CHAPITRE XIX
L'expédition anglaise au TMbet et le traité anglo-thibétain.
Le Thibet, confiné dans son isolement, offrait une garantie de sécurité pour l'Empire indo-britannique. Fermant leur porte également à tout le monde, les Thibétains se constituaient par cela même les protecteurs de la frontière septentrionale de l'Inde. Mais puisqu'ils cessaient de jouer ce rôle, ils devenaient un sujet d'inquiétude et de danger. Le gouvernement de Calcutta a une vue nette et juste des conditions dans lesquelles il peut vivre et se développer; il sait que l'une est d'écarter de la frontière nord tout voisinage désagréable et dangereux. L'histoire est là qui lui a appris qu'un ennemi puissant et belliqueux dominant en Afghanistan est bientôt maître du bassin de l'Indus et de la plaine du Gange. C'est ce que démontrent avec évidence les exemples des Ghaznévides, du sultan
Baber et d'Ahmed chah. Il en est exactement de même du Thibet. On ne saurait oublier à Calcutta qu'en 1795 une armée de 75 000 Chinois et Thibétains a envahi le Népal, et l'idée ne peut paraître étrange à un Anglais qu'une armée européenne franchisse l'Himalaya et fasse son apparition dans la vallée du Gange. Il n'est donc pas étonnant que le gouvernement de l'Inde ne soit pas resté indifférent à la pensée qu'une puissance européenne comme la Russie, dont le prestige est grand en Asie Centrale, acquît la prépondérance à Lhassa et contrôlât la politique du vaste organisme politicoreligieux, dont l'influence se fait sentir tout le long de la frontière de l'Inde et bien au delà; et lord Curzon se hâta de définir, le 30 mars 1904, la politique du gouvernement sur ce point : « L'Inde, dit-il, est comme une forteresse, avec l'Océan comme fossé de deux côtés et des montagnes de l'autre. Au delà de cette muraille on trouve un glacis d'étendue variable. Nous ne demandons pas à l'occuper, mais nous ne pouvons le voir occuper par un ennemi. Nous sommes très contents de le voir rester aux mains d'alliés et d'amis; mais, si des influences non amicales s'insinuent et pénètrent sous nos murs, nous serons contraints d'intervenir. C'est là le secret de toute la situation en Arabie, en Perse, en Afghanistan, au Siam, au Thibet ». Devenu vice-roi de l'Inde, lord Curzon n'était pas homme à négliger d'appliquer les principes direc-
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teurs d'un tel programme. Publiciste, membre du Parlement, ministre, lord Curzon avait toujours été un impérialiste convaincu, un partisan de la politique d'action, d'expansion et de prestige. Vice-roi de l'Inde, il ne partageait pas les prudentes idées de l'école de Lawrence, des Neville-Chamberlain, de tous ces hommes d'Etat et de ces administrateurs qui ont tant contribué à créer l'empire anglo-indien et qui visaient à le renfermer dans ses limites naturelles. Non content d'exercer sur l'Afghanistan une surveillance minutieuse, de maintenir sur le Béloutchistan un contrôle sévère, de faire éclater son intérêt pour la Perse et ses prétentions sur ce royaume par le voyage qu'il fît en grande pompe dans le golfe Persique, de créer, entre l'Indus et la montagne qui marque la frontière naturelle de la Péninsule, une province limitrophe, quelque chose comme un confîn militaire sur l'antique modèle autrichien, il porta, dès qu'il le put, après la fm de la guerre sud-africaine, son attention sur le Thibet et chercha à implanter l'influence anglaise à Lhassa. Tout d'abord, sur ses instigations, la Grande- Bretagne notifia à la Russie qu'à la suite de la mission envoyée par le dalaï-ama à Saint-Pétersbourg, en 1900 et 1901, « elle ne pouvait voir avec indifférence aucune mesure tendant à troubler l'état de choses existant au Thibet; » et, le 8 janvier 1903, le gouvernement de l'Inde informait le gouvernement impérial « que le seul moyen de parer aux
dangers menaçant les intérêts anglais était, pour la Grande-Bretagne, de prendre l'initiative et d'accepter les propositions de la Chine relatives à une conférence, à la condition que cette conférence eût lieu à Lhassa et qu'un représentant du gouvernement thibétain y prît part ». Il suggérait en même temps que les négociations devraient embrasser la question tout entière des relations avec le Thibet et qu'on devrait obtenir la nomination d'un résident anglais permanent à Lhassa. Un mémorandum russe, envoyé le 2 février 1903 au Foreign-Office, ayant déclaré que la Russie pourrait, en raison de la démarche anglaise, prendre des mesures en vue de protéger ses intérêts, lord Lansdowne informait l'ambassadeur de Russie que, dans ce cas, à toute activité montrée par la Russie, la Grande-Bretagne serait obligée de répondre par une plus grande activité, et quelques semaines après, l'ambassadeur russe ayant soumis un document faisant part des vues russes et déclarant que toute atteinte portée au statu quo, au Thibet, pourrait obliger la Russie à sauvegarder ses intérêts ailleurs en Asie et que le Thibet faisait partie de l'Empire Chinois, lord Lansdowne répliquait « que la Grande-Bretagne n'avait pas l'intention d'annexer le Thibet, mais qu'elle devait obliger ce pays à remplir les engagements qu'il avait pris par traité ». En avril 1903, lord Curzon ayant obtenu la liberté d'envoyer une mission pour traiter à Lhassa, et l'ambassadeur russe
ayant fait des représentations à ce sujet, lord Lansdowne répliquait « que la Grande-Bretagne était obligée d'agir ainsi, à cause de l'attitude provocante des Thibétains qui refusaient de négocier et ajoutait qu'il lui semblait plus qu'étrange que ces protestations vinssent d'une puissance qui, dans le monde entier, n'hésitait jamais à empiéter sur le territoire de son voisin lorsque les circonstances semblaient l'exiger, et que si le gouvernement russe avait le droit de se plaindre de la Grande- Bretagne au sujet des mesures prises par elle pour obtenir réparation des Thibétains en s'avançant sur leur territoire, quel langage, demandait lord Lansdowne, devrait tenir la .Grande-Bretagne en ce qui concerne les empiétements de la Russie en Mandchourie, dans le Turkestan et en Perse? »
Au mois de juin 1903, le colonel Younghusband, à la tête d'une escorte de 300 hommes, franchissait la frontière du Sikkim, et se rendait à Khambajong, centre habité de l'autre côté de l'Himalaya, le plus rapproché, et attendait quatre mois les délégués thibétains chargés de régler les questions litigieuses entre le gouvernement de l'Inde et celui de Lhassa. Ce dernier ayant fait répondre en fin de compte qu'il n'accepterait aucune discussion tant que les soldats anglais occuperaient son territoire, le général Macdonald recevait l'ordre à son tour d'occuper avec un corps de troupes de 3 000 hommes la vallée du Chumbi, d'y rester l'hiver, puis, de se
rendre à Gyantsé, à mi-chemin de Lhassa, et, dans le cas où il n'obtiendrait pas des lamas une solution satisfaisante, de marcher sur Lhassa.
A vrai dire, la tâche a été des plus ardues. Tous ceux qui ont pénétré dans le pays des lamas à travers ce formidajjle rempart de l'Himalaya, nous ont laissé la description effrayante des dangers et des fatigues auxquels ils ont été exposés : tous, depuis les pèlerins bouddhistes du haut moyen âge jusqu'aux récents héros de la science et aux envoyés hindous de l'Angleterre. Il suffit de lire le journal récemment publié de Sara-Chandra-Dass, le pandit bengali qui, en 1878 et en 1881, a visité Taschilumbo et Lhassa, et qui a suivi précisément le chemin qu'ont repris les troupes du général Macdonald, pour voir quelles ont pu être les difficultés de l'entreprise. Faire l'ascension de cols qui serpentent entre les sommets les plus élevés de la terre, gravir des sentiers de chèvres accrochés aux flancs de pics aigus, faire cet effort dans une atmosphère raréfiée, avec une température cruellement froide, en respirant un air hérissé de pointes de glaçons, tous ces obstacles n'ont pas été d'ailleurs les seuls qu'a dû surmonter le corps expéditionnaire. A cette sévérité du climat, à l'excessive âpreté de ce relief, il faut ajouter la rareté ou plutôt l'absence des vivres, la nécessité de transporter à dos d'homme le ravitaillement et les munitions de la colonne, d'accumuler dans des dépôts les provi-
sions d'avenir, de tracer sur ces montagnes considérées comme inaccessibles, au milieu des avalanchejs, sur une couche de glace revêtant un fond de roc, des chemins suffisants pour la circulation des convois. La solution du problème du transport a demandé, à elle seule, une haute compétence stratégique chez les chefs et un dévouement à toute épreuve chez les hommes. La consommation en Ijaks — ces indispensables bêtes de somme, les seules acclimatées à ces hauteurs et que la nature a pourvues d'une fourrure épaisse et d'une force de résistance incroyable — a été effroyable, efforce a été d'en chercher partout; au Sikkim, dans le Népal, au Boutan, pour réparer des vides que les troupeaux du voisinage ne pouvaient plus combler. Le plan de campagne n'en a pas moins été exécuté dans toutes ses parties. Le défilé de Julep, qui mène du Sikkim anglais dans la vallée du Chumbi, a été franchi le 13 décembre 1903, la vallée du Chumbi occupée, et l'hiver passé dans ces solitudes glacées, à la base du piédestal qui supporte les géants de l'Himalaya, à une altitude supérieure à celle du sommet du Mont-Blanc, les troupes anglaises escaladèrent au printemps les cols de ces hauteurs, descendirent sur le plateau thibétain et atteignirent, le 10 avril, Gyantsé en empruntant pour leur passage le territoire du Grand-Lama de Taschi-lumbo. Ce dernier, comme si un accord le liait au gouvernement anglo-indien,
u'oiïrit aucune résistance et ce furent les seuls contingents appartenant au territoire du dalaï-lama et placés sous les ordres des dapons ou généraux de Lhassa qui s'opposèrent à l'invasion et combattirent les Anglais à Gourou et à Gyantsé avec un héroïsme farouche qu'on n'attendrait guère d'hommes considérés jusqu'alors volontiers comme des êtres doux et pusillanimes auxquels la pratique d'une dévotion exagérée aurait enlevé tout ressort et toute énergie. Le 3 août, les Anglais entrèrent à Lhassa; le dalaï-lama avait fui et gagné les routes de Mongolie, laissant Lhassa et son gouvernement dans l'anarchie; le major Kozloff et le bouriate Djorgieff avaient également quitté la ville.
Et tandis que le grand prêtre en qui revit la personnalité divine d'Avalokitçavara courait les grandes routes, songeant à soustraire sa face auguste aux regards des sacrilèges envahisseurs, l'ambassadeur du Népal qui accompagnait l'armée anglaise comme représentant d'un Etat bouddhiste allié et ami à la fois des Anglais et des Thibétains, et devant jouer le rôle de suprême conciliateur, assemblait les régents, les ministres et les supérieurs des grands couvents des environs de Lhassa et organisait avec eux un gouvernement provisoire devant exercer un pouvoir intérimaire et limité, comme en cas de vacance du trône. L'ordre renaissait à Lhassa; les habitants que la vue des étrangers frappait les premiers jours de terreur, se met-
talent à fraterniser avec les soldats; des démonstrations réciproques d'amitié étaient échangées; des cérémonies majestueuses célébrées dans le palais-sanctuaire de Potala; des présents et d'abondantes aumônes distribués aux lamas au nom du gouvernement de l'Inde ; et, grâce au prestige religieux dont jouissait auprès de ses coreligionnaires le représentant du Népal, grâce à la diplomatie avisée et insinuante de cet éminent personnage, qui a fait, pour assurer le succès de la politique anglaise, autant que la supériorité d'armement, la discipline et l'endurance du corps expéditionnaire, le colonel Younghusband réussissait à obtenir des autorités thibétaines un traité qui inaugurait un état de choses tout nouveau au Thibet.
Ce traité, en thibétain, chinois et anglais, rédigé en trois colonnes sur une immense feuille de parchemin, à cause des scrupules religieux qui ne permettent pas aux lamas de multiplier les pages, contient dix articles et un préambule. Les dispositions essentielles ont trait à l'établissement de trois marchés sur la frontière, à Yatoung, à Gyantsé et Zartok : à l'établissement d'un tarif avec suppression des douanes intérieures, au payement d'une indemnité de guerre de douze millions et demi ; à l'occupation anglaise de la vallée de Chumbi jusqu'à l'acquittement intégral de lindemnité et jusqu'au fonctionnement des marchés; au démantèlement des forts dans la zone frontière.
C'est l'article 9 qui est le plus important. Il prescrit que, sans le consentement de la Grande-Bretagne, nulle portion du territoire thibétain ne pourra être vendue, louée ou hypothéquée à une puissance étrangère; qu'aucune puissance étrangère ne pourra s'immiscer à un titre quelconque dans le gouvernement ou l'administration des affaires du Thibet; que nulle puissance étrangère ne pourra envoyer au Thibet des agents officiels ou des personnes privées pour s'y occuper de la conduite des affaires : qu'aucune puissance étrangère ne pourra obtenir l'autorisation de construire des routes, des chemins de fer, des télégraphes ou d'exploiter des mines au Thibet.
Toutefois, au cas où l'Angleterre consentirait à laisser une autre puissance construire des routes ou des chemins de fer, ouvrir des mines ou établir des lignes télégraphiques, elle se réserve d'abord d'examiner pour son propre compte les moyens d'accomplir l'œuvre proposée par cette autre puissance.
Enfin aucune propriété foncière contenant des minéraux ou des métaux précieux, au Thibet, ne pourra être hypothéquée, échangée, louée ou vendue à aucune autre puissance étrangère.
Il n'}' a pas à se le dissimuler, ce traité institue une sorte de protectorat britannique sur le Thibet. Sans doute on ne trouve pas, dans le texte même de la convention, une stipulation quelconque rela-
tive à la nomination d'un résident anglais à Lhassa, ce qui a été considéré jusqu'ici comme le grand ressort, la cheville ouvrière de tout protectorat. Mais on sait que les Anglais sont passés maîtres dans l'art de trouver des combinaisons et des arrangements qui permettent de laisser le pouvoir nominal au souverain d'un pays tout en gardant pour eux l'autorité réelle. Peu leur importe le nom, pourvu qu'ils aient la chose. Même, en l'espèce, l'article 9 aggrave le nouveau protectorat par l'exclusion de toute entreprise étrangère, l'Angleterre ne se contente pas d'avoir sa part dans le commerce avec le Thibet, elle exclut de ce commerce toute autre puissance, le Thibet étant obligé de refuser aux États voisins les avantages mêmes que l'Angleterre se réserve exclusivement pour son profit personnel.
En somme le traité anglo-thibétain est une nouvelle formule du protectorat appliquée par l'Angleterre. La fiction diplomatique qui l'institue trouve sa raison d'être et une justification suffisante dans le désir du gouvernement britannique de ne pas offusquer trop ouvertement la Chine, puissance suzeraine, et de lui permettre de sauver la face. Le gouvernement chinois d'ailleurs, en toute cette affaire, n'a montré aucune velléité de contrecarrer les projets de l'Angleterre.
Voyant avec peine l'influence de ses ambans perdre du terrain à Lhassa par suite de la politique
pleine d'initiative du dalaï-lama, il a plutôt fait cause commune avec elle et n'a pas été hostile à l'établissement d'un nouvel état de choses qui pourrait donner un renouveau de prestige à ses représentants. C'est ainsi que les soldats chinois n'ont pris aucune part aux combats que les Thibétains ont livrés pour la défense de leur sol et que l'amban chinois, en résidence à Lhassa, est allé, bannières déployées et ses troupes en armes, visiter le colonel Younghusband et le féliciter. Mais, et surtout, le traité anglo-thibétain a trouvé sa valeur vraie dans une mesure qu'a prise le gouvernement chinois quelques jours après sa conclusion. Le traité est du 7 septembre, et le 15 septembre a paru un décret de l'empereur de Chine qui a dû surprendre tous ceux qui n'étaient point au courant des liens qui unissaient le Thibet à la Chine, tant au point de vue des affaires intérieures qu'au point de vue international. Par ce décret le dalaïlama, était déposé elle taschi-lama, le Panchen-Rimpoché, le grand pontife du monastère de Taschilumbo, était désigné pour recueillir sa succession. Tous les pouvoirs temporels et spirituels du dalaï-lama ont été transférés au taschi-lama. Celuici sera dorénavant représenté à Lhassa par quatre conseillers qui, dans des conditions déterminées, partageront le pouvoir politique avec l'amban chinois. A la tête du gouvernement du Grand- Thibet le « Souverain Maître spirituel » remplace
« le Joyau de majesté et de gloire ». Le divin Amithaha ne voit plus dans son disciple, Avalokitçavara, un usurpateur au temporel. L'histoire a de ces retours; le Panchen-Rimpoché a accepté sans doute avec sérénité ce jeu de la fortune; l'Angleterre l'a accueilli avec non moins de plaisir, et l'on comprend maintenant pourquoi elle n'a pas grand besoin d'un résident à Lhassa, l'éminent personnage dont elle a cultivé depuis un siècle l'amitié et qui lui a donné sans cesse des marques effectives de bon vouloir, étant devenu, lui-même, le chef du Grand-Thibet.
Il ne faudrait d'ailleurs pas croire que ce soit sur l'étendue entière du Grand-Thibet, tel que nous le représentent encore nombre de documents géographiques, que l'influence anglaise va s'exercer. On dirait que la Chine a prévu, depuis quelques années, la mainmise des Anglais sur les Etats du dalaï-lama, et elle a pris en tous cas des dispositions en conséquence. Depuis le jour où, à la suite de l'annexion du Sikkim, l'accès du Grand-Thibet a été ouvert aux Anglais, la cour de Pékin a cherché à diminuer peu à peu l'étendue du pays soumis à l'autorité du dalaï-lama, en en détachant, chaque fois que l'occasion s'en est présentée, quelque parcelle de territoire. Dès 1886, elle enlevait au royaume de Lhassa les pays des Hortous et des Ribotchés et donnait l'ordre aux chefs des lamas des provinces de Djaya et de Tchamdo
d'envoyer des ambassades périodiques à Pékin, ainsi que le font le dalaï-lama et le taschi-lama, et sanctionnait ainsi leur indépendance à l'égard du gouvernement de Lhassa en même temps que leur subordination à l'égard du gouvernement chinois. En même temps elle attisait les sentiments d'indépendance des princes thibétains voisins de leur frontière, les excitait à la révolte contre le dalaïlama et les rattachait à son autorité directe. C'est ainsi qu'en 1887, la diplomatie chinoise prenait fait et cause pour les gens du pays des Horkanysar contre le gouvernement de Lhassa, qu'en 1890, la province du Ményag à son tour se révoltait, à l'instigation des Chinois, et chassait les fonctionnaires thibétains, qu'en 1894, les gens du pays de Sourmang, toujours sous la même pression, se refusaient à payer l'impôt à Lhassa. Aujourd'hui tous ces pays sont sous l'autorité directe de la Chine et un préfet chinois est installé au Ményag. Ce n'est donc plus sur le Grand Thibet tout entier, tel qu'on se le figure ordinairement, que va s'étendre l'influence anglaise, mais sur un Grand Thibet limité et réduit par les démembrements successifs que vient de lui faire subir la Chine et borné aux seuls territoires soumis actuellement au dalaï-lama. Les anciennes provinces thibélaines que vient de s'annexer la Chine sont toutes situées à l'orient du Thibet et forment une longue bande de territoire continue. Elles constituent donc dès
maintenant une sorte d'Etat-tampon que le gouvernement de Pékin, fort avisé en la circonstance, a su élever entre le Grand Thibet où a voulu s'infiltrer l'influence anglaise et les provinces propres de la Chine.