SCENE III JULIETTE, LE COMTE
LE COMTE
Ecoute, Juliette... Ne boude pas... J'ai à te parler sérieusement.
JULIETTE, se retournant.
Sérieusement?
LE COMTE
Oui.
JULIETTE
Je sais être sérieuse quand il le faut. (Elle s'îns-
i6 LA ROSE BLEUE
talle sur le canapé et faisant bouffer sa robe.) Je t'écoûte.
LE COMTE, dans le fauteuil.
C'est très difficile.
JULIETTE
Veux-tu que je t'aide?
Hein?
JULIETTE
C'est au sujet... du portrait.
LE COMTE
Qui t'a dit?...
JULIETTE
T'as une raison, de faire descendre ce portrait du grenier...
LE COMTE
Oui.
JULIETTE
Qui c'est cette dame?... Elle s'appelle comme toi
LE COMTE, embarrassé, bas.
C'est ma femme.
JULIETTE, câline.
Mon p'tit parrain... ça t'ennuie, de m'dire tout ça... c'est peut-être pas la peine que je le sache.
LE COMTE
Mais si... Sans ça... Sans ça, je ne te le dirais pas.
JULIETTE
N'en dis que la moitié, j'tàcherai de d'viner le reste.
Tu es gentille. (Baisers.) Alors, nous étions fâchés... depuis dix ans.
JULIETTE
Elle t'a fait du chagrin?
LE COMTE
Non. C'est moi qui lui en ai fait.
JULIETTE
T'as eu des torts...
LE COMTE
Des erreurs... Oui, j'en ai eu, des erreurs, de toutes les couleurs... des jolies p'tites erreurs... c'est vrai... mais,.,
JULIETTE
Tu dis?
LE COMTE
Rien... alors, je suis venu finir mes jours dans ce pays perdu, à deux cents lieues de Paris, où mes erreurs demeuraient, dans l'intention bien arrêtée de ne plus voir personne, et de passer mon temps à chercher la rose bleue...
JULIETTE
Que tu as trouvée.
LE COMTE
Je le crois.
Tu ne les trouves donc pas belles quand elles sont roses, les roses?
LE COMTE
Si.
JULIETTE
Alors, pourquoi veux-tu en fabriquer des bleues?... Il y a les bleuets.
LE COMTE
C'est vrai. Mais on n'est jamais content de ce que l'on a.
JULIETTE, montrant le portrait.
La dame aussi, aime bien les roses.
LE COMTE
Beaucoup. Sa collection est la plus belle que je connaisse... après la mienne.
JULIETTE
Est-ce qu'elle a la rose bleue?
LE COMTE
Non.
JULIETTE
Alors... tu disais...
LE COMTE
Alors, tu avais deux ans, tu as eu le malheur de perdre ton père et ta mère; j étais ton parrain, et, comme je m'ennuyais, je t'ai fait venir avec moi...
Et je veux rester avec toi toute ma vie.
LE COMTE, se levant, à part.
Vûilù ce que je craignais... -Jamais elle ne voudra... Enfin, il sera toujours temps de lui apprendre...
JUHETTE.
Alors ?
LE COMTE
Alors, cette dame — ma femme — va venir ici, passer une heure ou deux... Tu seras bien gentille...
JULIETTE
Oui, parrain. Quand qu'c'est qu'elle vient?
LE COMTE
On ne dit pas « quand qu'c'est qu'elle vient? »
JULIETTE
Quand qu'elle s'amène?
LE COMTE, à part.
Mon Dieu 1 mon Dieu! Si la comtesse l'entend parler comme ça! (Haut.) Elle vient dans trois ou quatre jours, mon enfant.