JULES SANDEAU
Im Auszuge mit Anmerkungen zum Schulgebrauch herausgegeben von
Geh. Studienrat Dr. KARL STRÜVER,
Direktor des Kaiserin » Auguste » Viktoria * Lyzeums und Oberlyzeums zu Berlin * Steglitz
Mit einem Bildnis
BIELEFELD UND LEIPZIG 1928 VELHAGEN ® KLASING
Biographie und Einleitung.
Jules Sandeau wurde am 11. Februar 1811 in der kleinen Stadt Aubusson an der Creuze geboren. In Bourges besuchte er das Lyceum und begab sich 1828 nack Paris, um sich dort dem Studium der Rechte zu widmen.
In Paris war gerade zu jener Zeit eine heftige Fehde zwischen den Anhàngern des Klassicismus und den Vertretern einer neuen reformatorischen Richtung ausgebrochen ; war doch im Jahre zuvor Victor Hugo’s Drama Cromwell mit seiner berühmten Vorrede, dem Programm der Romantiker, erschienen. Diese Kàmpfe machten auf den jungen Studenten einen lebbaften Eindruck, und als Sandeau gar in diesen Ansichten an der sieben Jahre àlteren Baronin Dudevant eine gleichstrebende Genossin gefunden hatte, war es mit seinen juristischen Studien zu Ende. Er trat in die literarische Laufbahn ein und verôffentlichte mit seiner Freundin 1831 den fünfbândigen Roman Rose et Blanche, dessen Verfasser sich Jules Sand nannte. — Madame Dudevant hat spater im Andenken an ihren Freund und auf Wunsch ihres Verlegers den Schriftstellernamen Sand beibehalten und den Vornamen George dazugesetzt. —
BIOGRAPHIE UND EINLEITUNG.
Jules S an de au ging nach jener ersten gemeinsamen Arbeit seinen eigenen Weg. Er bat vor allem durch eine Reihe von Roraanen, die zum Teil zuerst im Figaro und in der Revue des deux Mondes erschienen, und deren Schauplatz fast durchgàngig die Provinz ist, die franzôsische Literatur bereickert.
Die Jahre 1840 — 1850 sind die Zeit seines reicksten literarischen Schaffens. In diesem Zeitraum ersckienen u. a.: Le docteur Herbeau 1841; Fernand 1844; Catherine 1845; Voler euse 1846; Mademoiselle de la Seiglière 1848; Madeleine 1848, preisgekrônt von der Akademie; Un héritage 1850.
Da der Dickter grundsàtzlick langsam arbeitete, um der Behandlung des Stoffes peinlickste Sorgfalt, der Spracke wakrkaft künstleriscke Ausgestaltung angedeiken zu lassen, so sind aile seine Werke durcli eine gediegene, vornekme Sckreibweise ausgezeicknet. Dabei sind sie gemütvoll und oft durck einen prâcktigen Uumor gewürzt. Die Lebendigkeit der Erzahlung, die Klarkeit der Sckilderung, ein feines Gefükl für das Landsckaftlicke, der Glanz des Idealen, mit dem der Dickter die Wirklickkeit zu verklàren weifs — ail das mackt seine Arbeiten zu einer fesselnden Lektüre. Erst in den fünfziger Jakren wandte sick S and eau der Bühne zu, indem er die Stoffe einiger seiner Romane zu Schauspielen gestaltete. So entstanden u. a.. Mademoiselle de la Seiglière 1851, und unter Mitarbeit von Émile Augier Le Gendre de Monsieur Poirier im Jakre 1854.
Nach einer langen Pause ersckien 1871 eine Erzàklung für die Jugend La Boche aux Mouettes , ein prâektiges Buch, das heute zu dem dauernden Bestande der franzôsischen Volks- und Schülerbibliotheken gekôrt, das die Stadt Paris für die Distribution des prix an ihren Lyceen verwendet, und das bereits in 38. Auflage bei Hetzel ersckienen ist.
BIOGRAPHIE UND EINLEITUNG.
Nachdem Sandeau 1873 nock seinen eben verôffentlichten Roman Jean de Thommeray dramatisiert hatte, zog er sick aus der Ôffentlichkeit zurück und liefs seine Feder ruken. Er hatte den Schraerz, seinen einzigen Sohn, der als Seeoflizier eine sckône Laufbahn vor sick sah, durch eine Krankheit zu verlieren. So vereinsamte er mehr und mehr, und als er am 24. April 1883 starb, war er seit langem ein stiller Mann geworden.
An aufseren Ekren und Erfolgen kat es dem besckeidenen Dichter nicht gefeklt. Seine Existenzmittel boten ihm aufser dem Ertrage seiner Schriften eine Stellung als Kustos an der Bibliothèque Mazarine, die er seit 1853 inné hatte. Spater war er Direktor der kostbaren Bibliothek zu St- Cl ou d. Als diese wàhrend der Belagerung zerstôrt wurde und Sandeau damit seines Amtes verlustig ging, wurde er durch ein Jahresgehalt von 2000 francs entschadigt. Schon 1858 war Jules Sandeau Mitglied der Akademie geworden.
Die Erzahlung La Boche aux Mouettes verdankt ihre Entstehung einem mekrwôchentlicken Aufenthalte Sandeaus in le Pouliguen, einem Küstendorfe der Bretagne. Ein begeisterter Freund des Meeres, hatte der Dichter, von seinem Sokne begleitet, diesen stillen Ort, den die grofse Welt nicht kannte, als Erholungsplatz gewàhlt. Jener Sohn war damais nock ein Knabe, Sandeau selbst im besten Mannesalter; aber noch als Sechzigjàhriger gedenkt er jener Zeit, denn mit ihr verknüpft sick die Erinnerung an ein Unglück, das die Bewohner des Stranddorfes kurz vor seiner Ankunft betroffen hatte, und das die nackfolgende Gesckickte beredt erzàklt.
BIOGRAPHIE ÜND EINLEITUNG.
Da dieser Auszug für die Schullektüre bestimmt und der allgemeine Wunsch ist, einen Lesestoff zu haben, der in einem Halbjahre zum Abschlufs gebracht werden kann, so wurde die Schilderung des weiteren Lebens des Marc in Paris weggelassen. Das was zur Lektüre gegeben ist, bildet gleichwohl ein in sich vollkommen abgeschlossenes Ganze.
La Boche aux Mouettes ist eine sehr geeignete Lektüre für die Mittelstufe, wiewohl auck altéré Schüler davon angezogen werden dürften. «Délicieux ouvrage, écrit pour les enfants , charmant à lire pour tous les âges* nennt Godefroy in seiner Histoire de la littérature française au XIX. e siècle dieses Werk Sandeaus.
Die besondere Rücksichtnahme auf die Klassenstufe macht es nôtig, dafs in den Anmerkungen nicht nur schwierigere Ausdrücke und Wendungen, sondern auch seltenere Vokabeln ihren Platz finden. Dazu treten geographische und sackliche Bemerkungen.
Steglitz 1897.
K. Striiver,
En 1854, vers le milieu d’avril, par une claire après-midi, la voiture qui fait le service des voyageurs entre Guérande et le Pouliguen s’arrêtait à l’entrée du port. Une jeune dame en descendit la première, puis un petit garçon qu’elle reçut dans 5 ses bras , puis la femme de chambre qui l’accompagnait. Pâle, chétif et languissant, le petit garçon paraissait n’avoir que cinq ans, bien qu’en réalité il en eût plus de six. La jeune dame était en deuil. Les bagages que le voiturier déchargeait 10 sur le quai indiquaient assez qu’elle ne venait pas au Pouliguen pour y passer seulement quelques heures. En effet, à peine arrivée, elle s’occupa sur-le-champ à chercher dans le village un logement qui lui convînt pour un séjour de plusieurs 15 mois. Elle ne se montrait pas exigeante: deux pièces lui suffisaient, pourvu que celle où elle habiterait avec son fils fût aérée, en plein soleil, ouverte sur la mer. Elle trouva ce qu’elle cherchait, et s’installa, sans plus tarder, chez de bonnes gens, 20 dans la maison d’une famille de pêcheurs.
La chambre qu’elle occupait au-dessus du rezde-chaussée était un gîte fort modeste. Elle l’eut
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bientôt appropriée à ses goûts. Elle avait entouré de rideaux blancs et frais le lit où son fils dormait auprès d’elle, posé des rideaux de perse à chaque fenêtre, jeté sur le carreau une natte de joncs, s couvert d’un de ses châles, en guise de tapis, la table grossière sur laquelle elle rangeait ses livres, ses coffrets, ses boîtes à ouvrage et tous ses objets de toilette. Déjà les coquillages et les algues marines, les galets arrondis et veinés de noir ou de 10 rose qu’elle avait ramassés sur la grève, les premières fleurs du printemps qu’elle avait cueillies le long de la côte ou dans les fentes des rochers, meublaient les tablettes rustiques d’une étagère improvisée. Son existence était réglée, ses habi- 15 tudes étaient prises. Elle passait presque toutes ses journées au grand air avec le petit Marc qu’elle emmenait toujours avec elle, et qu’elle accoutumait peu à peu au haie, aux fortes brises, aux éclaboussures de la vague, aux tièdes ondées 20 du ciel. Il fallait un bien gros temps pour la retenir au logis. Le plus souvent, à marée basse, elle allait s’asseoir dans une des anses du rivage, et "pendant que le cher petit être si délicat s’aventurait sur les récifs, elle brodait ou faisait de la 25 tapisserie, sans le perdre de vue un seul instant. Lorsqu’il n’en pouvait plus et qu’il semblait demander grâce, elle se levait, l’enveloppait tout entier dans un châle ou dans une mante, le couchait sur le sable chauffé par le soleil et l’endormait sur son 8 o cœur. Plus d'une fois on la vit rentrer au village avec ce doux fardeau dans ses bras. La nuit venue, elle accommodait elle-même le lit de l’enfant, et
demeurait à son chevet jusqu’à ce qu’il eût clos ses paupières.
Dès lors elle s’appartenait. Assise devant sa table, elle se mettait à écrire, et, durant des heures entières, la plume courait sans fatigue sur le papier. 6 Elle épanchait ainsi, dans une muette confidence, ses craintes, ses espoirs et les tendresses dont son âme était pleine.
Tel était le train d’existence que M me Henry menait au Pouliguen. Les habitants du port ne 10 savaient de sa destinée que ce qu’ils en voyaient; ils ne désiraient point en savoir davantage : les gens qui travaillent ne sont pas curieux.
Les personnes qui ont connu M. et M me Henry pendant les premières années de leur union peuvent 15 se flatter d’avoir vu de près un ménage heureux. Employé d’abord dans une des maisons de commerce les plus considérables de Paris, le jeune mari avait pu, au bout de quelque temps, s’établir pour son propre compte. Il était laborieux, actif, 20 intelligent. De son côté, la jeune femme portait vaillamment et avec grâce la moitié de la vie commune. Tout leur souriait, ils avaient des enfants charmants, trois petits garçons, qu’ils chérissaient. Hélas! c’étaient ces blondes têtes qui devaient tenter 25 le malheur.
A l’âge de six ans, l’aîné, qui avait poussé jusque-là comme un rejeton vigoureux, languit pendant quelques mois et mourut. Deux années plus
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tard, le second enfant s’éteignait comme son frère aîné. Parvenu à l’âge de six ans, on le vit dépérir, lui aussi, et cette fois encore la science et la tendresse furent également impuissantes: il mourut, & ses bras enlacés au cou de son père.
Des trois adorés, il ne restait plus que le petit Marc. Qu’on tâche maintenant de se représenter la terreur croissante de ces infortunés, à mesure que leur dernier espoir approchait du terme fatal 10 où les deux autres avaient été moissonnés! Qu’on juge de leur épouvante quand ils reconnurent les premiers symptômes de la consomption! Marc se fanait comme une fleur qui manque d’eau; le mal faisait des progrès rapides. Ils avaient épuisé la 15 liste des médecins en renom, et ne savaient plus à qui recourir. Or il y avait dans la rue même où ils habitaient un médecin assez obscur, qui s’était acquis dans son quartier une bonne réputation de savoir et de probité. Ils pensèrent à lui 20 dans leur détresse. Le docteur accourut: c’était un homme doux, un peu triste, et dont la figure, quoique respirant la bonté, aurait passé inaperçue sans la beauté de l’œil et la profondeur du regard. Il écouta le récit des parents, plus d’une fois inter- 25 rompu par les larmes et les sanglots, puis, après avoir examiné l’enfant, il garda un silence rêveur.
«Madame, dit-il enfin, je ne sais au monde qu’un * seul médecin qui puisse sauver votre fils.
— Qui? Nommez-le! s’écria la mère éperdue.
30 — Ce n’est pas moi, répliqua le docteur. Celui
que je veux dire est notre maître à tous. En général, c’est à lui tout d’abord que les malades
devraient s’adresser, et la plupart s’en vont faute de l’avoir consulté.
— Eh bien, monsieur, son nom, son adresse?
Nous allons l’appeler.
— Vous perdriez votre peine: il ne se déplace jamais et ne s’est jamais dérangé pour personne. Les têtes couronnées elles-mêmes sont obligées d’aller le chercher; mais, grands ou petits, il accueille avec une égale bonté tous ceux qui viennent se jeter dans ses bras.jÿ
— Ah! s’écria M me Henry, j’irai le trouver, fût-il au bout du monde!
— Partez donc, madame, dit le docteur avec autorité. N’attendez pas jusqu’à demain; partez aujourd’hui, dans une heure. Ce médecin, c’est la nature; allez lui confier votre fils. Je ne réponds pas de sa guérison; mais j’affirme que, s’il reste ici, dans un an au plus tard, il aura rejoint ses deux frères. Emmenez-le loin de Paris, au bord de la mer, dans quelque village de Bretagne ou de Normandie. Donnez-lui l’espace, le grand air, le soleil, les vastes horizons. Habituez ses pieds à courir sur les grèves, que son corps s’imprègne du sel de l’Océan. Dès que ses forces renaîtront, laissez-le s’échapper et galoper en liberté comme un poulain dans les savanes. Les enfants, Dieu merci! ne sont pas rares sur nos côtes; qu’il se mêle à leurs diableries et se roule avec eux sur la plage. Ne lui mesurez ni le vent ni la pluie. Qu’il mange et dorme à discrétion. Ni drogues ni médicaments. La nature en sait plus long que la Faculté; elle seule fait des miracles.»
SANDEAÜ.
Et là-dessus il se retira.
M me Henry avait entendu parler du Pouliguen; une de ses amies y avait passé la dernière saison d’été. Dans la soirée du même jour, elle partait 5 pour Nantes par le chemin de fer. Le lendemain, elle prenait le bateau à vapeur qui la menait à Saint-Nazaire. Elle ne s’arrêtait à Guérande que juste le temps de changer de voiture, et, une heure après, elle arrivait dans le petit port où la vie et 10 la mort allaient se disputer son enfant.
Ce fut la vie qui l’emporta. Au bout de quelques semaines, comme une plante qui languissait à l’ombre dans un sol ingrat, et qui, transportée au midi dans une terre nourrissante, se relève et i 5 promet des fleurs à la saison prochaine, Marc renaissait déjà. Déjà la sève ravivée avait commencé son mystérieux travail; on croyait la voir circuler sous le fin tissu de la peau qui reprenait sa souplesse, sa fraîcheur et sa transparence. Les 2o lèvres n’avaient plus la pâleur livide qui semble appeler le baiser de la mort. Les yeux s’éclairaient de subites lueurs; les joues se coloraient et se teignaient en rose tendre, comme, au soleil levant, les neiges des glaciers. M me Henry renaissait, 25 elle aussi.
Le père avait pu s’échapper de Paris au début de la convalescence. Il n’était resté que quelques jours au Pouliguen, mais il avait pressé dans ses bras son fils ressuscité, et ces quelques jours
avaient suffi pour lui rendre familier le paysage où habitaient les êtres qu’il aimait. C’est un grand adoucissement aux rigueurs de l’absence que de connaître le coin de, terre où vivent ceux qui nous sont chers : on les suit à chaque pas qu’ils font, s on les voit vivre, on vit avec eux. Au bout de quelques mois, le petit Marc était en pleine possession de l’existence: la nature avait accompli son œuvre.
«Ce n’est plus un enfant, c’est un diable, écri- 10 vait M me Henry au commencement du mois d’août. On ne voit, on n’entend que lui sur le port. Il est la joie, le bruit, le mouvement de ce village où, voilà quelques mois, il était un objet de pitié.
Il ne marche pas, il ne court pas, il vole. Il ne 15 mange pas, il dévore. On sent jusque dans ses cheveux toujours en révolte le bouillonnement de la vie. Envoie, sans plus tarder, pantalons, blouses, brodequins. A la lettre, il est en guenilles; du Pouliguen au bourg de Batz, la côte est pavoisée 20 de ses fonds de culotte. Le croiras-tu? il n’y a que le spectacle de la mer qui réussisse à le réduire et à l’apaiser. Il est très vrai que la mer exerce sur lui une sorte de fascination. Se retiret-elle, il s’attriste ; revient-elle, il bat des mains et 25 l’appelle des noms les plus tendres. Il l’aime comme s’il comprenait que c’est elle qui l’a sauvé. Jusque-là, rien de mieux; mais sais-tu quel est son rêve? Le continent ne lui suffit plus. Aller sur mer, voilà son ambition. N’est-il pas venu ce 30 matin m’annoncer d’un air triomphant que le père Lambinet, notre hôte, consentait à le prendre avec
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lui dans sa chaloupe et à l’emmener à la pêche? Je l’ai bien reçu; là-dessus je suis intraitable. Moi aussi, j’aime l’Océan, mais, au risque de passer pour un monstre d’ingratitude, tout en l’aimant, je 5 le redoute. J’ai signifié à monsieur ton fils que, s’il s’avisait seulement de mettre le pied dans une barque, cette barque fût-elle amarrée au quai, il ne resterait pas un jour de plus au Pouliguen.
«Marc ne parle plus de naviguer; mais quels 10 regards il attache sur moi, toutes les fois que Lambinet prépare ses engins de pêche et s’apprête à sortir du port! Je sens parfois mon cœur se fondre. Je le prends dans mes bras pour le jeter dans ceux du vieux pêcheur; puis, tout à coup 15 saisie d’effroi et me ravisant aussitôt, je le retiens et le serre sur ma poitrine, comme si la mer voulait me l’enlever . . .
«Je projetais depuis quelque temps une petite excursion dans les terres. Marc se réjouissait à 20 la pensée d’une promenade en voiture, et, pour ma part, il me souriait assez d’échapper pendant un jour ou deux à la contemplation de l’Océan. Donc, avant-hier, par un de ces matins qui ont déjà la douceur de l’automne, nous partions dans un ber- 25 lingot de hasard, au trot de deux chevaux qui auraient pu se disputer l’honneur de servir de monture au héros de Cervantes. On m’avait parlé, comme d’une merveille, d’un pont aérien, jeté sur la Vilaine, à la Roche-Bernard: c’était le but de 30 notre expédition.
«Tout alla bien jusqu’au Croisic. Ciel bleu, air pur, soleil clément, Marc vif et gai comme un
pinson, et babillant comme une pie. Le paysage, blanc, sec, aride, avec des échappées de vue sur la mer, je ne sais quoi faisant songer à l’Orient. Les oiseaux y sont rares; quelques touffes de chardons poudreux où s’amassaient des nuées de petits papillons, voilà toute la flore du chemin.
«Au Croisic, nous tournons le dos au rivage, et nous nous enfonçons dans les terres.
«La scène se modifiait à mesure que nous nous éloignions de la côte. Ce n’était pas l’Éden retrouvé; mais, au sortir de mes champs de sel, je pouvais me croire transportée dans un vallon de l’Arcadie. Des arbres! des sentiers ombreux! des prairies, des courants d’eau vive! La vue d’un toit de chaume fumant dans un verger me ravissait en extase. J’arrêtais notre char pour admirer tout à mon aise une mare dormant sous les saules. Je respirais avec délices la fraîcheur des haies et l’odeur des herbages.
«Or, tandis que la mère redevenait enfant, l’enfant se transformait, lui aussi, et devenait un personnage grave. J’appelais vainement son attention sur les objets qui attiraient la mienne; il jetait çà et là un œil indifférent, et demeurait silencieux dans son coin. A partir du Croisic, il avait cessé son ramage. Il faisait une de ces après-midi chauffées à blanc, où les fleurs languissent, où les oiseaux se taisent, et j’attribuais à la chaleur du jour l’état de torpeur où Marc était plongé. Cependant, plus nous avancions, plus j’étais frappée de l’air de tristesse répandu sur ce frais visage, si animé quelques heures auparavant.
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« — Qu’as-tu, mais qu’as-tu donc? Souffres-tu? Parle, où as- tu mal?
«Il secouait la tête et ne répondait pas.
«Nous arrivions le soir à la Roche-Bernard.
& Marc, à peine arrivé, dîne du bout des dents, demande à se coucher, se roule dans ses draps et s’endort. Somme toute, journée manquée, soirée maussade. Le réveil devait être encore plus lugubre. La Roche-Bernard n’a jamais passé pour un lieu de îo délices, et l’auberge où nous étions descendus semblait moins faite pour égayer que pour assombrir l’esprit de ses hôtes: le séjour même de la mélancolie! Pour unique ressource, le pont de la Vilaine. Il est d’un aspect saisissant, ce pont suspendu comme i5 un fil de la Vierge au-dessus d’un abîme: il témoigne du génie de l’homme. C’est tout au plus si Marc daigna le regarder. Je lui offris de parcourir les alentours, de pousser jusqu’à Nantes. Il se tenait assis sur un talus, au bord de la route ao de Vannes, de plus en plus taciturne et rêveur.
« — Eh bien, lui demandai-je enfin, que veuxtu faire? Veux-tu que nous retournions au Pouliguen?
«J’aurais juré qu’à cette proposition Marc allait a& bondir de joie et me sauter au cou: il n’en fit rien. Le pauvre enfant n’était pas même dans le secret de sa détresse; il souffrait comme les plantes qu’on a tirées de leur milieu, et qui se flétrissent sans savoir pourquoi. Je ne savais moi-même que penser, go La campagne était terminée ; nous n’avions plus qu’à battre en retraite. L’humeur de mon petit compagnon ne changea pas sensiblement pendant
la première moitié du trajet; mais sa physionomie s’éclairait à mesure qu’il se rapprochait du rivage. Les premiers souffles de la brise marine le réveillèrent brusquement: la musique des grèves acheva de le transfigurer, et lorsque, enfin, il aperçut à 5 l’horizon la ligne verte de l’Océan, ce fut une résurrection, une ivresse, un transport, une explosion de vie. Nous rentrions au Pouliguen vers la fin du jour, et le soleil avait disparu depuis longtemps, que Marc était encore sur la plage, en contempla- io tion devant son idole. Dès ce matin, au saut du lit, il a repris ses habitudes d’indépendance et de vagabondage. Je l’entends qui joue sur le port avec les enfants du hameau.»
M. Henry disposait tout en vue de son prochain 15 départ; il ne devait plus écrire que pour annoncer la date précise de son arrivée. La jeune femme l’attendait, impatiente de le revoir, heureuse et fière à la pensée de lui rendre son fils dans tout l’éclat de la santé, resplendissant de tous les trésors, de 20 toutes les beautés de l’enfance; qu’elle était loin de prévoir les nouveaux malheurs qui la menaçaient!
On était arrivé au 15 septembre. Ce jour-là, dans l’après-midi, le Pouliguen offrait l’image de la solitude et de l’abandon. Tous les habitants étaient 25 dehors, les pêcheurs à la mer, les paludiers aux marais salants, les femmes à la récolte du varech ou à la pêche des crevettes. Il n’était resté que les enfants trop jeunes encore pour être emmenés,
Prosateurs français. 113. Lief. B. 2
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une douzaine de petits drôles qui, en l’absence de leurs parents, se trouvaient maîtres absolus de la place. Ils étaient tous entre sept et dix ans, sauf le fils Legoff, qui en avait douze bien sonnésj En b raison de son grand âge et de son expérience précoce, on lui avait donné les autres à garder. Nous allons voir comment ce vénérable Mentor s’acquitta de sa tâche, et par quelles prouesses il justifia la confiance du bourg/
10 Bien que la saison fût avancée, il faisait cependant une journée brûlante. L’air et la mer étaient de plomb; il tombait du ciel des torrents de feu; le soleil dévorait la côte.
M me Henry était allée s’asseoir à l’ombre des i5 pins qui couronnent la plage. Marc se tenait étendu près d’elle, et, dans la crainte qu’il ne s’échappât, elle cherchait à l’endormir. Il advint qu’en essayant d’endormir son fils, ce fut elle qui s’endormit; ses paupières alourdies s’abaissèrent, et, comme le 20 petit Marc faisait mine de s’assoupir, elle prêcha d’exemple et se laissa gagner par le sommeil.
Le fait est que Marc était éveillé. Il entendait les cris des enfants qui prenaient leurs ébats sur le port, et depuis une heure il grillait d’aller se 25 mêler à leurs jeux.
Après que sa mère eut fermé les yeux, il demeura coi pendant quelques instants, puis il se leva doucement, sortit du bois à pas de loup et se précipita vers le port; il y touchait quand tout d’un 8 o coup il s’arrêta fasciné par le spectacle offert à ses regards/
Contrairement aux injonctions de leurs familles,
tous mes polissons venaient de se jeter dans une barque amarrée au quai. Le sage Mentor s’était emparé des avirons qu’il manœuvrait à tour de bras, tandis que le reste de la bande, par un piétinement désordonné, imprimait à l’embarcation un 5 mouvement de roulis ou de tangage qui leur permettait de se croire en plein Océan. ^
A la vue de Marc, ce ne fut qu’un cri:
«Marc! Voici Marc! Viens, Marc, viens avec nous!» io
Marc eût vu le ciel entr’ouvert, qu’il n’aurait pas été plus vivement tenté.
«Non, dit-il enfin, non, ma mère me l’a défendu. — Bah! bah! lui dit le fils Legoff, c’était le plus endiablé de tous ; quel mal y a-t-il à faire ce i 6 que nous faisons?»
Et les autres de répéter en chœur «Viens donc, Marc, .viens donc avec nous!»*
Marc était là, debout, immobile, les mains dans ses poches, et ne pouvant détacher ses yeux de 20 l’abîme qui l’attirait.
«Non!» murmura-t-il d’une voix hésitante.
Ce ne fut qu’une huée.
«Il a peur! il a peur! A bas Marc! à bas le Parisien!» 20
Marc n’y résista pas. Il glissa du côté du bois un regard furtif; puis, cédant aux incitations de son amour-propre et à l’attrait du plaisir défendu, il sauta du quai dans la barque, aux applaudissements de tous ces bandits, enchantés d’avoir un 30 complice de plus.
La mer était calme. Il y avait près d’une heure
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qu’ils se démenaient comme des possédés dans ce bateau qui ne marchait pas, et ils commençaient à se lasser d’un jeu qui les laissait à la même place, quand Legofï, tout fier d’avoir en main les avirons,
5 offrit à ses amis une promenade autour de la baie. Il s’agissait tout simplement d’en côtoyer les bords et d’aller s’échouer mollement sur le sable à l’autre extrémité de la plage.
Une immense clameur où perçait le cri de:
io Vive Legoff! accueillit cette admirable proposition. Marc pétillait de joie, et ce fut lui qui détacha l’amarre qui retenait la barque^ au mur du quai.
Les voilà partis, quelle fête î I
Christophe Colomb mettant IcT cap sur un monde ta nouveau n’était ni plus triomphant ni plus fier.
Ils étaient à peine sortis du chenal, que l’embarcation, fort mal dirigée, devenait la proie du reflux qui les poussait au large sans qu’aucun d’eux s’en aperçût. Ils riaient, ils criaient, ils chantaient; ao ils ne se possédaient plus. Legoff, tout gonflé de son importance/ jouait des avirons à tort et à travers, et la barque s’éloignait de plus en plus du rivage.
Il faut avoir l’œil marin pour mesurer exactement les distances en mer. Ils pensaient être 25 encore dans la baie, qu’ils en étaient déjà loin. Le point où ils s’étaient promis d’aborder décroissait insensiblement. Les dunes, les rochers, le hameau, tous les accidents de la côte, s’abaissaient et s’amoindrissaient peu à peu derrière eux.
ao II vint un instant où les chants et les rires cessèrent brusquement: l’Océan grossissait à mesure qu’ils gagnaient le large; la houle les enveloppait.
L’étonnement, la stupeur, l’épouvante, se peignirent bientôt sur tous les visages.
Legoff s’épuisait en efforts impuissants; ils se précipitèrent tous à la fois sur les rames, et manœuvrèrent si bien, qu’au bout de quelques secon- 5 des ils étaient le jouet des flots.
Ils jetèrent des cris désespérés: ils entraient dans la haute mer, Dieu seul pouvait les entendre.
Le jour baissait, le soleil enflammait le couchant, 10 et pas une voile à l’horizon, pas une chaloupe, pas un bateau pêcheur! Perdus dans l’immensité, ils ne voyaient que le ciel et l’eau. Ainsi qu’il arrive toujours entre gens qui se sont associés pour faire une sottise, ils avaient éclaté d’abord en récrimi- 15 nations réciproques ; le sentiment du dange r commun ne tarda pas à les réconcilier. Pressés les uns contre les autres et se prêtant un mutuel appui, pâles, défaits et l’œil hagard, ils ne criaient plus, ils ne pleuraient pas, ils étaient terrifiés. Tantôt 20 l’embarcation pirouettait sur la cime d’une lame, tantôt elle s’enfonçait et disparaissait dans un gouffre. Les vagues hurlaient autour d’elle comme une troupe de dogues affamés. Marc et Legoff étaient les seuls qui fissent encore bonne con- 25 tenance. Legoff avait l’attitude révoltée d’un petit Ajax qui défie les dieux. Quant à Marc, on eût dit que la 'scène qu’il avait sous les yeux éveillait en lui moins d’effroi que de curiosité. Il avait entendu parler de Robinson et se voyait déjà dans 30 une île déserte. Cette perspective ne lui déplaisait pas. Il fut servi à souhait: au moment où le so-
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leil s’abîmait dans les flots, la barque s’arrêtait sur un banc de petits récifs.
Culbutés par la violence du choc, ils roulèrent pêle-mêle et se relevèrent en se tâtant les côtes. 5 Ils en étaient quittes pour quelques meurtrissures; mais la barque était en morceaux.
Le banc sur lequel ils venaient d’échouer s’étendait autour d’un grand roc solitaire, à l’aspect formidable, et qui s’élevait juste au centre comme 10 une immense forteresse. La mer n’en couvrait jamais le sommet, qui servait de refuge nocturne aux mouettes de ces parages. De là ce nom de j Roche aux Mouettes qu’on lui avait donné dans le pays. La Roche aux Mouettes est bien connue des i 6 navigateurs ; elle signale aux bâtiments qui viennent du large la mer de bas-fonds qui l’entoure et leur sert de remarque pour passer le Four et la Blanche, deux écueils dangereux, situés à quelque distance de l’entréd de la Loire.
20 Certes, la situation n’avait rien de réjouissant. Toutefois, si horrible qu’elle fût, ils éprouvèrent, en se relevant, un sentiment de délivrance. La traversée qu’ils venaient de faire leur avait inspiré une telle aversion pour l’élément liquide, qu’ils ne 25 purent se défendre d’un mouvement de joie en sentant sous leurs pieds quelque chose de résistant.
Cette joie fut de courte durée. La nuit tombait, qu’allaient-ils devenir? Tous, ils criaient la faim.
C’étaient de petits drôles, mais aussi de bons petits cœurs. Ceux qui avaient encore leur goûter dans leurs poches en firent une masse commune qu’ils divisèrent en parts égales, et chacun eut la sienne. s
Ils ajoutèrent au menu, jamais ce mot ne fut mieux à sa place, quelques moules, quelques coquillages qu’ils avaient ramassés çà et là, en furetant sous le goémon, aux dernières lueurs du crépuscule. io
Marc fît les frais du dessert: il distribua généreusement la provision de chocolat qu’il avait sur lui.
Parmi les débris que la barque, en se brisant, avait jetés sur les récifs* il se trouvait une gourde à moitié pleine d’un mélange d’eau et de rhum: ils en burent chacun une gorgée.
Il ne s’agissait plus que de s’arranger pour la nuit. Une nuit est vite passée, dit-on. C’est l’avis de tous ceux qu’attend un bon lit, sous un toit bien couvert et dans une chambre bien close ; 20 quand on n’a pour matelas que quelques touffes de varech avec un îlot pour alcôve, peut-être est-il permis d’en juger autrement. ^ . ( .
La journée avait été brûlante; la soirée était froide. 25
Rassemblés en tas au pied du rocher, ils grelottaient et pleuraient dans l’obscurité à peu près complète. Marc lui-même, sous sa blouse et dans son pantalon d’été, commençait à sentir que les îles désertes étaient des résidences moins enchantées 30 qu’il ne l’avait supposé jusque-là. Legoff ôta sa vareuse et la lui mit sur les épaules.
SANDEAU
Legoff devait grandir de cent coudées pendant cette nuit mémorable; il allait montrer ce que peuvent, même chez un enfant, dans les situations les plus périlleuses, la présence d’esprit, le courage 5 et la résolution.
«Mouchez-vous, dit -il, et écoutez -moi. Vous devriez être honteux de pleurer comme vous le faites. Vous n’êtes plus des enfants, sapristi! Toi, Jambonneau, tu as eu sept ans aux dernières sar- 10 dines. Toi, Pornichet, tu en auras huit aux harengs. Toi, Macabiou, tu frises la dizaine. Toi, Mascaret, tu pourrais presque chausser les bottes de pêche de ton frère aîné. Au lieu de rester là, serrés les uns contre les autres comme un troupeau de moui 5 tons pendant l’orage, rappelons -nous que nous sommes tous fils de marins et que nous-mêmes nous serons des marins un jour. Voulez-vous revoir le Pouliguen, retrouver vos parents et manger encore de la soupe au lard? Je réponds de vous 20 à condition que vous m’obéirez et que je commanderai à des hommes.
— Oui, oui, s’écrièrent-ils tous à la fois, électrisés par ce magnifique langage. Commande, et nous obéirons. C’est toi, Legoff, notre capitaine!» 25 Ils avaient tous été bercés, dès l’âge le plus tendre, par des histoires de navire en perdition, d’équipages jetés à la côte. Leur imagination s’était familiarisée de bonne heure avec les drames de l’Océan; ils savaient confusément et par ouï-dire 3o tout ce qui se pratique à la mer pendant ces scènes de détresse.
«Eh bien, reprit Legoff, consultons-nous; cher-
chons ensemble ce qu’il y a de mieux à faire dans la position où nous sommes. Que chacun donne son avis, et nous déciderons après. Ça se passe ainsi dans tous les naufrages. La séance est ouverte.
A toi, Jambonneau! Parle le premier. 5
— Mon avis, à moi, dit Jambonneau d’une voix mâle, est qu’il faut tirer des coups de canon jusqu’à ce qu’un bâtiment de passage nous entende et vienne nous ramasser.
— Nous n’avons pas de canon, dit Pornichet. 10 — Ni de poudre, dit Mascaret*
— Je m’en fiche, reprit Jambonneau. On me demande mon avis, je le donne. On n’est pas forcé de le suivre.
— On en tiendra compte, dit Legoff. A toi, 15 Macabiou!
— Mon avis, à moi, dit Macabiou, c’est qu’il faudrait grimper jusqu’en haut de ce grand rocher, et, quand nous y serions, crier de toutes nos forces en faisant signe avec nos mouchoirs. 20
— A toi, là-bas, François Guillemin! Tu n’es pas plus haut qu’une quille; mais c’est, dit-on, dans les petites boîtes que se trouvent les meilleurs onguents. Quel est ton avis?
— Mon avis, à moi, répondit un filet de voix, 25 c’est qu’il faudrait écrire une lettre, et puis après la mettre dans une bouteille, et puis après jeter la bouteille à la mer.
— Et toi, Parisien, as-tu quelque chose à nous dire? 30
— Moi, répliqua Marc, je dis qu’il faudrait abattre un gros arbre, et, après que nous aurions
SANDEAU
creusé le tronc avec nos couteaux, monter tous dedans pour retourner au Pouliguen.
— Ce n’est pas ça, dit Pornichet; c’est un radeau qu’il faut construire avec les planches de 5 notre barque, et ensuite nous tirerons au sort pour savoir lequel de nous sera mangé le premier par les autres.»
Les membres du conseil, qui n’avaient pas prévu qu’on pût arriver à une pareille extrémité, furent 10 frappés de stupeur. Chacun d’eux, l’oreille basse, se livrait en silence aux méditations les plus sérieuses. LegofT lui-même avait perdu un peu de son assurance. Il n’était pas éloigné de proposer un amendement qui, le cas échéant, mettrait le 15 capitaine hors de concours. Une réaction violente se produisit bientôt dans l’assemblée. Un cri de révolte et d’indignation s’échappa en même temps de tous les cœurs:
«Non, non, plutôt mourir de faim. A bas Por- 20 nichet!
— Dame! ajouta celui-ci sans trop s’émouvoir, c’est x comme ça que mon grand-père a été mangé sur le radeau de la Méduse!
— A toi, Mascaret! Donne ton avis, dit Legoff 25 qui avait hâte d’entrer dans un autre ordre d’idées.
— Moi, s’écria Mascaret d’un ton résolu, je n’y vas pas par quatre chemins. Je n’ai jamais cherché midi à quatorze heures, ni perdu mon temps à enfiler des mots. Mon avis est qu’il faut nous en 30 aller d’ici le plus tôt possible, rentrer chez nous avant qu’on ait remarqué notre absence, souper au galop et nous fourrer chacun dans notre lit. S’il
y en a un qui trouve mieux, qu’il ne se gêne pas pour le dire.»
Autant l’avis de Pornichet avait soulevé la réprobation, autant celui de Mascaret excita l’enthousiasme. Cet avis si simple et si ingénument 5 exprimé soulagea toutes les poitrines et rallia toutes les opinions.
«Bravo, Mascaret! C’est Mascaret qui a le mieux parlé, c’est l’avis de Mascaret qu’il faut suivre. Vive Mascaret!» 10
En présence de cette ovation inattendue, Legoff, qui, quelques instants auparavant, s’était vu acclamer par ce tas de vauriens, dut se livrer à d’amères réflexions sur la fragilité de la faveur populaire.
Il trembla pour son autorité, il crut un instant à 15 sa déchéance. Le moment était venu de porter un grand coup et de ressaisir ainsi le pouvoir près de lui échapper.
«Nous le savons, pardieu! bien, s’écria-t-il, qu’il faut nous en aller d’ici! Mascaret n’a oublié qu’une 20 chose, c’est de nous en indiquer les moyens.
— Comment! comment! répliqua Mascaret, qui déjà perdait pied.
— Si Mascaret a voulu se moquer de nous, reprit Legoff, je me permettrai de lui faire observer 25 que le moment n’est pas bien choisi. S’il a parlé sérieusemeut, je lui dirai, avec les égards qu’il mérite, que de tous les avis qui ont été donnés, c’est le sien qui est le plus bête.
— Nous attendons le tien, riposta Mascaret d’un 30 ton de défi.
— Le voici, dit Legoff en élevant la voix: fouil-
SANDEAU
Ions tous dans nos poches et tâchons d’y trouver des allumettes!»
On leur avait si souvent et si expressément défendu de toucher aux allumettes et d’en emporter 6 avec eux, que presque tous en tirèrent quelquesunes du fond de leurs goussets.
«Eh bien, s’écria Legoff avec l’autorité du commandement, ce n’est pas un radeau, c’est un bûcher que nous allons faire avec les planches de la bar- 10 que. Il faut allumer un grand feu dont la flamme monte si haut, qu’elle puisse être vue à dix lieues en mer. Les navires, en l’apercevant, se douteront bien que ce n’est pas un feu de cheminée ; ils comprendront que c’est un signal de détresse, et nous i 5 autres, rangés devant la braise comme des cailles à la broche, au lieu d’en être réduits à battre la semelle pour nous dégourdir, nous nous ç^ufferons tranquillement les os des jambes, en attendant qu’on vienne nous chercher.»
30 II faut renoncer à décrire l’effet produit par ces paroles éloquentes.
«Maintenant, ajouta Legoff, tout le monde sur le pont, tout l’équipage à la manœuvre!»
Et, à la lueur des étoiles, traînant après lui 2b toute la bande, il se dirigea vers l’embarcation qu’il avait si bien gouvernée et qui gisait sur le lit de bas-fonds/ où elle s’était rompu les côtes. Legoff en avait déjà exploré la carcasse avec l’espoir d’y trouver quelque chose qu’il pût se mettre sous 30 la dent. Il n’avait trouvé que quelques paquets d’étoupe, quelques lambeaux de toile goudronnée, une hachette et des cordes. Il n’est rien d’inutile,
rien n’est à dédaigner. De tous ces objets dont il s’était soucié d’abord autant qu’une poule de l’embouchure d’une clarinette, il n’en était pas un qui ne dût lui servir. Armé de la hachette, il attaqua résolûment les flancs entr’ouverts du bateau, et 6 pendant qu’il les dépeçait à coups redoublés, les autres en ramassaient les éclats qu’ils entassaient pêle-mêle sur l’emplacement que Legoff avait désigné.
Il n’y a point de situation si lamentable que ne puisse égayer le travail en commun. 10
Les planches fracassées qui volaient en morceaux, les débris qu’ils cherchaient à tâtons et qu’ils se disputaient dans l’ombre, les allées, les venues, l’émulation qui s’était emparée d’eux tous, l’activité de fourmi qu’ils déployaient sur cet îlot, 15 les chutes mêmes qu’ils faisaient, soit en glissant sur le goémon visqueux, soit en se heurtant les uns contre les autres, tout cela les tenait en haleine et avait fini par les ragaillardir.
Le bûcher montait à vue d’œil. 20
Quel moment que celui où Legoff frotta une allumette chimique sur le drap de son pantalon, et mit le feu à la toile goudronnée et aux étoupes qu’il avait amassées dans le foyer!
Chacun d’eux retenait son souffle, tous les cœurs 25 étaient dans l’attente.
Ce ne fut d’abord qu’un nuage de fumée si épaisse que la nuit en était obscurcie.
Plusieurs minutes s’écoulèrent dans une angoisse inexprimable. 30
Enfin ils entendirent les crépitations de l’embrasement.
SANDEAU
La fumée s’éclaira d’une lueur rougeâtre, des lignes étincelantes coururent çà et là sur les premières assises du bûcher, l’incendie gagna rapidement le faîte, et bientôt une immense gerbe de 5 flamme illumina le ciel et les flots.
Jamais bourrées de la Saint-Jean ne méritèrent mieux le nom de feu de joie que ces planches brûlées en signe de détresse. Pas un ne doutait que cette flamme si haute et si claire n’appelât 10 à leur aide les bâtiments qui tenaient la mer à dix lieues à la ronde, ils croyaient tous à leur prochaine délivrance, et ils la saluaient déjà par des acclamations bruyantes, pendant qu’au-dessus d’ eux les mouettes, réveillées en sursaut, volaient autour 15 de leur refuge en jetant des cris effarés.
Les heures s’écoulaient, les planches ne donnaient plus de flamme, et, rangés autour du brasier, ils soupiraient encore après le bâtiment qui devait les recueillir à son bord. L’espèce de fièvre qui 20 s’étàit emparée d’eux tous venait de s’éteindre, elle aussi, faute d’aliments, et ils étaient tombés peu à peu dans cet état de prostration qui succède à toutes les grandes crises. Ils en sortirent par un nouvel accès de désespoir. La perspective même de leur 25 retour au Pouliguen, en admettant qu’il leur fût donné d’y rentrer, les remplissait de trouble, et d’effroi. S’ils ne pensaient pas sans remords aux angoisses de leurs familles, ils ne pensaient pas non plus sans terreur à la réception qui les attendait.
Marc ne se montrait ni plus fier ni plus rassuré que les autres. Il se représentait sa mère désolée, courant éperdue sur la plage. Il savait qu’elle était la plus tendre des mères, et la conscience du mal qu’il avait fait lui déchirait le cœur; il savait aussi qu’elle était sévère au besoin, et Marc se sentait trop coupable pour pouvoir compter sur beaucoup d’indulgence. Ainsi, de quelque côté que chacun se tournât, ce n’était pour tous que motifs à lamentations. Ils revoyaient, comme dans un mirage, l’intérieur paisible où ils étaient nés, le foyer qu’égayaient les causeries du soir, la table où ils s’asseyaient aux heures des repas, le lit où ils dormaient si doucement sous leurs courtines de serge verte. Ils appréciaient pour la première fois les biens, les joies faciles qu’ils avaient perdus par leur faute; ils reconnaissaient quels heureux enfants ils avaient été jusque-là, combien leurs parents étaient bons pour eux et les aimaient, et les pauvres petits pleuraient à chaudes larmes. Ils n’étaient déjà que trop punis, et pourtant leur châtiment commençait à peine.
Ce fut encore Legoff qui les réconforta.
«Ah çà, s’écria-t-il, est-ce que vous n’aurez pas bientôt fini de me piauler ainsi aux oreilles? Vous êtes bien ici. Vous avez les pieds chauds et la tête fraîche. Vous allez voir plus de vingt bâtiments se disputer l’avantage de vous ramener au Pouliguen; vous n’aurez que l’embarras du choix. Quant à la réception qu’on nous prépare, je ne vous garantis pas qu’il y aura des mâts de cocagne sur le port et des étalages de pain d’épice tout le
SANDEAU
long du quai. Vous en serez quittes pour quelques calottes, tandis que moi, je payerai pour tous et serai battu comme plâtre. Quand je pense que c’est la barque à papa qui a l’honneur en ce mo- 5 ment de nous servir de calorifère, j’en ai froid dans le dos! A chaque heure suffit sa peine: nous verrons plus tard à nous débrouiller^ Mouchezvous, et plutôt que de geindre comme des sanscœur, tâchons de nous distraire et de nous divertir io un peu.
Mettons-nous à raconter des histoires. Il n’est pas un de nous qui n’en sache au moins deux ou trois.
Tout ce qui fut dit pendant le cours de cette i5 veillée pittoresque, je ne puis le redire; un volume n’y suffirait pas. Tous leurs récits se ressemblaient au fond: toujours un ingénieux matelot jeté par aventure dans des situations impossibles, et qui s’en tirait à sa gloire! Le bisaïeul de Jambonneau se ao baignait un jour dans le canal de Mozambique. Pris entre deux requins qui s’avançaient Sur lui la gueule ouverte, ce diable d’homme avait trouve moyen \ de les exciter l’un contre l’autre et de, les amener à se dévorer réciproquement: il n’en était 95 resté que les nageoires caudales, recueillies avec soin et conservées comme un trophée dans la famille des Jambonneau. Le grand-papa du petit Guillemin avait fait mieux encore: il venait de harponner une baleine, quand son embarcation, fouettée 8o par un coup de queue, chavira. Tombé à la mer, il put ressaisir la corde du harpon que la baleine emportait avec elle, et lorsque celle-ci, après avoir
plongé, reparut, il lui monta sans façon sur le dos et s’établit là comme sur le pont d’un navire. Il fit ainsi plus de douze cents lieues, buvant la pluie que lui versaient les nuages, et se taillant dans sa monture quelques tranches de filet lardacé qui apaisaient sa faim à l’heure du dîner. Quand la baleine plongeait, il lui rendait la bride et se faisait traîner à la remorque : il reprenait son poste dès qu’elle émergeait comme une plate-forme à la surface de l’Océan. Au bout d’une semaine d’exercices, il était parvenu à la dresser et à la gouverner, grâce au dard qu’elle avait dans le flanc, et, bref, un matin, après bien des péripéties, debout et fièrement campé sur l’échine du gigantesque cétacé qui lançait des gerbes d’eau par ses évents, il entra dans la rade de Brest, au grand ébahissement des indigènes qui assistaient pour la première fois à un semblable spectacle: c’était la contrepartie et la revanche de Jonas. Quoique entachée d’un peu d’invraisemblance, cette histoire, très gentiment débitée d’ailleurs, intéressa vivement l’assemblée.
Les enfants continuent à raconter des histoires quand la voix de Legoff, qui les avait divertis par un récit des plus miraculeux, fut couverte par celle d’un interrupteur auquel nul ne songeait, ni lui ni les autres. Il tressaillit, prêta l’oreille aux bruits du large, et poussa un cri de détresse, aussitôt répété par tous ses compagnons. Quelque chose d’énorme qu’on distinguait à peine, mais qu’on voyait
Prosateurs français. 113. Lief B. 3
SANDEAÜ.
pourtant se mouvoir dans la profondeur des ténèbres, s’avancait avec de sinistres clameurs qui remplissaient la nuit d'horreur et d’épouvante. Déjà les vagues tumultueuses s’ameutaient autour de l’îlot.
5 Les malheureux comprirent qu’ils étaient perdus. Ils n’avaient pas prévu ce dénouement fatal, et la marée montante les surprenait comme s’ils n’eussent pas dû s’y attendre. Effarés, affolés, ils couraient çà et là sur les récifs, comme des rats traqués et io cherchant une issue. Tous appelaient leurs pères et leurs mères, tous se tordaient les bras, s’arrachaient les cheveux. Dans cette scène de confusion et de désolation, Legoff était le seul qui eût encore sa tête. Après avoir fait le tour de la i 5 Roche aux Mouettes que les lueurs mourantes du brasier éclairaient à demi, après en avoir étudié attentivement la configuration, il s’était dit qu’à une certaine hauteur il devait exister dans cette masse battue, fouillée par les tempêtes, des saillies, des 2o plateaux qui leur permettraient d'échapper à la marée, des crevasses et des déchirures qui leur serviraient de retraite. Comment arriver jusquelà? Les premiers plans étaient inaccessibles et auraient usé les griffes d’un chat.
25 La nécessité est mère des prodiges. En moins de temps qu’il n’en eût fallu au plus habile ouvrier, Legoff confectionna une échelle volante avec les cordes et le fil de caret qu’il avait trouvés dans la coque brisée de la barque, puis, d’une - voix qui so résonna comme un clairon au milieu du fracas de l’Océan, il rassembla autour de lui la bande éperdue.
«Du calme! leur dit-il. Nous sommes dans la nasse: est-ce en braillant comme vous le faites que vous espérez en sortir? Aidons-nous, le ciel nous aidera.»
Et en quelques mots rapides, il donna ses in- » structions aussitôt suivies que reçues. Il s’agissait iüune partie de cheval fondu. Les plus forts s’arcboutèrent au rocher, et tous s’entassèrent les uns sur les autres, les plus petits sur les plus grands, de façon à former une pyramide vivante dont Ma- 10 cabiou et Pornichet étaient la base, et dont Marc était le sommet.
«Y êtes -vous?» demanda Legoff. Il prit son élan, et, d’un bond qui faillit précipiter le petit Marc, il arriva sur un des points que son instinct 15 avait devines. C’était une anfractuosité assez vaste pour les contenir tous. Une fois là, il accrocha l’échelle aux vives arêtes de l’escarpement, la laissa se dérouler jusqu’en bas, et les enfants, l’un après 1 autre, montèrent à l’escalade. Il n’était que temps: 20 la vague leur mordait les talons.
«Ah! disait le pauvre Mascaret en mettant le pied sur le premier échelon de corde, si on avait voulu me croire, nous serions tous couchés dans notre lit. »
Pendant qu’ils respiraient, Legoff inspectait les lieux et avisait aux moyens de poursuivre leur ascension. Quoique ses connaissances en géologie fussent très limitées, son instinct cependant ne l’avait pas trompé au sujet de la Roche aux Mou - so ettes. Vue du large, cette roche ne présentait qu’un cône immense, à la surface unie de la base
SANDEAU
au faîte; étudiée de près, elle offrait un curieux spécimen de ce que peut sur ces masses inertes le travail des vents et des flots. Voilà de rudes ouvriers! S’ils font peu de besogne à la fois, en re- 5 vanche leur action est incessante; ils ne se reposent jamais. D’une œuvre de destruction ils avaient fait une œuvre d’art. Usé, miné, troué et déchiqueté en tous sens, ce bloc volcanique renfermait dans ses flancs tous les genres^ d archi- 10 tecture à l’état d’ébauche. Tantôt on eût dit les ruines d’un château féodal, tantôt les rudiments d’une cathédrale gothique. Des grottes, des couloirs et des corridors sans issue, des escaliers ne conduisant à rien, des plateaux superposes, des 15 piliers informes soutenant des arceaux a moitié croulés, des corniches abruptes, des rampes aériennes, des flèches, des aiguilles, en un mot l’assemblage le plus incohérent que la nature, dans ses caprices, ait pu jeter entre le ciel et l’Océan!
20 Legoff avait découvert une espèce de galerie qui courait en spirale sur la partie extérieure du rocher. Il tâta le terrain et présuma que cette rampe, où Sauraient pas gravi des chèvres, aboutissait a un plateau situé au-dessus de leurs têtes. La mer 25 montait: il fallait déguerpir au plus vite.
«En route!» s’écria Legoff.
Et il leur montra le chemin. La caravane se mit en mouvement. Ils s’avançaient pas à pas, un à un, se tenant tous les uns les autres par le bas 30 de leurs vestes ou de leurs vareuses. Tous se taisaient, on n’entendait que la voix du chef de file qui s’élevait de temps en temps pour signaler les
dangers de la rampe. Ils allaient ainsi à la pâle clarté des étoiles; le gouffre sombre mugissait sous leurs pieds.
Après avoir contourné le rocher, ils débouchèrent, non pas sur un plateau, ainsi que l’avait supposé 6 Legoff, mais à l’entrée d’un défilé qui montait presque à pic entre deux pans de mur verticaux.
C’était une gorge que des quartiers de granit obstruaient de distance en distance. Ils s’engagèrent dans cette voie assez semblable au lit d’un torrent 10 desséché, sans savoir où elle menait, sans se demander s’ils pourraient en sortir: harcelés par le flux, ils n’avaient pas le temps de réfléchir. Ils ne marchaient plus, ils rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux. Autant de quartiers de roc, autant de 15 forteresses qu’il fallait emporter par escalade v Tantôt, entraînés par la rapidité de la pente, ils perdaient en quelques secondes le terrain qu’ils avaient gagné ; tantôt, à bout de forces, déchirés ou meurtris, ils se couchaient sur la pierre et refusaient de pousser 20 plus avant.
Legoff était partout à la fois: en tête pour éclairer la route, sur les flancs, à la queue, comme un chien de berger, pour houspiller les récalcitrants, pour presser les retardataires. 25
«Allons, sapristi, du courage! Tu mollis, Jambonneau! Tu flânes, Mascaret! Pensez tous à l’honneur que nous sommes en train d’acquérir. Il n’est plus question de nous faire ramasser comme une douzaine d’huîtres sur un lit de bas-fonds ni 30 de rentrer dans nos foyers comme des pleutres. Nous y rentrerons tête levée, à la façon des vie-
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torieux. — Va donc, Macabiou, va donc! Tu ne vas pas. — Le Pouliguen nous ouvrira ses bras et se vantera de nous avoir vus naître. Nos pères diront: «Voilà de petits marsouins qui sont déjà b des hommes!» Nos mères nous contempleront avec orgueil, et pendant plus de huit jours vous serez bourrés de crêpes et de galettes. — Du nerf, François Guillemin, du nerf! Crois-tu que ton grandpapa fût plus à l’aise sur le dos de sa baleine? — 10 Sans compter, mes gars, qu’on parlera de nous dans les papiers publics. C’est l'Angleterre qui va être vexée! — Nous touchons au bout de nos peines.»
Et LegofT donnait l’exemple du sangfroid, de l’intrépidité, du dévouement au salut commun. Tou- 15 jours le premier sur la brèche, il leur jetait du haut de chaque barricade l’échelle volante qu’il portait enlacée autour de son corps. Il avait pour les plus petits une sollicitude et des attentions maternelles: aux passages les plus ardus, il les enlevait dans 20 ses bras ou les chargeait sur ses épaules. De loin en loin, il les appelait tous par leurs noms, pour s’assurer qu’aucun d’eux ne manquait. Haletants, harassés, exténués, ahuris, les mains et les genoux en sang, ils atteignirent enfin à l’extrémité de la 25 gorge. Us n’avaient plus même la force de s’apitoyer sur leur sort. Ils roulèrent pêle-mêle sur les dernières marches, et la plupart d’entre eux s’endormirent. Ceux qui avaient d’abord résisté au sommeil venaient de s’assoupir, quand ils furent tous 80 réveillés en sursaut par l’approche de l’ennemi, qui ne se lassait pas de les poursuivre. La mer avait envahi leur retraite, elle fermait l’entrée du défilé
où le flot s’étranglait et se brisait avec furie. Le défilé n avait pas d issue, ils étaient pris dans une impasse, bloqués de tous les côtés par la roche et par la marée.
«A nous, LegofT, à nous!» 6
LegofT n’était plus là, il avait disparu, et avec lui leur unique espoir.
«LegofT! LegofT!»
Point de réponse!
Qu était-il devenu? En cherchant un passage, 10 s’était-il laissé choir dans une cavité?
«Où es-tu, LegofT, où es-tu?»
La mer montait, montait, et, collés contre la muraille, ils regardaient avec stupeur les bouillons d’écume que le flot jetait à leurs pieds. 15
«LegofT! LegofT!»
Encore quelques minutes, et ils étaient broyés, balayés comme des grains de sable.
«Attention!» cria tout à coup une voix qui semblait descendre du ciel. 20
C'était lui, c’était LegofT! Pendant que les autres dormaient, il veillait à leur délivrance. Il s’était suspendu comme une liane aux aspérités de la roche, il avait grimpé comme un lézard le long des parois, sauté comme un écureuil, bondi comme 25 un chamois de crête en crête; et, parvenu sur un plateau après des miracles d’adresse, de souplesse et d’agilité, il leur lançait l’échelle de corde qui allait les sauver encore une fois.
Tant d’efforts ne devaient aboutir, hélas! qu’à 30 un sursis d’une heure, de deux heures au plus.
Ils franchirent encore plusieurs marches, et, de roc
SANDEAÜ.
en roc, de degré en degré, ils arrivèrent sur une plate-forme au milieu de laquelle se dressait d’un seul jet un bloc gigantesque. C’est là qu’allait se dénouer la destinée de ces pauvres petits malheu- 5 reux; c’est là que les attendait la catastrophe. Ils avaient accompli leur tâche, l’ascension était terminée. Legoff lui-même ne pouvait plus rien. Élancé et poli comme un fût de colonne, Je bloc, dont les mouettes occupaient le sommet, n’offrait 10 aucune prise et défiait l’escalade. La mer et l’espace les enveloppaient de toutes parts; ils restèrent anéantis devant ces deux immensités. Le ciel avait au-dessus de leurs têtes la morne splendeur des nuits étoilées et sereines ; au-dessous d’eux, l’Océan i5 sans limites poussait à l’assaut de leur dernier refuge ses escadrons de vagues déchaînées. La marée continuait de monter, et la mort montait avec elle.
«Mes amis, dit enfin Legoff qui pleurait, on 20 vous avait confiés à ma garde. J’étais chargé de veiller sur vous, et c’est moi qui vous ai perdus. Embrassez-moi, dites que vous me pardonnez!»
A ces mots, tous les cœurs se fondirent dans un même attendrissement.
25 «Non, non, Legoff, nous n’avons rien à te pardonner! Ce n’est pas toi qui nous as perdus, tu as tout fait pour nous sauver. Embrasse-nous, Legoff, embrasse-nous!»
Et après que Legoff les eut embrassés jusqu’au go dernier, ils s’embrassèrent les uns les autres en pleurant et en sanglotant.
«Ah! petit Marc, tu étais heureux, disaient-ils;
pourquoi es-tu venu avec nous? Tu ne voulais pas, c’est nous qui t’avons entraîné.
— C’est moi qui suis cause de tout, disait Marc; c’est moi qui ai détaché le bateau!»
Et, tournés vers le Pouliguen, comme si leurs familles pouvaient les entendre:
«Adieu, mon père! adieu, maman! Nous allons mourir, vous ne reverrez plus vos enfants!»
Puis, ressaisis par l’horreur de la fin prochaine:
«Sauve-nous, Legoff, sauve-nous!»
Et ils se pressaient autour de lui comme des poussins autour de leur mère.
«Ce n’est pas à moi qu’il faut vous adresser,» dit Legoff.
Et d’une voix grave:
«Tout le monde à genoux!» s’écria-t-il.
Ils tombèrent à genoux, et Legoff, tête nue, debout au milieu d’eux, récita la prière qu’ils disaient chaque matin en se levant:
Notre Père, qui êtes aux deux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel; donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien; et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés: et ne nous laissez pas succomber à la tentation; mais délivrez-nous du mal.
«Ainsi soit-il!» dirent tous les enfants.
Le flot atteignait à la hauteur de la plateforme, et déjà l’écume salée leur éclaboussait le visage.
SANDEAU
VTÏÏ.
L’épouvante et la désolation n’étaient pas moindres au Pouliguen que sur le plateau de la Roche aux Mouettes; mais reprenons les choses de plus haut, à partir du moment où l’embarcation dirigée 5 par maître Legoff avait quitté la baie. Le Pouliguen de ™ura quelque temps encore silencieux et désert. M me Henry, en s’éveillant, n’avait été ni effrayée ni surprise de ne pas trouver son fils auprès d’elle. Elle sortit du bois, chercha Marc des yeux, et, ne 10 l’apercevant pas, elle supposa qu’il était à s’amuser avec les autres enfants le long du rivage. Cette supposition n’avait rien que de naturel: Marc en usait ainsi journellement. Elle acheva l’après-midi en compagnie des plus doux rêves, alors que i 5 1 Océan emportait le dernier rameau de sa vie.
Sur le soir, toute la population du bourg était rentrée, hormis les pêcheurs. Le Pouliguen avait repris peu à peu sa physionomie et son mouvement habituels; il n’y manquait que le bruit des enfants, jo Personne encore ne songeait à se préoccuper de leur absence; les meres elles-mêmes ne s’en faisaient nul souci, accoutumées qu’elles étaient aux mœurs de ces petits bohémiens. Ils allaient accourir à 1 heure de la soupe, comme une bande 25 de moineaux affamés; car on se plaisait à le reconnaître, ils rachetaient leur peu d’exactitude à se rendre à 1 ecole par une ponctualité scrupuleuse dans tous les exercices de la cuiller et de la fourchette. L heure vint, la soupe était trempée: point so d’enfants! Le cas parut étrange, ne s’étant, j amais
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présenté jusque-là; mais les femmes qui voient leurs maris partir tous les jours à la mer, leurs marmots s’ébattre au pied des dunes et trotter sur les grèves, ne se troublent pas pour si peu. Plus prompte à s’émouvoir, M me Henry avait déjà s battu les récifs en criant le nom de son fils. On essaya, pour la calmer, de lui faire entendre raison. Chacun s’en mêla, chacune y mit du sien. Marc était entre bonnes mains, il ne courait aucun danger. Le pays était sûr, les gars n'étaient point 10 sots, la côte et les brisants n'avaient pas de secrets pour eux. Ils étaient sans doute à la foire de Guérande, où une troupe de chiens savants attirait 1 élite de la société circonvoisine, peut-être au bourg de Batz. Tout se terminerait par quel- 15 ques gifles , c était le pis qui pût leur arriver.
^ Cependant la nuit s était faite, et les enfants n avaient pas reparu. Les esprits commençaient à fermenter. M me Henry ne tenait pas en place. Des paludiers, à sa prière, étaient partis dans toutes 20 les directions. Les uns devaient pousser jusqu’à Guérande, les autres jusqu’au bourg de Batz. D’autres avaient mission d’explorer les hameaux et les fermes du voisinage. Dans l’attente de leur retour, la population tout entière était rassemblée sur le 25 quai. On s’agitait, on pérorait, on se perdait en conjectures sans approcher de la vérité. Des imprécations contre les absents éclataient dans le groupe des mères. Chacune s’en prenait au fils de sa voisine: je laisse à penser si Legoff, gardien so du troupeau, était épargné!
^ Gcs commentaires allaient leur train, quand un
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cri strident, aigre, inarticulé, s’éleva tout à coup du côté de la plage: les femmes se regardèrent avec effroi, quelques-unes d’entre elles se signèrent dévotieusement.
5 «Bonne sainte Vierge! s’écria la mère Guillemin, c’est Bïbia qui rit, il y a un malheur!»
Disons ce qu’était ce Bïbia dont le rire avait le privilège de jeter la terreur dans les âmes.
On ne savait rien de son origine.
10 Depuis quand avait-il paru pour la première fois dans le pays? D’où venait-il? Où était-il né? Comment s’était-il acclimaté dans ces parages? A quelle particularité devait-il ce nom de Bïbia qu’il avait rendu populaire?
15 Autant de questions qui seraient demeurées sans réponse.
Un fait certain, bien avéré, c’est que Bibia n’avait jamais été réclamé, et il suffisait de le voir pour s’expliquer l’indifférence de sa famille, si 20 toutefois il en avait une. Sourd et muet, cpntrefait, presque idiot, Bibia offrait dans sa personne un assortiment complet des disgrâces de la nature. Tel il était à la date de ce récit, tel on l’avait connu de tout temps. Les haillons qui le couvraient 25 à peine, la besace qu’il portait en sautoir, ses lèvres épaisses, son air hébété, ses jambes torses, ses longs bras suivis de longues mains poilues qui pendaient jusqu’à ses orteils, sa barbe et ses cheveux sordides, tout chez ce pauvre être contribuait à 30 faire de lui un objet de dégoût ou de pitié.
Quoique d’humeur nomade, il n’étendait guère ses excursions au delà des limites de la commune. Il avait établi son quartier général au Pouliguen, où on le tolérait moins par charité que par habitude, et, comme aucune plainte ne s’était jamais élevée contre lui, il avait toujours échappé à la loi qui punit le vagabondage. Grâce aux immunités dont il jouissait, Bibia avait simplifié et résolu victorieusement les problèmes les plus compliqués de l’éconopiie domestique. Les rochers de la côte abritaient son sommeil pendant les nuits d’été; en hiver, il couchait dans les granges ou dans les étables. Il vivait en toutes saisons de croûtes de pain qu’il récoltait de porte en porte, de crabes, de tourteaux et de bigorneaux qu’il ramassait à marée basse. Industrieux au besoin, il prenait à la main des langoustes dont il tirait un modique profit. Il s’employait aux travaux du port, au halage des embarcations; quelquefois même il accompagnait les pêcheurs et les aidait à la manœuvre des voiles et des filets. Il tournait la manivelle des chevaux de bois dans les foires, où on lui savait gré de se montrer pour rien. Dès qu’il était parvenu à réaliser un capital de deux ou trois livres, cédant à ses instincts de chevalier errant, Bibia disparaissait pour quelques semaines, et il semblait que quelque chose manquât alors au Pouliguen, tant l’on était habitué à le voir.
Il faut le dire, hélas! ce pauvre diable était à la fois l’horreur, l’épouvantail et l’amusement du bourg. Les chiens grognaient à son approche. Les tout petits enfants, du plus loin qu’ils l’apercevaient,
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se blottissaient dans le giron de leurs mères. Lorsqu’ils criaient, on les menaçait de Bibia, et aussitôt ils s’apaisaient. Ceux d’un âge plus avancé le poursuivaient en le huant et lui lançant des pierres.
5 II n’était pas de tours que ne lui jouât quotidiennement cette engeance. Quant aux témoignages de sympathie qu’il recueillait sur son passage, le compte en eût été facile. Jeunes ou vieux, petits ou grands ne lui ménageaient ni les railleries ni les rebuffades: 10 trop souvent le morceau de pain qui tombait dans son bissac était assaisonné d’un mauvais compliment. Après cela, doit-on s’étonner que Bibia fût devenu méchant? Mais la haine qui s’était amassée silencieusement dans son cœur ne se traduisait par 15 aucun acte d’agression contre les personnes ou les propriétés: elle éclatait en joie sinistre à chaque malheur, à chaque désastre dont il se trouvait le témoin.^ Il n’eût pas dérobé une pomme dans un enclos ni fait seulement une égratignure à un des go petits drôles ameutés contre lui; mais qu’une barque vînt à sombrer, qu’un incendie consumât une ferme, \ qu’un nuage de grêle crevât sur la contrée et anéantît l’espoir de la moisson, alors que tous les habitants étaient dans le deuil et la désolation, 25 Bibia riait à se tenir les flancs. C’est de cette manière qu’il se vengeait des torts de la nature et de la cruauté des hommes: ceux-ci riaient de ses infirmités, lui riait de leurs infortunes.
Le séjour de M me Henry au Pouliguen devait so apporter quelques modifications dans la destinée de ce malheureux. x
M me Henry n’avait pu voir, sans en être touchée,
une misère si profonde: un regard attendri descendit enfin sur tant d’abaissement.
Quand elle rencontrait Bibia cheminant le long de la côte, au lieu de le considérer avec curiosité ou de détourner la tête avec dégoût, elle attachait 5 sur lui un œil compatissant, et la menue monnaie qu’elle glissait dans sa besace était toujours accompagnée du divin sourire de la charité. Le plus souvent c’était le petit Marc qu’elle chargeait de son offrande: elle estimait que l’aumône, en passant 10 par la main des enfants, devient plus agréable à Dieu, plus douce au cœur des misérables. Marc avait triomphé peu à peu de ses répugnances, et s’acquittait avec empressement du soin que lui confiait sa mère: c’est ainsi qu’il s’accoutumait 15 de bonne heure à la pratique du plus saint des devoirs, qu’il apprenait à respecter l’homme jusque dans sa difformité, à reconnaître le Créateur, à l’aimer et à le servir jusque dans ses créatures les plus repoussantes. 20
Un jour, en hissant des marchandises sur le port, Bibia avait eu un doigt de la main engagé dans une poulie. Si dur qu’il fût au mal, il s’enfuyait en hurlant de douleur, quand le hasard voulut qu’il se trouvât sur le passage de M me Henry; 25 il s’arrêta machinalement et lui montra son doigt blessé. M me Henry, sans hésiter, l’invita par signe à la suivre et l’emmena chez elle. Elle avait installé sur un des rayons de son étagère une petite pharmacie de campagne: comme la plupart des 30 mères, elle s’entendait au pansement des plaies, des bjéssures et des meurtrissures. Elle bassina le doigt
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malade, rajusta l’ongle, rapprocha les chairs, les enveloppa dans des compresses, et recouvrit le tout d’un doigtier de peau qu’elle avait taillé séance tenante, et qu’elle assujettit au moyen de deux 5 ganses nouées autour du poignet, tout cela simplement, avec la grâce naturelle qu’elle mettait à toute chose.
Cette scène, qui s’était passée en présence du petit Marc, avait été pour lui le plus sûr, le plus 10 fécond des enseignements.
A force de voir le pauvre besacier honni par les uns, houspillé par les autres, lancé comme une bête fauve par tous les polissons du hameau, Marc en était venu à se prendre pour lui d’un sentiment 15 de commisération qui touchait presque à la tendresse dans ses manifestations enfantines. Il ne l’abordait plus qu’avec les gentillesses de son âge, comme s’il eût compris qu’il ne suffit pas de donner et que l’obole veut être offerte avec la gracieuseté 20 du présent . Il avait une façon de lui passer sa main sur la face en disant: «Pauvre Bibia ! pauvre petit Bibia!» qui le clouait à sa place et le plongeait dans une rêverie sans fond. Plus d’une fois, par son exemple ou par ses prières, il avait arrêté la 25 meute qui le harcelait. Enfin il se plaisait à le voir pêcher sur la grève sans autres engins que ses longs doigts crochus, et rien de plus charmant que ce joli enfant à côté de cet être immonde, bourdonnant autour de lui comme une abeille, 30 battant des mains, poussant des cris de joie à chaque prise qu’il jetait à ses pieds.
Quant à Bibia, ces témoignages de bonté qu’il
recevait de la mère et du fils semblaient n’éveiller en lui qu’une sorte d’étonnement stupide. Qu’il y fût sensible, ou seulement qu’il s’en rendît compte, personne n’eût osé l’affirmer. Cependant, à la longue, on avait remarqué qu’il ne passait jamais a devant le seuil de M me Henry sans porter à ses lèvres un des doigts de sa main, et, lorsqu’elle était allée avec Marc à la Roche-Bernard, tant qu’avait duré leur absence, on l’avait vu flairant et quêtant çà et là. io
Voilà ce que c’était que Bibia. Il n’y avait que la vue des malheurs du prochain qui pût le tirer de sa torpeur et fouetter son âme engourdie. Il haïssait le genre humain, dont il était le rebut et l’opprobre. Il haïssait surtout les enfants, dont il i & était le jouet et le martyr. On l’a dit, cet âge est sans pitié. Jamais nos vauriens ne s’étaient acharnés après lui comme dans la matinée du jour funeste où l’absence de leurs familles les avait laissés maîtres du hameau. Marc n’était pas avec eux, 20 ils avaient pu s’en donner à cœur joie; ç’avait été une chasse à courre. Pour échapper à leurs persécutions, Bibia était allé, de guerre lasse, se réfugier dans l’enfoncement d’un rocher, et c’est de là qu’il avait contemplé tout à son aise le plus 25 doux spectacle qui pût s’offrir à ses yeux : la barque sortant du port, et, bientôt après, tous ses petits bourreaux happés par l’Océan.
Comprend-on maintenant quel dut être l’effroi du /Pouliguen, lorsqu’au milieu de l’émotion qui 30 grandissait à chaque instant, le rire de Bibia, ce rire qui était toujours la révélation de quelque
Prosateurs français. 113. Lief. B &
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catastrophe, retentit comme un cri d’oiseau funèbre dans le silence de la nuit?
Le ciel et la mer étaient calmes: aucun sinistre en vue, nulle apparence de désastre.
5 Et pourtant Bibia avait ri!
La même pensée traversa toutes les âmes a la fois: les enfants étaient perdus ou en péril!
Sur ces entrefaites, les messagers rentrèrent. La bande n’avait été signalée nulle part, ni au 10 bourg de Batz, ni dans les hameaux, ni dans les métairies.
Il restait à explorer les brisants et les grèves. On s’y portait en foule, quand, à la lueur des torches qui éclairaient la marche, on aperçut Bibia 15 debout sur un quartier de roc, le bras étendu vers le large, indiquant ainsi que c’était le chemin qu us avaient pris, et que c’était par là qu’il fallait les chercher.
Il n’y eut qu’un cri. On se rua vers te quai. *0 On compta tes petites embarcations qui étaient restées dans 1 e port. Le compte fait, il en manquait une.
Les enfants étaient à la mer!
Ce qui se passa dans l’effarement de la première 05 heure, aucune parole ne 1 e rendra jamais. Ce fut un tumulte sans nom, une mêlée indescriptible de fureurs et de désespoirs, une explosion de blasphèmes, un ouragan de malédictions. Toutes tes mères, comme des louves à qui l’on vient d enlever
leur portée, s’étaient jetées sur les récifs avec des hurlements sauvages. Elles couraient sans but, échevelées, se meurtrissant le sein.
Il y eut à la marée montante un redoublement de furie! Refoulées vers la plage, elles reculaient 6 pas à pas, mêlant leurs vociférations à celles de l’eau mugissante, injuriant le flot qui, non content d’avoir fait déjà tant de veuves, se mettait par surcroît à voler les enfants.
L’alarme était donnée dans la commune. Des 10 feux allumés de distance en distance éclairaient la côte et teignaient la mer de reflets sanglants. Le tocsin sonnait au bourg de Batz. Les campagnes arrachées à leur premier sommeil se remplissaient de sourdes rumeurs. Le Croisic avait mis toutes 15 ses chaloupes dehors: les uns se dirigeaient vers le large, les autres serraient le rivage. Au Pour liguen , la terreur était poussée jusqu’à ses dernières limites. Le flux avait jeté sur la plage une épave qu’on se passait de main en main: c’était une des 20 rames de l’embarcation qui manquait dans le port, la marque en faisait foi et ne permettait aucun doute. Cependant les populations accouraient de tous les points environnants. Bientôt le bourg ne fut plus assez grand pour contenir la multitude qui 25 l’envahissait. Jamais ville assiégée n’offrit le tableau d’une semblable confusion. Le glas du tocsin, le vaqârme de la marée se joignaient aux gémissements de la foule, et le rire de Bibia éclatait en notes aiguës dans cet effroyable concert. so
Et M me Henry? Ah! pauvre créature! elle aussi, dans son affliction, elle s’adressait à la nature
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entière; mais à l’Océan lui-même, comme si elle eût craint de l’irriter, elle parlait avec douceur.
«Ô flots, rendez-le-moi! Sois-lui clémente, ô nuit terrible! Anges gardiens, veillez sur lui! Dieu 5 bon, ne l’abandonnez pas!»
Tout le monde pleurait: elle faisait pitié aux autres mères.
A moitié folle de douleur, elle allait devant elle au hasard, comme une ombre errante. Elle se 10 trouva tout à coup en présence de Bibia, qui rôdait à l’écart et se repaissait de la désolation commune. Elle ne savait plus ni ce qu’elle disait ni ce qu’elle faisait: dans son égarement, elle se prit à lui parler comme s’il pouvait l’entendre et la comprendre.
15 «Tu ne sais pas, Bibia, tu ne sais pas? ... Le petit Marc ... ce joli petit garçon que tu rencontrais si souvent sur la côte . . . qui courait si gentiment au-devant de toi, du plus loin qu’il t’apercevait , . . ton petit compagnon de pêche? ... Il est à la mer! 20 II est parti avec les autres ! Il est avec eux dans la barque! Cours après lui, Bibia! cherche-le! trouve-le! rapporte -le -moi! Tiens, prends mon châle, tu l’envelopperas dedans. Va, mon Bibia, va! Je t’aimerai bien, je te soignerai bien.»
25 Elle tendait vers lui ses mains suppliantes.
Bibia regarda la mer et se mit à rire.
«Mais tu ne comprends donc pas? s’écria-t-elle devenue furieuse, et le secouant par ses haillons. Je te dis qu’il est dans la barque! qu’il est parti so avec les autres! qu’il est avec eux à la mer! Il ne t’a jamais fait de mal, lui! Il était le seul qui fût bon pour toi. Pourquoi donc ris-tu, misérable?
Est-ce que j’ai ri, moi, lorsque tu m’as apporté ton doigt écrasé? Est-ce qu’il riait, lui, quand les autres te poursuivaient à coups de pierres? Pauvre petit! sa plus grande joie était de glisser dans ta besace la moitié de son goûter.» 6
Et, brisée par ces violences, l’infortunée éclata en sanglots, sa colère s’éteignit dans un flot de larmes.
Bibia ne riait plus.
Il était immobile, et ses yeux erraient de 10 M me Henry à la mer, de la mer à M me Henry, pendant qu’il enroulait machinalement autour de son bras le châle qui était resté entre ses mains.
Les heures se succédaient au milieu de ces épouvantes. Il n’y avait plus personne dans le 15 bourg. Toutes les portes étaient béantes, tous les seuils déserts, tous les foyers abandonnés. La foule s’était répandue sur la côte et sur le rivage. Les fanaux des chaloupes allaient, venaient, se croisaient en tous sens. Les mères, épuisées de cris, se la- 20 mentaient à voix étouffée, tandis que les habitants, rassemblés par groupes autour de chaque feu, discouraient sur l’événement et contestaient entre eux. Il n’y a pas d'église au Pouliguen. Le curé du bourg de BaWè tait accouru malgré son grand âge; sa présence 25 avait apporté un peu d’ordre et d’apaisement dans le tumulte et la confusion qui régnaient au moment de son arrivée. C’est à sa prière que M me Henry s’était laissé ramener chez elle; mais, à la vue du
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lit de son enfant, saisie d’horreur, elle avait fermé violemment les rideaux, elle s’était enfuie, elle était retournée sur la plage. Ce qu’il y avait de bien touchant, c’était la compassion que lui témoignait 5 la population tout entière.
Les hommes ne se contentaient pas de la plaindre: soit conviction, soit pure bonté d’âme, ils cherchaient à lui démontrer que la situation, si horrible qu’elle fût, n’était pas pourtant désespérée. On ne 10 devait pas attacher à l’épave que le flot avait jetée sur la grève une importance qu’elle était loin d’avoir. Ce n’était, après tout, qu’une rame tombée à l’eau; l’embarcation livrée à elle-même courait moins de hasards que dirigée par des mains inhabiles. Il i 5 était difficile d’admettre qu’elle eût passé inaperçue à travers l’espèce de croisière que formaient au large tous les bateaux pêcheurs du Pouliguen. Les fils avaient été recueillis par les pères: la marée qui achevait de monter les ramènerait tous en- 20 semble.
Ce dernier espoir, le seul auquel on pût encore se prendre, ne tarda pas à s’évanouir.
Les bateaux pêcheurs rentrèrent un à un, en se suivant de près. Chaque arrivée provoquait une 25 nouvelle scène de désolation. Les pères s’emportaient et juraient. Le bon curé s’efforçait de les adoucir, et les femmes, noyées de larmes, intercédaient pour les petits coupables qu’elles chargeaient de malédictions quelques heures auparavant. 3o Ce fut le père Legoff qui rentra le dernier. C’était la forte tête du pays, rompu de longue date aux traîtrises de l’Océan. Prêts à repartir, tous les
patrons de barque l’attendaient pour recevoir ses instructions. On n’espérait plus qu’en lui.
«Arrive donc, Legoff, arrive donc! Il s’est passé ici de belles choses pendant notre absence. Nous n’avons plus d’enfants! Ils ont tous décampé! Arrive, 5 il n’y a que toi qui puisses nous les rendre!»
A peine fut-il au courant, qu’il faillit éclater comme un obus.
— Ce sera tout profit pour nous. Allons* femme, au logis! Je suis trempé, j’ai faim. J’entends 10
souper et me coucher après. —
— Va, mon homme, dit la mère Legoff en pleurant. Tu trouveras le souper sur la table,
personne n’y a touché. Puisque tu es si affamé, tu peux bien manger ma part et celle du petit. 15 Moi, je n’ai pas faim, et le petit est peut-être mort.
Sauvez les enfants! criaient toutes les femmes.
Cherche-les, dit la mère Legoff, tu les trouveras. Toi qui portes, le dimanche, à ta veste huit médailles d’argent que tu as gagnées au risque de 20 ta vie en arrachant à la mort tant de gens que tu ne connaissais pas, laisseras-tu périr ton enfant et tous les enfants de notre village?
— Monsieur Legoff, ayez pitié de nous! ayez pitié de i^oi! dit M me Henry en lui prenant les 25 mains.
— Voyons! s’écria Legoff, après s’être essuyé le coin de l’œil avec la manche de sa vareuse, ne parlons pas tous à la fois. A quel moment de la journée ces enfants sont-ils sortis du port? Dans 30 l’après-midi . . . bon! La mer baissait. Le jusant les a entraînés. Une fois hors de la baie, ils ont
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été pris par le courant et sont allés à la dérive sur les brisants de la Roche aux Mouettes . Voilà le commencement! Quelqu’un de vous pêchait-il par là? Vous tous ici présents, quelqu’un de vous 5 a-t-il remarqué quelque chose? Aucun de vous n’a-t-il rien signalé? ^
— Ma foi! répondit le père Pornichet, une heure environ après le coucher du soleil, j’ai bien vu comme un feu dans la direction de la roche. 10 — Et tu n’as pas mis le cap dessus? Qu’as-tu
donc pensé que ce pouvait être?
— J’ai pensé que c’était peut-être un feu, repartit Pornichet avec une modeste assurance.
— Et ça t’a suffi, mon bonhomme? Tu n’en 15 as pas cherché plus long, tu t’es tenu pour satisfait. Eh bien, c’étaient eux qui brûlaient leur barque. Comprenez bien, vous autres! L’embarcation s’est démolie en échouant sur les récifs. Elle ne pouvait plus servir: ils l’ont brûlée pour appeler à 8 o leur aide. Voilà la suite! Ah çà, dans quelle barque sont-ils donc partis? demanda-t-il en attachant sur sa femme un œil inquisiteur: il ne manquerait plus que ce fût la mienne.»
La mère Legoff baissa timidement les yeux.
85 Ah! Une barque toute neuve! Cinq cents francs de flambés comme un paquet d’allumettes! Voilà une bonne journée!
— Après, Legoff, après? que sont-ils devenus, les enfants? demanda-t-on,
80 — Ah! pardieu, ça n’est point malaisé à deviner.
Le flot est revenu, et les a emportés. Voilà la fin! . . . A moins pourtant que mon gredin de fils
qui est capable de tout, n’ait trouvé le moyen d’escalader la Roche aux Mouettes, en tirant les autres après lui.J[
— Il l’a escaladée, mon homme, il l’a escaladée! s’écria la mère Legoff avec l’intrépidité de la foi.
— S’il a pu échapper à la marée en gravissant ce pic énorme . . .
— Il l’a gravi, mon homme, il l’a gravit II a fait la nique à la mer! Je réponds de lui: c’ést ton gars!
— Si ce mauvais singe, en s’aidant des pieds et des mains, a pu grimper jusqu’au dernier plateau . . .
— Il est dessus, mon homme, je le vois!
s’écria la brave créature illuminée par l’amour maternel.
— Mais les autres, les autres? demanda M mo Henry d’une voix éperdue.
— Soyez donc tranquille, ma bonne amie! Vous ne le connaissez pas. Puisqu’il est sur le plateau, tous les autres y sont avec lui. Je les vois tous . . . Ils tendent vers nous leurs petits bras ... Ils appellent à liur secours ... On y va, mes chéris, on y va!
— Allons-y! s’écria Legoff aux acclamations de la foule. Macabiou, Jambonneau, Mascaret, tous les pères, vous m’accompagnez tous, je vous prends avec moi. Il y aura de la besogne, ce ne sera pas trop de nous tous pour en venir à bout. S’ils sont encore sur le plateau, si le flot s’est arrêté là, s’il ne les a point balayés, nous les retrouverons dans un joli état. Femmes, des provisions! du
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sucre! de l’eau-de-vie! du vin! des couvertures! Faites vite; hâtez- vous! Il n’y a pas un moment à perdre. Vous, monsieur le curé, priez Dieu pour eux et pour nous.»
s Le bateau, chargé de provisions et d’agrès, était prêt à reprendre la mer. Legoff montait à bord, quand il se sentit retenu par le pan de sa vareuse.
«Monsieur Legoff, dit M me Henry en remettant au pêcheur des sels, des cordiaux, une mante 10 qu’elle était allée prendre chez elle en toute hâte, je vous le recommande bien! Ayez grand soin de lui, mon bon monsieur Legoff! Il est le plus petit, il n’est pas habitué. Il aura eu plus de mal que les autres. Il est encore bien délicat!
15 — Comptez sur moi, sur nous tous, répondit Legoff.
Nous veillerons sur votre fils comme sur les nôtres.»
Il était à bord et commandait à manœuvre. Le vent, qui soufflait la terre, faisait craquer la toile. Le bateau piaffa dans la vague et partit.
xn.
20 Bien qu’il dût s’écouler de longues heures avant le retour, tous les habitants passèrent le reste de la nuit sur le rivage. L’espoir, la crainte, la terreur, s’étaient concentrés sur la Roche aux Mouettes.
Selon ce que chacun disait, les cœurs s’ouvraient 25 ou se fermaient à l’espérance. La mère Legoff était la seule qui demeurât inébranlable dans sa foi; elle eût appris sans étonnement que son gars avait arrêté le flot en lui disant: Tu ne monteras pas plus haut!
M me Henry errait de groupe en groupe, prêtant une oreille avide à tous les propos. Elle voyait son petit Marc gravissant dans l’ombre le rocher terrible. En admettant qu’il eût trouvé en lui assez de force pour se hisser jusqu’au dernier plateau, 5 en admettant que le flux n’eût pas franchi cette limite, elle voyait le pauvre petit être transi de froid, exténué de fatigue et de faim, inanimé, tout saignant, tout meurtri. Aux approches de l’aube, elle alla s’asseoir sur un des rochers de la côte: elle y io resta longtemps, dans une attitude brisée, ses yeux fixés sur l’horizon. Quand elle se leva, le jour avait paru. En redescendant vers la grève, elle rencontra Bibia, qui commençait déjà sa tournée.
A la vue de M me Henry, l’idiot passa l’oreille basse, 15 ainsi qu’un chien qui se souvient d’avoir été battu. «Pauvre Bibia! pauvre petit Bibia!» dit -elle en donnant à sa voix les inflexions de la voix enfantine. Et elle reprit son chemin en pleurant.
La matinée se traîna dans la fiévreuse anxiété 20 de l’attente, ün brouillard épais qui s’élevait de terre avait,! dès l’aube, obscurci le ciel, et s’était étendu sur l’Océan. La nature semblait s’associer aux douleurs de ce pauvre hameau. Tous les objets du paysage étaient enveloppés dans une atmo- 25 sphère cotonneuse, qu’une lueur grise et blafarde éclairait uniformément. Un silence absolu régnait sur la plage, quoique la population tout entière y fût rassemblée. Le bateau ne pouvait plus tarder : d’un instant à l’autre, il allait sortir de la brume. 30 Tout à coup, sur le midi, une rafale de vent dégagea la mer et le ciel, le soleil brilla, les vagues
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étincelèrent, et on aperçut au loin une voile qui s’avançait du large.
Une embarcation cinglait visiblement vers le rivage: c’était le bateau de LegofT! Lorsque enfin 5 il fut assez près de terre pour qu’on pût distinguer sa coque et son gréement, lorsqu’on aperçut à l’avant un amas confus de petits êtres qui agitaient dans l’air leurs casquettes ou leurs mouchoirs, toutes les poitrines éclatèrent à la fois, une clameur 10 enivrée monta vers le ciel.
«Est-ce vous? est-ce vous? — C’est nous! c’est nous!» répondit un ensemble de voix argentines.
Quelques instants après, le bateau s’échouait sur la plage, et tous les enfants descendaient pêlei 5 mêle, se culbutant les uns les autres. En quel état, juste ciel! les vêtements déchirés, la figure meurtrie , les mains ensanglantées , les cheveux souillés de guano. Chaque mère reconnaissait son gars, le saisissait au saut de la barque, et, l’é- 20 treignant comme une proie, l’arrosait de larmes et de baisers.
« Marc ! Marc!* criait M me Henry qui cherchait le petit des yeux, et qui déjà ne se possédait plus.
Aucune voix ne répondait.
25 II ne restait plus que Marc à descendre : Marc ne descendait pas.
«Mon enfant! mon enfant! Il était avec vous!
Parlez, mais parlez donc! Qu’avez-vous fait de Marc?»
Ils détournaient la tête et se taisaient.
30 D’un seul bond, elle se précipita dans le bateau, le fouilla d’un regard depuis l’avant jusqu’à l’arrière, et se redressant en face de Legoff:
«Mon fils? où est mon fils? Vous aviez promis de me le ramener!»
Deux larmes silencieuses roulèrent sur les joues du pêcheur.
Elle poussa un cri et tomba sans vie sur un & monceau de voiles.
C’était déjà fini de la joie du retour. Le malheur de M me Henry replongeait le hameau dans la consternation. Toutes les mères se sentaient gênées et mal à l’aise ; elles n’osaient plus embrasser leurs 10 enfants. La foule, avant de se disperser, demeura quelque temps encore sur le rivage. La perte du petit Marc faisait le sujet de tous leurs entretiens. Pressé de questions, le jeune Legoff raconta ce qui s’était passé jusqu’au moment où la dernière poussée 15 du flot les avait tous roulés sur le plateau. Il avait vu Marc entraîné par la vague, il s’était élancé pour le retenir. A partir de là, il ne se souvenait plus de rien.
Le père compléta le récit du fils. Il les avait 20 trouvés, à la pointe du jour, étendus sur le roCj immobiles et froids, ne donnant aucun signe de vie. A première vue, il les avait tenus pour morts: en les comptant un à un, il pensait compter des cadavres. Ils y étaient tous , excepté Marc. On 25 les avait enveloppés dans des couvertures ; à grand renfort de frictions, de cordiaux, on était parvenu à les ranimer tous. Une heure après, ils étaient sur pied, et mangeaient comme des ogres, tout en pleurant leur petit compagnon. Pendant qu’ils ache- 30 vaient de se remettre, le père Legoff, assisté de ses hommes d’équipage, avait exploré la Roche aux
SANDEAU
Mouettes jusque dans ses coins et recoins: toutes les recherches avaient été vaines. Au dire des enfants, Marc, épuisé de forces, n’eût pas survécu à la nuit qu’ils venaient de passer: si la dernière 5 vague ne l’eût pas emporté , on l’aurait infailliblement ramassé mort sur la plateforme.
«Pauvre chère dame! ajouta le pêcheur avec émotion; Dieu m’est témoin que j’aurais donné de bon cœur deux doigts de ma main pour pouvoir
10 lui ramener son mioche. —
Tous les ménages rentrèrent chacun chez eux, et le bon curé, dont la tâche n’était pas terminée, se rendit auprès de M me Henry, qu’on avait rapportée évanouie dans sa chambre.
i 5 Le curé resta dans la demeure cherchant en vain à la consoler. En rassemblant ses papiers épars, elle mit la main sur un pli venu par la poste, et qui lui annonçait l’arrivée immédiate de son mari.
20 Tout à coup on entendit le roulement d’une voiture sur le quai.
C’était la voiture de Guérande.
La voiture s’était arrêtée.
Un bruit de pas montait dans l’escalier.
25 Le curé s’était levé et regardait la porte.
M. Henry parut sur le seuil.
Il ne savait rien: il arrivait joyeux.
«Va-t’en! va-t’en!» s’écria M me Henry sans oser relever la tête.
so Elle ne put en dire davantage : sa voix se brisa dans un sanglot.
«Du courage, monsieur! dit le curé. Dieu vous
éprouve encore une fois. Du courage . . . pour vous . . . pour elle!»
M. Henry se tenait sur le pas de la porte, l’œil hagard, les traits bouleversés.
«Marc! s’écria-t-il d’une voix déchirante. &
— Marc! répéta-t-il en se précipitant vers le lit de son fils.
— Marc!» cria-t-il une dernière fois en écartant les rideaux par un geste désespéré.
Il y avait sur la couverture quelque 10 chose d’enveloppé dans un châle.
Au troisième appel, plus retentissant encore que les deux autres, le châle se mit à remuer, et ce qu’il y avait d’enveloppé dans ses plis sauta au cou de M. Henry en disant: w
«Bonjour, petit père!»
La nouvelle s’était répandue dans le bourg.
Marc, depuis le moment où il s’était senti entraîné par la vague, ne se souvenait absolument de rien. On criait au miracle. Tous les habitants assié- 20 geaient la porte de M me Henry et demandaient à voir le petit Marc, trop faible encore pour pouvoir descendre; M me Henry fut obligée de se montrer à la fenêtre et de le présenter à la population émerveillée. Assis sur le seuil de la porte, et complè- 20 tement étranger à ce qui se passait autour de lui, Bibia collationnait tranquillement d’une croûte de pain et d’un oignon cru.
Cependant, les premiers transports apaisés, la
SANDEAÜ.
mère avait reconnu le châle dans lequel son fils était enveloppé: c’était le tartan qu’elle avait laissé aux mains de Bibia. Quelle apparence que Bibia eût joué un rôle dans cette aventure? Seule, M me § Henry, sans pouvoir l’expliquer, entrevoyait déjà la vérité. Avant de se faire dans son esprit, la lumière se faisait dans son cœur; l’esprit cherche, le cœur devine. ^
Une chaloupe qui avait disparu du port pendant 10 la nuit venait d’être retrouvée au fond d’une anse, près du bourg de Bat#, sans un homme d’équipage à bord.
Voici ce qu’on apprit dans la soirée:
Il y avait sur la côte, au-dessus de la baie où 15 la chaloupe était encore échouée, une masure qu’habitait un pauvre ménage. L’homme était malade; la femme avait passé toute la nuit à son chevet. Une heure avant que le jour parût, la porte s’était ouverte comme poussée par un coup 20 de vent, et Bibia était entré avec un enfant dans ses bras. L’enfant était roulé dans un châle, sans connaissance, à moitié mort de froid. Bibia semblait transfiguré: ses yeux brillaient comme deux tisons. A peine entré, il avait jeté deux fagots 25 dans la cheminée, présenté l’enfant à la flamme, et, tout en le berçant sur ses genoux, il lui versait goutte à goutte entre les lèvres le vin d’une fiole entourée d’osier, qu’il avait tirée de sa besace: tout cela avec l'intelligence et la tendresse dune 3 o mère. Vingt minutes après, il s’en allait comme il était venu, emportant avec lui l’enfant, qui dormait contre sa poitrine.
Quoi! dira-t-on, ce méchant, cet idiot? Eh bien, oui! il avait suffi de la bonté d’une femme, des caresses et de la grâce d’un enfant, pour .jeter dans cet homme un germe .d’affection, de reconnaissance et de dévouement. Ce germe avait éclaté tout à coup en présence du désespoir de la mère. Bibia avait compris enfin que Marc était parti avec les autres, que sa vie était en danger. Instinctivement il avait couru vers le port; il s’était précipité dans une chaloupe, il avait gouverné sur la Roche, il était arrivé juste à point pour saisir l’enfant que la vague emportait. Dieu l’avait conduit, Dieu l’avait ramené. La lueur qui s’était faite en lui n’avait duré que quelques heures: sa mission remplie, son œuvre terminée, le pauvre idiot était retombé dans sa nuit, il ne se souvenait plus. M me Henry eut beau le tourner et le retourner de tous sens, aucun tressaillement intérieur n’ébranla sa carapace informe.
«Embrasse-le!> dit-elle à Marc en le jetant au cou de Bibia. j
Bibia regardait tour à tour la mère et l’enfant. Il porta à sa bouche un des doigts de sa main, celui qu’avait pansé M me Henry, et il s'éloigna.
M. et M me Henry passèrent encore quelques jours au Pouliguen. Ces quelques jours furent utilement employés. Ils réparèrent la perte éprouvée par Legoff en lui faisant présent d’une barque neuve et toute gréée, achetée dans le port de Nantes. Le pêcheur, dans sa gratitude, voulut qu’elle portât le nom du petit Marc, et ce nom fut inscrit en lettres
Prosateurs français. 113. Lief. B. 5
S AND EAU
dorées au couronnement de l’embarcation. Son fils reçut, lui, une montre d’argent avec ces mots gravés à l’intérieur de la cuvette: A Pierre Legoff , âgé de douze ans , souvenir du 15 septembre . On 5 pense bien que Bibia n’était pas oublié ; mais que faire pour ce malheureux? On avait d’abord songé à lui donner une cabane sur la côte ou à lui assurer un refuge dans une maison de charité; tout cela était impraticable. D’une part, la propriété, quelque minime qu’elle soit, exige des soins de surveillance et d’administration auxquels Bibia n’aurait pu se prêter; d’autre part, la vie sédentaire d’une maison de refuge était trop en opposition avec ses instincts de vagabondage. On se contenta !» de le recommander au bon curé du bourg de Batz, en lui laissant entre les mains de quoi subvenir aux modestes besoins du pauvre déshérité.
L’heure du départ était enfin venue. La famille Henry, escortée de toute la population du Pouli- *o guen, se rendit à pied jusqu’à Guérande. C’est là qu’eut lieu la séparation. Marc avait le cœur bien gros. Au moment de monter en voiture, il embrassa tous ses petits compagnons. M me Henry fui embrassée par toutes les mères. Quelques heures ^6 après, ils étaient sur le pont du bateau à vapeur qui remontait la Loire. Bibia les avait suivis, en courant, jusqu’à Saint-Nazaire. II resta longtemps sur le quai, immobile, ployé en deux, son regard attaché sur le bateau qui s’éloignait, et, quand il l’eut perdu de vue, de grosses larmes tombèrent de ses yeux, qui jusque là n’avaient jamais pleuré.
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