LES DERNIERS TEMPLIERS
Plus que les fantasias bruyantes dont nous fûmes régalés à l'arrivée, plus que les pétarades des hommes, les you! you! stridents des femmes, l'aigre et ronflante bourrasque des raïtas, des garbags, des reggis, des tamstams et des derboukas, instruments périmés ailleurs qu'au désert, plus que le défilé des bassours aux étoffes somptueuses, balançant, comme des
caravelles de rêve, leur fragile fret féminin, ce qui me donna vraiment, dans cette lointaine oasis d'El Goléa perdue à mille kilomètres d'Alger, la sensation d'une Afrique stationnaire depuis des siècles et soustraite à la loi de l'universel écoulement, ce fut le débouché au petit pas, sur la place de Foucauld, des quatre cavaliers bleus qui composaient la délégation de la nation targuie*.
Quatre cavaliers, mais quatre chefs, dont un caïd, l'aménocal Oussi Ag Meni. Et, à la vérité, sur les épaules d'Ag Meni, flottait un grand manteau rouge de parade, et le voile ou litham enroulé à son cou, et qui lui montait jusqu'à la racine du nez, avait la blancheur d'un voile de communiante.
Burnous rouge et litham blanc durent rentrer dans les cantines de la délé-
gation quand elle reprit la route d'In- Salah, capitale du brûlant Tiddikelt.
Et l'aménocal redevint un cavalier bleu comme ses bommes.
Quand je dis « bleu », il faut s'entendre. Ce bleu du Targui n'est pas le bleu barbeau, pas même le bleu de Prusse; c'est un bleu presque noir, avec des renets d'acier. Et, à vingt pas en effet, sur leurs méhara blancs, ces cavaliers touareg ont l'air d'habiter des armures du XIII e siècle; la coiffe et le litham, pareils à un haume dont la visière est baissée, complètent l'illusion, renforcée par la croix franque des glaives qui pendent à leur côté. Une croix semblable est tatouée sur leurs fronts; d'autres croix franques sont dressées à l'avant et à l'arrière de la selle. Naguère encore (et peut-être la mode n'en est-elle point
passée chez tous), ils emportaient dans leurs expéditions un bouclier et une javeline ou lance. L'impression irrésistible de féodalité qui se dégage de tout cela est passablement étrange.
N'est-ce qu'une apparence? Bien au contraire, et une étude un peu poussée de la vie privée et publique, des institutions, des mœurs, de la poésie même de ce peuple singulier la confirmera. Je ne vais point répéter ici ce qu'on peut lire partout depuis Barth et Duveyrier qui, les premiers, ont dirigé leurs investigations vers les Touareg et ont peu laissé à faire, sauf pour la langue, à leurs successeurs.
Sont-ce les Arabes qui les ont baptisés de ce nom qui veut dire les « délaissés », les « abandonnés », alors qu'euxmêmes en portent un autre qui veut dire les « libres », les « indépendants »?
Mais indépendants de qui, indépendants de quoi? Cette figure d'outlaws qu'ils se donnent, elle a peut-être eu sa raison dans les temps primitifs : on l'aperçoit moins depuis qu'ils ont embrassé l'islamisme, comme la plupart des Berbères, ce qui remonte assez haut dans l'histoire.
Mais justement les Touareg appartiennent-ils à la race berbère? Ils parlent un dialecte dérivé du libyen; ils se servent encore de l'alphabet libyen. « Ce sont des Chamites, des fellahs », dit M. E.-F. Gautier dans la Conquête du Sahara. Et M. Gautier fait autorité en la matière. Mais le commandant Cauvet aussi est homme de poids, et le commandant Cauvet veut que, chez les Touareg, le fond soit nettement berbère, celte par conséquent. Il consent que nos actuels
Touareg descendent des lointains Garamantes de Pline, extremi Garamantes, voire des « hommes sans tête »
(ou voilés) d'Hérodote; mais ces Garamantes, ces « acéphales » n'étaient pas autochtones, et, si l'émigration des Berbéro-Celtes sur la côte qui prit d'eux son nom est un phénomène de date malaisée à déterminer, le phénomène lui-même ne fait aucun doute et peut fort bien avoir coïncidé avec l'établissement des Garamantes et des « acéphales » en Libye.
Bon! direz-vous. Mais des preuves?
On n'a, paraît-il, que l'embarras du choix. C'est ainsi que le commandant retrouve dans la javeline tous les caractères des armes de jet usitées chez les Celtes d'Espagne à l'exclusion des autres peuples. Et quant au bouclier targui, il a ses pendants, selon
lui, dans les boucliers gravés sur les supports du dolmen des Pierres- Plates à Locmariaquer (Morbihan) :
ces dessins rupestres laissent nettement apparaître « la forme des saillants due à l'amorce des membres antérieurs », et la seule différence qu'on y peut constater entre les boucliers armoricains et les boucliers touareg, c'est que les premiers sont taillés plus carrément ou même complètement arrondis*. Et, bien entendu aussi, ils ne portent pas la croix lorraine ou de Saint-André, — cette croix dont paraissent hantés les Touareg, qu'ils gravent ou plantent partout et qui est remplacée ici par des cercles ponctués ou des feuilles de fougère...
Le commandant va jusqu'à donner comme une preuve del'origine celtique de ces nomades, qu'à l'exemple des
premiers habitants de la Gaule, ils se passent de temples, pratiquent la monogamie, proscrivent de leur régime alimentaire les poulets et les œufs, et enterraient autrefois leurs chefs de tribu sous des tumuli. Et l'on pourrait observer encore que, comme les Gaulois d'une époque plus récente, ils sont individualistes, braves, vaniteux et versatiles. « Les Touareg, concède luimême M. E.-F. Gautier, nous font une impression fraternelle; leur mentalité nous semble proche de la nôtre. »
Le tifinagh, leur écriture, peut bien être l'antique écriture libyenne : ils se montrent aussi discrets dans son application que les anciens Gaulois, refusent de lui confier leur histoire, leurs traditions, leurs croyances et ne l'emploient « qu'à des usages épigraphiques : inscriptions sur les rochers,
courts poèmes composés dans les séances littéraires et musicales (ahâl) que donnent chez elles les dames touareg de haut parage, devises tracées par elles sur leurs instruments de musique, sur les boucliers et les anneaux de bras des chevaliers ».
Et nous voilà revenus, par une pente naturelle, à cette impression de féodalité qui est la première et la plus forte qu'ils imposent, la seule que, personnellement, je veuille retenir; voilà que, traitant d'eux, les enquêteurs les moins passionnés, les plus maîtres de leur imagination, font un retour involontaire vers notre XIII e siècle français, parlent de chevalerie, de cours d'amour, de vassaux, de serfs, citent, comme Duveyrier, la coutume de Champagne où la femme jouissait des mêmes droits que la femme targuie,
où le ventre aussi « teignait » l'enfant et lui conférait la noblesse en vertu de l'adage : Incertus pater, mater vero certa.
Plus de litham, de voile céans : c'est le monde renversé, l'homme seul qui, chez les Touareg, cache son visage, et il est vrai que la femme targuie est sédentaire; c'est l'homme qui court le désert, et le voile est indispensable au désert contre la brûlure des sables, la flagellation presque térébrante de ces milliards de petits grains siliceux que chasse le simoun. (Mais pourquoi l'homme ne dépose-t-il pas ensuite son voile, même pour manger, même pour dormir? Pourquoi, à la différence des autres nomades, garde-t-il éternellement sur la tête ce casque de corde et de mousseline dont la visière ne se lèvera qu'à sa mort? On flaire là un
secret : on songe aux dures contraintes imposées à l'Homme au masque de fer ; on n'a peut-être pas tort d'y songer.) La femme targuie, tout au contraire, vit la tête et les bras nus, sobre de bijoux, mais libre de ses mouvements, disposant de sa personne et de ses biens, ne se vendant pas, se donnant, instruite d'ailleurs, musicienne et lettrée, et si passionnée pour la vie de représentation qu'elle fera volontiers cent kilomètres à dos de méhari pour assister à une soirée. — Comprenonsnous maintenant ces expressions qui viennent spontanément sous la plume des voyageurs : les daines touareg, les chevaliers touareg? Eh! oui, malgré leur gueuserie qui laisse intacte leur fierté, des barons sahariens, non point oisifs certes, bien que rétifs à tout travail manuel et ayant assez à faire
d'ailleurs d'assurer la sécurité des routes et de protéger les caravanes — ou de les détrousser, — des Baudoin, des Thibaud, des Godefroi, des Tancrède du désert, avec les cavernes du Hoggar ou du Mouydir pour châteaux et la « mentalité » afférente aux seigneurs de grand chemin, — un peu don Quichotte, un peu bandits. C'est pourquoi, tout en aimant et admirant le Père de Foucauld qui mourra parmi eux (assassiné — à l'instigation de l'Allemagne — par nos vieux ennemis irréconciliables, les Senoussites tripolitains), ils ne le comprendront pas toujours. Ils confieront leur trouble au général Laperrine :
— Explique-nous ce que dit ton marabout. Que nous sommes tous égaux? Même les nègres? On ne peut pas admettre ça. Les nègres sont les
nègres. Mais des chefs, il n'y a que vous autres et nous. »
Laperrine les rassurait. Dans sa politique saharienne à large envergure il faisait entrer ces faucons enfin apprivoisés, dont certains avaient encore au bec des lambeaux de chair française. Mais leur force antérieure ne venait-elle pas surtout de la faiblesse, des hésitations de nos gouvernants? Le massacre de la mission Flatters dans la gorge de Tadjenout- Inhouen et la longue impunité assurée aux massacreurs, ce facile triomphe, — demeuré pendant plusieurs années inexpliqué, — avait enflé le cœur de la nation targuie. Ses membres se jugeaient invincibles. Seghir ben Cheik, l'instigateur du guet-apens, et l'aménokal Attisi, qui y avait participé, les entretenaient dans cette confiance
superbe. Cependant des lueurs commençaient à filtrer, par Tripoli notamment, où notre consul avait reçu la déposition d'un des rares survivants du massacre, le tirailleur Ameur ben Haoua, sauvé par une femme targuie.
Kafir (infidèle), cette femme l'eût laissé égorger ; reconnaissant ou croyant reconnaître à ses tatouages un « pur », un Arabe de l'Ouest, elle le recueillit sous sa tente, le soigna, le guérit.
— Si nous étions restés près de nos approvisionnements de cartoucbes, déclara Ben Haoua à notre agent, nous aurions pu repousser toutes les attaques des Touareg...
La mission s'était donc débandée?
Il faut le croire. Et le général Reibell, qui enquêta sur les lieux quelques années plus tard (1898), avec la mis-
sion Foureau-Lamy, et dont le Carnet de route vient de paraître *, précisera : Flatters « avait quatre-vingtsix fusils maniés par des soldats de métier, tirailleurs ou anciens tirailleurs, mais tous habillés en indigènes, ayant perdu, avec l'uniforme, l'esprit de corps ».
Remarque profonde qui montre en quelle dépendance des signes extérieurs est le moral d'une troupe, et que, si l'habit ne fait le moine, il fait au moins ou contribue à faire le soldat.
Mais il ne fallait pas alarmer l'Angleterre, et la mission Flatters n'avait été autorisée que sous la réserve justement d'être une mission, non une expédition, — de revêtir un caractère strictement civil ; une centaine de vies humaines et la perte momentanée de notre prestige saharien devaient payer
cette concession aux susceptibilités britanniques. Après quoi, et la liberté de nos mouvements recouvrée, il n'y eut plus qu'à chercher l'occasion de ramener les Touareg à une plus équitable appréciation de leur force, ce qui se fit sans tapage, le 7 mai 1902, au combat d'Arrem Tit, où la fine fleur de la chevalerie targuie fut fauchée :
sur trois cents qu'ils étaient contre cent trente des nôtres, quatre-vingt-treize mordirent la poussière *. L'affaire fut supérieurement conduite par le lieutenant Cottenest, avec des auxiliaires indigènes. Mais, cette fois, les hommes portaient l'uniforme de tirailleurs.
Et depuis, même pendant la grande guerre, et sauf de la part des dissidents Azdjer, alliés à nos ennemis les Senoussites, on n'a pas eu trop à se plaindre des cavaliers bleus : l'essai de rébellion
du Hoggar, en février 1917, avorta misérablement et les paroles suprêmes du nouvel aménokal, Moussa ag Amastane, que Foucauld appelait son « meilleur ami parmi les Touareg », furent pour recommander aux siens de rester « fidèles à la France * ».
Jusqu'à quand? Peu importe. Le péril targui est aujourd'hui conjuré, — conjuré pour assez longtemps, sinon définitivement, rien n'étant définitif dans cette Afrique musulmane dont il serait imprudent d'interpréter les silences, même la coopération pour un renoncement. « On ne sait jamais », aimait à dire Fromentin en parlant d'elle, « le temps qu'y peut durer une forte rancune ». Peut-être le sait- on moins encore avec ces énigmatiques Touareg, si habiles à donner le change sur eux-mêmes, et dans lesquels, qu'ils
soient de fond libyen ou berbère, je ne puis m'empêcher de voiries descendants des derniers Templiers échappés à la destruction de l'ordre fameux qui avait fini par mêler sacrilègement le service du Christ et le culte clandestin du Baphomet (ou Mahomet).
Une hirondelle ne fait pas le printemps; un outlaw comme Hastings, originaire de Troyes en Champagne, ne fait pas que tous les Vikings soient des Champenois. D'accord. Mais, outre qu'ici la proportion des transfuges pût être assez grande, la supériorité de culture des Templiers dut favoriser leur action sur la masse, assurer très vite leur prédominancepolitique. L'organisation féodale des Touareg n'est pas née toute seule, et tant de souvenirs francs auxquels ils sont demeurés fidèles, notamment cette obsession de
la croix, reproduite par tatouage jusque sur leurs fronts, ces épées franques, tes poignards francs, ces lances franques, ces boucliers plus francs encore que celtes, ces heaumes de corde et de mousseline à la visière toujours baissée, comme si les premiers fugitifs avaient craint d'être identifiés et voulu jusque dans leur descendance ensevelir, avec le secret de leur origine, celui de leurs mœurs troubles et de leurs yeux passés à l'antimoine, — jusqu'à ces lustrines craquantes à plis droits comme le zinc et à reflets bleus comme l'acier où ils s'enferment comme dans une armure ; vingt autres détails encore du costume, du harnois, de la conformation physique, notamment l'extraordinaire finesse des extrémités ; et enfin — la selle quittée — cette allure dandinante et naturelle
de grands seigneurs, ce port de jeunes premiers de drame romantique à rendre jaloux Raphaël Du nos et Albert Lambert fils, si ce ne sont point là des preuves, au sens strict du terme, de la provenance templière des Touareg, quel ensemble de présomptions ils constituent cependant en sa faveur !
Aujourd'hui, peut-être, faute d'archives, de chroniques écrites, tout souvenir s'est-il effacé en eux de cette lointaine ascendance. Ce sinistre massif du Hoggar, chauve, sourcilleux, d'une altitude moyenne de trois mille mètres, où leurs pères s'étaient jetés comme dans un réduit inaccessible, ils ont fini par l'aimer comme leur unique patrie, avec la hammade pierreuse et l'erg aux tons veloutés...
Notre caravane ne poussera pas jusqu'au Hoggar. Mais la journée d'hier
nous a donné une idée suffisante de la hammada. Trois cents et quelques kilomètres pendant lesquels l'œil ne trouve à se repaître que de ce spectacle effrovablement monotone font comprendre l'explosion de joie des Rohlfs et des Duveyrier à la vue d'une oasis comme El Goléa, saluée par eux du nom biblique de « terre des bienheureux ».
D'El Goléa à In-Salah, d'In-Salah au Hoggar, c'est encore le plus souvent la hammada : dans les lits desséchés des oueds seulement, le sol revêt une teinte légèrement verdâtre, du vert malade de l'absinthe; les chameaux y trouvent leur pâture, mais on leur sait l'estomac accommodant. L'homme, lui, n'y peut vivre qu'en emportant sa nourriture, son sac de dattes ou de couscous, et en
renouvelant sa provision d'eau saumâtre aux rares citernes ou aux puits forés çà et là dans les dépressions.
Une dure vie. Et il n'en veut point d'autre. L'accoutumance, une longue hérédité, les joies secrètes du nomadisme ont créé entre le désert et lui toutes sortes de liens insoupçonnés. C'est comme un mariage mystique.
Même dans les villes, le vrai Targui, le « Cavalier Bleu », refuse de coucher sous un toit qui n'est point celui du ciel. Un pacte tacite le refoule à l'écart, dans les faubourgs, autour de quelque feu nocturne près duquel « baraquent * » ses méhara. Il croirait commettre une infidélité — ou peut-être une imprudence — de se confier à des murailles. Il n'a même pas de tente, le plus souvent : si une tempête l'assaille en cours de route,
il descend de selle, plante son bouclier dans le sable et s'abrite derrière. La tempête n'a qu'une heure, la lumière a l'éternité. « Si longue que soit une nuit d'hiver, dit un proverbe targui, le soleil la suit. » Et quel soleil! Le soleil pur, intégral, absolu, le soleil « indubitable » du Sud dont parle Fromentin, si puissant que, d'après un autre dicton targui, il rend illusoire la paume de la main qui essaye de le masquer et passe au travers.
Nous voici donc les hôtes de « la Rose des sables* ».
C'est le nom donné à El Goléa, la reine des oasis du Sud algérien. Duveyrier, le lieutenant Dugrais, Marcelle Vioux, Jacques Lacour-Gayet, Edouard de Keyser l'ont célébrée à l'envi ; le commandant de Lafargue lui dédiera, au cours du congrès, un rapport chaleureux comme un hymne...
Cette « rose » saharienne n'était cependant pas tout à fait « déclose », quand il nous fut donné à notre tour de la respirer. Je crois qu'elle ne s'épanouit vraiment qu'en avril ou mai. Et nous n'étions qu'aux premiers jours de février! Mais déjà le printemps s'annonçait. Et puis y a-t-il un hiver à El Goléa? La nuit, peut-être, où le thermomètre parfois tombe à 4 degrés au-dessous de zéro. Mais, le jour, tout y est lumière, douceur, enchantement.
Nous sommes bien ici, cette fois, à mille kilomètres d'Alger, au carrefour des routes d'Ouargla, de Ghardaïa, d'In-Salah, de Timimoun : si le Transafricain se construit jamais (on en peut douter, et la piste pour autos compte de plus en plus de partisans, même en Algérie), ce sera la grande plaque tournante du désert.
C'est déjà une station privilégiée, d'une richesse de végétation inouïe et qui ne cessera de s'accroître. Ce qu'ont fait en quelques années de cette maigre halte de caravanes les officiers des affaires indigènes qui s'y sont succédé, depuis le commandant Lamy jusqu'au lieutenant de Bruce, — un descendant de Robert Bruce, transplanté au Sahara, dont les dunes fauves s'harmonisent admirablement avec le blond ardent de ses cheveux et de ses sourcils, — passe toute créance : El Goléa est leur chef-d'œuvre, le miracle de l'eau qu'ils sont allés chercher aux entrailles du sol et que tout un ingénieux réseau de seguias diffuse à travers l'oasis, transformant une glaise affreusement magnésienne , mangée d'une lèpre blanche et salée, en un parterre édénique.
Il serait tout à fait injuste de ne pas joindre dans notre reconnaissance, aux noms de ces premiers pionniers de la culture française, ceux des Pères Blancs de la mission saharienne (qu'on retrouvera plus loin) et celui du regretté Dal Piaz, le fondateur des hôtels transatlantiques, l'amoureux d'El Goléa : sa flamme s'est par bonheur transmise à son successeur Ricard, président de ce Congrès de la rose et de Voranger, dont l'initiative lui revient et qu'il pavoisera de sa bonne humeur. MM. Doumergue et Tardieu ont fait école, et le sourire est devenu chez nous une politique. Pour s'en plaindre, il faudrait ne pas se rappeler le mot du vieux Guizot à un débutant qui lui confessait, en rougissant, ses tendances optimistes :
— Mais non, jeune homme, vous avez raison. Les pessimistes ne sont jamais que des spectateurs.
Et, en vérité, où serait-on optimiste, sinon à El Goléa? Tout y convie, et à oublier l'Europe, son spleen, ses brumes, ses plans Young et ses conférences pour le désarmement. Que les soirs y sont beaux, de la terrasse du vieux ksar ! Mais ce n'est pas cet évanouissement brusque de la lumière dont parlent les auteurs et que ne précède aucune ombre, et le jour, même ici, meurt par degrés; on en peut suivre les lentes dégradations, scandées par la voix nasillarde du muezzin sur sa tour :
« La clah ill Allah... O vous qui allez dormir, recommandez votre âme à Celui qui ne dort jamais et dont les millions d'yeux vont s'ouvrir tout à
l'heure sur l'immense front de la nuit saharienne. »
Pourquoi les ciels nocturnes paraissent-ils ici plus vastes qu'ailleurs ?
Les étoiles ne scintillent pas au désert: elles luisent fixement, à cause de l'extraordinaire siccité de l'air, et cet éclat dur, que rien n'amortit, entre droit en nous comme une lame! Ah!
que l'on conçoit céans l'acte d'immolation, l'anéantissement en Dieu d'un Foucauld, d'un Psichari !
Je ne me lassais pas des nuits du désert et j'aimais aussi la somptuosité de ses couchants, ces sortes d'agonies triomphales de la clarté. S'il me fallait choisir pourtant, je leur préférerais les matins. Ils ont beau se répéter depuis des millénaires, l'œil ne peut que les contempler avec la même surprise émerveillée : c'est comme
une abolition du temps, un retour à la jeunesse du monde, une rentrée dans la candeur et la suavité initiales. On dirait que la création recommence avec chacun d'eux. Mais, pour goûter leur fragile beauté, il ne faut pas attendre que le soleil soit levé. Il y a encore une ou deux étoiles dans le ciel qui bleuit doucement. Et tout le désert, les dunes, les monts, les murs de toub des jardins, sous le trait vert de leurs palmiers, et la ville elle-même ne font qu'une grande rose d'or. Pas une ombre cette fois. C'est prodigieux.
Ensuite, c'est plus banal, et l'on peut s'aller recoucher.
C'est l'après-midi, d'ailleurs, que l'on fait la tournée des jardins. Le plus riche, le plus délicatement entretenu et où l'on ne manque pas de vous mener est le jardin d'Abaza — « Mo-
hammed ben Brahim Abaza, négociant-propriétaire, officier du Mérite agricole », — pour restituer à notre hôte les prénoms et titres que porte sa carte de visite.
Le matin, Abaza est à son comptoir :
il tient boutique, bazar plutôt, dans l'une des rues du quartier européen, entre un marchand égyptien aux beaux yeux mélancoliques, spécialiste en poignards touareg à croix franque et en mamelles de dromadaires séchées et ornées d'arabesques, et un marchand juif de cartes postales qui me confia son rêve d'aller un jour « à Panam ».
Plus sage, Abaza, deux fois marié, ici à une Harratine, dans Ghardaïa à une Mzabite, et Mzabite lui-même, ne songe pas à quitter El Goléa, — sauf, bien entendu, tous les deux ans, pour la visite rituelle que sa loi religieuse
l'oblige de rendre à sa conjointe du Mzab, — et le fait est qu'El Goléa lui a procuré toutes les satisfactions qu'un homme de sa sorte, intelligent, travailleur, avisé, pouvait en attendre.
Lui-même, au congrès, nous conta, par la bouche de son fils, le col sanglé dans un faux-col impeccable, comment, en 1901, avec un bourriquot entre les jambes et 105 francs en poche, il vint s'installer ici, loua une boutique et — Allah soit remercié!
et les clients aussi — vit son petit capital augmenter d'année en année.
Il avait l'amour des fruits et des fleurs. Il acheta sur ses économies la plus horrible des chebkas, un carré de sol magnésie où ne poussaient que des joncs, l'entoura d'un mur de toub, le débroussailla, piocha, engraissa, avec des phosphates et du terreau qu'il
faisait apporter de très loin à dos d'âne, y conduisit l'eau d'une seguia voisine, payée à prix d'or, et, pour commencer, y planta des palmiers; puis il s'attaqua à la sous-culture, mandariniers, orangers, citronniers, cédrats. En 1915, il essaya des roses...
Aujourd'hui, les jardins de Damas rivaliseraient à peine avec les siens :
il en possède quatorze dans El Goléa et autant de maisons ; il a auto, serviteurs nègres, jardiniers à la tâche et au mois; il nous reçoit sous sa tonnelle, grande conque fraîche au cœur de la plus odorante des roseraies, où, sur de moelleux tapis du Souf, nous est servi, dans des porcelaines de Chine, le thé à la menthe qui a remplacé un peu partout le café dans les oasis du Sud. Des cédrats énormes, pareils à des lanternes japonaises, semblent éclairer
la scène. Abaza conclut modestement :
— J'ai montré à mes compatriotes ce que peut le travailleur du Mzab quand il veut...
Il parle avec émotion de la France, « notre patrie bien-aimée ».
— Il est sincère, nous dit le commandant Cauvet, qui préfère les Mzabites aux Arabes...
Il ne me rabattra pas un centime, le soir, sur une bourse du Hoggar à longs rubans de cuir incrusté que je voulais rapporter à ma petite-fille...
Et puis, à El Goléa, il y a le vieux ksar, le mont Saint-Michel du désert, une ruine de ville fortifiée, pyramidant comme l'autre autour de sa gara et toute bourdonnante de légendes.
Aux petits Arabes dépenaillés qui vous y mèneront, demandez l'histoire du marchand qui criait, autour du
souk : « Je vends du chagrin. Qui veut du chagrin?» Ou bien celle de M'Barka bent El Khas, la belle sultane berbère qui commandait à Taorirt (premier nom de la ville) et que le sultan du Maghreb vint assiéger pour la punir de n'avoir pas voulu l'épouser. Mais, au bout d'un mois de siège et quand la ville n'en pouvait plus, la sultane fit faire une grande lessive qu'on mit à sécher sur les murs; après quoi, ce furent de grosses galettes dorées qu'on jeta par-dessus les remparts ; enfin, une chèvre bien nourrie qu'on poussa hors de l'enceinte. — « Eau, blé, viande, rien ne leur manque, pensa le sultan, dont les troupes tiraient la langue.
Allons-nous-en. »
El Goléa, la Rose des sables, est aussi El Goléa, la patrie des jolies fables.