CHAPITRE XVII
Organisation du Lamaïsme. — Les deux grands lamas de Lhassa et de Taschi-lumbo.
Ainsi, quoique la vraie doctrine de Çakya-Mouni ait été, dans ses commencements, la religion de l'égalité et ait eu pour but l'abolition des castes, le lamaïsme a, en somme, reconstitué les castes avec la domination des lamas. La population thibétaine se divise en effet en deux classes : les membres du clergé et les laïques, qui ont, chacun, des attributions nettement définies : l'une s'occupe des affaires du monde; l'autre est entièrement consacrée à celles du ciel ; les uns travaillent, les autres prient. Jamais les gens du monde ne se mêlent des exercices religieux; en revanche, le clergé prend soin de tout ce qui a rapport aux intérêts spirituels.
Le clergé est extrêmement nombreux et compterait .500 000 membres, au dire de certains voyageurs, chiffre qui peut paraître exorbitant pour
une population totale d'environ deux millions d'âmes. Ce qui est certain, c'est qu'il existe au Thibet près de 3 000 monastères dont quelques-uns comptent plusieurs milliers de moines, comme celui de Depun^s qui en renferme 10 000, et ceux de Galdan, de Sera et de Taschi-lumbo qui en contiennent 3 000 également. Bon nombre de ces monastères sont d'ailleurs habités par des femmes qui sont astreintes aux pratiques austères du cloître. Une puissante organisation hiérarchique unit entre eux les divers membres du clergé; au bas de l'échelon, les élèves ou novices, les diacres, les simples abbés, les supérieurs des couvents, puis les incarnations qu'on appelle houbihjhans en mongol et koutoutka en thibétain.
Les jeunes gens qu'on destine à être lamas sont reçus dans les monastères à l'âge de huit ou neuf ans. Presque toutes les familles thibétaines ont un membre, et c'est ordinairement l'aîné, qui est voué au sacerdoce. Dès qu'il est reçu au monastère, le candidat reçoit le titre de loupa. On lui donne l'éducation qui convient à son âge et aux devoirs auxquels il est destiné. A quinze ans, les toupas sont admis parmi les tohbas qui composent la classe la plus inférieure de l'ordre religieux. Quand ils ont atteint l'âge de vingt-quatre ans, on leur fait subir un examen rigoureux; et, si on les juge suffisamment instruits, on les élève au grade de f/ijlongs ou moines. Ceux qui ont de grands talents ou du
crédit sont mis à la tête de quelque riche monastère. Dès qu'un g'ylonfç occupe une de ces places, il est décoré du titre de lama, et tous les gylongs du monastère lui doivent obéissance.
Les koubilghans sont aussi hiérarchisés entre eux, suivant le degré de sainteté des personnages qu'ils incarnent; il y a les incarnations de second rang et les grandes incarnations. On compte 70 incarnations des disciples de Bouddha au Thihet, 76 en Mongolie, et 14 dans les environs de Pékin'. Les grandes incarnations sont au nombre de G : le Grand-Lama d'Ourga, en Mongolie, celui de Pékin, celui du Sikkim, la grande abbesse ou « diamant » d'Yamdock, près de Lhassa, qui est une incarnation féminine, le Grand-Lama de Tashi-lumbo et le Grand-Lama de Lhassa, ces deux derniers considérés comme bien supérieurs aux autres en dignité spirituelle. Ces deux grands-lamas sont les deux têtes de la hiérarchie monacale de Y église jaune bouddhiste : ce sont, « les deux faces de Dieu »,
Le dalaï-lama n'est pas en effet, comme on l'a cru généralement en Europe, le chef unique et suprême du lamaïsme. Frappés de l'étendue du territoire soumis directement au dalaï-lama, territoire qui comprend la presque-totalité du Thibet avec une population de 1 300 000 âmes dont 300 000 moines, les voyageurs de l'Occident ont