XY BIBIA SE MONTEE
Disons,- sans plus tarder, ce qu'était ce Bibia dont le rire avait le privilège de jeter la terreur dans les âmes.
Ou ne savait rien de son origine.
Depuis quand avait-il paru pour la première fois dans le pays ? Etait-ce une épave que les flots avaient apportée ? D'où venait-il ? Où était-il né? Comment s'était-il acclimaté dans ces parages ? A quelle particularité devait-il ce nom de Bibia qu'il avait rendu populaire?
Autant de questions qui seraient demeurées sans réponse.
Un fait certain, bien avéré, c'est que Bibia n'avait jamais été réclamé, et il suffisait de le voir pour s'expliquer l'indifférence de sa famille, si toutefois il en avait une. Sourd et muet, contrefait, presque idiot, Bibia offrait dans sa personne un assortiment complet des disgrâces de la nature. Tel il était à la date de ce récit, tel on l'avait connu de tout temps :
l'imbécillité et la difformité n'ont pas d'âge. Les haillons qui le couvraient à peine, la besace qu'il portait en sautoir, ses lèvres épaisses, son air hébété, ses jambes torses, ses longs bras suivis de longues mains poilues qui pendaient jusqu'à ses orteils, sa barbe et ses cheveux sordides tout chez ce pauvre être contribuait à faire de lui un objet de dégoût ou de pitié.
Quoique d'humeur nomade, il n'étendait guère ses excursions au delà des limites de la commune. Il avait établi son quartier général au Pouliguen, ou on le tolérait moins par charité que par habitude, et, comme aucune plainte ne s'était jamais élevée contre lui, il avait toujours échappé à la loi qui punit le vagabondage. Grâce aux immunités dont il jouissait, Bibia avait simplifié et résolu victorieusement les problèmes les plus compliqués de l'économie domestique. Les rochers de la côte abritaient son sommeil pendant les nuits d'été ; en hiver, il couchait dans les granges ou dans les étables. Il vivait en toutes saisons de croûtes de pain qu'il récoltait de porte en porte, de crabes, de tourteaux et de bigorneaux qu'il ramassait à marée basse. Industrieux au besoin, il prenait à la main des langoustes et des
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crapauds de mer dont il tirait un modique profit. Il s'employait aux travaux du port, à l'arrimage, à l'appareillage, au halage des embarcations ; quelquefois même il accompagnait les pêcheurs et les aidait à la manœuvre des voiles et des filets. Il tournait la manivelle des chevaux de bois dans les foires, où on lui savait gré de se montrer pour rien. Dès qu'il était parvenu à réaliser un capital de deux ou trois livres, cédant à ses instincts de chevalier errant, Bibia disparaissait pour quelques semaines, et il semblait que quelque chose manquât alors au Pouliguen, tant l'on était habitué à le voir traînant sa bosse et ses guenilles. Il faut le dire, hélas ! ce pauvre diable était à la fois l'horreur, l'épouvantail, l'amusement et la risée du bourg. Les chiens grognaient à son approche. Les tout petits enfants, du plus loin qu'ils l'apercevaient, se blotissaient dans le giron de leurs mores. Lorsqu'ils criaient, on les menaçait de Bibia, et aussitôt ils s'apaisaient. Ceux d'un âge plus avancé le poursuivaient en le huant et lui lançant des pierres. Il n'était pas de tours que ne lui jouât quotidiennement cette maudite engeance. Quant aux témoignages de sympathie qu'il recueillait
sur son passage, le compte en eût été facile. Jeunes ou vieux, petits ou grands ne lui ménageaient ni les railleries ni les rebuffades ; trop souvent le morceau de pain qu tombait dans son bissac était assaisonné d'un mauvais compliment. Après cela, doit-on s'étonner que Bibia fût devenu méchant? Bibia était méchant sans avoir cessé d'être inoffensif. La haine qui s'était amassée silencieusement dans son cœur ne se traduisait par aucun acte d'agression contre les personnes ou les propriétés: elle éclatait en joie sinistre à chaque malheur, à chaque désastre dont il se trouvait le témoin. Il n'eût pas dérobé une pomme dans un enclos ni fait seulement une égratignure à un des petits drôles ameutés contre lui ; mais qu'une barque vînt à sombrer, qu'un incendie consumât une ferme, qu'un nuage de grêle crevât sur la contrée et anéantît l'espoir de la moisson, alors que tous les habitants étaient dans le deuil et la désolation, Bibia riait à se tenir les flancs, et ce rire, semblable au grincement de la scie mordant sur la pierre, s'entendait d'une extrémité du village à l'autre. C'est de cette manière qu'il se vengeait des torts de la nature et de la cruauté des hommes ; ceux-ci
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riaient de ses infirmités, lui riait de leurs infortunes.
Le séjour de Mme Henry au Poulignen devait apporter quelques modifications dans la destinée de ce malheureux.
Mme Henry n'avait pu voir, sans en être touchée, une misère si profonde : un regard attendri descendit enfin sur tact d'abaissement.
Quand elle rencontrait Bibia cheminant le long de la côte, au lieu de le considérer avec curiosité ou de détourner la tête avec dégoût, elle attachait sur lui un ceil compatissant, et la menue monnaie qu'elle glissait dans sa besace était toujours accompagnée du divin sourire de la charité. Le plus souvent c'était le petit Marc qu'elle chargeait de son offrande : elle estimait.que l'aumône, en passant par la main des enfants, devient plus agréable à Dieu, plus douce au cœur des misérables. Marc avait triomphé peu à peu de ses répugnances, et s'acquittait avec empressement du soin que lui confiait sa mère : c'est ainsi qu'il s'accoutumait de bonne heure à la pratique du plus saint des devoirs, qu'il apprenait à respecter l'homme jusque dans sa difformité, à reconnaître le Créateur, à l'aimer et à le servir jusque dans ses
créatures les plus abjectes et les plus repoussantes.
Un jour, en hissant des marchandises sur le port, Bibia avait eu un doigt de la main engage dans une poulie. Si dur qu'il fût au mal, il s'enfuyait en hurlant de douleur, quand le hasard voulut qu'il se trouvât sur le passage de M1"6 Henry ; il s'arrêta machinalement et lui montra son doigt en pantenne. Mme Henry, sans hésiter, l'invita par signe à la suivre et l'emmena chez elle. Elle avait installé sur un des rayons de son étagère une petite pharmacie de campagne : comme la plupart des mères, elle s'entendait au pansement des plaies, des blessures et des meurtrissures. Elle bassina le doigt malade, rajusta l'ongle, rapprocha les chairs, les enveloppa dans ses compresses, et recouvrit le tout d'un doigtier de peau qu'elle avait taillé séance tenante, et qu'elle assujettit au moyen de deux ganses nouées autour du poignet, tout cela simplement, avec la grâce naturelle qu'elle mettait à toute chose.
Cette scène, qui s'était passée en présence du petit Marc, avait été pour lui le plus doux, le plus sûr, le plus fécond des enseignements.
A force de voir le pauvre besacier honni par
les uns, Houspillé par les autres, lancé comme une bête fauve par tous les polissons du hameau, Marc en était venu à se prendre pour lui d'un sentiment de commisération qui touchait presque à la tendresse dans ses manifestations enfantines. Il ne l'abordait plus qu'avec les gentillesses de son âge, comme s'il eût compris qu'il ne suffit pas de donner et que l'obole veut être offerte avec la gracieuseté du présent. Il avait une façon de lui passer sa main sur la face en disant : « Pauvre Bibia ! pauvre petit Bibia ! » qui le clouait à sa place et le ploDgeait dans une rêverie sans fond. Plus d'une fois, par son exemple ou par ses prières, il avait arrêté la meute qui le harcelait. Enfin il se plaisait à le voir pêcher sur la grève sans autres engins que ses longs doigts crochus, et rien de plus charmant que ce joli enfant à côté de cet être immonde, bourdonnant autour de lui comme une abeille, battant des maius, poussant des cris de joie à chaque prise qu'il jetait à ses pieds.
Quant à l'idiot, ces témoignages de bonté qu'il recevait de la mère et du fils semblaient n'éveiller en lui qu'une sorte d'étonnement stupide, qui ne déparait point son hébétement
naturel. Qu'il y fût sensible, ou seulement qu'il s'en rendît compte, personne n'eût osé l'affirmer. Cependant, à la longue, on avait remarqué qu'il ne passait jamais devant le seuil de Mme Henry sans porter à ses lèvres un des doigts de sa main, et, lorsqu'elle était allée arec Marc à la Roche-Bernard, taiit qu'avait duré leur absence, on l'avait vu flairant et quêtant ça et là.
Voilà ce que c'était que Bibia. La Laine seule jetait quelques lueurs dans le cachot infect où croupissait son intelligence : il|n'y avait que la vue des malheurs du prochain qui pût le tirer de sa torpeur et fouetter son âme engourdie. Il haïssait le genre humain, dont il était le rebut et l'opprobre. Il haïssait surtout les enfants, dont il était le jouet et le martyr. On l'a dit, cet âge est sans pitié. Jamais nos vauriens ne s'étaient acharnés après lui comme dans la matinée du jour funeste où l'absence de leurs familles les avait laissés maîtres du hameau. Marc n'était pas avec eux, ils avaient pu s'en donner à cœur joie ; c'avait été une chasse à courre. Pour échapper à leurs persécutions, Bibia était allé, de guerre lasse, se réfugier dans l'enfoncement d'un rocher, et c'est
de là qu'il avait contemplé tout à son aise le plus doux spectacle qui pût s'offrir à ses yeux : la barque sortant du port, et, bientôt après, tout ses petits bourreaux happés par l'Océan.
Comprend-on maintenant quel dut être l'effroi du Pouliguen, lorsqu'au milieu de l'émotion qui grandissait à chaque instant, le rire de Bibia, ce rire qui était toujours la révélation de quelque catastrophe, retentit comme un cri d'oiseau funèbre dans le silence de la nuit ?
Le ciel et la mer étaient calmes : aucun sinistre en vue, nulle apparence de désastre.
Et pourtant Bibia avait ri !
La même pensée traversa toutes les âmes à la fois : les enfants étaient perclus ou en péril !
Sur ces entrefaites, les messagers rentrèrent. La bande n'avait été signalée nulle part, ni au bourg de Batz, ni dans les hameaux, ni dans les métairies. On n'attendait plus que le retour des paludiers qui étaient allés à Guérande. On attendit longtemps. Ils revinreut enfin, ravis, émerveillés de leur expédition. Ils avaient profité de l'occasion pour visiter toutes les baraques de la foire et assister à une séance de chiens savants. Ils avaient vu des choses de l'autre monde : un veau à deux têtes,.
une femme géante, un phoque doué de la parole et s'exprimant dans toutes les langues, un mouton à six pattes, une chèvre dansant sur la corde roide, des singes faisant l'exercice à feu, des chiens sautant à travers des cerceaux ; quant aux enfants, ils n'en avaient pas entendu parler.
Il restait à explorer les brisants et les grèves. On s'y portait en foule, et, chose singulière ! l'équipée de ces petits mécréants ne s'était encore présentée dans sa réalité à l'esprit de personne, quand, à la lueur des torches qui éclairaient la marche, on aperçut Bibia debout sur un quartier de roc, le bras étendu vers le large indiquant ainsi que c'était le chemin qu'ils avaient pris, et que c'était par là qu'il fallait les chercher.
Il n'y eut qu'un cri. On se rua vers le quai. On compta les petites embarcations qui étaient restées dans le port. Le compte fait, il en manquait une.
Les enfants étaient à la mer !
DÉSESPOIK
Ce qui se passa dans l'effarement de la première heure, aucune parole ne le rendra jamais. Ce fut un tumulte sans nom, une mêlée indescriptible de fureurs et de désespoirs, une explosion de blasphèmes, un ouragan de malédictions. Toutes les mères, comme des louves à qui l'on vient d'enlever leur portée, s'étaient jetées sur les récifs avec des hurlements sauvages. Elles couraient sans but, échevelées, se meurtrissant le sein. Qui n'a pas assisté aux emportements de l'amour maternel chez les femmes de peuple, qui ne connaît pas bien ces natures excessives ou tous les mouvements de Tâme ont la violence des instincts, ne saurait se représenter l'horreur d'une pareille scène. Tantôt, révoltées et farouches, l'écume et l'invective aux lèvres, l'œil en feu, le poing menaçant, elles répudiaient leur progéniture et l'abandonnaient sans pitié aux colères de l'Océan ; tantôt, éplorées et suppliantes, elles se lamentaient en redemandant leurs petits, et des
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accents d'une tendresse passionnée s'échappaient alors de ces cœurs où, une minute auparavant, bouillonnaient l'insulte et l'outrage. Il y eut à la marée montante un redoublement de furie. Kefoulées vers la plage, elles reculaient pas à pas, mêlant leurs vociférations à celles de l'eau mugissante, apostrophant les vagues qui avaient emporté le fruit de leurs entrailles, injuriant le flot qui, non content d'avoir fait déjà tant de veuves, se mettait par surcroît à voler les enfants. Arrivées au paroxysme de la rage, eiles provoquaint toute la nature : la terre qui n'avait pas su les garder, la mer qui les avait pris, le ciel qui les avait laissé prendre !
L'alarme était donnée dans la commune.
Des feux allumés de distance en distance éclairaient la côte et teignaient la mer de reflets sanglants. Le tocsin sonnait au bourg de Batz. Les campagnes arrachées à leur premier sommeil se remplissaient de sourdes rumeurs. Le Croisic avait mis toutes ses chaloupes dehors : les unes se dirigaient vers le large, les autres serraient le rivage. Au Pouliguen, la terreur était poussée jusqu'à ses dernières limites. Le flux avait jeté sur la plage une épave qu'on se passait de main en main : c'était une des rame§
de l'embarcation qui manquait dans le port, la marque en faisait foi et ne permettait aucun doute. Cependant les populations accouraient de tous les points environnants. Bientôt le bourg ne fut plus assez grand pour contenir la multitude qui l'envahissait par tous ses abords. Jamais ville assiégée n'offrit le tableau d'une semblable confusion. Le glas du tocsin, le vacarme de la marée se joignaient aux gémissements de la foule, et le rire de Bibia éclatait en notes aiguës dans cet effroyable concert.
Et Mme Henry ? Ali! pauvre créature! elle aussi, dans son affliction, elle s'adressait à la nature entière ; mais à l'Océan lui-même, comme si elle eût craint de l'irriter, elle parlait avec douceur.
« O flots, rendez-le-moi ! Sois-lui clémente, ô nuit terrible ! Anges gardiens, veillez sur lui ! Dieu bon, ne l'abandonnez pas ! »
Aux femmes accourues des hameaux voisins :
« C'est mon dernier, mon unique enfant. J'en avais deux autres, ils sont morts, il ne me reste plus que celui-là. Il s'en est allé pendant que je dormais. Je ne sais pas comment cela s'est fait. Il est tout petit, il a froid ; il n'a sur lui que ses habits d'été. »
Aux paludiers du bourg :
a Je vous l'avais donué. Il vivait au milieu de vous. C'est au milieu de vous qu'il avait retrouvé la vie et la santé. Vous l'aimiez tous. Il était votre petit Marc.»
Tout le monde pleurait : elle faisait pitié aux autres mères.
A moitié folle de douleur, elle allait devant elle au hasard, comme une ombre errante et plaintive. Elle se trouva tout à coup en présence de Bibia, qui rôdait à l'écart et se repaissait de la désolation commune. Elle ne savait plus ni ce qu'elle disait ni ce qu'elle faisait : dans son égarement, elle se prit à lui parler comme s'il pouvait l'entendre et la comprendre.
Tu ne sais pas, Bibia, tu ne sais pas ? . . . Le petit Marc ... ce joli petit garçon que tu rencontrais si souvent sur la côte. . . qui a de si beaux yeux, des yeux bleus. . . qui courait si gentiment au-devant de toi, du plus loin qu'il t'apercevait. . . ton petit compagnon de pêche ?. . . Il est à la mer ! Il est parti avec les autres ! Il est avec eux dans la barque ! Plus d'enfant ! Je n'ai plus d'enfant! Cours après lui, Bibia! cherche-le ! trouve-le ! rapporte-le-moi ! Il a froid. Je sens qu'il a froid 1 Ne sens- tu pas
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comme la nuit est froide ? Tiens, prends mon châle, tu l'envelopperas dedans. Ya, monBibia, va ! Je t'aimerai bien, je te soignerai bien.»
Elle tendait vers lui ses mains suppliantes.
Bibia regarda la mer et se mit à rire.
« Mais tu ne comprends donc pas ? s'écria-telle devenue furieuse, et le secouant par ses haillons. Je te dis qu'il est dans la barque ! qu'il est parti avec les autres ! qu'il est avec eux à la mer ! Lui, Marc, lui, mon fils, mon enfant ! Il ne t'a jamais fait de mal, lui ! Il était le seul qui fût bon pour toi. Il t'assistait dans ta misère. Il t'aimait dans ton abjection. Je l'avais apprivoisé à ta laideur. Pourquoi donc ris-tu, misérable ? Est-ce que j'ai ri, moi, lorsque tu m'as apporté ton doigt écrasé ? Estce qu'il riait, lui, quand les autres te poursuivaient à coups de pierres ? Pauvre petit ! sa plus grande joie était de glisser dans ta besace la moitié de son goûter. Va-t'en, monstre, vat'en ! Ton âme est encore plus hideuse que ta figure. »
Et, brisée par ces violences, l'infortunée éclata en sanglots, sa colère s'éteignit dans un flot de larmes.
Bibia ne riait plus.
LA IlOCIIË AUX MOUETTES
Il était immobile, et ses yeux erraient de Mme Henry à la mer, de la mer à Mme Henry, pendant qu'il enroulait machinalement autour de son bras le châle qui était resté entre ses mains.
LES MÈEES
Les heures se succédaient au milieu de ces épouvantes. Il n'y avait plus personne dans le bourg. Toutes les portes étaient béantes, tous les seuils déserts, tous les foyers abandonnés. La foule s'était répaudue sur la côte et sur le rivage. Les fanaux des chaloupes allaient, venaient, se croisaient en tous sens. Les mères, épuisées de cris, se lamentaient à voix étouffée, tandis que les habitants, rassemblés par groupes autour de chaque feu, discouraient sur l'événement et contestaient entre eux. Il n'y a pas d'église au Pouligueu. Le curé du bourg de Batz était accouru malgré son grand âge ; sa présence avait apporté un peu d'ordre et d'apaisement dans le tumulte et la confusion qui régnaient au moment de son arrivée. C'est à sa prière que Mme Henry s'était laissé ramener chez elle ; mais, à la vue du lit de son enfant, à la vue de ce lit silencieux, froid et vide,
saisie d'horreur, elle avait fermé violemment les rideaux, elle s'était enfuie, elle était retournée sur la plage. Ce qu'il y avait de bien touchant, c'était la compassion que lui témoignait la population tout entière : on aurait pu croire qu'il n'y avait qu'elle d'atteinte et d'éprouvée.
« Ah ! bonne, ah ! chère dame ! disaient les femmes empressées autour d'elle, nous sommes toutes bien malheureuses, mais vous êtes sûrement plus malheureuse que nous toutes. Qu'il nous arrive à nous de pareilles calamités, c'est notre sort, c'est notre condition. Si la mer est notre gagne-pain, elle est aussi notre ennemie. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut que la mer nous prenne nos enfants. C'est pour elle que nous les élevons : un jour ou l'autre, elle les emporte. Nous avons été habituées de bonne heure à voir partir tous ceux que nous aimons. Il n'y a pas un instant de notre misérable existence où nous ne soyons menacées. Nous naissons, nous vivons et nous mourons dans le tourment ; mais vous, mais vous, pauvre âme ! Rien ne vous avait préparée au malheur qui vous frappe ; vous deviez vous croire à l'abri de ses coups. Vous n'aviez pas vu vos
frères, votre père, votre mari, s'en aller au loin; vous n'aviez point passé des années à trembler, à prier pour eux, à les attendre au pas de votre porte. Votre petit Jésus, dans son berceau, n'était pas promis aux flots et aux tempêtes. La mer ne représentait dans votre idée qu'un divertissement, l' amusement d'une saison. Hélas ! que n'êtes-vous restée où vous étiez ? Qu'êtes - vous venue chercher ici ? Quel mauvais vent vous a conduite au milieu de nous ? »
Les hommes ne se contentaient pas de la plaindre : soit conviction, soit pure bonté d'âme, ils cherchaient à lui démontrer que la situation, si horrible qu'elle fût, n'était pas pourtant désespérée. Le flot n'était ni dur ni menaçant. Ou ne devait pas attacher à l'épave qu'il avait jetée sur la grèvo une importance qu'elle était loin d'avoir. Ce n'était, après tout, qu'une rame tombée à l'eau ; l'embarcation livrée à elle-même courait moins de hasards que dirigée par des mains inhabiles. Il était difficile d'admettre qu'elle eût passé inaperçue à travers l'espèce de croisière que formaient au large tous les bateaux pêcheurs du Pouliguen. Les fils avaient été recueillis par
les pères ; la marée qui achevait de monter les ramènerait tous ensemble.
Ce dernier espoir, le seul auquel on pût encore se prendre, ne tarda pas à s'évanouir.