UN COUP DE TETE
On était arrivé au 15 septembre. Ce jour-là dans l'après-midi, le Pouliguen offrait l'image de la solitude et de l'abandon ; on aurait pu croire que la vie s'en était complètement retirée. Tous les habitants étaient dehors, les pêcheurs à la mer, les paludiers aux marais salants, les femmes à la récolte du varech ou à la pêche des crevettes. Il n'était resté que les enfants trop jeunes encore pour être emmenés, une douzaine de petits drôles qui, en l'absence de leurs parents, se trouvaient maîtres absolus de la place. Ils étaient tous entre sept et dis ans, sauf le fils Legoff, qui en avait douze bien sonnés. En raison de son grand âge et de son expérience précoce, on lui avait donné les autres à garder. Nous allons voir comment ce vénérable Mentor s'acquitta de sa tâche, et par quelles prouesses il justifia la confiance du bourg.
Bien que la saison fût avancée, il faisait cependant une journée brûlante. L'air et la mer
30 LA ËOCHE ÀtJX MOUETTES
étaient de plomb ; il tombait du ciel des torrents de feu ; le soleil dévorait la côte.
Mme Henry était allée s'asseoir à l'ombre des pins qui couronnent la plage. Marc se tenait étendu près d'elle, et, dans la crainte qu'il ne s'échappât, elle cherchait à l'endormir avec les câlineries de sa voix. Il advint qu'en essayant d'endormir son fils, ce fut elle qui s'endormit ; ses paupières alourdies s'abaissèrent, et, comme le petit Marc faisait mine de s'assoupir, elle prêcha d'exemple et se laissa gagner par le sommeil.
Le fait est que Marc était éveillé comme une potée de souris.
Il entendait les cris des enfants qui prenaient leurs ébats sur le port, et depuis une heure il grillait d'aller se mêler à leurs jeux.
Après que sa mère eut fermé les yeux, il demeura coi pendant quelques instants, puis il se leva doucement, sortit du bois à pas de loup et se précipita vers le port ; il y touchait quand tout d'un coup il s'arrêta ébloui, étourdi, fasciné par le spectacle offert à ses regards.
Contrairement aux injonctions de leur familles, tous mes polissons venaient de se jeter
LA ftOCÏÎE AUX MOUETTES 01
dans une barque amarrée au quai. Le sage Mentor s'était emparé des avirons qu'il manœuvrait à tour de bras, tandis que le reste de la bande, par un piétinement désordonné, imprimait à l'embarcation un mouvement de roulis ou de tangage qui leur permettait de se croire en plein Océan.
A la vue de Marc, ce ne fut qu'un cri :
« Marc! Voici Marc ! Viens, Marc, viens avec nous! »
Marc eût vu le ciel entr'ouvert, il eût entendu douze séraphins jouant de la viole en l'invitant à venir prendre sa place dans le paradis, qu'il n'aurait pas été plus vivement tenté.
« Non, dit-il enfin, non, ma mère me l'a défendu.
— Bah ! bah ! lui dit le fils Legoff, c'était le plus endiablé de tous ; quel mal y a-t-il à faire ce que nous faisons ? »
Et les autres de répéter en chœur :
a Viens donc, Marc, viens donc avec nous !»
Marc était là, debout, immobile, les mains dans ses poches, et ne pouvant détacher ses yeux de l'abîme qui l'attirait.
« Non ! » murmura- t-il d'une voix hésitante.
Ce ne fut qu'une huée.
32 LA ËOCHE AUX MOtJEtfES
e II a peur ! il a peur ! A bas Marc ! à bas le Parisien ! à bas le capon ! »
Marc n'y résista pas, il glissa du côté du bois un regard furtif, puis, doublement coupable, cédant du même coup aux incitations de son amour-propre et à l'attrait du plaisir défendu, il sauta du quai dans la barque, aux applaudissements de tous ces bandits, enchantés d'avoir un complice de plus.
Les choses ne devaient pas en rester là. S'il est vrai de dire que l'appétit vient en mangeant, c'est surtout quand on mange du fruit auquel il nous était interdit de toucher. Toute faute commise en entraîne fatalement une seconde le mal est un engrenage qui ne nous lâche plus dès qu'il nous a saisi par un des pans de notre habit. La mer baissait ; elle était calme, plate et lourde. Il y avait près d'une heure qu'ils se démenaient comme des possédés dans ce bateau qui ne marchait pas, et ils commençaient à se lasser d'un jeu qui, si violent qu'il fût, les laissait à la même place, quand ce sacripant de Legoff, tout fier d'avoir en main les avirons, offrit à ses amis le régal d'une promenade autour de la baie. Il s'agissait tout simplement d'en côtoyer les bords et d'aller s'échouer
mollement sur le sable à l'autre extrémité de la plage.
Une immense clameur où perçait le cri de : ViveLegoff! accueillit cette admirable proposition. Marc pétillait de joie, il était ivre de désobéissance, et, le malheureux ! ce fut lui qui détacha l'amarre qui retenait la barque au mur du quai.
Les voilà partis, quelle fête !
Christophe Colomb mettant le cap sur un monde nouveau n'était ni plus triomphant ni plus fier.
Cette barque près de quitter le port, cette mer en apparence si paisible, ces enfants si joyeux à l'heure du départ, tout cela, présente un tableau fidèle de nos entraînements à tous les âges de la vie. Il semble qu'on pourra toujours s'arrêter à temps, qu'on sera toujours maître d'aborder aux rives prochaines. On ne veut faire que le tour de la baie, et on se livre sans défiance au courant qui mène aux abîmes.
Ils étaient à peine sortis du chenal, que l'embarcation, fort mal dirigée, devenait la proie du reflux qui les poussait au large sans qu'aucun d'eux s'en aperçût. Ils riaient, ils criaient, ils chantaient ; ils ne se possédaient plus. Maître
Legoff, tout gonflé de son importance, jouait des avirons à tort et à travers, et la barque, comme si elle eût été tirée par des liens invisibles, s'éloignait de plus en plus du rivage.
Il faut avoir l'œil marin pour mesurer exactement les distance en mer. Ils pensaient être encore dans la baie, qu'ils en étaient déjà loin. Le point où ils s'étaient promis d'aborder décroissait insensiblement. Les dunes, les rochers, le hameau, tous les accidents de la côte, s'abaissaient et s'amoindrissaient peu à peu derrière eux.
Il vint un instant ou les chants et les rires cessèrent brusquement : FOcéan grossissait à mesure qu'ils gagnaient le large ; la houle les enveloppait.
L'étonnement, la stupeur, l'épouvante, se peignirent bientôt sur tous les visages.
Legoff étaif rendu et s'épuisait en efforts impuissants ; ils se précipitèrent tous à la fois sur les rames, et manœuvrèrent si bien, qu'au bout de quelques secondes elles étaient le jouet des flots, sans qu'il fût possible de les repêcher. Pour l'usage qu'ils en auraient fait, le dommage n'était pas grand : leur effarement s'en accrut
pourtant, comme s'ils venaient de perdre leur unique chance de salut.
Ils jetèrent des cris désespérés : ils entraient dans la haute mer, Dieu seul pouvait les entendre.
Le jour baissait, le soleil enflammait le couchant, et pas une voile à l'horizon, pas un chasse-marée en vue, pas une chaloupe, pas un bateau pêcheur ! Perdus dans l'immensité, ils ne voyaient que le ciel et l'eau. Ainsi qu'il arrive toujours entre gens qui se sont associés pour faire une sottise, ils avaient éclaté d'abord en récriminations réciproques ; le sentiment du danger commun qui grandissait de minute en minute ne tarda pas à les réconcilier. Pressés les uns contre les autres et se prêtant un mutuel appui, pâles défaits et l'œil hagard, ils ne criaient plus, ils ne pleuraient pas, ils étaient terrifiés. Tantôt l'embarcation pirouettait sur la cime d'une lame, tantôt elle s'enfonçait et disparaissait dans un gouffre. Les vagues hurlaient autour d'elle comme une troupe de dogues affamés. Marc et Legoff étaient les seuls qui fissent encore bonne contenance. Legoff avait l'attitude révoltée d'un petit Ajax qui défie les dieux. Quant à Marc, on eût dit que la scène qu'il
avait sous les yeux éveillait en lui moins d'effroi que de curiosité. Il avait entendu parler de Robinson et se voyait déjà daus une île déserte. Cette perspective ne lui déplaisait pas. Il fut servi à souhait : au moment où le soleil s'abîmait dans les flots, la barque s'affalait sur un banc de petits récifs que le jusant avait mis à fleur d'eau.
Culbutés par la violence du choc, ils roulèrent pêle-mêle et se relevèrent en se tâtant les côtes. Ils en étaient quittes pour quelques meurtrissures ; mais la barque était en morceaux.
Le banc sur lequel ils venaient d'échouer s'étendait autour d'un grand roc solitaire, aux formes tourmentées, à l'aspect formidable, et qui s'élevait juste au centre comme une immense forteresse. La mer n'en couvrait jamais le sommet, qui servait de refuge nocturne aux mouettes de ces parages. De là ce nom de Roche aux Mouettes qu'on lui avait donné dans le pays. La Roche aux Mouettes est bien connue des navigateurs ; elle signale aux bâtiments qui viennent du large la mer de bas fonds qui l'entoure et leur sert de remarque pour passer le Four et la Blanche, deux écueils dangereux, situés à quelque distance de l'entrée de la Loire.
Certes, la situation n'avait rien de réjouissant. Toutefois, si horrible qu'elle fût, ils éprouvèrent, en se relevant, un sentiment de délivrance. La traversée qu'ils venaient de faire leur avait inspiré une telle aversion pour l'élément liquide, qu'ils ne purent se défendre d'un
Sa LA îiÔCÉË AtJÏ MOÛETÊTÉâ
mouvement de joie en sentant sous leurs pieds quelque chose de résistant.
Cette joie fut de courte durée. La nuit tombait, qu'allaient-ils devenir ? Tous, ils criaient la faim.
C'étaient de petits drôles, mais aussi de bons
petits cœurs. Ceux qui avaient encore leur
. goûter dans leurs poches en rirent une masse
commune qu'ils divisèrent en parts égales, et chacun eut la sienne.
La nappe fut bientôt mise.
Ils ajoutèrent au menu, jamais ce mot ne fut mieux à sa place, quelques moules, quelques coquillages qu'ils avaient ramassés çà et là, en furetant sous le goémon, aux dernières lueurs du crépuscule.
Marc fit les frais du dessert ; il distribua généreusement la provision de chocolat qu'il avait sur lui.
Parmi les débris que la barque, en se brisant, avait jetés sur les récifs, il se trouvait une gourde à moitié pleine d'un mélange d'eau et de rhum : ils en burent chacun une gorgée.
Il ne s'agissait plus que de s'arranger pour la nuit. Une nuit est vite passée, dit-on. C'est l'avis de tous ceux qu'attend un bon lit, sous
LA ilOCIIË AUX MODETTE8
un toit bien couvert et dans une chambre bien close ; quand on n'a pour matelas que quelques touffes de varech avec un îlot pour alcôve, peutêtre est-il permis d'en juger autrement.
La journée avait été brûlante ; la soirée était froide.
Rassemblés en tas au pied du rocher, ils grelottaient et pleuraient dans l'obscurité à peu près complète. Marc lui-même, sous sa blouse et dans son pantalon d'été, commençait à sentir que les îles désertes étaient des résidences moins enchantées qu'il ne l'avait supposé jusque-là. Legoff ôta sa vareuse et la lui mit sur les épaules : saint Martin n'en eût donné que la moitié.
Legoff devait grandir de cent coudées pendant cette nuit mémorable ; il allait montrer ce que peuvent, même chez un enfant, dans les situations les plus périlleuses, la présence d'esprit, le courage et la résolution.
Ecoutez-moi, dit-il. Vous devriez être honteux de pleurer comme vous le faites. Vous n'êtes plus des enfante, sapristi? Toi, Jambonneau tu as eu sept ans aux dernières sardines. Toi, Pornichet, tu en auras huit aux harengs. Toi, Macabiou, tu frises la dizaine,
46 la éôchë aux Mouettes
Toi, Mascaret, tu pourrais presque chausser les bottes de pêche de ton frère aîné. Au lieu de rester là, serrés les uns contre les autres comme un troupeau de moutons pendant l'orage, rappelons-nous que nous sommes tous fils de marins et que nous-mêmes nous serons des marins un jour. Voulez-vous revoir le Pouliguen, retrouver vos parents et manger encore de la soupe au lard? Je réponds de vous à condition que vous m'obéirez et que je commanderai à des hommes.
— Oui, oui, s'écrièrent-ils tous à la fois, électrisés par ce magnifique langage. Commande, et nous obéirons. C'est toi, Legoff, notre capitaine ! »
Ils avaient tous été bercés, dès l'âge le plus tendre, par des histoires de navire en perdition, d'équipages jetés à la côte. Leur imagination s'était familiarisée de bonne heure avec les drames de l'Océan ; ils savaient confusément et par ouï-dire tout ce qui se pratique à la mer pendant ces scènes de détresse.
« Eh bien, reprit Legoff, si je suis votre capitaine, vous êtes mon état-major. Consultonsnous ; cherchons ensemble ce qu'il y a de mieux à faire dans la position où nous sommes.
Que chacun donne son avis, et nous déciderons après. Ça se passe ainsi dans tous les naufrages. La séance est ouverte. A toi, Jambonneau ! Parle le premier.
— Mon avis, à moi, dit Jambonneau d'une voix mâle, est qu'il faut tirer des coups de canon jusqu'à ce qu'un bâtiment de passage nous entende et vienne nous ramasser.
— Nous n'avons pas de canon, dit Pornichet.
— Ni de poudre, dit Mascaret.
— Je m'en fiche, reprit Jambonneau. On me demande mon avis, je le donne. On n'est pas forcé de le suivre.
— On en tiendra compte, dit Legoff. A toi, Macabiou !
— Mon avis, à moi, dit Macabiou, c'est qu'il faudrait grimper jusqu'en haut de ce grand rocher, et, quand nous y serions, crier de toutes nos forces en faisant signe avec nos mouchoirs.
— A toi, là-bas, François Guillemin ! Tu n'es pas plus haut qu'une quille ; mais c'est, dit-on, dans les petites boîtes que se trouvent les meilleurs onguents. Quel est ton avis ?
— - Mon avis, à moi, répondit un filet de voix, c'est qu'il faudrait écrire une lettre, et puis
après la mettre dans une bouteille, et puis après jeter la bouteille à la mer.
— Et toi, Parisien, as-tu quelque chose à nous dire ?
— Moi, répliqua Marc, je dis qu'il faudrait abattre un gros arbre, et, après que nous aurions creusé le tronc avec nos couteaux, monter tous dedans pour retourner au Pouliguen.
— Ce n'est pas ça, dit Pornichet ; c'est un radeau qu'il faut construire avec les planches de notre barque, et ensuite nous tirerons au sort pour savoir lequel de nous sera mangé le premier par les autres.»
Les membres du conseil, qui ne s'attendaient pas à une pareille motion, qui n'avaient pas prévu qu'on pût arriver à une pareille extrémité, furent frappés de stupeur. Chacun d'eux, l'oreille basse et le menton sur le jabot, se livrait en silence aux méditations les plus sérieuses. Legoff lui-même avait perdu un peu de son assurance. Il n'était pas éloigné de proposer un amendement qui, le cas échéant, mettrait le capitaine hors de concours. Une réaction violente se produisit bientôt dans l'assemblée. Un cri de révolte et d'indignation s'échappa en même temps de tous les cœurs :
a Non, non, plutôt mourir de faim. A bas Pornichet !
— Dame ! ajouta celui-ci sans trop s'émouvoir, c'est comme ça que mon grand-père a été mangé sur le radeau de la Méduse !
— A toi, Mascaret ! Donne ton avis, dit Legoff qui avait hâte d'entrer dans un autre ordre d'idées.
— Moi, s'écria Mascaret d'un ton résolu, je n'y vas pas par quatre chemins. Je n'ai jamais cherché midi à quatorze heures, ni perdu mon temps à enfiler des mots. Mon avis est qu'il faut nous en aller d'ici le plus tôt possible, rentrer chez nous avant qu'on ait remarqué notre absence, souper au galop et nous fourrer chacun en tapinois dans notre lit. S'il y en a un qui trouve mieux, qu'il ne se gêne pas pour le dire.»
Autant l'avis de Pornichet avait soulevé la réprobation, autant celui de Mascaret excita l'enthousiasme. Cet avis si simple et si ingénument exprimé soulagea toutes les poitrines et rallia toutes les opinions.
« Bravo, Mascaret ! C'est Mascaret qui a le mieux parlé, c'est l'avis de Mascaret qu'il faut suivre. Vive Mascaret ! »
4à LA ROCHE AUX MOUETTES
Eu présence de cette ovation inattendue, Legoff, qui, quelques instants auparavant, s'était vu acclamer par ce tas de vauriens, dut se livrer à d'amères réflexions sur la fragilité de la faveur populaire. Il trembla pour son autorité, il crut un instant à sa déchéance. Le moment était venu de porter un grand coup et de ressaisir ainsi le pouvoir près de lui échapper. Après avoir, dans un résumé pittoresque, fait ressortir et toucher du doigt tout ce que les opinions qui s'étaient produites présentaient d'absolument impraticable, de profondément inepte et de parfaitement saugrenu, il ne craignit pas de saisir Mascaret sur les marches du Capitole pour le traîner à la roche Tarpéienne d'où, en un tour de main, il le précipita.
« Nous le savons, parbleu ! bien, s'écria-t-il, qu'il faut nous en aller d'ici 1 Mascaret n'a oublié qu'une chose, c'est de nous en indiquer les moyens.
— Comment! comment! répliqua Mascaret, qui déjà perdait pied.
— Si Mascaret a voulu se moquer de nous, reprit Legoff, je me permettrai de lui faire observer que le moment n'est pas bien choisi. S'il a parlé sérieusement, je lui dirai, avec les
égards qu'il mérite, que de tous les avis qui out été douués, c'est le sien qui est le plus bête.
— Nous attendons lo tien, riposta Mascaret d'un ton de défi.
— Le voici, dit L^goff en élevant la voix ; fouillons tous dans nos poches et tâchons d'y trouver des allumettes ! »
On leur avait si souvent et si expressément défendu de toucher aux allumettes et d'en emporter avec eux, que presque tous en tirèrent quelques-unes du fond de leurs goussets.
— Eh bien s'écria Legoff avec l'autoritié du commandement, ce n'est pas un radeau, c'est un bûcher que nous allons faire avec les planches de la barque. Il faut allumer un grand feu dout la flamme monte si haut, si haut, qu'elle } uisse être vue à dix lieues en mer. Les navires, en l'apercevant, se douteront bien que ce n'est pas un feu de cheminée ; ils comprendront que c'est un signal de détresse, et nous autres, rangés devant la braise comme des cailles à la broche, au lieu d'en être réduits à battre la semelle pour nous dégourdir, nous nous chaufferons tranquillement les os des jambes, en attendant qu'on vienne nous chercher. »
Il faut renoncer à décrire l'effet produit par ces paroles éloquentes. Jambonneau, Macabiou, Pornichet s'inclinèrent devant le génie de Legoff ; la perspective d'un bon feu aurait suffi pour lui gaguer tous les suffrages.
Mascaret seul persistait dans son avis et soutenait mordicus qu'il fallait s'en aller au plus tôt.
« Maintenant, ajouta Legoff, tout le monde sur le pont, tout l'équipage à la manœuvre ! »
Et, à la lueur des étoiles, traînant après lui toute la bande, il se dirigea vers l'embarcation qu'il avait si bien gouvernée et qui gisait sur le lit de bas-fonds où elle s'était rompu les côtes. Legoff en avait déjà exploré la carcasse avec l'espoir d'y trouver quelque chose qu'il pût se mettre sous la dent. Il n'avait trouvé que quelques paquets d'étoupe, quelques lambeaux de toile goudronnée, une hachette, des cordes et du fil de caret. Il n'est rien d'inutile, rien n'est à dédaigner. De tous ces objets dont il s'était soucié d'abord autant qu'une poule de l'embouchure d'une clarinette, il n'en était pas un qui ne dût lui servir. Armé de la hachette, il attaqua résolument les flancs entr'ouverts du bateau, et pendant qu'il les dépeçait à coups
redoublés, les autres en ramassaient les éclats qu'ils entassaient pêle-mêle sur l'emplacement que Legoff avait désigné.
Il n'y a point de situation si lamentable que ne puisse égayer le travail en commun.
Les planches fracassées qui volaient en morceaux, les débris qu'ils cherchaient à tâtons et qu'ils se disputaient dans l'ombre, les allées, les venues, l'émulation qui s'était emparée d'eux tous, l'activité de fourmi qu'ils déployaient sur cet îlot, les chutes mêmes qu'ils faisaient, soit en glissant sur le goëmon visqueux, soit en se heurtant les uns contre les autres, tout cela les tenait en haleine et avait fini par les ragaillardir.
Le bûcher montait à vue d'œil.
Quel moment que celui oh le capitaine Legoff, entouré de son état-major, frotta une allumette chimique sur le drap de son pantalon, et mit le feu à la toile goudronnée et aux étoupes qu'il avait amassées dans le foyer !
Chacun d'eux retenait son souffle, tous les cœurs étaient dans l'attente.
Ce ne fut d'abord qu'un nuage de fumée si épaisse que la nuit en était obscurcie.
Plusieurs minutes s'écoulèrent dans une angoisse inexprimable.
Enfin ils entendirent les crépitations de l'embrasement.
Li fumée s'éclaira d'une lueur rougeâtre, des lignes étincelantes coururent çà et là sur les premières assises du bûcher, l'iucendie gagna rapidement le faîte, et bientôt une immense gerbe de flamme illumina le ciel et les flots.
Jamais bourrées de la Saint- Jean ne méritèrent mieux le nom de feu de joie que ces planches brûlées en signe de détresse. Plus heureux que Mascaret, Legoff savourait à longs traits les douceurs d'une popularité bien acquise. Pas un ne doutait que cette flamme si haute et si claire n'appelât à leur aide les bâtiments qui tenaient la mer à dix lieues à la ronde, ils croyaient tous à leur prochaine délivrance, et ils la saluaient déjà par des acclamations bruyantes, pendant qu'au-dessus d'eux les mouettes, réveillées en sursaut, volaient autour de leur refuge en jetant des cris effarés.