‹ La roche aux mouettesChapitre 6 sur 44 · LA KEYANCHE DE JONAS · texte numérisé non relu

LA KEYANCHE DE JONAS

Ainsi parla milord Macabiou, à la satisfaction générale. Trois salves d'applaudissements, auxquels Pornichet, malgré sa déconfiture, ne put s'empêcher de joindre les siens, couronnèrent ce joli morceau ; bien que la joute fût à peine ouverte, il y eut dans l'auditoire comme un soupçon que le sucre d'orge était déjà gagné. Cette histoire d'ours avait achevé de les mettre en belle humeur, toutes les langues se délièrent, et les récits les plus étranges se se succédèrent sans interruption. Le foyer qui jetait encore de vives lueurs, ces enfants groupés à l'entour dans des attitudes diverses, les uns debout, les autres assis sur les brisants, tous attentifs à la voix du conteur, l'îlot que la mer, en se retirant, avait laissé complètement à nu, les flaques d'eau où se miraient les étoiles du ciel, le grand roc dont la masse irrégulière et sombre s'éclairait çà et là des reflets ardents du brasier, les mouettes qui battaient des ailes

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LA BOCfîÉ AUX MOUETTES

au-dessus de sa tête chenue, et, pour cadre au tableau, les flots apaisés et lointains, tout cela composait une scène à la fois bizarre et charmante, et qui aurait pu tenter le pinceau d'un van der Neer ou d'un Isaac van Ostade.

Tout ce qui fut dit pendant le cours de cette veillée pittoresque, je ne puis le redire ; un volume n'y suffirait pas. Tous ces récits se ressemblaient au fond : toujours un ingénieux matelot jeté par aventure dans des situations impossibles, et qui s'en tirait à sa gloire ? Le bisaïeul de Jambonneau se baignait un jour dans le canal de Mozambique. Pris entre deux requins qui s'avançaient sur lui la gueule ouverte, ce diable d'homme avait trouvé moyen de les exciter l'un contre l'autre et de les amener à se dévorer réciproquement : il n'en était resté que les nageoires caudales, recueillies avec soin et conservées comme un trophée dans la famille des Jambonneau. Le grand-papa du petit Guillemin avait fait mieux encore : il venait de harponner une baleine, quand son embarcation, fouettée par un coup de queue, chavira. Tombé à la mer, il put ressaisir la corde du harpon que la baleine emportait avec elle, et lorsque celleci, après avoir plongé, reparut à fleur de vngue,

LA ItOCHË AUX MOUETTES

il lui monta sans façon sur le dos et s'établit là comme sur le pont d'un navire. Il fit ainsi plus de douze cents lieues, buvant la pluie que lui versaient les nuages, et se taillant dans sa monture quelques tranches de filet lardacé qui apaisaient sa faim à l'heure du dîner. Quand la baleine plongeait, il lui rendait la bride et se frisait traîner à la remorque : il reprenait son poste dès qu'elle émergeait comme une plateforme à la surface de l'Océan. Au bout d'une semaine d'exercices, il était parvenu à la dresser et à la gouverner, grâce au dard qu'elle avait dans le flanc, et, bref, un matin, après bien des péripéties, debout et fièrement campé sur l'échiné du gigantesque cétacé qui lançait des gerbes d'eau par ses évents, il entra dans la rade de Brest, au grand ébahissement des indigènes qui assistaient pour la première fois à un semblable spectacle : c'était la contre-partie et la revanche de Jonas. Quoique entachée d'un peu d'invraisemblance, cette histoire, très gentiment débitée d'ailleurs, intéressa vivement l'assemblée, et la baleine du petit Guillemin mit en échec les ours de Macabiou.

Quand ce fut son tour de parler, Marc raconta Eobinson dans son île, et, il faut bien

èÛ LA KOCHE AUX MOUETTES

l'avouer, notre petit ami n'obtint qu un médiocre succès. Après les épices dont ils venaient de se régaler mutuellement, Robinson Crusoé avec son perroquet, son parasol et son bonnet de peau de bique leur fit l'effet d'une panade. Vendredi lai-même n'éveilla qu'une piètre curiosité. L'histoire que Marc n'avait pu i qu'ébaucher est racontée dans un livre immortel, délice de l'enfance, enseignement de tous les âges, rare bienfait de l'esprit humain. Ge livre sans ornement, sans apprêt, je dirais presque sans littérature, et qui n'a d'autre charme que le premier de tons, le charme de la vérité, c'est l'ami de toutes les saisons. Enchantement de nos jeunes années, il serait au besoin notre conseil et notre guide à travers les épreuves inséparables de la vie. Il nous apprend en même temps le courage, la résignation et la foi dans la Providence ; il nous montre toutes les ressources de l'homme jeté seul dans la création, ses facultés se développant dans une situation désespérée, et comment l'âme, rendue à elle-même en présence de la nature, remonte nécessairement à Dieu. Les saints livres exceptés, je n'en connais pas un qui contienne plus de force consolatrice, qui

LA hôcUÉ ktlt MOUETTES ($

respire une philosophie plus humaine et plus religieuse, une morale plus simple, plus familière et plus élevée. Étrange destinée que celle de l'auteur de ce livre ! Ce qu'il était, qui songe à le savoir ? Qui songe même à se demander s'il a existé? Il a disparu dans la gloire de son œuvre. Que les enfants sachent du moins son nom, et que ce nom reste à jamais béni dans leur mémoire : il s'appelait Daniel De Foë. Comme la plupart des hommes qui ont travaillé pour le bonheur de leurs semblables, il mourut dans l'abandon, après avoir vécu malheureux et persécuté.

Le carrousel touchait à sa fin. Tous ou presque tous, ils avaient disputé le prix, et, quoique balancé un instant par le succès de la baleine, le triomphe des ours semblait assuré. Macabiou, je le dis à regret, ne montrait pas l'attitude modeste qui sied aux vainqueurs. Macabiou se voyait déjà possesseur de douze bâtons de sucre d'orge précieusement emmaillotés dans un morceau de papier gris, déjà l'eau sucrée lui venait à la bouche, déjà il se pourléchait les lèvres, quand le capitaine Legoff, qui s'était borné jusque-là au rôle de juge du camp, descendit à son tour dans la lice,

Il toussa trois fois, moins pour assurer le timbre de sa voix que pour inviter l'assemblée au silence.

Un murmure flatteur courut dans tous les rangs.

« Écoutons ! écoutons ! »

Macabiou seul pâlit et frissonna.

AVENTURES DE THOMAS Ier

« Moi, dit Legoff, je vas vous raconter l'histoire de feu Thomas Legoff, mon grand-père, qui, embarqué comme simple matelot sur la frégate la Bellone, devint roi d'une île de l'Océanie.

— Pas possible ! s'écrièrent-ils tous à la fois et tout ébaubis : il y a eu des rois dans ta famille?

— Un seul, répondit modestement Legoff, mais ça suffit, à ce que dit mon père, pour que

je sois de race royale. Voici comment la chose arriva. La Bellone naviguait dans le grand océan Pacifique qui est une mer douce comme un mouton, avec des îles où les habitants mettent les étrangers à la broche et les servent rôtis sur leur table.

— Connu ! dit Macabiou : ça s'appelle des cannibales.

— Ou des anthropophages, ajouta Jambonneau,

— C'est eux, dit Marc, qui voulaient manger Vendredi.

— La dlone, reprit Legoff, naviguait donc dans le Grand-Pacifique, et, favorisée d'une jolie brise, filait ses douze nœuds sans s'essouffler, lorsqu'un beau jour voilà le feu qui se déclare dans le magasin général. On pompe, rien n'y fait. Au bout de quelques heures, la frégate flambait comme une botte de paille.

C'est tout de même drôle, dit le spirituel Pornichet, qu'on puisse brûler sur l'eau.

— Tu vas voir, Pornicliet, que ça n'est pas du tout drôle. On avait beau pomper, inonder, calfeutrer, le feu gagnait la soute aux poudres.

— Fichtre! dit Pornicliet.

— Il n'y avait plus qu'à décamper. Juste au moment oii l'équipage allait se jeter dans les embarcations, patatras ! les poudres s'enflamment, le tonnerre éclate dans le ventre du bâtimeut, tout craque et se détraque, tout saute, tout est englouti. Plus de Bellone, mes enfants ! En moins d'une minute, l'eau et le feu avaient tout raflé. Il ne restait de vivant que Thomas Legoff. Il avait été lancé à trois cent soixante et quinze pieds au-dessus du Grand-Pacifique, et, après une douzaine de cabrioles en l'air, il

était retombé sur ses pieds dans une des embarcations qu'on avait mises à la mer.

— C'est de la chance, dit Macabiou.

— Il faut vous dire qu'en ce temps-là Thomas Legoff était le plus fin matelot de toute la marine française, un homme superbe, et qui de Nantes à Brest n'avait pas son pareil. Sur la Beïïone, on ne l'appelait que le beau Thomas ; il était l'ornement du bord. Avec ça, une éducation brillante, une tenue pleine de distinction, et de l'esprit jusque dans les jarrets. Il pouvait prétendre aux plus hautes positions sociales ; quand la Beïïone avait sauté, il était sur le point de passer quartier-maître. En se voyant tout seul dans cette embarcation, au milieu du grand Océan, loin de perdre la tramontane, il se dit que puisqu'il venait d'échapper par miracle à une mort preque certaine, c'était que la Providence avait des intentions sur lui, et il se mit à ramer de toutes ses forces, dans l'espoir de rencontrer un navire qui le recueillît, ou de découvrir un coin de terre où il pût aborder. Il rama pendant dix jours et ■ dix nuits sans boire ni manger, sans rien voir que le ciel et l'eau. Le onzième jour, il ne ramait plus ; il mangea un de ses souliers.

— Nom d'un nom ! dit Pornicht t.

— Le douzième jour, il s'ouvrit une veine avec la point de son couteau, et il but son sang.

— Allons-nous-en! dit Mascaret.

— Le treizième jour il se coucha dans le fond de sa barque et là il attendit que la mort le prît en pitié. Il ne restait plus rien du beau Thomas que les os et la pean ; mon grand-père était devenu, en moins de quinze jours, jaune, sec et plat comme un hareng saur.

— Ça donne la chair de poule, dit Jambonneau en frissonnant ; c'est égal, écoutons la fin.

— Oui, LegofF, achève ton histoire, s'écria Marc qui était tout oreilles.

« Combien de temps demeura-t-il couché dans le fond de sa barque, lui-même n'en a jamais rien su. Il se réveilla mollement étendu sur une herbe épaisse et fleurie, sous un berceau d'arbes magnifiques, ou chantaient des milliers d'oiseaux, et qui répandaient sur lui une délicieuse fraîcheur. Un instant, il se crut transporté dans le paradis ; mais lorsqu'après s'être frotté les paupières, il aperçut les figures qui l'entouraient, il ne douta pas qu'il ne fût plongé au fin fond de l'enfer. Uue soixantaine de sauvages, plus hideux les uns que les autres,

tatoués sur toutes les coutures et n'ayant pour vêtement qu'un anneau de cuivre passé dans le nez, se tenaient accroupis autour de lui et paraissaient se consulter tout en l'examinant avec une attention minutieuse.

« Ferré comme'il l'était sur la géographie, il devina sans peine le sort qui l'attendait.

« C'est un peu dur, vous en conviendrez, de rester treize jours sans manger et d'être mangé le quatorzième. Quiconque a le cœur bien placé peut éprouver de la satisfaction à servir de dîner à des amis dans le besoin, et je suis convaincu que le grand-père de Pornicliet y a trouvé quelque douceur ; mais être dévoré par des inconnus qui ne parlent pas même votre langue, on n'y songe point sans frémir.

« L'infortuné Thomas ne pouvait échapper à la broche ou au gril qu'en tombant dans la poêle ou dans la casserole. Jugez donc s'il ouvrit de grands yeux quand, s'étant mis sur son séant, il vit tous ces moricauds se prosterner la face contre terre, puis se relever et se trémousser avec des gestes et des contorsions qui n'annonçaient aucun mauvais dessein.

« Les uns lui présentaient des corbeilles d'oranges, de bananes et d'ananas ; les autres

approchaient de ses lèvres des tasses de limonade ou de lait de coco. Il y en avait qui lui chatouillaient la plante des pieds et qui lui frottaient le gras des jambes, pendant que d'autres l'é ventaient et l'émouchaient avec des feuilles de latanier.

« Et, à chaque morceau qu'il avalait, à cha^e rasade qu'il buvait, c'étaient des cris d'admiration, des hurlements de joie, des gambades et des sauts de carpe à se démancher tous les membres.

« Après qu'il eut mangé comme quatre et bu à tire-larigot, on le couvrit d'un manteau fait avec des plumes de serin, de colibri et de perroquet ; on le hissa dans un palanquin, et le cortège se dirigea, musique en tête, vers le palais du gouvernement.

« Le trône était vacant depuis la veille, le dernier roi venait d'être emporté par une fièvre maligne et les notables du pays allaient lui donner pour successeur le noble étranger que la Providence avait jeté sur leurs rivages.

« C'est comme ça que Thomas Legoff, aux trois quarts mort de faim et de soif, et n'ayant plus aux pieds que la moitié d'une paire d'escarpins, devint roi de l'île de Tamboulina,

« La cérémonie du couronnement eut lieu le même jour. Tous les monuments publics furent illuminés le soir, et, tant que dura la nuit, on ne fit que danser et tirer des pétards.»

« Tout ça, c'est des bêtises, dit Macabiou.

— Des bêtises ! s'écria Legoff; c'est écrit dans des papiers imprimés.

— liaison de plus, dit Macabiou.

— Macabiou ne sait pas, reprit Legoff avec hauteur, que mon grand-père, de retour en France, fut présenté au roi, qui le reçut comme un membre de sa famille, l'appela son cousin, petit nom d'amité qu'on se donne comme ça entre têtes couronnées, et le fit passer d'emblée quartier-maître, en s'excusant de ne pouvoir lui rendre le royaume qu'il avait perdu : ce grand prince était ami de la paix, et il lui répugnait d'engager la France dans des expéditions lointaines. C'est historique, tous les journaux du temps en ont parlé.

LE KOYAUME DE TAMBOULINA

« S'il y eut jamais sur terre un monarque pouvant se croire adoré de ses peuples, j'ose dire ce fut Thomas Ier, roi de Tamboulina. Il ne régna que cinq mois et demi, mais pendant ces cinq mois et demi, il connut toutes les douceurs que la royauté est susceptible de procurer à une âme sensible et à un estomac délabré. Chaque matin toute la population de l'île se réunissait pour aller en corps prendre de ses nouvelles et s'informer comment il avait passé la nuit. C'était à qui devinerait ses moindres désirs. Pêcheurs et chasseurs ne péchaient plus et ne chassaient plus que pour lui. Son garde-manger regorgeait de provisions de toute espèce : les poissons les plus délicats, les plus belles pièces de gibier, étaient réservés pour sa table. Tous les jours, en se réveillant, il avalait une grande écuellée de bouillie faite avec de la farine de maïs et qu'on lui apportait dans son lit. Une heure après, on lui servait trois ou

LA ROCHE AUX MOUETTES l'\

quatre brochettes de petits oiseaux qui étaient comme autant de boules de graisse qui lui fondaient dans le gosier. Il dînait à midi, goûtait à quatre heures et ne se couchait jamais sans souper. »

« Assez ! assez ! dit Macabiou dont l'estomac criait famine ; ces détails sont inconvenants.

— Inhumains! s'écria Jambonneau en serrant la ceinture de son pantalon.

— Allons-nous-en ! dit Mascaret.

— N'interrompez pas ! Laissez parler Legoff! s'écrièrent les autres enfants. »

Legoff poursuivit :

« Dans la journée, plutôt deux fois qu'une, tous les fonctionnaires du royaume se rassemblaient sous ses fenêtres, et là, pour le distraire et lui désopiler la rate, ils exécutaient des gigues nationales auxquelles mon auguste aïeul daignait sourire du haut de son balcon. On s'appliquait à lui épargner toute fatigue de corps et d'esprit. Il ne sortait qu'en palanquin. Quant aux affaires publiques, on s'abstenait d'en parler devant lui ; il avait des ministres qui brassaient toute la besogne. . .

« On pouvait espérer que quelques semaines d'une royauté si paisible et si nourrissante suffiraient pour- le radouber et le remettre complètement à neuf. Eh bien, noo. Il avait beau dormir, manger et ne rien faire, il s'obstinait dans un état de maigreur effrayante et qui désolait le cœur de ses sujets. Quand ils le voyaient passer dans son palanquin, plus jaune qu'un citron, efflanqué comme un lapin vidé, leurs figures s'allongeaient d'une aune, et ils n'avaient point du tout l'air content.

« Ce fut seulement au bout du quatrième mois qu'il commença à se remplumer. Pour lors, il profita à vue d'œil, et le beau Thomas reparut sous la couronne de Thomas Ier. L'amour de ses peuples semblait croître en proportion de son embonpoint. Cet amour ne connut plus de bornes à partir du moment où ils crurent s'apercevoir que leur souverain tournait à la graisse. Il ne pouvait plus mettre le nez dehors sans être aussitôt enveloppé par une foule avide de contempler et de toucher Sa Majesté Koyale. Les parties les plus charnues de son corps étaient surtout l'objet d'une inspection particulière, et tous manifestaient par mille drôleries la satisfac-

U ROCflË AUX MOUETTES

tion qu'ils éprouvaient de posséder un roi si dodu.

a Vous pensez bien que ces démonstrations naïves le flattaient considérablement et lui donnaient la plus liante opinion de lui-même. En s'examinant avec soin au physique autant qu'au moral, il n'était pas trop étonné de se voir assis sur un trône, il s'y sentait moins déplacé et plus à l'aise que dans les hunes de la Béllone, Grâce à l'instruction dont il était orné, il ne lui avait pas fallu huit jours pour entendre la langue du pays et pour la parler aussi couramment que le bas breton. Il aimait à visiter ses sujets, tombait chez eux à l'improviste, et, sous prétexte de s'éclairer sur leurs besoins, s'invitait volontiers à boire avec eux un verre de ratafia. Ces excellents sauvages, qu'il avait pris un instant pour des mangeurs de chair humaine, il les portait tous dans son cœur, il les appelait ses enfants, il les trouvait jolis. Il ne songeait nullement à les éduquer, et se promettait, au contraire, de respecter leur aimable ignorance. La civilisation de l'Océanie lui semblait très-suffisante, et il eût craint, en y touchant, de la corrompre, au lieu de l'améliorer. Il vivait en paix, se gobergeait du matin

7ê LA ROCHE AU* MOUETTES

au soir, et ne s'endormait jamais sans se dire que tout était pour le mieux dans le royaume de Tamboulina.

a Un soir, après souper, il eut la fantaisie de juger par lui-même comment la police de nuit était faite dans ses Etats. Il pensait aussi qu'avant de se mettre au lit, un tour de promenade ne nuirait point à sa digestion. Il s'enveloppa dans son manteau de plumes d'oiseau et sortit mystérieusement de son palais. Le ciel était sans lune et sans étoiles : il faisait noir comme dans un four. Au risque de se casser le cou, il se prit à battre en tous sens les quartiers habités, marchant au pas de ronde et s'offrant à lui-même le plus beau spectacle qui se puisse voir : celui d'un monarque qui s'arrache aux délices de sa cour pour faire patrouille et veiller en personne à la sûreté publique. Ce grand devoir simplement accompli, et qu'il accomplissait pour la première fois, Télevait encore à ses yeux, il ne doutait plus plus qu'il ne fût né pour le métier de roi.

a Toute l'île dormait, tous les bourgeois de Tamboulina ronflaient dans leurs huttes d'osier et de joncs tressés. Après avoir constaté que l'ordre régnait dans sa capitale, mais que les

rues et les carrefours laissaient peut-être à désirer sous le rapport du pavé et des réverbères, il se disposait à rentrer, point mécontent de sa tournée, quand tout à coup, en passant près d'une hutte isolée, il entendit un bruit de voix qui partait de l'intérieur et qui lui fit l'effet d'un fort chamaillis. Dans ce concert de voix glapissantes, il y en avait une, pleine d'à prêté, qui dominait toutes les autres, et qu'il reconnut sur-le-champ: c'était celle d'un nommé Quinquina, sauvage dangereux, démagogue fieffé et chef du parti populaire. Il reconnaissait aussi la voix de Bibi-Loulou, son favori, son Benjamin, jeune sauvage d'un naturel affectueux et tendre, et qu'il chérissait entre tous, autant pour le charme de sa conversation que pour la délicatesse de ses sentiments et la suavité de son caractère. Il s'arrêta et colla son oreille contre la cloison, curieux de savoir ce dont il s'agissait.

« Je vous dis, moi, qu'il est à point et qu'il n'a plus rien à gagner ! criait Quinquina avec emportement.

— C'est aussi mon avis, disait Bibi-Loulou avec douceur.

— Ce n'est pas celui des ministres, ajoutait une troisième voix. Ils l'ont palpé ce matin à son petit lever, et ils prétendent qu'il y a encore des parties faibles.

— Des parties faibles ! hurlait Quinquina. Yoilà bien nos ministres ! Je reconnais bien là leur astuce et leur goinfrerie ! Ils cherchent à nous endormir, pour pouvoir ensuite s'adjuger les plus fias morceaux. Si on les croyait, si on les laissait faire, il ne resterait pour nous que les os, et encore après qu'ils en auraient sucé la moelle.

— A bas les ministres ! s'écrièrent en même temps une vingtaine de voix menaçantes, si bien que Thomas Legoff aurait pu croire qu'il n'avait point quitté sa patrie.

— Il est temps d'en finir ! reprit Quinquina en appliquant contre la cloison un violent coup de poing qui faillit aplatir le nez de mon grandpère. Que nous l'ayons fait roi, bien ; c'était le plus sûr moyen de l'empâter et de le mettre en bonne chair ; mais c'est assez de sacrifices. Le peuple murmure, le peuple est las d'attendre, le peuple demande à rentrer dans ses frais. Il faut que la cérémonie ait lieu demain ; sinon, c'est moi qui vous le dis, il y aura du bruit dans Tamboulina.

— Approuvé ! à demain ! » s'écrièrent tous les sauvages.

« Et l'un d'eux ajouta sous forme de reflexion: « C'est bien certainement la plus belle pièce qu'on aura servi© dans nos petites réunions.

— Ce n'est pas tout, dit l'aimable Bibi- Loulou : à quelle sauce le mettrons-nous ?

— Pas de sauce! répliqua Quinquina d'un ton qui coupait court à toute discussion. A la broche, et surtout pas trop cuit ! J'y veillerai. Il est bien entendu que cette fois le peuple ne sera pas dupé, berné, bafoué comme il l'a été si souvent. Le temps n'est plus où le peuple, courbé sous le joug honteux d'une aristocratie gloutonne, ramassait les restes de la table des grands ! L' heure de la justice est enfin venue, le peuple connaît ses droits, tout pâlit, tout s'efface devant la majesté du peuple, et, comme c'est moi qui le représente, je retiens pour moi le meilleur morceau.»

« Une prétention si exorbitante ayant soulevé quelques murmures :

« De quoi vous plaignez- vous ? demanda-t-il avec un affreux ricanement : chacun de vous n'aura-t-il pas un morceau de roi ? »

« Cette atroce plaisanterie calma les mécon-

èO LA ROCHE AtJX MOUETTES

tents, et la séance fut levée à ce cri unanime : A demain ! à demain !

« Thomas Ier n'avait plus une goutte de sang dans les veines. Peu désireux d'honorer de sa présence la cérémonie qui devait avoir lieu le lendemain, il prit ses jambes à son cou, détala sans tambour ni trompette, et dirigea sa course vers la plage. Au moment d'affronter de nouveaux jeûnes et de nouveaux hasards, bien qu'il sût désormais à quoi s'en tenir sur le désintéressement de ses sujets, il ne put s'empêcher de donner un regret à cette île de Tamboulina où il avait passé de si bons quarts d'heure. Qu'il soit permis à son petit-fils de lui rendre ici un pieux hommage ! Après cinq mois et demi de règne, il s'en allait comme il était venu, les mains vides et la conscience nette. Il n'eut pas même la pensée d'emporter avec lui la caisse de l'État ou les diamants de la couronne. Il se dépouilla de son manteau de plumes, le jeta sur la grève en signe d'abdication, et il levait la jambe pour monter dans une pirogue, lorsqu'il sentit une large main qui s'abattait sur son épaule. . . »

Ici Legoff s'interrompit et se tut un instant. L'émotion était à son comble. Ils auraient tous été logés dans la peau de Thomas Ier, chacun deux aurait senti cette large main s'abattre sur son épaule, qu'ils n'eussent pas été plus frémissants. Jamais le petit Marc ne s'était vu à pareille fête. Mascaret ne parlait plus de s'en aller, et Macabiou ne se dissimulait pas que la palme de sucre d'orge était près de lui échapper. Après s'être caressé le menton avec complaisance, après avoir laissé tomber sur Macabiou un regard à le faire rentrer sous terre, lui, tous ses ours et son grand-oncle, Legoff reprit le cours de sa msr* bilieuse épopée.

LA CAKTE À PATEE

« Appréhendé au corps comme un vil malfaiteur, l'auguste fugitif, quoique plus mort que vif, eut pourtant la force de se retourner, et il se trouva face à face avec une sorte gorille qui n'était autre que Quinquina escorté de tous ses acolytes, parmi lesquels se dessinait dans l'ombre, au premier rang, la douce figure de Bibi-Loulou. Vous savez, mes amis, que les sauvages ont reçu de la nature des sens d'une finesse et d'une perfection prodigieuses. Pour ce qui est de l'ouïe, ils entendent l'herbe pousser, les fourmis marcher, et les huîtres entr'ouvrir leurs écailles. Pour ce qui est de la vue, ils verraient une araignée filer sa toile dans la lune, et quant à l'odorat, ils sentiraient du Pouliguen le parfum d'une saucisse qu'on ferait griller au bourg de Batz. A peine sortis de la hutte où ils venaient de tenir conseil, Quinquina et ses compagnons avaient flairé un fumet de roi. Tous futés comme des renards, ils s'étaient aussitôt doutés de quelque chose,

et, suivant à la piste mon déplorable aïeul, ils avaient pu, sans se donner beaucoup de mal, arriver en même temps que lui sur la plage.

— Sire, dit Quinquina avec toutes les marques du respect, Votre Majesté n'ignore pas qu'aux termes de la Constitution qu'elle a juré de maintenir, la sortie du royaume est formellement interdite à nos rois.

— Mes enfants, mes chers enfants ! balbutia l'infortuné monarque qui ne se tenait plus sur ses jambes. Je voulais seulement faire une petite promenade en mer. Apres toute une journée consacrée au bonheur de mon peuple il m'eût été doux, je l'avoue, de pouvoir, pendant quelques heures, oublier dans cette modeste pirogue les ennuis de la grandeur et les soucis du gouvernement.

— Sire, la Constitution s'y oppose. La Constitution le permettrait, que vos fidèles sujets oseraient encore vous adresser d'humbles remontrances. Les nuits sont fraîches en cette saison, un rhume de cerveau est vite attrapé, et nous avons demain une cérémonie qui réclame votre concours.

— Une cérémonie, mon cher Quinquina?. . ,

8i LA BOCHE AUX MOUETTES

— Oui, Sire, un banquet patriotique, auquel doit prendre part toute la population de l'île. . .

— Et oii l'absence de notre bien-aimé souverain serait péniblement remarquée, ajouta Bibi-Loulou d'une voix mélodieuse.

— Chers amis, combien je suis touché ! Qu'il me plairait de voir tous mes sujets rassemblés autour de moi à la même table ! Malheureusement, je crains bien que l'état de ma santé ne ne me prive du plaisir d'assister demain à votre réunion. Je suis fort souffrant, mon bon Quinquina.

— Allons donc! s'écria Quinquina. Votre Majesté ne s'est jamais si bien portée. Vous «tes gras à lard et gros comme une tonne.

— Apprenez, Quinquina, que les pires maladies sont celles qui présentent toutes les apparences de la santé. Tel que vous me voyez, mes enfants, je m'affaisse de jour en jour. Ah! c'est un lourd fardeau que le pouvoir ! C'est une rude tâche que de mener le char de l'Etat ! Il vaudrait mieux fendre du bois. Cette graisse sur laquelle les regards de mon peuple se reposent avec amour, cette graisse n'est que de l'enflure. Cet embonpoint, qui vous rend tous si fiers, ces chairs potelées, ces couleurs ver-

meilles, tout cela, mes amis, c'est faux, c'est de l'imitation. Physiquement parlant, je suis une omelette soufflée. Ce qu'il y a surtout de bien significatif dans le mal inconnu qui me travaille, c'est que mon sang, brûlé par les veilles est devenu comme du poison. Toutes les puces, tous les maringouias qui ont l'imprudence de s'attaquer à ma peau, tombent incontinent foudroyés sur place. Il n'est pas de matin où je ne me réveille jonché de cadavres des pieds à la tête. Vous savez que, la semaine dernière, j'ai eu la douleur de perdre Cacambo, le plus gracieux de tous mes singes, celui de tous qui m'était le plus cher à cause de sa ressemblance avec Quinquina ; mais vous ignorez encore par quel accident ce joli animal a été moissonné à la fleur de ses ans. Eli bien, l'avouerai-je ? Cacambo est mort, en moins de trois secondes, d'une légère morsure qu'en jouant il m'avait faite à la jambe. Décidez maintenant si je suis en état de présider demain un banquet patriotique. Quoi que vous ordonniez, j'obéirai. Je connais mes devoirs, le premier de tous est une entière soumission à la volonté nationale. Vive la Constitution ! vive le peuple de Tamboulinal

ê& LA ÊOCfîE AUX MOUETTES

a Ce petit discours avait été débité avec tant d'assurance et de bonhomie, que messieurs les sauvages, sans être complètement dupes, y trouvèrent pourtant matière à réflexions. Ils se consultèrent entre eux, et Thomas Ier se croyait déjà hors d'affaire, pour quelque temps du moins, lorsqu'il entendit Quinquina qui disait :

« Ce qu'il vient de nous conter là, c'est des "bourdes. Je tiens de source certaine que Cacambo est mort d'indigestion. Quant au patron, c'est un farceur. Allons-y gaiement: toutefois, pour plus de sécurité, nous l'essayerons sur les ministres. Avec leur voracité habituelle, ils ne manqueront pas de se jeter les premiers sur le rôti, et, nous autres, nous n'y toucherons qu'après qu'ils en auront goûté. »

« Cette mesure de précaution était moins propre à rassurer le roi que les sujets : Thomas se sentit encore plus malade qu'il n'avait voulu le faire accroire.

« Sire, dit Quinquina, nous étions loin de soupçonner que la santé de Votre Majesté ne fût pas la mieux établie du royaume. Profondément émus par le tableau de vos infirmités,

LA noCHE AUX MOUETTES

nous nous sommes demandé s'il ne convenait pas de renvoyer à des temps meilleurs le banquet en question. J'ai le regret de vous annoncer que les préparatifs sont trop avancés pour permettre un ajournement. Tous les plats sont commandés, toutes les convocations sont faites. Au reste, quand Votre Majesté connaîtra le but de la cérémonie qui se prépare, je suis convaincu qu'Elle n'hésitera plus à l'embellir de sa présence.

— Parlez donc, Quinquina ! ce but, quel est-il? demanda le malheureux Thomas, qui cherchait encore à s'abuser, et s'accrochait étourdiment aux plus petits brins d'espérance.

— Sire, c'est un usage immémorial dans le royaume de Tamboulina, que le peuple n'attende pas la mort de ses rois pour décerner à chacun d'eux le titre, le surnom qui résume ses qualités et rappelle les services par lui rendus à la nation. Eh bien, Sire, c'est demain que le peuple réuni doit décerner solennellement à Votre Majesté le surnom sous lequel Thomas Ier vivra éternellement dans l'histoire.

— Achevez, Quinquina. Ce titre, ce surnom?

— Je ne vous le cacherai pas, Sire, ce n'était

M LA ÈÔCËÈ AUX MOUEÏTËS

point chose facile de trouver dans une langue aussi pauvre que la nôtre une expression qui résumât tant de qualités si diverses, qui rappelât tant de services rendus au pays, et qui fît pressentir en même temps tous ceux que vous devez lui rendre encore. Entre Thomas le Gros, Thomas le Bon, Thomas le Bienfaisant, Thomas le Pacifique, nous avons longtemps balancé ; mais aucun de ces adjectifs ne rendait assez fidèlement les sentiments d'amour et de reconnaissance dont nous sommes tous pénétrés. Enfin moi, Quinquina, heureuse inspiration du cœur ! j'ai trouvé, j'ai proposé, j'ai fait adopter sans peine le vrai, le seul titre qui convienne à Votre Majesté, et demain, au milieu des transports d'une fonle idolâtre, au choc des verres, au bruit des fanfares, Thomas Ier sera proclamé le Père Nourricier de ses sujets.

— C'est trop, Quinquina, c'est beaucoup trop ! dit le roi qui avait failli tomber à la renverse, et qui poussa la magnanimité jusqu'à serrer la main de cet abominable insulaire. Vous avez raison, cher ami, je n'hésite plus, j'assisterai demain à ce banquet ; ce sera le plus beau jour, le jour le plus radieux de ma vie.

Vous pouvez compter sur moi, mes enfants! Et maintenant, éloignez-vous. Je désire être seul. Je veux, couché incognito dans cette pirogue, méditer et préparer à loisir le discours que j'improviserai demain au dessert.

— Sire, dit Quinquina, vous serez mieux couché dans votre lit. Cette pirogue ne fait point partie du territoire, et la Constitution est formelle. Si vous le permettez, nous allons vous reconduire jusqu'à votre palais.»

« En achevant ces mots, il l'enveloppait soigneusement dans son manteau de plumes d'oiseau, qu'il avait lui-même ramassé sur la grève, puis le cortège se dirigea vers le siège du gouvernement. Le monarque marchait en tête, suivi à distance respectueuse par toute la bande qui ne le quittait pas des yeux et qui surveillait ses moindres écarts. Il n'avait plus d'espoir qu'en Bibi-Loulou. Malgré les horribles paroles qui avaient révolté son oreille et son cœur, il ne pouvait croire à tant d'ingratitude et de perversité dans un âge si tendre, il lui semblait impossible que Bibi- Loulou ne l'aidât pas à sortir de la position désagréable ou il se trouvait. Comme il approchait du palais, sans interrompre sa marche il se

tourna vers son escorte, et, d'un geste qui n'avrit rien psrdu de la hauteur du commandement, il invita Bibi-Loulou à venir prendre place à côté de lui. Le jeune sauvage se rendit aussitôt à l'ordre son roi. Ils cheminèrent quelque temps en silence, le roi pensif et sombre, Bibi-Loulou calme et souriant.

« Bibi-Loi&ou, dit enfin Thomas à voix basse, de façon à n'être entendu que de lui, tu sais ce que j'ai toujours été pour toi. Tu serais le plus vil des hommes de ta race, s'il était besoin de te le rappeler. Tu as trouvé en moi, je ue dirai pas le meilleur des maîtres, mais le plus attentif et le plus dévoué des amis. Je t'ai comblé de grâces et de bontés. Quand il y avait un faisan sur ma table, c'est toi qui mangeais les deux ailes. Je n'ai jamais goûté d'une crème aux pistaches avant que tu en eusses lapé la moitié. Je t'ai surpris plus d'une fois dévastant mon garde-manger. Tu m'as bu en cachette trois litres de ratafia. Je souriais, je te laissais faire, et me demandais seulement pourquoi tu te donnais la peine de dérober ce qui t'appartenait. Ta présence déridait mon front. Je t'appelais quand tu ne venais pas, ou je quittais mes lambris dorés

pour aller fumer dans ta Lutte le calumet de l'égalité. Je te disais tout, je n'avais rien de caché pour toi. Dans les cérémonies publiques, tu prenais place à coté de moi. Je t'associais au rang suprême. Ou pouvait croire, en nous voyant ensemble, que tu étais né sur les marches du trône. Eh bien, Bibi-Loulou, pour prix de ses bienfaits, souffriras-tu que ton roi, ton maître, ton ami, soit mis à la broche comme un simple gigot de mouton ?

— Ce n'est pas moi, mon bon maître, c'est cet animal de Quinquina qui veut qu'on vous mette à la broche, répliqua Bibi-Loulou d'une voix fiûtée. Moi, je voulais qu'on vous sautât comme un lapin, et qu'on vous servit avec une sauce à la ravigote.

— Misérable ! s'écria Thomas laissant éclater son indignation. C'est donc vrai, c'est donc vrai ! Toi aussi, infâme Bibi-Loulou, tu t'apprêtes à dévorer ton roi !

— Dame ! mon bon maître, répondit avec une candeur angélique Bibi-Loulou moins ému qu'étonné, pourquoi donc qu'on vous aurait si bien nourri, pendant plus de cinq mois et engraissé à si grands frais ? »

« Thomas Ier ramena silencieusement sur sa

poitrine les pans de son manteau de plumes, puis il baissa la tête et ne souffla plus mot. Quelques minutes après, le cortège s'arrêtait devant la grille du palais. On mit le monarque sous clef, on plaça trois factionnaires à chaque porte, et jusqu'au lever du jour des patrouilles armées sillonnèrent l'île en tous sens.

« Quelle nuit, mes enfants, quelle nuit ! Représentez-vous le roi de Tamboulina errant sans chandelle dans son palais désert, dans ce palais devenu pour lui, en moins de quelques heures, une prison d'Etat, et d'où il ne sortira plus que pour marcher au sacrifice. Après avoir fait le tour de ses appartements, et s'être assuré que tout espoir d'évasion lui était défendu, le pauvre homme pleura, la tête entre ses mains. La farce était jouée, la grande pièce allait commencer. Il n'avait pas même la ressource de s'emporter contre l'ingratitude des peuples : les dernières paroles de Bibi-Loulou l'avaient complètement dégrisé. Thomas Ier venait de s'évanouir comme une ombre chinoise : il ne restait plus que Thomas Legoff, l'ancien matelot de la Bàlone. a Ah ! triple sot, se disait-il, qui as pu croire un seul instant que c'était pour ton mérite et pour tes beaux yeux

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qu'on te rendait tant de soins et d'hommages ! Triple, quadruple sot qui t'es laissé prendre à des amorces si grossières, et qui acceptais comme argent dû l'admiration de tes sujets, quand tu ne faisais que t'empiffrer du matin an 3oir et digérer du soir au matin ! » Il se rappelait la fable de maître corbeau sur un arbre perché : ce qu'il y avait de piquant dans sa situation, c'est qu'après avoir été le corbeau, il allait être le fromage. De temps en temps il s'arrachait à ses réflexions pour écouter les bruits du dehors : c'était le pas cadencé des patrouilles ou le cri des sentinelles qui s'appelaient et qui se répondaient. Il lui semblait que son corps exhalait déjà une odeur de roussi, et, quoi qu'il pût se dire, il ne réussissait pas à prendre son parti du sort qui l'attendait. Il reconnaisait volontiers que son règne n'avait été qu'une longue série de bombances et de ripailles ; mais, à la veille d'acquitter la carte, il trouvait lo total un peu exagéré. Épuisé par tant d'émotions, on l'eût été à moins, il se jeta pour la dernière fois sur la couche royale, et il finit par s'endormir, roulé dans son manteau de plumes. »

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