La romance du temps présent
C'était un dimanche de la tin de mai, jaune et lourd. Nous nous promenions le long de la Seine, vers Boulogne, Robert de Lévigny et moi, François xMbevane. Nous mêlions l'indifférence au grave, comme ceux qui se cherchent sans s'atteindre, et je songeais :
« Robert est mon ami et par bien des endroits il ne m'aime point. Cela porle-t-il sur le contraste? Je suis brun, plutôt confiant; il est impertinent et blond. Je suis laborieux et j'ai, par mon travail, acquis quelque notoriété à un âge de début. Il est paresseux et affamé d'une gloire impossible, immanente qui lui viendrait sans nul effort; il sait que sa valeur intellectuelle est grande. Cela porte-
■i LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSEiNT
l-il sur la ressemblance? Nous avons trente ans chacun, nous sommes lixiépendants tous deux, fixés tous deux sur ce point essentiel que la femme est la parure de la vie, soit qu'elle captive, soit qu'elle détruise... »
Ici j'entendis celle des nombreuses voix de Robert qui me déplaît le plus, l'insinuante :
(( François, mon cher Albevane, comme dit ton vieux docteur Oluffe, l'atlelage va toujours bien? »
L'attelage, c'était la petite actrice Gillette Norbier, qui venait de débuter avec succès dans un drame de moi, V Insouciante, et ma dangereuse amie Blanche Cortinez; fille excessive et dévoyée, élevée sans mère loin d'un père méprisable, agioleur et planteur en Algérie.
Un peu nerveux je répliquai : « Tu es toujours amoureux de Blanche ?
— Toujours, j'attends que lu la quittes.
— Tu n'attendras sans doute pas longtemps. Son humeur est intolérable. Nous sommes au bord de la rupture.
— Bah, vous passerez ainsi l'existence. Blanche est ta fatalité et tu es sa fatalité. »
11 y avait quelque vérité dans cette raillerie. Quatre ans auparavant, à la suite d'un de mes premiers succès, la « belle petite Cortinez », comme on l'appelait, amoureuse de tout ce qui
brille, s'était jetée dans mes bras. Je revoyais ce crépuscule de Touraine, en automne, sur la terrasse de Lusselangc, le cliâteau de M"" Cîotilde Clos d'Ivois, l'émouvante Clo-CIo, notre amie et l'amie de tous les poètes et lettrés de l'Europe. La charmante Femme, veuve, libre, jouissant de sa maturité déclinante, experte en l'art de vivre, entourait ses hôtes de chasseresses, telles que l'inaccessible Diane. De toutes, la plus séduisante et la plus rare était Blanche. Sa nature complexe et fougueuse, son extrême souplesse m'enchantèrent, ainsi que ses yeux à reflets d'-acier, ses cheveux d'or bruni, son rire à fleur d'abîme. Les étoiles firent le reste et cette folie de vivre qui nous animait tous les deux. Quatre années s'écoulèrent, entre la joie et la soufl'rance! L'orgueil, la jalousie, l'extase nous déchirèrent. Aujourd'hui venait la lassitude.
Gomme je semblais sombre, Lévigny changea de sujet :
« Parle-moi de ta mère, pour finir la journée sur quelque chose de pur.
— Dans sa dernière lettre eUe me disait, de ce ton froid, où elle se dissimule, que Xonimre marchait très bien, que plusieurs dames pieuses s'étaient jointes à elle. »
Depuis la mort de mon père, ma mère, dont cette catastrophe exalta la foi catholique déjà vive.
i- L.V ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
s'était retirée dans son pays d'origine, aux portes d'Arles. Elle avait fondé là une maison d'éducation religieuse, de réfection physique et morale, la Vocation, et les progrès en étaient rapides; à chacune de ses lettres je la trouvais plus ascétique, plus détachée des choses de ce monde, même de moi qu'elle avait adoré. Sa fortune, distincte de la mienne, s'épuisait en frais d'installation et en aumônes. « Ton admirable mère !.,. — murmura Lévigny, ' et ses yeux bleus viraient au rêve... — Une croyante du Midi...Tonpère,un homme du Nord... un commerçant... un homme pratique... violence contenue et décision... A. l'origine de chaque poète on retrouve ce croisement de races. Ainsi frémit y l'énergie sensible... »
^ Il continua de ce ton net, qui me séduisit toujours :
« Mon cher François, ton ami Richard Verneron, quoique médecin et psychologue subtil, te connaît moins bien que moi. Il te croit génial et bon. Je t'admire d'être aussi cruel et bête, selon que ta fantaisie t'y entraîne, parce que tu revêts tous les costumes, parce que tu es presque insaisissable. » Je ne relevai pas le compliment, attentif à l'étrange nature de celui qui parlait ainsi. J'observais son nez droit si fin, sa lèvre amère, sa petite moustache blonde, et ce physique me semblait
bizarre enveloppe du moral, irouble pour les impressions, logique pour l'art de les grouper. Entre orgueilleux l'attrait n'esl-il pas fait de ces oppositions rapides où chacun se croit juge de l'autre?
Nous arrivions à un coude de la Seine. La réfection du pont délabré nécessitait la traversée en bac. Ce bac se trouvait amarré devant la maison du passeur, une humble construction à deux étages, fraîchement replâtrée, que le soleil brûlait de reflets blancs. Sur le pas de la porte, un enfant pâle, aux yeux vifs, tendait d'un joli geste un morceau de pain à un grand coq rouge. Le rire et le chant montaient dans la lumière.
« Oh, le beau petit homme !
— Dis merci, Noël ! d
Une jeune fille, longue et blonde, apparut dans l'encadrement. Quel hymne de vie en ses yeux noirs et l'éclat du dehors s'éteignit. Un corsage plus rouge que le coq, d'une étoffe légère, serrait ses merveilleuses épaules, sa taille hardie. Les bras, découverts jusqu'au coude, étaient duveteux et chauds. De ses jambes qu'abritait une jupe de toile blanche, l'unepliait un peu en arrière, comme pour une démarche figée, l'autre soutenait la forme du corps.
Je tressaillis, le destin me frôla et mon cœur
saisissait l'instant, mes regards acceptaient l'harmonie de cette pure et splendide créature, sortie pour moi du crépuscule d'or. Elle cependant me considérait avec une gravité pénétrante et, si court que fût l'examen, je devinai, par ses prunelles, •quelque chose d'ardent, de délicieux, d'obscur où voulait se perdre mon désir.
Cette vision me tint jusqu'au soir. Du restaurant où l'on dîna, où je retrouvai Blanche Gortinez, je me rappelle que des Tziganes jouaient, que des lumières couraient sur la Seine, que Lévigny parla d'un projet de journal qui le préoccupait depuis longtemps, de moire promenade et, négligemment, de la rencontre. Sous mon immense mélancolie vivait une image neuve et blonde, la chère appréhension d'une nouvelle ardeur.
Comme nous rentrions chez nous, avenue Marceau, dans le petit appartement qui vit tant d'heures douces ou tragiques. Blanche me dit, de son air faussement calme :
« Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta demoiselle de magasin? »
Elle appelait ainsi Gillette Norbier, et la comparaison était assez juste quant au nez retroussé, aux façons prime-sautières de la jeune et aventureuse comédienne.
Je répondis :
« II y a liiiil jours.
— Alors ce n'est pas elle qui t'a préoccupé ce soir?... »
Dans son cabinet de toilette, Blanche allume tout, selon son habitude, gaz, lampe et bougies, car elle aime de passion le -luxe, la dépense, ce qui brille, puis elle commence à se dévêtir, devant sa glace, avec une lenteur, des arrêts, des étirenients qui mettent peu à peu en valeur sa beauté robuste et courte où la race espagnole a laissé scn empreinte. Elle baille.
« Est-ce que nous sommes riches en ce moment?
— Nous n'avons plus le sou.
— Et ta nouvelle pièce, elle n'avance pas ?
— Pas du tout. »
Elle se penche sur moi, m'entoure de ses bras nerveux, dont l'étreinte parfumée m'a tant de fois rendu fou.
c Bête, si tu savais comme tout ça m'est égal! » Je le sais. Elle ne tient pas à l'argent. Son caprice immédiat lui apparaît sous forme de dette : « Un fournisseur ne m'effraye pas, » a-t-ellc coutume de répondre quand on lui présente une note. Elle la déchire d'abord et paye ensuite avec de grandes imprécations. Mais la colère ne la dégrade pas, tant elle est née pour la violence.
Elle se redresse, me fixe longuement :
« Avez-vous toujours l'intention de partir? Votre maître Mathias Gilbert vous emporte-t-il dans sa colonie? »
Elle cherche à m'humilier, connaissant mon orgueil par le sien propre. Mathias Gilbert n'est pas mon maître, bien que je l'appelle quelquefois ainsi. Il ne m'a même jamais donné un conseil. Ancien croyant, devenu athée et contempteur, il est le grand dramaturge philosophe de la génération qui nous précédait, et mon admiration réelle le touche d'aulant plus que sa gloire décline et qu'à sa manière obscure, cpmpliquée et trop intellectuelle, on préfère aujourd'hui le retour au sensible, dont je suis le ferme champion, les émotions directes et l'absence de symboles. Aussi le célèbre vieillard croit-il le temps venu de réaliser son rêve : une retraite au bord de la mer avec quelques esprits de choix, et l'on met en commun la sagesse. A l'écart de la vie on agite les problèmes de vie.
Ce programme convenait à ma misanthropie récente. J'ai promis de faire partie du groupe. On débauchera peut-être Lévigny. Cette colonie de philosophes abritera d'ailleurs des sédentaires et des nomades; ceux-ci apporteront les nouvelles du dehors. Et quelle admirable atmosphère de travail 1
LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT i>
Blanche continue avec une ironie légère qui lui fait la plus jolie bouche du monde :
« Si vous n'avez comme femme dans votre raisonnoir que M"" Ilorlense Oluffe, je vous plains. »
Hortense OluCTe, fille de mon vieux médecin, et vieille fille elle-même, est aussi disgracieuse que bonne. Blanche affirme qu'elle a pour moi plus que de la tendresse.
Habitué à ses plaisanteries, je les écoute distraitement. Soudain la voix qui me parle devient sombre et cela m'évoque les beaux jours :
« Mon ami, mon ami, celle qui vous a charmé n'est plus rien. »
Au coin de ses cheveux vivement assemblés, elle pique une fleur rouge, dont l'absence mutile un bouquet offert par Lévigny. Son buste est nu sous un châle vert croisé. Ainsi, par miracle, elle réalise un contraste soudain avec la fille blonde du passeur ; dans ses yeux glauques jouent les flambeaux :
« Celle qui vous a charmé n'est plus rien, puisqu'elle est passée toute en vous. — Une main légère me touche le front. — Vous dévorez ce qui vous ravit et vous êtes un grand gaspilleur. Quand vous m'aurez quittée, vos regrets et vos souvenirs deviendront autant d'héroïnes, qu'interpréteront mal des Gillette Norbier. »
Ce mélange d'ironie, de sagacité cruelle et de volupté triste est ce qui me séduit le plus en cette Ijlle extraordinaire. Elle agit d'instinct, puis développe son acte en raison. Elle est menteuse pour l'inutile et sincère pour le dangereux. Elle ^'lime voir « fleurir les choses », et elle appelle ainsi îes vices, les sentiments, les passions, tout ce qui désorganise. Elle lit en moi comme je lis en elle, et c'est là l'origine de la fatigue présente. €omme elle me comprend sans transitions ni préambules, je lui avoue mon inquiétude :
« Blanche, ma petite Blanche, nous nous sommes lassés à nous poursuivre...
— Tu es jaloux de Lévigny ?
— Non. Après moi, ce sera lui. Ainsi le veut la destinée qui n'assemble pas les êtres au hasard. Ce que je te reproche, ce que je nous reproche est plus grave...
— Ma pauvre parure, tu es flétrie décidément. »
Ellle jette la fleur à terre et me guette. Je poursuis :
« Nous nous sommes grandement désirés, grandement aimés et, curieux tous deux, grandement étudiés...
— Alors il n'y a plus de suc dans les fruits. » Un geste vague est ma réponse. La nuance de
LA KOMANCi; DU TEMPS PRÉSENT 11
ses yeux a changé. Son sourire découvre ses dents brillantes. Elle s'informe :
« A quand l'adieu ? »
Je la prends dans mes bras, mais elle n'est pas dupe, et, bien qu'cl+e ne résiste jamais à mon baiser, je l'entends qui murmure à mon oreille :
« Il faut seulement que l'adieu soit beau... digne de François et de sa chérie, »
« Jeunesse, je t'avais crue morte et voilà que je le retrouve ! »
Je répétais ces paroles pour jouir de mon étonnement et je suivais la berge de la Seine vers celle qui, la veille, s'était dressée devant moi, à qui, toute la nuit, ne pouvant dormir, j'avais appliqué ma pensée. Oh, la mélancolique vision de Blanche sommeillant à mon côté, dans l'entre-lueur de la veilleuse !
Je répétais ces paroles et elles me servaient de miroir. Sous le ciel gris chassaient des nuées instables. Il est des instants où je me distingue!; formé de plusieurs consciences qui se superposent, u puisse séparent ainsi que les lignes d'un paysage/i vues par la portière d'un train.
J'ai ma conscience claire, qui coordonne les
faits pour l'ordinaire de la vie ; elle est aussi ma sagesse, m'avertit du péril.
J'ai ma conscience forte et lyrique, qui désordonné mon cœur, m'entraîne à des folies, et, suppriniant tout le reste, ne laiss? vivantes en moi que deux conseillères : la passion et la mort.
J'ai enfin ma conscience trouble, abîme mal sondé où tressaille l'inexprimable du désir, laboratoire de poisons dont quelques-uns m'exalteraient jusqu'au crime, quelques autres m'abattent et m'engourdissent.
Or à chaque conscience correspond ici ou là une forme féminine vers qui j'aspire, qui, sitôt obtenue, réveille l'ardeur pour celle que je n'ai pas.
Don Juan fut le frère de tous les frénétiques. Mais il eut la foi comme refuge. J'admire ma mère d'être croyante, de se sacrifier à la tache sublime d'instruire des pauvres et des difformes... Et je voudrais une foi nouvelle. Est-ce cette aspiration qui nous agite, nous tous enfants de l'heure actuelle, temples sans dieux las de leur vide ?.., La femme ne serait-elle qu'une remplaçante, le pis aller de nos espérances, la réponse charnelle qui jamais ne satisfera l'esprit ?
Je me rappelais ce mot du vieux Mathias Gilbert, donll'excès de réflexion a fait une sorte de prophète :
<i Les dieux, en limitant la terre, nous rendaient
LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT i:j
celle-ci supportable. Quels qu'ils fussent, ils nous apaisaient quant au tourment de l'infini. Et l'inlini était hors de nous. Aujourd'hui que les dieux sont morts, l'infini est entré en nous et il est notre hôte le plus terrible. »
Tout à coup, je revis le coude de la Seine, le pont ruiné, le bac et la maison pâle où la Grâce mystérieuse m'avait saisi. Il n'y avait plus de soleil, mais mon cœur brûlait tout autant. Par la porte ouverte s'entendait la voix d'un homme ivre et cette voix dégradait le silence, l'horizon muet d'eau, d'arbres, de coteaux, où tremblaient seulement quelques chariots lointains.
J'aperçus l'homme : vieux, ridé, la main tâtonnant autour d'un plat vide, d'un verre et d'une bouteille, il appela sourdement :
« Jacquemine !... Jacquemine ! »
Ce nom, son nom à elle, dans quelle bouche l'entendais-je pour la première fois ! Qu'était devenu le chant du coq rouge !
Alors elle vint du fond de la salle, et je ne m*étais pas trompé. Car son héroïque pauvreté, ses yeux noirs, sa noblesse intime m'éblouirent à nouveau et sous un autre aspect. Plein d'une pitié voluptueuse, je l'admirais tendre avec le triste vieillard, dans la triste maison, sous le ciel terne.
Lui appela « Noël », car dans sa dégradation il voulait son monde autour de lui. L'enfant n'avait pas changé, joyeux de sa libre misère.
J'entrai, sous un prétexte quelconque. On me fil asseoir. On ne cessait de me regarder, sans gêne ni fausse honte. J'embrassai l'enfant. Je m'informai. Le passeur, abruti par l'alcool, ne pouvait plus faire son service. Sa fille le remplaçait. Lui souhaitait l'hôpital, un verre de temps en temps el sa pipe... 11 se reprochait en larmoyant d'avoir parfois brutalisé sa femme, une très bonne femme, morte cinq ans auparavant, qui aimait Cail, étant Gasconne. « Moi, monsieur, je suis Breton, et c'est l'eau-de-vie blanche qu'elle m'a toujours tenu, rapport aux brouillards. Lefaneu que je m'appelle, et aussi mon petit nom Guillaume... Elle, c'est Jacquemine... 11 y a de ça vingt-cinq ans qu'elle est née. Le temps meurt comme nous...
— Voulez-vous me faire passer l'eau, mademoiselle?
— Volontiers, monsieur. »
Une fois dans la barque, malgré elle, je pris les rames et lui dis, tandis qu'elle m'infligeait ses yeux sombres :
« Mademoiselle Jacquemine, savez-vous combien vous êtes belle? »
LA ROMANCE DU TEMPS pnKSENT lô
Je tremblais. Le courant chantait contre la barque. Les petites îles me parurent vagues, ainsi que toutes choses environnantes.
« Je ne veux point vous offenser, Jacquemine. Je vous respecte trop pour cela... Mais je veux vous connaître davantage. »
Sa douloureuse candeur m'encourageait. Elle murmura ces étranges paroles :
« Ètes-vous le roi qu'on attendait?... C'était, presque ainsi dans le rêve, même si la barque allait à la dérive... Etj'ai mis encore mon corsage rouge. »
Je lui pris les mains qu'elle avait un peu grandes, durcies par le travail, mais d'une forme parfaite.
« Si vous voulez être ma reine. Autrement, je suis un jeune homme amoureux et prêt à tout ce qui vous plaira. y>
C'est le don principal de ma nature de se plier à ce qu'elle convoite. Mon désir me rapproche de son objet jusqu'à me rendre semblable à lui. J'ignorais tout de Jacquemine et l'échange ardent de nos regards me suffisait pour la deviner. Je vis par la suite que ma première impression était juste: une fille de légende, ce que le peuple produit de plus beau; quelque chose de comparable à tel conte dit par un pasteur sous le ciel indulgent, au coin du bois complice et que fécondera un poète.
m LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
Elle cependant tenait toujours sur moi ses prunelles au fond de qui se levaient des figures, « Votre père semble bien fatigué...
— La boisson, comme pour toute sa famille. Il voudrait se reposer dans un hôpital. C'est la maison du dernier lit. Il a souvent été bon pour moi et pour Noël...
— Noël... votre frère?...
— Mon frère...
— Quel âge a-t-il?
— Tout près de sept ans. »
Elle baissa les yeux. 'Nous approchions, non de l'autre rive, mais d'une petite île silencieuse, aux feuillages immobiles. On atterrit. Je lui tendis la main. Cela se passait comme une chose nécessaire et sans nul embarras. Je fixai la barque et rejoignis Jacquemine derrière les arbres. Sa silhouette éclairait la solitude.
Bientôt assis l'un près de l'autre, sur l'herbe où vivaient des fleurs pâles :
« Vous m'avez dit que vous me respectiez. C'est une chose trop grande et trop belle. Vous ne m'avez vue que-deux fois... »
Ainsi parlait-elle, harmonieusement détournée, d'une voix sérieuse et tendre; son fin profil était auguste par la perfection des moindres lignes et elle lissait une herbe frêle :
« Que deviendriez-vous, seule avec voire frère, si votre père allait à l'hôpital?
— Nous partirions avec les mariniers. Il en est qui rient quand ils m'aperçoivent. Je raccommoderais leur linge, je préparerais le repas et ils apprendraient le métier à Noël. Puis le soir, quand le ciel est doux, je leur chanterais mes chansons et je leur conterais mes contes...
— lisseraient heureux, Jacquemine!...
— Et moi, ne serais-je pas heureuse?
— ... Auprès d'un amoureux, sur une barque plus belle... »
Elle me répondit avec un sourire d'une grande tristesse :
« Le roi lui promit un anneau et ne lui donna qu'une chaîne d'or. Et la chaîne la blessait la nuit; elle ne pouvait point l'enlever. Alors un ondin l'attirant, une fois que les étoiles étaient claires, l'emporta en pitié au fond de son royaume. Et la chaîne d'or flotta longtemps. »
Ces yeux, ce langage m'enthousiasmaient. Par quel prodige, à deux pas de la ville, au tournant d'une race amoindrie, cette fleur naïve et légendaire 1 Mon amour du simple et des humbles, qu'entravait depuis quatre ans la complexe Blanche, me ressaisissait violemment. Et voilà que moi l'orgueilleux, l'écrivain cultivé, le raisonneur, je
me trouvais petit et timide devant cette iiile à l'âme intrépide où tout affleurait immédiat et juste comme le reflet de la chaîne d'or :
« Il faut maintenant que je rentre... »
Elle se décidait ainsi brusquement. A peine si j'avais pu lui dire quelques mots, sans trop m'approcher de son cœur, de crainte de l'efiaroucher. Comme je la questionnais sur la mort de sa mère, elle s'émut:
« Plus tard. C'est une de mes douleurs. Je ne la livrerai qu'à mon maître... »
Ceci me grisa, mais le respect était nécessaire...
La barque retrouvée, elle me guida vers l'autre rive, et, en me quittant :
« Après-demain, mon père s'absente vers le soir. Nous serons seuls à la maison. Venez. »
Je la regardais penchée en arrière, par l'effort contre le courant; puis elle se courbait sur les rames. Je distinguais ses yeux graves. Bientôt elle ne fut plus qu'une tache rouge derrière la verdure...
Le soir, avenue Marceau, je trouvai Lévigny, que Blanche avait invité sans me prévenir :
« C'est ma fête que tu as oubliée. Et nous attendons un autre convive. »
L\ ROMANCIi DU TEMPS PRÉSENT l'J
L'autre convive était mon ami Richard Verneron ; trente et un ans, presque mon âge, mais cette année de différence lui donne sur Robert et sur moi une petite autorité. Savant médecin, le meilleur élève du vieil 01une,il sort rarement de son laboratoire. Il a l'esprit puissamment critique, des idées arrê-f tées, précises comme les lignes de son noble i, visage, où le menton rasé et le front proéminent ; le nez court, la bouche charnue, les yeux froids ( donnent une rare impression de droiture et de fermeté. Il parle avec assurance, considère tout ai point de vue du développement, redoute les théories malgré une imagination supérieure, n'admet que les ffiits bien observés, a honte de ses sentiments et méprise les femmes. Robert de Lévigny et lai n'ont pas une idée en commun, mais ils s'estiment. Je les appelle Géométrie, Finesse et leur opposition me plaît.
Depuis longtemps je savais Lévigny amoureux de Blanche. Il ne s'en cachait point d'ailleurs, mais il me parut, ce soir-là, observer une certaine réserve. Elle avait fait des frais. Sa robe de satin vert décolletée semblait sortie d'un conte de fée. Sur mon ordre discret, Gustave, mon vieux domestique, descendit dans l'avenue et remonta bientôt avec une botte d'orchidées et de roses.
« Donne-moi la plus piquante, François. »
eo LA ROMANCE DU TEMPS TRÉSENT
Avant qu'on pût la retenir, elle glissa la tige cruelle entre ses seins :
4 Je soulTre par toi, et tout près du cœur. Regardez, Richard, si je saigne. »
Richard prit son lorgnon. Il y eut du désordre. Je la grondai. On s'embrassa, on rit, puis elle, avec force :
« Se quitter est plus âpre que mourir, parce qu'on a l'amertume de ce qui aurait pu durer... Et c'est une épine sur la chair fragile. Richard, et vous, Robert, votre projet est-il aussi d'accompagner le vieux Mathias Gilbert dans sa retraite V
— Oui, s'il y a un laboratoire ou le père OlufFe. L'idée m'a toujours tenté, répondit Verneron.
— Oui, si vous y allez, madame, répondit Lévigny.
— Oh, moi, l'on ne m'emmène point. Je ne comprends pas la philosophie. »
Elle conclut tristement : « Le vieux maître exige des femmes qu'elles soient résignées et de cœur simple. Je satisferais mal aux conditions. »
Après le dîner, nous écoutions aux fenêtres ouvertes monter les bruits d'une soirée tiède, Blanche auprès de Robert et Richard près de moi. Mon ami me prit la main :
« Il y a du nouveau?...
— Ne le sens-tu pas? Tout frissonne. Cette fraîcheur qui vient de la Seine me grise comme un adieu... Richard, je te demanderai peut-être d'accueillir dans ton service d'hôpital et jusqu'au bout un vieil ivrogne. »
Je ne savais comment user cette journée où je ne verrais point Jacquemine. De bonne heure dans la matinée, je sonnai chez Mathias Gilbert, au premier étage, dans la rue de Tournon.
La joyeuse servante du pessimiste vint m'ouvrir :
« Le patron est levé, Clorinde ?
— Oui, monsieur François... Quelle chance î nous allons partir en Bretagne... Et tout près de chez moi encore ! »
Le vieux dramaturge, quand j'entrai dans l'abri de sa grande bibliothèque, image d'un cerveau encyclopédique, examinait des plans. Il leva vers moi son visage superbe, fin, où chaque trait avait une signification morale, car le nez assez fort disait l'audace, la bouche sensuelle et mobile l'ironie, la forme générale creuse et blême la fatigue de pensée, dont témoignaient encore les rides du front puissant. L'humanité, la vaste et sûre compréhension humaine, luisait au feu des
regards, et les épais sourcils demeurés noirs, les cheveux gris bouclés, la barbe d'un argent léger donnaient à l'ensemble quelque chose de hardi, de somptueux que précisait la voix un peu lourde et grave.
11 me tendit ses mains soignées:
« Mon cher François, ce sera une retraite idéale... »
Et d'emblée, selon son habitude, sans s'iaformer d'aucune « contingence », il m'expliqua qu'il venait de louer, en plein Finistère, devant l'Océan, à Saint-Goël,'une vaste et vieille demeure que les architectes présentement restauraient :
« Il faudra que ce soit très habitable... notre Thébaïde... Je compte sur vous absolument et sur d'autres... Oluffe lui-même et Yerneron... Oh, pas plus d'une dizaine de personnes.
— Mais il me semble que ce sera beaucoup.
— Qu'importe!... Nous serons un groupement cellulaire. Ce qui ne s'absorbe pas s'élimine. Aurez-vous la hardiesse d'amener votre amie?...
— D'amener une amie, sans doute si M^^^ Hortense Olufîe me le permet. Et telle que nous la connaissons, elle me le permettra.
— De vous, François, elle accepte tout. Mais j'ai des doutes sur l'opportunité de toute femme qui nous infligerait le désir de plaire. »
Je saisis avec joie l'occasion de parler tle ce qui m'obsédait :
« Celle que je vous amènerai peut-être, mon cher maître, ne sera ni Blanche ni une autre qui lui ressemblerait, n'apporterait que le trouble à votre tentative d'un cloître laïque et philosophique... Imaginez une fille du peuple, mais du vrai peuple et consciente de sa race, une illuminée du monde réel, une simplificatrice de vieux conte qui trouverait la beauté sans effort, et le lyrisme sans grimace, une âme de soleil, un corps de soleil...
— Le cher portrait que vous me faites là, François!... Correspond-il à quelque réalité ou n'est-il qu'une illusion appliquée sur une jolie figure?
— C'est ici, maître, la vérité même. D'ailleurs, les promesses ne servent de rien. Tous verrez ou ne verrez pas mon prodige.
— Un prodige en effet. »
Et Mathias Gilbert, fièrement, se redressa comme lorsqu'il parlait de lui-même. Jamais on ne vil plus grand orgueil.
« J'ai passionnément cherché la gloire, mon ami, depuis l'âge où elle n'était encore qu'une étoile flambante devant mes yeux d'enfant. Aujourd'hui, par l'effort naturel du temps, cette étoile décline. Et je récolle les présages. C'en est un que
VOUS ayez cru rencontrer Celle de vos rêves, vous, Tapôtre encore jeune du sensible et du simple... et j'accueillerai avec joie, moi, le vieux mage, comme vous voulez bien m'appeler, l'inspiratrice de mon successeur, fût-elle même un peu différente... »
Il ajouta, non sans ironie :
« M'" Cortinez, si, après vos demi-aveux, il m'est permis de la nommer encore, était plutôt de mes héroïnes, par le tragique moderne et délicat qui émanait d'elle. »
Puis, brusquement :'
c( A Saint-Goël, dans notre retraite intellectuelle et morale, chacun sera Ubre. Pas d'autre règle que l'épanouissement de soi. Causeries, promenades, contemplations... Je ne suis pas si naïf que de ne pas prévoir les querelles, heurts de sentiments, de tempéraments, de tendances, les jalousies qui se produiront... Ce sera le plus intéressant, ce choc d'énergies diverses.
— Outre Verneron, Lévigny, les Oluffe et moimême, quels seront les privilégiés?
— Dès que mon idée s'est ébruitée, j'ai reçu la demande ou la visite de Charles Durvet, le romancier mondain, qui a maintenant peur du monde, de Prosper Elvoux le philosophe, du poète chroniqueur Nathan d'Orivel, et de ce pauvre Henri
LA ROMANCK DU TEMPS PRÉSENT 2î)
Lavigne, jadis surnomme le barde et qui mérite encore son surnom... D'ailleurs, si l'on ne s'enlend pas, on se quittera, voilà tout. »
Ces derniers mots accentués par un ton jovial et sombre, marque de cet homme singulier. 11 reprit, après un silence, me tenant sous ses yeux de clairvoyance et de fièvre :
« Jadis, comme vous le savez, j'avais la foi. J'ai même dramatisé l'aventure. Et je ne puis combler le vide que son départ m'a laissé. Je suis, hélas ! trop vieux, avec mes cinquante-huit ans, pour l'amour. Alors, je me réjouirai de ce microcosme que sera la colonie, Vilut de Saint-Goël et, si vous partez tous, je resterai seul avec Glorinde. »
Celle-ci entrait au même instant. Sa figure indécise et fraîche s'illuminait quand elle voyait Gilbert :
« N'est-ce pas, Glorinde, qu'au besoin nousferons les ermites là-bas, dans votre lande?... Par elle, j'ai appris que le vieux manoir de Saint-Goël était à vendre auprès de son Livennec. »
Et, quand la servante fut dehors :
« Cette fille naquit avec la joie comme d'autres laissent avec l'ironie, le dégoût ou la haine... Et lien n'aurait pu la modifier... La simplicité m'épouvante. Une ignorance ou un mensonge... Sauf... le miracle... »
Je souris de fallusion. On parla encore de
^''^Clos d'Ivois qui s'était engagée à venir de temps en temps à Saint-Goël et dont la présence conciliante serait fort nécessaire; du prix de la pension que Mathias Gilbert, riche et généreux, acceptait à cause tiespa aires diables susceptibles, mais roulait très modeste, destinée seulement à sauvegarder la dignité de chacun, du nombre hmité des participants à la solitude et de l'époque où com mencerait Fessai. La fin d'aoïit parut favorable :
« Nous avons trois mois devant nous pour faire nos malles. »
Je quittai le sage sur ces mots; il m'accompagna d'un de ces longs sourires dont je sens encore aujourd'hui l'énigme et la douceur.
A qui traverse le Luxembourg plein de fleurs et d'oiseaux pour la fête du printemps, la rue de Tournon n'est pas loin de la rue de l'Abbé-de-l'Épée. le i demeuraient le bon docteur Oluffe et sa fille Hortense, meilleure que lui. Car la célèbre bonté d'Oluffe, qui le rend accessible aux pauvres comme aux riches et l'empêche, malgré le ferme désir qu'il en a, de renoncer complètement à la clientèle, cette abnégation de soi cesse, par une inexplicable bizarrerie, dès qu'il s'agit de sa fille qu'il aime pourtant, mais d'un amour quinteux, exclusif, des-
potique. Elle est le patient réservoir de ses déceptions, de cette fausse misanthropie qui se manifeste en sacrifices d'argent et de santé, dérangements à toute heure.
Je trouvai le savant en train de dépêcher son rapide repas. Sa tête de chat hérissé, sous ses lunettes d'or, était tournée vers son Hortense avec un air faussement furieux. Il la grondait de s'être fatiguée la veille en visites à des malheureux, comme si lui-même n'usait pas ses dernières forces à semblahle besogne. Habituée à ces algarades, Hortense Oluffe ne bronchait pas. J'admirai sa laideur douce et passionnée, ses yeux sans nuances où vivait une âme généreuse, son front trop haut, ses joues trop maigres. Comment sympathisionsnous à ce point, elle et moi, si loin l'un de l'autre!
11 fut question de Saint-Goël : « L'idée est belle, mais sa réalisation presque impraticable, déclara le savant. Je prendrai de cette retraite ce qu'elle donnera, un peu de loisir et de contact intellectuel, le temps qu'elle nous le donnera.
— Et vous, mademoiselle Hortense?
— Oh, moi, vieille fille (elle avait au moins trente-cinq ans), je n'ai maintenant qu'à m'occuper d'autrui. Père d'abord...
— Père d'abord ! Suis-je donc gâteux?... » Elle l'apaisa d'un tendre sourire, son seul attrait.
28 LA ROMANCE DU TEMPS l'UÉSENT
lueur mélancolique, révélatrice d'un cœur paisible, et continua, me regardant :
.( Après père et avant nos pauvres que j'abandonnerai naturellement pour le suivre, oui, avant eux, nos amis dont quelques-uns ont besoin d'être consolés.
— Hortense, vous ne m'en voudrez pas si j'amène à Saint-Goël une âme féminine exquise et blessée qui aura soif, elle aussi, de vos caresses et consolations ? »
Elle comprit, secoua la tête d'un joli mouvement amical : « Avez-vous besoin de ma permisj sion? Ne suis-je pas au-dessus de tous préjugés?» ' Et le vieux docteur s'écria, avec un charmant égoïsme :
« Hortense est un homme. . . N'est-ce pas, fillette? Plus forte que moi en analomie, physiologie... et avec ça, dans les pansements, la main légère ! »
Profitant de ce que Blanche déjeunait chez une amie de pension, j'allai, en sortant de chez Olufîe, demander à Gillette Norbier la côtelette au riz et la sole frite que sa petite cuisinière, piquetée de taches de rousseur, exécutait alors dans la perfection.
La comédienne me reçut étendue sur un canapé dans sa chambre qui, par trois fenêtres, donnait sur
LA HOMANCb; DU TEMPS PRÉSENT 2'J
la rue Saint-Honoré, chaude et bruyante; à trois pas du ThécUrc-Fmuçais, ce rêve de la débutante^ La chambre était mauve, le canapé mauve, et mauve aussi le peignoir ample et flottant à cause de la température. Malgré son nez de soubrette, ses gestes souples et sa vivacité, la brune Gillette ne me parut point belle, tant elle différait de Jacquemine.
« Mon cher, le Figaro n'est pas gentil pour moi,
— Tiens, cela m'étonne, tu plais cependant aux journalistes.
— Oh, tu sais, on ne m'engueule pas. Mais on dit du bien d'Henriette. Et ça me fait encore plus rag:r. »
Henriette Àubry était la rivale. Elle avait eu son succès dans deux pièces de moi, antérieures à r Insouciante, mais je lui préférais Gillette.
Celle-ci, depuis quelques instants, réfléchissait, puis, de biais, à la mode féline :
ce Est-ce vrai que tu as soupe de ta maîtresse.., la belle Blanche?... Mon cher, ça ne serait pas chic de la plaquer. »
Le conseil me plut, je ris et l'on passa dans la salle à manger :
« On dit aussi que tu vas suivre Mathias Gilbert dans- une espèce d'exil qu'il à inventé... En voilà un vieux raseur. Quel four, hein, son Philippe IIJ
— Philippe II est un admirable drame qui n'a pas rencontré ses spectateurs.
— C'est une panne!... Alors tu le suis, Malhias Gilbert?...
— Ma petite Gillette, nous donnerons là-bas une représentation au bord dé la mer et l'on t'invitera.
— Comme cabotine ou comme amie?
— Comme cabotine et comme amie.
— Sais-tu unedrôle de chose?Tuasrair amoureux.
— De toi?
— Non, amoureux de frais. Tes yeux brillent. Tu ne penses pas à ce que tu dis et tu ne m'as pas complimentée sur ma robe de chambre. »
Décidément j'étais envoûté. Pour m'intéresser à quelque chose, je mis la conversation sur notre première rencontre :
« C'était à Monaco, pas? J'étais seule à la roulette, au milieu d'un tas de maquereaux. Alors tu t'es présenté toi-même à M'" Gillette Norbier : « Vous avez, mademoiselle, beaucoup de talent. — Et vous, monsieur, un petit veston gris. » Pour un auteur lyrique, je t'ai trouvé faible. Et j'ai tout de suite compris que nous coucherions ensemble.
• — Oui, tu entends le français... »
Ainsi je cherchais le réel; mais la petite tache rouge, derrière les arbres verts, me ramenait sans cesse à mon rêve.
« Vous viendrez vers le soir, > m'avait dit Jacquemine. Entendait-elle par là l'heure du crépuscule, l'heure de notre rencontre ?
A tout hasard je me trouvai devant la maison blême, comme les vitres ensoleillées venaient de s'éteindre. Le silence m'efïraya, ma solitude était complète. Tout semblait vide et mort, et l'âme noire de la pauvreté déconcertait jusqu'au souvenir. Je remarquai une triste fleur jaune, seule vivante au triste jardin.
Et voilà que ma douleur se déchire, que la joie éclaire et que l'heure indécise resplendit, car de la maison abandonnée vient un chant magique, doux comme l'haleine des nuits, fort comme le printemps qui dessine une allégresse meurtrie. J'écoute. C'est elle qui chante, sur un rythme sacré, sans devenir autrement visible :
J'ai vu, sous de sombres voiles,
Onze étoiles, La lune avec le soleil, Qui faisaient la révérence
En silence Tout au Ion? de mon sommeil.
« Jacquemine ! »
Elle s'interrompt et paraît.
« J'avais deviné mon roi. C'était pour lui... »
Je la retrouvais enfin ! Que ces heures m'avaient paru longues ! Elle était tout en blanc, délicieusement blanche et blonde; ses traits mats et précis étaient comme voilés de mystère et d'attente. Et la langueur de sa démarche, telle que d'un grand chagrin:...
« Entrez, que la maison vous connaisse. Est-ce vraiment votre nom, François?.. Ce serait un affreux mensonge... Mon père est en course avec Noël... Ils rentreront tard. >>
Elle avait disposé sur la table des fraises, du vin blanc et du sucre. Il me fallut manger. Du moment que j'étais devant elle, mapersonnalité m'échappait. Je me sentais entraîné vers une nature primitive et puissante et je la rejoignais par-dessus des abîmes. Tant d'espace entre nous supprimait la distance humaine. Nous vivions, nous parlions, nous respirions dans un songe.
« Quelle est donc la vie de François ? »
Elle se tenait debout près de moi assis, à contrejour, si fière et si candide. Elle m'interrompait d'abord par cet artifice indirect, puis, toute gêne disparaissant, de sa belle voix sérieuse, elle se rapprochait de mon âme, de ma vie intime, selon
son génie propre, ignorant toute éducation, toute convention, toute culture, plus haut que toute éducation, que toute culture. Son tact était infini. Rien en elle qui ne fût vibrant et rien qui ne fût absolument simple. Lorsque je lui répondais selon son vœu, il lui venait un joli sourire; l'orgueil vivait jusque dans la grâce avec laquelle elle se taisait, comme pour mieux saisir mes propos. Aucune réticence, aucun regret; quelque chose de rebelle et de farouche durcissait par moments ses yeux noirs, d'autant plus vifs que le jour baissait davantage.
Je lui contai de ma jeunesse ce qui pouvait le mieux l'émouvoir, car la ruse est toujours dans le mâle. Et je m'aperçus vite qu'elle était sensible aux paroles nettes et hardies, aux sentiments francs, aux actions courageuses. Quand je lui dis, sans insister, que ma mère se vouait aux enfants des pauvres gens, elle eut des larmes dans les yeux. Larmes que j'eusse voulu baiser à leur source, puisqu'elles mêlaient mon cœur à son cœur.
Ensuite il fut question d'elle, mais je n'obtins que des lueurs. Le nom de son frère la faisait tressaillir. Elle s'expliqua ainsi :
« Noël est ma grande inquiétude. Il n'a que sept ans et il raisonne comme s'il avait déjà vécu. Il pleure quelquefois dans sa chambre la nuit et
il L.\ ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
dit tout bas à son coq: « Mon criard, nous mourrons ensemble. »
Peu à peu, nos prénoms s'échangèrent :
« Jacquemine, il faudrait que quelqu'un s'occupât de Noël, quelqu'un de prudent, un médecin. Et il fiiudrait que votre père prît du repos dans un hôpital où il serait très bien soigné... Et ne croyez-vous pas, pour vous, qu'il soit d'autre abri que la marine? »
Sa réponse, c'est sans doute la dernière chose humaine que je me répéterai à l'heure de la mort, afin d'embellir le passage :
« Il y a ceux qui tentent comme les démons et ceux qui tentent comme les anges. Mais la flamme est presque la même. J'ai envie de me jeter dans la flamme. »
Elle se penchait vers moi, puis se redressa avec une sorte de s^émissement. Ses regards humides d'une émotion diverse et continuée brillaient dans le déclin de l'heure. J'attendais avec un frisson la devineresse qui parlait en elle :
« Si vous êtes mon maître, comme tout le présage, etsi je vous lasse, il faudra me dire que je lasse. Je n'aurai jamais peur de fuir. Mais j'aurais peur de voir moins d'amour.
— Vous le voyez donc, Jacquemine, l'amour entré dans votre maison ?... »
Elle me contint avec douceur :
« Pas encore... Ce qui vient rapide est trop court... Nous sommes près et loin l'un de l'autre. »
Ceci n'était presque plus vrai. Telle qu'une fleur nous embaume pour longtemps, jusque dans l'oubli de sa forme, telle Jacquemine s'était déjà insinuée dans ma vie intérieure... et, comme je lui touchais le bras, j'eus l'illusion de mieux la comprendre... mais elle s'assit près de la fenêtre et elle continua de chanter :
Qui faisaient la révérence
En silence Tout au long de mon sommeil.
La ligne de son visage avait, sur le ciel paie, la pureté italienne des vieux maîtres. Elle tenait ses mains sur les genoux, blanche dans la pièce grise à odeur de fumée; son cou se gonflait légèrement, mais sa bouche à peine entr'ouverte ne déplaçait point sa beauté. Sa coiffure blonde, basse et séparée, rappelait nos « anciennes » de province, donnait tout le prix à sa jeunesse.
Elle ne me parlait presque plus, comme si les mots avaient eu leur rôle. Mais jusque vers la nuit veloutée elle me berça de voluptueuses romances et de rondes à odeur de foin... Elle en inventait la plupart. Elle avait la mémoire des autres. Gomme l'heure sonnait fêlée à l'horloge de bois :
« 11 faut que je prépare le souper de mes liomraes, murmura-t-elle.
— Jacquemine, je veux vous voir demain.
Je serai au tournant de la roule, à la sortie
des arbres, Noël une fois couché, et j'attendrai François sous les premières étoiles. »
Après le repas, Blanche me demanda de la conduire à l'Opéra, où l'on jouait Tristan et Yseult. Dans les premiers temps de notre union, à notre retour de Touraine, nous avions confié notre amour à la force irrésistible de cette musique et de oe poème, pavot où tournoient tous les rêves.
Gomme elle s'installait dans la loge, adorablement demi-nue, tranquille sous les regards, ma vanité d'homme lui sut gré de son impudeur. Ses yeux, son attitude cambrée, tout en elle écoulait, comparait, et moi, me rappelant le passé, nos étreintes, nos confidences, je m'épouvantais de cet abîme qui, brusquement, se creuse entre les êtres: « En sera-t-il de même avec Jacquemine, si le destin ne me l'arrache pas? Celte affreuse lassitude, qui suit les grands transports et nous prépare à rindifférence, m'accablera-t-elle encore une fois? »
Pendant le dernier entr'acte. Blanche affecta d'abord de comparer les fruits glacés qu'elle essayait
sur sa langue rose, puis rejetait négligemment. Ensuite elle me dit avec grâce :
« Le mieux serait de «nous séparer maintenant et que je rentre chez Lévigny. »
Sa parole était étrangement perfide, ses yeux gardaient leur fixité dure.
Sur mon étonnement :
« Crois-tu donc, François, que je supporte de n'être plus aimée? Je serais folle de toi, mon ami, et tu penserais ainsi à une autre, que je te quitterais quand même, dussé-je m'entrer ensuite une aiguille dans le cœur. Écoute, je ne savais pas si je pourrais déjà te haïr. Et j'ai fait l'exercice de lamémoire. 11 y a quatre ans, t'en souviens-tu, nous étions comme aujourd'hui dans une loge, ici, savourant ce poème de douleur. J'ai parfaitement compris ce soir-là, et les soirs qui suivirent, que la passion chez toi n'était qu'un court vertige, nécessaire à ton âme exaltée, un moyen de te fuir toi-même. J'ai deviné aussi que tu éteindrais vite ta curiosité à force de la satisfaire en moi. Eh bien, l'on ne connaîtjamais son orgueil. Sois fier et désole-toi. Je viens de constater ma blessure et c'est pourquoi je veux te quitter. C'est Lévigny qui la pansera, ton ami qui m'aime et m'espère, à qui j'ai donné rendez-vous pour cette nuit, à tout hasard. »
Elle se leva comme sonnaient des trompettes et elle devint d'une grande douceur. Je n'avais pas répliqué un mot. Elle me tendit son éventail, que j'eus la force de ne pas briser :
« Cher François, baise mes mains cruelles. »
Déjà, d'un mouvement vif, jetant sur ses épaules un grand manteau rose, elle avait ouvert la porte, puis, se retournant avec un sourire :
« Qui sait ce que la vie fera de nous?... Rappelletoi le goût de ma chair... »
Très bas, enfin : « Adieu ! » La plainte de Tristan commençait, solennelle, déchirante et sage. La trahison de Lévigny, ces fruits épars, cet éventail froissé et la lente agonie du héros m'accablèrent. Or ma colère, bien qu'excessive, se laissa néanmoins conduire par quelque chose d'indéfinissable vers la maison, là-bas, où chantait le chant de Jacquemine.
Quand je me retrouvai avenue Marceau à une heure du matin, seul, au milieu de notre petit appartement, je tombai dans une angoisse insupportable. Cette séparation, que je prévoyais depuis quelque temps, brisait en moi raille liens obscurs. Puis trop de souvenirs de Blanche m'entouraient. Enfin, sa brusque décision blessait ma vanité, et la fausseté de Lévigny, imparfaite et prudente, me remplissait de dégoût.
Un quart d'heure après, j'étais chez Verneron, à l'extrémité du boulevard Saint-Germain, après la nocturne fraîcheur des quais et de la Seine. Mon ami dormait de ce sommeil léger du médecin qui cède sans transition au réel. Il alluma une petite lampe et m'écoula sans m'interronipre, un coude sur l'oreiller :
« Le dernier dîner m'avait instruit. D'après le caractère de Blanche, cette solution ne m'étonne pas.
— Mais Robert?
— D'après le caractère de Lévigny, cette solution ne m'étonne pas.
— J'ai envie de me battre avec lui.
— C'est du romantisme. *
— Afin de ne plus le détester.
— S'il te blesse, tel que je te connais, tu le détesteras davantage. D'ailleurs, Blanche a raison, tu en aimes une autre. Gela rendrait le duel doublement inutile. »
Alors, pour me soulager, sans grand espoir d'atteindre la sensibilité fuyante de Verneron, je lui contai l'histoire de Jacquemine et mon soudain enthousiasme. Sans doute, je fus éloquent, car ce dur logicien, ce méticuleux observateur, ne bâilla pas, ne m'obséda pas de questions accessoires. A peine si une légère ironie plissait sa
lèvre supérieure, quand je lui parlai du génie fréquent chez les simples, que n'ont pas déformés la demi-instruction, la demi-civilisation, indigestes brouets, lesquels, au bout d'un demi-siècle, empâtent et alourdissent les meilleurs. Il me dit, mâchant les syllabes :
« Le père Gilbert avait raison, vous nous ramèneriez à l'âge de pierre, vous autres les dépréciateurs du progrès. Heureusement qu'à Saint-Goël lu trouveras la santé d'esprit, nous te chapitrerons.
— C'est ta science, l'âge de pierre, Richard. Elle durcit le cœur et satisfait bassement l'esprit. Une petite paysanne, en qui vit l'instinct sûr de sa race, déroute facilement notre pauvre critique. »
Cette éternelle discussion, quelques communs souvenirs, mon indignation contre Lévigny nous menèrent insensiblement jusqu'à l'aube. Elle lit pâlir la fenêtre, irrésistible, saine, rendant le courage à la vie. Il fut décidé que Richard irait à la fin de la semaine chez les Lefaneu, pour examiner le petit Noël et prendre une décision quant au vieux passeur. Je souhaitais qu'il jugeât Jacquemine par lui-même.
Comme l'avenue Marceau m'était odieuse et que je voulais éviter les pourparlers, les sots compromis de la rupture, je m'installai provisoirement
à l'hôtel du Sénat, au-dessus du restaurant Foyot, pour être plus près d'OlulTe, de Mathias Gilbert et de Verneron.
J'écrivis ceci à Robert de Lévigny :
€ Je prévoyais ton acte, mais il n'en est pas moins douloureux à mon amitié. La vie vous sera à tous deux difficile, parce que je suis votre fantôme et que vous m'évoquerez tous les soirs. »
Cette lettre resta sans réponse. Je m'imaginai le logis de Lévigny, rue Scribe, l'arrivée de Blanche, l'installation nouvelle, les caresses, les rires et tous les mensonges. Car Blanche Cortinez tenait de son père, disait-elle, une hypocrisie prodigieuse, laquelle lui permettait d'entrer dans toutes les attitudes, dans les rôles les plus compliqués. Tantôt une petite bourgeoise, raisonnable et un peu popotte, qui compte avec sa cuisinière, range le linge, économise, tantôt une fille de bohème, insouciante de l'heure qui sonne, du jour qui luit, de l'amant qui passe et de l'argent qui manque. Je l'ai vue ultramontaine avec des catholiques, rigide avec des protestants, passionnée pour les armes avec des officiers, pour la métaphysique avec des philosophes, haineuse, oublieuse, morose, timide, bruyante, indomptée, et aucun de ces masques ne la gênait, aucune honte ne la retenait quand on la surprenait en métamorphose.
« Je change de costume, n'entrez pas, «criait-elle alors, avec l'accent criard de Gillette Norbier.
Car l'imitation était un de ses triomphes. Non seulement elle reproduisait les tics, les grimaces, les manies, le timbre de voix de qui elle voulait, mais aussi la forme d'esprit, la façon de sentir, de comprendre et d'exprimer. Je l'entendais encore plaisantant la rigidité de Verneron : « Cest ainsi et non pas autrement... Ce qu'il y a de remarquable, en ce garçon, c'est que... » ou les hésitations savantes, les alternatives enjouées, les réticences de Lévigny : « Ne croyez-vous pas que... N'est-il pas plutôt possible... »
Quand elle me déclarait ne pouvoir tolérer Robert, sa fourberie, son immorale élégance, / je répondais : « Tu seras amoureuse de lui comme il est amoureux de toi; vous êtes de même race. » Je savais d'ailleurs qu'en parlant ainsi je précipitais les choses, car ce qui se formule arrive ; toujours ; mais n'ai-je pas avoué que j'étais fataliste?
Ces souvenirs et d'autres se pressaient dans ma mémoire, tandis que je me promenais parles allées chaudes du Luxembourg qu'arrosaient négligemment les jardiniers.
Les premières étoiles brillaient, comme l'avait prédit Jacquemine, lorsque j'arrivai au rendez-vous.
Mon impatience était extrême, car les événements de la veille avaient fait le temps plus long.
Soirée inoubliable où pour la première fois je serrai dans mes bras celle qui m'a rajeuni le monde quand, dégoûté de tout, fatigué de la trahison et de l'amitié, de l'injustice et de la justice, du scepticisme et de la ferveur, de l'ambition et de la paresse, je ne trouvais plus le chemin de ma vie morale. Là, sous les feuilles tremblantes, délivrées d'une journée d'ardeur, auprès de la douceur du fleuve, je tins Jacquemine ardente et tremblante et qui pliait sous mon baiser. Son visage comme sa tendresse m'étaient indistinctement splendides. Nous ne parlions, chacun selon notre nature, que pour donner un sens au soupir. Cette soudaineté de la passion, qui effraye les cœurs vulgaires, nous affirmait notre destinée.
Que je la chérissais d'être brave et de m'accepter sans défiance ! Qu'elle m'ait ou non vu en rêve, elle obéissait à son désir. J'avais toujours souhaité pour mon âme une âme honnête et non soupçonneuse, qui tuerait en moi le soupçon, fléau de la joie, dissolvant de l'espoir.
Parfois elle m'écartait d'elle et, se penchant de côté, m'observait malgré les demi-ténèbres, comme si quelque chose la fascinait dont elle cherchait la raison profonde. Puis elle se rapprochait avec
force, car elle était robuste et nerveuse; j'aimais alors son énergie qui lui venait d'une race solide, d'une sensibilité longuement accumulée et jamais dépensée en vain; j'aimais sa volupté douloureuse, sa façon brève de regretter « qu'elle m'eût attendu tant d'années ».
A travers ses soubresauts, ses plaintes confuses, je discernais peu à peu une sorte de prière. Debout tous deux à cette lisière du bois, sous les feux immobiles de la nuit, nous nous considérions en silence, avec l'étrange hostilité de l'amour quand il brise les derniers obstacles.
« Qu'est-ce qui vous trouble, ma Jacquemine ? Vos mains me brûlent et vos yeux n'ont plus leur belle audace sereine...
— J'ai honte...
— Pourquoi? Notre vie sera belle, j'ai pris mes précautions pour que vous soyez toute à moi...
— Hélas!...
— Un ami, un ami sûr, un médecin, qui portera une lettre de moi, viendra voir votre père dans deux jours ainsi que votre petit frère...
— Non, non, oh non, mon Dieu ! Ah ! la mort serait préférable...
Elle se tordait soudain contre moi, comme sous le poids d'une souffrance terrible. Des barques illuminées, pleines de chants et de cris, qui remon-
taient la Seine, nous interrompirent un moment. Le cœur de Jacquemine battait à coups pressés. Son front se mouillait de sueur, son corps cédait. J'enlevai ma veste, la posai sur l'herbe, et j'assis doucement mon amie aussi mystérieuse, aussi lointaine en celte seconde que les espaces au-dessus de nos têtes. Je m'agenouillai près d'elle.
« Ma Jacquemine aimée, un secret te tourmente; oui, c'est bien un méchant secret qui t'écarte de ton François... r>
Elle se lamentait, à faibles plaintes pressées qu'interrompaient des mots indiscernables. Je commençais à m'effrayer. La houle de sa poitrine, son angoisse prenaient un rythme plus rapide, quand elle se ressaisit brusquement.
« Il faut parler, je parlerai. Il est vrai, n'est-ce pas, François, absolument vrai, que tu m'aimes?... C'est cela, ta main dans ma main et serre-moi, car tu vas souffrir...
— Chère souffrance, Jacquemine.
— Oh, j'attendais cette nuit... L'autre soir déjà... Et puis je n'osais point. Aide-moi. Noël...
— Noël!...
— N'est pas...
Je compris soudain. La lueur qui me traversait me brûla. Mais je fus calme...
i6 LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
— Il n'est pas ion frère... Jacquemine.
— Mon fils, il est mon fils... Il n'a que six ans. (Sa voix changée, saccadée, me fit aussi mal que l'aveu). Un homme, un jour, une hrute... un marinier... comme j'étais seule à la maison... De force, il m'a prise de force d'abord, je le jure !... mais il est revenu pendant deux semaines et... alors je lui obéis.. Tu vois que ce n'est plus possible. »
Elle voulait se relever, s'enfuir. Je la maintins par les poignets. Elle répétait : «. Ce n'est plus possible... » avec une dure obstination et elle secouait désespérément sa jolie tête et je ne savais plus où j'étais, dans ce sombre, au bord de cette eau luisant derrière les arbres, retenant mon rêve qui m'échappait. Afin de l'apaiser, je parlais, je parlais au hasard, répétais des mots de pardon, de tendresse qui trompaient ma colère et ma pitié. Et finalement je l'emportai, parce qu'elle voulait se laisser vaincre et que l'espérance renaissait après ce grand effort.
Ainsi que dans un livre qui s'ouvre à la page maîtresse, je lus en elle, je lus comme jamais dans un cœur. Généreuse et souillée, corrompue par sa condition qui l'humiliait sur une rive de la Seine, dans un métier bas, auprès d'un ivrogne, elle comprimait son âme lyrique et vierge, et se croyait
seule à jamais, vouée à la détresse, à la dégradation, à la mort. J'étais passé par là, guidé par une de ces étoiles, et j'avais entendu son chant et elle s'était prise à revivre. Car le divin oubli se joue parmi les prémisses de l'amour, et ceux qui se déchirent avec les supplices noirs du passé en supportent alors le mystère. Cela dure peu. Mise en face d'une existence nouvelle, étant trop franche pour patienter, il lui avait fallu se confesser d'un coup, libérer son âme de la honte.
Qu'allais-je faire? Je n'hésitai pas. J'acceptai la torture que je n'éprouvais pas encore, mais qui m'attendait sûrement.
Jacquemine le sentit. Jusqu'à quelques pas de chez elle, je la raccompagnai, avec de douces, de consolantes paroles qui me déchiraient. Je comprenais et je lui fis comprendre que son aveu, s'il ne nous déliait, nous liait aussitôt et sans hésitation possible. Elle accepta de vivre auprès de moi, de moi tout seul, son père et son fils étant en sûreté.
« Surtout, lui dis-je en la quittant, ne reparlons jamais de ce gouffre et n'en parle à personne, pas même au médecin... Oublie, oublions, soyons braves. »
Je fis à pied l'énorme trajet qui me séparait de l'hôtel. La fièvre me soutenait; le départ de Blanche, la révélation de Jacquemine, la trahison
de Lévigny, tout cela faisait un fond de vase, où je ne voulais point m'embourber. Peu à peu, la secousse la plus récente effaça le reste et je pleurai sur les filles pauvres que ne protègent point les conventions sociales. ' Tandis qu'autour des femmes riches, le luxe, l'orgueil, le nom créent des barrières infranchissables, celles-là n'ont rien pour se défendre et le bonheur leur arrive trop tard. Il fallait que, par Jacquemine, j'eusse un résumé de l'âme populaire avec sa légende et sa tare. « Je me connais. Je suis violent à la surface, mais les sensations les plus vives sont celles qui m'attaquent sourdement. N'est-il pas à craindre que cet accident ne trouble notre vie, ne rende illusoires tous les rêves que j'ai faits quant à Jacquemine? Prendre sur mon cœur cette fille admirable, et, sans l'effaroucher, la mettre à son rang, l'élever. Me rajeunir, à son contact, de tout l'enthousiasme que m'a fait perdre Blanche, trop subtile, trop nuancée, trop changeante. Vivre auprès d'une créature fraîche et jeune comme la nature, comme elle impénétrable et simple... Puis-je désormais m'étourdir ainsi? Et la chute serait si cruelle! »
Mais, bientôt, l'autre voix m'encourageait : « Le ver prouve la bonté du fruit. La souillure sanctifie les victimes, elle les rend augustes et
saines. L'amour que la pitié ne soutient pas est chez moi vacillant et faible, car j'aime l'humanité plus que tout. Ce qui m'a plu dans Jacquemine, c'est son imprévu, sa passion, le tourbillon de mystère qui l'environne. Sa honte fait partie du mystère. N'est-elle pas absolument vierge, celle que j'étreignais ce soir, si mollement câline ou si farouche. Elle n'est point encore; elle sera. Son inachevé m'enivre. »
Dans ma chambre d'hôtel, dont la banalité me plaisait, sur ma table je trouvai deux lettres. La première de ma mère, et cette petite joie brisa mon grand tourment :
« La Vocation, près Arles (Bouches-du-Rhône).
« Mon cher enfant,
« Des occupations de toute sorte m'ont jusqu'à présent empêchée de t'écrire. Il est difficile d'organiser le bien, sans affectation ni excès et sans que la charité soit trop visible.
« Tu connais le pays; il est admirable. Le climat, la vie, mille petits détails me rappellent doucement le passé, tes grands-parents, la maison chaude et jaune, entourée d'oliviers où j'ai rêvé mon heureuse enfance. C'est encore là que ton
père vint, que je l'aimai et qu'il m'aima et qu'il me demanda en mariage.
« Plusieurs amies, des dames, des demoiselles ont voulu m'aider dans ma tâche. Notre couvent est très bien situé, aux portes d'Arles, et nous avons vingt jeunes pensionnaires. Ce n'est pas beaucoup, mais déjà ce petit monde.nous occupe fort. L'œuvre s'appelle, lu le sais, la Vocation, sous le patronage de sainte Thérèse. La municipalité se montre plutôt bienveillante.
«. Quand tu nous feras l'honneur d'une visite, tu jugeras de l'installation sans sourire, et je te conterai quelques belles histoires, comme quand tu étais mon tout petit François. Si tu as dans tes connaissances un enfant pauvre et malade, ne crains pas de nous l'adresser. Le miracle est ici en permanence.
« Ton intention est-elle toujours d'accompagner ton maître Mathias Gilbert dans sa retraite de philosophe désabusé? L'intelligence est un moyen, la sensibilité en est un autre. Vous vous usez à en faire des buts. Puis à ta nature ardente ne conviendra guère la solitude.
« J'ai lu avec ce que me laisse d'orgueil maternel mon humilité relative, j'ai lu un grand article sur toi dans une revue anglaise. Il y est dit que tu apparais comme l'espoir de Vart dramatique en
LA ROMANGK DU TËMFS PRÉSENT 51
France... mais que ce jeune homme se méfie de V excès lyrique.
« Et comment ne serais-tu pas un lyrique, mon cher enfant, avec ton père qui vivait sa fièvre d'entreprise, et ta mère que la foi dévore?
« Je t'embrasse de toute ma tendresse. Écris.
« Thérèse Albevane. »
La seconde lettre était de M"' Clos d'ivois, laquelle ignorait naturellement ma rupture avec Blanche :
« Château de Lusselange (Indre-el-Loire).
« Mon cher François,
« Je vous écris de cette paisible terrasse de Lusselange qui a joué un rôle dans votre existence. La Loire, sous mes yeux, coule sans un pli, avec la dignité de son histoire et j'entends à quelque distai^ce le bourdonnement de mes invités, dont vous connaissez la plupart.
« Votre amie vieillit et devient de plus en plus scrupuleuse. Mais, différents de ceux de votre mère, de ceux de M"^ Hortense Oluffe, qui par des voies multiples les mènent à la sainteté, mes scrupules à moi sont destructeurs. Ils feraient pour le vieux Mathias Gilbert un singulier sujet d'étude.
r>2 LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
« Est-ce l'expérience, ou la lassitude, ou le regret de la jeunesse... je trouve à toutes choses un goût amer. Je n'ai pas de croyance, pas d'entant, pas de devoir précis, je suis veuve... et la fréquentation des artistes, des hommes intelligents, célèbres ou glorieux n'excite plus ma«uriosité. Il me semble que j'y vois trop clair, que les sentiments, les caractères, les motifs m'apparaissent dans une netteté trop grande, comme en plein soleil et me fatiguent les yeux.
« Assez ratiociné sur moi-même. Travaillez-vous ou vivez-vous, passez-vous de la colère à la douceur, du rire à la mélancolie, de la tendresse à la sécheresse, avec la brusquerie qui vous caractérise, et vous permit, dans vos beaux drames, de gonfler les bulles les plus variées? Mon douloureux souci d'analyse est à ce point — et vous me savez fort peu pédante — que je devine, que je reconstitue la trame de vos pensées ironiques, tandis que vous lisez ceci et que j'en suis un peu mécontente.
« Ceux et celles que la vie effleure ont bien de la chance; en moi elle laisse trop de vestiges, qui se rejoignent trop aisément en hiéroglyphes de mélancolie.
« Pourquoi ne viendriez-vous pas, avec Blanche, contrôler ici vos souvenirs? Chacun sait votre liai-
son, acceptée par moi, et nulle ne peut s'en formaliser. D'ailleurs je hais les prudes.
« Votre amie,
(( Clo-Glo.
« J'ai promis d'aller à Saint-Goël : non pour moi, aucune retraite ne me donnerait le calme ; mais pour Mathias, dont la curieuse tentative doit être encouragée, surtout après l'insuccès de son Philippe IL Et puis, devant la mer, on ne peut parler que sur l'essentiel, parce qu'on en parle avec simplicité. »
Machinalement je comparai les deux écritures : celle de ma mère, nette, ample et sans tourments, celle de Clotide Clos d'Ivois, nerveuse et insoumise, et une fois de plus j'enviai la tranquillité d'âme. Je prévins aussitôt la châtelaine de Lusselange du départ de Blanche, sans lui donner d'ailleurs aucun détail sur les causes intimes de cette brusque séparation. Quant à ma mère, elle avait jusqu'alors ignoré volontairement tout ce qui n'était pas ma vie intellectuelle.
J'avais résolu fermement de ne pas revoir Jacquemine avant que Verneron eût examiné l'état du petit Noël, du vieux Guillaume et pris une décision quant à ces deux «obstacles >) : il fallait
hi LA ROMANCZ Dl TEMPS PRÉSENT
qu'un changement total marquât le début de la vie nouvelle.
Ces deux journées, vagues et douloureuses, je les employai à chercher un logis, puisque le départ pour Saint-Goël ne devait pas être immédiat. Je découvris, quai deBéthune, en pleine Cité, un appartement vaste, lumineux, conforme à mes desseins. Par les soins du vieux Gustave on commença de déménager les meubles de l'avenue Marceau, sauf ceux de Blanche, qu'elle réclama. Ceci suffit à me prouver que Lévigny n'était pas le maître, et j'augurai mal du ménage.
Dans cette période d'attente et de fièvre, une seule personne, Hortense OlufFe, ne me paraissait point odieuse. J'allai la voir. A elle aussi, je racontai les événements qui bouleversaient mon existence, et je lui tus seulement ce qu'il lui était inutile de savoir, ce qui eût dégradé Jacquemine à ses yeux indulgents.
Ses joues maigres devinrent légèrement colorées quand je lui parlai de ma passion subite, quand je lui vantai celle qui, dans mon cœur ardent, avait remplacé Blanche. Elle ne put s'empêcher de me dire :
« Cette demoiselle Cortinez, mon cher François, m'avait toujours inquiétée. Elle était trop semblable à vous. Vous vous meurtrissiez moralement
LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT ôô-
ruii l'autre, et vous auriez fini dans la liaine. Quant à Robert de Lévigny, il attire le drame comme vous, et votre amitié n'est peut-être pas morte. Les actions violentes ne tuent pas toujours'/ les sentiments les plusvivaces. C'est l'usure quoti-'' dienne qui les détruit. »
Elle ajouta, après un sourire :
« Je ne connais pas votre vie et je pourrais vous servir de guide; François, vous n'avez pas de frein. Vous vous jetez sur votre désir du jour, de l'heure ou du moment, et ce désir se retourne contre vous, et c'est, comme dit père, une terrible bataille.
— Allez-vous me proposer le mariage ?
— Hélas non, je sais qu'il ne conviendrait pas à votre nature emportée, insaisissable. Mais je vous souhaite de trouver un désir qui ne consume pas des joies fragiles. Il n'est pas que la foi de votre mère; il y a la foi dans l'humanité, non celle qui déclame et corrompt, mais l'active, la sincère, la forte. Quand nous serons à Saint-Goël, il nous faudra chercher ensemble un emploi à votreénergie...
— Le théâtre... le livre...
— Par le théâtre et par les livres vous dépensez, vous dispersez magnifiquement ce qui est, en vous, votre don propre. Cependant votre don social, ce qui vous lie à vos semblables, quelque
chose de généreux comme la main tendue, cela reste inemployé. Et votre dégoût de la complexe Blanche et votre amour pour la simple Jacquemine ne sont que deux cris d'une autre curiosité...»
Hoi'tense Olufîe s'animait davantage. Elle en devenait presque belle :
(( Cette curiosité, je la connais. C'est elle qui me pousse dans les quartiers des pauvres, les maisons puantes, les trous noirs... Une curiosité d'action, qui ne se repaît pas d'un rêve, ni d'un engourdissement, ni d'un réveil trop vif... qui trouve sa pâture immédiate dans le mince résultat d'un petit effort... »
Elle s'arrêta soudain, comme gênée :
« C'est bête, c'est vulgaire, ce que j'avoue là.
— Nullement.
— C'est en tout cas inutile et prématuré, puisque vous devrez, mon ami, le découvrir un jour par vous-même. »
Ces dernières paroles prononcées d'une voix sèche. Étrange fille, sans cesse en lutte avec son enthousiasme, qui avait la pudeur de ses vertus !
Enfin, ce fut le moment de conduire Verneron chez les Lefaneu.
Richard fut exact au rendez-vous. Cette ambas-
sade l'amusait. Il railla mon énervement. Je l'accompagnai jusqu'à la porte du bois et lui désignai la maison ; reconnaissable à ses fenêtres incendiées, elle m'apparut telle qu'au premier jour; l'heure était la même.
Pendant l'attente, je fis de longues réflexions. Je m'examinai sans orgueil, j'envisageai l'avenir d'un regard lucide. N'était-il pas d'ailleurs trop tard pour reculer?
Au bout d'une heure Richard me revint, enthousiasmé par Jacquemine, méconnaissable, lui d'ordinaire si froid, si positif:
a Mon cher, j'arrive. On m'attendait... Le père, le petit... et elle... Ah, comme je te comprends !... Pâle, grave, belle, et quelle extraordinaire créature!... Elle ignore tout et elle devine tout... 0 pureté ! Pendant la consultation, elle ne me quittait pas de ses yeux noirs, d'un éclat, d'un charme vraiment insupportables... »
Je souris : ? Tes conclusions... vite... avant l'éloge...
— Quelle hâte!... Tu me troubles... Eh bien, j'emballe le père, un vrai poivrot, mais un bon bougre , dans mon service à Gochin . . . Quant au petit frère...
— A Noël.
— Quant à Noëlle frère... c'est plus délicat... »
Là-dessus Richard hésita un instant, me regarda, puis, avec une sérénité admirable, à ma vive stupeur, il conclut :
« Cet enfant a besoin d'une grande surveillance... Autrement il ferait de la mélancolie... et à son âge, ce serait rude... Je te propose de me charger de lui... Cette cure-là m'intéresserait,., et ne me gênerait en aucune façon. J'ai la place chez moi. »
Le brave garçon soupira largement, comme débarrassé d'un poids énorme, et devint écarlate. Pour toute réponse, je me jetai à son cou, ce qui parut l'étonner. Il ne savait certes pas à quel point son dévouement simplifiait les choses.
Forces de l'amour, je croyais vous connaître !' J'avais jusqu'alors dépensé de ma vie ce qu'un jeune homme ardent sacwfie volontiers à son désir. Blanche, Gillette et combien d'autres m'avaient prolongé l'illusion. Et cependant j'ignorais tout, tout ce que me révéla Jacquemine.
Les circonstances de cette journée font partie de ma trame sensible. Elles durent avec moi, s'exaspèrent ou s'apaisent avec moi et suivent les oscillations de mon cœur.
Le malin même, il faisait un temps clair et chaud. Verneron venait d'emmener en voiture Noël et le vieux Guillaume. Tous deux s'étaient résignés àLaséparali on, l'enfant avec son habituelle et silencieuse mélancolie ; le vieillard, après une comédie larmoyante. Mais ceci ne Fempêcha pas de bourrer sa courte pipe noire d'une main ferme. Certain d'être bien soigné, débarrassé de tout souci, de tout labeur, il me remercia, remercia Richard, dit adieu à la rivière et à ses barques comme il avait dit adieu à sa fille, non sans quelque solennité. Au moment où la voiture s'ébranlait, avec les trois-
voyageurs, le coq rouge que Noël gardait sur ses genoux poussa vers le ciel son chant victorieux.
Sur mon conseil, Jacquemine laissa la maison dans l'élat où elle se trouvait, n'emporta rien. Comme elle fermait la porte à clef :
< Adieu! » murmura-t-elle. Elle avait sa robe blanche, son petit chapeau avec des fleurs des champs, son calme sourire, et je la sentis tranquille sur le sort de son père et de Noël, qu'elle pourrait revoir à sa guise, rassurée par la douceur ingénieuse de Richard.
Nous marchions sans parler, le long de la Seine aveuglante. Le soleil brûlait les avenues, la profondeur des bois et faisait trembler l'horizon.
« Votre ami, me dit enfin Jacquemine, a été aussi bon que vous... Oui, tout me prolonge mon rêve, mais c'est plus calme encore et plus doré... »
Après quelques instants :
« Je devrais être triste de quitter ce qui était ma vie... leur vie surtout... Mais j'ai tant pleuré de votre absence. Je croyais ne plus vous revoir.
— Jacquemine!
— Mon François de la nuit terrible... J'ai promis de n'en plus parler... Comme je vous aimais de souffrir, de prendre pour vous ma souffrance ! ... »
Puis, voyant mes yeux, elle changea de sujet avec une grâce alerte :
« Rien que vous... Rien de plus n'est à Jacquemine. Elle a seulement à son cou le petit collier de sa mère. »
Je baisai ce mince collier d'or qui élincelait dans l'heure inoubliable et puis je regardai mon amie de tout près, son nez fin, sa bouche déliée, son front net, et je m'attachai ensuite à ses prunelles, dont l'immensité vertigineuse me guidait vers un monde nouveau.
0 sensibilité humaine, qui sans cesse oscilles et vacilles, tu brises la mélancoHe la plus âpre en soudaine allégresse, puis à la ronde il faut un chœur d'une autre allure et c'est l'angoisse qui nous saisit en pleine joie.
Cela nous fit rire d'avoir faim.
« Et je crois bien aussi que j'ai très soif, > ajouta Jacquemine avec une renaissance de tout son être, de ce corps impérieux et robuste dont m'enchantait la souple allure.
Que je lui savais gré d'être sincère! Unefemme, enfin, absolument sincère! Certes ils me comprendront ceux qui ont souffert du subtil mensonge et de l'hypocrisie sentimentale. On vit, on parle, on respire, on aime, on hait sous des costumes d'emprunt. Surtout l'on persiste dans les attitudes. Ce sont elles qui nous ankylosent, qui nous muent en dupeurs et dupes. L'adoration n'est pas perpé-
tuelle. Elle vient par accès, comme toute fièvre. Et quand elle cède à un aspect différent de l'énergie, pourquoi la simuler encore, et ne pas avouer son éclipse?
« Donner ce que l'on a en soi, le donner strictement, confesser même ses métamorphoses. »
Nous n'eûmes pas honle de notre faim. Nous n'eûmes pas honte de notre soif. Il y a dans un lac du Bois une petite île et, dans cette île, un restaurant.
« Voici que Ton me passe à mon tour, » déclara gravement la lille du passeur, comme le large canot nous déposait dans l'île.
La petite tablé était mise, à l'abri des grands arbres verts. Des oiseaux chantaient sur les hautes branches. Appelé par un détail vulgaire, le souvenir de Blanche Corlinez me traversa l'esprit sans regret. A ce moment, une main fraîche pressa ma main sur la nappe fraîche.
« Tu es libre, bien libre, et comme toi je suis libre, François. »
Elle n'interrogeait pas, elle affirmait.
Je lui tendis une coupe vide. Elle nous la remplit jusqu'au bord d'un Champagne léger et moqueur qui bientôt la rendit moins pâle. Sans expérience et sans usage, elle avait l'élégance innée. Rien dans ses gestes n'était choquant. Rien
I,A nOMANCE DU TEMPS PRÉSENT 63
dans ses remarques qui gênât mon susceptible respect de son âme légendaire. Elle gardait l'harmonie, malgré des prises sur la réalité qui apparaissaient subitement, ainsi qu'un nécessaire répit à son rêve intime, variaient la forme de l'enchantement.
Que nous fûmes heureux, pleinement, audacieusement, sans crainte scrupuleuse de l'avenir pendant ce cher repas de noces! Nous avions dépassé la crainte. Elle par sa race, moi par ma raison, nous savions que l'heure est fragile et ce qui est dans l'heure plus fragile. Mais nous ne souhaitions rien d'immortel. Et nous marchions si bien ensemble sur la route après la rencontre que l'idée de l'éphémère ne nous attrista point. Elle traduisit ainsi notre confiance, selon un rythme lent qu'elle improvisait à mesure, adossée à sa chaise, frappant de son doigt le pain doré :
La reine a rêvé un moment, Et ce moment toute la vie.
Le roi l'a aimée un moment, Et ce moment jusqu'à la mort.
La mort a duré un moment.
Reine et roi rentrent dans la vie :
Bonjour, dit-elle, et lui : Bonjour, Avez-vous dormi, mon amie?
Comme elle levait les yeux vers le ciel bleu et chaud :
« Voyez-vous là quelque chose ou quelqu'un? demandai- je.
— J'y vois le reflet de mon bonheur, et une petite sainte Vierge de plâtre qu'on m'avait appris à prier. J'y vois mon père comme s'il était mort et Noël comme s'il était mort et la bonté sage de votre ami. Et puis au-dessus est ma mère, les bras étendus, qui pardonne... et qui attend ma délivrance... Ensuite, des figures indistinctes qui sont comme les étoiles du jour. »
Cependant elle ramena les regards vers son corsage blanc qu'elle avait grand'peur de tacher, et, avec une moue malicieuse qui plissa ses paupières bistrées :
« Ma voisine m'aida à le faire... sur le modèle du rouge... tu sais... que j'ai laissé dans la vieille armoire... Cette voisine était malheureuse et elle pleurait en travaillant... Et voilà un heureux corsage... »
... Puis, après une étrange et triste inclinaison de sa figure soudain recueillie :
« Vous autres riches, vous avez oublié le travail et la peine dans les choses dont vous profitez, et c'est pourquoi elles vous lassent vite. Pour nous les pauvres, la peine reste présente... »
Comme roiseau s'obsline dans son cri et le répète inlassablement, j'eusse voulu durer dans cette seconde. 11 venait de l'eau une fraîcheur douce, telle que la voix de ma compagne. L'instinct d'une vie admirable semblait suspendu entre nous, consumé lentement par le soleil. La nature entr'ouvrait son cœur. Les tables, le chalet, les pelouses, les arbres et le lac, tout cela frémissait au-dessus de soi-même, exhaussé par notre beau rêve. Mes yeux pleins de larmes contenues émurent aussitôt Jacquemine. Elle se dressa à demi et vivement, avec un charme hardi, porta ses mains de ses lèvres aux miennes.
On se leva de table. On fit le tour de l'île. Après les pelouses et les futaies, d'autres futaies, d'autres pelouses. Des canards barbotaient, des cygnes se prélassaient, des gens marchaient... En quelques mots, j'expliquai à Jacquemine quelle vie nous pourrions mener à sa guise, errante et fixe, tantôt mêlée au peuple et tantôt solitaire. Le projet de Mathias Gilbert lui plut. Elle le comprit tout de suite, abruptement, selon sa méthode; j'avais un souci extrême de ne la froisser par rien qui fît apparaître la différence de condition. Une fois déplus, je constatai combien les grands obstacles sont aisés à franchir en comparaison des petits, si le sentiment qui nous anime
est puissant... Je lui parlai de moi, de mes travaux, de mes desseins, eu tant que proches et réalisables. Je lui avouai Blanche et Gillette, rapidement, ainsi qu'il convenait, sans fixer leurs noms ni leurs figures, pour éviter toute surprise fâcheuse. Elle m'écoutait avec attention, la tête tantôt basse, tantôt tournée vers moi. Et lorsqu'elle s'arrêtait, droite et blonde, sérieuse, froissant une tige de sa main nue, dépouillée de tout, sauf d'une beauté candide, mes paroles m'apparaissaient vaines, vaines mes précautions, mes alarmes. Ne sommes-nous pas tous des êtres sur le chemin, soumis au hasard des rencontres, des aubaines et des accidents? Les tentes plantées nous illusionnent et nos enclos et nos essais de culture et de fixité. Ils nous illusionnent aussi les sépulcres où sont les os qui nous engendrèrent.
Or, auprès de ma Jacquemine, je retrouvais la vie nomade, cette vie où tout ce passe au second plan, qui n'est pas la joie de l'amour libre. Elle était de ma race, croisée de Nord et de Midi et dans des proportions semblables, et cela nous unissait bien; cela, c'était la sauvegarde. Mais, en dehors de nos opinions, nous ignorions tout du secondaire, nous n'avions nul besoin de serments. Les seuls liens forts sont ceux qui ne s'expriment pas.
Elle avait ce don merveilleux que, vivant tou-
jours dans le songé, elle devenait claire et précise pour la nécessité immédiate et précise. Alors apparaissait la ménagère de France, qui raccommode le linge, lessive et sait le prix du beurre.
C'était un mauvais astronome celui qui ne vit pas le puits.
Un détail bas montrera quelles difficultés j'avais à résoudre. Sa robe blanche était délicieuse, mais je la trouvais mal chaussée. C'eût été, d'autre part, une honte que de jouer cette humiliante et sotte comédie du prince conduisant la bergère chez des couturiers, la travestissant à sa guise, à l'ébahissement des « premières ». Je savais qu'aimant la beauté elle aimerait le luxe sans se corrompre, dans ce qu'il ajoute au charme de la vie ; je savais qu'à son heure elle souhaiterait d'être mise comme les mieux mises, ce qui n'enlèverait rien à son simple génie. Mais je voulais attendre, en les aidant, son désir et sa volonté. Quant aux petites métamorphoses immédiates et indispensables, elles apparaîtraient ainsi que des caprices ; la fantaisie amoureuse excuse tout.
Et déjà, à son contact, je me sentais meilleur et plus spontané, délivré des entraves de l'analyse, revenu à l'émotion directe. Je perdais cette mauvaise pudeur, qui arrête en nous l'expression naïve, le sentiment frais. L'orgueil est ma plaie
vive, qu'elle guérissait par son sourire. Celui-là seul prend, qui se prête, et reçoit tout, qui sacrifie tout.
Une heure plus tard, chez un bijoutier, je lui fis choisir une jolie bague. Ce fiit une délicieuse comédie. Entre la plus humble et la plus belle elle hésitait, on ne sait pourquoi, selon des principes d'elle seule connus, 'au grand désarroi du marchand. Elle n'essayait pas les bijoux ou les gardait à son doigt mince juste le temps d'un scintillement, puis me les mettait sous les yeux. Elle se décida pour un saphir : a. couleur d'eau quand le temps est clair ».
Je me réveillai un instant à la vie sur la terrasse des Tuileries au crépuscule. Les Champs-Elysées, la rue Royale, les ponts frémissaient dans une poussière d'or. La nappe bleue du ciel s'assombrissait autour de ma svelte Jacquemine; on entendait le bruit de gourmettes et de piétinements que cause la montée des équipages.
« Pourquoi frissonnes-tu, mon amie?... Non, tu n'es pas isolée près de moi... Pourquoi ta main est-elle moite?... Est-ce que la nuit t'épouvante? Vois comme elle nous ménage, cette nuit de la grande ville, où sont les joies et les malheurs et qui construit dans les ténèbres — comme elle descend avec sao^esse !
— Oh, François, François, que j'ai peur!...
— De moi? De ma tendresse?
— De toi, de la tendresse. Je fais le compte des nuitsàvenir. Pourvu qu'il ne t'en manque pasune... Il y avait un honnête marchand qui avait payé en pièces d'or; une de ces pièces était fausse; il le savait, mais il ignorait laquelle et cela le désespérait.
— Ta bac>ue d'or fera bien la preuve. »
Elle la regarda, appuyant la main sur la pierre nue de la balustrade :
« Il faut dire les choses avec courage... Le ravisseur est détesté, mais il apporte aussi de la joie...
— Jacquemine, tais-toi... »
J'avais vu poindre le scrupule, lequel est le grand ennemi. Il la ferait insister sur l'odieux et celte brutalité me détacherait d'elle perfidement, par un mauvais attrait bien vite changé en répulsion.
« Ce qui te fait parler en ce moment, mon aimée, c'est ta conscience noire, c'est le diable... Ne me montre que ta conscience blanche.
— Ne vaut-il pas mieux que tu saches tout?...
— On ne sait jamais tout, mon amie, et les blessures faites par toi seraient atroces, car tu as l'art des mots qui coupent, dont la coupure reste saignante... Tais-toi. »
L'haleine du soir devint angoissante. Or rÉmeute m'apparut soudain, car on se trompe ainsi sur soimême et le tumulte de nos cœurs évoque le tumulte des rues. Paris s'embrasait dans un halo farouche, et, comme dure la fuite d'une étoile, Jacquemine près de moi, la fille du peuple, se dressait adverse et guerrière.
Quai de Béthune, par lés soins de Gustave et de la femme de chambre, nous attendait un petit souper, servi dans le salon.
Je dis à Jacquemine :
« C'est une installation toute neuve... et très ancienne par endroits... comme sans doute notre reconnaissance... Quelques meubles, tapis, tentures, cette pièce, une chambre, notre chambre, un grand cabinet de toilette et du linge... C'est tout... Pour me servir, Gustave, un brave homme, et pour vous servir, Jeanne, une nouvelle, dont j'ignore la figure... Si cela vous plaît, on reste ici jusqu'au départ pour la Bretagne, en essayant de de n'avoir pas trop chaud. Si cela vous déplaît, on s'en va. Et puis... je vous aime. »
Elle regardait les quelques objets avec une attention souriante. Elle ne dit pas: « C'est trop beau pour une pauvre fille », ni: « Comment vais-je m'en tirer, moi qui ne connais rien à rien ? « ni aucune
autre chose semblable. Elle murmura seulement : € Le coq de Noël ne me réveillera pas... ici. » Puis dans la glace elle se fit une belle révérence : « Bonsoir, ma petite Jacquemine. »
Puis elle regarda le piano ouvert avec un plissement délicieux des lèvres: « Chanter? oui... toute seule? oui... avec un autre? non... avec un autre en bois? pas davantage... »
Enfin elle ouvrit la fenêtre et but avidement quelques gorgées de la nuit stellaire.
Le soupeiî fut un simulacre. Elle comprenait, je comprenais qu'on allait franchir le grand passage ; nous ne manquions pas de bravoure, cela se lisait dans nos yeux, mais la bravoure, hélas, n'empêche ni les blessures ni la mort.
Cette distinction du corps et de l'âme est un ar-l tifice de langage et un reste de scholastique. Elle n'a plus de réalité. L'âme est la grande profondeur du corps. Et quelquefois le trésor monte et il affleure à la surface, et nous voudrions le saisir qu'il redescend déjà dans les splendeurs muettes et centrales, que son reflet se perd, ou devient une simple lueur qui veille. Et de l'abîme à la surface il y a d'étranges correspondances, tellement qu'un simple attouchement, dans son instant et dans sa force, peut bouleverser le trésor par des conjonctures incalculables. .
Certaines se livrent dans un regard. Elles se livrent à tout jamais, malgré le temps et la distance et l'affreux devoir à masque de pierre. El toutes les forces humaines et les lamentations et la haine n'empêcheront pas qu'elles ne se soient livrées. L'amant, le mari, le père et le frère pourront bien se désespérer, invoquer le feu, le couteau, le poison. C'est cjiose faite. D'autres se livrent dans une pression de mains. Heureux ceux qui me comprendront, s'il leur est donné quelques secondes de tenir le mystère d'une main chérie. D'autres se livrent dans une pensée. Possession rapide, incomplète, mais qui grise délicieusement le souvenir. Ce n'était pas venu du mot. Cela n'élait pas venu du geste, ni de l'intention, ni du hasard. Ce fut tel qu'une conjonction d'astres et l'on en garde l'éblouissement. Certaines se donnent dans un frisson, et ce frisson est à distance, mais va aussi loin qu'une étreinte.
Passés enfin tous ces subterfuges, il y a la grande franchise qui est de maintenir l'harmonie, d'avouer la fatigue, le doute, le soupçon, et de faire servir l'angoisse au plaisir.
Je savais ces choses de longue date. Je les avais souvent senties et je voulais les faire éprouver.
Jacquemine était admirable assise, considérant la nuit dans la lumière douce des flambeaux;
elle avait un coude appuyé, le menton dans sa main, le regard paisible. Et je songeais :
« Elle a la force de la nature, qui se rit de nos raisonnements. En ce moment elle marche et me devance. La suivrai-je sur la route obscure ? »
Je murmurai : « A-t-elle sommeil, ma Jacquemine, ou a-t-elle envie de chanter?
« Elle n'a pas de chant assez beau et pas de silence assez beau. Et que serait un autre rêve ! »
Elle s'élira avec cette langueur où les passionnées mettent leur violence, ses yeux demeurant doux et chastes. Je l'aidai à se lever, la conduisis dans sa chambre, puis revins aspirer l'air du soir. Lorsqu'une demi-heure après j'entrai chez Jacquemine, je la trouvai songeuse, enfiévrée; ce fut celte fièvre qui nous délivra.
Le lendemain matin, un orage d'été grondait sur Paris. De notre observatoire on voyait les nuées noires, les traits de feu, on entendait les roulements et les détonations.
Celle qui était mienne, avec folie et tendresse, mienne comme la douleur lient au cœur, regardait le drame, assise à la fenêtre auprès de moi, dans la surprise d'un peignoir blanc garni de den-
li L.V ROMANCii DU TEMPS PRÉSENT
telles. Ainsi se transforment les fées. Je voyais battre les veines de son cou, je voyais la ligne idéale de sa bouche avec une netteté singulière et la délicatesse de son nez rose. Les yeux restaient mélancoliques et embués de reconnaissance.
« Nous improvisons, Jacquemine?
— Sa musique suffit à l'orage, — répondit-elle avec un sourire où me ravissait quelque chose d'amer. — Lorsqu'il éclate au-dessus d'une carriole ou d'une barque, les femmes se signent rapidement, ramènent leurs manies sur leurs épaules. Parfois, au tournant de la route, il y a debout une grande croix noire, et c'est l'orage des trépassés. »
Sur le fond sombre, les toits et les cheminées prenaient des contours durs. Elle les montra :
€ Y en a-t-il, dans ces maisons, de la tristesse et de la misère! Quand le pain manque sous le ciel noir... les enfants crient... Pourrai-je bientôt revoir Noël? Il est tout près d'ici, n'est-ce pas? »
Ce fut d'une franchise telle que je n'en souffris point.
« Tout près d'ici... la maison de Richard, du docteur, est presque à l'angle du boulevard Saint- Germain et du quai.
— Pauvre petit, ce temps le rend plus malade.
Il se met à crier et il pleure. Comme cela m'effrayait quand je restais seule avec lui : Noël! Noël! paiie-tnoi, réponds-moi... — Non... Non... d'une voix méchante qui n'était plus la sienne... Olil comme la pluie tombe sur la Seine ! >
Ce fut une vraie bourrasque. Les feuilles voltigeaient et nous distinguions, de la fenêtre, les innombrables mouchetures de l'eau. Ce détail éveilla mon improvisatrice :
Mariniers, rentrez ce qui mouille, Femmes, enfants... laissez le linge.
Le ciel, la terre et l'eau s'embrouillent, Laissez le linge...
La pluie refait de la blancheur.
La pluie refait de la richesse,
De la tendresse
Et du bonheur.
Laissez le linge 1
Le baiser qui l'interrompit, elle me le rendit furieusement et j'ai dit qu'elle était violente. Ses bras et son dos se tendaient, puis se détendaient par ondes lentes, tandis qu'en ses yeux, tout au fond, la colère se mêlait à l'amour.
Ce quartier de Paris, où nous demeurions, a pour moi la ligure de Jacquemine. Des quais brûlants, des ruelles fraîches et sombres, d'anciennes cours. Ici et là un petit commerce tel que le réclament
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d'humbles vies sédentaires. Et le puissant parfum du passé, tantôt exaltant, tantôt morose, qui sort des pierres, à l'aube, au crépuscule, et s'évapore dans les ténèbres. A certains moments cela vous saisit comme un trouble de reviviscence et l'on voudrait fixer le mirage, et les ombres fuient devant vous. Le bruit des cloches, le jappement d'un chien, une voix particulièrement claire enchantent le silence des vieiix palais, des fantômes engourdis.
Nous sortions vers le soir, quand la chaleur s'apaisait un peu. Jacquemine marchait à mon côté, sans me donner le bras, de sa souple allure. Seulement, de temps à autre, son coude me frôlait. Par quel miraculeux instinct, comparable à son don poétique, connaissait-elle cet art raffiné et voluptueux qui sans cesse promet et effleure, laisse suspendu ce qu'il va donner? L'harmonie profonde de la nature procède ainsi par ondes rythmées. Les phases de l'inquiétude sont nuancées, diverses, progressives. Elles suivent la cadence du désir .^Et le; chant qui émanait d'elle avait la forme de ses caresses. Je songeais, malgré moi, à ces tragédies qui sortent parfois toutes fumantes des entrailles populaires, et dont témoignent les tribunaux. Une fille, dans les miheux du crime, du vol et de la honte, suscite autour d'elle mille passions extrêmes, né-
fastes et survit au carnage, adorée, excusée par ses victimes. Quel charme ténébreux était en elle qui séduisit ces héros du bagne, dont les secousses sanglantes ne mentent pas "f
Celles-là m'apparaissaient comme les sœurs maudites de mon élue.
Cette noblesse, qui est le don des vieux conteurs, Jacquemine l'avait en ses moindres gestes. Elle montrait bien ce qu'elle montrait, parce que cela la touchait bien. Elle avait deux rires, l'un gai, l'autre attendri, et celui-ci faisait la lisière d'une adorable ironie qui la saisissait rarement, et dont elle devenait vite rose. La pitié ne la quittait pas.[ Elle confinait à sa colère, comme on le remarque \ chez les satiriques, et son ton restait toujours sobre. Elle n'usait jamais d'un terme bas. Un mot d'argot, dans sa bouche, devenait rare et subtil, ou d'une somptuosité dramatique.
Les airs qu'elle improvisait commençaient clairs, finissaient graves, exceptionnellement en chants de triomphe. Ils étaient scandés vivement, ne se traînaient pas dans les redites et cessaient d'une manière abrupte, à la façon de quelques mélodies d'Espagne. Mais on retrouvait en eux toujours la route blanche de France et le refrain.
Le contraste était tel entre nous qu'il en devenait
un accord. Où que s'élevât son inslinct, je le rattrapais avec ma culture et cette effervescence passionnée qui autorise la création. Débarrassée des croûtes qui la déforment, la demi-instruction, la demi-éducation, l'apport étranger des journaux, des communications rapides, la Race m'apparaissait ce qu'elle est réellement, le foyer toujours chaud de la santé morale, de la haute grâce, de ce que résume un seul mot : le style. Dans les instants où Jacquemine devenait elle-même, ses paroles, ses mouvements ressuscitaient en moi ces vérités naturelles qui sont supérieures et antérieures à tout enseignement.
Je nous vois assis tous deux, au jour tombant, dans un petit café du voisinage qui tenait de la guinguette par des tonnelles fanées, ocreuses et de la pension de province par la fraîcheur de la salle obscure recevant son crépuscule du jardin.
Jacquemine avait sa beauté ouverte, impressionnable et tressaillait au moindre bruit, au pas de la femme apportant les couverts, au miaulement du chat sous le billard, au déclenchement du coucou de bois. On eût cru, en ces moments-là, que toute sa nature aspirait , par les yeux , les oreilles, le duvet blond de la peau blanche. Ceci me causait un trouble infini, une sorte d'enthousiasme contenu et les paroles que nous prononcions glissaient
LA nOMANCE DU TEMPS PRÉSENT 79
à la rencontre les unes des autres par les interstices de la volonté.
<( Il y a des moments où je suis la reine, me dit Jacquemine à voix basse, d'un air de confidence. Il y a des moments où vous êtes le roi. Et, quand c'est vous le roi, je suis heureuse, mais troublée. Je crois que vous entrez dans mes rêves et les déplacez à votre guise. Yousme donnez l'air de ma chanson.
— Et quand c'est vous la reine, mon amie?
— Alors je suis mélancolique, mais je sens que vous m'admirez. Mon chant vient de moi, il entre en vous, il vous éclaire et je puis vous lire, ainsi qu'une lettre qui parlerait de moi. »
Elle trempa ses lèvres roses dans un verre de vin blanc aigre et vif, où se miraient les coteaux de la Seine, puis continua :
a Tu sais, François, cet enchanteur qui voulut instruire la fée des rives.,,
— Merlin et Viviane...
— Je ne connais que son nom à lui. Mais à la fiû ce fut la fée qui lui enseigna le pouvoir de l'eau... Je regarde tes yeux pour l'aimer et je n'ai plus peur de te perdre. Tu regardes mes yeux pour me voir; aussitôt, j'ai peur de te perdre.
— Monsieur, madame, nous dit la servante, aimablement, je crois que vous serez contents de la matelote, c'est notre spécialité.
80 LA komangl; du temps pkésent
— Elle est un peu noire, répliqua Jacquemine, mais elle a bonne odeur. Lorsque je t'en ferai une, ajoula-t-elle finement, je ne mettrai pas tant de vin et elle ne sera pas si pâteuse. »
Un orgue de Barbarie commenra de se lamenter au dehors. Je vis Jacquemine devenir pâle et je devins triste à mon tour. Que lui rappelait cette valse brisée? Dans quelle douloureuse circonstance, dans quelle inavouable circonstance s'élaitelle infligée à son rêve?... Déjà, par un geste charmant et devinant ma peine, d'une simple pression de la main elle renouait l'harmonie de nos cœurs. Je levai courageusement mon verre :
« A l'oubli, Jacquemine... » Et elle, d'une voix presque indistincte, tandis que le bruit de l'orgue s'éloignait :
Le musicien était bien pauvre Et elle avait ))eaucoup souffert.
Chaque fois qu'ils se retrouvaient, Sa musique semblait plus pauvre, La douleur revivait dans l'air.
Je me rappelle cet instant ému, l'image fixée au mur, au-dessus de nous, représentant l'attaque d'un fort hérissé de pantalons rouges, un vieux sabre poussiéreux dans un cadre et la grande tendresse qui m'étreignait.
LA RO.MANCb: DU TEMPS PRÉSENT 81
Verneron m'écrivit :
« Cher François,
« Je ne vais pas te voir pour plusieurs raisons, quoique nous soyons voisins, mais j'ai des nouvelles pour vous :
a [" Le papa Lefaneu ne se porte pas trop mal, pour tout Talcool qu'il a dans l'organisme. Il a sa pipe, son journal, de braves voisins de lit, et le régime lacté ne le dégoûte point dans le moment. Je ne prolongerai ce régime que le temps nécessaire. Quand vous désirerez lui rendre visite, je suis à votre disposition.
« 2" Le jeune Noël et son coq se conduisent bien. Je surveille ce sujet de près. On le promène, on lui fait de l'eau froide, on l'alimente et je vais le mettre en contact avec d'autres enfants. Il n'est pas sauvage. Il est toujours silencieux; mais, dès qu'il parle, ce qu'il dit est d'un imprévu, d'une couleur extraordinaires. Quand vous désirerez lui rendre visite...
« 3° J'ai reçu une lettre de Blanche. Elle me demande de tes nouvelles. Elle ne dit rien de Lévigny. J'ai répondu brièvement. Adresse : Rue Scribe, chez Robert.
« 4° Le père Olufte et la belle Hortense s'inquiètent de ton silence. Je les ai rassurés. Il paraît
que la retraite de Saint-Goël tient toujours. Mathias Gilbert est un rude homme.
« Ton Richard. »
Je transmis, de cette lettre, à Jacquemine ce qui concernait son père et l'enfant :
« Veux-tu les voir tout de suite ?
— Attends encore quelques jours. Il y a en moi quelque chose qui se transforme. Il vaut mieux que je n'aie cette joie que quand je serai tout à fait une autre. »
Que de belles heures nous eûmes alors, à notre balcon, sous les feux de la nuit ! Je lui racontais mon enfance et elle me racontait la sienne. L'homme et la femme, même très différents, se tiennent par les choses primordiales, et c'est une joie de se retrouver, aux heures innocentes, dans les mêmes goûts, les mêmes pensées naïves, le même ennui que porte la genèse du désir. Car c'est celle-ci qui guide, l'évolution de l'ange comme l'évolution de la bête :
(( Quand je te dis, François, que je t'ai vu en rêve... Et j'étais heureuse au malin ! Mais, lorsque le soir tombait, je m'attristais à mesure et je craignais de ne pas te revoir. Les voisines me considéraient comme une petite fille exaltée. Si j'avais parlé de mon roi ! Je ne me confiais qu'à certaines
fleurs, que j'allais embrasser en cachette et que je pleurais devoir mortes... Et je pleurais aussi de savoir comme mère avait été malheureuse... Père la battait, la battait, la battait.
— -Jacquemine chérie!
— Laisse-moi te conter ces choses tristes que jamais je n'ai pu dire à personne. Comme cela soulage de se confier, de mettre tout dans un autre cœur ! Quand j'entends le tien palpiter la nuit, je me sens puissante et si fière !
— Mais ce battement nous mesure la vie...
— Oh ! ne pense pas au terrible. Ce qui est bon, c'est la joie, la clarté. Voilà ce qui attire. Quand le beau soleil donnait sur la Seine... un jour qu'il faisait un temps superbe, nous avons entendu de grands cris et nous sommes sortis, père et moi. Deux petits enfants se noyaient. Ils s'étaient baignés après le repas. On les a retirés de l'eau, déshabillés, on a fait le possible, mais leurs pauvres maigres corps nus ne valaient plus que pour le cercueil. Des femmes pleuraient ou parlaient toutes ensemble et les hommes donnaient leurs avis. . . Eh bien, par-dessus l'horreur il y avait encore quelque chose et c'était la grande lumière calme. On sentait que tout rentrait en elle et que tout lui obéissait, le cri et le silence, la mort et la rivière, et jusqu'au désespoir. Moi^ je gémissais de douleur,
mais il y avait aussi une Jacquemine qui avait envie de chanter, comme on chante à l'église devant les cadavres. »
En ce moment, un cri lointain monta du fleuve et nous tressaillîmes.
« Voici la nuit qui nous écoute. Rentrons », implora-t-elle.
Jamais je n'ai mieux compris que dans ces causeries brèves ou prolongées comme tout ce que nous apprenons dans les livres côtoie la vie, ne la pénètre point. Rarement Jacquemine m'interrogeait. Son ardeur toute sentimentale ne réclamait nul enseignement. Elle avait ce qui se transmet. Illuminée de tradition, qu'eût-elle gagné à mes vagues flambeaux? Près d'elle j'oubliais ces monstres fourchus, les demi-pédantes de notre temps. Par elle je retrouvais ces impressions immédiates ou usées par les âges, qui sont la tapisserie des Jours, soit qu'on s'étonne, soit que l'on se souvienne. Et elle négligeait naturellement les intermédiaires, ces déchets bâtards du souvenir et de la convention qui dégradent le langage humain.
Mes livres déménagés brusquement de l'avenue Marceau étaient pêle-mêle dans une grande pièce et Gustave les rangeait avec lenteur. Parfois Jacquemine entrait là. Elle regardait quelques titres, ouvrait un volume, lisait une ou deux pages; son
sens du lyrisme, son oreille musicale ne se trompaient guère. Une phrase de Chateaubriand dans les Mémoires d'outre-toinbe, quelques vers de Lamartine lui mettaient les larmes aux yeux. Elle soupirait :
« Si je connaissais toutes ces belles choses!
— Tu ne serais plus celle que j'aime... Ce qui est en toi est bien plus beau. »
Elle soupirait encore, me regardait avec candeur et reproche, puis me demandait de lui lire à haute voix un passage :
« D'amour, de douleur ou de joie. »
J'obéissais. Debout au milieu de ce chaos de brochures et de reliures, je faisais retenlir la pièce sans rideaux de quelque fanfare romantique ou j'éteignais le son pour une harmonie plus discrète. Dans la lumière crue, près de moi, ma blanche amie, les yeux mi-clos, m'écoutait avec un sourire accablé que démentait son regard vainqueur.
11 faisait une terrible chaleur le jour que nous allâmes à l'hôpital Cochin pour voir le père de Jacquemine.
C'était à quatre heures de l'après-midi. Nous avions voulu marcher un peu. L'on eut un caprice. Après le boulevard Saint- Germain, il nous fut agréable de traverser le jardin du Luxembourg. Ici je retrouvais ma jeunesse et les discussions sous les arbres. Les groupes de jeunes gens et de jeunes femmes, les terrasses, les statues, les pelouses, tout cela enchantait ma mémoire. Mais en ce temps lointain je ne vivais guère, car je n'avais pas Jacquemine ; et, comme je sentais à côté de moi sa forme pure et ses yeux sombres, je me donnais le plaisir amer de détourner la tête, d'essayer de l'oublier un peu. Aussitôt m'envahit une angoisse insupportable que j'apaisai en la regardant. Enfantillages de l'amour ! Ils rappellent, dans l'être mûri et par endroits déjà crépusculaire, ce qui faisait l'aube de la vie.
Après le parc de l'Observatoire, d'une seule coulée, tel qu'une colonne creuse de verdure, vint
le Iriste boulevard de Port-Royal. Bientôt on arriva devant l'hôpital où nous attendait Verneron. Je lui trouvai l'air préoccupé. Comme Jacquemine franchissait le seuil, je l'interrogeai discrètement : « Quoi de nouveau ?
— Rien quant au petit ; le papa semble tacilurne... Sois tranquille, je surveille... Mon Dieu! que ton amie est belle ! »
Les salles consacrées aux vieux rhumatisants, .aux alcooliques, aux pauvres déchets de l'humanité étaient dans de vastes baraquements de bois, installation provisoire aussi hygiénique que possible. Richard nous précédait, de son allure un peu raide, mais sur son visage régulier et têtu l'émotion se lisait aisément.
A travers la double enfilade de rideaux blancs et de couchettes j'aperçus bientôt la figure cuite, les cheveux en broussailles de Guillaume Lefaneu. L'arrivée de sa fille ne parut pas l'émouvoir beaucoup. Il se souleva néanmoins à l'aide de la ficelle pendante au-dessus de lui et nous souhaita le bonjour. Dans ses bras souples Jacquemine lui prit la tête, sans fausse honte, et l'embrassa de toutes ses forces sur le front où brillait la sueur.
« Ça va, fillette ?
— Et toi, mon père ?
— Oh ! je suis bien ici, très bien. Le docteur (il
montra Verneron) me gâte... J'ai du tabac tant que je veux. »
J'avais serré la main rude et tremblante. Je m'assis. Les voisins nous épiaient avec une curiosité compatissante. On entendait des hoquets, des crachements. Une odeur fade était dans l'air.
Je remarquai que le vieux ne parlait à sa fille de rien qui rappelât leur vie récente. Indifférence ou discrétion? Il dit :
<L Le docteur me donne des nouvelles du petit. Ça l'impressionnerait de me voir... Dès que ce sera possible, tant mieux... C'est là que ça me tient toujours. »
Il montra sa poitrine, puis me dévisagea :
« C'est un joli hôpital, cet hôpital, monsieur. Propre et confortable. Je vous ai bien de la reconnaissance ainsi qu'au docteur. »
Alors Verneron prit la parole. Il raconta des drôleries et le vieux riait d'un rire sourd où ne le suivait pas Jacquemine. Debout, près de son père, elle avait dans les yeux tout un poème de respect et de pitié. Et moi, la considérant, je la trouvais, en effet, changée, comme elle avait souhaité de l'être, mais dans un mode indéfinissable.
La visite achevée, on se sépara, non sans promesse de se revoir. Comme nous traversions les cours, Jacquemine dit à Verneron :
IKl LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
« Docleur, la prochaine fois retrouverai-je mon père vivant? »
lUcliard, interdit, eut un soubresaut :
tf Gomment, mademoiselle?...
— Appelle-la Jacquemine.
— Mais, certainement, vous le retrouverez, Jacquemine. Il est un peu atone aujourd'hui, un peu abattu... parce qu'il a eu de l'énervement hier et parce qu'il fait chaud... Mais il va bien... Il va même très bien. Il mange avec appétit... 11 dort... Il cause... Il fume... Ne vous inquiétez pas.
— Et Noël?
— Noël, voire frère, est le petit personnage le plus curieux que j'aie rencontré. Quand il daigne parler, ce qui lui arrivait d'abord rarement, il parle comme un très vieux monsieur, très expert, qui aurait beaucoup voyagé, beaucoup retenu et mal jugé la nature humaine. »
Ici Jacquemine retrouva son rire enfantin et cela fit rire Yerneron, qui continua, très fier de son succès :
(( Je l'aime déjà tendrement, votre frère. Non seulement je l'aime, mais il me passionne, et si vous voulez plus tard me charger d'une partie de son éducation... Groiriez-vous qu'il s'intéresse aux sciences naturelles? Il tripote mes vitrines, mes tiroirs, mon microscope, malgré les défenses. G'est
LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT 'Jt
excellent cet instinct-là, c'est l'éveil de la curiosité... »
Jamais je n*avais vu mon ami si enthousiaste. Son admiration pour Jacquemine l'entraînait hors de sa nature. Il évitait de la regarder; mais, quand il ne pouvait faire autrement, ses yeux exprimaient une fierté tendre que je n'avais vue luire en eux qu'aux circonstances exceptionnelles. Tantôt il appelait Jacquemine ma chère amie, tantôt il l'appelait Jacquemine, tantôt il n'osait plus l'appeler du tout. Elle cependant l'interrogeait avec sa douceur souriante. Sa claire beauté, dans la défaite de la chaleur, dans l'apaisement de la lumière, avait quelque chose d'héroïque que subissaient même les passants.
Elle dit: « Je n'avais pas vu d'hôpital. Ainsi donc jusqu'au bout les pauvres sont ensemble, au lieu que les riches meurent à part.
— Ce ne peut pas être autrement, déclara le rationnel Verneron. Quand une maladie est contagieuse, on l'isole... »
Mais Jacquemine, en ces moments-là, n'écoutait pas les interruptions. Elle suivait son rêve intérieur. L'heure blême et dorée et la blancheur des murs donnaient à son visage une excessive pâleur, et son nez droit et court, ses paupières feuille morte, son menton têtu, ses lèvres arquées d'un
y2 LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
rose insaisissable frappaient une médaille d'une perfection, d'une finesse, d'une ^^racililé exquises. Sa voix pure m'élreignit le cœur :
c( Le jour baisse et la mort descend, et d'abord ne choisit personne. Puis la nuit vient, va choisismnl ceux que leur courage abandonne.
« Il en est qui mourront demain, demain dès Vuube; d'autres sont motts, voyez leurs mains, bien avant Vaube... »
L'étonnement de Yerneron m'amusait. Il me regardait, puis il la regardait, puis il ajusta son lorgnon comme pour observer quelque chose de rare :
« Hein, mon Richard, qu'en penses#i? Elle n'est pas cataloguée, celle-ci ?
— En effet, en effet, mais dans quel ton improvise-t-elle? Voudriez-vous recommencer, chère amie? »
Jacquemine, riant :
(( Cela m'est impossible. Je ne me rappelle plus...
— Que veux-tu, mon camarade. C'est déjà le passé. Il faut en prendre ton parti et attendre que la Grâce revienne. »
Or la Grâce ne revint pas. Une soudaine mélancolie envahit peu à peu la chanteuse. Elle se serrait contre moi :
LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSEiNT 93
« Qu'est-ce qu'il y a, ma petite chérie?
— J'ai peur que tu ne me quittes. > Ma franche gaieté ne la rassura point :
« J'ai peur que tu ne me quittes un jour,... et j'ai tellement envie de vivre ! »
Verneron marchait en avant, afin de ne pas nous gêner. Je ne savais comment apaiser Jacquemine, quand son angoisse se délia, sans cause apparente, comme elle était venue, et elle me dit gentiment, de sa petite mine raisonnable :
« J'aurais été sans doute une mauvaise, très mauvaise sœur de charité, car les malades m'impressionnent trop... »
Je désirais — et j'avais fait part de ce désir à Verneron — qu'elle revît Noël le plus tôt possible. Rendez-vous fut pris pour le lendemain. Comme nous rentrions quai de Béthune, mon vieux Gustave, avec de grandes précautions, tandis que Jacquemine était dans sa chambre, me remit une lettre dont l'écriture me troubla :
« Qui a porté ceci ?
— Un commissionnaire, monsieur, il paraît que c'est très pressé. »
Le billet contenait ces mots :
« Il faut absolument que je vous parle, demain trois heures, à Notre-Dame-des-Victoires.
« Blanche. »
Je reconnus ma romanesque et sa superstition des églises. C'était là un de ces travers dont je n'avais pu la corriger.
Depuis que Jacquemine et moi nous vivions ensemble, nous ne nous étions pas encore séparés. Elle ne manifestait nulle impatience de voir Noël, bien que l'heure fixée approchât. J'eus peurqu'elle ne se contraignît :
« Jacquemine, mon amie, soyez absolument sincère — ainsi que vous l'avez promis. Montrez votre joie lorsque vous êtes joyeuse. — Vous ai-je grondée hier pour votre tristesse ?
— Cela me fait de la peine de vous quitter, même pour quelques instants. »
Elle murmura, ses lèvres sur mon front, et je sentais leur double ligne brûlante :
« Je t'ai dit que, les premiers jours, je ne croyais pas te revoir, ainsi qu'il arrive dans les rêves. Et j'entendais tourner le temps qui ramenait le matin, le soir, les heures vides de ton absence. Alors je me promettais, lorsque tu m'aurais tout entière, de ne jamais, jamais me séparer de toi. Voilà maintenant qu'il me faut mentir. »
Nous descendions l'escalier, la main dans la main, je la mis en voiture et donnai l'adresse au cocher que je connaissais pour l'avoir employé plusieurs fois :
LA no.MANCi: DU TEMPS PRÉSEJJT llô
« Tâchez de ne pas me la perdre. »
Il sourit, fouetta son cheval et je vis à la portière longtemps un petit mouchoir blanc qui flottait, comme s'il se fût agi d'un long voyage.
Quand j'entrai à Notre-Dame-des-Victoires, au moment où trois heures sonnaient, il n'y avait que peu de fidèles, mais le transept et l'autel de la Vierge formaientuncœur ardent où brasi liaient une multitude de cierges. Ici la foi était apparente. On la devinait aux attitudes, aux prostrations, au silence même, chargé d'amour et d'espoir. Après une courte attente, j'aperçus, auprès d'un pilier, la la silhouette rigide de Blanche Cortinez tout en noir.
Je m'approchai d'elle. Ses yeux, sous la voilette, brillaient de lueurs confuses. Elle me dit vivement :
« Je voulais vous avertir de la jalousie de Lévigny. Il vous hait. »
Je répliquai : « C'est dans l'ordre. Il m'enlève ma maîtresse, à moi, son ami, et il m'en veut ensuite énormément. Qu'y puis-je ? »
Elle ne paraissait pas m'entendre. Tandis qu'elle jne parlait, je devinais en elle des préoccupations contradictoires. Elle prit aussitôt, se voyant soupçonnée, le parti net de la franchise :
« Je mens. Mon désir était de vous revoir, sans plus... Quand une chose m'entre dans l'esprit, vous
9G LA ROMAiNC-E DU TEMPS PRÉSENT
VOUS rappelez, c'est une obsession. Je sais que vous êtes amoureux d'une autre. »
Je ne pus me défendre de sourire :
(( Prétendiez-vous, ma chère amie, me traîner derrière votre char ? »
Nous parlions bas, mais ce rapide colloque attirait néanmoins l'attention. Elle m'emmena dans un coin plus discret de l'église, où nous étions absolument seuls, et là, de tout près, ses yeux clairs dans mes yeux, la main sur mon épaule :
« Ce que nous avons fait là, car tu as ta part dans la rupture, est une sorte de sacrilège. Ne le sens-tu pas ? Dans les bras d'un autre, moi, dans les bras d'un autre!... Et toi, répétant à une autre des paroles d'amour dont je suis la vraie dépositaire. François, François, il y a des instants où je me crois folle, quand je me réveille et que ce n'est pas toi. Qui consolera ta fièvre par une fièvre correspondante? Qui mettra sur ton front une main où tiennent mieux tes pensées? Cela, vous me le disiez, mon ami, je n'invente rien, j'ai bonne mémoire. »
Cette brusquerie m'étourdissait, me déroutait. J'espérais une entrevue plus froide. Mais Blanche affectionnait les sautes d'humeur.
Après un silence que mon embarras rendait plus pénible, elle ajouta d'un air câlin :
« Lévigny est la finesse même, mais nous ne nous emboîtons pas. Il joue avec des cartes fausses. Il est encore fier de sa trahison et c'est sa trahison qu'il embrasse. Il me croit ambitieuse. Il va fonder son fameux journal... V Audace, et il ne se doute pas que, si ce journal vous attaque, ditdu mal de vous, de votre talent, je me sauve dans les vingt-quatre heures. Il me croit vindicative et rusée... Sans doute je le suis, maisà mes moments. N'êtes-vous pas en tout cas mon plus beau souvenir, ce qu'il y a de meilleur dans ma vie de fille abandonnée, de déclassée, que recueillait à Lusseknge M"' Clos d'Ivois?... »
Gomme elle haussait le ton, je lui fis remarquer l'endroit. Ceci ne la troubla point :
« Que ferait-on dans les églises, maintenant que la foi se meurt, si l'on n'y parlait point d'amour? Devant la Vierge, je t'aime encore. Cela n'est pas perpétuel. Mais il y a des heures soudaines, terribles et longues, où je regrette de t'avoir perdu. Et si tu vas à Saint-Goël, je te suivrai à Saint-Goël, et je me moque de Lévigny. Et si tu me chasses, tu me chasseras, mais je supplierai ta maîtresse... »
Ici ses yeux devinrent humides. Elle me prit gentiment la main. Moitié dans l'ombra, moitié dans la clarté des cierges, elle s'imprégnait peu à peu d'un charme qui me décida à la faire souffrir :
« Trop tard, ma petite Blanclie,trop tard. Quand sur la terrasse de Lusselaiïge, il y a longtemps, je liai à la tienne ma destinée, je jure aussi que j'étais sincère. Mais libres nous restions et tu n'as pas su être une entrave. Aujourd'hui je crois avoir rencontré celle qui fixe à tout jamais mon cœur. »
Elle eut son méchant rire :
« Vain propos que je coupais bien. »
Je repris d'un accent plus grave :
« A tout jamais mon cœur. En te parlant, c'est elle que j'écoute. Toi et moi, dans l'instant, sommes affreusement loin l'un de l'autre... »
Comme elle allait s'irriter, j'ajoutai :
« A ces distances-là, les blessures mêmes sont presque impossibles. »
La lente voix de l'orgue nous interrompit, un service commençait dans l'église où glissaient maintenant des pas étouffés et rapides. La nef se remplissait. Par l'incendie des cierges, les yeux de Blanche avaient un insoutenable éclat. Ses lèvres tremblaient. Elle me serra la main, murmurant:
« Nous nous quittons encore en musique. »
Et je me retrouvai dehors, ne songeant plus qu'à Jacquemine.
Je la découvris m'attendant à la fenêtre, et du quai lui criai son nom dans la jolie douceur du couchant rose.
« J'ai VU Noël, commença-t-elle dès que j'entrai. Votre ami Richard est merveilleux. Que de tendresse et que de soins ! . . . Est-ce que mon absence t'a paru longue ? »
Je l'embrassai sur ses yeux inquiets, car le repos et la sécurité étaient rarement en Jacquemine. Son imagination l'entraînait ainsi que sa sensibilité excessive. Un regard, un mouvement, une parole mal interprétée faisaient passer sur ses prunelles mobiles une de ces expressions navrées qui me brisaient délicieusement l'âme.
Je dus l'interroger:
« Qu'a dit le petit en te voyant?
— Bonjour, la grande...
— Est-ce qu'il sait?
— Quoi donc?... »
Dans nos regards croisés repassèrent dangereusement la nuit au bord du fleuve, les aveux et la double crainte. Puis, suivant la route parcourue, cela aboutit à la confiance, mais non sans un serrement de cœur.
Alors, troublée, défaillante, Jacquemine à contrejour, comme il lui arrivait d'être, me donna sa raison dans cet air doux et triste qui montait versla pureté du ciel :
L'enfant portera son secret si lourd Et sans le connaître
lUO LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
Jusqu'à son jour d'homme, un bien triste jour. Qui donc l'a fait naître?
Et si l'enfanl meurt avant de savoir,
Car cela peut être...
>'c demande plus jamais dans le noir
Qui donc l'a fait naître?
Sache avant la nuit pour quel désespoir
Elle t'a vu naître, Celle qui pleurait, seule dans le noir,
El qui veut renaître.
Je baisai les petites larmes rondes suspendues aux bords de ses paupières. Que leur sel avait le goût de la vie! Comme elle se tendait dans mes bi^as, elle dit ceci :
« Suis-je délivrée?... » Puis, tout en caressant mes caresses avec le sortilège de sa voix ombrée, le ploiement voluptueux de son être : « J'étais l'esclave de mon secret, la première fois, lors du corsage rouge... Ensuite, je fus l'esclave de mon aveu. Écoute, François aimé, frère de ce qu'il y a de meilleur en moi, amant de ce qu'il y a de pire...»
... J'eusse voulu la calmer, mais mes doigts sur ses lèvres faisaient seulement qu'elle secouait la tête et que sa molle cambrure, malgi^é mes efforts, l'écartait de moi.
« Écoute, François aimé... C'est aux plus belles
heures que tu deviens méchant et que tu penses... à ce qu'on t'a volé de ta Jacquemine... Et tu es cause qu'elle y pense à son toui', et cela peut faire de la haine... Quand on les regarde de biais et sans courage, les choses cruellesrevivent. Elles revivent quand on les mêle aux baisers, comme lu le fais, avec imprudence... parce que leur cruauté devient douce et qu'on la désire avec le baiser... Elles meurent, les choses cruelles, si, une bonne fois, on les regarde en face, toi debout en face de moi debout, non plus couchés l'un près de l'autre... »
Puis, se redressant avec une force et une dignité invincibles, tellement que son accent me fit frémir :
(( Ecoute, François aimé. Oui, un homme qui passait m'a eue, tu sais comment, etparce que l'heure était favorable. Et Noël est resté comme témoin de ma souffrance, de mes souffrances, de ma nouvelle et ma plus dure souffrance. Et la volonté de ce qui veut fut sans doute que, quand Jacquemine chante, tu saches à n'en pouvoir douter que ce chant-là vient d'une blessure. Ainsi tu as pitié de moi et cette pitié veille sur ton amour. »
Les phases de cet émoi et de cette éloquence avaient, elles aussi, leur rythme mystérieux. Jacquemine ne cherchait rien de ce qu'elle disait. Elle
traduisait rapidement, hardiment, tant bien que mal les mouvements d'une passion qui la traversait toule, ainsi que le clair d'une épée; et qui eût vu ses yeux à ce moment , leurs ombres, leur splendeur, leur vacillement, eût compris que tout se tient dans la nature humaine et que le génie légendaire fut sans doute une vibration simultanée, harmonique de toutes les cordes de l'inslrument.
Pour achever celte soirée, je l'emmenai dîner au bord de l'eau, car l'eau nous attirait toujours. Elle avait eu les prémisses de notre union, nos confidences et nos étreintes, elle avait miré nos étoiles. Elle s'était faite notre présage et cela plaisait à nos cœurs qu'elle reflétât la joie et la peine et dissipât les angoisses du feu.
Vibrante et naïve Jacquemine! Quand, l'ayant forcée à parler, je l'avais affranchie du tourment, elle reprenait son caractère insouciant, frivole, elle revenait au pittoresque, aux trouvailles d'observation et de gaieté qui faisaient d'elle la compagne idéale d'un poète.
Une noce accaparait le restaurant. On voyait les garçons d'honneur discuter autour du menu, négligeant enfin leurs demoiselles, engoncées et violettes dans leurs robes trop belles, leurs robes d'une seule journée. Le marié, tenu d'être grave,
causait avec le vieux militaire. Les beaux-parents, inquiets de l'avenir, se mesuraient déjà du regard, comptaient les forces en présence. Les chaînes d'or et les ceintures bleues étaient proportionnées aux ventres. 11 est un noir fait pour la poussière, un blanc fait pour les taches de vin, un vert pour le vert des tonnelles, un rouge, enfin, dont la carapace reflète exactement les bougies et les doubles contours des mentons. Compères et commères s'agitaient, complotaient. L'éternelle dispute du dessert s'annonçait par des rires et le bruit des bouchons. Les servants, à tètes d'assassin, arrosaient sans joie d'un Champagne sans bulles ni couleur les « flûtes » placées à distances égales, où les soigneuses enfonçaient leurs gants.
Nous ne perdions aucun détail, les portes demeurant larges ouvertes. Quand les enfants de la noce passaient près de notre table, « histoire de se dégourdir les jambes », ils nous faisaient de gentils saluts et nous leur offrions nos petits fours poussiéreux et décoratifs. Cela créa un lien. Une ample mère de famille crut devoir venir nous remercier. Elle nous convia à la « soirée modeste qui allait suivre » .
Cette soirée fut chantante et dansante. Les « artistes » hommes s'exécutaient en bras de chemise, auprès du piano gémissant. L'un d'eux, avec
104 LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSExNT
fureur, déclama une complainte contre TAlgérie, où le lion, le soleil et l'Arabe étaient enveloppés dans la même malédiction. Les raisons de sa haine demeuraient obscures. Puis une personne mûre, à profil de cheval, d'aspect morose, commença une valse brillante.
Je pris Jacquemine par la taille. Tout en elle obéissait au rythme. Ses yeux noyés de tendresse, dans la lumière trop vive, glissaient, à chaque tour, de mes yeux vers le vague, puis me revenaient dans un sourire. En même temps, elle se rapprochait, sa main tremblait contre ma main. Je voyais son cou rose, son oreille rose, la ligne du front nimbée d'un duvet pâle. L'arc de ses lèvres avait le frisson de la joie, et elle respirait avec fréquence.
Ensuite, nous longeons le fleuve noir ou lacté, selon le caprice des toits et de la lune. Sous nos pas pressés, c'est le sol revèche des berges de banlieue. Voici qu'à un coude de la Seine, on aperçoit la fuite de l'eau et, au-dessus de leurs reflets, toutes les lumières du grand Paris.
Jacquemine ne craint pas la fraîcheur. Mais je lui inflige un petit manteau et toute sa malice est de le faire constamment glisser de ses épaules. Elle rit de la lune, de la Seine, des lumières noyées, de la noce. Le marié nous a donné sa carte manu-
scrite. Cela se fait entre gens comme il faut. Nous la déchiffrons sous l'astre railleur :
RICHARD DELABOSSE
« Oh ! soupire-t-elle, je reverrai souventce nom-là associé au prénom dans mes rêves, mais il ne faut pas le dire au pauvre Verneron.
— 11 te préoccupe ?
— Qui, Delabosse?
— Non, mon ami... Verneron. »
Elle redevint sérieuse :
« Oui, parce qu'il est bon et qu'il n'ose jamais dire ce qui l'inquiète. Je l'ai compris pour pauvre père, à l'hôpital... Je l'ai compris aussi pour Noël. »
Elle s'arrêta, douce et songeuse, dans les demiténèbres. 11 y avait en elle de la devineresse. Elle donnait au moment le goût de l'avenir :
« Ce qu'il ne dit pas lui retombe sur le cœur et cela faussera sa destinée. Un de la batellerie, que sa femme trompait, prétendait toujours qu'il n'avait pas faim, parce que cela lui faisait trop honte d'avouer devant les gens son vrai chagrin. Finalement, il est mort de faim pour obéir à son mensonge. »
Ce dernier mot me fit souvenir de mon entrevue avec Blanche :
« M'en voudrais-tu beaucoup, Jacquemine, si tu apprenais que je t'ai menti?
— Ce ne serait jamais, ô mon roi, qu'afm de m'éviter une peine. Alors, comment pourrais-je vous en vouloir? »
Je la remerciai d'un baiser et sentis que son front était de glace. Gomme je m'étonnais, elle ajouta :
a Je suis quelquefois comme Yerneron, et j'ai du mal à avouer les choses. Pas les graves, pas celles qui bouleversent, celles qui ont l'air de peu d'importance et qui souvent nous tourmentent longtemps. Ainsi je n'ai pas l'habitude d'être servie. Tu imagines que, dans la cabane de Boulogne, je n'avais pas de femme de chambre. L'autre soir, j'avais agrafé ma jupe de travers et j'ai vu le mépris dans l'œil de cette petite Jeanne qui est une lille du peuple comme moi, et cela m'a fait du chagrin. »
Elle était en train, toute franche et tout heureuse, de se débarrasser à la fois de beaucoup de « petits secrets ».
« Gustave aussi m'intimide énormément. Et toi aussi tu m'intimides... pas toujours... mais quand ça arrive, beaucoup, beaucoup. Gomment me tenir avec tes amis, chanter ou ne pas chanter, modeste ou pas modeste, bavarde ou pas bavarde, gaie ou
pas gaie? Il y avait un rentier à Neuilly, un petit, rouge et laid, qui nous invitait de temps en temps à dîner, papa, Noël et moi, parce que nous lui louions un bateau. Pendant le repas il faisait à sa femme de gros yeux, si le sel manquait, si le pain manquait, si la viande n'était pas assez cuite — et elle n'était jamais assez cuile. A la fin, cela me rendait malade de voir celte pauvre dame effarée, et je n'allais plus dîner chez eux, quoiqu'ils fussent notre plus belle relation. Eh bien, je ne veux pas ressembler à la dame.
— Ceci me fait penser, ma Jacquemine, qu'après-demain nous devons dîner chez Mathias Gilbert, ce vieux sage dont je t'ai parlé. J'ai reçu sa lettre d'invitation hier matin et j'ai accepté aussitôt.
— Ah! mon Dieu, votre grand ami qui habitera la Bretagne et chez qui nous irons bientôt... Ah! mon Dieu.
— Eh quoi, notre première sortie dans le monde! Ne t'épouvante pas. Tu mettras ta robe noire... bien agrafée, devant la terrible Jeanne. Le dîner sera bon par les soins de l'excellente Clorinde... Il y aura là le docteur Oluffe, aussi dévoué que Verneron, plus grognon, sa fille Hortense Oluffe, ma grande amie...
— Celle qui est si laide...
— Richard est décidément un indiscret... Il y aura encore l'indiscret, et, paraîl-il, deux surprises... deux convives moins attendus.
— Avec moi Jacquemine, trois surprises... C'est égal, ce sera toujours plus amusant que le dîner du vieux rentier rouge. »
De fait, Matliias Gilbert, vaste cerveau, cerveau pratique, essayait une répétition de notre séjour à Saint-Goël. La perspective de cette Thébaïde m'était toujours apparue lointaine. J'avais accepté jadis de suivre le vieux maître parce que déjà Blanche Cortinez s'écartait de moi, que je prévoyais la rupture et que ce départ l'eût facilitée. Je ne connais comme grand dérivatif aux souffrances morales que l'activité intellectuelle et je savais que celle-ci ne me manquerait pas en terre bretonne, près d'Oluffe, d'Horlense et de Gilbert. Je ne redoutais pas non plus la société des quelques fantoches qu'attirerait ce phare sur les flots. Enfin l'Océan fut toujours pour les travailleurs le grand, l'inépuisable réservoir de la force lyrique et celleci soulage les cœurs blessés. Elle les emporte au delà d'eux-mêmes, par delà les vagues infinies où miroitent et joie et douleur. Elle leur impose son air salin, son flux, son reflux, son allégresse de reviviscence, ses accalmies et ses tempêtes.
Au moment de cette décision je ne connaissais
LA KO.MANCl': DU TEMPS PRÉSENT lO'J
pas Jacquemine. Dès qu'elle fiit nécessaire à ma vie, je crus Sainl-Goël désormais impossible. Que deviendrait la fille du passeur eulre ces artistes, ces médecins et ces philosophes, exposée à la pitié, à l'étonnement, à la jalousie, à toutes les blessures de contacts nouveaux et surprenants pour elle ? Cette phase de renoncement dura peu. Je compris bientôt que le destin m'offrait au contraire en Saint-Goël le mariage de beautés diverses, dont aucune ne risquait de se dissoudre ni de se laisser absorber. La légendaire Jacquemine convenait à la légende bretonne, au noir brouet d'antique et de moderne qu'était l'esprit de Mathias Gilbert. Elle convenait à l'Océan, à la philosophia, aux mythes, à tout le royaume des images. Et que son chant à elle fût troublé par nos causeries et discussions, cela je ne le pensais pas, car ce chant était son essence, avait ses racines dans la race et ne redoutait rien, semblait-il, pas même la corrosive ironie.
INéanmoins, comme je ne me confiais pas d'emblée à mes propres raisons, je m'étais résolu à interroger ma mère. Je lui avais écrit quelques jours auparavant, posant le problème, noH d'une façon directe, ce n'était pas l'habitude entre nous et je redoutais sa réserve, mais dans un style détourné qui ne la tromperait guère et l'autorise-
rait à me donner son avis en loule francliise. Je mettais l'aventure sur le dos d'un ami.
Dans le trajet en voiture du quai de Bélhune à la rue de Tournon, j'évitai de troubler Jacquemine par aucune recommandation. Le noir seyait merveilleusement à sa pâleur, à sa beauté blonde, et c'était l'important. Pour le reste, je me fiais à son instinct.
La servante Clorinde m'accueillit avec sa claire sympathie :
« Bonsoir, monsieur François. Tant mieux... de vous voir... Et tant mieux de partir bientôt... On n'a pas encore allumé le gaz dans l'escalier. Il fait jour jusqu'à huit heures du soir. »
Elle s'inclina devant Jacquemine, heureuse de cet aimable accueil :
« Bonsoir, madame... Que je vous aide à enlever votre chapeau. »
Cependant la porte s'ouvrit, la haute stature de Mathias Gilbert apparut :
« Madame, soyez la bienvenue. Entrez, mon cher François, et que je vous présente. »
On entendit des rires. M""' Clos d'Ivois était au salon entre Oluffe et Hortense Oluffe. Elle était venue tout exprès de Lusselange. Elle me parut fatiguée. La décadence de sa grave beauté brune s'accentuait ; ses yeux avaient un air de lassitude.
Survint Richard, qui me glissa à l'oreille : « Le papa ne va pas fort... Deux piqûres de caféine ce soir... Mais devant notre amie j'alTecte la sérénité. »
Parmi ces braves gens « notre amie » trouva naturellement sa place. Elle s'assit, sut parler et sourire sans timidité apparente et je ne distinguai son émoi qu'au frémissement de sa main qui tenait un éventail noir scintillant de paillettes d'or. Celles-ci se retrouvaient sur sa jupe, à son corsage. La grâce de ses gestes, quand elle se tournait pour répondre, multipliait leur miroitement. Je songeais aux cierges de Xotre-Dame-des-Victoires juste dans l'instant où Gilbert me disait en confidence : •
« Verneron, très obligeamment, m'a donné quelques lumières sur votre situation nouvelle vis-à-vis du cher Lévigny. En voilà un que je raye de mes listes. Sa trahison sera sans joie, car il vous retrouvera dans son lit... M"' Clos d'Ivois est aussi au courant... Vous pouvez donc évoluer sans crainte parmi les traquenards de la causerie... Mais voici la seconde surprise. »
Le romancier Charles Durvet s'avança. Je ne l'avais rencontré que rarement : son front soucieux, ses yeux durs, sa figure creuse et rouge de paysan perverti m'impressionnaient, ainsi que les
phrases brèves cl navrées dont il trouait rarement son silence. Il portait dans toute sa personne musclée comme l'exaspération nerveuse d'un frisson contenu et cela troublait l'ambiance.
On annonça le dîner.
« A table, compagnons de Saint-Goël, » s'écria Gilbert. Il offrit son bras à Glotilde Clos d'Ivois, j'offris le mien à IlortensC' Oluffe. Verneron prit celui de Jacquemine. On passa dans la salle à manger, haute et vaste comme tout l'antique appartement. La décoration fleurie de la table était le triomphe de Clorinde, qu'aidait un grave maître d'hôtel à favoris. La Bretonne acceptait les compliments avec une amabilité enjouée. Elle n'avait, disait-elle, que deux soucis : la santé de ses parents, à Livennec, et la satisfaction de son maître, du patron.
« Là-bas, ajoutait-elle en versant le potage, à Saint-Goël,j'auraitout ce que j'aime sous la main.»
On rit. Cela s'annonçait cordial. Encadrée par Oluffe et Yerneron, Jacquemine paraissait bien heureuse. Ses regards fins et vifs allaient de l'un à l'autre. Elle s'imprégnait des choses et des gens et je m'amusais à conjecturer ses impressions où j'avais sans doute une part, car à chaque instant sa tendresse en exil se tournait vers moi.
La conversation, comme il est naturel, revenait
LA ROMA>i(:E DU TEMPS I'HESENT 11:J
sans cesse àlaThébaïde, aux locataires du château, au climat, à l'exposition, aux environs de Saint- Goël. Clorinde plarait un mot de temps en temps pour défendre ses compatriotes contre les railleries de Verneron et d'OlufTe.
« Oh, monsieur, ne dites pas ca... Docteur, ce nest pas vrai... Madame, ne croyez pas M. Richard. C'est un taquin.
— Il a raison, affirmait le père Oluffe (et le sarcasme distendait sa face hérissée de chat blanc, donnait de l'éclat aux lunettes d'or). Les Bretons ont la peau tellement coriace que le bistouri ne l'entame pas. Ils rendent la chirurgie illusoire... D'ailleurs j'irai là pour me reposer. <>
La voix coupante de Charles Durvet intervint. J'aperçus une inquiétude soudaine dans les yeux de Jacquemine.
« Personne ne se reposera, docteur. On n'a le repos que parmi les simples, les gens du peuple. Nous serons une colonie d'agités.
— Nous nous rafraîchirons aux sources de la légende, déclara Mathias Gilbert avec un sourire à mon adresse. On fera venir le recteur de Livennec, n'est-ce pas, Clorinde? et les sorciers et les fantômes.
— Ce sera le sabbat.
— C'est toujours le sabbat, dans les temps
114 LA lîOMANCE DU TEMPS PRÉSENT
modernes. Car le diable est toujours présent.
— Comment est votre diable, en Touraine, à Lusselange?
La chère Clo-Glo me répondit avec une simplicité qui enchanta l'assemblée :
« Il est économe. C'est le diable du centre de la France. Pas de danger que son pied fourchu crève jamais le bas de laine. Il aime le bon vin, tel que celui qui est en ce moment dans mon verre, mais ne le boit pas pour le vendre. . . Oui, c'est bien cela. .. le diable vendeur... »
De là, on passa à la Loire et aux inondations. A ma vive surprise, Jacquemine dit tout à coup de sa voix douce et tranquille :
a. On ne pense pas que l'eau soit méchante, parce qu'elle ne fait pas de bruit... Pourtant rien n'est plus fort que l'eau et rien n'est plus cruel lorsqu'on la contrarie, qu'on lui met des digues, des barrages. Elle brise tout, elle engloutit tout, même des cimetières, même des églises... et quelquefois le fleuve, après sa crue, a changé de route, et il ensable son bras mort. »
Le visage de Gilbert, pendant ce petit discours, était curieux. Je vis qu'il reconstruisait Jacquemine et ne se trompait guère. Il lui fit l'honneur de ce qu'il appelait familièrement une « poursuite d'images » :
« Ilélas, madame, l'eau n'est pas seule à laisser des bras morts... 11 est des bras morts pour l'esprit... Il en est ainsi pour le cœur... Et cela s'ensable... Ah ! comme cela s'ensable !
— C'est ce qui dégoûte des plus grandes beautés. Elles s'ensablent quand on se détourne d'elles, » accentua Charles Durvet.
J'intervins et le son de ma voix parut ranimer Jacquemine :
« Il est des beautés d'où la vie ne se relire point, parce qu'elles viennent d'une source éternellement jeune et jaillissante. Une parole d'amour, prononcée au moment vrai, traverse inaltérablement les âges, ramassant, exaltant l'amour autour d'elle. Elle garde la tiédeur du baiser. Pas de danger qu'elle se transforme jamais en formule et se dessèche.
— Il y a, riposta Durvet, des hommes malheureux chez qui tout vieillit avec une rapidité extraordinaire. Ils font en un mois le tour d'une passion, en quelques secondes celui d'une émotion, et ils sont sans cesse altérés et jamais rien ne les désaltère.
— Vous connaissez ça, les médecins? » fit Gilbert railleur.
Le père Oluffe opina de la tète, et, levant son gros index démonstratif :
« Certaines jeunes filles ont, à dix-neuf ans, l'aspect de femmes de cinquante-cinq ans : le teint ridé, la peau fanée, le désir mort. Elles ont vécu trop vite, brûlé trop vite leur charbon, leur diamant. ^>
Alors Jacquemine, audacieusement, de son même accent paisible :
« Ne vaudrait-il pas mieux oublier tout ce qui est laid, tout ce dont on est esclave?... Et chaque fois sentir, vivre, rire, comme si c'était la première fois... Et chaque fois être heureux du bonheur, malheureux du malheur, comme si c'était la première fois... Quand on regarde ce qu'on aime, le regarder comme la première fois. »
La force de la conviction lui rendait le rythme Bl l'ardeur. Ses prunelles brillaient féeriquement. Ceux qui l'écoutaient avaient assez l'envergure lyrique pour ne pas s'étonner, ne pas sourire, pour admettre aussitôt le mystère qui est l'oasis des âmes surmenées.
Après le dîner qui s'acheva en causeries partielles, on s'installa dans le salon, toutes fenêtres ouvertes suria calme et large rue de Tournon.
M""' Clos d'Ivois, IJortense Oluffe, excellentes musiciennes l'une et l'autre, jouèrent à quatre mains ime symphonie de Beethoven et quelques passages du Comte cTEijuiont, la mort de Claire,
LA IIOMAN'CK DU TKMPS PRÉSENT 117
la scène dans la prison, si pathétiques. Assise auprès de moi, Jacquemine écoutait passionnément. J'admirais sa métamorphose. Humble fille au bord du fleuve, quelques jours auparavant, elle avait déjà franchi le passage de l'ignorance à l'éducation, de par son élégance innée, et cela sans une fausse note, sans rien qui choquât la plus difficile. Elle portait la toilette, elle supportait la société avec une aisance délicieuse ; tout en elle exprimait la fraîcheur, le don, la force, et son trouble même, s'il se montrait, enchantait mon cœur.
« Mon petit, me dit tout bas Mathias Gilbert, au fumoir, vous n'aviez rien exagéré. Elle est la merveille des merveilles. Elle semble une création de l'esprit et cela confirme mon idée que les poètes jamais n'inventent rien. Ils suivent les formes de la nature. Je me réjouis bien sincèrement de l'avoir avec nous à Saint-Goël... Elle sera notre eau de Jouvence... Ah, la jolie, la franche, la spontanée créature! Le difficile, François, sera de ne pas l'abîmer. »
Ce compliment, sous des formes diverses, me fut répété par M™' Clos d'Ivois, Hortense Oluffe, Oluffe. Charles Durvet lui-même déclara que de telles femmes rachetaient un petit peu le « scandale féminin ». Mais, ajouta-t-il, «quand il s'en rencontre
une, elle va au dramaturge et néglige le romancier » .
Quant àVerneron, il en arrivaità ne plus pouvoir exprimer son enthousiasme : « Épatante... hein... étonnante ! » Voilà ce que je distinguais au mouvement de ses lèvres, aussitôt qu'il s'approchait d'un groupe. Il avait courageusement menti à Jacquemine quant à la santé du père Lefaneu... et cette concession à la sensibilité de mon amie, venant de lui, m'étonna beaucoup.
Après cette soirée, nous eûmes une semaine admirable. Jacquemine avait compris son succès, et ce fut pour elle une grande joie. Ainsi, elle ne me ferait pas honte, elle pourrait m'accompagner chez mes amis, participer à ma vie complète. Le sentiment de notre union en devint plus profond encore. L'enfantillage creuse enbien comme en mal.
« Vois-tu, me disait-elle en joignant ses mains sur mon épaule, ce soir-là c'était comme une ronde. Des vieux très très intelligents et une petite fille qui ne sait rien... moi... Deux petites filles même, car ton amie Clorinde entrait aussi parfois dans la ronde. Je les aimerai tous, Mathias Gilbert, le vieux matou, le vieux greffier Olutïe, la pauvre M"' Hortense et même cette dame brune, qui te faisait les yeux doux et qui a un château en Touraine...
LA RO.MANCIi DU TEMPS PRÉSENT UU
— M"" Clos d'Ivois.
— Je ne me rappelle jamais son nom... Elle joue du piano tellement bien que les gamins dans la rue cessaient de crier pour l'écouter. C'est vrai, je l'ai vu de la fenêtre. Et cette table, était-ce servi ! Des fleurs, des fleurs, des fleurs, des petites nappes brodées... Comme on peut faire de jolies choses!... Le dîner m'a paru excellent, pendant que je ne bavardais pas... sauf que le gigot était un peu dur... mais ne le dis pas à Clorinde. C'est précieux, un gigot. Ça ne se triffle pas comme une simple côtelette. Tu sais, la glace, c'est ma folie, même quand il y a dedans de la framboise... Est-ce que nous recevrons... plus tard?...
— Certainement, Jacquemine. Nous ne sommes pas des goujats. Nous saurons rendre les politesses.
— C'est ça qui sera amusant! C'est là que je me saluerai dans le miroir : M"" Jacquemine et M. François Albevane. Les gens diront : Mais c'est très bien. Elle n'est pas idiote, cette petitelà...^ tu comprends... Et il y aura une dame, car il y a toujours « la grincheuse », qui parlera ainsi : Pauvre garçon, il aurait pu faire un si joli mariage, avec son talent... et le voilà qui se galvaude... avec une petite blanchisseuse. Quand ces dames parlent des lilles du peuple, elles les traitent souvent de blanchisseuses... »
Elle cessa de plaisanter, ses yeuxs'assonibiirenl :
« Celui qu'on appelle Charles Durvet n'a pas Tair salisfait, par exemple... Et quelle voix!... Brève, froide... Il a dû joliment souffrir! »
Au-dessus de nos ivresses apparut soudain le visage glacé de la catastrophe :
« Venez vite à Cochin. Le père est très mal. —
YERiNERON... »
Nous reçûmes la nouvelle, chez nous, à dîner. En un instant, Jacquemine bouleversée fut prête.
Par une nuit sombre et étouffante, nous arrivons à l'hôpital. La sonnette de nuit tinte sinistrement. Le portier nous ouvre en se frottant les yeux et nous guide à travers les cours ténébreuses.
Jacquemine murmure :
« Rien ici ne se ressemble plus... »
Et nous marchons tous deux précédés de l'homme à la lanterne, car les réverbères n'empêcheraient pas de trébucher dans les plâtras des constructions récentes. On distingue les vitres éclairées des pavillons. Voici celui du vieux Lefaneu.
Un odeur écœurante et molle emplit la salle. Dans la lueur indistincte des veilleuses rôdent des silhouettes pâles et des gémissements. On a transporté le père de Jacquemine dans une petite pièce vitrée, pour l'isoler des autres malades, car il est
LA UOMAiNCE DU TEMPS PRÉSEM l'Jl
secoué d'un vague délire. Nous l'entendons avant de le voir :
« Holà! ho... là, ho... là... mon Dieu ! »
Jacquemine me saisit le bras. Une surveillante tient la lampe haute. Celte lampe illumine Yerueron, qui a contre sa poitrine le bras du vieux, elle illumine aussi le passeur, son corps maigre sous les draps, sa face convulsée, sa bouche tordue, d'où sortent un hoquet et des plaintes.
Par le même geste que la première fois, quand elle n'en était qu'aux pressentiments, mon amie s'est penchée sur l'agonisant. Elle l'embrasse, elle lui tient la tête et d'une main légère, attentive^ écarte les touffes de cheveux gris qui collent au front et aux tempes. La respiration se fait âpre. Tous les quatre, dans la cage vitrée, Richard, la garde et nous, attendons cette mort lente à venir. Sur une table, il y a un trousseau de clefs, deux ballons d'oxygène et des pots de tisane auprès, d'une seringue à injection :
. « Essayez, essayez, » implore Jacquemine.
Yerneron a un mouvement évasif et désolé. 11 muimure : « J'ai tout tenté, tout, c'est la fin. » Ces derniers mots pour moi seul en me pressant la main.
Le vieux a cessé de gémir. Il essaye même de se soulever. On l'aide. Les cordes rugueuses de son
lit L\ UO.MANCE DU TKMPS PUÉSEIST
COU maigre sont distendues par une respiration rauque et entrecoupée. La surveillante lui lient les poignets, de sorte que, par un grand effort, il s'assied presque. Ses prunelles écarquillées, brunes, striées de minces filets de sang, où rôdent l'étonnement et l'épouvante, ses prunelles de bête traquée vacillent autour de ceux qui l'assistent. 11 reconnaît sa fille, dans une grimace se contraint à sourire et, d'une voix défaillante, d'une langue lourde, articule avec peine : « Jac... que... mine... fillette... fillette. »
Nous gardons l'immobilité de l'attente, quand Richard essaye une nouvelle piqûre. Au bout de quelques instants le malade courbé en avant, et occupé par le rude labeur de ses poumons, semble reprendre un peu de vie. 11 répèle : « Merci, merci, docteur. »
Alors, comment, dans son cerveau que l'ombre envahit, la lumière restante se porte-t-elle sur un seul point?... Comment ne pense-t-il plus qu'à Noël, qu'il réclame avec persistance? Et ces mots qui me glacent, ces mots que nul ne saurait retenir sur les lèvres fiévreuses, viennent à nous d'une manière distincte : « Ton fils... petite... ton fils... Le Noël de la nuit de Noël... ton fils... Ah, si jamais l'on savait cela. . . »
Dans mon trouble j'eus le temps d'observer.
Jacquemine ne bougea pas, n'essaya pas d'interrompre par des baisers, ni des caresses trompeuses, ni des paroles l'horrible aveu qui la torturait. Elle continua d'aider la surveillante impassible, de soutenir la tête, de guetter les ultimes regards... Verneron était devenu encore plus pâle. Ses joues tremblaient. Je compris en ce moment qu'il s'était dupé lui-même jusque-là sur sa tendresse et son amitié. Je compris que le voile se déchirait, qu'il tenait la vérité boueuse, qu'un rêve pur était souillé en lui pour jamais, comme fut souillée ma pauvre fée des rives. Et cela me touchait amèrement :
« Noël, ton fils... » répéta deux ou trois fois le vieux Guillaume avec une raideur automatique... Puis un spasme, puis son haleine pressée d'en finir n'eut plus pour accompagnement que les sanglots déchirants de Jacquemine.
« Hélas, » murmura Verneron, laissant retomber le bras flasque à côté du corps. Aux larmes qui mouillaient ses yeux de médecin, habitués cependant à la mort, je devinais une double origine ; c'était surtout sur lui-même qu'il pleurait, sur lui sevré soudain, par un balbutiement d'agonie, de la hautaine et pure image qu'il s'était formée de son amie nouvelle. Garçon laborieux, intuitif et observateur, il avait banni le mysticisme, mais
I2i l.\ nOMANCE DU TEMPS PRÉSENT
n'avail pu bannir celte prise qu'a la beauté sur les Ames nobles. Beauté si distante de lui, à tous points de vue, qu'il ne l'entrevoyait que dans un nuage, que son scrupule d'anii éloignait encore. El la nuée perdait son reflet, se dissolvait en vapeurs moroses.
La surveillante s'écarta. Jacquemine, agenouillée près du lit, priait dans la lumière. Verneron, revenu à son métier, écrivait, assis devant la petite table. Et j'entendais, j'entends encore dans mes oreilles cet « hélas », le sien, plus torturé que la chair mourante du vieux Guillaume, cet hélas témoin d'un autre et plus cruel départ, la fuite morale de l'illusion divine, cet hélas qui chantait, ô Richard, dans un autre ton que notre amie : « Adieu ce que l'on croyait être, adieu la confiance au sublime. Rien n'est ici-bas inattaquable. Rien qui ne subisse à son tour la souillure, la marque de la terre infâme... rien que ne salisse le désir. »
Moi-même, auprès de celte couche humble et morne,je revécus la scène de la révélation ; le capiteux parfum de la destinée me la rendait cuisante et présente. Les murmures de la salle voisine, qu'avaient réveillée nos mouvements, me jouaient le murmure des arbres de la Seine. La lampe ne me gênait pas, car les étoiles disparurent alors;
blessé par la clarté crue de l'évidence, je fermais les yeux pour ne pas voir. Et je distinguai cependant la face de la détresse future, qui me faisait un signe amical : « Tu m'oublieras, François Albevane, et tu croiras m'avoir perdue. Mais j'aurai mes heures, nous nous retrouverons. » Nous venions de nous retrouver.
Richard, ayant achevé de prendre ses notes, se leva, regarda distraitement le cadavre, Jacquemine prostrée et me dit assez sèchement : c J'ai mis à part pour toi la pipe noire qu'il te réservait... Elle est dans le tiroir de la table... Il m'a parlé aussi de ses bateaux... Tu connais cela mieux que moi et vous vous entendrez sans doute, toi et elle à ce sujet...
— Je chargerai mon homme d'aiïaires...
— ... Ce qui est plus grave, c'est le petit Noël... Jacquemine !.... Allons, Jacquemine ! »
Et Verneron ne put s'empêcher de mettre sur ce nom, sur cette exhortation, de la tendresse.
Elle leva son visage humide.
« Jacquemine, continua-t-il, voulez-vous que je me charge de prévenir l'enfant?... On ne peut lui cacher cela. . . Et pour le deuil. . .
— Oh, Richard, je voudrais^ tant moi-même...
— C'est impossible, mon amie... N'est-ce pas, François? Dis-lui bien que c'est impossible. Noël
MÙ LA llOMANCi: DU TEMPS PUÉSEIST
est si impressionnable et vous êtes si nerveuse ! Vous vous blesseriez lous les deux, laissez-moi faire. '^
Elle mit la main sur ses yeux, fit signe de la lèle qu'elle acceptait. Verneron s'éloigna, appelé près d'un malade. Jacquemine baissa la lampe, ferma pieusement les yeux du père. Nous restions seuls lous deux dans l'étroite pièce assez semblable à une cabine de navire :
« Il m'a aimée tout de même... Et il était là quand tu vins. »
Telles furent les paroles sorties d'elle, au-dessus de la mort et des larmes.
« Gela s'accomplit, Jacquemine, pour que je t'aime à tout jamais, comme un appui et comme un frère... Il m'a légué cela... et la pauvre, pauvre petite pipe noire. »
Je pris celle-ci dans le tiroir, l'enveloppai soigneusement d'un bout de papier et la rais dans ma poche. Elle, cependant:
(( Il la fume et je suis assise et le chat ronronne près du feu... On économisait pour le feu... mère pleure... mais non, mais non, cela je ne veux pas, aujourdlmi, me le rappeler... Une autre fois mère est souriante... La fumée monte vers le plafond avec des formes comme les nuages... Et je cours après la fumée... d
A ce moment un coq chanta, le temps ayant passé, très loin, au fond des cours sableuses... Jacquemine trembla par la souffrance et l'aube:
« Le coq de Noël... C'est son heure... Il va falloir oublier... oublier... encore... est-ce possible? »
Je la serrai contre mon cœui-, calmai d'un long baiser son supplice.
Quelques jours après, je revis Richard. Il ne fit aucune allusion aux choses graves dont un moribond l'avait rendu dépositaire, dont il semblait encore vibrant. Mais il me raconta la façon dont le petit avait accueilli la mauvaise nouvelle :
<i Je suis entré d'un air triste, que je n'ai eu nul besoin de feindre, dans la chambre de Noël. Il regardait des images. Tout de suite il a levé vers moi ses yeux inquiets et précoces :
« Qu'est-ce qu'il y a, Richard (il m'appelle Richard)? Tu as pleuré...
— Et tu vas pleurer aussi, mon Noël...
— Ah, mon Dieu, Jacquemine...
— Non, non, ta sœur va bien... C'est ton papa qui est très malade... »
«: Je ne puis l'exprimer, ajouta Verneron, le changement de son visage, le passage de l'épou-
l-2« L\ ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
vante à l'inquiétude. Il répéta, honteux d'être rassuré :
« Ah, papa est malade !...
— Très malade... »
« 11 mit un doigt sur ses lèvres, alors, ce mioche extraordinaire, comma s'il craignait de réveiller quelqu'un, et dans un souffle :
« Mort peut-être? »
« Je fis oui de la tête et le pris dans mes bras pour lui rendre courage, mais il ne pleurait pas, insistait seulement avec un air d'angoisse qui plissait ses traits enfantins :
« Que va-t-elle dire? Comment lui apprendre cela?
— A qui ?
— A ma grande?
— Ta sœur le sait... Elle m'a dit de t'averlir que ton papa était parti en la chargeant de bien t'embrasser... Tu le retrouveras...
— Où ça ?
— Au ciel... »
« Il glissa de mes bras à terre, marcha vers la fenêtre et regarda l'Infini bleu. A ce moment il pleurait...
« .l'ai recommandé qu'on ne le laissât pas seul une minute. La brave femme qui s'occupe de lui m'a dit qu'il était silencieux, sombre, qu'il avait
annoncé la chose à son coq, mais qu'il n'en avait plus parlé depuis. »
Quand Richard oift achevé ce récit, je le remerciai de tout mon cu^ur, pour les preuves d'amitié qu'il nous donnait. J'ajoutai :
« Je ne fais pas venir Jacquemine. Ta présence immédiate la bouleverserait trop. Elle commence seulement à se calmer un peu...
— Ah, elle a beaucoup souffert encore... elle?
— Beaucoup... Mais je lui répéterai exactement tes paroles. Et de sa part et de la mienne, mon fraternel Richard, un grand baiser. -^
La tendresse immédiate le gênait, le singulier garçon. 11 subit tout de même l'accolade, puis de son ton « médecin » :
« Est-ce que Saint-Goël tient toujours?
— Plus que jamais...
— C'est que mon travail... la clientèle qui commence... »
Je me récriai :
c( Voilà que tu soulèves des obstacles!... Ton travail... Tu auras un laboratoire, et la fréquentation du grand maître Oluffe... Crois-tu que nous nous priverons de psychologie et de métaphysique?
— Et comment fera-t-on pour Noël ?...
— J'y ai réfléchi. (Je sentais confusément que, depuis la révélation du père Lefaneu, Richard, s'il admirait autant son protégé, l'aimait moins). Comme ce petit nous gênerait et te gênerait au château de Saint-Goël, je demanderai cà l'obligeante Clorinde de le mettre en pension chez ses parents, les Te vers, à Livennec. Ces braves gens s'occuperont de lui. Il sera libre «t surveillé, au bon air et là deux pas de nous, de toi, son éducateur.
— Oh, son éducateur ! Je le dirige, voilà tout... Enfin, on s'arrangera toujours... »
0)1 s'arrangera toujours. C'était une des devises de mon cher Richard. En l'énonçant, il levait le doigt, ainsi qu'Olufle. Cette phrase banale était un des mille masques qu'il ajustait en grande hâte à sa frémissante sensibilité.
La question du petit héritage, des bateaux et de la maison fut vite résolue par mes soins; en ce sens que le tout fut conservé tel quel et qu'un voisin se chargea de surveiller et d'entretenir ce que menaceraient le temps, l'humidité et l'abandon.
« Tu es mon François, » me dit Jacquemine, quand elle apprit ces détails.
L'enterrement eut lieu par un beau soleil. Elle toute noire et l'enfant tout en noir, Richard, moi suivîmes le cercueil chargé de fleurs. Après l'église fraîche et le cimetière brûlant, nous eûmes
LA UOMAiNCE DU TEMPS PUÉSEM lai
un silencieux retour qu'éclairaient les yeux de Jacquemine. Ainsi nous quitta le vieux Guillaume. Les cœurs s'apaisaient quand je reçus cette lettre de ma mère :
Cl La Vocation, pics Arles (Douclies-du-r>hiinc).
« Mon cher enfant,
<i Tu me poses un difficile problème et je n'ai guère en ce moment de clairvoyance, car mes petits délaissés sont pour moi un perpétuel sujet d'alarmes. Le traitement moral et religieux ne leur suffit pas toujours. Sans notre admirable docteur Savinien, un méridional de vieille roche, à cerveau solide et à manières simples, que j'espère te faire connaître, sans ses soins quotidiens, sainte Thérèse elle-même serait désemparée.
« Quoi qu'il en soit, voici ma réponse : Ton ami a tort de chercher le bonheur en dehors du devoir. S'il a trouvé une fille du peuple telle que tu me la décris, une vraie, une légendaire, qu'il l'épouse, la soustraie au milieu qui déprave en haut comme en bas, et l'amène à lui par les mœurs, sans toucher en rien à son àme. Je n'ajoute pas qu'à celle compagne, la vraie légende sera celle du Christ, souveraine, immuable, récompensée. Tu sais, loi, que ma foi raisonne.
« Et je pense bien que cet ami n'est ni Robert de Lévigny, trop pratique, ni llicbard, trop rationnel. Cet ami-ià est un poète ardent, donc un destructeur de lui-même. Qu'il prenne garde de détruire celle qu'il aime!
« Je ne conseillerai pas à ces amoureux Saint- Goël. L'exercice outré de l'intelligence pour l'intelligence, qu'elle soit géûiale ou cursive, apporte dans la vie un trouble et un poison. Chercher l'harmonie est bien. Mais voire lyre aura trop de cordes. Puis Matliias Gilbert est un apostat et il entraîne la malédiction. Je parle en ce moment de la terre et d'une malédiction terrestre. Le monstrueux engendre des monstres.
« A ceci s'ajoute un enfant — venu au monde, dis-lu, hors des lois — qui est une menace pour les amoureux. Je crois saisir l'énigme. Que cet enfant soit itM fardeau, c'est admissible. 11 en serait un bien plus grand, si l'on ne s'occupait pas de lui. Par le divorce ou autrement, les Hamlets courent les rues du siècle. Tu me le dépeins très précoce, très silencieux et très sensible. Qu'on l'envoie à la Vocation. Je lui ferai malgré tout sa place. Gela rendra service à ton ami et j'aurai sauvé un petit chrétien.
« Je sors, comme je puis, de tes ténèbres. Sais-tu que ton style devient ambigu. Reste dans la
clarté, mon enfant. La lumière dissipe les l'anlômes,
« Si des chagrins t'clreignenl, confie-les-moi sans crainte. Les mots ne m'effrayent pas, tandis que le mystère me tourmente. Si tu savais dans quel enfer je plonge chaque jour et avec joie, tu aurais moins de scrupule filial.
« François, les idées ne sont pas tout et la sensualité est un abîme. Quand Hortense Oluffe te vante les bienfaits de l'humble tâche, elle se conforme à l'Évangile. Pourquoi tâtonner autour d'une évidence que charrie ton sang catho lique ?
« Je ne suis pas mécontente de mon œuvre. Je te répète qu'elle t'intéressera. Et si tu veux un jour devenir notre pensionnaire, encore que nous soyons difficiles pour le choix des adultes, on t'accueillera avec allégresse. Ma philanthropie, ma croyance n'excluent pas chez moi l'amour maternel.
(( Rappelle-moi au souvenir de tes philosophes et de les expérimentateurs. Hortense m'a écrit une lettre touchante. M"" Clos d'Ivois une lettre effrayante. Ton écriture est de moins en moins lisible. Tu as oublié mes premières leçons et tes jjages dans la chambre bleue, tandis que je faisais mon tricot.
« Ta mère qui l'aime el te voudrais heureux et
sage.
«Thérèse Albevane. »
Je ne devais pas suivre ces prudents conseils, du anoins en ce qui concernait Sainl-Goël.
Septembre commençait. Nous formions au château de Saint-Goël et depuis quelques jours une colonie composée, outre Jacquemine et moi, de Mathias Gilbert, notre hôte, Richard Verneron, Olulïe et Hortense Oluffe. Charles Durvet,le romancier, Henri Lavigne, le poète, et M"" Clos d'Ivois avaient promis de venir bientôt. A deux kilomètres de nous, à Livennec, le petit Noël était en pension chez les parents de Clorinde, les Tevers.
Nous avions vu en quittant Paris, sur tous les murs, les affiches fraîches de V Audace, journal conservateur, Robert de Lévigny directeur ; l'apparition du premier numéro était annoncée pour le 15 septembre. Robert me semblait pressé de donner sa mesure et de dépenser son argent. Réussirait-il à étonner Blanche? J'en doutais depuis l'entrevue de Notre-Dame-des-Victoires.
Au moment du départ, Jacquemine et moi avions atteint un état d'harmonie. La mort de son père avait été pour elle un arrachement et le souvenir tenait à son cœur par les mêmes racines que
la légende. Elle avait la mémoire active des moindres détails de son enfance. Odeurs, sonorités, couleurs, formes de meubles, visages d'amis ou de passants, tout s'était incrusté en elle avec une force, un relief incroyables. Par celte brèche de la nostalgie, par ce délabrement du passé, ma tendresse pénétrait encore plus profondément que l'amour. Or, quand la tendresse ne combat point l'amour, elle l'aide dans ses défaillances, l'apaise dans ses révoltes et l'imprègne d'une douceur émue.
Jacquemine ignorait le déplacement. Depuis sa naissance, elle avait vécu devant le même horizon de Seine, dans l'immuable métier du passeur. Elle tenait tout du rêve, de son frisson intime. Elle n'avait jamais vu la mer et elle mêlait la mer à ses chants. Elle était une petite sédentaire et le charme de la vie nomade était en elle par le vagabondage de son hérédité qui l'entraînait du Nord au Midi, de Bretagne en Gascogne, au rythme magique des refrains de route. Puissance du domaine étroit que multiplie le regard lyrique !
J'ai cette superstition romaine : ne pas déranger ce qui est calme. Laisser la balance en équilibre. Je faillis suivre le conseil de ma mère et ne pas aller à Saint-Goël. Nous avions passé au quai de Béthune, et sans trop en souffrir, les plus rudes
chaleurs de l'été. Risquerais-je en effet de détruire notre bonheur par la fréquentation des philosophes, la malédiction de V apostat?
Ce fut Jacquemine qui me décida. Le dîner réussi de la rue de Tournon avait chassé sa crainte du monde, des relations. Elle était depuis lors moins rétractile et moins timide. Elle alla voir Hortense Oluffe. M"" Clos d'Ivois vint nous voir. Hortense et Clotilde, pour des motifs différents, la prirent en admiration et en amitié tout de suite. Un avenir nouveau s'ouvrit à sa fine clairvoyance. Moi, joyeux de sa joie et fier de son triomphe, je n'eus pas le courage de résister.
Le château donnait sur la mer, par un grand nombre de fenêtres. Il y avait de ce côté une large terrasse dominant les flots, propre à l'apparition des fantômes, d'où l'on avait la vue vivante de cette immensité qui s'émeut, du conflit céleste et salé. Sur cette terrasse se dressait une croix de granit, en souvenir de quelque drame lointain. Car Saint-Goël, quoique réparé plutôt que restauré par un architecte adroit et d'après les données de Gilbert, gardait son antiquité, salégende, tel qu'un repaire de pilleurs d'épaves : « C'est l'Elseneur d'un Hanïfet celte, » disait Mathias avec fierté, en parlant de sa nouvelle demeure. Du côté de la terre, par où l'on pénétrait, des dunes, des ajoncs,
138 LA ItOWAN'CE DU TEMPS PRÉSENT
une ligne de petits chênes formaient un curieux horizon.
L'aménagement intérieur avait été fort habilement conçu. Au rez-de-chaussée, les pièces de réunion, deux salons très vastes, une salle à manger, une salle de billard avec la vue de l'Océan. Les deux étages composés de chambres aérées, spacieuses, confortables, mrniies de grands cabinets de toilette. Des meubles simples, élégants et commodes. Un chauffage au calorifère, un large escalier ^ — car Mathias Gilbert aimait à causer sur les marches — complétaient cette installation. Le maître avait bien fait les choses, ne négligeant ni la ferme, ni les écuries, ni les communs, dont les bâtiments étaient distincts des nôtres.
Les salons commurtiquaient par une large baie et pouvaient aisément être transformés en salle et scène de spectacle. Un projet immédiat de Mathias était la représentation partielle de son drame Philippe II, dont il n'avait pas admis l'insuccès. Il espérait prendre sa revanche devant un public d'invités choisis. Et l'on donnerait à cette solennité provinciale la plus grande publicité possible. Il faisait ses préparatifs avec soin, méthode et diligence, car cet esprit assembleur de nuées était également un esprit pratique, mais il en parlait peu. Une seule fois il me demanda si la présence
lie Gillette Norbier et d'Henriette Aubry, comme interprèles, ne me gênerait pas : « C'est, ajoutat-il le vice de la vieillesse, en tant que faiseuse do pièces, qu'elle est forcée d'emprunter les interprètes des rôles jeunes à la génération suivante.
— Patron, répondis-je en souriant, employez tant que vous voulez la séduisante Gillette. Elle est maintenant si loin de mon cœur ! D'ailleurs, il y a quelques mois, comme j'étais en visite chez elle, il fut question de cette éventualité et elle me parut flattée par la perspective de jouer, à Saint-Goël, la favorite de Philippe II. »
Je ne m'en expliquais pas moins la hâte de l'auteur à nous entraîner dans sa Thébaïde. Nous devions servir à sa gloire. Tout, en lui, même sa bonté, même sa générosité, tendait vers cette passion unique. Mais n'était-elle pas respectable et compréhensible, cette manie du laurier et de l'auréole, qui mène ses victimes jusqu'à l'héroïsme par le chemin de l'orgueil blessé?
L'installation de nos habitudes, de nos caractères, de nos tempéraments dans cette admirable solitude fut rapide, simple et joyeuse, ainsi qu'il convient aux gens bien élevés, que les choses de l'esprit préoccupent avant les soucis matériels. Chacun prit bravement son parti des petites imper fections inévitables, de ces tâtonnements de l'arri-
vée, qui font le désespoir des essuyeurs de plâtres. Un temps doux nous favorisait. La mer était calme, semée pendant le jour d'étincelles et d'écume, rayée pendant la nuit d'un long reflet pâle quand commença la lune. Les soirées ténébreuses ou nuageuses, sans astres, mais non sans mugissements marins, nous impressionnaient, d'ailleurs, davantage.
La chambre de Verneron était proche de la nôtre, au second étage, et nous voisinions avec plaisir. La vue de nos fenêtres était splendide. Oluffe et sa fille habitaient au premier, non loin de Mathias Gilbert. Il y avait un petit laboratoire fort bien aménagé pour les médecins et une salle d'hydrothérapie :
« Un vrai sanatorium, » affirmait Richard.
II avait fait le voyage avec nous et Noël. Je redoutais cette épreuve. Tout, cependant, se passa bien. L'éducateur lui-même, comme nous appelions notre ami, montra de la gaieté, et celle-ci se communiqua. Grâce à Clorinde, dès l'arrivée, l'enfant fut installé à Livennec. Nous allâmes visiter le village, formé de maisons basses, minutieusement aménagées, moins sales qu'on n'eût pu le craindre en Bretagne. Celle des Tevers donnait l'abri à toute la famille, le père, la mère, le frère de Clorinde, un vieux cousin un peu sorcier et une
tante encore plus vieille, qui filait sans discontinuer. Le soir, dans la salle basse, se réunissaient à la veillée les fileuses du village, car les Tevers passaient pour les richards de la localité. Ils avaient des figures de même type, frustes, irrégulières, aux pommettes bronzées et saillantes, aux yeux bleus et rêveurs. Glorinde semblait la fleur de cet arbre. Elle nous présenta au recteur Leroud,hr3L\e curé, dont le nez rouge, la voix grasse et les manières cordiales nous séduisirent. Quand il vit le frère de Jacquemine: « Oh, oh, s'écria-t-il, il me plaît, ce petit homme-là. Je vais tâcher d'en faire un fameux paroissien. Et nous baptiserons aussi ce coq rouge. » Celui-ci, pas plus que son maître, ne semblait trop dépaysé parmi les poules du Finistère.
Jacquemine, sortant de chez les Tevers, avait la figure heureuse : « Ma foi, s'écria Verneron, je n'ai plus de remords... Mon ex-pensionnaire sera mieux là que boulevard Saint-Germain... Au château, c'eût été impossible. Mathias Gilbert n'aime pas les enfants. »
C'était vrai. Le philosophe était tyrannique... Il exigeait l'attention de ses auditeurs. Et c'était pour lui un supplice de la vie sociale, que ces petits êtres qui, sans respect, sans pudeur, interrompent tout à coup une causerie, ou une béatitude silencieuse, par le tapage de leurs plaintes,
réclamations et doléances, pantalons déchirés, genoux écorchés, nez saignants. Dans une maison où on le recevait pour la première fois, il avait ainsi fait scandale en calottant à tour de bras le trésor, qui s'était, non sans malice, assis sur son chapeau neuf.
Au bout de la première semaine de séjour, grâce à la ponctualité de ses hôtes, la colonie avait des habitudes réglées.
La matinée, d'après une règle étroite et absolue, appartenait au travail. Quelquefois, avant le déjeuner, Hortense et Jacquemine descendaient ensemble faire les fleurs. Il n'y avait pas de jardin à proprement parler, mais un parterre suivi d'un ravin qui dé^'alait vers les falaises ; un concours de graines voyageuses et de conditions climatériques réunissait la quelques beaux spécimens d'une flore variée aiux couleurs suaves, aux formes rares, qui déroutaient souvent la science botanique du vieil Olaffe.
Je préférais à ces phénomènes les genêts jaunes, les bruyères roses, les lis de sables dont s'émerveillait ma cueilleuse. Elle revenait au château, en retard, quand sonnait la cloche du déjeuner, certaine de ne pas être grondée (le maître lui-même, si sévère quant à l'heure des repas, montrait pour elle une extraordinaire indulgence), elle revenait
les joues roses et les yeux brillants, pressant contre sa poitrine une brassée splendide et humide, car déjà de légers embruns se mêlaient aux brumes de septembre. Ses cheveux blonds et vaporeux, sa peau blanche, l'or et le rose triomphaient de son vêtement noir. Le geste par lequel elle se déchargeait était ingénu et charmant, puis ses bras grands ouverts recevaient son François.
Pourquoi nous serions-nous gênés ? Tous connaissaient notre situation, tous partageaient l'avis de Gilbert :
« Je ne suis pas un prude. J'admets l'amour comme notre seul maître. Lui seul est grand, exact, imperturbable et peut se couvrir devant la mort. Il ignore les codes, les règles, les frontières, la sagesse et la prudence et ce qu'on appelle l'honnêteté. Il chante au-dessus de toutes les hontes, de tous les désespoirs, de toutes les vertus, de tous les crimes. Et il brille de sa lumière propre. »
Après le déjeuner, on prenait le café sur la grande terrasse. Une haute tente nous abritait, ouverte sur l'Océan immense. Là, dans la demisomnolence de la digestion, on se livrait au papillotement de la lumière, qu'esbroulïe soudain une saute de vent, à la force de l'air, au vague des propos interrompus, qu'embue la fumée des pipes. Parfois un grand voilier passait à l'horizon
contre lequel il talonnait avec sa blancheur grave et lente. Sous le tournoiement criard des mouettes, un vapeur précédait l'angle élargi de son sillage.
Je voyais, avec une netteté absolue, les traits délicats, rosés de Jacquemine, l'ironie souveraine de Gilbert, la résignation aux joues creuses d'Hortense Oluffe. Le père Olufle, les cheveux en tempête, les yeux invisibles par le reflet étincelant des lunettes, s'ébouillantait avec son café. Yerneron, avec un sérieux pariait, un profil rigide, donnait du sucre à un petit chien. Vers nous montait, des profondeurs vertes, crêtées de blanc, le gémissement lointain des vagues. Les bords de notre tente clapotaient dans la brise.
Ensuite venait la partie de billard. C'était la faiblesse de noire hôte. 11 apportait au jeu une passion révélatrice de sa nature orgueilleuse et de son indomptable vouloir. 11 n'admettait pas les coups simples, conforme jusque-là à ses théories artistiques. 11 cherchait les ruses, les effets rétrogrades, les surprises, et la non-réussite de son projet l'enrageait. Par malheur, le vieil Oluffe y mettait, lui aussi, delà prétention. Il était comique à observer, assurant sur le tapis sa main maladroite aux doigts épais, puis la déplaçant pour ajuster ses lunettes, la replaçant enfin avec un bougonnement. Le coup rendait ce son nasillard et tremblé qui
LA ROMANCE DU TtMPS PRÉSENT 145
annonce l'insuccès : « Gare au tapis! hurlait Gilbert. — Impossible de jouer dans ces conditionslà, » répliquait Oliiffe. Ou bien il insultait Yerneron pressé de lui donner un conseil, et dans ces cas le tutoyait : « Fiche-moi la paix, mon bonhomme. Tu oublies que je l'ai appris à ausculter. — Mais, patron, ce n'est pas la même chose. — Absolument la même chose, mon garçon. Passe-moi le blanc, s'il te plaît, au lieu de faire le malin. »
Lorsqu'on a déjeuné de bon appétit, la sieste est une chose agréable. C'est ce qu'on appelle poliment : « aller faire sa correspondance ». Un des plaisirs de Jacquemine, quand elle me jugeait reposé, était de me réveiller d'un baiser. Je vois, au-dessus des miens, ses yeux rieurs, ses lèvres malicieuses, la courbe soyeuse de ses cheveux. D'autres fois elle murmure à mon oreille une douce petite complainte bretonne qui peu à peu entre dans mon rêve ; la fleur transplantée de sa chanson retrouvait ici son terrain. Elle s'envolait, par delà les dunes, vers ses ancêtres du Morbihan.
Quant aux occupations ou distractions de la journée, chacun les réglait à sa guise. Une charrette anglaise, solide et légère tout ensemble, propre à franchir les ajoncs, à braver les cahots des sentiers creux, était à la disposition des promeneurs. Un nerveux petit cheval brun la traînait;
UG LA ROMANCE DU TKMPS PRÉSENT
le cocher de Gilbert, le sévère François au parler bref, à la mâchoire carrée, le conduisait. Je le remplaçais quelquefois, avec une maladresse insigne qui enchantait Jacquemine et terrifiait llortense Oluffe. La vieille fille pourtant aimait à nous accompagner. Il s'établit vite, entre elle et ma « légendaire », une intimité surprenante. Elles avaient en commun la cpmpassion, la charité, le sens de l'héroïsme et du dévouement. Je les sur-t prenais échangeant leurs idées, aussi sincères et hardies l'une que l'autre, aussi dénuées de tout artifice. Au cours de l'existence quotidienne, llortense enseignait à son amie, avec une adresse et un tact .infinis, mille petites nuances utiles à observer.
« Imagine-loi, me disait ensuite la docile élève, que j'ai encore appris cela... Ai-je dû souvent te faire honte !
— Je t'assure, ma chérie, que celte lacune ne m'effrayait pas. »
Mais Hortense Oluffe m'en devenait d'autant plus chère.
La seconde révélation que nos compagnons eurent des dons naturels de Jacquemine se fit un soir après le dîner. Jusqu'alors elle avait gardé quelque réserve.
Nous rentrions d'une visite aux levers et à Noël,
lequel, bien entendu, aux yeux de tous, sauf de Verneron, renseigné par l'agonie du vieux Guillaume, passait pour le frère de celle que Mathias Gilbert appelait déjà métaphoriquement : « la flamme des hauteurs incultes ».
Nous étions assis ou étendus sur des canapés dans le grand salon tendu de rouge, qu'animait une tapisserie merveilleuse représentant une chasse royale. Par les fenêtres on voyait la mer, les rochers, les étoiles. Le deuxième salon, sombre et moins éclairé, semblait la scène de nos réflexions. Et nous projetions celles-ci dans les demi-ténèbres et les laissions se jouer et se débattre selon que le hasard des mots leur donnait une vie éphémère.
Mathias Gilbert parlait. J'évoque sa voix mordante et nuancée, parfois gutturale, presque rauque, et qu'interrompt un rire d'une stridente amertume, sa barbe et ses cheveux en mousse argentée, boucles d'argent clair sous la lampe, son impérieux profil où tout est en vigueur, ses sourcils noirs. 11 était question des fileuses de Livennec, des rondes qu'elles chantaient et improvisaient chez les Tevers à la veillée et dont s'émerveillait l'abbé Lerond.
« Elles filent, disait le vieux maître, et le mouvement rythme leur esprit. Elles filent, et de leurs doigts agiles il monte quelque chose à leurs cer-
veaux lents. Et elles pensent aussi à leur famille qu'il faut nourrir et surveiller, à leurs vaches qu'il faut mener paître, aux impôts qu'il faudra payer. Alors la destinée intermédiaire et l'idée sérieuse de la vie s'élèvent comm3 une brume au-dessus de ces choses et, comme une brume aussi, s'attachent et s'effilochent à ces choses. »
Jacquemine alors, d'un accent sobre qui nous pénétra et comme si elle tissait, elle aussi, reprit la trame au point de silence :
Fileuses de la nuit, que de veiller console. Écoutez au lointain, sur les métiers du temps,
Filer les vagues de la mer.
Fileuses de la nuit, que travailler console,
Négligez les fleurs du printemps
Et cueillez Técume des mers.
Sur vos rouets en deuil à tête blanche C'est du lundi jusqu'au dimanche
Et tout le long des âges Qu'il faudra filer vos naufrages.
Hortense baissa les lampes. Nous tressaillîmes. La nuit sembla plus vaste et les étoiles resplendissaient, quand reprit la voix de Gilbert :
(( C'est ainsi que naît la chanson... ce qui nous entoure et la mémoire... ce qui nous blesse et nous a chai^més. Au Nord, où le charme est grisâtre, cela penche vers la mélancolie. Au Midi, où
la blessure brûle, cela sonne la joie jusqu'au délire. »
Aussitôt Jacquemine :
Le fil s'est perdu dans !a brume; Le fil monte vers le soleil; Tissez le soleil et la brume.
L'oiseau cliante aussi dans la brume ; L'oiseau s'égosille au soleil; Tissez le soleil et la bruine.
Ceci s'acheva sur un mode infiniment calme, en une série de notes hautes et d'une admirable justesse.
Le rire de Gilbert retentit, suivi d'un soupir de Vei^neron. Sur un signe de moi, Hortense Oluffe se mit au piano, car la musique était le seul rivage où nous pussions ce soir aborder.
Un matin, nous avions projeté, Jacquemine et moi, un petit tour dans les rochers, le long de la mer. Elle achevait de s'habiller. Je descendis avant elle et rencontrai Gilbert au palier du premier étage. Il était jeune, élégant : complet de cheviotte grise et cravate rouge.
« Ètes-vous content de Saint-Goël, mon cher François ?
lôO LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
— Enchanté, maître... A quand la représentation de Philippe II ?
— Gela vous préoccupe, ou est-ce par déférence?... »
Il s'assit sur une marche, selon son habitude, et je l'imitai.
« N'est-ce pas qu'on est bien dans noti'c escalier?... Je l'avoue, l'insuccès de cette pièce, où j'avais tant mis de moi-même, m'a révolté. Que me reprochait-on? l'obscurité, le symbole?... Est-ce de ma faute si mon esprit conçoit les passions et les actes sous la forme de signes dont la continuité donne le sens, dont la contiguïté donne le mystère... Nous voici l'un à côté de l'autre, sur une marche, assis, à Saint-Goël... Gela résulte d'une entente mystérieuse entre nos destins... Mais ce contact provoque une sympathie, ou une antipathie, ou tel sentiment dont je puis conjecturer la conduite... Vous êtes jeune, je suis vieux, n'est-ce pas déjà un symbole?...
— Assisterons-nous à tout le drame?
— Non, ce serait trop long. Avec ce public de caillettes et de journalistes, public de première après tout, je redouterais l'ennui, la fatigue, les bâillements; on se contentera du deuxième acte, facile à mettre en scène, vous savez, quand la favorite, Incarnacion, délicieuse et frivole, vingt ans,
implore la clémence du roi malgré les ministres el les conseillers. Je pense avoir, sur ce thème banal, donné l'essence de ma longue réflexion, la pèche de mon esprit dans les goulTres du moral et de l'immoral... Le dialogue a déroulé la masse ignorante...
— Pour le rôle de la favorite, Henriette Aubry, avec sa beauté blonde et opulente, eût mieux fait l'affaire que Gillette Norbier.
— Je préfère Gillette, riposta vivement Gilbert. Elle fut parfaite dans votre Insouciante et quoique nos personnages diffèrent du tout au tout... D'ailleurs, je lui ai déjà écrit et voici sa réponse. »
Il me tendit un télégramme : « Entendu, cher maître. Je suis à vos ordres. — Gillette. »
Et je vis dans les airs le nez retroussé de la cabotine et je l'entendis s'écriant : (( Une panne, mon cher, une panne! »
« Quant au roi, continua le philosophe, je devrai me contenter de Cloton. Il est prétentieux, il est insupportable. Mais il possède le rôle et il y a de l'autorité... En somme, tout sera prêt, je l'espère, à la fin de ce mois. Je ne compte pas sur plus de quarante spectateurs... L'aménagement sera très simple : le salon rouge comme salle, le petit salon comme scène... Côté cour, côté jardin... la terrasse et les dunes... vous voyez ça d'ici...
— Et OÙ logerez-vous vos invités?
— Partie au château, partie àLivennec. Glorinde et le curé s'occupent de cela... On couchera chez l'habitant, à la bonne franquette... Et puis je compte bien qu'ils ne resteront pas plus de vingtquatre heui'es. Des mondains, des journalistes, des cabots, quelle salade ! Mais voici la flamme des hauteurs. »
Jacquemine descendait de son pas royal, idéale- Bient svelte et dorée dans une robe de foulard noir. Elle avait pour tous bijoux son saphir et son collier d'or. La bonne humeur plissait ses lèvres roses, ses paupières brunies.
« Madame, lui dit Gilbert, me permettez-vous de vous accompagner? Il fait ce malin un délicieux petit brouillard... J'attends incessamment d'autres pensionnaires, ajouta-t-il en se levant, d'abord le barde, l'antique Henri Lavigne, un type, comme vous pourrez en juger... Mais il est mon vieux camarade... Ensuite, M™'Glo-Glo et Gharles Durvet...
— Oh! ce pauvre monsieur Durvet !...
— Vous avez raison, ce pauvre monsieur Durvet, répéta mélancoliquement Gilbert. H traîne dans la vie un ennui morne, et c'est un beau talent, n'est-ce pas, François?...
— Je crois bien, solide, clair, humain, quelque chose comme son visage rustique et tour-
mente... Souhaitons que la mer lui fasse du bien...
— La mer le congestionnera etlui fera du mal, » cria une voix du second étage...
Nous aperçûmes la tète ébouriffée d'OIuffe, audessus de la rampe. « Venez-vous aussi au bas des rocs, docteur?
— Merci, je travaille avec Verneron dans le laboratoire... Il n'est pas si souvent en train, mon préparateur... Je profite de ses bonnes dispositions...
— Et Hortense?
— Hortense écrit... à ses pouilleux... Cela lui fend le cœur de penser que ses alcooliques et ses enfants d'alcooliques se passeront de ses soins jusqu'à la rentrée... Ah là là! misère de misère!... »
Nous connaissions l'antienne, mais Oluffe ne se lassait pas de ridiculiser la charité de sa fille. Aussi sensible qu'elle, aussi facile à émouvoir, il jouait volontiers les implacables, les Moloch. Et il se mettait en fureur si l'on paraissait élever le moindre doute sur sa férocité.
« Oh! le joli temps! > s'écria Jacquemine.
La terrasse était libre de brume. Celle-ci commençait aux rochers par des rideaux mouvants qui s'écartaient parfois et montraient la mer floconneuse, les couloirs empourprés de soleil.
loi L\ ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
■ Aux pieds de la croix de granit on s'arrêta. Sous le ciel gris et or elle étendait ses bras inllcxibles.
(c Voilà un symbole mort pour moi, soupira Malhias Gilbert en se détournant... La haute façade du chàleau... regardez la grande maison humaine, qu'elle est imposante en face de ceci qui ne saurait plus abriter personne... personne... personne! »
Il accentua trois fois ce mot, d'une manière de plus en plus grave. Vers les espaces humides Saint-Goël montait comme son orgueil. Je me rappelai la parole de ma mère : la malédiction de l'apostat.
Comme Jacquemine se signait, il eut son rire étrange :
(( Je sais comme vous croyez, madame... ainsi que vous chantez et improvisez, magnifiquement, parce qu'il y a des gens derrière vous, vos ancêtres, qui ont peiné dans la croyance.
— Je n'ai pas la foi, répondit-elle, mais je la demande dans ma prière. Si je savais, je ne prierais plus. Je regarderais Dieu et la Vierge.
— C'est une contemplation qui... »
Gilbert coupa net le blasphème commencé, roula ses hautes épaules :
« Allons, enfantillage... Bonnes nouvelles delà maman, François, à ce qu'il paraît... Au moins elle
fait du bien, elle... Elle soigne les petits malades... Quel que soit le drapeau, nous respectons les ambulances... Vous devriez aller à Arles... Ce doit être curieux, cet asile... »
Puis, revenant à la croix de granit que nousavions maintenant dépassée :
« On plante ces choses-là sur les tombes ou sur^ des lieux honorés par la mort. Les prêtres ont tué leur religion en l'associant à ce qui est noir. Gela, je le dirai à l'abbé Lerond, Lerond de Livennec, car le plus petit a droit à sa vérité. C'est la clarté qui soulève les cœurs. »
Il désigna, de sa main élégante, les roches où nous nous engagions :
« C'est elle que nous cherchons dans la brume. »
Nous marchions avec précaution, car il fallait choisir son passage. Habile et prompte comme une chèvre, Jacquemine nous précédait et riait de mes craintes :
a Pas d'observation ou je tombe ! »
Nous franchissions des falaises déchiquetées, des éboulis de toutes tailles, bruns, grisâtres, striés, les uns durs et d'autres poreux, entre lesquels on découvrait rarement une sente de sable jaune. Cela dévalait vers la mer par une succession d'étages inégaux, tels qu'une cataracte de pierre. Ces masses de forme bizarre gardaient, dans leurs creux,
des flaques d'eau où grouillait une vie raccourcie.
« Jacquemine, ne glisse pas. C'est très dangereux par là... Tu ne pourras plus descendre. . . »
Elle ne m'écoulait pas. Droite sur une roche, dans la caresse agile de la brume, ses cheveux emmêlés par la brise autour de son visage enfantin, elle lançait son chant impétueux vers le tumulte de la nature, et les notes nous arrivaient dispersées, fraîches, hardies,, conformes à leur origine.
« Elle appelle ses aïeux, dit Gilbert. Là, dans le bas, au fond de l'eau et sur les grèves, les os tressaillent en l'écoutant. De quelle tempête est-elle la vigie-?... Qu'annonce-t-elle, que dénonce-t-elle ? Il y a du risque dans sa douceur. »
Il se tirait avec adresse des multiples pièges du chemin. Je l'admirais d'être si vaillant, à son âge. Le tâtonnement prompt de son pied rappelait son tact spirituel.
« Allons, en avant, » s'écria-t-il.
11 se hâtait et je me hâtai, si bien qu'on rattrapa la devancière. Ce fut exquis de saisir sa taille ployante, d'effleurer de mes lèvres la douceur salée de son cou rose.
« Une brève libation à Neptune! »
Gilbert tirait de sa poche une gourde d'argent. Le petit gobelet qui la bouchait fut tendu d'abord à notre compagne, plein d'un vin doré et chaud
LA ROMANCt; DU TEMPS PRÉSENT 157
dont la force convenait à l'heure. Le philosophe aimait le vin, le connaissait bien et célébrait en lui « une indubitable joie de l'existence ».
Je bus, il but et, d'un noble geste :
« Nous sommes seuls, mes petits; je bois à la beauté, à l'esprit et à la tendresse... A vos yeux, Jacquemine, à vos rêves, à François. »
Lorsqu'il n'était pas discordant, cet homme avait le don magique de la vie. Il l'animait d'un coup d'aile. La femme, l'Océan et la gloire, ces trois choses nous parurent mêlées. Elles s'unirent pour nous en un tressaillement par qui s'entr'ouvrit la nature, le temps d'admirer ses secrets lumineux, non de les dénombrer ni de les comprendre.
« Ehbien, c'est le moment, Jacquemine!... »
Mais Jacquemine ne sut pas chanter. Cela prit une autre voie en elle. La tête penchée et les yeux fixes, elle absorbait, elle écoutait le murmure du temps mêlé à l'âme, ce qui s'égoutte de la destinée, ce qui se perd dans nos brouillards...
Et l'on continua la promenade. Le soleil était victorieux. Il nous brûlait et brûlait la mer quand nous arrivâmes au bord des flots, où sont leurs jeux au long des sables et des roches. Tantôt un geyser en miniature qui se dresse et fuse, un torrent qui bouillonne et se sèche selon le flux et le reflux; tantôt une véritable trombe, un mascaret
petit el comique. Des tourbillons, des chutes, des cascades. Des creux qui se remplissent, d'autres qui se vident, une surface qui perd son miroir, une grotte tour à tour étincelante et morne.
(( Tu la vois, la mer, Jacquemine... Est-elle aussi belle qu'en tes rêves?
— Elle est exactement pareille... Je la faisais avec la Seine... Les bords de la Seine, quand on est enfant, semblent quelque chose de considérable.
— Songez à ces agrandissements, ô fabricateurs de la vie future, murmura Gilbert... Le diable m'emporte, ajouta-t-il, si je sais par où remonter. Mon estomac sonne le déjeuner. »
L'ascension fut ardente et rude. Jacquemine avait perdu son élan. Je la remorquai même avec la main et nous plaisantâmes sa paresse.
(( Comment, madame, c'estvousquel'ontraîne!... Reç>ardez-moi ce vieux bonhomme... aussi vif aU' retour qu'à l'aller... avecses jambes de cinquantehuit ans. Ah! femmes, femmes, hardias à la descente, timides devant la côte!...
— Monsieur, ripostait Jacquemine, on me recommande d'être sincère, je suis sincèrement fatiguée...
— Pourvu, ajoutait Gilbert, que Clorinde ait bienfait le menu... Il était question d'un certain crabe haché, pilé, dans sa carapace, avec du poivre
et des ingrédients. Mais celte pauvre Clorinde perd la tête depuis qu'elle est près de son village, de ses parents, de ses Tevers. Elle n'a même plus l'œil à la cave. Il m'a semble que François le cocher, l'autre jour, avait regardé de près le Château- Yquem... Ge sera fameux, tout à Theure, ce Ghâteau-Yqucm et ce crabe... Savez-vous, mon cher François, quand les invités de Philippe II seront là, je leur olTrirai à souper, mais ils n'auront pas de cette merveille dont il ne reste que quelques bouteilles.
— Vous aurez bien raison, patron. y> Nous trompions de la sorte la fatigue.
Je déclarai : « J'ai soif.
— Et moi.
— Et moi.
— La gourde est vide, nous boirons là-haut avec plus de plaisir. j>
Yerneron, Hortense et Oluffe rugirent en nous apercevant :
« A table, on meurt de faim.
— Faiseurs de mystère, où étiez-vous donc? » demanda Richard aigrement.
Depuis quelques jours, son humeur changeait. Je lisais dans son âme limpide. Il n'était pas douteux pour moi qu'il fût de nouveau amoureux de Jacquemine, mais d'une autre manière qu'au-
paravant. La révélation du père Lefaiicu à son lit de morl lui avait montré le désir, qu'il ne soupçonnait jamais d'emblée, étant un chaste, dans la femme. Élevé dans les livres, les laboratoires et au chevet des malades, il était demeuré un naïf. Ses paroles, ses gestes, ses regards le trahissaient. Puis il s'intéressait derechef à Noël, qu'il avait, dans l'intervalle, pris en grippe. Lorsqu'il nous boudait sans raison, il allait voir le petit à Livennec ; malgré sa grande amitié pour moi, c'était une douceur, dans sa torture, que de me croire un peu torturé par le voisinage de cet enfant. Yis-à-vis de moi-même, il était tantôt d'une sécheresse extrême, tantôt d'une tendresse débordante, selon les tourments de ses remords ; car, avant tout scrupuleux, il devait, je n'en doutais pas, mortifier cruellement sa conscience.
Je m'amusais à le déconcerter par des allusions faites d'un ton plaisant, des phrases innocentes à double sens. 11 rougissait alors, et Jacquemine aussitôt rougissait à son tour, ce qui leur donnait l'air de complices.
Mathias Gilbert, de son œil lucide, observait tout. Le plaisir de la colonie consistait pour lui dans ces réactions et affinités, les « revenant-bon de la fourmilière ». 11 était d'ailleurs merveilleusement taquin et d'une bonne humeur à double
LA ROMANCE DU TEMl'S PRÉSENT 161
sens qui déroiitail parfois ses convives. Il faisait pleuvoir les railleries sur les énervements d'Olufîe, les oscillations sentimentales de Richard avec une joie d'Indien qui scalpe. De temps en temps, à table, il me lançait un regard subtil, comme pour dire : « Joli tour de couteau, n'est-ce pas? »
Nous nous mettons à table. On attend le crabe. Gustave, mon domestique, qui aide les gens delà maison, vient déclarer d'un air navré qu'il « n'y a pas de crabe >> et que « ce que les pêcheurs ont apporté à la place n'est pas prêt ». Nous trépignons de déception et d'impatience. Jacquemine, enhardie par la promenade, l'air maf in et la sympathie qui l'entoure, commence un conte de Gascogne, que lui apprit jadis sa mère :
« C'est pour rendre le temps moins long. »
Elle conte comme elle chante, avec style et d'une voix bien timbrée, grave dans les passages pathétiques, douce dans l'ironie. Il s'agit d'un pêcheur de la < mer grande » qui a pris un poisson monstrueux :
« Il invita donc ses parents, qui étaient nombreux comme les étoiles, riches comme elles et n'avaient pas honte de venir chez ce très pauvre homme. Les enfants jouaient avec les vieillards, quand on apporta cette grosse pièce au milieu de la table cireuse. Et ils disaient.. . »
162 LA ROMANCE DU TBIflPS PRÉSENT
A ce moment, la porte s'ouvre et Clorinde, riant de notre surpiise, entre, tenant sur un plat, de ses bras étendus, un gigantesque bar aux écailles luisantes.
Au grand désespoir de Verneron, Jacquemine ne put continuer son conte devant le remplaçant du crabe. Comme il arrive à l'ordinaire, la réalité avait tué le rêve. J'entends le triple rire de Gilbert, d'Hortense et d'Olufîe. Mathias, sur cette coïncidence, ne greffa aucune réflexion. Il aurait eu trop de choses à dire, que résuma son regard moqueur.
Le lendemain fut une grande journée, car le matin arriva Henri Lavigne et, le soir, Clotilde Clos d'Ivois, accompagnée de Charles Durvet. La colonie était, pour le moment, au complet.
Je connaissais Henri Lavigne, de réputation seulement, pour un poète abondant et facile. Ses innombrables volumes de vers, aux titres flamboyants : Nuées rouges, Devant VÉternel, le Cri du juste, décoraient ma bibliothèque, mais ils n'étaient pas coupés. Je me demandais quel intérêt Gilbert portait à ce personnage. Quand je le vis descendre de voiture, je fus fixé.
L'atmosphère était tiède et terne, ainsi qu'il est fréquent en Bretagne. Les choses et les gens avaient un grand relief. Rien de plus comique que le barde : long, maigre, osseux, en redingote noire et cha-
peau à haute forme noir, le carton d'un autre chapeau à la main, il salua cérémonieusement l'assistance réunie devant le perron, serra les mains de Gilbert et d'Oluffe, regarda, vers le siège, si sa malle jaune « y était encore », murmura d'une voix blanche et sifflante : « Charmant séjour, en vérité », puis se tut, figé dans une attitude qui eût pu s'interpréter ainsi : « L'homme de génie, en villégiature, prend, dès l'arrivée, contact avec le paysage. »
Sa figure était creuse, chevaline, sous des cheveux plats et « filasse » et il avait un front énorme. Sur ce front dont il était fier, songeant à Gœthe, à Chateaubriand et à ce que racontent les anthropologues, il passait fréquemment une main molle et poilue, avec cette contraction des sourcils que la convention prête aux penseurs. Son nez plongeant et courbé pensait. Elle pensait aussi, sa bouche aux lèvres rentrées et suçantes, qui accentuaient le ton prétentieux :
« Travaillez-vous, jeune homme?... Merci, mon ami... Posez cela là. »
Mais la fatuité sans limites résidait surtout dans ses paupières vastes et promptes à recouvrir les yeux de couleur incertaine, quand il faisait une citation ou subissait une plaisanterie.
Car Gilbert ne le ménageait pas. Visiblement il
1C4 LA ROMANCE DU Ti6lPS PRÉSENT
l'avait lait venir à Saint-Goël comme bouffon, et il n'entendait pas qu'il éludât son rôle. Cela éclata dès le début. Vieux camarades, anciens copains au lycée Louis-le-Grand, ils se tutoyaient.
« Animal épique, dit le philosophe, posant sur l'épaule noire et pointue une main familière, as-tu apporté tes manuscrits?
— Sans doute... quelques retouches, oh légères, dans ma nouvelle œuvre, le Divin Ciboire...
— Joli tilre, très neuf. Tu nous feras une petite lecture. Ici nous sommes entre penseurs.
— Cela se sent, cela se sent.
— Allons, flaireur subtil, viens voir si ta chambre te plaît. »
Jacquemine s'amusait déjà beaucoup. Je le devinais au froncement de ses narines. Elle contenait son envie de rire. Tandis que nous suivions les malles, Olufïe maugréait: « Pourquoi nous infliser ce raseur? » Et Verneron me dit : « Voilà Mathias dans son élément. Il va pouvoir tourmenter. »
Notre hôte faisait les honneurs du logis avec une emphase inaccoutumée. Afin de mettre les pèlerins à l'aise, il avait accepté un prix de pension minime, ridicule en comparaison des avantages que nous offrait Saint-Goël. Mais pour Henri Lavigne, très avare, cette taxe légère même n'existait pas.
Le barde ne s'en montra que plus difficile.
« Je n'habile donc pas ici ? demanda-t-il avec étonnement , quand on dépassa le premier étage.
— Non, mon ami, tu es au second avec les Albevane et Verneron... avec la jeunesse.
— Et Charles Durvet? »
Mathias, adroit politique, avait mis celui-ci au premier à côté de .M""Clos d'Ivois. Mais la réflexion du barde était juste. Son âge lui donnait plus de droits qu'à Durvet, auquel il portait une secrète envie. Il fallut s'incliner. On installa le poète dans la chambre dite « du romancier », une grande pièce claire aux deux fenêtres sur la terrasse et l'Océan.
« Es-tu content, vieillard gâté, vieillard sublime?...
— C'est bien, » répondit, sans émoi, le poète an Divin Ciboire. Il indiquait: « Cela m'est dû. >> Tandis qu'il s'installait, Mathias, sur la terrasse, nous donna quelques renseignements :
« C'est un homme admirable, le plus sûr de soi que je connaisse. Vous verrez comme il parle de sa fécondité, de son génie. La fécondité, en tout cas, n'est pas douteuse. Il a, sous son front conique, un véritable moule à alexandrins, un gaufrier banal qui fonctionne avec régularité et méthode.
I6f) LV ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
Rien ne dénonce mieux le côlé bas, redondant et veule de la rimaillerie telle qu'on la conçoit d'ordinaire, telle qu'elle fonctionne chez nous depuis cinq cents ans.
i( Pauvre diable ! » murmura Hortense Olutîe.
Oluffe continuait de bougonner à l'écart.
« Mais ce n'est pas un pauvre diable, reprit Gilbert. Cela enlèverait le plaisir. La pitié ici est superflue. Lavigne est un égoïste absolu. Il n'a qu'une préoccupation, conserver le plus longtemps possible en santé, gloire et allégresse cordiale, le barde immortel qui est en lui. Vous verrez comme il surveille sa nourriture et sa boisson ; il craint le soleil, les courants d'air, l'absence de soleil, la pluie, le vent et l'ironie... Ah ! nous aurons de bons moments. »
Et le philosophe se frottait les mains. .
L'objet de cette description descendit bientôt nous rejoindre.il avait toujours sa redingote noire, mais le chapeau de soie cédait à une casquette de cycliste noire d'un efl'et irrésistible au sommet de ce cône lyrique.
Je dis, par politesse :
« Nous avons la paresse des jours de fête ; nous ne savons à quoi nous prendre.
— Trop aimable. »
Il s'inclina, glissa de biais un long regard sur
LV ROMANCE DU TEMPS PllÉSENT 107
Jacquemine, ce qui irrita Verneron, puis, se tournant vers la croix de granit et la mer : « Ah, ah, ces deux choses... éternelles... » Il sembla réfléchir profondément, le lorse droit sur ses longues jambes, les bras croisés, comme dans les lithographies, et soupira, baissant les paupières :
L'Océan et la foi luttaient dans la tempête.
« Mon Dieu, me dit doucement Jacquemine, je n'oserai plus jamais chanter. »
Gilbert, grâce à son ouïe extraordinaire, avait entendu :
« Mon vieux barde, ici, vois-tu, on ne fait de poésie qu'en musique... On ne déclame pas; on chante... Pour chaque vers régulier, on paye une bouteille ou deux de Champagne, comprends-moi bien, de Champagne... N'est-ce pas, messieurs?... D'ailleurs, M"^ Jacquemine Albevane, ici présente, est la seule qui ait le droit d'improviser. Tel est le premier et le plus important statut de Saint- Goël.
— Ah, ah, en vérité, fit Lavigne, qui redoutait son camarade et le respectait, comme au temps où celui-ci obtenait tous les prix au grand concours. En vérité, madame est un confrère... Soit, je me soumettrai à la règle. »
Et, familièrement, en signe d'alliance, il tendit à Jacquemine sa patte blême et velue.
Puis, étant fort entêté, il nous servit sur la religion et la mer un parallèle extravagant, bourré de clichés, de distiques latins, tout le résidu d'une mémoire sans choix, d'une imagination vulgaire. Bientôt on s'écarta de lui. Mais il continuait de pérorer et sa silhouette noire, sur le paysage, avait quelque chose de fantastique.
Glotilde Clos d'ivoiset Charles Durvet arrivèrent par le train du soir. Elle, très vivante, très joyeuse de se retrouver parmi nous; lui, assez sombre comme à son ordinaire, mais avec une flamme dans les regards que je ne lui connaissais pas. Le château leur plut. Ils s'extasièrent sur tout, les chambres, les salons, la vue, la terrasse.
« Une croix, dit Durvet, cela porte bonheur... »
Il me prit à part, et de sa voix rêche : « Cette femme, Glo-Glo, est charmante. Je pense que j'en suis amoureux. Elle m'avait permis de l'accompagner. Autrement, serais-je venu? Je redoute la solitude et je redoute la société, je redoute tout... Et puis, un visage féminin, comme celui-là, me rend la vie... Quel âge a-t-elle... au juste?...
— Heu, heu, l'autre versant...
— Tant mieux, cela me plaît. — J'observais ses yeux vifs et froids, ses traits inquiets frémissants,
la rectitude de sa figure nerveuse. — Cela m'enchante même. Au déclin, elles ont une ardeur, une langueur que n'ont pas les autres, les jeunes... Et j'ai eu des filles extrêmement jeunes, vicieuses quelquefois, mais alors malades, mon cher, des malades... Et la maladie, même morale, me dégoûte, me chasse... Je suis un sain, un robuste, un fils de campagnards, de chasseurs. Je bois trois bouteilles de vin à mon repas. Le vin doit être bon chez Malhias... Où en étais-je? Ah, oui... Après la ménopause, la volupté tient du soleil couchant... mordorée, tiède, onctueuse... et des saccades soudaines étonnantes... Il paraît qu'on fait de l'hydrothérapie ici... »
Oluffe, qui rôdait autour de nous et percevait des lambeaux de cette conversation, ne me dissimula pas son avis :
fi Ce gas-là — il prononçait gas à la paysanne — futt, prrutt... »
11 se frappa le front d'une manière significative, sous les mèches blanches ébouriffées, et conclut :
« Et ça pourrait aller très vite... Ah! ils sont gentils, les invités de Gilbert... Un gâteux et un fou . . . Char. . . mant. . . charmant ! . , . »
Il imitait le rude organe du philosophe, sa bouche sinueuse se contracta sous ses lunettes et il courut à son laboratoire...
Glotilde, elle aussi, se confia à moi : « .le l'ai échappé belle en chemin de fer, mon cher François. Imaginez que ce pauvre Durvet hésitait à venir. Lors de son dernier séjour à Lusselange, il nous avait tous effrayés par sa morosité, ses bizarreries, ses propos quelquefois... choquants... Mais je n'en suis pas moins convaincue que le grand air, un entourage d'amis lui sont indispensables en ce moment. Alors, je l'ai prié de m'accompagner... Il m'attendait à la gare, très élégant, très pomponné, selon son habitude, bien qu'il ne fréquente plus « la haute », où on lui a fait trop d'avanies... Nous montons dans le train. Cela va bien pendant une heure... Nous étions seuls... Et puis, tout h coup, le voilà qui devient rouge... qui me prend la main, qui me raconte ses malheurs, ses désillusions, sa difficulté à travailler, la nécessité pour lui de recourir à des poisons qui fouettent son cerveau... et le tuent : A moins, à moins qu'une de mes amies ne se dévoue, ne se livre à ma sensualité, ne m'apaise, comprenez-vous bien, ne m'apaise,
— C'était assez clair...
— N'est-ce pas? très sonnette d'alarme... Et il serrait mes doigts à les briser... surtout avec mes bagues... Je me suis écriée: «Oh! ce joli petit village, » dégagée, levée, tandis qu'il soufflait, un
I,V ROMANCE DU TE.Ml'S IT.ÉSENT 171
peu étonné de son audace... El puis, après un peu de silence : « Mon petit Uurvet, vous êtes souffrant, c'est positif. Ce n'est pas une amie, entendezmoi, c'est la Bretagne qui vous apaisera... Et dans les environs de Saint-Goël, vous trouverez sûrement des filles de ferme à a culbuter dans les fossés », comme mugissent les bœufs du réalisme »...
— Il a compris?
— Parfaitement... Il avait l'air penaud... C'était très rassurant. Et tout le reste du trajet, on a causé littérature.
— Enfermez-vous, Clo-Clo...
— Je ne me suis jamais enfermée, François... Je ne suis pas vertueuse... mais je choisis mes chutes... et la brutalité m'exaspère... Je la vois, vous me saisissez, je l'évoque, dans son horreur... Je suis veuve, je ne dois de comptes qu'à moimême... On m'a fait beaucoup la cour... Je n'aime pas non plus faire languir... Mais ma triste manie d'analyser, ma netteté me poursuivent là plus encore qu'ailleurs... Pouah!... »
Nous longions le bord de la terrasse, Jacquemine devant nous auprès de Verneron, dont je percevais la voix sentencieuse. Les autres étaient rentrés au château.
Clotilde Clos d'Ivois poursuivit : « J'ai écrit à
votre chère inèie une lettre qui a dû l'étonner... Une sorte de confession... Cela soulage... Et je ne veux pas le regretter. H ne faut jamais rien regretter. »
Puis, passant d'un sujet à un autre, comme pour se secouer :
« Elle me plaît grandement, votre légendaire... Je me réjouis de la voir de près, dans cette nature dont elle a la souplesse... L'aimez-vous encore?...»
Je souris et répliquai :
« Il va un nouvel Albevane... qu'est en train de créer Jacquemine. Je vais vers elle. Elle vient vers moi... Je m'en suis aperçu l'autre jour... Je ne pouvais le confier à personne... Ceci n'intéresse pas Hortense... Vous savez, son chant harmonieux... Eh bien, il s'insinue, il gagne; non seulement il me tient le cœur, mais il modifie ma raison... Oh! elle est magicienne active... Et à mon tour, je m'aperçois que quelque chose de moi l'atteint... Ni la pensée, ni le sentiment... la fleur de ces deux racines-là qui se rejoindraient en un seul parfum.
— L'échange, l'échange, soupira Glotilde, c'est de notre temps, c'est dans l'air... Le peuple et la culture... quand ces sources se rejoindront, nous aurons sans doute un beau fleuve... »
A ce moment, la face contractée de Durvet apparut à une fenêtre du château. Il cria :
« Attention ! »
Et sa main lâcha un papier qui descendit en voltigeant.
Je le ramassai. C'était un journal, le premier numéro de V Audace.
« D'hier matin, dit Clo-Clo... Les camelots le crient dans les rues... J'ai des nouvelles de Blanche et de Robert... Ils font, paraît-il, bon ménage... Lévigny a ramassé des fonds considérables... par ses relations, par son adresse... Voici la petite Cortinez directrice d'un organe bien pensant... Hein, cher'François... il y a quelques années... la chère terrasse de Lusselange et les roses... La jolie fille qu'elle faisait alors... Je trouve qu'elle a beaucoup perdu... en vous perdant... illustre ami... »
L'article de tète, tout un programme, était de Lévigny, d'un accent batailleur qui me frappa. Mon remplaçant renoncerait-il à sa pondération ordinaire, son plus grand avantage? Dans le corps de l'article, il était fait allusion « aux talents énervés de la génération nouvelle, à ces jeunes gens avides et prétentieux qui foncent sur le succès comme le taureau sur la muleta. Leur production hâtive, leur gloire hâtive sont des mensonges, parmi les mensonges qui nous environnent. »
Je songeai :
« Mon Robert, je continue à le préoccuper. Il n'est rien de tel qu'une peau de femme pour raviver le souvenir d'un ami. »
La représentation de l'acte de Philippe II approchait. On était à la fin de septembre. Les journaux de Paris annonçaient cette solennité en termes flatteurs, aigres, indifférents, selon leurs nuances et leurs relations avec Mathias Gilbert. Car celui-ci, bien qu'il méprisât la popularité facile, n'affectait pas vis-à-vis de la presse ce mépris ridicule qui est le masque de quelques farceurs. 11 l'admettait et l'admirait comme le plus grand moyen de communication intellectuelle qui distingue notre siècle des siècles antérieurs. Il se servait d'elle habilement, accueillait les moindres reporters d'une façon bienveillante ; d'ailleurs, s'il aimait la gloire et la célébrité qui en est la monnaie courante, il ne redoutait le blâme ni l'injure. Il avait eu des polémiques fameuses. On connaissait son ton acerbe, sa force d'invectives et de sous-entendus empoisonnés. Il trouvait, pour ruiner ses adversaires^ le mot juste, la formule définitive, cela dans le plus bel emportement.
Nous attendions Gillette Norbier et Georges Clo-
Ion, les principaux interprètes, qui devaient venir deux jours avant les autres, deux répétitions étant nécessaires. La mise en scène du cabinet royal n'était pas compliquée. On. n'en bouleversait pas moins le rez-de-chaussée du château. Peintres, tapUssiers, décorateurs s'activaient du matin au soir. Le bruit du marteau empêchait le barde de composer.
Nos hôtes ayant manifesté le désir de visiter le bourg de Livennec et de faire connaissance avec le frère de Jacquemine qui ne venait jamais au château, nous partîmes tous à pied pour celte petite promenade, à l'exception du maître et du vieil Oluffe qui voulaient travailler. Gilbert modifiait certains passages de son acte. Le savant poursuivait, dans son petit laboratoire, une mystérieuse recherche.
Au dernier moment, Verneron, dont l'incompréhensible humeur déroutait tout le monde, déclara que lui aussi resterait.
La colonne ainsi réduite suivit la route de dunes jaunâtres qu'interrompaient de temps en temps des arbres malingres. Le vent soufflait. Des nuées couraient le ciel.
Jacquemine et moi guidions ; le trajet nous était familier. Plusieurs fois nous étions allés chez les Tevers où Noël menait une existence
saine, mangeait des tartines de beurre, jouait avec les gamins, dormait la nuit entière, et apprenait à engraisser, parler et rire, trois fonctions jusqu'alors à peu près inconnues de lui.
Mon amie, cette fois, n'allait là qu'à contrecœur. Elle redoutait les yeux trop subtils. Je la rassurai sans insister et peu à près elle se rasséréna.
Hortense Oluffe et Clotilde Clos d'Ivois marchaient entre Lavigne et Durvet, à la file indienne, à cause de l'étroitesse du chemin qui longeait les falaises. La brise ébouriffait la mer. On entendait le fracas des vagues au pied des roches.
(.( 11 est dommage, dit Clotilde, que ce ne soit pas l'heure des fileuses. »
Charles Durvet, qui la précédait, se retournait tout le temps vers elle. Il ne renonçait pas à ses projets. J'avais d'abord essayé de l'en distraire, puis la vanité démon effort m'apparut et je voyais, chez ce névropathe, les progrès d'une passion qui faisait surgir de lui, de ses paroles, de ses actes, des démons imprévus. Tantôt une sombre mélancolie. Il arpentait la terrasse du château, le matin, passant et repassant devant la croix de granit, à laquelle il lançait un œil mauvais, du même pas élastique, automatique, inquiétant. Le soir, au salon, au milieu d'une causerie, il se levait brus-
quemenl, en détente, et montait dans sa chambre. Tantôt une gaieté débordante. Il voulait chanter, danser, briller, organiser des charades, et, dans tout ce qu'il entreprenait, il y avait quelque chose de faux, de heurté, qui faisait mal. Il épouvantait Jacquemine. Elle se garait de lui, de ses bonds, de ses gambades, changeait de siège, s'il se rapprochait d'elle, tellement qu'il finit par le remarquer. Mais il croyait à sa fascination et cette crainte le charmait plutôt.
Il épouvantait aussi celle dont il avait juré la conquête. Clotilde, comme toutes les femmes, avait commencé par être flattée de cette assiduité. Durvet était un grand romancier dont les belles petites en Europe ne prononçaient le nom qu'avec respect. Mais Clotilde aimait le rire. Elle n'était pas de celles que la nervosité, la cruauté, la sauvagerie enchantent. Elle avait, en outre, sa situation mondaine à sauvegarder, son salon à protéger, ses mille soupirants à entretenir dans une vague espérance. La quête perpétuelle de cet homme au teint rouge, aux yeux de convoitise, aux mains tremblantes la choquait, la blessait, lui devenait insupportable.
« Oh,ilest assommant, assommant, assommant, » me déclarait-elle de son ton net, secouant de haut en bas son charmant visage de crépuscule où le
LA ROMANCE DU TEMPS l'KÉSENT 17!»
regret de la beauté disparaissante amenait une autre beauté.
Nous avions quitté le chemin des dunes pour une route plus large qui nous menait droit à Livennec. Jacquemine se rapprocha d'IIortense. Glo-Glo continua :
« Il ne sait pas jouer, pas du tout. Il me fait l'effet d'un lion triste, d'un lion sans oasis. Si je m'en allais... »
Je me récriai :
« C'est Gilbert qui serait flatté, à la veille de sa représentation, de sa revanche!
— Mais mon ami, c'est qu'il en arrivera à enfoncer ma porte un soir, vous verrez ça... Eh bien, en voilà un amant!... il me mettrait en charpie.
— L'amour est une lutte.
— Pas à poings fermés, à mains plates... Vous me feriez dire des bêtises. Une chose me rassure: il se creuse... il a une mine effroyable.
— Glo-Clo, vous êtes un monstre.
— Je n'aime pas qu'on m'ennuie. Non, non et non, voilà pour le satyre... Qu'il ait du talent... tant mieux pour lui... Je sais ce que c'est... J'ai reçu, logé, nourri à Lusselange ce qui se fait de mieux en musiciens, sculpteurs, peintres, dramaturges... J'en ai eu quelques-uns pour amants... pas longtemps, parce que nos curiosités se las-
180 LA ROMANCE DU TEMl>S PRÉSENT
saientvite eî qu'ils avaient hâte de se remettre au travail... »
Elle conclut après un petit silence indigné :
« D'ailleurs, celui-ci est un serin. La mélancolie m'assomme, les larmes m'assomment... Et cet être intelligent en est encore à la menace du suicide... Me prend-il pour une pensionnaire?...
• — Eh, eblOiuffe prétend qu'il serait très possible...
— Oluffe est un vieu,\ fou, un vieux diable de sinistre augure. Ce qu'il faut à Durvet, c'est ma femme de chambre, Eugénie : une grosse fille, solide, plantureuse. Il crie tout le temps : Je suis un paysan, moi, en frappant son thorax bombé... Eh bien, mon gas, culbute des paysannes. »
Des voix nous firent nous retourner. Durvet, Jacquemine, Hortense elle-même riaient autour du barde, lequel avait perdu sa casquette dans le vent. Elle était déjà loin, par delà les falaises, papillon noir que secouait la bourrasque. Les cheveux, jaunes et longs, se dressaient sur le sommet du crâne, dans un désordre perpendiculaire.
Lavigne s'efforçait de sourire, mais âprement, dédaigneux de nos facéties, tel Gulliver à Lilliput. Puis, pour nous attendrir, car il aimait à provoquer des sentiments extrêmes :
« Elle me vient d'un explorateur, déclara-t-il avec émotion.
— Belge!... » ajouta Durvet... ce qui ne calma point la joie uûiverselle.
Déjà le barde se redressait sur ses ergots sombres et mal chaussés.
« Pourquoi belge... jeune homme ?...
— Oh, jeune homme est exagéré... «fit méchamment Glo-Glo.
La ferme des levers était spacieuse, antique, ordonnée. Plusieurs bâtiments distincts la composaient, pour le cidre, les fourrages, les animaux. Les gens habitaient le corps le plus vaste, qui n'était séparé de la plage que par un étroit verger sans murs. La salle du bas, très longue et très large, où se réunissaient le soir les fileuses, donnait par cinq larges fenêtres sur le verger et l'Océan. Elle servait à la fois de cuisine, de salon et de salle à manger. Les objets nécessaires à ces destinations diverses l'encombraient... les rouets noirs, la vieille cheminée, les tables cirées par le temps et marquées d'encoches grossières, les chandeliers épais et brillants, un berceau égaré là, des sabots, un petit chariot, des tabourets hauts et des chaises...
Le père et le frère n'étaient pas là ; mais la mère de Glorinde, paysanne ridée, voûtée, aux yeux bleus, aux mains sèches, nous reçut gentiment, nous offrit du lait, du cidre et des beurrées. Sur la table
ibi LA KUMANCE DU TtMl'S l'RÉSEM
sonnaient les assielles bleues, les gros pois bleus.
« Il va venir, le petit gas... Il va venir... Il est sur le clair... y> répétait-elle en parlant de Noël, el, tout en s'aclivant :
« Vou^ venez de cbez M. Gilbert... du château, mes belles dames? Yous connaissez donc bien Clorinde ! , ,
— Si ces dames la connaissent et si nous l'aimons, la chère Clorinde!... »
Et Jacquemine, n'y tenant plus, embrassa la maman Tevers sur ses deux joues brunes.
(.( ^'on, je veux faire mes beurrées moi-même, ça m'amuse... » disait Clotilde à Durvet, qui avait repris sa mauvaise figure.
Cependant Henri Lavigne méditait quelques fortes paroles. Il était « l'homme des villes en visite chez d'humbles paysans » et aussi « l'esprit sublime qui se, délasse ». Il commença par interroger :
(.( Qu'est-ce que ceci, madame?... Comment appele?-vous ce rouet... en breton?... La saison a-t-elle été bonne pour la pèche?... »
Ilortense, Jacquemine, Clo-Clo pouffaient. La maman Tevers répondait poliment à ce grand monsieur blême et bavard qui mâchait son pain, buvait son cidre, dans Tintervalle de ses propos, avec les temps elles attitudes qui sont de règle à la Comédie-Française. Ilnous \ounïi\dideuxième du trois.
« Savez- VOUS, Lavigne, ce que dirait Gilbert, s'il était là?
— Nullement... Je ne le sais nuUefnentV
— Il dirait : Fiche donc la paix à M""' levers. » •! ■ '
Le barde ne me i*ép6ndit pas, plein de dédain pour cet interrupteur. Comme nous nous informions de la veillée et des fileuses.i.
« Ce spectacle m'intéresserait. l.)> déclara-t-il. Il ajouta d'un ton grave : « ...' d'une façon toute particulière. »
Noël entra, suant, essoufflé, suivi d'une jolie petite fille de son âge :
« Bonjour, ma grande... je m'amuse...
— Tant mieux, mon chéri... >
L'enfant m'embrassa et, avec une parfaite aisance, tendit son front à Hortense et à Clotilde. Il y eut un silence. Les yeux dé' GhàHes Durvet allaient de Noël à Jacquemine avec ufiè ihsistance bizarre. Évidemment il comparait... il supposait...
Lavigne, et je lui en suS' gré, il'ous tîfà d*embarras, avec son aplomb ordinaire : ''■ •"
« On reconnaît là votre frère, maditmé'. .'!T1 a les mêmes yeux que vous. »
Ce n'était pas exact. Les yeux de réilfant étaient inquiets et bruns, ceux de Jacquemine d'une douceur noire, que renforçaient ses cheveux blonds.. '
La constatation fausse n'en était pas moins rassurante...
(( Pourquoi que Richard ne vient plus me voir? J'ai des choses à lui raconter.
— Parce qu'il a beaucoup à travailler.
— Alors il est gentil, madame Tevers ?
— Oh, monsieur, c'est une brebis, ce petit-là... Sa laine... sa laine?... »
Et la paysanne, amoureusement, caressait la petite tête cachée dans sa jupe...
Le retour au château fut encore égayé par les réflexions de Lavigne. Le temps avait fraîchi, le vent était tombé et nous marchions plus vite.
Le poète se plaignait de n'avoir vu ni l'abbé Lerond, ni le cousin des Tevers, le vieux sorcier comme on l'appelait :
« Justement le voici!... »
Un bonhomme qui marchait presque à quatre pattes, à force d'être penché vers la terre, était devant nous. Ses yeux brillaient au-dessus de sa barbe crasseuse, grise et longue, sous un chapeau de fumier jaune. Il s'arrêta, nous salua, nous regarda avec une malice sérieuse :
Alors Lavigne :
(* Est - ce vrai que vous êtes sorcier , mon ami ?. . .
— Ce n'est pas un prestidigitateur, ditClo-Clo... Il ne peut pas le prouver tout de suite. »
Le vieux fixa le barde, puis un rire muet et lent, un rire nocturne d'Apache découvrit sa mâchoire inégale, ses lèvres bronzées de chiqueur. Et ce rire descendit, secoua les bras pendants, la voiîte du dos, les jambes tortueuses, pour aller sans doute se perdre dans le sol où sont les rires noirs des cadavres:
« C'est un succès, » affirma Durvet.
.l'amplifiai le compliment :
« Un triomphe !
— Il est sourd, » rectifia Lavigne. Et, tirant son porte-monnaie semblable à une vieille omelelte, il tendit royalement au sorcier une pièce de deux sous toute neuve. Celui-ci l'accepta avec ces mots :
« Ce sera pour acheter des pommes à mon cochon... »
Puis il continua sa roule, pesant, courbé, sous le ciel gris, devant la mer grise.
Au dîner, le récit de nos aventures enchanta Gilbert :
c( Ah, mon gaillard, je te reconnais ! »
Et il emplissait le verre du poète d'un vin de Côle-Rôtie, admirable et rose.
« Qu'ai-je donc fait de si extraordinaire?
— Rien du tout, et c'est là le joli... tu lais exlraordinaircmcnl des choses ordinaires...
— J'avoue ne pas comprendre...
— Demain, déclara le maître, sans s'occuper davantage du barde, demain branle-bas de combat. Gomme dans les pièces de Shakespeare, on découvre Georges Gloton el Gillette Norbier répétant Philippe II et Incarnacion... Yous verrez... ce Gloton, un homme presque aussi original que le papa Lavigne, ici buvant'... et Gillette... y>
Il s'interrompit, songeant à Jacquemine, sourit et continua de son ton incisif :
« La salle est prête... Nous l'admirerons tout à l'heure... Oh, on a bien travaillé... n'est-ce pas, Oluffe... n'est-ce pas, Verneron?
— Nous n'avons pas bougé de notre laboratoire, » répondit Richard, piqué...
Il se fâchait à tout propos. Il me boudait, il boudait Oluffe, Hortense, Durvet surtout, dont les prétentions de beau mâle l'effarouchaient; il boudait enfm Jacquemine, cause indirecte de son trouble et de son agitation.
Gilbert, bonhomme, poursuivit :
« Yous abusez de la science, Richard... G'est la femme qui vous sauvera... Elle est l'école des sensibles, et vous êtes un sensible, malgré votre microscope et vos seringues et vos airs de théoricien...
C'est comme notre ami Olufîe, qui gronde sa fille d'être secourable, et donnerait sa culotte... sa culotte...
— xMais il est assommant ce soir ^ . gronda OlufTe derrière ses lunettes... Son Philijjpe II .l'exalte.
— Il y a de quoi... Je disais donc... sa culotte... Mais changeons de thème, si celui-ci déplaît... J'ai reçu des lettres, des télégrammes d'acceptation... Les Sem, Viard, Gurbinôt, iïonelet...' etc., etc.. Ce sera fort brillant... Les gourmands seront, je l'espère, satisfaits... Glorinde a réquisitionné tout le personnel, toutes les victuailles des environs... Gamache, quoi ! Quant aux logements... je compte sur les bonnes volontés... »
Mathias continua longtemps ainsi. Il se faisait une joie de ce qu'il considérait comme la réparation possible d'une injustice... Et moi, qui côanaissais par cœur Tactë' qu'on allait jouer et les causes du premier insuccès, je redoutais une déception nouvelle. Celle-ci atteindrait d'autant plus sûrement le vieux maître que le public serait plus choisi, la circonstance plus favorable.
Quand nous rentrions dans notre chambre, Jacquemine s'amusait d'ordinaire à recenser les événements du jour. Il sortait d'elle, à ce^ nToments-là,' une ironie lucide, qui marquait les choses et les'
186 LA ROMANCE DU TEMl'S PRÉSENT
gens d'un trait net. La jalousie rageuse et inconsidérée deVerneron, la haute dignité, les prétentions du barde, les reniflements lubriques de Durvet autour de M"" Clos d'Ivois étaient nos thèmes habituels. Quand ce frémissement-là animait ma chérie, je découvrais en elle une deuxième nature, distincte de l'improvisatrice et qui était, pour la réalité, ce que celle-ci était pour le rêve. L'amoureuse elle-même en était modifiée, moins caressante et plus distraite, mais riant d'un si joli rire. Elle redevenait la petite fille qui courait au bord de la Seine et faisait des niches aux voisins. Il eût été vain, à ces moments-là, de chercher l'attendrissement ou le sérieux. La joie la tenait toute, délicieuse et violente, poudrait d'étincelles ses yeux noirs.
Ce soir-là, les deux Jacquemine se mêlèrent, la lyrique et la fantaisiste; les deux faces de l'âme légendaire. Elle avait merveilleusement compris l'importance de cette représentation pour Gilbert; elle en saisissait le côté douloureux :
« Comme quand le soleil descend sous la mer. » En même temps, le détail, les préparatifs, l'entourage, l'attente des invités et des acteurs lui apparaissaient comiques. J'eus une amante à transformations, mais l'extravagance lui allait bien.
J'assiste seul à la répétition du Philippe II à côté de Matliias Gilbert. Gillette Norbier etCloton sont en scène. Le salon noir est parfaitement organisé en cabinet de l'Escurial. Le salon rouge est rempli de chaises vides, au premier rang desquelles le maître et moi sommes assis.
Clolon, gras, glabre, trapu, solennel, sait son rôle. Il l'a joué maintes fois. Gillette a appris le sien « sur le pouce >>, comme elle dit, et des lambeaux de dialogue lui échappent. Je suis le souffleur. Elle s'impatiente et me harcèle, avec des tu, des vous embrouillés : « Soufflez-moi, François. — Bon, je sais, je ne suis pas sourde. — Soufllemoi. — Zut, tu m'embêtes. »
Elle m'a fait, d'ailleurs, un accueil assez frais. Les camarades, les confrères et le monde, depuis que j'ai rencontré Jacquemine, sont pour moi comme dans un brouillard. Mais les camarades, les confrères et le monde s'occupent de François Albevane. Or Gillette est sensible à l'opinion : « Tu as fait une saleté, mon cher. » C'est de la rupture avec Blanche qu'il s'agit. Je n'ai jamais compris l'intérêt que la cabotine portait à Blanche. Je n'essaye pas de la" détromper, de rétablir la vérité. Elle lient à son appréciation : a Une saleté et une maladresse. Tous tes amis pensent comme moi.
190 LA nOMANCli DU TKMPS PRÉSENT
— C'est entendu, m;i bonne petite concierge... P;j rions d'autre chose.
— - Ça te gêne, hein'?... D'ailleurs la remplaçante est jolie. Mais elle n'a pas l'air commode. »
Je n'ai jamais rencontré de femme trouvant à une autre femme « l'air commode ». Quant à Gilbert, la brune Incarnacion est franche :
« Je me suis trompée sur ce vieux... Sa pièce est épatante... Ça peut très bien se rattraper. Les fours à Paris deviennent quelquefois des succès très vite... Et inversement... Ainsi, ton Insouciante pourrait très bien devenir un four... Et puis ton vieux lui-même est très bien...
— Très propre.
— Imbécile... il a l'air intelligent...
— Oh, pour ça, il est intelligent...
— Tu n'es jamais sérieux. Enfin, il me plaît... C'est deux nuits que nous passons ici.
— Mets le temps à profit...
— J'y compte bien... » Et la subtile enfant me guette de ses grands yeux, de son nez fin, pour voir si je ne suis pas un peu jaloux...
Gilbert est enchanté de la répétition II trouve ses interprètes jjm/«ifo, leur diclion parfaite. Tout va bien. Gustave apporte une bouteille de Champagne et quatre verres qu'il pose sur le guéridon même où vient d'écrire le terrible souverain d'Espagne.
LA P.O.MANCt; Di; TEMPS PHÉSENT l'J\
« Et les coslumes ?
— iNous les avons... Ils sont en gare, dit Clolou... Ceci me rappelle une charmante anecdote... »
C'est une visite chez un « lord anglais » qui n'a aucun rapport avec l'heure présente. Mais Glolon lient à nous faire savoir qu'il est souvent traité en ami. 11 insiste là-dessus en prenant, déposant, reprenant sa coupe de Champagne, dans laquelle il humecte avec tact ses grosses lèvres de parleur. Que de mots appartenant à autrui sont sortis de ces lèvres banales! En ce moment le héros, bien rasé, cause pour son propre compte. Il est docte, sage, prévoyant. 11 ne s'emballe pas. Gilbert, que seul son Philippe II préoccupe, le ramène au sujet comme avec une corde. Mais Clolon ne se laisse pas faire. Il est maintenant « le fin lettré », il apprécie le dernier roman de Durvet, « d'un très haut ragoût », d'une « belle conscience d'art ».
Gillette cependant hausse les épaules, car « ses camarades la dégoûtent ». Tout à coup elle se lève, marche « du côté jardin » et s'écrie :
« Tiens, vous êtes donc un caloUin, cher maître,^ que vous avez une croix chez vous !
— 11 faudra que le cocher attelle pour aller chercher les costumes, » répond Mathias Gilbert comme en rêve.
Le surlcndemaia, neuf heures du soir. La toile se lèvera dans dix minutes. Je suis sur la scène, où déjà Philippe II est installé, assis devant son guéridon : pourpoint de velours noir magnilique... air fatal... « Quelque chose, a-t-il déclaré, comme un Velasquez moderne. » Pour Gloton, évidemment, Yelasquez est un primitif.
Dans la coulisse, Mathias Gilbert serine Gillette qui se pomponne devant un miroir. Elle est jolie, elle est tentante, les épaules nues et les bras nus, sous un nuage de poudre de riz. Elle est émue aussi : « C'est que nous ne jouons pas devant de la crotte. »
De fait, une grande partie du Tout-Paris est là. Le bel écho pour Lévigny ! Par le trou du rideau baissé, je distingue dans le salon rouge, sous la lumière aveuglante des lustres et dispersés dans une multitude inconnue, d'abord Verneron près de Jacquemine, Oluffe et sa fille, Charles Durvet courtisant Clo-Clo... Henri Lavigae s'est assis à côté de Viard, le puissant directeur du Combat, narquois et gras, et du premier reporter du Combat, Gurbinot. Celui-ci est célèbre par sa sottise, sa suffisance, sa face étonnée, quadrangulaire, plate, d'où les cheveux et la barbe sortent en confusion, ainsi que la foule d'un théâtre incendié. Il se mêle de tout, il est partout, il jacasse, s'agite, potine, in-
LA ROWA.NCt; DU TEMPS PKÉSEM' 11)3
scril sur un calepin des choses vagues, et il ignore tout. C'est leboufi'on de la farce imprimée.
Comme la chaleur est grande, il en résulte un certain malaise et les éventails battent dans les mains gantées. Que de toilettes claires, décolletées, que d'habits noirs fripés par les valises ! Les invitées se sont mises en frais. On parlera de ça cet hiver. Je distingue à l'œil nu les contents et les mécontents, ceux qui se croient privilégiés, quant aux chambres, aux places, à l'accueil, et ceux qui se croient négligés.
Le plus indigné est Henri Lavigne. Il avait préparé un à-propos en vers que Cloton aurait dû dire en manière de prologue. Gilbert, averti de la surprise, s'y est opposé formellement. Je devine au mouvement des lèvres que le barde, furieux, récite sonà-proposàYiard,quirécoutedistraitement.
Yoici le politicien Jules Courven, avec sa face de vieux bonneteur et sa maritorne en délire. M""" Courven, ramassée place Maubert, par Courven alors étudiant, a gardé l'allure, le langage des tricheuses de chez le père Lunette. Elle dit : « Mon petit homme », «la légume », « tu parles », et elle a été ambassadrice à Vienne où elle donnait le ton aux duchesses. Autre parlementaire, Bronchillon, squelette qui tremblote, aux yeux de poisson crevé; escroc, journaliste et ministre, il exhale
l'J4 LA HOMANCE DU TLMl'S l'HÉSEM
la triple odeur d'une canailleiie triple et certaine.
Tout cela s'agile et bavarde. Voici Ilonelet, critique, imprésario, vaudevilliste, marchand de prose, de vers, de sottises, arrivé à plat ventre et par la lécherie à toutes fonctions grasses et profitables. Sa gueule est de travers, -il mâchonne en parlant et toujours il approuve, étant doué d'un liel sirupeux. « C'est évident, c'est évident », telle est sa formule favorite. Cependant il pense: Qui lechemi-jc? El, s'il voit un ministre, il convoite les pieds du ministre, et, s'il voit un garçon de bureau, les pieds du garçon de bureau, et n'importe quelle charogne lui est bonne et tentante, si celle charogne dispose d'un crédit.
Voici le docteur Tupin, assassin noir, drapé dans sa considération à binocles, devant lequel fuient les ovaires, le peintre Volpone, pille poches italien, Uls du cancrelat et de la blatte, orné d'un dard au venin morose. Il est petit, raide et rageur, et collectionne les coups de pied que lui valut sa chasse au portrait, car il peint à l'huile et à la bave.
Burliat et sa femme, ce sont des « mondains ». D'où sortent-ils et où vont-ils ? Nul ne le sait au juste. Mais ils sortent toujours et vont partout. Burliat a l'air d'un chien qui flotte les pattes en l'air et la calomnie prête aussi cette altitude à
LA i'.OMANCl': nu TEMPS l'I-.ÉSF.NT l'J'.
M"" Burliat. Non loin, la belle ilonrielte Aubry regarde gentiment Smollels, correspondant de journaux anglais, blond, raide et d'une coquetterie raffinée.
Tout cela s'agite et bavarde. Voici l'entière tribu des Sem, dont le nom figure dans les souscriptions pour les brûlés, pour les noyés, pour les victimes de tous les éléments. Autres victimes, dont nul ne s'occupe, les acheteurs des papiers innommables que les Sem lancent à tour de bras dans la circulation fiduciaire, où la confiance, hélas, est souvent mal récompensée. Le fondateur de la race crochue et adhérente est Nathan Sem lui<-mème, large comme une table, rouge comme une catastrophe, tenancier de mauvais lieu à Londres et à Hambourg, courtier en vins à Bordeaux, en blé à Odessa, conseil du Président de la République en France et pilier de notre chère Bourse, où il puise d'ailleurs sans scrupule. Sa descendance le vaut, dont le profil dégénéré va du bouc à la chèvre en passant par le rat, avec les nuances diverses de la dermatologie, selon que c'est le mâle qui suppure ou que c'est la femelle qui s'incruste.
Au fond de la salle, à l'autre bout, j'aperçois, rassurant symbole, le personnel de la maison, Jeanne, François, Gustave, Clorinde, le fermier, la fermière et les Tevers au grand complet, dont les
yeux bleus sont écarquillés, dont les visages cirés reluisent. Un pou en avant, l'abbé Lerond, le brave recteur de Livennec, debout, rubicond et modeste.
Tout cela se calme et se tait, car les trois coups viennent de retentir.
Dès le début, il fut évident que l'assistance était favorable. On faisait un sort aux moindres mots. Le monologue de Philippe II, brillant de pensées admirables, fut bien détaillé par Cioton. Gillette, très émue, manqua son entrée. J'avais cédé ma place de souffleur à un professionnel venu tout exprès. J'étais dans la coulisse à côté de Mathias Gilbert. J'admirais son amour de la gloire, sa foi dans le succès, l'intérêt qu'il prenait à cette reprise partielle et sans portée. Sa figure était autre, dilatée par un bon sourire. Et ce sourire s'accentuait quand il prévoyait une tirade heureuse, un passage particulièrement soigné. Il tremblait aux applaudissements. Les hésitations de Gillette le faisaient tressauter. Il se précipitait en avant, au risque d'être vu du public, et lançait à la comédienne les phrases manquantes avec une sorte de rage comique. De temps en temps il se tournait vers moi, le jeune oonfrère et d'un air de défi : « Hein, François, ça porte... Hein, les vieux ont du bon. »
Subitement, comme il arrive, cela cessa de porter. C'était une scène terrible et hargneuse que celle où
le roi d'Espagne repoussait l'amour de la favorite comme une forme de domination et ressaisissait son orgueil. La lutte éternelle des deux esprits : l'auto lité et la révolte. L'autorité, vieillie, morne, couronnée, blafarde ; la révolte, jeune, ardente et belle. En vain Gillette, enflammée par « sa prose » et son sens réel du tragique, lançait-elle vers le public ses apostrophes de couleur et ses images ruisselantes de vie, en vain Cloton renforrait-il ses duretés ; il est des vérités trop âpres pour la scène, et qui blessent comme des coups. La verve noire de Gilbert avait trouvé là, incontestablement, son expression la plus haute, mais elle dépassait la mesure.
L'ignominie sociale de certains spectateurs, des Sem, des Honelet et autres Bronchillon, n'y était pour rien, pas plus que la bassesse de leurs cœurs, que la faiblesse de leurs cerveaux. Réunis là par l'amabilité de Gilbert, désireux de plaire à leur hôte, de refaire un sort à une œuvre méprisée, ils subissaient la loi du théâtre, laquelle s'imposerait aussi vive à un parterre de crétins et de scélérats qu'à un parterre de saints et de génies. Leur sensibilité commune était heurtée à chaque instant. Ils , rougissaient d'écouter ensemble des propos d'une netteté si cruelle, devoir ensemble crever la boîte de Pandore, d'où s'échappaient en tourbil-
lonnanl les torves secrets de la conscience. ViarcI résuma la chose d'un mot : « Ce sont des beautés de confessionnal , »
L'orgueil faisait la force de Gilbert, mais il empoisonnait son œuvre, en rendait le parfum dangereux. Eu cet instant et sous nos yeux, l'humanité se défendait : elle se défendait à sa manière, qui est de répondre lu ni ennuies quand on lui dit : lu es mauvaise et condamnée à la pourrilure, lorsque tu crois briller sur les cimes. Les bâiller ments, la lassitude et l'indifférence bientôt générale indiquaient au philosophe sa méprise. Mais lui, d'un entêtement sombre, simulait maintenant la joie qui était réelle au début : « Gava, ça va, » répétait-il d'une voix singulière ; peu à peu il se trahissait; son sourire devenait rictus.
Le bruit des éventails montait comme une marée. Il couvrait la désillusion. Dans le fond de la salle, les Tevers, guidés par Glorinde, applaudissaient à contretemps, l'abbé Lerond donnant le signal, ce qui soulignait le désastre.
Les interprètes eux-mêmes s'énervèrent. Gloton et Gillette, prompts à s'enthousiasmer, étaient prompts à dévêtir l'enthousiasme s'ils ne le communiquaient pas. Ils n'écoutaient plus le souffleur. Ils pleuraient leurs effets ratés.
La chute durideau fut pour tous un soulagement.
LA UUMANCK DU TEMPS PRÉSENT l'J'J
Il y eut une salve de grâce, et Gilbert pul rcmcr- I ier, feindre une vive satisfaction, mais il ne s'y trompa sûrement point. Philippe II demeurait un four.
Le reste de la soirée, le souper, le bal improvisé, lout cela me demeura confus, tant je réfléchissais tristement aux causes profondes de cet insuccès qui ruinait l'avenir d'une œuvre haute.
Une tente abritait la terrasse. Là se dressaient les petites tables qu'éclairaient d'innombrables bougies revêtues d'abat-jour roses. On se groupait, on s'appelait, on complétait les présentations. On parlait peu de l'œuvre, mais beaucoup du château et de l'installation. Des dames se félicitaient d'aller coucher à Livennec : « Nous partons seulement demain soir. Oh, la belle nuit! oh, la belle nuit! » La douceur de la lune s'étendait sur la mer et la croix de granit allongeait son ombre vers les falaises.
Quelques flatteurs, dont Honelet, c'est évident, c'f vident, vident, entouraient Mathias Gilbert, délayaient maladroitement leurs mensonges. Le pauvre maître accueillait cette mayonnaise tournée avec complaisance. Il eût été trop dur à sa vanité de ne pas se duper elle-même.
Je surpris Lavigne à clabauder. Il prenait à témoin de sa disgrâce des gens qui ne le connaissaient pas et qui s'informaient ensuite d'un air
"JOd L\ ROMANCE DU TEMl'S PRÉSENT
cfïarc : >< J'avais préparé un à-propos... sorte d'éloge... assez bien tourné par ma foi... On le refuse... hé hé... cela ne porte pas bonheur. » Il piaffait dans un mauvais sarcasme et se plaignait aussi dans les coins de l'hospitalité de Gilbert : « Je partirai avec vous demain... Je m'occupe ce soir de mon bagage.
— Qu'est-ce que ça me fout? » lui dit Viard, iiabitué à une rude francjiise vis-à-vis de ses rédacteurs.
L'important Gurbinot recueillait les noms des convives et les transmettait à d'autres reporters, respectueux du confrère employé au Combat. Il me harcelait de questions, si bien que Yiard lui fit un signe :
(' Gurbinol!
— Patron!
— Faites votre besogne plus discrètement... Vous n'êtes pas à la Morgue ici... (Puis, devant l'effarement de la grosse tête luisante) : C'est navrant, ce que vous suez, mon pauvre ami... Vous allez nous empester tous. »
Durvet, à la table de Clotilde, mais loin d'elle, lui jetait des regards navrés. Il me dit à l'oreille : « Je suis désespéré... C'est la fin de tout... la fin de tout... »
Yolpone courtisait M™' Sem en vue d'un portrait
I oraunérateiir. L'Italien, près de l'énorme Juive, semblait un crapaud près d'un esturgeon. Les jeunes Sem, qui tous s'occupaient de littérature et subventionnaient de vagues revues anarchistes, discutaient sévèrement la valeur de Gilbert et de Philippe IL Gillette et Clolon accueillaient avec dignité les compliments des connaisseurs.
Le maître voulut m'avoir à sa table ainsi que Jacquemine et sa principale interprète. Il fut fort aimable pour Gillette ; le projet téméraire de celle-ci me parut en bon chemin. Quant à Jacquemine, cette foule de gens inconnus, cette curiosité sentie autour d'elle (car beaucoup connaissaient notre aventure ou s'étonnaient de l'absence de Blanche), cette hypocrisie mêlée de malveillance et tout ce qu'elle devinait, grâce à son exquise sensibilité, tournèrent sa beauté en mélancolie.
Très tard, quand tout fut éteint, que le silence fut rétabli et que nous fûmes dans notre chambre, elle me dit tristement :
« Ceux qui avaient l'air rassurant, c'étaient les gens de Livennec, Glorinde, l'abbé Lerond. Ceux de Paris me faisaient peur... »
Elle réfléchit une seconde et ajouta avec un sourire :
(< Je n'ai pas bien compris la pièce. Autour de
moi on ne comprenait pas davantage... Mais cela élail plein de choses méchantes... et j'avais envie de crier. »
Le lendemain fut une iraînasserie des invités sur les routes bretonnes. Les hommes discutaient politique et les femmes jouaient entre elles à L^ 'simplicité cordiale. Gillette, ironique et radieuse, me dit avec une révérence : « C'est fait... Incarnacion a cédé à son maître. » Mon indifférence rétonna.
Quant à Gilbert, il portait dignement les suites diverses de sa tentative ; chacun le complimenta de sa jeunesse — et par surcroît de son génie.
Le départ de toute celte fournée, laissant après elle de la poussière, nous fut un grand soulagement. Malgré ses serments, sa blessure d'amourpropre, Henri Lavigne resta parmi nous. On le surnomma : manque cVà propos.
« On respire ! s'écria Gilbert, on respire quand il n'y a plus ni Sem, ni Yiard, ni Gurbinot... ni aucun bipède doué de parole et dénué de poésie ! »
En peu de jours, depuis le départ des invités, lé maître avait retrouvé sa sérénité. Il possédait une] force de métamorphose admirable et son intelligence, brisée en plusieurs courants par les obstacles de la vie, se reformait toujours derrière eux.
Nous étions assis sur la terrasse du château, par une nuit absolument pure. Un peu de lune, beaucoup d'étoiles, la mer presque silencieuse. Je tenais la main tiède de Jacquemine. Je distinguais la forme allongée de Henri Lavigne, celle ramassée, et toujours mécontente, de Yerneron, la ligne mélancolique d'Hortense et de Ciotilde, le hérissement des cheveux d'Olufte ; Charles Durvet marchait à grands pas le long des falaises. Sa silhouette nerveuse et rapide s'enfonçait dans les ténèbres, puis revenait vers nous par saccades :
« Oh, Ciotilde, un peu de musique. »
'20i L\ r.OM.V.M'.L DU TKMl'S riŒSK.NT
Clo-Clo ne se lit pas prier. Par les baies éclairées du salon rouge nous la vîmes entrant, s'asseyant au piano ; les puissants accords de la « Sonate à la ;' Lune » exaltèrent pour nous le paysage. Ame de Beethoven, éternelle et sacrée, qui concentrâtes à leur point de splendeur et de miséricorde les plus grands sentiments humains, âme au rellet sonore, à l'inextinguible mélancolie, qui suiviez, sur un bref trajet, les détours secrets de la vie, et transformiez le délire en sagesse, àme puissante, sobre, apaisée, mesurée sur les cordes de l'harmonie cosmique, vous nous fûtes présente celte nuit-là, entre la mer et la Voie lactée, l'inquiétude et l'amour :
« Que c'est beau ! » soupirait Jacquemine.
Quand l'enchantement cessa et que la musicienne, heureuse du don d'elle-même à travers le génie, fut revenue parmi nous, Gilbert dit, de sa voix rude et sans nuances :
« Dans le secret de cette sonate, il y a \e Risque et le Désir. Ces deux tensions tirent sur nos corps alors qu'ils se spiritualisent; toujours nous demandons la lune. C'est ce qu'on nomme V empoisonnement. Je veux et je veux plus encore : que Talcool me le donne, ou l'opium, ou l'amour, ou le songe, ou la gloire. Et je connais bien ces périls, et ma raison lutte pour la première fois, regimbe... et
LA IlOMANC.Ii DU TEMPS PIIÉSENT 2UÔ
c'est la convoitise qui m'entraîne, parce que, tout en cherchant à me détruire, je cherche surtout à me fuir moi-même, moi, conscience Euménide, analyse implacable.
— Je ne saisis pas très bien, tu es confus... interrompit le barde.
— Comprenez-vous, Jacquemine?
— Non, maître, je devine... ,
— Tout ce que nous désirons, tout ce nous pou- 1 vous atteindre, poursuivit alors la voix brève, I peut se caractériser par une série simple de qualificatifs, qui marquent les étapes de notre angoisse ; et de notre dégradation. » i
Gilbert scanda les syllabes suivantes avec force -Jj « L'objet de notre désir, tel qu'il nous émeut jusqu'au martyre et jusqu'au crime est d'abord divin, sublime, exquis, cJiannanl , tentant agréable... puis bon, moins bon, réjulier, clur\ obsédant, tenace, implacable, inéluctable, mor tel... C'est le scherzo de la sonate...
— Diable, fit Durvet, qui s'était arrêté et écoutait, la tète basse entre ses larges épaules, voilà une leçon sur la chair vive...
— Beaucoup de vrai, beaucoup, corrobora Oluffe... Cela, c'est le désir, mais le risque?
— J'y arrive, poursuivit Gilbert; pardon pour l'allure dogmatique, j'ai tant réfléchi à ces choses.
'2U(i LA ItOMANŒ DU TtMI'S IMIÉSENT
Le risque, c'est le répondant du désir. On dit que le désir est aveugle, c'est faux. 11 a les yeux tendus vers son objet; pourtant il distingue ce qui l'entoure et se dit, calcul immédiat : si je me détourne de mon but, j'évite peut-être ceci; mais, bah, c'est cela que je veux. Tant pis pour moi... Telle est la haute devise du risque... Et que ce soit le soldat qui charge, l'anarchiste devant sa marmite, le savant devant sa cornue, l'amoureuse devant son amant, le philosophe devant l'idée, le prêtre devant l'idole, l'alcoolique devant son verre, il n'y a pas deux formules, tant pis pour mol... Le risque est la détente du désir, comme le scrupule en est le frein.
— Nous parlons, opina Durvet, du désir extrême, réalisable et chez les natures passionnées. Mais, quand le désir rencontre un obstacle, qu'est-ce qui se produit?
— L'éclatement...
— Ah, ah...» Le rire du romancier futalfreux... 11 répéta deux ou trois fois : rectatenient, Veclatement, puis reprit sa promenade dans la nuit.
Jacquemine dit, tournée vers moi : « Il y avait une fois un pauvre homme qui aimait une dame belle et riche. Gela se passait sur une route blanche. Elle lui donnait un sou chaque fois qu'elle le rencontrait; lui acceptait, afin de lui baiser les
doigts; mais il mettait les sous de côté, si bien qu'un jour il put acheter un petit couteau et s'ouvrir le cœur devant sa belle. Depuis ce jour, l'ombre du pauvre homme marche sans cesse à côté de la dame et la main redemande l'aumône. » Clotilde répliqua : « L'ombre du pauvre homme dut être aussi indilïérente à la dame que le fut le pauvre homme lui-même, car la pitié n'est pas la route blanche de l'amour... Tout peut être une aumône, oui tout, sauf un baiser.
— Ceci me rappelle, voulut bien ajouter Lavigne, une princesse russe de haute lignée, fort éprise de mes vers et de moi, qui, dans son enthousiasme...
— Rentra au salon, où nous la suivîmes. » Gilbert tranchait ainsi l'anecdote.
« Venez-vous, Durvet?
— Merci... je reste avec la croix... pour l'instant. »
C'était l'heure du courrier. Gustave me remit une lettre recommandée. La suscription en gros caractères était d'une écriture bizarre. Je déchirai vivement l'enveloppe et dépliai un numéro tout récent de V Audace.
Il contenait le récit détaillé de la représentation à Saint-Goël. Il citait les personnes présentes, les célébrités. Dans ce reportage, bienveillant pour Gilbert, une main adroite avait glissé à mon adresse
quelques réflexions des plus désobligeantes : je reconnus le style de Lévigny. Celte petite nnéchanceté me laissa froid.
Quand nous fûmes seuls, je montrai l'article à Mathias. Il le parcourut, puis me le rendit en haussant les épaules :
« Infortuné Lévigny, comment, avec toute son intelligence, ne sent-il pas qu'il se ridiculise? »
Je me rappelai la menace de Blanche : « S'il vous attaque, je me sauve dans les vingt-quatre heures. » Robert me parut imprudent.
Je n'avais pas montré l'article à Jacquemine; mais elle insista tellement pour le voir que je finis par céder. Afin de la distraire, je bavardais pendant qu elle lisait, les sourcils froncés, sous la lampe :
« Comment, lu es curieuse, Jacquemine? Oh! que cela est peu digne de toi !
— Si je n'étais pas curieuse, je ne saurais pas de chansons... laisse-moi lire...
— Mais tes chansons ne se trouvent pas dans les journaux, elles ne sont pas non plus dans les livres. Comme dit Lévigny, j'avoue ne pas comprendre...
— Mes chansons sont dans ma tête, cachées... Et si je n'étais pas curieuse, je ne les trouverais pas dans ma tête... Ah! c'est trop fort... le contestable talent de M. Albevane...
— Oh! ma chère petite Jacquemine, ne me remets pas le nez h'i dedans. C'est assez d'une lecture.
— Tu as raison. »
Elle fit du journal un bouchon et le lança dans la cheminée, puis, grattant une allumette, éteignit la lampe :
« Vous allez voir, aimable monsieur, si moa François est contestable... Vous allez voir... »
WAudace incendiée projetait à travers la pièce un reflet rouge et rapide et Jacquemine m'embrassait avec emportement, sur le front : « Pour ta gloire », sur les yeux : « Pour ce que tu connais de moi », sur les lèvres enfin, où ses lèvres à elle retrouvaient leur empreinte : « Pour le plus grand secret de mon cœur » .
Le lendemain, dès l'aube, on frappait à notre porte.
« Qui est là?
— Moi, Clorinde ! »
La brave fille était effarée.
« Madame, mon frère vient de venir, il est reparti : M. Noël est souffrant... Si M. Verneron pouvait...
— Mais qu'est-ce qu'il a, le petit, Clorinde?...
— H ne peut pas beaucoup respirer... et il est rouge, roLige comme son coq... Ça lui a pris il y a deux heures. »
Je courus chez OlulVe, chez Richard. Un quart d'heure après, tous deux et Jacquemine prenaient le chemin de Livennec. Je voulais d'abord les accompagner, puis quelque chose d'indéfinissable, un mélange de superstition et de crainte, le souvenir du père Lefaneu me retint. L'enfant, d'ailleurs, pouvait avoir un simple rhume, grossi par l'imagination naïve des levers, Jacquemine elle-même, voyant mon trouble, me supplia de rester à Saint- Goël :
« Aussitôt fixé, Verneron te donnera des nouvelles. »
Une heure après, Oluffe revenait, joyeux el brusque :
« Ce ne sera rien, simple accès de faux croup. C'est effrayant, mais cela passe vite. Richard a fait le nécessaire... Un bain très chaud, des sinapismes. Il est gentil et docile, ce petit.... Votre amie et votre ami, mon cher François, jugent néanmoins plus prudent de rester auprès du malade. Ils reviendront ce soir. Je m'en vais rassurer Ilortense, qui ne guettait qu'une occasion de s'inquiéter et de s'éreinter. Ah ! la sacrée fille que j'ai là ! »
Je portai cette bonne nouvelle à Gilbert, qui s'était informé gentiment. Je le trouvai, dans sa grande chambre aux tentures claires, en train d'abattre six pages serrées, sa besogne journalière.
LA llOMANCE DU TEMPS PRÉSENT 211
Car cet esprit complexe et analytique était un improvisateur d'une surprenante fécondité idéale et verbale. Il alignait les larges feuilles blanches semées de sa petite écriture sur de vastes papiers buvards qu'il collectionnait précieusement. Et son plaisir était ensuite de faire revivre, à l'aide d'un miroir, les vestiges de sa création.
Il se redressa vivement :
« Eh bien ?
— Aucun danger. Un accès de faux croup. Oluffe est de retour. Richard et Jacquemine déjeuneront chez les Tevers ; ils ne rentreront que pour le dîner, s'ils rentrent.
— Tant mieux, oh, tant mieux, mon François Asseyez-vous donc un instant. Nous n'avons jamais le temps de causer en tête-à-tête. Vous êtes amoureux... n'est-ce pas... et je vous comprends.»
Il saisit mon regard attiré par un portrait en pied de Gillette Norbier dans un de ses rôles :
« Eh... mon Incarnacion... Elle m'a presque rendu la jeunesse. »
J'eus un sourire discret.
« Vis-à-vis de vous pourquoi tant de mystère?... J'ai trouvé élégant de sa part de faire au vieux sa plus belle aumône, celle que M'"' Clos d'Ivois refuse à Durvet... C'est une grande chose que le corps de la femme, une grande chose. »
'l\t LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSEiM
Il scnil)lail iibstraire avec plaisir un souvenir concret. Il précisa :
c( Des parties douces, des parties rêches... du brillant et du mat... pour la caresse et pour le feu... Mais que vais-je vous apprendre?... A propos de Durvet, il m'inquiète, le pauvre garçon, de plus en plus. On l'entend sangloter dans sa chambre... Pourquoi celte rigueur chez Clo-Clo, qui a consolé quelques infortunes, malgré ses théories ingrates?
— Parce que Durvet s'y prend mal. Il fait du biceps, il joue les athlètes avec une femme qui a horreur de la brutalité. Puis, fatigué, il gémit et implore et Clolilde aime le rire... Le tragique F épouvante...
— Bah, riposta Gilbert acerbement, la femme est un être absurde. Ne jamais l'écouter, ne jamais entrer dans ses raisons, voilà le précepte. 11 y en a qui sont de vraies prudes et qui tout à coup se livrent au passant... d'autres, des effrontées, résistent et s'entêtent si un homme beau, génial et discret les courtise. Attitudes et mensonges, ou sincérité effrénée qui déroute toutes les conjec-
^ tures. Les regards de Clolilde ne se fixent jamais nulle part ; comment son désir profond se fixeraitil, même dans la joie ou dansla jouissance joyeuse. On est si près des lèvres de la femme, quand on lient une fois son regard. Et quand on tient ses
LA H0.\1\NCE bV Tli.MPS l'UKSblNT "213
lèvres, comment sauvegarderait -elle le reste?...
— Sans doute, mais Clo-Cio est saine et craiot en Durvet le malade.
— La responsabilité, c'est cela... (Mathias Gilbert éclata de rire...) // me resterait dans les bras. Quoiqu'il en soit, je compte surveiller mon Durvet, l'empêcher de faire quelque sottise... »
On frappa à la porte.
« Qui donc? Entrez... En...trez, » rugit Malhias qui n'avait nulle patience.
— Pardon, monsieur! Ah, voici monsieur... Je cherchais monsieur partout... Clorinde m'a dit qu'il était chez monsieur. »
Gustave me remit avec timidité un billet qui me fit trembler : « C'est un paysan... Il attend la réponse... »
Je lus et n'hésitai qu'une seconde : « C'est bien; j'y vais... Dites que j'y vais... » Gustave disparut.
« François, vous êtes tout pâle. »
J'avais une confiance absolue dans la discrétion de Gilbert. Je lui tendis le billet. Il le parcourut à haute voix :
(( Je vous attends sur la route, près du petit bois de Juniège&. Il faut venir tout de suite.
« Bla-Nciie. »
« Mâtin, dit le philosophe, quel Ion impératif,
21i LA r.OMANCK 1)1" TtMl'S PRESENT
jolie M"' Cortinez! On a l'habitude d'èlre obéie...
— Il est difficile de faire autrement, »
Il m'observait d'un air tranquille, de toute sa curiosité de sceptique. Oue devinait-il en moi-même que je n'éprouvais pas encore?
« Voilà un faux croup prévoyant... Et ce petit bois de Jumèges est à l'opposé de Livennec. Ceci encore est un bon hasard. j>
Je fis oui de la tête. L'image de Jacquemine se dressa entre nous. Il l'admirait sincèrement, et no croyait pas à mon scrupule. Son sarcasme se tourna vers Blanche :
(( Quand je vous disais que la femme est absurde... et qu'il ne faut pas l'écouter... »
Puis, afin de m'éprouver un peu :
« Richard Yerneron, en cet instant au chevet de Noël, se ronge d'amour et de mauvaise humeur, car vous êtes tout pour Jacquemine. »
Je lui sus gré de cette dernière phrase, mais une Tanité stupide me mit debout :
« J'y vais.
— A tout cà l'heure... Que devrais-je raconter, si l'on arrivait en votre absence ou si l'on s'informait de vous?... Lavigne est si gaffeur !
— Que je suis allé faire un grand tour dans les roches...
— Prenez garde aux courants, François... »
LA UO.MANCt; DU TLMl'S PKÉStNT tilT)
Comme je sortais, la voix rude me criait encore :
(.( La femme est absurde ! »
J'avais fait en cliemin tant de suppositions et si diverses que celles-ci s'embrouillaient dans ma tête quand j'arrivai au petit bois de Jumèges. Ma hâte à me rendre à cet appel m'étonnail. Du jour où je rencontrai Jacquemine, Jacquemine fut tout mon cœur. L'entrevue de A'otre-Dame-des-Victoires ne m'avait laissé qu'un souvenir amer et confus — mais qui connaît la faiblesse humaine? L'aspect de Blanche marchant sous le ciel bas, la tête penchée, comme lorsqu'elle rélléchissait, ses yeux métalliques dans ce paysage, l'étreinte de ses mains tant de fois captives, ses cheveux au parfum revenu, et je ne sais quel prestige de la mémoire, quelle
saveur perverse de l'abandon me grisèrent. Elle le i ■ , . .
f remarqua, ses joues se colorèrent et sa voix avait
des vibrations lointaines, empruntées à nos paroles
d'autrefois, quand elle me dit, fière et rose sous la
Bretagne grise :
t'; Je vous espérais. François n'a pas tellement
changé qu'il n'entende plus là-bas, là-bas, bs
battements d'un cœur qui fut sien. Oh mais, regarde
si l'on est bête... »
:;iG LA ROMANDE DU TDMI'S PRÉSEiNT
Mes doigts, contre le léger corsage, percevaient le choc souple et rapide. N'est-ce pas le plus exaltant témoignage de l'heure qui s'écoule avec la volupté, cette hâte du rythme vital?
« Que s'est-il donc passé, Blanche? tu m'effrayes. . .
— C'est un sentiment neuf, l'effroi... (Elle redressa la tête avec une sorte de défi joyeux...) Ta rustique t'a rendu timide... J'avais juré à Lévigny que, s'il t'insultait, je le quittais... Tu te rappelles mon serment, dans l'église... Oh, ces cierges brillants !... J'ai tenu parole... Tu as lu VAiidace?
— Et ensuite...
— Gomme tu es impatient ! (Elle détourna ses yeux de mes yeux et je vis fuir des images lointaines). Marchons, veux-tu? Ce pays mou ne convient pas aux confidences immobiles. »
Nous entrions dans le petit bois. 11 se composait d'une seule allée droite aboutissant à une auberge de rouliers, qui ne frayaient pas avec les matelots. Je me rappelai le mot de Gilbert quant à l'éloignement de Livennec : « Ceci encore est un bon hasard. » Nous n'allions jamais de ce côté-là avec Jacquemine, parce qu'on ne voyait pas la mer.
« Est-ce que tu as peur de rencontrer quelqu'iDi? me dit Blanche de son ton hypocrite. Tu as bien, je pense,^une excuse prête...
— Nous ne rencontrerons personne. »
Il y eut une gêne très courte. A droite et à gauche, les taillis de chênes rabougris et de bruyères avaient la confusion de nos âmes. La « petite Cortinez », habillée de laine blanche, tenait à la main une ombrelle dont elle piquait en parlant le sol jaune :
(( Depuis quelques jours je prévoyais un drame... La jalousie de Lévigny est sans limite... Dès que je me tais: Tu penses à lui... Lui, c'est toi, naturellement... Quand nous nous promenons, que nous allons dîner au restaurant avec les rédacteurs du journal : Pourquoi choisis-tu cette table ?... Qu'est-ce qu'elle te rappelle?... Et ainsi de suite jusqu'aux détails les plus stupides... J'ai dû laisser mes robes, mes manteaux, mes bijoux. . . Je ne puis cependant pas changer de peau comme les serpents.
— Ce serait dommage...
— Donc, si nous allons à une première, c'est toujours une comparaison à ton désavantage entre l'auteur et toi... Si j'ouvre un livre nouveau : Eh, eh, un livre, c'est difficile à écrire... Ce n'est pas comme un drame... J'ai cru ({Me. Y Audace me vaudrait un peu de répit... Ah oui... 11 faut accompagner monsieur au journal, bâiller dans son cabinet, écouter des clabauderies stupides... Croi-
rais-tu qu'il voulait ouvrir une rubrique féministe
et me la confier?... Ah, que j'ai ri... sans bonté. »
Elle retrouva ce rire, puis, se rapprochant de
moi :
« 11 n'avait pas tort, Lévigny... C'est un de mes plus grands plaisirs que det'évoquer à tout propos, et même, mon cher, hors de propos. L'idée de cette représentation de Philippe II m'enrageait. J'ai fait venir Smollets, le journaliste anglais, et je l'ai chargé pour nous d'un reportage fidèle... Il a été exact, mais voilà mon Robert qui s'imagine de corser la chose et de t'insulter, en exaltant Gilbert. . . Cela dépassait la mesure... J'ai pris mon billet pour Saint-Goël...
— Lévigny sait...
Il sait que je suis partie. . . C'est tout. . . Je suis
libre... »
Quelle vigueur elle donna au mot libre! Tandis qu'elle me contait ces choses, je sentais s'éveiller en moi, par son voisinage simple et l'accent de sa voix, mille frissons que je croyais morts. Ils tremblaient doucement dans les profondeurs lointaines de l'inconscience. Ils avaient trait à un regard, à un jeu de lumière, à une intonation, et un charme était dans leur danse furtive, dans leur caprice.
Une fois à l'auberge où, par chance, nous étions seuls. Blanche demanda des œufs, du pain, du
LA ROMANCE DU TEMPS PHfiSEM "211)
beurre, un hoiit de viande, de l'eau teintée d'eaude-vie blanche, parce qu'elle n'aimait pas le cidre ni la bière. Elle mangeait voracement et gaiement :
« Eh, tu ne vas pas me regarder. Ça m'étrangle. Fais comme moi... Déjeunons... Est-ce que ça le donne un remords de rater la cène au cénacle?...»
Je l'imitai. La viande me parut excellente. L'cau-de-vie avait goût de fumée et de brume : « De naufrage », affirmait Blanche. Elle commença de bavarder, à sa manière, pour s'étourdir et •m'étourdir. En vain je réclamais d'elle l'explication vraie de sa fugue, de son billet : Il faut >^enir tout de suite.
« Mais tu l'as écrit, regarde-le.
— Je sais bien, grand bête ; je sais bien... J'en ai écrit bien d'autres... Tu es là, je suis là, c'est le principal... Quel pays de sauvages, tout de même. Ils n'ont rien d'amusant dans le Nord, ni piments, ni câpres, ni tomates, ni soleil, ni huile... Rien que la magnificence de la mer... Alors vous vous en payez, toi et mademoiselle... Machin... de la magnificence de ia mer. Je vois cela d'ici... Grand château... Belle vue... Confortable intérieur... Gilbert est sybarite... et quelques bavardages sublimes... Tout de même Smollets m'a renseignée... Le Philippe II... Hum, hum! Ça tirait, malgré les
amis... Pauvre petite Gillette Norbier... Voilà encore une de tes victimes...
— Sais-tu ce qu'elle a fait, Gillette?...
— Elle a couché avec Cloton...
— Non, avec une autre personne. Devine... » Blanche ferma les yeux et compta sur ses doigts : « Vous aviez là... les Sem... Beuh ! Dégoûtant...
Elle est bien trop gentille... Ah, j'y suis, c'est Durvet... c'est Durvet...
— Nullement...
— Qui, alors ? .
— Le maître lui-même !
— Oh... et si par hasard... »
Elle entonna le thème de Siegfried : « Un jour, une gloire plus pure... » Quel produit ! le fils de Gilbert et de Gillette!... »
Peu à peu, la fantaisie de Blanche s'assoupit. Ses yeux parlaient pour elle ; dirigés sur moi hardiment, ils me tenaient un langage net; puis ils me rassuraient par une langueur discrète dont elle n'ignorait pas le pouvoir. Cet échange de regards dans le silence arrivait presque à la fatigue. Cependant Blanche, de ses mains agiles et ravissantes où brillaient les bagues de Robert, tantôt arrangeait ses cheveux couleur d'automne, d'une splendeur sourde, ses cheveux rebelles, aux vagues d'or bruni, d'où s'évaporait un parfum, tantôt tourmen-
tait son bracelet, tantôt sa broche et sa ceinture où sa petite montre était enfermée... Il n'était pas un de ses gestes qui n'eût pour moi un sens caché...
Son genou touchait mon genou. Elle s'écartait alors vivement et m'adressait une petite moue ainsi qu'une excuse ironique...
« François...
— Quoi donc, ma petite Blanche?... »
Je jouais l'homme sûr de .soi... De fait je me sentais vaincu...
« François... Non... rien... je n'ai pas appelé... Mais si, je t'ai appelé... Te souviens-tu... l'étang de Villebon? Ce que tu es peuple, mon cher; tu as toujours aimé les auberges...
— Possible.
— Oh, je t'en prie, pas cet air fat!... Possible !... »
Elle m'imita d'une manière comique avec un art irrésistible :
« Fran... çois... Albevane... A Yillebon, il y a un champ, là où on se bat au pistolet... Il y avait une chèvre, dans ce champ... qui tournait autour d'un piquet... une petite fille gardait la chèvre... et lui criait des choses gentilles... tendres : Ma douce, ma blanche, ma chérie... d'une voix aiguë qui montait dans le crépuscule et se mêlait à tes caresses. »
Elle se leva soudain, avec une sorte d'orgueil, se détira, impure et cambrée :
« J'ai déjeuné... Ils ont bien une chambre ici... d'où l'on entendrait la petite fille. »
Nous montâmes l'escalier de bois dont les marches gémissaient sous nos pas...
La nuit était venue, une nuit brumeuse, quand nous sortîmes de l'auberge.
« Adieu, François, je, repars... suivant nos conventions...
— Tu repars!... immédiatement?
— Mais oui; c'est admirable ainsi : ne gâchons rien... La gare est à dix minutes... je me rappelle la route... tout droit, puis à droite... Le train est à six heures et demie. Il est six heures... Oh, est-ce joli et clair, le chant des grenouilles... J'ai le temps... Allons, donne-moi le bras jusqu'à la sortie du bois et puis retourne à tes philosophes... et à ta petite « peuple », qui doit horriblement s'inquiéter... Lui as-tu appris la toilette? Est-ce que Clo-Clo la conseille?... »
Je ressentais un obscur malaise... L'idée de Jacquemine, de sa candeur, de sa confiance, m'était douloureuse. Je venais de salir quelque chose de pur. Les excuses sensuelles que je m'ingéniais à trouver ne me satisfaisaient pas...
LA liO.MANCE DU TEMPS I'RÉSE>:T 223
Quand nous lûmes à l'endroit fixé, Blanche m'embrassa tendrement.
« Maintenant, que je t'apprenne quelque chose que je t'ai caché tout à l'heure... et qu'il vaut mieux savoir... après... Lévigny n'ignore pas que je suis ici... Je le lui ai dit au départ, en le défiant de m'arrêter... Croira-t-il à une vantardise? car je retourne auprès de lui... Où veux-tu que j'aille?... M'a-t-il suivie... ou fait suivre?... Une chose est sûre : il me pardonnera... étant de ceux que la jalousie aiguillonne. Mais c'est sur toi que tombera sa rage... Méfie-toi... reste sur tes gardes...
— Pourquoi as-tu fait cela, Blanche?... »
Je la tenais contre moi, tremblante, irritée, vindicative. Elle me répondit avec douceur :
y; Oh, François, mon François, pas de reproche, en ce moment... Pourquoi?... Parce que je t'aimais et que je t'aime et qu'il m'était bon de le crier... Adieu. »
Elle disparut dans le brouillard sombre.
Quand j'arrivai à Saint-Goël, Jacquemine et Verneron venaient de rentrer. Gilbert avait trouvé, pour expliquer ma longue absence, une fable sur laquelle on ne me demanda aucune explication, mais Jacquemine était pâle et troublée.
ii-l LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
{( Noël est guéri, complètement... grâce au docteur Olufle et à Richard... Quels braves gens que les Tevers!...
— Il abeaucoup souffert, le pauvre petit? » demandèrent en même temps Hortense et M"" Clos d'Ivois.
Verneron ne répondit pas. Son souci me semblait étrange.
« Beaucoup, expliqua Jacquemine. Il ne pouvait pas respirer d'abord et il me serrait la main dans sa menotte : Ma grande, je vais mourir ; ma grande, empêche-moi de mourir. Puis, quand il a senli qu'il allait mieux^ il a demandé à voir son coq... et le coq a chanté pour sa délivrance... N'est-ce pas, Richard?
— Eh bien, Richard, dit Gilbert, cette aventure vous a rendu muet.
— Mais nullement, mon cher maître... Je viens de recevoir une lettre d'un client qui m'appelle brusquement à Paris... et je suis triste de vous quitter... voilà tout...
— Comment, nous quitter !... Vous avez bien un remplaçant... Oluffe vous en trouvera un, n'estce pas, Oluffe?...
— Sans doute, sans doute, mais s'il veut partir, ce garçon...
— C'est une grande force que de savoir s'en aller, » soupira Durvet dans un coin.
Mon remords, la maussadcric générale et l'annonce du départ de Verneron rendirent le dîner lugubre. Gilbert nous regardait tous sous ses épais sourcils, cherchait à démêler les causes de nos humeurs. Quoiqu'il fût fixé sur mon compte, connaissant les pièges de l'amour, il me trouvait c( jeune pour mon âge » et me le laissa entendre plusieurs fois. Henri Lavigne se mit en frais :
« Personne ne me demande à moi comment j'ai employé ma journée.
— Conte-nous cela. Ce doit être curieux.
— Je suis descendu sur la grève... (Le barde prononçait la « grave » et sa longue figure blême s'enorgueillissait du terme poétique). Il soufflait un terrible aquilon, l'écume me fouettait le visage.
— Oh... oh...
— Alors j'aperçus un énorme crabe qui se dandinait sur les roches. Il feignit de ne pas me voir. Je l'imitai.
— Tu fis le crabe ?
— Non, je l'observai sans bouger, avec cette attention dont je suis capable et qui m'a livré à plusieurs reprises d'importants secrets naturels.
— Bigre ! . . .
— Au bout de quelques secondes de cette muette contemplation... certains vers me vin-
renl à l'esprit que je vous demande la permission. . . » Nous tous : « Gomment, comment, récitez, récite. Debout !... »
Lavigne se leva et sa longue taille maigre prit un prodigieux développement :
Je vis un crabe affreux se traînant sur la grève. Terrible crustacé qui te nourris des morts,
Ne connais-tu pas le remords ?
Terrible crustacé dans ta marche attardée,
Lorsque ta conscience obsédée Te reproche un festin feattu par l'ouragan.
Que lui répondrais-tu, brigand?
L'animal aux pieds innombrables Me fixa d'un œil rond, disparut dans les sables : Tel l'assassin muet nous épouvante en rêve.
On applaudit. Gilbert exultait :
c( C'est tout bonnement merveilleux... Une planche d'Hokousaï !... retouchée par Népomucène Lemercier. Mon ami, ta fécondité m'épouvante. »
Lavigne, très sérieux, répondit :
« Il y a dans l'air salin, vous savez cela mieux que moi, messieurs, quelque chose qui excite ma verve lyrique. »
De ce crabe, la conversation passa aux monstres, à leur genèse, et OlulTe nous ramena au noir par le récit suivant qu'il fit d'un ton morne et bref, ses lunettes à la main :
a Je fus appelé en consultation, avec plusieurs confrères célèbres de Paris et de l'étranger, auprès d'une famille de nerveux. Une jeune femme venait de mettre au monde un enfant à visage de chien. Mais absolument un visage de chien. Le mari était sombre. On ne trouvait pas de nourrice. La malheureuse restait couchée, le nez au mur, sans parler... Je restai seul avec elle une heure et la confessai... Tout, dans cet ordre-là, est possible... Quoique, je m'empresse de l'ajouter, la^ science officielle nous réponde impossible... Mais cela, je l'ai vu de mes yeux. »
Et il écarquilla les yeux.
Mathias Gilbert me dit le soir : « L'exercice forcené de l'intelligence et le groupement des esprits alourdissent souvent l'atmosphère morale au point de la rendre irrespirable. Cela provoque la fatalité et son zigzag à travers nous... Une détente serait nécessaire. »
Jacquemine tourna vers moi son visage inquiet dans la lueur vague de la veilleuse :
« François, je ne puis m'endormir... Verneron m'a dit qu'il m'aimait... Le petit bien .soigné dans son lit revivait... Nous étions seuls tous deux et je pleurais de joie... Je le remerciai... a Voulez- vous,
Richard, que je vous embrasse? — Non, Jacqueinine. — El pourquoi?... — PfO'cc que je vous (lime, "t
— Oh, mon pauvre Richard !... Je savais cela et depuis longtemps.
— Je le sentais aussi, mais j'espérais qu'il... Enfin cet honnête homme n'a pas eu la force de se taire... Comme c'est triste !... Il a ajouté: Ce que je fais n'est pas mal, parce que je compte partir demain, avouer tout à François... Sa voix s'étranglait. J'ai cessé de pleurer, parce que j'avais de la peine.
— Et tu as répondu ?
— J'ai répondu : Que deviendra Noël, sans vous?... et puis : Vous étiez là à la mort de mon père.,. Richard, méchant de souffrir par mol! El je suis rentrée seule au château, il n'a quitté la ferme qu'après moi. »
Je ne dormis pas. Les épisodes de la journée, par leur rencontre et leur désaccord, me semblaient former un présage. La franchise de Jacquemine avivait mes scrupules. Enfin j'aimais Richard, j'admirais sa noblesse, sa générosité, sa droiture. Sa naïve défaillance elle-même le rendait plus humain à mes yeux, et je songeais : « L'amitié et l'amour sont deux formes contraires, mais qui ne cessent de s'appeler. Tu es mon ami et je t'aime.
J'aimerai donc celle que tu aimes. El lu me liaïras de l'aimer. Et cette haine s'ouvrira soudain pour le montrer que nous sommes frères... »
Richard tint sa parole. Il s'obstina dans sa résolution et, avant de partir, au jour tombant, sur la terrasse de Saint-Gool, libéra sa conscience susceptible :
« Tu sais sans doute par Jacquemine ce qui s'est passé hier entre nous. Que veux-tu, mon vieux camarade !... Voilà que j'ai Tair d'un Lévigny... et < 'est loin de mon cœur, je t'assure... Mais ce cœur est resté trop neuf. Il n'a pu retenir son cri... D'ailleurs je prévoyais la réponse. C'est ma seule excuse. »
Toute son énergie de volontaire était dans son front, dans ses yeux, mais le tressaillement de sa bouche indiquait une vive émotion.
Je lui répondis : « Ton amour et ton remords se voyaient comme le soleil en plein jour. »
Il eut cette exclamation candide :
« Vraiment ! »
Je continuai :
« Gomment, loi qui es fameux par ton empire sur toi-même... tu n'as pas pu, tu ne peux pas détruire ce que ce sentiment a d'excessif et rester avec nous . . . Richard ? »
Il secoua tristement la tête :
« Non, c'est une chose trop puissante... La première fois que j'ai vu Jacquemine, là-bas à Boulogne... j'ai éprouvé... ce que je n'avais jamais éprouvé. . . une aura véritable dans la région gauche ici... (il montra la place en bon clinicien) qui se propageait, dans tout mon être... Je n'ai jamais été un sensible... C'a été comme si ce qu'il y avait en moi d'impressionnable se révélait brusquement!... Mais à quoi bon cette histoire?...
— Et Noël!...
— Je ne peux plus... je ne... pardon... Tu trouveras bien quelqu'un... Hortense... ou un autre... ou chez ta mère... Adieu! »
Il monta vivement en voiture.
Quelques instants après, une main me touchait l'épaule. C'était Durvet, les traits tirés, les yeux vasjues. Il dit :
« Il est parti, n'est-ce pas?... Infortuné Verneron... »
Je compris qu'il avait deviné. Il devina ma compréhension, et, comme si je l'eusse interrogé :
« Qu'on soit un savant ou un artiste... il n'y a qu'une chose avant la mort, c'est la grande déception d'amour... »
Le jour baissant et morne donnait quelque ampleur à ces confidences successives. Les rochers
lurent des ruines et la croix semblait un débris. J'essayai de relever le romancier :
u Durvet, vous ne travaillez pas assez.
— Le travail m'écrase... Ma main est lasse... Mon cerveau est las... Puis, à quoi bon?...
— L'exercice alors. »
Il soupira.
« Vous parlez comme Oluffe... et les autres... L'exercice m'exaspère... La folie vient...
— Durvet !
— La folie grimpe... Je l'entends le soir comme une souris qui grignote mon front, près des tempes... Une femme aurait pu me sauver... votre amie, et cette femme ne l'a pas voulu...
— Faites comme Verneron... Fuyez!...
— Je fuirai... avec la souris...» Et il marcha vers les falaises, en agitant ses bras robustes.
Jacquemine ne redescendit pas dîner, prétextant un violent mal de tête. Son chagrin était grand. Richard lui avait dit adieu avec froideur, mais elle entendait, disait-elle, les sanglots refoulés dans sa poitrine et il faisait une grimace douloureuse. Cette déchirure d'une amitié en qui elle mettait sa confiance la bouleversait. Et l'avenir de Noël, privé de son protecteur, de son médecin, lui devenait tout à coup un cuisant sujet d'inquiétude.
Je m'étais levé de mauvaise humeur. Le ciel était bas, la mer huileuse. J'entendis un colloque au salon :
(( Deux messieurs désirent parler à monsieur François — de la part de M. de Lévigny. — Voici leurs cartes. »
Depuis le récit et le départ de Blanche, je m'attendais à quelque algarade. Les « deux messieurs », que je saluai et qui me saluèrent, étaient Henri Viarne, gros et rouge, rédacteur à l'Audace, le vicomte Félix d'Anfray, élégant, mince et rose, ami personnel de Robert.
Au nom de celui-ci, ils me remirent une lettre cachetée :
« J'use d'un procédé sans doute incorrect, mais la haine excuse tout, et je vous hais... Il me plaît de relever ma:intenant votre menace, vieille de quelques semaines : je serai votre fantôme. L'un de nous deux, en effet, devrait être pour l'autre un fantôme. Vous comprenez les motifs de ma décision, de mon attitude. Mes témoins, de leur côté, diront aux vôtres ce qui peut se dire en cette affaire. — Robert. »
Je m'excusai de faire attendre les messagers et montai prévenir Gilbert et Durvet. Ni l'un ni l'autre ne me fit aucune observation. A cause de Jacquemine, le plus grand secret fut jugé néces-
LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSEiNT 2:):J
saire. Mes instructions formelles étaient brèves : « Accepter toutes les conditions. Aucun débat quant au choix des armes et à l'origine de l'ofTense. En finir immédiatement. »
Quoique le procédé de Lévigny fût, comme mon adversaire lui-même l'avouait poliment, incorrect, puisqu'il m'avait le premier et gravement offensé en acceptant chez lui ma maîtresse, j'étais résolu d'emblée à l'admettre. Depuis la visite de Blanche, depuis l'article de V Audace, je pensais à cet ancien ami avec colère.
« Lévigny est près d'ici... Il vous reconnaît le droit d'offensé... En conséquence, et d'après vos ordres, nous avons choisi l'épée de combat. Le duel aura lieu cet après-midi, à quatre heures, au bois de Jumèges. Ils ont amené un médecin. Donc inutile de mettre Oluffe ni qui que ce soit dans la confidence. »
Tel fut le sobre rapport de Gilbert, approuvé par Durvet.
Le choix du lieu me fit sourire. La journée demeurait morose. On sentait la tiédeur lourde d'un soleil d'arrière-saison qui ne parvenait pas à percer les nuages.
Je revis l'allée et l'auberge. Je revis Robert. Il n'avait pas changé. Sa tête fiévreuse et régulière de blond était contractée par une rage intérieure
tI3i LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
et sa petite moustache retombait sur un pli amer.
Nous étions de même force aux armes et nous connaissions nos roueries. Les épées à peine engagées, l'adversaire recula d'un pas, en tâtant le fer. Je ne le suivis point. Il dut revenir, les yeux brillants de colère contenue, et, par des battements classiques, essaya de dévier mon arme immobile.
Il y eut une pause. J'avais contre moi une fatigante réverbération de^ lumière obscurcie. Les visages des témoins étaient graves, attentifs. La beauté de Gilbert me frappa.
A la reprise, la tactique fut autre. Lévigny esquissait ouvertement une feinte, dont il comptait faire une réalité, croyant que l'insistance me duperait. Mais je n'ignorais point son caractère et sa tricherie « à la franchise ». Comme il se fendait, je fis de même. Son épée me frôla les côtes. Mon épée entra dans son bras.
Le pansement fut fait à l'auberge, ainsi que le procès-verbal, qui devait demeurer secret.
Le retour fut charmant. On convint d'un récit très simple : Durvet nous aurait égarés. Mathias Gilbert nous développa ce qu'il entendait par un joli mensonge :
« Quelque chose de tenace et de mou... comme la face pédante de Henri Viarne. Il y faut de l'obs-
lination dans la faiblesse et beaucoup d'audace en retrait. Je ne suis pas pour la précision, bien que certains maîtres en tirent un énorme avantage. La femme ment bien parce qu'elle cède. Les emportés, les natures tendues se trahissent toujours. »
Durvet m'était reconnaissant de l'avoir associé à mon intimité : <« Maintenant que tout est fini, je puis avouer que je vais mieux. Ce spectacle m'a fouetté les nerfs. Quel mauvais visage avait Lévigny ! Est-ce un homme très intelligent?...
— De premier ordre, mais il est oblique et va où il ne veut aller.
— Le fait est, murmura Gilbert, qu'il a pris un drôle de moyen pour reconquérir son amazone. »
A Saint-Goël j'eus l'impression que Jacquemine soupçonnait quelque chose. Elle nous questionna minutieusement et ne parut point rassurée par les affirmations de Durvet, ni les plaisanteries de Mathias. Les autres se montrèrent indifférents ou discrets. Puis on parla de Yerneron, dont Olufîe fit un bel éloge. Hortense promit que dès le lendemain elle emmènerait son père à Livennec pour qu'à défaut du transfuge Richard il nous rassurât entièrement sur la santé du petit Noël.
Mathias Gilbert avait raison. Octobre et les circonstances morales assombrissaient notre atmosphère. Hortense OlufTe se fatiguait de son inaction. Elle avait déjà adopté àLivennec et dans les fermes des environs quelques malheureux, quelques infirmes : « Ses chiens à trois pattes, ses stropiats», comme disait Oluffe. Mais elle recevait de Paris des lettres qui l'affligeaient. Ses pauvres la réclamaient, se désespéraient de son absence. Elle remplaçait un peu Verneron auprès du petit Noël qui, d'ailleurs, se portait maintenant à merveille. Tous les quatre ou cinq jours, elle menait chez les Tevers son père qui la suivait en rechignant, et rapportait des nouvelles heureuses de l'enfant, vile consolé de l'absence de Richard par la promesse de le revoir bientôt. Elle était de ces altruistes qui, par leur bonne volonté et leur zèle, influencent en bien la destinée d'autrui.
Chacun de nous pensait au départ, mais nous évitions d'en parler, d'abord parce que ce sujet
exaspérait Malhias Gilbert, adroit, entêté, despotique, ensuite parce que nous avions pris à Salnl- Goël des habitudes de liberté, de camaradei'ie intellectuelle qui nous étaient douces, et les jours succédaient aux jours avec leur train-train accoutumé de promenades, de causeries, de discussions, de musique qu'éclairait un soleil marin de plus en plus rare et pâle.
Oluffe passait les après-midi enfermé dans son laboratoire et souvent le soir il nous quittait pour rectifier ses expériences. Il regrettait son aide : « Quoique, ajoutait-il, l'indépendance de Richard se pliât mal au travail en commun ». De fait, le vieux docteur, comme tous ses pareils, avait des idées préconçues, une routine, que dérangeaient les travaux et l'esprit de la génération nouvelle.
Entre Gilbert et moi cet écart de l'âge et des opinions était comblé par un désir réciproque de bienveillance et une commune sympathie. Nous avions la curiosité l'un de fautre. Lorsqu'il pouvait m'enlever quelques instants à Jacquemine et m'entraîner dans sa chambre, je savourais sa souplesse métaphysique, sa rudesse à combattre les préjugés moraux, son audace à se brûler lui-même par la justesse et par le sarcasme, à se revenger de sa paresse par une netteté encore plus ardente.
s'il n'avait pas été au fond d'un sujet. Il ne me reparla pas de Blanclie, non plus de Lévigny, jamais un numéro de V Audace ne traîna plus sur sa table. Gomme je le lui faisais remarquer, il répondit: (( Pour traiter bien d'une haine ou d'une passion, il faut attendre que la vie l'épuisé. Ne pas déformer le destin par des conjectures sur le destin. »
En une autre occasion, il m'entretint de Jacquemine, ce qui lui arrivait exceptionnellement. Il n'aimait pas à troubler les amoureux : « Elle évolue, votre légendaire, François, c'est visible. Elle vient à vous, ne le regrettez pas. Elle vient à vous, non par la mauvaise route du demi-perfectionnement, culture ou coquetterie, mais par la bonne route de la finesse et de la foi. Je l'observe à table, en promenade. Tout parle en elle... ses yeux, ses mains, ses inflexions... sa démarche... et surtout son silence. Elle chante moins. Elle improvise moins. La chanson, le conte descendent en elle et se dépouillent de l'accessoire, qui est le récit et le symbole, pour ne conserver que le rythme à la vision claire de son amour. Elle devient peu à peu un grand poète par la conscience de sa destinée et l'harmonie de ses mouvements que nourrissent, que justifient la beauté de sa race et sa beauté propre. De tous ces récits du passé, cueillis au soleil ou dans la brume, elle fera sa haute biographie. »
■iiO LA ROMANCE DU TEMPS PHÉSENT
En effet, le changement s'accentuait. La sensibilité de mon amie tressaillait dans ses régions profondes.
« Pourquoi ne chantes-tu presque plus, Jacquemine?
— Ce n'était pas moi qui chantais. C'était un voyageur qui s'éloigne.
— Et où va-t-il, ce voyageur?
— Il ne le sait encore; mais son ciel, mon François, est couleur de tes yeux, et il suit tes pas sur la route. » '
Cependant, la douceur, la mélancolie de son visage augmentaient. Le jour maintenant tombait de bonne heure. Que de fois, seul avec elle au petit salon, avant qu'on apportât les lampes, j'ai contemplé mon cher domaine. Sous les yeux rêveurs et tranquilles, la palpitation des narines minces. Un pli désillusionné, visible surtout dans la tendresse, se creusait à l'angle des lèvres. Souvent, je crus y lire un reproche. Souvent, je chassai le scrupule... Le lointain, le maussade, le périlleux parfum de Blanche s'évaporait dans la brume bretonne. Comment, par quelle faiblesse m'étais-je laissé aller à cette sottise? Elle me revint à l'esprit, la formule si juste de Gilbert : « On sort du scrupule par le risque. Dans les familles de scrupuleux, surgit un enfant risque-tout, une fille
que son désir emporte... Dans les angoisses des scrupuleux surgit un acte de foi ou un crime. Dans les pensées des scrupuleux surgit une erreur meurtrière ou une hypothèse lumineuse. »
Avait-elle deviné quelque chose? Son merveilleux pressentiment, son instinct mobile et préhensif comme son regard l'avaient-ils menée à mon insu dans la direction du bois de Jumèges? Par un de ces prompts crépuscules, oùnous voyions auprès de nous sur la terrasse plonger la croix de granit, elle poussa un si lent, essentiel soupir, que je m'agenouillai devant elle :
« Relève-toi, je suis dans le doute. Et pourtant voici la lumière », ajouta-t-elle comme Glorinde l'apportait.
Car elle se plaisait depuis quelque temps à mêler Textérieur et l'intérieur. Je crus voir là une allusion.
Une autre fois, je la surpris pleurant dans sa chambre. Elle renversa la tête en arrière, se couvrit le visage de ses mains et me montra un sourire mouillé.
c( Est-ce Noël qui t'inquiète?
— Peut-être... le Noël de jadis. Ce qui a l'apparence ancienne de Noël... »
Il me fut impossible d'en savoir davantage. Je répliquai :
i\i LA FlOMANCb; DU TEMPS PRÉSENT
« Ce qui m'inquiète, moi, c'est l'avenir de cet enfant... Il ne peut vivre auprès de nous... Je n'imagine pas, malgré le bon vouloir d'Hortense, le vieil Oluffe se chargeant de lui... Verneron désormais nous manque... Nous ne le laisserons pas chez les Tevers... Alors... »
Elle inclina le visage sans répondre, .le n'insistai pas, mais cette question me préoccupait.
Mathias reçut de Verneron une lettre respectueuse et cordiale, où celui-ci le remerciait de son hospitalité. Et le même courrier m'apporta ces simples lignes calligraphiées :
« La volonté peut tout; je guérirai et serai son ami de nouveau, autrement. Je reste le tien. — Richard.
« P. -S. — Di^à Oluffe que je recommence notre travail sur la sclérose. Je vois la chose autrement que lui. i»
Je ne fis point la commission.
Clotilde Clos d'Ivois avait pris le parti de traiter Durvet comme un enfant dont les incartades ne comptent pas. Le malheureux perdait la tête. Il m'entretenait de ses espérances: «Cela s'améliore. Ce qui la retient, c'est cette amitié déjà ancienne, cette sorte de protection morale dans laquelle elle s'est enfermée vis-à-vis des autres (Je songeais :
LA ROMANCE DU TKMPS PRÉSENT 2i3
Pauvre naïf) et dont elle ne peut pas se départir en une heure. Mais je vaincrai... bientôt. » Ou bien : « Elle m'a autorisé à lui baiser la main deux fois de suite. Avez-vous remarqué, sur la terrasse? C'est significatif. A table, je l'ai regardée fixement et elle n'a pas détourné son regard. » Il faisait venir de Paris des fleurs extraordinaires, des corbeilles d'orchidées, ou bien des livres rares^ précieux ou dangereux, dont il s'exagérait l'influence possible : les Liaisons, les Hasards du coin du feu, Adolphe, Dominique, Volupté.
«. Mais je l'ai lu, celui-ci... Oh, voyons, mon petit Durvet, je connais ça comme ma poche. Tenez, remportez-le... » Et Clotilde s'indignait seulement de ce qu'il la crût une ignorante : « Il me prend pour M"" de Somnies ou une de ses griie& roses du monde, qu'il épatait avec des cravates. Sh
« Avec des cravates ! » Le cocher déposait chaque jour dans l'antichambre des colis postaux, portant les étiquettes confortables de chemisiers, chapeliers, tailleurs fameux, et sur ces étiquettes étincelait le nom de Charles Durvet. Le romancier, qui avait récemment renoncé à l'élégance, essayait cette dernière cartouche. Mais là encore il s'abusait. La châtelaine de Lusselange avait, comme elle s'en vantait, dépassé ça. Elle me l'expliquait sans réticences : « Il faudrait, pour qu'il me plût^
24t LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
qu'il Ht venir d'autres yeux, un autre teinl, d'autres cheveux, une autre peau surtout. Vous ne connaissez pas un peaussier très chic, très rue de la Paix? »
Et, comme je lui reprochais sa méchanceté :
« Enfin, François, je ne peux pas coucher avec Durvet pour vous faire plaisir. Ça me serait très désagréable et votre agrément serait mince. »
Tout à coup, sans motif, le ton de Durvet changeait :
« C'est fini... Depuis hier, c'est fini... J'ai perdu tout le terrain gagné...
— Mais non, mon ami, mais non.
— Si, si, elle s'attendrissait... Elle mollissait... Je connais ces garces-là... J'en ai assez eu, nom de Dieu!... Quelle gaffe ai-je faite?... Qu'est-ce qui lui a déplu? Il est certain que, depuis hier, c'est fini... »
Il me répétait ces choses quarante, cinquante fois, marchant sur la terrasse ou sur la route, à mes côtés, mordillant son cigare. J'en étais excédé.
(( Pensez-vous que sa femme de chambre ait une influence sur elle? J'ai donné cent francs à cette fille!
— Elle ne les vaut pas...
— Oh, mon cher, ne plaisantez pas, c'est grave, je vous jure... »
Et l'éternel refrain : « Je n'ai plus qu'à me tuer... Je suis un homme perdu. La folie me tient. »
Pour nous sortir de la mélancolie, il restait Henri Lavigne.
Depuis son faux départ, <i Manque d'à propos » avait pris encore plus d'aplomb. L'idée qu'il avait été sur le point de nous quitter l'exaltait comme un acte héroïque. Pendant le repas, il coupait la parole à Gilbert, à Oluffe, à moi-même, tranchait de tout doctoralement, lançait ses aphorismes idiots avec une audace sereine : « Moi, je ne trouve pas... Gela n'est pas mon avis... Ah, pardon, mon cher, mon sentiment là-dessus est que...»
« Moi, je... je, moi, qui... moi, qui, je... hurlait alors Mathias avec un rire énorme. Ah çà, bougre de crétin, est-ce que tu vas nous opprimer longtemps?... Mesdames, je vous demande pardon. Ce diable m'accouche de tous mes gros mois. »
Le barde, d'un ton aigre :
« Rappelle-toi, mon cher, qu'une fois déjà, en des circonstances pénibles...
— Tu as fait ta valise et raté le train... C'était du temps de Philippe IL.. Nous commençons à le savoir. »
Lavigne croyait aussi fortifier la haute opinion, que chacun devait avoir de lui, par ses connais-
sances gastronomiques. Il critiquait les plats, les sauces, indiquait des recettes impossibles, se donnait comme l'ami intime de grands cuisiniers, lesquels, à leur lit de mort, lui auraient livré leurs suprêmes receltes. Clorinde, si indulgente, l'avait pris en grippe.
« Figurez-vous, monsieur, que cet escogriffe-là est venu l'autre matin, que j'avais un homard, dans ma cuisine, et voilà-t-y pas qu'il voulait que je mette le homard à la broche... avec de l'échalote et des tomates... « C'est l'homard à la turque»^ qu'y disait en agitant les bras. »
Quand on apprit cela, le barde fut assailli par tous :
« C'est l'homard de Mozart.
— On l'appellera le Divin Ciboire.
— La Rancune de Clorinde ou les Étapes d*un .crustacé : Lohsters progress. »
Clotilde se leva de table et alla jouer au piano les premières notes de la Marche turque.
Cependant, notre victime, impassible, baissait les paupières, levait sa large main poilue, émettait un sifflement morose fait de mépris et de satisfaction...
Gilbert nous le montrait, rêveur, entre la mer et la croix, serré dans sa redingote noire, le pantalon moulant ses jambes héronnières.
LA ROMANCE DU TEMPS l'IlÉSENT 217
« // a Vdir de croquer la mort et le marmot... pour parler son langage. A quoi penses-tu, Lavigne ?
— A l'immensité.
— Qui ne pense pas à toi. »
L'autre, continuant sans entendre :
« Je la provoque et je l'évoque...
— Et que l'inspire-t-elle?
— Un poème très vaste, très large, océanique,. qui s'intitulera Saint-Goël.
— Tu vas nous compromettre.
— Et qui vous sera dédié, madame, ajouta lebarde en marchant vers Clotilde.
rr- Attention à ne pas renverser mon café ! » fit rudement Durvet, qu'une telle galanterie exaspérait.
Et, peu à peu, celte nervosité de Durvet nous gagna. La cordialité diminuait. A force de causer ensemble,, d'agiter de grands ou de petits problèmes, nous connaissions nos points sensibles et prenions plaisir à les irriter. Nous nous heurtions dans nos tempéraments, dans nos tours d'esprit, légèrement, puis plus fort : « On croirait, en vérité, affirmait Gilbert, que Verneron nous a laissé sa bouderie disponible, -n Le maître participait à cette inquiétude. Son adversaire devint Oluffe, re- . présentant du dogme scientifique et qui cherchait
à tout des explications rationnelles : « Je ne raffine pas, moi, répétait le docteur sans se lasser. La vie procède par larges pans, par grosses masses, tangibles et visibles. La philosophie est une fonction trouble du cerveau. On y distingue ce que l'on veut. Les mots tombés au hasard de la bouche peuvent très bien prendre un sens sublime. Il suffit d'y mettre l'accent. » Hortense s'épuisait en efforts pour ramener le calme et la sympathie et se faisait aussi rabrouer par son père : « Ne t'occupe pas.de moi. Je ne suis pas un infirme, un cul-de-jalte. Garde ta pitié, tes sous, tes cataplasmes. »
Le barde lui-même cessa de nous divertir. Il tournait à l'aigre, et sa stupidité, dépouillée de nos railleries, prenait un relief froid et blessant.
Une petite pluie fine, serrée, obstinée, détrempa plusieurs jours de suite nos essais de promenade. On avait renoncé à jouer au billard. Glotilde, assise au piano, faisait pivoter son tabouret, feuilletait mollement sa musique, déclarait avoir tout oublié.
Et la même puissance d'inertie, le même vague espoir d'une renaissance nous attachaient toujours à Saint-Goël.
Voyant tous ses efforts inutiles, de quelque côté qu'il se tournât, Durvet tomba dans le marasme. Il
allait s'enfermer dans le laboratoire d'Olufle, indifférent aux expériences; mais il semblait que le voisinage immédiat du célèbre docteur le rassurât. De temps à autre, il lui posait une question sur l'hypocondrie, sur les douleurs vagues qu'il prétendait ressentir, et le savant répondait du bout des lèvres, absorbé par son microscope, ses loupes, son microtome, agacé par cette présence, prodigue de conseils absurdes: « Ah, vous êtes amoureux... c'est banal... Activez-vous... péchez, chassez et le reste... Moi aussi, j'ai été amoureux. Je me supprimais ça. Je me sevrais très vite...
— Docteur, je ne dors point... Son image me poursuit la nuit... Que pensez-vous du chloral?
— C'est une drogue, le chloral, une drogue, comme la femme... Bannissez l'image, ouévoquezlajusqu'à l'user. Comptez jusqu'àcent et recommencez... D'ailleurs, Durvet, vous vous observez trop.»
Oluffe s'entêta dans cette dernière formule. Nous l'entendions du matin au soir, à table, au salon, sur la terrasse : « Vous vous observez trop... vous vous observez trop. » Elle sombre Durvet s'assombrissait davantage, parlait et soupirait tout seul, déjeunait ou dînait seul dans sa chambre, en arrivait à fuir celle que le vieux professeur de Faculté rendait en partie responsable de « sa dégénérescence >.
t250 LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de ma mère d'un style nouveau, conforme à mon espoir secret :
(' La Vocation, près Arles (Bouches-du-Rhône).
c Mon cher enfant,
« Depuis les dernières nouvelles de toi, j'ai eu des éclaircissements. Un article du journal l'Audace, à propos du Philippe II à Saint-Goël, a donné le branle aux indiscrétions. Si retirée que l'on vive en province, on reçoit les bruits du dehors, et, lorsque ceux-ci sont fâcheux, ils n'en arrivent que plus précisés. Je fais, bien entendu, la part du mensonge et de l'envie. Mais le ton de ta correspondance, les voiles où tu t'enveloppes et que j'écarterai aujourd'hui, concordent trop avec ces rumeurs pour qu'elles n'affectent pas mon cœur maternel.
« Il est tout un côté de ta vie de jeune homme qu'en me parlant tu laisses dans l'ombre par déférence et par sagesse. Ou bien tu emploies des détours, lesquels ne me trompent point. L'heure est venue de parler net et de chercher ta sauvegarde morale, la seule qui importe. Au reste, je ne suis pas une prude et j'ai l'habitude des plaies vives.
« Venez à Arles... comprends-moi h'ien... venez
à Arles... et tous les trois. Celles qui m'aident et dont la charité, la foi, la bonté sans cesse renaissantes m'encouragent, celles-là ne clabauderont point. Sainte Thérèse connaissait la vie. Les théologiens traitent de l'amour. Ils traitent aussi de la nuit obscure où tu me parais t'enfoncer. 11 y a deux mois environ, tu m'entretenais d'un ami et me demandais mon conseil. Cet ami-\h, si tu n'y prenais garde, deviendrait ton plus grand ennemi. Donc, Mathias Gilbert s'inquiète du scrupule. Il affirme qu'on en sort par le risque. Mon enfant, le risque est mortel. Puis il y a la défaillance. On sort du scrupule par la foi. La foi est le grand carrefour, invincible et glorieux, de l'esprit. Et la croix en dessine les branches.
(( Amène-moi celle que tu aimes, ce petit innocent que, rebelle et négligé, tu détesterais davantage. J'ai des baumes pour toutes les consciences; je puis entendre toutes les chansons. Tu vois que je suis renseignée. Depuis que le divorce existe, nous vivons dans l'irrégulier. Je préfère cet irrégulier conforme aux lois de ta nature.
« François, François, à qui ma voix n'arrive qu'à travers un esprit d'orgueil et de scepticisme, ton amour de la légende et du simple le voile un amour plus complet. N'auras-tu point la force de le gravir? Veux-tu m'emprunter du courage?
« Donc, mon enfant, je compte sur vous. Je
réserve une chambre au petit. Dans cette chambre,
il trouvera son àme. La cité d'Arles vous abritera,
loi et elle. J'irai vous voir, je ne suis pas cloîtrée,
et vous viendrez me voir, et tu ne redoutes pas ta
mère. Ce qu'elle n'eût pu faire pour une autre lui
paraîtra simple pour celle-là.
a Je t'embrasse,
« Thérèse Albevane. »
J'eus l'idée soudaine ^qu'Hortense Oluffe n'était pas pour rien dans les renseignements transmis, en dehors de moi, à ma mère. Mais comment Hortense avait-elle découvert le dur secret qui concernait Noël?
Je fis part à Jacquemine de cette généreuse proposition qui nous libérait de tant de soucis. Sa joie fut grande et touchante :
(( Montre-moi le portrait de ta mère. »
Elle l'avait admiré maintes fois, dans le cercle d'or du médaillon bleu, ce doux visage, où la sérénité, sous les cheveux blancs, faisait comme une blancheur seconde. Elle voulait maintenant lui parler :
« Madame, c'est moi, la petite Jacquemine, la fille du passeur de la Seine. Un jour, votre fils fut mon roi. Mais le vrai royaume est près de vous» Permettez que je vous embrasse. »
LA ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT Hô-i
Puis, se tournant vers moi : .( Quand partonsnous?
— Le plus tôt possible, ma chérie, le temps de préparer Gilbert.
— 11 commence à faire froid et noir. Vous vous disputez tout le temps. 11 y a des notes fausses au piano, c'est Clotilde Clos d'ivois qui le dit...
— Allons, le soleil nous appelle... »
J'avais fredonné celte phrase, clic la prit comme thème de son chant, et Mathias n'était pas là pour l'entendre 1
Allons, le soleil nous appelle!
Jacquemine et François, eu route!
La ville d'Arles étant si belle, Jetez le souci dans la mer.
Plus de pleurs, plus de songe amer, Jacquemine et François, en route!
Le trajet poudroie d'étincelles Et le train siffle à l'horizon. Adieu brouillard, château, maison, Jacquemine et François, en route!
« Peul-on entrer, musiciens? » Celait la voix de Clotilde,
Elle avait mis une robe gtùs clair, qui me rappela les beaux jours de Touraine. Jacquemine, en noir, aupi^ès d'elle. Je m'écriai :
« Voilà un Van Dyck!... »
•l'A L.V llOMANCK DU TEMPS l'IlÉSENT
Le poitrail de ma mère était resté sur la table. Clotilde le prit et soupira :
« Thérèse Albevane ! Une grande connaisseuse de l'humanité. .. qui ne s'est pas brûlée à la flamme.
— Une autre flamme était en elle.
— C'est ce que je disais à Hortense, reprit la châtelaine de Lusselange. Pour que la charité soit auguste, il faut plus que la charité. Même quand la bonté se sublime, il faut quelque chose audessus d'elle... Mes enfants, ce n'est pas tout ça... Clorinde affirme que les fileuses seront ce soir à Livennec, chez les Tevers;.. Si on y allait?... »
Cette proposition, transmise aux ermites de Saint-Goël, n'enleva qu'un seul suffrage : celui de Durvet. Il se ranima quelques instants à l'idée de cette course de nuit, où il frôlerait sa tourmenteuse. Lavigne déclara :
« Je ne suis pas un homme de ce temps...
— Oh non, oh non!
— Je n'aime pas ce que je ne comprends pas. Ces artisanes improvisent en breton.
— Pas toujours, répliqua Gilbert, elles improvisent souvent en français... quand c'est la maman Tevers qui les mène... Je donnerai campo à Clorinde, elle vous accompagnera.
— Ça va nous faire un joli dîner... Elle ne pensera qu'à sa dissipation.
— Oh, le raseur, TaflYeux égoïste! D'abord, l'en apercevrais-tu? Tu n'as pas plus de goût qu'une cigogne. Tu es un lyrique pur. Le lyrique se nourrit d'étoiles... il les suce et il crache la peau.
— L'ironie est facile... Moi, je n'aime pas l'ironie.
— Signé : Henri Lavigne, barde et chasseur de crabes. »
Oluffe et Gilbert s'excusèrent. Ils craignaient le brouillard nocturne. Hortense tiendrait compagnie à son père... Elle faisait, à la fin de chaque mois, le compte et la répartition de ses aumônes.
Le trajet jusqu'à Livennec fut charmant, Clorinde nous précédait avec une grosse lanterne, dont les feux vacillaient dans les ténèbres embrumées, tels qu'un fanal de pilleur d'épaves. Les mouettes ne s'étaient pas couchées. Elles criaient, invisibles, comme à l'approche de la tempête ; on devinait leurs cercles au ras des flots :
« Demain!... Gare!... » présagea Glorinde.
Durvet et moi guidions Clotilde et Jacquemine, que nous reconnaissions à leurs voix. Nous leur donnions la main si elles hésitaient. Le romancier s'exaltait peu à peu, aidé par un très vieux bourgogne, dont Gilbert avait chauffé nos estomacs.
-15C) l\ ROMANCE DU TEMPS PRÉSENT
Un grand feu flambait dans la cheminée. Les lileuses étaient à leur poste. Toutes n'étaient pas vieilles ou ridées. Mais toutes étaient vêtues de noir et avaient des faces ascétiques, où vivaient des yeux bleus ou verts. Elles étaient au nombre de sept, assises côte à côte, contre le mur de la longue salle. La maman Tevers les commandait. Une lumière inégale, qui venait du foyer et des flambeaux, faisait courir des ombres et des reflets sur les visages, les rouets, les quenouilles blanches, d'où les mains tiraient le fil. d'un même geste, lent et monotone, tandis que le pied activait la roue et marquait la cadence. Les fenêtres, solidement barrées, en prévision de la tempête, formaient autant de miroirs noirs. Sous le manteau de la cheminée, deux ou trois hommes, dont le sorcier, étaient assis et fumaient la pipe. Ils se levèrent quand nous entrâmes.
La présence de Glorinde mit ces braves gens à l'aise. Glorinde, en breton, expliqua notre visite, les fit rire, recommanda de filer et chanter comme si nous n'étions pas là. Ceci atténuait notre rôle assez ridicule de spectateurs d'une chose vraie. Ensuite, s' exprimant en français, elle réclama le cidre et les beurrées préparées à notre intention.
Les rouets commencèrent de tourner avec un léger ronronnement. Et de ce rythme insaisissable
LA r.OMANCK DU TK.Ml'S l'IiKSENT iôl
monta tout à coui» iin(3 voix grave, un récitatif aux syllabes lentes, tantôt rauques et tantôt voilées... J'étais assis près de Jacquemine, dans un coin. Durvet était près deClotildc. Les hommes se tournaient vers les Pileuses, à califourclion sur leurs cliaises, écoutaient ces mots de leur race, qu'enchantait un air de leur race. Lointaine et discrète au dehors, on entendait la plainte du vent. Tout cela se plaignait ensemble.
La femme qui memiil ne bougeait point la tête, que nous voyions inclinée dans l'en tre-lueur, rigide et maigre, où l'ouverture de la bouche faisait à peine un filet plus sombre.
Au refrain seulement que toutes, à mi-voix, reprenaient en chœur, le laineux frissonnement des rouets s'accélérait d'une manière graduelle.
J'avais prié Clotilde et Durvet de ne point provoquer Jacquemine. C'eût été le plus sûr moyen de ne rien obtenir d'elle. J'espérais en la circonstance.
La circonstance se produisit. La complainte achevée, on réclama l'improvisatrice. Celle-ci, une des plus âgées du hameau et qui avait la tradition, était absente.
i<- Je la remplacerai, » dit Jacquemine. Elle ajouta gentiment : « Mais de ma place... Je ne sais pas filer... Filez, vous autres... »
Son timbre pur et mélancolique avait un prestige inconnu...
La femme ('tant seule au logis, L'enfant pleure et le vent rugit...
Entre le voisin... «: Bonjour, femme...
Ton mari vient de rendre l'âme. »
Lors soupirant au lit étroit :
« Ne m'as-tu pas menti, mon roi?
Car j'entends un pas sur la route.
— C'est la chèvre de nuit qui broute.
— C'est mon mari, j'^entends sa voix.
« Femme, holà ! descends la chandelle, d
— J'ai ton baiser. Va, sauve-toi :
Près de la fenêtre est l'échelle... >)
Au matin s'étant réveillé :
« Femme, ton baiser m'ensorcelle...
Tiens, sur le sol du sang caillé.
— C'est le sang du poulet, » dit-elle.
Jacquemine s'arrêta sur une sorte de gémissement... L'assemblée n'avait compris qu'à moitié, mais semblait ravie de l'honneur; l'orchestre des rouets avait joué jusqu'au bout son rôle...
L'ouragan commençait quand nous sortîmes de chez les Tevers. Mathias Gilbert avait eu la bonne idée de nous envoyer une voiture fermée, un troisquarts où nous étions à l'abri, mais à l'étroit. Dans le fond de la voiture, en face de moi, était Durvet
entre Glolilde à droile el Jacquemine à gauche. Les cahots du clieinin lui donnaient le prétexte de s'incliner fréquemment à droite. Donc il espérait encore... un hasard, une surprise... et cependant, à travers l'obscurité, je devinais le retrait de Clotilde et sa rébellion.
Elle me dit, une fois au château : « Il faut que cela finisse... Mon faune perd complètement la raison... Avez-vous surpris son manège? J'en étais gênée pour Jacquemine, qui aurait pu s'apercevoir. . .
— Oh, Jacquemine est fixée sur vos sentiments !
— N'importe ! Ceci est inadmissible. Demain il aura son paquet. Je m'expliquerai une bonne fois et avec une netteté telle qu'il promènera ailleurs ses enthousiasmes.
— Clotilde, pas d'esclandre. »
Elle se mit à rire méchamment :
« Je rembarreen sourdine... et très bien... Vous ne vous en apercevrez même pas.
— Et s'il se jette dans les rochers... s'il avale son flacon de chloral?
— Ça, mon petit Fran(;ois... je m'en fiche... je ne suis pas son éditeur... je ne suis même plus son amie... Et je ne serai pas sa maîtresse. »
Le lendemain, il me fut en effet impossible de deviner à quel moment lé romancier avait reçu ce
-H\0 LA ROMANCE DU TEMPS l'UÉSENT
jtaqnct, car il montra un visage tranquille, fort diiTérent de celui auquel il nous avait habitués.
D'ailleurs un spectacle plus intéressant accaparait l'attention de tous : une tempête coïncidant avec une grande marée.
De la terrasse nous assistions au drame.
Pas de brume. Elle cédait au vent, lequel soufflait en bourrasques, tremblements, convulsions furieuses et balayait un ciel livide ; il secouait la mer effarée. Les vagues accouraient de l'horizon, comme si l'horizon accourait lui-même, et harcelaient les promontoires d'un monstrueux assaut d'écume. Gela sifflait, cela grondait, cela vibrait dans les profondeurs. Les franges d'eau surpassaient les roches, s'enchevêtraient à leurs flancs abrupts et retombaient aux gouffres récents avec des détonations successives. Aucun oiseau, aucun navire. Un bruit sans vie coupé de dangereux silences.
Mathias Gilbert aspirait la nature. Il fraternisait avec elle et les ressources de sa frénésie. Il tenait causerie à sa taille et souvent son rire le prenait. Jacquemine chuchotait une prière, « efficace contre les rages de l'eau ». Durvet nous tournait le dos, accoudé à la croix de granit. Hortense et Clotilde, l'une près de l'autre, demeuraient immobiles à quelques pas.
Gilbert me (il signe : je m'approchai de lui.
« Que Ton soit Eschyle ou Shakespeare, on imite toujours la tempête. Voyez, cela n'a pas de sens et cela suit un certain rythme. Il n'est pas un déchaînement qui ne coure au long de la chaîne. Où nous nous promenions l'autre jour, il y a maintenant six pieds d'eau... Notre libation à Neptune!... Et notre poste est excellent. A la lisière de l'excessif. Nous avons l'air de le dominer.
— Notre esprit connaît ces tumultes.
— Sans doute. Un tel spectacle est la folie lyrique. Les mots se ruent et nous submergent, crêtes d'idées et de vacarmes. Les rocs de la raison ne laissent paraître que leurs pointes aiguës. Mais oublions les métaphores quand la réalité nous requiert. Entendez le dialogue hardi. La terre et la mer s'interpellent... Où sont donc Oluffe et le barde?
— Le docteur au laboratoire... Lavigne a peur des éléments. Il se joue Panurge dans sa chambre.
— Durvet ! »
La face rude et creuse du romancier se tourna vers nous.
« Ça fait du bien, n'est-ce pas? Ça soulage.
— Eh oui ! Ça dit ce qu'on ne peut pas dire ! » Nous restâmes ainsi jusqu'au soir. La nuit
n'apaisa point la rafale. Elle s'obstinait dans les
t&l LA HOMANCK DU TEMPS PRÉSENT
ténèbres ; ses rugissements toutefois prirent quelque chose de lamentable. Le souvenir m'apportait en eux le bourdonnement des rouets et l'improvisation de Jacquemine. J'enroulais notre vie sur une quenouille d'écume.
Peu à peu, cette colère céda. On vil, sur la mer bondissante, se former des plaques d'acier noir, ' pesantes, huileuses, exlensives, qui gagnèrent bientôt l'immensité. Le rideau du ciel descendit. Les derniers efforts de la bise piaulaient dans le sel des espaces.
Le tumulte de l'extérieur réagit sur nous en mutisme. Mais les quelques mots que l'on prononça dans cette soirée inoubliable avaient une valeur prophétique :
« A quoi songe notre Durvet?
— Maître, je songe au grand voyage... aux navires perdus dans la nuit. Ils ont vu arriver la nuit... Leur prévision ne les servit pas.
— Le cerveau suit son capitaine. Son capitaine est le désir,
— Ce capitaine mène aux abîmes.
Moi : Nous sommes arrivés à ce point où l'on se comprend sans parler, par la seule flexibilité du regard. Durvet, votre regard est trouble.
— Moins trouble, hélas, que ma destinée. Oluffe : Vous vous observez trop. »
LA nOMANCE DU TK.MPS PRÉSENT -203
Lavigne, se dressant soudain, t'niit celle pensée indiscutable :
(( La distraction est nécessaire et vous ne vous vous distrayez pas. Vos romans sont tristes, pessimistes. Cervantes, dans son Don Quichotte, eut bien soin...
— Barde, tais-toi. Tu vas nous évoquer Cervantes.
— Bien soin de faire un contrepoids. La gaieté de Sancho Pan ça... »
Le reste se perdit dans les sonates d'une marche hongroise... Clotilde nous vengeait au piano.
Durvel nous avait quittés comme à l'ordinaire et sans émotion apparente. Seul, Gilbert remarqua que sa voix tremblait légèrement quand il lui souhaita le bonsoir.
Je fus réveillé par des cris montant de la terrasse. Il faisait à peine jour, six heures sonnaient à notre pendule.
(( Qu'y a-t-il? » demanda Jacquemine.
Les cris sont d'atroces messagers. Ils qualifient l'horreur de l'accident. La peur, l'angoisse et la détresse ont en eux leurs degrés sonores. Ils permettent de conjecturer.
Je me précipitai à la fenêtre. Dans les rais du
ilii LA UOM.VNCE DU TEMPS l'KÉSENï
brouillard, à la croix de granit, une silhouette d'homme était pendue, noire et courte, et je reconnus Charles Durvet. Celle qui criait était Clorinde, dressée, tragique et les bras étendus devant l'atrocité de sa découverte.
Tous les hôtes de Saint-Goël furent attirés par ces clameurs. Gilbert, Jacquemine, Hortense, Olufîe, Lavigne, Clolilde et moi, nous nous bousculions dans les escaliers. J'arrivai le premier à la croix, en même temps que le cocher et Gustave. .
Avec des précautions infinies, nous détachâmes le lourd cadavre dont la grimace était horrible. On le déposa sur le sol, on lui couvrit la tête d'un mouchoir... Le suicide devait être récent, car il n'y avait pas de raideur. Ether, caféine, morphine et flagellations, respiration artificielle, tout fut parfaitement inutile. Oluffe déclara :
« Il est mort. »
Le personnel du château et de la ferme, groupé à quelques pas, commentait déjà la catastrophe... semblable au chœur des tragédies. Nous autres, pendant la période active où demeurait une vague espérance, ne prononcions que des mots sans suite, de secours, de crainte, de stupeur.
Cette agonie seconde que provoque le doute ayant cessé, un lugubre cortège se forma pour monter le corps dans la chambre, qu'on arrangea
en chapelle ardente. Le remords agitait Clotilde, bien qu'elle demeurât la plus calme. Elle, Horlense et Jacquemine allèrent cueillir des brassées de lleurs.
Et voici que, chassant la brume, énorme et rouge, le soleil surgit à Torient de la croix meurtrière. La mer est unie après la tempête. Le ciel paisible. La nature attend, semble guetter sa proie humaine.
Pauvre Durvet! Il devint beau, son rêve réalisé trop tard. Ses joues n'étaient plus rouges. Les rides de son front avaient disparu. La mort emportait les crispations dont elle s'était servie pour son œuvre. Peut-être, par cette pâleur sereine, eût-il charmé son cruel prétexte.
Jacquemine eut un mot de rappel : « Oh, les petits enfants noyés ! » Et je me souvins qu'elle disait : « Moi, j'avais envie de chanter comme on chante à l'église devant les cadavres. »
Après les cris, on jette des paroles ; après les paroles, de la terre ; et après la terre, de l'oubli.
L'un de nous sans cesse restait là-haut, surveillait les formalités indispensables, civiles et religieuses. L'abbé Lerond, le maire de Livennec rivalisaient d'obligeance. Durvet n'ayant point de famille, on prévint seulement ses amis.
Sur sa table était le billet suivant :
-26ti !.A IIOMANCK DU TKMPS l'UÉSENT
« Je nteurs ici t'oloiittiiremenl, parce (fue la vie me fatigue. Je demande pardon à Mathias Gilbert de lui infliger cette corvée. Puisse le maître de la pensée moderne accueillir ma dépouille comme un lunumage, entre le scrupule et le risque. Je détourne ta croix de son vieil usage, car ma mort n'est point un sacrifice et elle n'est pas non plus un supplice.
(( Je demande à être enterré le plus simplement du )tionde, dans le petit cimetière de Livennec, devant la mer, bercé dans mon tombeau par les chants des fileuses.
<i Que Mathias Gilbert, en quelques mots, me dise adieu !
« Je serre les mains de tous mes amis, je baise les mains des charmantes amies.
« Sous ce bref est mon testament.
« Charles Durvet. »
Après les cris, on jette des paroles... Oluffe dit :
« J'en étais bien sûr... Il n'y avait qu'à le regarder... tandis qu'il regardait cette croix... » Gilbert dit très haut :
(f C'est la foi nouvelle. »
Plus bas :
« Nous rédigerons ensemble la notice aux jour-
LA KOMANCK DU TKMI'S l'UKSENT 'i*^<^
naux, François... Il sera question d'un accidenl. Je prends le mensonge à mon compte. J'aurai le silence des serviteurs, du maire et du médecin. Pour ne pas transgresser la loi divine, Lerond récitera des prières sur la tombe. Et l'on se passera de l'Église... puisqu'on s'est indûment servi de son symbole. »
Ceci à peine souligné, avec un sourire d'apostat.
H ajouta, plus bas encore :
« Un coup d'œil discret sur Clotilde... La femme est une mule espagnole. Elle déblaye prestement la piste. »
Lavigne me poussa dans un coin : « C'est un accident regrettable... à tous les points de vue, regrettable... Est-ce vous qui réglez le service des funérailles... ? »
Je le laissais venir : il assembla son courage osseux :
« Si vousavezbesoin d'un orateur sur la tombe.. . »
J'eus un geste d'horreur qui le laissa dans une vague honte.
Clotilde cherchait à soulager sa conscience. Le 'paquet lui semblait pesant :
« Voyons, François, ce n'est pas de ma faute. 11 ne parle pas de moi dans sa lettre... Je ne l'avais pas tant secoué que ça... »
Puis, reprenant sa belle franchise :
268 I.A UU.MANCE DU ÏKMI'S PHÉSENT
« Oh, le raseur!... jusqu'au bout!... le laseur!... Il faut mainlenanl qu'il m'impose un regret ! . . . »
Seul avec moi, l'instinct de Jacquemine fut plus fort que sa volonté. Elle chanta ceci douloureusement, comme malgré elle, psalmodiant presque :
C'est la prière du pendu
Contre la croix et dans la brume...
La mer a quitté son 'écume...
C'est la prière des lileuses Auprès de l'àtre et dans la hrume, Le rouet a perdu son écume.
Si le pendu s'est détaché,
C'est que le fil s'était cassé.
Le pendu... La brume... Et l'écume...
Après les paroles, de la terre...
Tous les gens de Livennec assistaient à l'inhumation, au petit cimetière, d'où l'on voyait d'un côté la mer glissante et noire sous le ciel jaune, de l'autre les fumées du village. Une débandade de hautes croix grises cerclées de couronnes sortait ici et là du sol bosselé.
Les prières dites par l'abbé Lerond, Mathias
Gilbert s'avança. Le génie brillait dans ses yeux, clans le tourment de sa face obstinée, délicate et pide, dans la splendeur sobre de sa voix. Il regardait au loin, vers l'Océan, comme si l'âme de Durvet flottait maintenant sur les flots calmés. Il ne fit que le seul geste à la fin de lever les bras et de les laisser retomber, tel qu'un lossôyeur de l'orgueil :
« Adieu, Durvet, esprit solide, esprit clair du pays de France. Le vin de l'invention dont tu nous as grisés circulera longtemps dans nos veines. L'accident qui t'enlève à nous glacera longtemps nos cœurs.
« Adieu, Durvet, fils de Paris, tombé devant la mer bretonne. Tu aimais les simples, les voici, leurs bérets à la main, émus comme nous, d'autre manière. Tu aimais les artistes. Les voici, qui sentent vivement le manque de ta présence et l'interruption de ton œuvre. Tu as aussi des femmes, et que tu estimais, pour jeter des fleurs sur ta tombe.
« Il m'est doux de saluer ton nom qui va maintenant vivre sans toi, moins aventuré que ton être. »
Comme nous revenions à Saint-Goël, en troupeau, encore étourdis de ce malheur, Clorinde, qui marchait près de Jacquemine et de moi, nous dit d'une voix émue :
270 LA ROMANCE DU TEMPS l'RKSE.NT
« C'est à moi qu'il a demandé la corde, la veille au soir; il disait comme ça, pour ficeler un fort paquet... « Mais, monsieur Durvet, je n'en ai pas... Peut-être que le cocher en a une...» Ah, mon Dieu, si j'avais pu savoir... Il a talé la corde... Ça ira, Clorinde, elle m'a l'air aolide. Et il la tendait sous son pied... Il tirait dessus de toutes ses forces... Et puis il m'a embrassée en riant, comme ça lui arrivait quelquefois. Ah, misère de nous ! »
Et la pauvre Clorinde ^e remit à sangloter dans son irrand mouchoir bleu.
Gilbert, qui travaillait dans sa chambre, au bruit de la porte se retourna :
« François, vous venez m'annoncer votre départ.
— Oui, maître... C'est Jacquemine et Noël...» Il m'interrompit avec bienveillance :
« Je vous comprends... Le séjour est gâté... Pauvre bougre de Durvet... Hommage de sa dépouille ! Il m'a fait hommage de sa dépouille... Rebuté par Clotilde... Quel singulier cadeau!... Et où allez vous?... A Paris?...
— Deux jours seulement, puisa Arles, chez ma mère qui nous attend.
LA liOMANCK nu TKMPS PHKSENT '^71
— Chez votre mère !
— Ou à côté de chez elle... »
Gilbert eut son plus beau sourire :
i< Oh, Thérèse Albevane est un grand caractère. Elle devait engendrer un poète... Ne tombez pas dans la foi, au moins. »
Il passa une main élégante dans les boucles légères de ses cheveux blancs :
« Et prenez garde à votre Jacquemine... Avec cette sensibilité-là, et dans cette forme légendaire, elle chanterait la messe assez vite. »
Je sentis un frisson rapide, mais je répliquai :
« Je n'ai pas peur.
— Eh, sans doute, l'amour chasse le reste... Cependant... Cependant... Sillamlet eût crié à Ophélie « à l'eau », elle serait peut-être entrée au couvent... Autre chose... Les amis, Ilortense, Oluffe, Clo-Clo, Lavigne, vont bientôt me quitter eux aussi. Je compte rester seul dans ma Thébaïde, passer l'hiver à Saint-Goël...
— Mais ce sera terrible ! »
Gilbert s'amusa de mon etfroi :
« Jeunesse, qui ne comprend la gloire que sous cette forme trop concrète : la curiosité des imbéciles... C'est pourquoi il vous faut la ville... )i
Après une pause malicieuse, le philosophe con-^ tinua :
■lli L.V HO.MANCi: DU TEMPS l'UÈSEXT
« Un graïul sujet me hante. C'est Durvet qui me Ta laissé. En ce sens il ne se trompait pas. , . L'excès de vie amenant la mort... Letraiterai-jeau premier degré, tel quel, et sans pénombre, ou au deuxième degré, avec des perspectives... des inclusions morales?... J'hésite... je tâtonne... »
Rien ne m'étonnait de Gilbert, mais le mot de tâtonnement, autour d'un pendu, me mit mal à Taise. Il s'en aperçut :
« Moucher François... est-ce possible?... Vous aussi!... Je ne suis pas un monstre... seulement je vais plus vite que vous... Il y avait Durvet, la victime... Il y avait nous, les amis... Il y avait les domestiques, les paysans, l'indifférence... La mort a traversé cela, d'une pointe de plus en plus émoussée... Moi, j'en suis au bout de la lame, à l'aiguillon. Cependant j'aimais bien Durvet... Si je lui élève un monument en cinq actes, il n'en sera pas plus malheureux... La Provence est belle en novembre?... »
La conversation continua... tandis que Jacquemine s'occupait des malles et de Noël que nous emmenions avec nous.
Et après la terre... de l'oubli.
Ma mère était devant moi, assise. Elle n'avait pas changé. Toujours son bon sourire, ses traits délicats sous les cheveux blancs. Elle me guidait sans m'interroger, sans me presser, vers une sorte de confession totale, avec un art merveilleux et doux.
La chambre était claire d'un joli soleil méridional de novembre. Aucune affectation austère. Les meubles étaient ceux des Albevane, chacun me rappelait un souvenir. Seul, au mur, un grand crucifix annonçait la foi.
Ceci se passait à la Vocation, aux portes d'Arles. Jacquemine et moi, arrivés la veille au soir avec Noël, nous étions installés dans une petite villa toute proche qu'on nous avait louée et aménagée.
Autant que les mots qu'elle dorait, j'écoutais la chère voix maternelle, aux inflexions persuasives et sagaces. La bonté était dans cette voix, invisible et active, comme la mémoire est dans un rêve. La sagesse était dans cette voix, faite d'aspirations
!274 LA ROMANCE DU TEMPS rRÉSENT
éteintes et d'oraisons sans cesse rallumées, d'une tradition solide, employant sa force en vertu, ses nuances en finesse, son génie en foi. Et si cette voix venait de ma mère, elle se retrouvait en moimême, mais brisée, déviée par le désir, l'orgueil, l'effervescence d'un temps nouveau.
Après le récit des derniers mois, depuis la maison au bord de la Seine jusqu'au château de Saint- Goël, depuis le premier chant de Jacquemine et la mort du vieux Lefaneu jusqu'à la mort de Charles Durvet, entre l'amour et l'angoisse, j'en étais au récit des derniers jours :
«... Mathias Gilbert ne t'en a pas voulu, François, de le laisser ainsi à Lavigne et au mauvais caractère d'Oluffe?
— Nullement... Nous sommes revenus à Paris, dans un compartiment mal chauffé, où Noël, de nouveau muet et maussade, grelottait de froid, près de son coq rouge, au tiède dans un panier... Nous avons revu, avec la mélancolie du retour, notre petit logis du quai de Béthune, intact, encore parfumé d'amour. Jacquemine eût souhaité de revoir la maison paternelle, à Boulogne, mais je l'en ai tendrement détournée. De la courte visite que j'ai faite, seul, à Richard Yerneron, j'ai compris que sa guérison n'était pas complète. Il avait son ton acerbe et ses yeux durs. Sa volonté le sou-
LA nOMANCE DU TEMPS PRÉSENT 275
lient. J'espère qu'elle protégera notre amitié, que celle-ci ne mourra pas entre nous...
— Ainsi que meurent les choses de ce monde, par dissolulion lente et débris...
— Demain, lu verras Jacquemine. Elle n'est pas timide... Elle sait être gaie et sa fleur a des couleurs vives. Son parfum embaume sans lasser. Gilbert alfirme qu'elle se transforme, que sa légende devient consciente. Serait-ce un échange entre elle et moiV Car ma conscience se fait légendaire, elle se délasse de l'analyse, du tourment de la réflexion... Tu verras ses yeux noirs, sa sensibilité, sa délicatesse, comme elle se prête à tous les songes, comme tout en elle est harmonieux. La mort de son père l'a courbée, mais laissée intacte, puisqu'elle le retrouvait dans son cœur... La mort de Durvet l'a troublée, comme si un fantôme entrait en elle. Elle est à un tournant de nature, où son guide deviendra son maître...
— Et l'enfant est silencieux?
— Je connais peu Noël... Son approche m'est encore pénible... Je te confie ma douleur en te le confiant. Mais peut-on redresser celui qui est né dans la honte et dont la vue semble un outrage?
— François, mon fils, ne sois pas dur. Pourquoi mentir à ta pitié ? La femme sans appui est fragile. L'enfant sans appui vagabonde. Nous soignons ici
rî7f. LA IIO.MANCE DU Tli.MPS PHESENT
tous les maux, la faiblesse, l'ignorance de soimême et l'erreur, la honte et le silence sans prière. Notre panacée est universelle.
— Peut-être comme ces poisons qui engourdissent...
— Non, car nous ne supprimons pas la souffrance. NovÉs relayons d'une joie plus haute... Yiens que je te montre mon domaine. »
La Vocation était une de ces vieilles et vastes demeures du dix-huitième siècle, comme il en subsiste tant dans le Midi. Deux étages seulement, aménagés en chambres nombreuses et confortables, réfectoires, dortoirs, salles de bains, d'électricité et lingerie. Une chapelle de style moderne, suffisante pour tous les offices, située au fond d'un jardin ombragé, chose rare sous ce climat, ne déparait pas trop l'ensemble.
Ma mère me précédait de son pas alerte et nous croisions des religieuses vêtues de gris, prêtées par une communauté voisine, des surveillantes vêtues de noir, leurs clefs à la ceinture, car le personnel était mixte. Aux unes les soins moraux, aux autres les soins matériels. J'écoulais les explications ;
« Au début, nous n'avions que vingt pensionnaires. Maintenant, nous en avons vingt-trois. Avec Noël, nous atteindrons nos deux douzaines... Tous garçons et filles de quatre à dix-huit ans, en
moyenne, soulfreteux, inquiets, abandonnés, négligés, ce que nous envoient la misère et l'incurie. Nous n'avons pas la prétention de sauver toutes les âmes perdues, toutes les santés compromises de la région... Nous fondons une maison modèle... A d'autres de nous imiter et de jeter des graines semblables... » *
Un homme jeune encore, petit, au visage carré, têtu, aux yeux bons et graves, aux traits réguliers, vint à notre rencontre. . .
« Docteur, je vous présente mon fils, François Albevane... François, voici le docteur Savinien, notre aide, notre conseil... que tu connais déjà par mes lettres... »
Quand le docteur nous eut quittés : « C'est un être de dévouement, me dit ma mère... Tu le jugeras vite. »
Elle continua:
« Je suis secondée par quatre dames du voisinage, de ces vieilles familles méridionales où se sont perpétuées les ardeurs charitables et les candeurs d'autrefois. Elles sont venues à rnoi dès le début et elles m'ont été d'un grand secours. Tu rirais de nous voir, à la fin de chaque mois, faire nos comptes à la communauté... Nous devons ressembler aux régentes d'hôpital de Franz Hais, en manipulant nos pièces blanches...
^27S LA IIO.MANCK DU 1E.M!>S PHÏSEM
— Et les miracles?...
— Nous en attendons un prochainement. Il y a deux mois entrait ici la petite fille de très pauvres gens, des ambulants. La petite Marie, Marie Lamanon. . . Neuf ans et paralysée des deux jambes . . . jolie... brune... un amour ! Sa paralysie a presque disparu... Elle fait déjà quelques pas dans le jardin toute seule... Est-ce l'électricité qui a aidé la prière... ou la prière l'électricité ? — ajouta ma mère avec un sourire. — Quand la guérison sera complète, nous dirons ,une messe d'actions de grâces... Car, si la prière monte à Dieu, l'électricité vient de lui...
— Cette fois donc sa foudre aura servi au bien.
— On voit que tu sors de chez Mathias Gilbert... Ici l'on ne se pend point à la croix.
— C'est un autre genre d'installation qu'à Saint-Goël, conçu dans un but tout différent. Le maître, là-bas, traite les grands malades par l'exercice outré de l'intelligence et la mort...
— Nous n'avons pas non plus de bouffon. Je n'accepterais pas Henri Lavigne. »
A côté de la chapelle se trouvaient les salles d'école avec leur habituel outillage de tableaux noirs, cartes géographiques. C'était l'heure de la classe. Les enfants épelaient à haute voix.
Je félicitai ma mère de ce que rien à la Voca-
LA liO.MANCE DU TKMPS l'I'.ÉSENT -27'J
tion n'avait l'aspect rébarbatif et froid delà charité qui ne s'ignore point, de l'austérité qui s'entraîne à paraître un supplice gelé. Elle me répondit :
« Nous tenons avant tout à la gaieté. Il faut que nos petits malheureux emportent d'ici un souvenir de joie. La religion doit être joyeuse, et le rire aussi, s'il s'exerce bien, est une prière. Le climat nous aide et ce soleil que saint François appelait de si jolis noms et qui illumine les cœurs simples... Quand je pense à toi, mon grand garçon, que j'ai élevé selon ces préceptes... M'as-tu assez gâché mon œuvre !... Regarde un peu ces arbres-là... et ton père affirmait que dans le Midi on ne trouve jamais de verdure...
— Tu sais, mère, que Jacquemine a le même croisement que moi derrière elle : un père breton, une mère gasconne. »
Ma mère réfléchit quelques instants, puis murmura ceci sous le murmure des hautes branches à peine jaunissantes :
« Dès que l'on m'a eu exactement renseignée...
— Oh, dis-moi qui...
— Non, je ne te le dirai pas... J'ai compris que cette fois tu avais rencontré quelque chose d'extraordinaire... Seulement les conditions sont terribles... >^
Après un petit silence :
K Dans l'amour vrai il y a toujours une altracliou de race... Vos physiologistes ont raison... Nous traduisons, nous les croyants : deux intuitions semblables de la Grâce s'attirent.
— Comment, de la Grâce... mère? Jacquemine ni moi ne l'avons. »
Après un petit sourire :
« Vous l'avez d'une façon latente... annoncée en elle par la légende et le conte, annoncée en toi par la verve lyrique... Pour que la cloche paraisse à la lumière, dit Schiller, il faut que le moule s'en aille en morceaux. La loi se nourrit de l'amour et de la haine et de l'enthousiasme. Elle est le feu de ces sarments... )>
Je trouvai Jacquemine fort occupée avec sa femme de chambre, Gustave et une vieille cuisinière du Midi, la brave Novelette, nom qui convenait mal à sa face ridée, ratatinée, où brillaient encore deux beaux yeux de fièvre. Noël jouait dans un coin:
({ François, c'est trop étroit ici pour faire ton cabinet de travail... Il faut que nous l'installions autre part... »
Elle avait son petit doigt au coin de la bouche, d'un air extraordinairement perplexe :
« Ah, ma pauvre Jacquemine, voilà, en effet,
LA ROMANCE DU TEMPS l'RftSENT 281
une chose terrible ; mels-moi au grenier... ou ù la cave... ou dehors...
— Eh bien, prends ce qui s'appelait notre chambre et nous ferons notre chambre de cette pièce-ci... Seulement, j'ai oublié la chaise longue à Paris... Nous nous sommes tellement bousculés. •)
J'aimais son ton, ses gestes de ménagère, ce que je nommais ses intervalles. Je la consolai:
« Que veux-tu ?... C'est ici la Provence... On est mieux dehors que dedans. Contentons-nous de notre villa, même étroite et mal agencée, et allons un peu voir la cité, prendre le bon de Vair. »'
Novembre a dans le Midi sa splendeur. La blanche poussière de l'été blanc subsiste encore jur les chemins, et, lorsque tombe le crépuscule, cela devient uniformément lose. Le ciel transparent passe du rose au noir par décolorations successives.
Nous approchions de la ville. De grands cafés l'annonçaient, sans noblesse, peints en marron ou en vert, où des consommateurs raisonnables, à têtes de Romains, faisaient durer raisonnablement des consommations anodines. On entendait des bribes de causeries menées, d'un ton paisible et d'un sérieux accent, par les nombreux détours d'un
bons sens inéluctable :
rm LA RO.MANCK DU TEMPS PIIÉSKNT
« J'ai dit à Emile... Celte bête est malade... Consultez plutôt le pharmacien...
— Je crois, ma parole d'honneur, que ce président devient fou...
— Son oncle est de Carcassonne, mais domicilié à Orange...
— Je n'irai pas au cercle... j'ai le rhume. » Arles nous offrait ses ruelles sarrasines, étroites,
caillouteuses, où la nuit s'engage à la suite du temps, en tâtonnant sur les vieilles pierres. De hautes fenêtres, de grands balcons de fer forgé, des cours entrevues d'anciens palais où travaille un maréchal ferrant. Et l'haleine de la forge empourpre ces lieux transformés, les réennoblit par la lumière. Des femmes passaient lentement, coquettement, dans leur costume noir au fichu blanc croisé sur les seins, avec la coiffe traditionnelle ; et d'autres, en tenue banale, se distinguaient par leur pâleur et la sveltesse de leur allure. Il faut de grands efforts à la laideur du siècle pour détruire entièrement ces légers vestiges que les vivants apprennent des morts. Et peut-être une autre beauté, nouvelle, moins visible, est-elle en germe dans l'uniformité, la grisaille du vêlement contemporain, aussi éloignée de l'autre que celle-ci l'est de la chair nue.
Jacquemine ne regardait rien et tout la pénétrait
LA UOMANCE DU TK.MPS PRÉSENT '283
à son insu. Le prestige du passé, rencontrant son ame légendaire, s'ajoutait à elle sans secousses.
Un vieil homme encore droit marchait devant nous, poussant une machine extraordinaire sous laquelle tiraient deux chiens jaunes. C'était un repasseur de couteaux. Il s'arrêta ; nous fimes comme lui. il dit, avec un fort accent, deux plis moqueurs au-dessous des yeux, un pU sérieux au milieu du front : «, C'est le volant qui vous intéresse? Je l'ai fait moi-même avé une roue.
— Et cette boîte à sardines?...
— C'est pour ranger mes instruments. Les pédales, ce sont deux semelles. Je me sers de toute ferraille que je rencontre ici et là, au hasard de mon aventure. Tant s'usent ces choses et tant je les remplace. »
Et il fit manœuvrer sa roue d'un coup de savate, pris entre les brancards de cet édifice vacillant, sous lequel les chiens haletaient; cependant que, de son doigt noir, il prêtait à la meule une lame ébréchée d'où jaillissaient des étincelles.
AJacquemine,àmoien même temps, ce bourdonnement rappela les fileuses. Elle fredonna gaiement :
Loin du brouillard de Livennec, Tourne pierre, et non plus fuseau...
Chante... non plus mer, mais roseau, Loin du bas brouillard de Bretagne.
-281 LA IIO.MANCK DU ÏK.MPS PHÉSKNT
Un des chiens jaunes aboya et le bonhomme se mit à rire avec un air de confidence.
« Ce coutelier-là, dis-je à Jacquemine, si ingénieux et qui a tant mangé d'ail, sort à coup sûr d'une de tes chansons... El sa voiture rapetassée, où chaque pièce usée se remplace, où l'épargne prend sa beauté, son admirable voiture labriquée "du rebut des choses, à la fragilité solide, est dans la tradition de la race.
— Ce qui est aussi dans la tradition, ajouta Jacquemine, c'est de manger un morceau de pain. Je n'attendrai pas le dîner. »
Nous entrâmes chez une boulangère, grasse, belle et brune, qui se fatiguait les yeux, dans la nuit commençante en son taudis, à déchiffrer un bout de journal. Dans la boutique sombre, il y avait trois grands pains à la devanture et deux petits pains poussiéreux, sur une table, en forme de bonnets d'évêque : « Vrai, il est dur, soupira Jacquemine.
— Il n'est pas dur, il est croquant, » rectifia la commerçante, sans interrompre sa lecture.
Je devais mener Jacquemine à la Vocation de grand matin et la présenter à ma mère. Nous partis, conduit par Novelette, et seul, arriverait
LA liOMANCK DU TKMI'S PlifiSENT 285
l'enfant, pour qu'il fûl tout à la surprise des visages nouveaux, des endroits neufs. Sainte Thérèse, psychologue habile, escomptait le dépaysement.
On se mil en route dans de la joie solaire. Le trajet était court. Jacquemine dit : « C'est drôle, en ce moment je n'ai plus peur. » Pour cette première entrevue, elle avait quitté sa robe noire, et le charme du blanc et du blond, caressé par des rayons fluides, me reportait aux bords de la Seine.
Ma mère nous reçut dans sa chambre avec sa plus sereine tendresse. Elle embrassa la visiteuse au front :
(.( Bonjour, Jacquemine.
— Bonjour, madame... » Et elles s'assirent en face l'une de l'autre, mon amie dans la lueur discrète du jour, ma mère dans la pénombre où ses yeux brillaient.
« Votre frère sera bien soigné... Ne vous effrayez pas... nous l'amuserons... Notre docteur examinera sa gorge, puisqu'il a eu le faux croup en Bretagne... Il est un peu morose, n'est-ce pas?... 11 n'est point troublé d'entrer ici?...
— Il est seulement inquiet de savoir si l'on acceptera son coq... un coq vivant qu'il appelle son criard et qui le suit partout.
— Certainement, dit ma mère souriante... Nous sommes habituées aux habitudes... et puis le coq
"28G LA RO.MANCK DU TEMPS PllÉSKNT
le réveillera... mieux que la cloche... Venez voir sa chambre... Où sont donc mes clefs? »
Elle ouvrit un tiroir, prit son trousseau et un écrin long :
« Jacquemine, en souvenir de cette claire matinée, voici un petit bracelet que je portais quand j'avais votre âge. Il vient de la grand'mère de François... Je vais... moi-même... à cause du fermoir. »
Elle prit le bijou, et la main qui tremblait. Le cercle d'or glissa sur le poignet blanc :
« Il ne faut pas vous émouvoir. Nous rencontrerons des surveillantes en route. »
Et elle nous guida de sa grâce souveraine.
La chambre destinée à Noël, spacieuse et gaie, donnait sur le jardin.
« Bientôt, dit ma mère, nous ferons du feu... A la On de novembre, la température baisse brusquement. Amélie! »
Une surveillante entra :
« Est-ce que la cheminée tire maintenant? A-t-on fait la réparation?
— Hier soir, madame.
— Dès que le « nouveau -> arrivera, vous me préviendrez aussitôt. C'est à vous que je le. confie.
— Bien, madame. »
Ma mère continua, s'adressant à Jacquemine :
« Peu à peu, je vous demanderai quelques renseignements complémentaires... Vous viendrez le voir dans huit jours... afin qu'il s'accoutume à la maison... Mais, chaque matin, vous aurez de ses nouvelles... Voici le docteur, je vous quitte... A bientôt, ma chère Jacquemine... »
Ces choses dites nettement, simplement, sans raideur, sans hésitation. Je compris plus tard ces mots de Savinien : « Votre mère, vivant en Dieu, se joue des difficultés humaines avec une lucidité Iranquille. Elle a le doigté de toutes les consciences, même les plus susceptibles. Elle dompte les plus rétifs d'une seule parole, d'un seul regard. J'ai rarement admiré pareille action morale. »
De fait, je ne la vis nullement gênée, pendant notre séjour à Arles, ni par nos visites à la-Vocation, ni par ce que notre situation, aisément devinée, avait d'irrégulier ou d'insolite. Un jour que je faisais allusion à l'étonnement possible de ses collaboratrices et de ses surveillantes, elle me répondit : " Mon personnel, que j'épure sans cesse, est stylé et discret... (Juant à ces dames, elles en voient tant... que l'indulgence est leur point de départ. »
Elle ajouta, d'un ton sérieux: « Je suis au-dessus du soupçon, François. La malveillance humaine est un stimulant de ma pitié... -Enfin, j'ai jugé
■28S l.A ROMANC.K DU TKMPS I'Hf;SENT
Jacquemine et telle que je la devinais : noble et pure... oui pure... par delà l'impur... N'aie plus de peine... et embrasse-moi. »
L'impression surnaturelle que ma mère avait faite sur Jacquemine cette première fois par sa délicate bonté ne fit que s'accentuer par la suite.
Chaque matin, comme c'était convenu, nous recevions un bulletin. Le début fut encourageant :
(( Le petit Noël est arrivé avec son coq... Il a été très sdije... D\iprès le flocteur, qui Va examiné loufiueinent, ses membres sont en bon état... »
Puis chaque jour marqua un progrès :
If. Moins (le silence... Bon appétit... Noël a demande à descendre au jardin. »
M. Nuël a joué au ballon... Il a un peu tramillé aussi... écriture et lecture... dans sa chambre. »
« Travail dansla salle commune. La (jaieté awjmenle. Noël a lié connaissance avec la petite Lanianon, paralytique de neuf ans, aîijourdliui (juerie. »
'■ Tendre bavardage avec Marie Lamanon. Il a voulu entendre la messe à côté d'elle. Jeu, travail, appétit. Augmentation de poids : six grammes. »
La réception de ces bulletins causait à Jacquemine une joie profonde. Moi-même, je finissais
par m'inléresser à cette reviviscence,, à cette cure morale et j'oubliais mes songes noirs dans TelTort lumineux de ma mère.
« Oh, monsieur, de ce petit! me disailla vieille Novelette attendrie. Moi, je portais le coq et lui marchait devant. Il ne me parlait pas, niais il se retournait et me regardait de ses yeux jolis : (( Cela ne vous ennuie pas, monsieur Noël, de quitter votre grande sœur ? — Si, Novelette, mais elle m'a recommandé d'être bien sage. Et quand nous fûmes à la Vocation : xiu revoir, bonne chance et bonne santé, monsieur Noël. — Au revoir, madame Novelette; dites à ma grande que je r embrasse. »
La sensible paysanne ajouta, suivant un dicton de sa race, en s'essuyant les yeux : « C'est un trésor que ce mignon — et il ne sera pas bâtard ! »
Hélas, le ver de mon beau fruit!
Je reçus une lettre de Mathias Gilbert :
« Saint-Goël, par Livennec.
(i Mon cher François,
« Vous voici au soleil d'automne, mais vous manquez aux brumes de Saint-Goël et votre compagne nous manque aussi. Clorinde se plaint de
votre absence. Le barde ne vous remplace pas. Il m'assomme. Je ne peux plus le voir ni l'entendre. Sa stupidité grandiloquente n'est plus de mise. Je vais l'expédier proprement.
« Dans quelques jours Olufîe et sa lille nous quittent, rappelés à Paris, l'un par sa clientèle, l'autre par ses pauvres. Oluffe n'a pas trouvé ce qu'il cherchait. Il incrimine le laboratoire, les instruments, la défection de Verneron, la mer « qui congestionne » et nos plaisanteries. Il perd au billard et me boude. La, pluie empêche les promenades.
« M""' Clos d'Ivois fait ses malles. Elle ne pense plus à Durvet.
« Moi, je suis hanté par ce malheureux. Il sera décidément le thème de mon drame futur. Titre : le Chemin de la Croix. Je tiens une belle scène, mais les mots sont veules.
(( M"' Gillette Norbier m'adressa sans raison une épître enthousiaste. Elle a pris un soir au. sérieux. Pauvre petite ! Chez moi la chair est prompte, mais l'esprit n'est pas faible, et le moment où je me donne est celui où je me ressaisis. La fable de V Octogénaire s'est ramifiée dans ma galanterie. Quand je suis seul avec ma vieille conscience, le jouvenceau morigène le vieillard. . i( Entendez-vous parfois, dans vos songes, le
rouet des Pileuses de Livennec? Puisse-t-il inspirer votre rêverie. Il y a longtemps que vous vivez pour vivre. Il serait temps d'inscrire ce stade neuf dans une œuvre neuve et puissante.
« Dites à la chanson française qu'elle me charme, par le souvenir, dans ma solitude. Elle est à vous, c'est voire lot. Mais il est permis de l'admirer et de l'aimer comme on vous aime.
« Au revoir, François.
« Mathias Gilbert. »
Le lendemain, ce fut le lour de M'"" Clos d'Ivois. Quelques mots seulement, vifs et nets. Elle m'annonçait son départ de Sainl-Goël pour Lusselange, sdi vraie retraite y et me chargeait, pour Jacquemine et ma mère, de compliments aftectueux. Elle ne faisait nulle allusion à Durvet. La part qu'elle s'attribuait dans ce drame la gênait vis-à-vis de nous et la rendait presque indifférente.
Malgré les conseils de Gilbert et mon propre désir, le travail m'était impossible. Un changement, inverse de celui de Jacquemine, s'accomplissait en moi. J'avais, dans une grande enveloppe de cuir, fermant à clef, que m'avait donnée Blanche Cortinez, une demi-douzaine de sujets de pièces, d'ébauches de scénarios, fragments de dialogues. Tout ce fatras me parut stupide. Un jour que Jac-
ÎÎ32 L\ HO.MANCE DU TK.M|'S PUÉSENT
qnemine élail sortie, jo le brûliii avec mépris. Je souhaitais, j'appelais une forme d'art nouvelle, aussi flexueuse que mon amie, aussi rythmée que sa chanson et^dontla spontanéité apparente vînt après une science oubliée... Les grands secrets sont dans la nature, comme ses secrets sont en ma légendaire, sous forme d'allusions harmonieuses. Que le poète tisse ces allusions !
Et comme j'étais en ces pensées, voici que, par un bel après-midi où soufflait le mistral, nous entrâmes pour nous abriter'dedans l'église de Saint- Trophime. C'est là que le grand génie qui réveille la race provençale plaça sa pièce fameuse : la Cotnmunion des S.aints. Telle que l'héroïne de ce chefd'œuvre, Jacquemine avait les yeux baissés. Elle les tenait ainsi en parcourant ce cloître, où l'essence des années mortes a son arôme le plus violent. Mais ce parfum la pénétrait et je ressentais en elle cette langueur qui rajeunissait mon amour au point de n'oser lui loucher la main.
Et ce qu'elle eût pu frtfre parla ainsi : c( Ta mère a raison, François... Gilbert est maudit. La foi, c'est la vraie flamme des hauteurs, quand ces hauteurs cessent d'être incultes... Mon amour pour la sainte Vierge, que j'avais, étant toute petite, et que j'ai eu le tort d'oublier, se réveille en moi... J'ai frissonné quand on m'écrivit que
LA ROMANCE UU TEMl'S PRÉSENT 21)3
Noël avait voulu entendre la messe... aux côtés de sa petite amie. »
Ce fui à moi de frissonner, me rappelant la menace de Gilbert. Je savais qu'en ma reine violente l'incendie naissait d'une étincelle et l'étincelle d'une émotion vive. Elle, cependant :
(( La fin du séjour à Saint-Goël ne fut pas seulement affreuse pour Durvet... Elle le fut aussi par ce que j'ai senti en toi, autour de moi et contre moi. »
Je l'attirai sous un arceau fragile, d'où nous menaçait une gargouille grisâtre. Les coups de vent faisaient dans le cloître, sur l'herbe, le puits, la pierre poreuse, des alternances d'ombre et de lumière :
« Ma chérie, explique-toi...
— Je ne saurais m'expliquer davantage... Aux regards, à la pitié qui m'entoura tout à coup, à mille détails inexprimables, à l'attitude embarrassée de Gilbert, de ce pauvre Durvet, aux chuchotements des serviteurs, j'ai deviné que le malheur me frôlait.
— Quel malheur?...
— Le grand... celui d'être moins aimée...
— Folle, folle Jacquemine... »
Je l'étreignis, sincère et vibrant, et le bois de Jumèges m'apparut dispersé, éparpillé par la force
irrésistible du mistral... Mais elle, faussement soumise, le regard sombre :
H Tout finit ici-bas, même la chanson, François... Ou plutôt la chanson se modifie. Écoute :
Plus loin que mon amour, un autre amour; Plus loin que la tendresse, une tendresse.
Sur la croix, après la détresse,
Apparaît la splendeur du jour...
Dans l'eau du puits les moines vont puisant De l'eau bonne à toutes blessures...
Pour les pures, poyr les impures.
De l'eau qui lave un bonheur trop cuisant.
Ce langage, cette attitude morale m'effrayaient. Et, comme nous sortions du cloître, je me reprochais un sentiment nouveau, incroyable, injuste : une sourde rancune contre ma chère maman.
Les natures profondes et ardentes ont ceci de redoutable que rien ne peut les modifier, intervenir dans leurs métamorphoses. Les lentes énergies qui s'accumulentenelles sont rebelles à toute intrusion. Vouloir les forcer, c'est les fermer, compromettre ces rares circonstances où, à la faveur d'un émoi brusque, d'un trouble de passion, une parole juste et soudaine a chance de les atteindre et d'enrayer leur progrès solitaire.
Le docteur Savinien vint nous voir et nous renseigna sur NoëL Très timide, très franc, très dé-
voué à son œuvre, il s'adressait surtout à la sœur, et il toussotait en parlant, afin de se donner du courage :
« Votre frère, madame, va beaucoup mieux, comme vous le savez d'ailleurs par les bulletins quotidiens que M™' Albevane et moi rédigeons. Ces bulletins deviennent inutiles. Demain, vous pourrez voir l'enfant. Il est atteint d'une sorte de mélancolie, à forme larvaire et périodique, assez rare à son âge... hum, hum... mais que noustraiteronssuivantles règles... hum...etnous réussirons.»
Ici, l'excellent homme respira bruyamment et tourna la tête de mon côté :
(( Cet enfant, autant que j'en puis juger, a une nature singulière... torpide, stagnante, où les impressions s'accumulent, puis éclatent sans qu'on s'y attende. Il s'est pris de passion pour celte petite Marie Lamanon en l'honneur de qui on célèbre demain une messe d'actions de grâces. Hum!... Sa paralysie a cédé à ce traitement. Ces dames ajoutent : et aux prières... On remerciera le bon Dieu des prières et du traitement. Et voilà que maintenant il nous pousse un petit chrétien d'une ferveur extraordinaire. 11 veut suivre tous les offices. A-t-il été baptisé, ondoyé?
— Baptisé, dit Jacquemine rougissante.
— Parfait... Il y a chez ces dames de ^a Voca-
21)i; l.A l'.O.MANCE DU IKM^'S PRÉSENT
Hou une vraie atmosphère de foi, prenante, captivante, .l'en constate les effets tous les jours. Ne nous en plaignons pas... Les âmes sauvées, les corps guéris... conclut le docteur, en se levant pour prendre congé. — Ce sont des résultats enviables. »
Et il nous quitta sur un accès de toux plus retentissant que les autres.
Mes nouvelles craintes firent que je ne me rendis qu'en rechignant, et sur les instances de ma mère, à cette messe d'actions de grâces célébrée pour la petite paralytique.
Mais quand j'entrai dans la chapelle de la Vocation, la vue de ces fillettes habillées de blanc, de ces enfants recueillis et de la joie tiède, discrète, embaumée d'encens, lumineuse de cierges, rayonnant sur cet oubli bref des douleurs, des difformités et des stupres, cette atmosphère de foi, dont parlait le docteur, me prit et me captiva comme lui.
Parmi les autres était Noël, plus gras, presque rose, le regard envahi par une ferveur, une douceur nouvelle. Ce fut lui qui, sous la conduite d'une sœur, guida aux pieds de l'autel la petite Lamanon encore vacillante, afin qu'elle y déposât son cierge de reconnaissance et d'amour. Des voix s'élevèrent, infiniment suaves et sereines, pour ce-
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lébrer la clémence céleste. Jacquemine pleurait dans ses mains jointes, cachant son trouble sous sa prière.
Tous et toutes, la messe achevée, sortirent dans l'heureux jardin. Les arbres tournaient leur deuil annuel en or et rouille sous un ciel d'argent lamé de brise.
Noël ne quittait pas sa nouvelle amie, l'héroïne de la cérémonie; il la soutenait, la fine brunette, avec un petit air viril et j'eus le sentiment que sa convalescence était celte fois définitive. En passant près de moi, cet enfant, qui ne me parlait guère et à qui j'avais jusqu'alors témoip:né bien peu de tendresse, me serra dans ses petiis bras :
« J'aime beaucoup moins mon criard... C'est elle, Marie, que j'aime et je suis plus content qu'à Livennec. »
Cette caresse ne me brûla point et cette confidence me fut douce, car, répétée à Jacquemine, elle me valut un de ces regards qui me déliaient jadis de l'angoisse.
Ma mère, fière de son œuvre, me dit :
« Nous parlions l'autre jour de la Grâce, tu vois qu'elle tombe sur les petits. Elle leur rend la santé, leur ouvre l'âme. »
Jacquemine intervint :
<i Madame, madame. »
l'y.S LA HOMANCK DU TEMPES PRÉSENT
Sa gorge se serrait. Nous étions en public. Ma mère nous prit à part :
(( Calmez-vous... Je ne suis pour rien dans ces choses... C'est Dieu qu'il vous faut remercier. »
Ainsi que je le redoutais, l'exaltation ne fit que grandir en Jacquemine et prit un tour nettement religieux. Elle se signait en passant près des croix.
Je la surprenais en de courtes prières qu'elle n'interrompait pas, mais qui la rendaient confuse. Je lui interdis de voir Noël, d'aller à la Vocation tout au moins pendant une semaine, car elle revenait absorbée, silencieuse, fondait en larmes au moindre mot, et la gaieté l'avait quittée, cédant à un frémissement perpétuel, où je sentais notre amour se débattre sous l'étreinte redoutable de la foi.
Elle ne lut même pas une lettre d'Hortense Oluffe, dont elle ne me parla point, que je trouvai froissée, servant de signet dans un recueil d'évangiles offert à Noël et dédicacé par une des sœurs grises de la Vocation :
« Paris.
« Ma chère Jacquemine,
« Votre vieille amie voudrait bien avoir de vos nouvelles à tous. Comment s'est passé le voyage? Gomment va notre petit Noël?... Est-il enfin à la Vocation sous la surveillance de la plus sainte des
LA HOMANCE DU TEMPS PRÉSENT -i'.l'.»
femmes, de celle qui connaît le mieux le chemin des cœurs ?
« Nous sommes à Paris depuis six jours. J'ai déjà repris ma besogne, et avec joie. Quoi qu'en dise mon père bien-aimé, lequel, au fond, pense comme moi, le souci qu'on prend des misérables est un heureux emploi de la vie. Notre séjour à Saint-Goël, encore qu'enrichi de musique, de conversation et de notre présence, nous prouve que ni les satisfactions de l'esprit, ni les talents, ni le succès ne suffisent à soutenir le cœur humain. Sans l'appui de la charité, il défaille. Il faut qu'il console d'autres cœurs, qu'il se réconforte à leur réconfort.
« Quand vous me parliez de religion, de cette religion dont le proche parfum doit vous émerveiller à cette heure, je vous répondais : « Allez aux pauvres... Allez au peuple dont nous sommes tous, dont il ne faut pas nous écarter, sous peine de honte et de déchéance... c'est la religion d'aujourd'hui. Nous pansons la plaie de la lance et nous pansons les plaies des clous. Si l'on a besoin d'actions de grâces, le Créateur n'a pas disparu ; on voit sa face resplendissante quand on s'agenouille près de sa créature et qu'on recueille le sang mêlé de fiel dans des mains pieuses, compatissantes. »
31)0 L\ r.O.MANC.E DU iK.Mi'S l'IJÉSEM
« Ces choses, je les ai dites à François, répétezles-lui (le tout près, car il est temps qu'il les comprenne. On n'a le droit de donner au rêve que ce qui ne soulagerait pas la détresse. On ne doit donner à l'amour d'un être que le surplus d'un autre amour qui assure au premier la pérennité.
« Vous vous écriez : Cette Hortense est devenue bien raisomieuse! G'e^ que je voudrais vous convertir tous les deux et que votre double noblesse d'âme attire sans cesse ma prédication. Ecoutezmoi et croyez à ma grande tendresse. Embrassez le gentil frérot. Mon père se rappelle à votre souvenir.
(( Votre amie récente et ancienne,
« Hortense Oluffe. »
« P. -S. — J'ai vu Verneron. Il nous semble aller mieux. Il doit prochainement écrire à François. »
Il me parut que cette lettre, adressée à Jacquemine, me parlait un pressant langage.
J'essayai de la distraction.
D'Arles aux Saintes-Mariés, où mourut Mireille, on peut aller en chemin de fer. Mais je préférais la voiture et la traversée de la Crau à la limite de la Camargue.
Le mistral nous fut indulgent. Il daigna s'apai-
scr un peu. Des bandes de nuages légers, diaphanes, formaient les marehes d'un ciel vert et or, et la lumière, ainsi distribuée, tombait par napi)es ou pluie de feu, comme dans les tableaux de victoires.
A droite, à gauche, s'étendait la plaine, semée déjà de quelques roseaux annonciateurs des clairs et roubines qui miroitaient à l'horizon.
C'était Tenchanlement de la nature libre.
Assise à mes côtés, dans la légère Victoria qu'entraînaient deux rapides chevaux,* Jacquemine cherchait un air de cloches entendu à la Vocation. Elle n'y joignait point de paroles. Moi, je me tourmentais. Ces cloches me semblaient nous quitter, se répandre sur la campagne et sonner le glas.de la vie.
La foi m'apparut l'ennemie, celle qui ravit l'amour à la terre. Et l'analyse, renaissant en moi, par la force même du contraste, me la montra soulevant la joie jusqu'à ce qu'elle rejoigne la souffrance dans un désir d'anéantissement. Je songeais : « Où est le remède?... Ce qui s'échappe maintenant de Jacquemine ne reviendra jamais vers moi. Quelle folie d'amener à ma mère cette enthousiaste, de la livrer à ce zèle religieux ! »
Nous avions emporté notre déjeuner dans un panier. La voiture s'arrêta au bord de la route. Lé cocher installa le couvert sur un espace dégarni,
-Mi l..\ ROMANCE DU TEMHi PUÉSENT
sans herbe ni culture, en pleine Crau, puis s'assit à quelque distance, insouciant et gourmand. Je versai à Jacquemine un verre de vin, couleur de ruine dorée, et cette libation m'en rappela une autre plus heureuse, dans les rochers de Saint-Goël.
Un flot de larmes alors, malgré moi, monta à mes yeux depuis si longtemps secs et clairvoyants. Il me brouilla l'aspect de toutes choses.
Jacquemine dans cet instant comprit. En ses regards plongea cette lueur mystique qui depuis plusieurs jours m'afFolaij.; en ses regards soudain ranimés sourit l'humanité tumultueuse, avec ses douleurs, ses ivresses et son acceptation de l'existence. Elle but et je bus et le goût de mes pleurs disparut dans la saveur chaude que je retrouvai bientôt sur ses lèvres.
La plaine, autour de nous, frémit. Les nuages marchaient de l'ouest à l'est, suivis par leur ombre terrestre. Là-bas, vers la mer ridée, ils découvraient une couronne ardente sur le front royal du soleil.
« Ma chérie, ma Jacquemine, oublie la croix qui fut un présage et d'où nous vint ce cri sinistre; oublie les statues blanches, et l'autel et les cierges ; oublie cette erreur de l'enfance, qui met le pardon dans les cieux, la générosité dans les cieux, la force et la tendresse dans les cieux, où ne
sont que nuées et vapeurs... Me voici, moi, ton roi, ton François, vainqueur des monstres... Les monstres doux sont les plus terribles... Ah, bois encore un verre de ce vin réel et brillant, vin de vie qui sort de la terre réelle, qui nous prendra, mais que nous foulons et qui nourrit gaiement ses victimes. »
Un chant me répondit, sans entraves, revenu de la roule française :
Sois fier, François, tu vaincras Dieu, Si Jacquemine est hésitante, Si l'ardeur de prier la tente, C'est un revoir, non un adieu.
Voici les arbres de la Seine Oîi j'ai pleuré, nos protecteurs :
Que la vie soit saine ou malsaine.
Viennent la vie et ses douleurs.
Leur ombrage est sur notre amour.
Il ne cache point les étoiles, La croix disparait sous les voiles De cette nuit d'avant le jour.
Après le village, aux maisons basses et blêmes, nous apparut la mer du Midi, d'un bleu opaque, non, mugissante, mais telle que cuvant une sourde rage sous l'étreinte incertaine du mistral. Nos pas marquaient dans un sable rose ; quelques bateaux
de pèclie, aux voiles rouges, dressaient vers le ciel des mais oscillants. Je tenais la main moite de Jacquemine.
Et nous n'entrâmes point dans l'église, où s'assemblent les jaunes Bohémiens.
L'alerte avait été trop vive.
Je trouvai ma mère, au matin, dans la lingerie de la Vocation. Elle comptait des draps avec une surveillante sur une longue table de sapin. Les armoires ouvertes montraient leur contenu en piles blanches.
Elle interrompit sa besogne. La fille sortit :
« Tiens, François... Justement, j'avais mis ceci de côté pour toi. »
Elle tira, de la poche de son tablier, un numéro de V Audace, où je lus cette nouvelle, encadrée de noir, en tête des échos :
Un grand deuil, qui atteint tous les collaborateurs de ce journal, vient de frapper subitement M'^' Robert de Lévigni/. Son jjère, M. Ramon Cortinez, Viniportant cultivateur ahjérien, est mort hier, à Vâge de soixante-huit ans, aprèsune courte maladie, dans sa propriété de Mustapha supérieur.
Notre directeur et il/""" de Lévigny sont aussitôt partis pour Alger.
LA nOMANCK DU TKMI'S l>Kf:sl':NT MO".
La rédaction de T Audace, en une aussi cruelle circonstance, etc., etc.
Je parcourus distraitement ces formules banales, puis rendant le journal à ma mère :
a Je viens l'annoncer quelque chose de plus grave, à notre point de vue... Nous partons.
: — Quand cela?
— Demain.
— Et Noël?
— Je te supplie de le garder ici quelque temps encore.
— Verrai-je Jacquemine?
— Elle te fera ses adieux ce soir. »
Ma mère réfléchit un instant, pâle dans les reflets pâles qui venaient des fenêtres et du linge. Aucune dureté en ses yeux noirs. Plutôt une expression de souffrance. Elle continua, de sa voix lente, appuyée d'une main à la table :
« Ceci m'est apparu le jour de la messe d'actions de grâces. Jacquemine avait un visage auquel je ne saurais me tromper... »
Puis, après une courte hésitation :
« C'est peut-être un crime que tu vas commettre, mon enfant. Es-tu sûr de toi-même vis-à-vis d'elle, lui promets-tu un avenir plus heureux que celui de la croix, des larmes rédemptrices... que la retraite inviolable en Dieu?...
— Je l'aime...
— Oui, reprit ma mère avec une infinie tendresse et comme parlant pour elle-même... C'était fatal... La race se ressaisit, se ramasse et bouillonne... Le grand sacrifice entraîne la légendaire... Quelque chose de sublime est en elle, ni désespoir,
,ni espérance, qui l'arracherait à l'amour humain, la livrerait à l'amour divin... Et comment t'es-tu aperçu, François?...
— A mille détails insignifiants, mais dont l'ensemble était révélateur. 'Jacquemine frissonne à tous les mots, à tous les bruits, qu'ils viennent du dehors ou qu'oti les chuchote en elle : le son des cloches, le souvenir de tes paroles, son chant luimême, qui changeait d'allure et se faisait religieux... Gilbert, d'ailleurs, m'avait mis en garde...
— L'apostat, qui craint la lumière.
— Cette lumière me tuerait, mère chérie. Je te fais une grande peine. Tu me pardonneras... Songe que Jacquemine est ma sauvegarde. Elle a ramené ma vie au rêve, et, si ce rêve m'était enlevé, quelle mort aflVeuse, dans les ténèbres... Enlevé, enlevé par ces mains... si chères. »
J'avais pris les mains de ma mère, debout en face d'elle et l'émotion me gonflait le cœur, faite de douleur, de crainte, de désir.
« Mon enfant, suis ta destinée. Tu as peur que
la foi ne t'enlève cette femme et tu as sans doute raison d'avoir peur, car la foi commençante demande le martyre, l'immolation de ce qui est le plus cher, le plus irrésistible après elle. Il serait trop cruel que ce que tu redoutes te vînt de moi. Et je lutterais mal contre mon propre enthousiasme... J'aimais ta Jacquemine. Peut-être avaisje lu dans ses yeux et deviné le miracle, comme on devine l'amour en un éclair... Ce miracle qu'elle ne réalise point, le petit Noël le réalisera... Laissenous-le. Un homme et un croyant... Nous vous le rendrons tel, le pauvre abandonné, et s'il nous reste, lui, ses prières vous sauveront peut-être.
— Maman...
— Adieu, François... L'acte que tu vas accomplir marque terriblement son heure... Il est de révolte et d'audace. Puissiez-vous vivre sans trop d'orages, sous cette miséricorde infinie dont la seule approche t'épouvante! »
Jacquemine et moi sortions de la communauté. L'émotion de Jacquemine était si vive, après l'adieu à Noël, à ma mère, qu'elle tenait baissées les paupières, indifférente au beau crépuscule, captive de son regret vaincu.
308 LA liOMANCt DU TEMPS PBÉSENT
Sous le ciel rose, la route se divisait : un bras menait à la ville, droit et blanc; la voiture merveilleuse de notre ami le vieux repasseur et ses deux chiens faisaient, à quelque dislance, une tache noirâtre et deux taches jaunes. On distinguait même le volant. L'autre bras, par un détour, ramenait à la Vocation. Au tournant se dressait une ' croix grise , à laquelle pendaient des raisins desséchés, trophée des vendanges, offrande païenne.
Nous nous arrêtâmes- Je montrai les deux voies :
« Ouvre les yeux, ma Jacquemine, regarde bien, et choisis... La foi... ou la légende. »
De crainte qu'elle n'hésitât, dans un baiseï-, je la poussai doucement vers la ville.
Alors elle, d'une voix ténébreuse :
« Où me mènes-tu?... Sais-tu la route, ô mon maître? »
L'accent me rappelait la terrasse des Tuileries, la rouge songerie d'émeute, la guerrière soudainement entrevue. Je cheminais entre deux risques, la Révolution et la Foi, ainsi que chemine l'homme moderne.
« Je te ramène au peuple, Jacquemine, où ton miracle pourra s'employer. Et je te demande de m'introduire auprès de ce guenilleux souverain.
Cet amoiu'-l;i a trop de plaies pour triompher de mon amour. Il apaise le besoin de croire par l'illusion de faire du bien. Ta chanson n'est pas morte encore. »