun (2) » .

(1) Voici le texte complet de cette loi, qui est datée du 25 juillet 1901 :

Article prkmieb. — Le montant total des annuités que le ministre du Commerce et de l'Industrie, des Postes et des Télégraphes peut s'engager, pendant l'année 1901, à allouer pour l'établissement ou l'organisation de nouvelles communications sous-marines ne devra pas excétler la somme de 480 000 francs.

Abt. 2. — Le ministre des Finances est autorisé à assurer sur les ressources de la dette flottante le capital correspondant à ladite annuité de 480 000 francs.

(2) Walter Bagehot, qui rappelle cet appel comique adressé à la crédulité publique, écrit (f^omhard Siroct, chap. VI) : « Chaque souscripteur devait verser 2 gui-

Pourquoi ce mystère? f Gouvernement français espérait-il tenir secrète une affaire d'argent, qui intéressait tous les actionnaires de V India Rubber, puisque les titres de la South American étaient entre les mains de cette société? C'eût été puéril.

En fait, dans le monde télégraphique, nul n'ignora l'affaire. A l'étranger, on fut vite au courant. Dans un petit ouvrage de vulgarisation, très bien fait, das Weltkabelnetz, dont la préface est datée de décembre 1902, le docteur Lenschau a parlé à plusieurs reprises de l'achat par la France des titres de la South American ; et, sur la carte générale du réseau sous-marin placée à la fin de son volume, le câble de Saint-Louis à Pernambouc est figuré avec le même pointillé que les câbles fran-

nées et recevoir, après, une action de 100 guinées, en même temps qu'on lui faisait connaître l'objet de la Compagnie. L'offre était si tentante qu'en une uiatinée il y eut 1 000 souscriptions ; l'après-midi, le promoteur de l'entreprise avait disparu. »

çais (1). Cependant, depuis 190J jusqu'à cette heure, F Administration, en France,

(1) Dans la deuxième édition (1908) de Touvrage du docteur Lenschau, je n'ai pas compté moins de cinq passages où Tachât par la France des titres de la South American est relaté.

Cette opération est mentionnée aussi par un fonctionnaire de l'Administration des postes allemandes, M. H. TuuRN, dans son volume die Seekabel (1909), p. 234, et par M. August Roeper, dans une thèse soutenue à Wurzbourg en 1909 (Die Unterseekabel^ p. 104 et 140).

L'intimité entre la South American Cable Co et l'Administration française est si grande que la Frankfurter Zeitung dn 31 mars 1911 écrivit, à propos d'une entente entre la Deutsch-Sûdanieriixanische ^ la South Ameî^ican et le Gouvernement français : u la Société du câble français Brest-Dakar (Sénégal)-Pernambouc, etc.. » Or, le jour où l'article paraissait, le câble Brest-D«kar était la propriété de l'État français et était exploité par lui, comme il l'est encore aujourd'hui; quant au câble Dakar- Pernambouc, il était la propriété de la South American Cable Co qui l'exploitait, comme elle le fait encore aujourd'hui (sous la raison sociale de Compagnie des câbles sud-améi'icains) . Mais il n'existait pas de société ayant la dénomination employée par le journal de Francfort. Il y a, de la part de l'auteur de l'article, une méprise significative : il a évidemment considéré que Société privée et Administration publique étaient si unies qu'elles ne formaient qu'une personnalité. Si ce lapsus est intentionnel, il est vraiment piquant.

J'emprunte la citation de la Franhfurtcr Zeitung à la chronique économique des Jalkibiicfier fiir Nationulôhonomie und Statistik (mars 1911, p. 169).

a réussi à celer l'achat des titres et la gestion de l'eiîtreprise. Ivlle a bien commis quelcfues maladresses comme celle-ci :

publiant, en janvier 1903, un recvieil de cartes du réseau télé(»iapbique international, elle a mart{ué, sur la dernière, le câble de la South ylinerican du même trait renforcé que celui dont elle indiquait les lignes françaises. Mais ce lapsus n'a pas été remarqué et la négociation, divulguée depuis longtemps à l'étranger, est restée un secret pour les Français.

Quoi qu'il en soit, la République française détient depuis 1901 toutes les actions de la South American ; celle-ci conserve sa forme primitive de société anglaise, ses bureaux continuent à occuper le même étroit local à Londres, lOG, Cannon Street, dans rimmeuble où sont installés les offices de Vhidia Rubber. Elle n'a plus t[ue trois administrateurs; ils se partagent

24000 francs de jetons de présence, ce qui est peut-être beaucoup, les séances étant rares et la responsabilité nulle. De 1901 à 1913, ces trois administrateurs furent : M. Robert K. Gray, administrateur et directeur général de VIndia Rub- ^ ber, président; M. Karminski, directeur de l'agence du Crédit Lyonnais à Londres, et un ancien employé de l'Administration des Postes et Télégraphes, M. Roux, de Paris. La présence et la présidence de M. Robert Gray montrent bien que la South American est demeurée, après l'achat des actions, dans le sillage de V India Rubber. L'année dernière, M. Robert Gray a été remplacé par un ancien fonctionnaire du ministère du Commerce et de l'Industrie ; à M. Karminski a succédé le private secretary d'un ancien sous-secrétaire d'Etat des Postes, celui-ci ayant sans doute voulu justifier une fois de plus l'aphorisme de M. de Tocque ville sur la

tendresse des ministres pour leurs chefs de cabinet (1 ) .

Seide actionnaire de la Compagnie, la République française a eu tous les profits de l'entreprise et a joui du monopole des communications sous-marines entre rAfric[ue occidentale et le Brésil. Qu'ont été les profits et cju a-t-elle fait du monopole?

IjC déficit constaté durant les premiers exercices (1892-11)01) s'est un peu atténué; en aucune année, cependant, les bénéfices nets du trafic n'auraient suffi à payer l'intérêt et l'amortissement de l'emprunt 5 p. 100, si cet emprunt eiit encore existé. Mais il avait disparu le l*"^ no-

(1) M. de Tocqueville écrivait, en effet, de Cannes, le 28 février 1859, au comte de Gobineau : « Vous savez qu'il n'y a pas d'ancien nnnistre qui ne conserve un grand faible pour son chef de cabinet. » (Cf. Coiiespon- (lance, publiée par M. Schema.nn, Paris, Pion, édit. 1908.)

Le comte de Gobineau avait été chef du cabinet de Tocquevillle, quand celui-ci fut ministre des Affaire» étrangères.

vembre 1901, c'est-à-dire le jour même où la France avait été mise en possession de toutes les actions et de toutes les obligations de la South American. L'Administration française, devenue, en effet, l'unique actionnaire et l'unique obligataire et se trouvant ainsi créancière d'elle-même, avait pensé que le meilleur usage à faire des G 250 000 francs d'obligations non amorties était de les jeter au feu. Cette grosse dette ainsi éteinte, la France aurait pu, à titre d'actionnaire, s'attribuer quelques petits dividendes. Elle a dédaigné cette modeste ressource; en effets les légers bénéfices qu'elle en aurait recueillis pour son budget n'auraient pas, en moyenne, beaucoup dépassé 1 p. 100 du capital qu'elle avait engagé dans l'affaire ; elle les a négligemment laissés en réserve chez le banquier de V India Rubber^ la National Bank of ScotLand. En un mot, pécuniairement, l'opération a été mauvaise.

Quant au monopole concédé pour un quart de siècle (1892-1916) par le gouvernement de Rio de Janeiro, on se rappelle qu'il avait pour objet les communications télégraphiques entre le Brésil et l'Afrique occidentale proprement dite. Or, j'ai indiqué plus haut que le système télégraphique organisé par le groupe deWEastern dans l'Atlantique Sud comprenait, entre autres, une ligne sud- américaine posée entre Saint- Vincent (îles du Cap-Vert) et, depuis 1886, une ligne ouest-africaine, partant de Saint- Vincent, qui desservait les colonies françaises, anglaises, allemandes et portugaises; il existait donc déjà une communication presque directe entre le sud de l'Amérique et l'ouest de l'Afrique, et très suffisante, attendu que les relations commerciales et politiques entre ces deux régions étaient à peu près nulles; dans ces conditions, le monopole conféré à la South American semblait un

privilège qui n'aurait jamais d'intérêt ni pour la France, ni pour aucune nation.

En somme, plusieurs années après Tachât des actions, l'opération n'avait apporté aucun profit pécuniaire au Trésor et, en ce qui concerne les relations télégraphiques sous-marines, n'avait assuré au Gouvernement aucune suprématie politique ou commerciale (I). Il en aurait été

(I) n s'est produit Tannée dernière un changement profond dans les destinées de la South American. Elle a fait apport de tout son actif à une société fondée à Paris, sous la raison sociale : Compagnie des câbles siul-ame'ricains et dont Tobjet principal, sinon Tobjet unique, était de Tabsorber.

L'article 5 des statuts de cette société nouvelle contient la disposition suivante :

" La Société a pour objet

u T^a fusion avec la présente Société de toutes Compagnies ou entreprises particulières, par quelque moyen que ce soit, et notamment l'absorption par voie d'apport de tout l'actif net de la àSociété anglaise à responsabilité limitée, dite : The Soitth Ameincan Cable Company j Limited^ ainsi que le transfert à la présente Société de tous les droits et privilèges résultant des concessions obtenues par ladite Compagnie anglaise pour l'atterrissement, la pose et l'exploitation des câbles sous-marins et lignes de jonction lui appartenant, à charge de remplir toutes les conditions et d'exécuter toutes les obligations

certainement ainsi jusqu'au terme du privilège brésilien (1916) si T Allemagne n'avait voulu, imitant TAngleterre et la France, avoir, elle aussi, une communication télégraphique nationale avec l'Amérique clu Sud.

ddcoulant de ces concessions, droits et privilèges... >» La South American a fait apport de son actif à la Compagnie des câbles sud-américains, en vertu d'un acte du 5 septembre 1913.

Le capital social de la Compagnie des câbles sudaméricains, qui était primitivement de 50 000 francs, a, en vue de cet apport, été porté à 6 226 750 francs.

On le trouvera modeste si Ton songe que cette société absorbe la South American qui possédait trois câbles d'une longueur totale de 5 156 kilomètres, dont 1505 ont été posés tout récemment (1912) et dont les 3 651 autres ne sont pas très vieux, ayant été immergés en 1892.

Dans l'été de 1908, en effet, alors cjue depuis près de sept ans déjà le haut et puissant actionnaire de la South Jmerican accumulait mystérieusement dans une banque étrangère les très petits bénéfices du câble et jouissait très platoniquement de son privilège, le président de la Compagnie, M. Robert Gray, reçut de la Société Felten et Guilleaume un message dans lequel la Compagnie allemande lui demandait, au nom de la Deutsch-Sùdamerikan iscli e Te legrapliengeseL Ischaft , qu'elle venait de fonder, l'autorisation de poser un câble entre Monrovia, sur la côte occidentale d'Afrique, et Pernambouc.

M. Gray en référa à l'actionnaire.

Le Gouvernement français avait alors pour chef M. Georges Clemenceau. Les Allemands, après avoir pris quelques précautions préliminaires, envoyèrent des émissaires influents à Paris ; mais ceux-ci, dit-on, ne purent arriver jusqu'aux ministres; aussi six mois plus tard, l'affaire était-elle encore schivebend^ comme on l'avouait officiellement le 22 février 1909 à l'Assemblée générale de la Sûdamerikanisclie. Mais le cabinet Clemenceau est renversé à la fin de juillet 1909, les Allemands font un nouvel effort et au commencement de 1910, l'actionnaire de la South  inerican, c'est-à-dire la République française, renonçant en leur faveur à son monopole, leur permet d'établir une communication sous-marine entre Monrovia et Pernambouc (1).

Si cette autorisation semble avoir passé inaperçue en France, elle excita beaucoup

(1) Convention de« 4 février et 25 mars 1910.

de surprise dans le monde télégraphique anglais et beaucoup de joie dans la presse allemande. Ce qui rendit plus vive encore l'émotion que causa cette nouvelle en Allemagne et en Grande-Bretagne, c'est qu'on apprit en même temps que, non contents de permettre la jonction de l'Afrique occidentale à la côte brésilienne, les Français avaient conclu une entente ferme avec les Allemands pour la transmission de leur correspondance télégraphique, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'un contrat de secours était signé entre la South American et la Sudamerikanische. On apprit encore que le Gouv^ernement français autorisait l'Administration impériale à faire atterrir à Brest, dans les terrains militaires réservés au génie, le vieux câble posé en 1882 par la J^ereinigte Deutsche TelecjraphencjeseLlschaft entre Greetsiel (Emden) et Valentia (Irlande), racheté en 1889 par l'Empire, et inutilisé

lôS LKS CABLES SOUS-MARINS ALLEMANDS

depuis la pose du premier câble transatlantique allemand.

Je ne sais pas très exactement ce que les Allemands ont donné en échange du triple avantage que leur ont conféré l'autorisation donnée par la South American d'atterrir en Afrique, la signature du contrat de secours signé à leur profit, et la permission d'amener un câble à Brest. Ce qui parait certain, c'est qu'après avoir offert un petit pot-de-vin de 100 000 marks au personnel de la Soulli American^ ils ont dû immer.ger pour le compte de celte Compagnie, moyennant la très faible somme de 500 000 francs, un câble de Conakry à Grand-Bassam , avec atterrissage intermédiaire à Monrovia, et valant quelques millions (I). M. Maxime Gérard,

(1) Ce câble, tlonl la pose a été achevée en février 1912, a presque exactement 1 500 kilomètres de longueur.

Section Couakry-Monrovia 5*75 kilomètres.

Secliou MoQrovia-Grand-Bassani . . . 930 —

Total 1 505 kilomètres.

consul (général de Bel^jique à la Côte occidentale d'Africfue, n'a pu maîtriser son étonnement en signalant incidemment à son Gouvernement (1) ces arrangements imprévus entre la France et l'Allemagne :

« ... D'autre part, la South merican Cable Co, de Londres, société française dirigée par un personnel français et alimentée de capitaux français, a obtenu une concession en vue de l'établissement d'un câble sous-marin reliant Conakry (Guinée) à Grand-Bassam (Côte d'Ivoire) en touchant à Monrovia, et il est intéressant de noter, en passant, qu it est intervenu à cet égard entre r Allemagne et la France une entente amicale, autorisant le câble allemand à atterrir à Brest, laissant r installation française s'effectuer par càblier allemand, obligeant les deux Compagnies rivales à avoir des tarifs semblables et

(1) Cf. Rapport sur la République de Libéria, daté du 25 octobre 1911.

160 LES GABLES SOUS-MARIiNS ALLEMANDS

donnant à chacune d'elles la faculté d'user des appareils de l'autre en cas de rupture de son propre fil. »

h,aSûdamerihanisc/ie s' empressa de profiter de la faveur faite par le Gouvernement français. JjR section Emden-Ténëriffe (3 1)09 kilomètres) avait été achevée le

26 août 1909, la section Ténériffe-Monrovia (3 337 kilomètres) le fut le 21 mars 1910; le 29 mars 1911, la ligne germano-sudaméricaine était terminée par la pose du câble Monrovia-Pernambouc (3 475 kilomètres) . Ces câbles ont été posés et fabriqués par les Norddeutsche Seekabelwerke.

Pour couvrir la dépense évaluée à

27 650000 marks, la Compagnie a émis 10000000 de marks d'actions et 17 650000 marks d'obligations, rapportant 4 1/2 "/„ d'intérêts et amortissables en quarante ans au plus.

L'Empire accorde à la Compagnie des garanties de produit brut importantes :

DK L'ATLANTIQUE SUD 161

3 011 750 marks pour les trois sections, et cela pendant quarante ans depuis le jour de l'ouverture des câbles à l'exploitation.

En atténuation de cette charge, l'Empire retient pour lui les taxes perçues dans ses propres bureaux pour l'usage du câble jusqu'à concurrence de 75 "(„ du produit garanti (1).

La Compagnie s'est engagée, en outre, à détacher, à la station de Monrovia, un câble desservant les trois colonies allemandes de la côte occidentale d'Afrique.

(1) Les actionnaires de la Compagnie ont reçu les dividendes suivants :

Nëaut en 1908 (année de la fondation); 6 °/o en 1909; 6 % en 1910; 6 o/o en 1911; 6 1/2 o/o en 1912; 6 1/2 o/o en 1913.

Les recettes brutes de l'exploitation ont atteint les sonunes suivantes, qui ont crû d'année en année, au fur et à mesure de l'extension du réseau :

1909 451 237 marks.

La première section est en exploitation depuis le 19 janvier 11)!3; elle met en communication Monrovia, et par suite la métropole, avec Tjomé (Tog^o) et avec Duala (Cameroun), libérant ainsi complètement de la tutelle anglaise et française les relations télégraphiques de l'Allemagne avec deux de ses colonies africaines (1).

La deuxième section, joignant Duala à Swakopmund (Afrique allemnnde du Sud- Ouest) , sera livrée à l'exploitadonle P'avril 1919, date à laquelle expire le contrat de vingt ans conclu par l'Administration allemande avec V Easterii and South African Co pour l'établissement du câble enT, qui relie la colonie de l'Afrique du Sud-Ouest au réseau télégraphique universel.

(1) Pour couvrir l{i dépense du câble Monrovia-Lomé- Duala, la Compagnie a émis, en 1913, 3 850 000 marks d'obligations et augmenté son capital - actions de 2 500 000 marks.

Le câble Monrovia-T^omé mesure 1 798 kilomètres et le câble Lomé-Duala 1 123.

Les Allemands sont très fiers de la réussite de levir entreprise. Du côté du Brésil, le succès n'est pourtant pas aussi complet qu'ils l'espéraient. Sans doute, ils peuvent depuis avril J9I1 télégraphier directement par voie allemande à Pernambouc ; mais, station télégraphique importante, Pernambouc n'est qu'iui port de médiocre intérêt; ce n'est pas un centre commercial.

C'est le sud du Brésil, la République Argentine, l'Uruguay qu'il est nécessaire d'atteindre ; mais comment? Comme on ne peut guère utiliser les lignes terrestres du Brésil, les transmissions y étant fort lentes et peu sûres, il faut se résigner à emprunter les cables de la compagnie anglaise,

U estern Telegrapli Co; mais on soupçonne que celle-ci ne transmettra le trafic germano-brésilien qu'avec mauvaise grâce et quand elle aura écoulé le sien propre. Les Allemands sont donc maintenant contraints de poser un câble le long de la côte brésilienne jusqu'à la République Argentine, afin d'assurer leurs communications avec Rio de Janeiro, avec les Élats « germanisés » de Santa-Gatliarina et de Rio-Grande do Sul et avec les grands centres de Montevideo et de Buenos-Ayres.

La Siidamerikanisclie a reconnu tout de suite cette nécessité. Son câble atteignit Pernambouc au printemps de 1911; mais l'année ne s'écoula pas sans qu'elle eût fait acheter par les financiers qui la soutiennent presque toutes les actions de la Coinpahia telegrafico-telefonica del PLata (1), laquelle exploite le câble im-

(1) L'achat des actions par les banquiers de la Sûcla- Dicii/ia/n'sche a conféré à celle-ci des avantages autres

mergédans le Rio de la Plata, entre Punta de Lara (République Argentine) et Golonia (Uruguay); elle s'est engagée vis-à-vis de ses banquiers à leur reprendre en 1914 au plus tard les actions qu'elle leur a ainsi fait acheter. Grâce à cette opération, la Sudamerikariische s'est rendue maîtresse d'une entreprise qui lui donne à la fois accès à Buenos-Ayres et à Montevideo,

que ceux qui dérivent de la maîtrise du câble : la Compahia ciel Plata possède, en effet, la moitié du capital d'une société qui dispose de moyens électriques de communication dans rintérieur de la République Argentine, la Compania telegrafico-telefonica national, de Buenos- Ayres.

Pendant les cinq exercices 1907-1911, la Compania ciel Plata a distribué un dividende moyen de 13 j^. Le dividende n'a été que de 5 en 1912. Cet abaissement est dû principalement aux dépenses considérables que la Suclainerikanisclie a imposées à la Compagnie argentine pour réorganiser ses services, un peu livrés à l'abandon. J]n 1913, la Compania ciel Plata n'a pas distribué de dividende; la crise économique qui sévit daus la République Argentine, l'abaissement des tarifs et l'augmentation des frais d'exploitation réduisirent les bénéfices à un cliiffre si faible que la Compagnie décida de les consacrer aux amortissements. {Geschdftsbeinchte cler Deiitsch-SiiclanierihcLnischen ^Peleg-ges. Generalversamml^ 21 juin 1913 et 15 juin 1914.)

sans avoir eu de concession de câble à acquérir ni de la Républicfue Argentine ni de TUraguay. Il s'agit maintenant pour elle de relier Pernambouc à Golonia. Ce sera sa tâcbe demain.

Cependant les Anglais ne restaient pas inactifs; dans la voie où s'engageait l'Allemagne, ils prirent même liardiment les devants. La f'Vesterii Telegraph, dont les câbles festonnaient les côtes de T Amérique du Sud depuis Para jusqu'à Montevideo et qui possédait en outre les deux câbles entre l'Europe (Portugal) et le Brésil, obtint de la République Argentine la concession d'un câble de près de 6000 kilomètres, devant relier sans station intermédiaire Buenos-Ayres à l'île d'Ascension, où convergeaient déjà trois câbles de V Eastern, l'un venant du Cap, les deux autres d'Europe; une des conditions de la concession fut que, pendant vingt-cinq ans, tous les télégrammes de la

Républicfue Argentine à destination de l'Europe, c[ui ne contiennent pas une mention spéciale de direction, emprunteraient les câbles de la Western. Le câble anjjlais a été posé vers la fin de 1910. Si les Allemands avaient poursuivi un but exclusivement pécuniaire, ils auraient été découragés par cette nouvelle et redoutable concurrence; mais voulant satisfaire en premier lieu des intérêts politiques et moraux, ils ne pouvaient abandonner la partie et ils firent acheter les actions de la Compahia del Plat a.

Il semble, d'ailleurs, qu'ils ont encore une fois trouvé en France un appui sérieux dans ces régions.

On se souvient, en effet, que c'est le 1*"^ novembre 1901 que la France prit possession des actions de la South American et que, grâce à cette opération, elle eut une communication nationale avec le Brésil. Mais, à Pernambouc, elle se trouva

168 LES CABLES SOUS-MaRIINS ALLEMANDS

dans la position où est la Sùdamerikanisc/ie depuis mars 1911, c'est-à-dire dans une impasse. Seulement, tandis qvie l'Administration française n'a rien fait pendant dix ans pour en sortir et achever sa route, la Sùdamerikanisclie n'attendit pas dix mois pour essayer de percer la sienne.

Son exemple semble avoir éveillé l'émulation de l'Administration française, à moins que la Compagnie allemande n'ait excité le zèle de celle-ci par des moyens appropriés. Le 28 mai 1912, le Gouvernement déposa sur le bureau de la Chambre des députés un projet de loi relatif à l'établissement et à l'exploitation de câbles télégraphiques sous-marins le long [des côtes orientales de l'Amérique du Sud. Ce projet n'a qu'un article, lequel approuve deux conventions conclues le 24 mai 1912 entre l'État et une nouvelle société télégraphique, la Compagnie française des télégraphes au Brésil et dans le Snd-

A tlantiqiie. D'après les conventions, cette Compa^jnie s'engage, moyennant une subvention de l'Etat, à diriger de Fernand de Noronha, unique point d'atterrissage entre Dakar et Pernambouc du câble de la South American, deux embranchements : l'un, se dirigeant vers le nord-ouest, gagnerait tout droit Belem (État de Para) où il se raccorderait au réseau de la Compagnie française des câbles télégraphiques, l'autre, se dirigeant vers le sud, passerait à Manceio, à Nichteroy (en face de Rio de Janeiro) et à Santos, avant d'aboutir à Chuy (Uruguay).

Ce n'est pas le lieu d'examiner en détail cette convention dont l'approbation par le Parlement français est tout à fait improbable (1) . Je ne puis m'empêcher pourtant

(1) Exposé des motifs du projet de loi laisse encore ignorer l'achat par la France des actions de la South American. C'est pour dissimuler cette opération que le Gouvernement a donné au projet de loi ce titre étrange : Projet de loi relatif a V établissement , a l'entretien et à

de remarquer d'abord que tous les ports de la côte brésilienne que toucherait le conducteur projeté sont déjà desservis par l'une ou l'autre des trois lignes de la Western Telegraph ; le nouveau câble français ferait donc concurrence à ceux de la Compagnie anglaise. D'autre part, comme il existe déjà entre la Sûdamerikanisclie et la South u4merican un contrat de secours pour la transmission des télégrammes entre l'Europe et Pernauibouc, il est hors de doute qu'une entente de même nature a été conclue entre la Compagnie allemande et la nouvelle Compagnie française, pour l'acheminement du trafic le long des côtes brésiliennes; de sorte que l'on peut dire, sans témérité, que dans les régions de l'Atlantique Sud, Français et Allemands continuent d'agir d'accord, et cela aux

l'exploitation de câbles télégraphiques sous-marins prolongeant la voie Brest-Dakar sur les côtes de l'Américjue du Sud.

dépens d'une entreprise anglaise, au détriment de l'influence britannique en général, et au profit des ambitions germaniques.

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