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LE PETIT MALADE

En 1854, vers le milieu d'avril, par une claire après-midi, la voiture qui fait le service des voyageurs entre Guéraude et le Pouliguen s'arrêtait à l'entrée du port. Une jeune dame en descendit la première, puis un petit garçon qu'elle reçut dans ses bras, puis la femme de chambre qui l'accompagnait. Pâle, cliétif et languissant, le petit garçon paraissait n'avoir que cinq ans, bien qu'en réalité il en eût plus de six. La jeune dame était en deuil ; l'air de tristesse répandu sur son doux visage en disait encore plus que la couleur de ses vêtements. Les bagages que le voiturier déchargeait sur le quai indiquaient assez qu'elle ne venait pas au Pouliguen pour y passer seulement quelques heures. En effet, à peine arrivée, elle s'occupa sur-le-champ à chercher dans le village un logement qui lui convînt pour un séjour de plusieurs mois. Elle ne se montrait pas exigeante : deux pièces lui suffisaient, pourvu que celle où elle

habiterait avec son fils fût vaste, aérée, en plein soleil, ouverte sur la mer. Elle trouva facilement ce qu'elle cherchait, et s'installa, sans plus tarder, chez de bonnes gens, dans la maison d'une famille de pêcheurs.

La chambre qu'elle occupait au-dessus du rez-de-chaussée, quoique réunissant toutes les conditions voulues, était, on peut le croire, un gîte fort modeste. Elle l'eut bientôt appropriée à ses goûts. Lps femmes en général ont l'instinct de l'arrangement et savent, comme les oiseaux, se faire un joli nid avec un peu de crin, de mousse et de duvet. Elle avait entouré de rideaux blancs et frais le lit où son fils dormait auprès d'elle, posé des rideaux de perse à chaque fenêtre, jeté sur le carreau une natte de joncs, couvert d'un de ses châles, en guise de tapis, la table grossière sur laquelle elle rangeait ses livres, ses coffrets, ses boîtes à ouvrage et tous ses objets de toilette. Déjà les coquillages et les algues marines, les galets arrondis et veinés de noir ou de rose qu'elle avait ramassés sur la grève, les premières fleurs du printemps qu'elle avait cueillies le long de la côte ou dans les fentes des rochers, meublaient les tablettes rustiques d'une étagère impro-

visée. Son existence était réglée, ses habitudes étaient prises. Elle passait presque toutes ses journées au grand air avec le petit Marc qu'elle emmenait toujours avec elle, et qu'elle accoutumait peu à peu au haie, aux fortes brises, aux éclaboussures de la vague, aux tièdes ondées du ciel. Il fallait un bien gros temps pour la retenir au logis. Le plus souvent, à marée basse, elle allait s'asseoir dans une des anses du rivage, et, pendant que le cher petit être, si délicat, si frêle, si débile, s'aventurait sur les récifs, elle brodait ou faisait de la tapisserie, sans le perdre de vue un seul instant et tout en l'excitant de la voix. Lorsqu'il n'en pouvait plus et qu'il semblait demander grâce, elle se levait, l'enveloppait tout entier dans un châle ou dans une mante, le couchait sur le sable chauffé par le soleil, et, lui faisant un oreiller de sa poitrine, le berçait, l'endormait sur son cœur. Plus d'une fois on la vit rentrer au village avec ce doux fardeau dans ses bras*. La nuit venue, elle accommodait elle-même le lit de l'enfant, et demeurait à son chevet jusqu'à ce qu'il eût clos ses paupières. Dès lors elle s'appartenait. Assise devant sa table, elle se mettait à écrire, et, durant des heures entières,

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la plume courait sans fatigue sur le papier. Elle épanchait ainsi, dans une muette confidence, ses craintes, ses espoirs et les tendresses dont son âme était pleine. Tel était le train d'existence que Mme Henry menait au Pouliguen. Les habitants du port ne savaient de sa destinée que ce qu'ils en voyaient ; ils ne désiraient point en savoir davantage : les gens qui travaillent ne sont pas curieux. D'ailleurs, j'ai hâte de le dire, il n'y avait aucun mystère dans la vie de cette jeune femme : une vie si pure n'avait rien à cacher.

JOIES ET DOULEUKS.

Les personnes qui ont connu intimement M. et Mme Henry pendant les premières années de leur union peuvent se flatter d'avoir vu de près un ménage heureux. Ces deux jeunes gens, bien nés tous les deux, ne s'étaient guère apporté en dot que leur jeunesse et leur amour, jeunesse honnête, amour sincère et qui s'appuyait sur une estime réciproque. Après avoir traversé gaiement les mauvais jours, ces mauvais jours qu'on se surprend quelquefois à regretter quand on sait ce que valent les bons, ils avaient introduit peu à peu l'aisance et le bien-être dans l'intérieur qu'embellissaient déjà leurs tendresses mutuelles. Aux qualités aimables qui les avaient aidés à se passer des dons de la fortune, l'un et l'autre joignaient les qualités sérieuses qui servent à les mériter. Employé d'abord dans une des maisons de commerce les plus considérables de Paris, le jeune mari avait pu, au bout de quelque temps,

s'établir pour son propre compte. Il était laborieux, actif, intelligent. De son côté, la jeune femme portait vaillamment et avec grâce la moite de la vie commune. Il ne peut exister d'heureux ménages qu'à ce prix ; le mariage est une association, et c'est mal entendre le bonheur et la dignité d'une femme que de la réduire à n'être qu'un objet de luxe dans sa maison. Quoiqu'ils eussent pris racine en pleine réalité, M. et Mme Henry restaient pourtant fidèles aux belles passions qui avaient été les fêtes de leur pauvreté. La richesse n'était pas à leurs yeux le but suprême de la destinée. Le soin des intérêts positifs n'avait pas abaissé leur âme. Ils s'aimaient comme par le passé, et l'esprit des affaires, qui n'a rien de commun avec les affaires de l'esprit, n'était point parvenu à les détourner des plaisirs de l'intelligence. Tout leur souriait, ils avaient des enfants charmants, trois petits garçons, beaux tous les trois comme le jour, et qu'ils chérissaient. Hélas ! c'étaient ces blondes têtes qui devaient tenter le malheur.

A l'âge de six ans, l'aîné, qui avait poussé jusque-là comme un rejeton vigoureux, pâlit, s'étiola, languit pendant quelques mois et

mourut. Je ne parle pas de la douleur du père et de la mère : à quoi bon, et que pourraisje dire ? S'il faut absolument que le bonheur se paye ici-bas, certes ils avaient acquitté leur dette, et il était permis de croire que le sort jaloux n'avait plus rien à leur réclamer. Cependant, deux années plus tard, le second enfant s'éteignait comme son frère aîné. Parvenu à l'âge de six ans, on le vit dépérir, lui aussi, et cette fois encore la science et la tendresse furent également impuissantes : il mourut en souriant, ses bras enlacés au cou de son père. Des trois adorés, il ne restait plus que le petit Marc. Qu'on tâche maintenant de se représenter la terreur croissante de ces infortunés, à mesure que leur dernier espoir approchait du terme fatal où les deux autres avaient été moissonnés ! Qu'on juge de leur épouvante quand ils reconnurent les premiers symptômes de la consomption! Marc se fanait comme une fleur qui manque d'eau ; le mal faisait des progrès rapides. Ils avaient épuisé la liste des médecins en renom, et ne savaient plus à qui recourir. Or, il y avait dans la rue même où ils habitaient un médecin assez obscur, mais qui, pour n'être pas un prince de la

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science, s'était pourtant acquis dans son quartier une bonne réputation de savoir et de probité. Ils pensèrent à lui dans leur détresse. Le docteur accourut : c'était un homme doux, un peu triste, et dont la figure, quoique respirant la bonté, aurait passé inaperçue sans la beauté de l'œil et la profondeur du regard. Il écouta le récit des parents, plus d'une fois interrompu par les larmes et les sanglots, puis, après avoir examiné l'enfant, il garda un silence rêveur.

« Madame, dit-il enfin, je ne sais au monde qu'un seul médecin, un seul, entendez-vous? qui puisse sauver votre fils.

— Qui ? Nommez-le ! s'écria la mère éperdue.

— Ce n'est pas moi, répliqua le docteur. Celui que je veux dire est notre maître à tous. Heureux qui peut de loin en loin lui arracher un de ses secrets ! En général, c'est à lui tout d'abord que les malades devraient s'adresser, et la plupart s'en vont faute de l'avoir consulté.

— Eh bien, monsieur, son nom, son adresse ? Nous allons l'appeler.

— Vous perdriez votre peine : il ne se déplace jamais et ne s'est jamais dérangé pour personne,

Les têtes couronnées elles-mêmes sont obligées d'aller le chercher ; mais, grands ou petits, il accueille avec une égale bonté tous ceux qui viennent se jeter dans ses bras.

— Ah ! s'écria Mme Henry, j'irai le trouver, fût-ii au bout du monde !

— Partez donc, madame, dit le docteur avec autorité. N'attendez pas jusqu'à demain ; partez aujourd'hui, dans une heure. Ce médecin, c'est la nature ; allez lui confier votre fils. Je ne répond pas de sa guérison ; mais j'affirme que, s'il reste ici, dans un an au plus tard, il aura rejoint ses deux frères. Enlevez-le bien vite à l'existence qui le tue. Emmenez-le loin de Paris, au bord de la mer, dans quelque village ignoré de Bretagne ou de Normandie. Donnez-lui l'espace, le grand air, le soleil, les vastes horizons. Habituez ses pieds à courir sur les grèves, que son corps s'imprègne du sel de l'Océan. Dès que ses forces renaîtront, laissez-le s'échapper et galoper en liberté comme un poulain dans les savanes. Les enfants, Dieu merci ! ne sont pas rares sur nos côtes ; qu'il se mêle à leurs diableries et se roule avec eux sur la plage. Ne lui mesurez ni le vent ni la pluie. Qu'il mange et dorme à

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discrétion. Ni drogues ni médicaments. La nature en sait plus long que la Faculté ; elle seule fait des miracles. »

Et là-dessus il se retira.

Mme Henry avait entendu parler du Pouliguen ; une de ses amies y avait passé la dernière saison d'été. Dans la soirée du même jour, elle partait pour Nantes par le chemin de fer. Le lendemain, elle prenait le bateau à vapeur qui la menait à Saint-Nazaire. Elle ne s'arrêtait à Guérande que juste le temps de changer de voiture, et, une heure après, elle arrivait dans le petit port où la vie et la mort allaient se disputer son enfant.

KETOUK A LA VIE

Ce fut la vie qui l'emporta. Au bout de quelques semaines, comme une plante qui languissait à l'ombre dans un sol ingrat, et qui, transportée au midi dans une terre nourrissante, se relève et promet des fleurs à la saison prochaine, Marc renaissait déjà. Déjà la sève ravivée avait commencé son mystérieux travail ; on croyait la voir circuler sous le fin tissu de la peau qui reprenait sa souplesse, sa fraîcheur et sa transparence, Les lèvres n'avaient plus la pâleur livide qui semble appeler le baiser de la mort. Les yeux s'éclairaient de subites lueurs ; les joues se coloraient et se teignaient en rose tendre, comme, au soleil levant, les neiges des glaciers. Mme Henry renaissait, elle aussi. — «Qui m'eût dit, écrivait-elle à son mari, que je pourrais encore m'estimer une

heureuse mère ? Il semble que le ciel, en me le rendant, m'ait rendu les deux autres. Ils revivent en lui, et je ne l'embrasse pas sans les sen-

tir tous les trois sur mon cœur. » — Le père avait pu s'échapper de Paris au début de la convalescence. Il n'était resté que quelques jours au Pouliguen, mais il avait pressé dans ses bras son fils ressuscité, et ces quelques jours avaient sufiî pour lui rendre familier le paysage où habitaient les êtres qu'il aimait. C'est un grand adoucissement aux rigueurs de l'absence que de connaître le coin de terre où vivent ceux qui nous sont chers : on les suit à chaque pas qu'ils font, on les voit vivre, on vit avec eux. Au bout de quelques mois, le petit Marc était en pleine possession de l'existence : la nature avait accompli son œuvre.

« Ce n'est plus un enfant, c'est un diable, écrivait Mme Henry au commencement du mois d'août. On ne voit, on n'entend que lui sur le port. Il est la joie, le bruit, le mouvement de ce village où, voilà quelques mois, il était un objet de pitié. Il ne marche pas, il ne court pas, il vole. Il ne mange pas, il dévore. On sent jusque dans ses cheveux toujours en révolte le bouillonnement de la vie. Envoie, sans plus tarder, pantalons, blouses, brodequins. A la lettre, il est en guenilles ; du Pouliguen au

bourg de Batz, la côte est pavoisée de ses vêtement eu lambeaux. Le croiras-tu ? il n'y a que le spectacle de la mer qui réussisse à le réduire et à l'apaiser. Il est très- vrai que la mer exerce sur lui une sorte de fascination. Se retiret-elle, il s'attriste ; revient-elle, il bat des mains et l'appelle des noms les plus tendres. Il l'aime comme s'il comprenait que c'est elle qui l'a sauvé. Jusque-là, rien de mieux ; mais sais-tu quel est son rêve ? Le continent ne lui suffit plus. Aller sur mer, voilà son ambition. N'est- il pas venu ce matin m'annoncer d'un air triomphant que le père Lambinet, notre hôte, consentait à le prendre avec lui dans sa chaloupe et à l'emmener à la pêche ? Je l'ai bien reçu ; là-dessus je suis intraitable. Moi aussi, j'aime l'Océan, mais, au risque de passer pour un monstre d'ingratitude, tout en l'aimant, je le redoute. J'ai signifié à monsieur ton fils qu'il eût à se contenter du plancher des vaches, et que s'il s'avisait seulement de mettre le pied dans une barque, cette barque fût-elle amarrée au quai, il ne resterait pas un jour de plus au Pouliguen. Tel est, mon ami, le bulletin de la journée. A l'heure ou je t'écris, il est couché, il dort. Que n'es-tu là pour voir comme il est

beau? Sa bouche est pareille à une grenade entr'ouverte. Ses joues ont sous le hâle l'éclat velouté d'une pêche mûre. La sueur perle à ses tempes comme des gouttes de rosée, et le souffle de ses lèvres est si doux, qu'on dirait la respiration d'une fleur. Quel calme ! quelle paix ! quelle sérénité ! . . . Et penser que de tout cela le réveil va faire un ouragan ! »

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