‹ La romance de l'hommeChapitre 21 sur 51 · INTIME · texte numérisé non relu

INTIME

Ne bouge pas, ne tremble pas, pauvre cœur fou !

Dehors le crépuscule avance. Fermons tout...

A travers le carreau regarde comme il tombe

De la brume : on dirait des larmes de colombe...

Quelqu'un sans doute aussi se sent trop à l'étroit

Dans ce monde où la nuit toute blême s'accroît.

Prends garde, as-tu bien tout fermé? Vois, à la porte.

On cogne! on a cogné. C'est l'Ombre de la mortel

L'Ombre blanche de mon amour qui vient encor.

Je t'assure qu'elle a cogné... Mais non, tout dort.

Je suis seul. Seul avec mon âme. Ah! mon pauvre ange,

Que crains-tu? Ne crains rien, mon ange! Dans la fange

De la rue on entend là-bas rôder des pas?

C'est la prostituée errante des soirs las,

La princesse du pauvre avec son fard aux joues.

Ses colliers, ses bijoux de fer qui là s'échoue...

C'est elle 1 ... Cest peut-être Elle? Quoi? Qu'en sais-tu? Peut-être Elle? 0 lointain souvenir éperdu!... Du fond de mon passé, le vieux péché remonte Avec ses grands couteaux de remords et de honte... Elle, peut-être?... Elle est dehors, j'entends que vient Mon amour I Mon premier amour musicien 1... Il était beau, et plein des ruses de l'enfance, Il m'a percé le cœur des pointes de sa lance... Je le revois... C'était au temps où, vagabond, J'aimais à respirer dans l'azur le charbon Des trains et des bateaux énormes qui rutilent. Faisant avec leurs mâts des signes vers les îles... Les lourds bateaux aux coques d'or ventripotents Que halent lair marin et l'ardeur des autans!... Ma jeunesse en haillons, la voilà qui m'appelle! Ma jeunesse! 0 ces jours passés! Ombre fidèle, Un amour aux beaux yeux alors m'accompagnait!... On a cogné ! Dehors encore, on a cogné Terriblement contre le carreau de ma chambre. Et regarde : un reflet ironique s'y cambre!... Tu ne vois pas? Tu ne veux pas, probablement. Dans ton angoisse pire et ton entêtement, Voir ce muet fantôme exilé qui se moque

J)e loi, de ta maigreur sinistre et de tes loques I... Il rôde dans la rue avec le vent bourru Et peut-être, adoptant cet aspect de déchu, 0 misère! est-ce toi, mon amour des temps d'aube, Est-ce toi, promenant de la mort dans ta robe, Est-ce toi? Oui, peut-être est-ce toi, par hasard? ... Mais non, rien! Tout se tait. Le soir lugubre épars Roule son eau verdâlre avec ses feux d'étoiles. Devant, clignote un vieux bec de gaz qui se voile. Et moi, je rêve et je suis seul comme un défunt... Je suis seul, je ne vois personne. Si quelqu'un Venait, il me verrait, taciturne à ma table, Regardant par le froid carreau, la lamentable Ombre errante qui passe et repasse, foulant D'un pied funèbrement mélancolique et lent, Le bitume, le bleu bitume de septembre... Oh! mon Dieu! quel silence étrange en cette chambre!.

JAGINTHIE

— Pourquoi ne fais-tu pas, pauvre âme? Quelle ivress

Étrange t'a livrée à ce dieu sans remords?

Quel vin noir t'a versé la dure enchanteresse?

Que fais-tu dans cette ombre où l'Amour vaut la Mort? [

N'as-tu donc pas déjà senti le couteau d'or

Dans ton flanc?... — Ah! Chagrin, ténébreuse Détresse]

Morne Mélancolie! Ennui qui ronge et mord!

Mes seuls hutes! Amis que maintenant je presse!...

Sachez bien que, si gris que soit pour moi ce monde h Où je n'ai pu te joindre, ô misérable Amour! %

Je ne proscrirai pas son ombre de mon jour!...

Car pour rendre à mes yeux que les larmes inonderi Un peu de flamme encore, il me sufGt de voir Ce reflet rose errer dans ce banal miroir...

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