CHAPITRE X UNE VISITE A M. GARP
On m avait dit: « M. Garp a l'humeur orageuse comme le ciel des Carpathes et changeante comme les flots du Pruth. 11 tonne, il éclaire, il déborde, — ou il est charmant ; et l'on ne sait jamais, quand on va le trouver, si l'on recevra de lui des rayons ou de la grêle. » Lorsque, après avoir traversé huit bonnes lieues, sous la pluie, d'une route noire entre des champs de maïs trempés et des mamelons jaunis, après avoir vu de vieux fantômes ruisselants nous ouvrir d'espace en espace des barrières féodales, j'arrivai à la masse de verdure où se cache la maison de Tibanesti, je compris tout de suite que je n'avais rien à craindre et que, par ce merveilleux esprit de contradiction dont se plaignent ses adversaires, M. Garp opposait aux intempéries de la nature une imperturbable sérénité.
On prétend que M. Garp préfère la civilisation germanique à la française. Mais je ne saurais
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oublier que cet homme, ministre en 1870, déclara fièrement dans les Chambres roumaines ses sympathies pour la France ; et, s'il affecte peut-être la brusquerie d'un vieux général allemand aux moustaches tombantes, toute la gaîté française rit dans son œil clair. Du moment que nous nous levâmes de table jusqu'à l'heure oii je le priai de me faire reconduire à la gare, de midi jusqu'au soir, M. Carp fat dans son salon, qu'il ne cessa d'arpenter, comme sur une tribune aux harangues.
Tour à tour éloquent et spirituel, mordant et familier, il ne s'arrêtait que pour relever les quelques objections que je lui adressais et qui venaient mourir à ses pieds : il les relevait et repartait plus allègrement. J'avais l'impression d'être, à moi seul, l'auditoire d'un homme d'État; et ce n'est pas un mince plaisir, ni un plaisir que l'on goûte tous les jours. Je reverrai longtemps sa silhouette nerveuse passer et repasser devant ces hautes fenêtres et le paysage de cette première journée d'automne : un grand parc et plus loin des terres labourées et des collines pâles comme des grèves. Les Juifs, les paysans, les partis politiques, graves questions, passaient et repassaient avec lui sur le ciel un peu brouillé de ce vaste horizon.
... « Vous me dites que vous n'avez pas rencontré de Juifs persécutés ? Mais quand un préfet révoque l'autorisation donnée à un Juif de séjour-
ner sur une commune rurale et que son bon plaisir ruine ce Juif, père de cinq ou six enfants, n'est-ce pas là do la persécution ? Persécution administrative, la pire de toutes ! Que leur reproche-t-on, à ces Juifs ? D'occuper des places dont nous ne voulions pas ! Comme les peuples uniquement agricoles, nous sommes dénués d'initiative. Et nous refuserions de nous incorporer ces étrangers, que nous avons appelés nous-mêmes, et de nous infuser ainsi les qualités qui nous manquent? Je n'exploite pas mes biens; donc personne ne les exploitera ! L'admirable raisonnement ! On affirme que les Juifs sont méprisés et détestés. Avez-vous constaté chez le paysan le moindre signe de mépris ou de haine ? J'ai protégé récemment contre Tadministration un Juif dpnt mes paysans me suppliaient de prendre la défense. Notre antisémitisme n'est qu'une forme de la peur que nous inspirent les capitaux et l'industrie des étrangers. Cependant les Bulgares, les Bukovins, les Hongrois emportent, bon an, mal an, six millions que pourraient gagner les habitants de ce pays. J'ai sur mes terres quinze cents paysans. Je trouve des bergers tant que j'en veux; mais pas de vachers, et jamais, jamais, un porcher. Les descendants de Trajan, garder des porcs : fi donc! Ils ne sentent pas la nécessité. Personne ne meurt de faim dans nos villages. Et l'on conti-
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nue d'y travailler la terre comme du temps de Basile de Loup !
... (( Ah ! vous semblez croire que nous nous désintéressons du sort des paysans ! Mais nous sommes un certain nombre d'honnêtes propriétaires qui vivons sur nos propriétés et qui essayons de secouer Tapathie de nos campagnards. Nous l'essayons: seulement, nous n'y parvenons point. Mes labours de maïs, à moi, sont achevés aux derniers jours de l'automne. L'humidité pénètre la terre, la gelée y tue les herbes parasites, tandis qu'au sortir de l'hiver, les bœufs sont trop faibles pour labourer assez profondément. J'obtiens ainsi une moisson d'un quart plus riche, qui crève les yeux de mes paysans. Pensez-vous qu'ils suivent mon exemple ? Ils se disent que le maïs du propriétaire, ça doit toujours mieux pousser et que c'est l'ordre du monde qui veut ça. J'ai entrepris de les amener à une idée plus exacte de l'ordre du monde, et, une année, j'ai fait, à mes frais, labourer leur lopin de terre. Résultat : une récolte excellente. Ils s'en réjouirent... et ne recommencèrent pas ! Nous avons institué une école d'agriculteurs. Mais, en trente ans, elle a produit dix agriculteurs. J'ai proposé à des jeunes gens qui en sortaient de venir sur mes terres : « Monsieur^ m'ont-ils répondu, nous sommes diplômés et nous voulons des traitements de quatre mille
francs. » — « Bien, mes amis, faites-vous bureaucrates ! » Et depuis ils labourent consciencieusement des feuilles de papier. Ces gaillards-là transforment le licou en rond de cuir !
... « Nous ne sommes pas en monarchie; nous sommes en bureaucratie! Les libéraux, fils de petits boyars enragés contre les grands, étaient fort empêchés de s'appuyer sur le Tiers État, puisque le Tiers Etat n'existait point : ils se créèrent une clientèle bureaucratique, et les conservateurs s'en créèrent une autre. En ce moment, le pays est divisé en deux factions; l'une qui attend que Carp ou Cantacuzène arrive au pouvoir afin d'envahir les préfectures, les mairies et les bureaux; l'autre qui lésa envahis... Mon programme? Il est simple. Absorbons nos Juifs. Je ne dis pas : naturalisons-les en masse. Je dis : absorbons-les. Attirons les capitaux étrangers. Cessons de considérer les hommes qui habitent au delà des frontières comme des ennemis toujours prêts à jeter un filet d'or sur notre indépendance. Les Roumains sont attaqués d'une maladie terrible, la maladie des idées générales. Elle commence par l'inaptitude à toute espèce d'entreprise industrielle et par l'illusion qu'on est un homme d'Etat : elle finit par la paralysie complète devant un bureau d'expéditeur. Je n'y vois d'autre remède qu'une politique sans clientèle*