CHAPITRE VU
— Un moment, un moment donc 1 s'écria le tabellion en voyant Conan s'éloigner ; d'où vient cette nouvelle lubie? Savez-vous qui je suis? Savez-vous que c'est moi qui vous ai établi concierge et gardien du château, quand je suis devenu l'acquéreur légal des bâtiments d'habitation et des terres ayant appartenu au sieur Alfred de Kerdren, présentement en pays étranger, et que vous relevez uniquement, directement de moi?
Ouvrez donc; aussi bien, madame que voici compte passer un jour ou deux à Loch , et j'entends que vous ayez pour elle un respect absolu... C'est madame Gervais, qu'on a surnommée à Nantes, où elle demeure, la mère des pauvres^ et jamais personne n'a été plus digne de ce nom... Eh bien! m'avezvous compris?
— Parfaitement , monsieur, répliqua Conan qui cherchait à distinguer les traits de l'étrangère à travers son voile.
— A la bonne heure... En vérité, je crois '^"''l m'a fallu vous donner des explications !
198 LA ROCHE -TRIMBLAICTE.
Mais on est indulgent pour les origiBaux de votre sorte : Beati pauperes spiritu, comme dit rÉvangile.
Conan se redressa.
— Tout cela est fort bien, dit-il avec sécheresse ; mais je n^ouvrirai pas...
La longue et maigre figure du notaire devint cramoisie.
— Ah çà ! bonhomme, cria-t-il en frappant du pied , pensez-vous donc être encore au temps où l'autorité des seigneurs de Kerdren assurait lïmpunité à vos abus de pouvoir et à vos insolences?... Une révolution s'est passée depuis ce temps-là, entendez-vous? et ]a féodalité n'existe plus, sachez-le bien ; et chacun est responsable de ses actes, voyezvous! £t apprenez, monsieur, que si vous refusez d'ouvrir, nous allons revenir avec des huissiers, monsieur, avec des gendarmes, monsieur, et force restera h la loi ; parce que la loi est aujourd'hui souveraine, monsieur, et il ne sera pas permis à un cerveau fêlé tel que TOUS...
€flAPITRE Tll. 199
n s'interrompit pour tousser; l'indignation rétranglait.
— Il j a dans tout ceci quelque chose d'extraordinaire ! dit la dame voilée qui avait été jusque-lii témoin muet de la discussion ; j'ai entendu parler de M. Conan comme d'un homme honnête et raisonnable ; il doit avoir, pour nous refuser l'entrée de cette maison, de graves motifs que je ne pénètre pas.
Cette voix était douce et vibrante ; l'intendant ne put conserver plus longtemps son masque d'impassibilité.
— Des motifs! répéta- t-il avH.c émotion ; j'en ai, en effet, madame ; oui,j'en conviendrai avec vous, dont l'âme parait bonne, quoique votre présence ici puisse donner ft penser... Les motifs de ma conduite sont mon devoir, mes souvenirs, mon dévouement sans bornes i une famille dont j'ai mangé le pain. Le seigneur de Rerdren m'a laissé ici, comme un fidèle chien de garde, sur le seuil de son 1< ' si je ne puis défendre mon poste, j'y
resterai du moins jusqu'à la fin, et je saurai y mourir... Oui, ajouta-t-il avec plus de vëhémcnec, je ne suis pas de ces serviteurs ingrats qui, après s'être enrichis des bienfaits de leurs maîtres, leur ont tourné le dos dans l'adversité ! Je n'aurais pas été assez savant pour justifier par de beaux raisonnements ce lâche abandon, et je n'estime pas assez la fortune pour lui sacrifier la cause du malheur. . . Le tabellion Toussaint sait bien ce que je veux dire.
La personne à qui on donnait le nDm de madame Gervais éprouva un léger frémissement; maïs l'épais tissu qui l'enveloppait cachait toutes ses impressions. Il n'en fut pas de même de Toussaint. Les reproches si directs et si amers de Conan l'avaient troublé, et il perdait contenance.
— Toujours la même histoire ! balbutiat-il; toujours la même injustice, la même haine outrageante et opiniâtre!... Vous ne savez pas qui vous insultez, M. Conan, ajoutat-il d'un ton de reproche ; mais peut-être un