TOUS MOINS UN
Bien qu'il dût s'écouler de longues heures avant le retour, tous les habitants passèrent le reste de la nuit sur le rivage. Les conjectures ne s'égaraient plus dans l'immensité : l'espoir, la crainte, la terreur, s'étaient concentrés sur la Boche aux Mouettes. Tous ceux qui l'avaient vue de près en décrivaient minutieusement la configuration, depuis la base jusqu'au faîte, et, comme il arrive toujours en pareil cas, chaque description était si exacte, que toutes différaient entre elles et se contredisaient. Suivant les uns, l'ascension du pic ne présentait aucune difficulté, et la bande avait pu, sans beaucoup de peine, parvenir jusqu'au sommet; suivant les autres, la chose était impraticable, ou tout au moins des plus périlleuses, surtout pendant la nuit, et pour des enfants de cet âge. Les uns prétendaient que la mer n'avait jamais atteint au delà du dernier plateau, et qu'ils y dormiraient aussi tranquillement que dans leur lit ;
les autres soutenaient qu'il ne fallait point s'y fier, et qu'aux équinoxes, il n'était pas rare que la mer ne dépassât le niveau de la plate-forme. Ainsi, selon ce que chacun disait, les cœurs s'ouvraient ou se fermaient à l'espérance. La mère Legoff était la seule qui demeurât inébranlable dans sa foi ; elle eût appris sans étonnement que son gars avait arrêté le flot en lui disant : Tu ne monteras pas plus haut!
Mme Henry errait de groupe en groupe, prêtant une oreille avide à tous les propos, se sentant mourir de mille blessures. L'unique espoir où elle pût se réfugier était lui-même un affreux supplice : c'était la branche d'épines à laquelle les mains se déchirent en cherchant à s'y cramponner. Elle voyait son petit Marc gravissant dans l'ombre le rocher terrible. En admettant qu'il eût trouvé en lui assez de force pour se hisser jusqu'au dernier plateau, en admettant que le flux n'eût pas franchi cette limite, elle voyait le pauvre petit être transi de froid, exténué de fatigue -et de faim, inanimé, tout saignant, tout meurtri. Aux approches de l'aube, elle alla s'asseoir sur un des rochers de la côte : elle y resta longtemps, dans une attitude brisée, ses yeux fixés sur l'horison, comme
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s'ils cherchaient à percer l'espace. Quand elle se leva, le jour avait paru. En redescendant vers la grève, elle rencontra Bibia, qui commençait déjà sa tournée. A la vue de Mme Henry, l'idiot passa l'oreille basse, ainsi qu'un chien qui se souvient d'avoir été battu. Confuse, elle aussi, au souvenir de ses emportements, la douce créature s'arrêta un instant, et l'accompagna d'un regard de pitié. Elle pensait à l'amitié de Marc pour ce malheureux, aux caresses qu'il lui faisait, à la jolie main blanche qu'il lui promenait sur la face après qu'il l'avait assisté. « Pauvre Bibia ! pauvre petit Bibia ! » dit-elle en donnant à sa voix les inflexions de la voix enfantine. Et elle reprit son chemin en pleurant.
Au petit point du jour, le curé, suivi d'une partie des habitants, était allé au bourg de Batz dire une messe à l'autel de Notre-Dame-de-Bon- Secours, puis il était venu reprendre sa place au milieu de ses ouailles : il soutenait le courage des mères, après avoir prié pour la conservation des enfants. La matinée se traîna dans la fiévreuse anxiété de l'attente. Un brouillard épais qui s'élevait de terre avait, dès l'aube, obscurci le ciel, et s'était étendu sur l'Océan,
La nature, si profondément indifférente à nos maux et à nos misères, semblait s'associer aux douleurs de ce pauvre hameau. Tous les objets, tous les accidents du paysage étaient enveloppés dans une atmosphère cotonneuse, qu'une lueur grise et blafarde éclairait uniformément. Un silence absolu régnait sur la plage, quoique la population tout entière y fût rassemblée. Le bateau ne pouvait plus tarder ; d'un instant à l'autre, il allait sortir de la brume. Ou touchait au moment suprême : on attendait l'arrêt de Dieu. Tout à coup, sur le midi, une rafale de vent dégagea la mer et le ciel, le soleil brilla, les vagues étincelèrent, et on aperçut au loin une voile qui s'avançait du large.
La foule resta muette. Personne ne bougea. On entendait battre les cœurs. La voile, qui n'était d'abord qu'un point blanc dans l'espace, se développait de plus en plus. L'embarcation cinglait visiblement vers le rivage : c'était le le bateau de Legoff! Que rapportait-il dans ses flancs ? La joie ou le deuil ? La vie ou la mort? Cette voile, si longuement attendue, si ardemment souhaitée, on aurait voulu pouvoir l'arrêter dans son vol, on tremblait maintenant
de la voir arriver au port. Il y eut là un moment d'angoisse indicible. Toutes les âmes étaient suspendues au morceau de toile que poussait la brise. Pas un mot ! pas un cri j pas un mouvement ! pas un geste ! Mais lorsque enfin le bateau fut assez près de terre pour qu'on pût distinguer sa coque et son gréement, lorsqu'on aperçut à l'avant un amas confus de petits êtres qui agitaient dans l'air leurs casquettes ou leurs mouchoirs, toutes le poitrines éclatèrent à la fois, une clameur enivrée monta vers le ciel.
«Est-ce vous? est-ce vous? — C'est nous! c'est nous ! » répondit un ensemble de voix argentines.
Quelques instants après, le bateau s'échouait sur la plage, et tous les enfants descendaient pêle-mêle, se culbutant les uns les autres. En quel état, juste ciel ! les vêtements déchirés, la figure meurtrie, les mains ensanglantées, les cheveux souillés de guano. Chaque mère reconnaissait son gars, le saisissait au saut de la barque, et, l'étreignant comme une proie, l'arrosait de larmes, de gifles et de baisers.
« Marc ! Marc ! » criait Mme Henry qui cher-
chait le petit des jeux, et qui déjà ne se possédait plus.
Aucune voix ne répondait.
Il ne restait plus que Marc à descendre : Marc ne descendait pas.
« Mon enfant ! mon enfant ! Il était avec vous ! Parlez, mais parlez donc ! Qu'avezvous fait de Marc ? Qu'avez-vous fait de mon enfant ? »
Ils détournaient la tête et se taisaient.
D'un seul bond, elle se précipita dans le bateau, le fouilla d'un regard depuis l'avant jusqu'à l'arrière, et se redressant en face de Legoff :
« Mon fils ? où est mon fils ? Vous aviez promis de me le ramener ! »
Deux larmes silencieuses roulèrent sur les joues du pêcheur.
Elle poussa un cri d'oiseau blessé, et tomba sans vie sur un monceau de voiles.
C'était déjà fini de la joie du retour. Le malheur de Mme Henry replongeait le hameau dans la consternation. Toutes les mères, se sentaient gênées et mal à l'aise ; elles n'osaient plus embrasser leurs enfants. La foule, avant de se disperser, demeura quelque temps encore
sur le rivage. La perte du petit Marc faisait le sujet de tous leurs entretiens. Pressé de questions, le jeune Legoff raconta ce qui s'était passé jusqu'au moment où la dernière poussée du flot les avait tous roulés sur le plateau. Il avait vu Marc entraîné par la vague, il s'était élancé pour le retenir. A partir de là, il ne se souvenait plus de rien. Le père compléta le récit du fils. Il les avait trouvés, à la pointe du jour, étendus sur le roc, immobiles et froids, ne donnant aucun signe de vie. A première vue, il les avait tenus pour morts : en les comptant un à un, il pensait compter des cadavres. Ils y étaient tous, excepté Marc. On les avait enveloppés dans des couvertures ; à grand renfort de frictions, de cordiaux, on était parvenu à les ranimer tous. Une heure après, ils étaient sur pied, et mangeaient comme des ogres, tout en pleurant leur petit compagnon. Pendant qu'ils achevaient de se remettre, le père Legoff, assisté de ses hommes d'équipage, avait exploré la Boche aux Mouettes jusque dans ses coins et recoins les plus mystérieux : toutes les recherches avaient été vaines. Au dire des enfants, Marc, épuisé de forces, n'eût pas survécu à la nuit qu'ils venaient de passer : si la der-
nière vague ne l'eût pas emporté, on l'aurait infailliblement ramassé mort sur la plate-forme.
a Pauvre chère dame ! ajouta le pêcheur avec émotion ; Dieu m'est témoin que j'aurais donné de bon cœur deux doigts de ma main pour pouvoir lui ramener son mioche.
— Ah ! disait le petit Mascaret, si les autres avaient voulu me croire, rien de tout ça ne serait arrivé. »
Tous les ménages rentrèrent chacun chez eux, et le bon curé, dont la tâche n'était pas terminée, se rendit auprès de Mme Henry, qu'on avait rapportée évanouie dans sa chambre.
LE MIEACLE
Eu se retrouvant chez elle, après un long évanouissement, Mme Henry put se demander un instant si elle n'avait pas rêvé les scènes effroyables qu'elle venait de traverser. Tout respirait autour d'elle l'ordre et la paix accoutumés. Tous les objects familiers étaient à leur place, ses ouvrages d'aiguille, les livres qu'elle aimait, la lampe qui avait brûlé toute la nuit, les jouets du petit Marc, le volume de contes ouvert à la page qu'il n'avait pas achevé de lire. Un gai soleil d'automne entrait à pleins rayons dans ce réduit où rien n'était changé. Elle demeura quelque temps immobile, promenant çà et là un regard inquiet, effaré. A la vue du lit, dont les rideaux étaient restés fermés, elle se leva tout d'une pièce, et, foudroyée par le souvenir de la réalité, elle s'évanouit de nouveau entre les bras de sa femme de chambre et de son hôtesse, qui ne la quittaient pas. Quand elle reprit ses sens pour la seconde fois, le cure'
était seul auprès d'elle. Il lui teuait les mains et il priait : il priait en silence la Mère des douleurs, le Dieu des affligés.
Elle était calme, l'œil sec, la voix ardente, sans attendrissement sur elle même, sans révolte contre sa destinée. On eût dit que la foudre, en la frappant, avait tari ses yeux et mis son cœur en poudre. Tout d'abord, elle voulut savoir dans les moindres détails ce qui s'était passé, comment son fils avait gravi la roche, comment il était parvenu jusqu'au dernier plateau, comment il avait été emporté ; enfin, comment les autres avaient été retrouvés et sauvés.
« Dites, dites, monsieur le curé. Je veux tout savoir, je peux tout entendre. »
Le curé, d'une voix hésitante, raconta ce qu'il avait appris. Elle l'écoutait avidement, avec une sorte de volupté farouche, et ne l'interrompant que par ces mots : « Pauvre petit ! pauvre petit ! » qui s'échappaient à chaque instant de ses lèvres.
« Ainsi, dit elle, c'est fini, il est mort. Tous les autres sont revenus : lui seul ne reviendra jamais ! Eh Lien, monsieur le curé, je vais vous avouer une chose : je n'ai que ce que je
l5Ô LA ÊOCHË AUX MÔUÈTTËâ
mérite. Dieu m'a punie, et il a bien fait. J'étais une mauvaise mère. Ce que je vous dis là est la vérité. J'avais déjà perdu deux enfants. Ils étaient morts entre mes bras, mes deux premiers-nés ! J'avais reçu leur dernier souffle. Je les avais ensevelis de mes maios. Je devais passer ma vie à les pleurer. Au bout de quelques années, je les avais oubliés presque. Marc les remplaçait dans mon cœur. J'étais fière de sa beauté, js m'enivrais de ma tendresse. Je ne pensais plus aux deux autres. Quelques jours encore, et mon mari venait nous retrouver. Nous nous étions quittés daus la tristesse ; nous nous réunissions dans la joie. Non, voyez-vous, j'étais trop heureuse ! Je n'avais pas le droit d'être heureuse à ce point. Dieu m'a châtiée : je ne me plains pas. »
Elle parla longtemps avec une volubilité fiévreuse. Elle allait jusqu'à s'accuser d'avoir manqué de vigilance dans l'accomplissement de ses devoirs envers le petit Marc.
« C'est moi qui l'ai perdu, disait-elle ; c'est par ma faute qu'il est mort. Le ciel ne m'avait pas épargné les avertissements. Cette mer qu'il aimait, j'en avais peur, elle m'épouvantait. Quelque chose me criait là qu'elle ne l'attirait
que pour le dévorer. J'aurais dû veiller à toute heure, et je me suis endormie lâchement ! »
Pas un sanglot, pas une larme, mais des étouffements, des angoisses fréquentes, et aussi des retours passagers d'égarement et de folie.
a Ne faisons pas de bruit, parlons bas. Ils dorment là tous trois. J'ai fermé les rideaux de peur que le grand jour ne les incommodât. Legoff les a retrouvés sur le plateau de la Roche aux Mouettes. Ils sont très-fatigués. Quand ils se réveilleront, je vous les montrerai. L'aîné s'appelle Armand ; le second, Alfred ; le troisième, c'est le petit Marc. Vous verrez comme ils sont beaux tous trois ! »
Ce n'était ni Bossuet ni Massillon que le curé du bourg de Batz ; mais les longs pleurs qui coulaient sur ses joues flétries étaient plus éloquents qu'un sermon.
« Madame, lui dit-il enfin, je suis bien vieux. Pendant le cours de ma longue vie, j'ai vu de près beaucoup d'infortunes ; je n'en ai pas vu qui fût comparable à la vôtre. Vous êtes certainement la créature la plus digne de pitié que j'aie rencontrée dans cette vallée de larmes. Le monde ne peut rien pour vous ; appuyezvous sur la main qui vous frappe, elle est la
160 LA. HÔCHË AUX MOUETTËâ
seule qui puisse vous secourir. Dieu ne vous châtie pas, il vous éprouve. Il vous marque du sceau de son élection. Ce n'est pas tout, ma fille. Ne perdez pas de vue qu'il vous reste encore des devoirs à remplir ici-bas : vous êtes une épouse chrétienne. Votre mari n'est pas moins à plaindre que vous ; aujourd'hui plus que jamais, il a besoin de votre dévouement.
— Oui, c'est vrai, vous avez raison. C'était sa vie que cet enfant. Il ne faut pas qu'il vienne ! il faut l'empêcher de venir ! Je vais lui écrire, je vais le préparer. . . mais que dire, mon Dieu ? Aidez-moi ! je suis folle. »
Elle cherchait de quoi écrire.
Eu rassemblant ses papiers épars, elle mit la main sur un pli venu par la poste, et qui était là depuis la veille.
Elle déchira l'enveloppe et lut le billet que voici :
Paris, 14 septembre.
« Je n'y tiens plus ! Tu l'as dit, les affaires ne sont pas la grand affaire de la vie. O chers aimés, seules joies de mon cœur, je vais donc enfin vous retrouver ! Ma femme, mon enfant, je vais vous presser dans mes bras ! Il n'y a
que vous au monde, doux trésors ! il n'y a que vous, tout le reste n'est rien. Je pars demain, par Y express du soir. Ces quelques mots ne me précéderont que d'un jour. Je suis tout simplement le plus heureux des hommes ; il n'est pas de bonheur qui puisse égaler le mien.
« Monsieur le curé, dit-elle, emmenez-moi. Il est parti, il vient, il sera ici dans une heure! Que voulez-vous que je lui dise ? qu'il n'a plus d'enfant, que son fils est mort ! son fils qu'il m'avait confié, son fils que j'avais promis de lui rendre ! C'est impossible ! Dieu n'exige pas que je dise cela. Emmenez-moi, ou plutôt demeurez. Oui, demeurez, par grâce, par pitié ! Je reviendrai quand il m'appellera. Vous êtes bon, monsieur le curé, vous savez parler au cœur des malheureux. Dites-lui que je vis, que j'aurai la force de vivre. Nous vivrons l'un pour l'autre, avec l'espoir de retrouver, dans une autre existence, les êtres chéris que nous avons perdus. »
En achevant ces dernières paroles, elle avait senti son coeur se détendre.
Elle passa rapidement son mouchoir sur ses yeux, et, se rajustant avec précipitation, elle allait s'élancer hors de la chambre, quand tout à coup on entendit- le roulement d'une voiture sur le quai.
C'était la voiture de Guérande.
Elle voulut s'enfuir : elle avait ses pieds vissés au plancher.
La voiture s'était arrêtée.
Un bruit de pas montait dans l'escalier.
Elle s'affaissa sur elle-même et se cacha la figure dans ses mains.
Le curé s'était levé et regardait la porte.
La porte s'ouvrit brusquement, M. Henry parut sur le seuil.
Il ne savait rien : il arrivait joyeux.
« Ya-t'en ! va-t'en ! » s'écria-t-elle sans oser relever la tête.
Elle ne put en dire davantage : sa voix se brisa dans un sanglot.
« Du courage, monsieur ! dît la curé. Dieu vous éprouve encore une fois. Du courage. . . pour vous. . . pour elle ! »
M. Henry se tenait sur le pas de la porte, l'œil hagard, les traits bouleversés.
« Marcï s'écria- t-ii d'une voix déchirante.
— Marc ! r Jpéta-t-il eu se précipitant vers le lit de sou fils.
— Marc ! » dria-t-ilune dernière fois en écartant les rideaux par un geste désespéré.
Il y avait sur la couverture quelque chose d'enveloppé dans un châle.
Au troisième appel, plus retentissant encore que les deux autres, le châle se mit à remuer, et ce qu'il y avait d'enveloppé dans ses plis sauta au cou de M. Henry en disant :
« Bonjour, petit père ! »
LE PETITS PÉLÉEINS.
Quelle journée fut jamais plus remplie d'émotions de toute nature ! La nouvelle s'était répandue dans le bourg. Marc, depuis le moment où il s'était senti entraîné par la vague, ne se souvenait absolument de rien. On criait au miracle : un ange avait recueilli l'enfant et l'avait porté dans son lit ! Tous les habitants, attroupés sur le quai, assiégeaient la porte de Mme Henry et demandaient à voir le petit Marc, trop faible encore pour pouvoir descendre ; Mme Henry fut obligée de se montrer à la fenêtre et de le présenter à la population émerveillée. Assis sur le seuil de la porte, et complètement étranger à ce qui se passait autour de lui, Bibia collationnait tranquillement d'une croûte de pain et d'un oignon cru.
Cependant les premiers transports apaisés, la mère avait reconnu le châle dans lequel son fils était enveloppé : c'était le tartan qu'elle avait laissé aux mains de Bibia. Quelle apparence que Bibia eût joué un rôle dans cette aven-
ture? Seule, Mme Henry, sans pouvoir l'expliquer, entrevoyait déjà la vérité. Avant de se faire dans son esprit, la lumière se faisait dans son cœur : l'esprit cherche, le cœur devine. Une chaloupe qui avait disparu du port pendant la nuit venait d'être retrouvée au fond d'une anse, près du bourg de Batz, sans un homme d'équipage à bord.
Voici ce qu'on apprit dans le soirée : Il y avait sur la côte, au-dessus de la baie où la chaloupe était encore échouée, une masure qu'habitait un pauvre ménage. L'homme était malade ; la femme avait passé toute la nuit à son chevet. Une heure avant que le jour parût, la porte s'était ouverte comme poussée par un coup de veut, et Bibia était entré avec un enfant dans ses bras. L'enfant était roulé dans un châle, sans connaissance, à moitié mort de froid. Bibia semblait transfiguré : ses yeux brillaient comme deux tisons. A peine entré, il avait jeté deux fagots dans la cheminée, présenté l'enfant à la flamme, et, tout en le berçant sur ses genoux, il lui versait goutte à goutte entre les lèvres le vin d'une fiole entourée d'osier, qu'il avait tirée de sa besace : tout cela avec l'intelligence et la tendresse d'une mère.
i66 LA BOCHE AUX MOUETTES
Vingt minutes après, il s'en allait comme il était venu, emportant avec lui l'enfant, qui dormait contre sa poitrine.
L'ange, c'était Bibia. Quoi ! dira-t-on, ce monstre, ce méchant, cet idiot? Eh bien, oui! il avait suffi de la bonté d'une femme, des caresses et de la grâce d'un enfant, pour jeter dans cette fange un germe d'affection, de reconnaissance et de dévouement. Ce germe, indolent, presque inerte, avait éclaté tout à coup en présence du désespoir et de la fureur de la mère. Bibia avait compris enfin que Marc était parti avec les autres, que sa vie était en danger. Instinctivement, sans conscience peutêtre de l'acte prodigieux qu'il allait accomplir, comme un projectile obéissant à l'impulsion qu'il a reçue, Bibia avait couru vers le port, il s'était précipité dans une chaloupe, il avait gouverné sur la Roche, il était arrivé juste à point pour saisir l'enfant que la vague emportait. Dieu l'avait conduit, Dieu l'avait ramené. La lueur qui s'était faite en lui n'avait duré que quelques heures : sa mission remplie, son œuvre terminée, le pauvre idiot était retombé dans sa nuit, il ne se souvenait plus. Mme Henry eut beau le tourner et le retourner de tous sens,
aucun tressaillement intérieur n'ébranla sa carapace informe.
a Embrasse-le ! » dit-elle à Marc en le jetant au cou de Bibia.
Bibia regardait tour à tour la mère et l'enfant. Il porta à sa bouche un des doigts de sa main, celui qu'avait pansé Mme Henry, et il s'éloigna.
Le lendemain, eut lieu une cérémonie touchante. Dès le matin, tous les enfants, dans leurs habits de fête, se tenaient rangés le long du quai, sur une seule file. Au premier appel des cloches, qui sonnaient à toute volée, le cortège s'ébranla, et se déroula sur la côte en sô dirigeant vers le bourg de Batz. Pieds nus, chacun d'eux un cierge à la main, ils se rendaient en pèlerinage à la chapelle de la Yierge : c'était un vœu qu'au moment suprême ils avaient fait, sur la Koche, à Notre-Dame-de-Bon-Secours. Les familles cheminaient derrière ; M. et Mme Henry fermaient la marche. A la même heure, le curé du bourg de Batz et son vicaire, précédés de la croix et de la bannière, suivis des habitants du bourg, s'avançaient processionnellement à la rencontre des petits pèlerins. Hommes et femmes portaient ces beaux cos-
tûmes qui semblent empruntés à l'Orient, et que le temps n'a pu modifier, même dans une époque où l'originalité des vêtements a complètement disparu avec celle des mœurs et des caractères. A moitié route, les deux cortèges n'en formaient plus qu'un seul. Le curé avait entonné le Magnificat, que toutes les voix chantaient à l'unisson. Un doux soleil éclairait ce tableau : le bruit de la mer, grave et solennel comme celui d'un orgue immense, accompagnait les chants religieux.
Après l'office, le bon curé descendit les marches de l'autel, et prononça cette courte allocution :
a Mes chers enfants,
« Yous avez désobéi à vos parents, et Dieu vous a punis. En présence du danger commun, vous vous êtes aidés mutuellement, et Dieu vous a secourus. En face de la mort, vous avez prié Dieu, et Dieu vous a délivrés. Que tout cela vous serve d'enseignement. Montrez-vous soumis et respectueux envers vos familles ; épargnez le cœur de vos mères ; aimez- vous les uns les autres ; et quoi qu'il vous arrive, mettez toujours votre confiance dans le ciel. Yous
LA ÎIOCIIE AUX MOUETTES lG(J
Savez tous par quelles maius le petit Marc a été sauvé. Nous avions cru d'abord que c'était un ange qui l'avait recueilli. Le miracle reste tout entier, et puisque Dieu, dans sa bonté, daigne parfois se servir des plus humbles instruments pour l'accomplissement de ses desseins, apprenez par là, mes enfants, à être bons pour tous et à ne mépriser personne.»
Une heureuse surprise attendait nos petits amis à leur rentrée au Pouliguen. Par les soins de M. Henry, une tente avait été dressée sur la plage : elle abritait une table improvisée, copieusement garnie de viandes froides et de pâtisseries de ménage, le tout accompagné de fruits de la saison et de quelques flacons de bon vin. La présidence du repas fut d'abord offerte à Marc, qui déclina cet honneur et désigna lui-même Legoff comme plus digne. Le jeune héros ne se fit pas prier, et, de même que sur la Boche aux Mouettes il avait donné l'txample du courage, de la présence d'esprit et de l'activité, de même à table il surpassa par son foudroyant appétit tous les autres convives, et
montra qu'il méritait aussi de les commander sur ce nouveau champ de bataille.
170 LA KOCHÉ AVt MOUETTES
M. et Mme Henry passèrent encore quelques jours au Pouliguen. Ces quelques jours furent utilement employés. Ils réparèrent la perte éprouvée par Legoff en lui faisant présent d'une barque neuve et toute gréée, achetée dans le port de Nantes. Le pêcheur, dans sa gratitude, voulut qu'elle portât le nom du petit Marc, et ce nom fut inscrit en lettres dorées au couronnement de l'embarcation. Le petit-fils de Thomas 1er reçut, lui, une montre d'argent avec ces mots gravés à l'intérieur de la cuvette : A Pierre Legoff, âgé de douze cuis, souvenir du 15
septembre. On pense bien que Bibia n'était pas oublié; mais que faire pour ce malheureux? On avait d'abord songé à lui donnr une cabane sur la côte ou à lui assurer un refuge dans une maison de charité ; tout cela était impraticable. D'une part, la propriété, quelque minime qu'elle soit, exige des soins de surveillance et d'administration auxquels Bibia n'aurait pu se prêter; d'autre part, la vie sédentaire d'une maison de refuge était trop en opposition avec ses instincts de vagabondage. On se contenta de le recommander au bon curé du bourg de Batz, en lui laissant entre les mains de quoi subvenir aux modestes besoins du pauvre déshérité.
L'heure du départ était enfin venue. La famille Henry, escortée de toute la population du Pouliguen, se rendit à pied jusqu'à Guérande. C'est là qu'eut lieu la séparation. Marc avait le cœur bien gros. Au moment de monter en voiture, il embrassa tous ses petits compagnons. Mine Henry fut embrassée par toutes les mères. Quelques heures après, ils étaient sur le pont du bateau à vapeur qui remontait la Loire. Bibia les avait suivis, en courant, jusqu'à Saint-Nazaire. Il resta longtemps sur le quai, immobile, ployé en deux, son regard attaché sur le bateau qui s'éloignait, et, quand il l'eut perdu de vue, de grosses larmes tombèrent de ses yeux, qui jusque-là n'avaient jamais pleuré.