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La rue de la paix, roman

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Droits de traduction et de reproduction réservé»

pour tous les pays.

by Ernest Flammarion.

A Celle qui savait bien

que ce livre, écrit auprès de son tendre silence^

ne pouvait manquer de lui être dédié.

J'aurais voulu, dans le sous-titre de ce romany exprimer que j'avais tâché à écrire une chronique de notre temps. Mais ce mot de chronique aurait peut-être refroidi le zèle des aspirants à la lecture de ces pages qui, écrites dans la période qui a suivi r armistice , reflètent, je l'espère, cette atmosphère troublée où Paris a vécu les années d aprèsguerre.

Certes, je nai pas essayé de peindre, dans un tableau immense, l'image d un océan. Mon tableau ne représente qu'une vague. Tout mon espoir consiste en ce qu'il la représente bieti.

Cette vague n'est pas une de ces lames de fond qui emportent dans leur fureur une fraction de l'humanité. La petite humanité parisienne flotte sur ma vague sans risquer d être submergée, tellem,ent mes compatriotes ont l'instinct inné de fendre habilement le flot, pour survivre à des tempêtes qui noieraient des nageurs moins exercés .

J'aime Paris d'un amour filial qui s'exalte facilement. Je l'ai vu, sous les bombes et les torpilles

d'avions, sous les obus des berthas, ne pas se départir un instant de ce calme gouailleur qui contribue à son génie.

Sa maladie d après-guerre sera bénigne. La ville où Je suis né possède un fonds de santé qui décourage les microbes nocifs. Les petits troubles que Ton peut constater à la surface de la société contemporaine n'attaqueront pas le tempérament dune cité qui a digéré des guerres civiles et des révolutions.

Elle a deux qualités maîtresses qui valent les meilleurs remèdes : le bon sens et la générosité.

Les personnages qui vont se débattre sous vos yeux, dans les conjonctures nouvelles créées par la guerre, ne sont pas maîtres un instant de leur destin. Ils subissent des lois fixées par la combinaison des faits ou par la volonté d autrui. Ils se tirent de difficultés, nées dune suite infinie de hasards, comme ils peuvent, et suivant leurs instincts particuliers. C'est en cela, surtout, qu'ils sont humains.

Puissiez-vous, à la dernière page, être de cet avis /

Paris, 4922.

Le H novembre 1918, à onze heures du matin, au moment où cloches et sirènes mêlées, anciens bruits d'alarme devenus fanfares d'allégresse, annonçaient que les Allemands vaincus venaient de signer l'armistice, Odette Guéret sortait de la grande maison de couture Malicet, en plein milieu de la rue de la Paix.

Fiêre et fine dans sa robe tailleur très simple, un chapeau orné d'un seul ruban posé sur ses cheveux châtain clair, mais une fourrure précieuse, souvenir des jours heureux, autour du cou, et chaussée de petits souliers du bon faiseur, Odette fut plongée brusquement dans la joie de la rue.

Ses pensées étaient bien étrangères h ce brouhaha de victoire. L'accueil qu'elle avait reçu chez Malicet où elle venait, recommandée vaguement par un ami indifférent, de se présenter comme

vendeuse, n'était pas encourageant. Sans doute le papier sur lequel on avait noté son adresse, poliment, était-il déj;\ égaré. L'avenir était revèche. Dans le passé tout proche, frissonnait encore le drame net et cruel que fut la mort de son père.

Maître Hector Guéret, un des soixante ou soixante-dix avocats en renom qui se partagent au Palais les bénéfices des procès fructueux, était encore capitaine de territoriale quand la guerre avait éclaté. Patriote ardent, dédaigneux des postes sédentaires, il avait fait partie d'un de ces régiments de vétérans qui furent envoyés dans le Nord pour essayer de devancer les ennemis dans la fameuse course à la mer. Il était tombé à Arras, à cinquante-deux ans, tué d'une seule balle, laissant dans le glorieux sillage des éloges posthumes qui saluèrent son héroïsme, sa iillc unique, dépi privée de sa mère, seule au monde, réduite à des ressources insuffisantes.

Maître Guéret n'avait jamais pratiqué la vertu maussade de l'économie. Sentant à la jeunesse de ses artères qu'il avait du temps devant lui, il avait sans cesse remis à plus tard les calculs financiers qui devaient assurer sa fortune et celle de sa fille. La guerre l'avait surpris trop tôt. Odette avait dft vendre au plus vite et fort mal le mobilier qui garnissait le bel appartement du boulevard Malesherbes. Le produit de celte vente, joint au peu d'argent comptant que son père possé-

dait, lui constituait une petite rente : 4,000 francs tout au plus : la nourriture à peine, mais ni robes, ni chapeaux, ni livres, ni musiques, ni relations agréables, ni aucun plaisir d'aucune sorte, de quoi se marier peut-être avec un employé, un petit fonctionnaire, quelque ambitieux mesquin, d'éducation médiocre, mais pas de quoi attendre ni choisir l'homme dont une jeune fille comme elle, jolie, intelligente, cultivée, pouvait espérer de devenir la souriante compagne.

Autour d'Odette, le tumulte grandissait ; les fenêtres de la maison d'en face, chez Teplitz, le couturier, celles des grandes modistes Yvonne et Yvette, et tous les balcons de ces logis du travail pour commerces de luxe s'étaient, aux yeux de la jeune fille, garnis de femmes rieuses. Un flot de passants avait envahi la chaussée et les trottoirs le long desquels les magasins somptueux se fermaient peu à peu.

Des acclamations, des cris, des chants montaient de tout ce monde hilare. Dans cette rue au nom symbolique, il semblait que la paix fût accueillie plus chaleureusement qu'ailleurs. C'est qu'elle signifiait la prospérité retrouvée pour toutes les industries localisées dans ce coin de Paris, qui avaient traversé pendant la guerre des années de dures épreuves.

Ce petit peuple de fabricants d'objets inutiles et ruineux, tailleurs, modistes, bijoutiers, fourreurs,

de marchands de tapisseries, de tableaux, de meubles rares, de fleurs et de parfums, se réjouissaient k la pensée qu'avec la paix allaient reparaître les fastueux clients qui de tous les coins du monde venaient se fournir là de tout le décor splendide dont leur imagination oisive avait besoin pour s'exalter. Et la joie patriotique, mêlée de cette ivresse commerciale, éclatait frénétiquement.

Odette dut braver les remous de la foule pour remonter vers l'Opéra. A chaque instant, des gens qui se tenaient par la main en hurlant lui barraient le passage. Déjà un poilu facétieux avait voulu l'embrasser. Sa tristesse devenait, au milieu de ce peuple mué en élément, tout à fait douloureuse. Comme la vitrine du bijoutier devant laquelle elle passait, qui se masquait rapidement d'une fermeture de fer, son visag(> assombri semblait vouloir dérober aux regards les richesses de sa beauté. Ses grands yeux d'azur sombre se voilaient à demi de ses paupières baissées. Son joli nez, d'une finesse classique, frémissait : sa bouche crispée cachait les perles de ses dents. L'ovale de son visage d'une courbe si pure s'était soudain étiré. Elle levait les bras d'instinct comme on fait dans la mer pour fendre la vague, mais elle n'avançait plus qu'au hasard des bousculades. Elle avait envie de crier, de pleurer, d'appeler à l'aide. Par bonheur, une bande plus brutale encore perçant la foule rejeta la jeune fille le long des maisons à

l'encoignure de la rue Daunou, plus tranquille, dans laquelle, par un dernier effort, elle put entrer. Là, s'appuyant pour reprendre haleine à la devanture d'une boutique fermée, Odette se sentit rassurée. Elle regardait autour d'elle pour se diriger vers la plus proche station de métro quand une dame âgée, modestement vêtue de noir, qui hésitait à s'engager dans la rue de la Paix, s'exclama en l'apercevant :

— Odette! Mademoiselle Guéret!

Un sourire éclaira le visage de la jeune fille. Elle alla, les deux mains tendues vers celle qui l'interpellait.

— Madame Gérard ! Que je suis aise de vous rencontrer ! En rentrant à Paris, il y a deux mois, j'ai essayé de vous voir. Je suis allée jusqu'à Passy mais votre maison de la rue Gortambert était complètement fermée. Aucun dos fournisseurs voisins n'a pu me dire où vous habitiez. Ils m'ont appris seulement la perte que vous aviez faite : le pauvre M. Gérard...

— Oui, il est mort en 1916. De chagrin, on peut dire. Ses affaires étaient déjà en mauvais état avant la guerre qui a achevé de le ruiner.

Une exclamation de sympatliie vint aux lèvres de la jeune fille.

— Mais, vous aussi, mon enfant, j'ai appris par les journaux... Quels articles enthousiastes ils consacraient à la mémoire de votre père !

— Oui, dit Odette, cela devrait être une consolation... mais j'ai lu aussi que votre fils avait été décoré après la Marne...

— Pauvre André 1 Cela compense-t-il sa blessure ?

— Il a été blessé, grièvement blessé?

— Que de malheurs mutuels nous avons à nous apprendre! Le pauvre enfant était, vous le savez, passionné de son art de statuaire.

— Je crois bien. Mon père avait de lui une statuette de marbre. Une paysanne assise... son enfant sur les bras. Ob 1 un sujet très simple, mais c'est aussi beau qu'une des vierges d'autrefois. Je l'ai gardée ; oui, c'est une des choses dont je n"ai pas pu me séparer.

— Eh bien! cette œuvre-là est devenue aussi rare que si mon fils était mort. Il a à peu près perdu l'usage de sa main droite; il ne pourra plus jamais manier l'ébauchoir... quelle douleur pour lui!

— Ohl le pauvre garçon. Comme je lé plains; n'y a-t-il aucun espoir?...

— Aucun. Sa main criblée d éclats de grenade est à peu près désarticulée. On a dû lui couper le quatrième doigt. Heureusement, à force de patience il a pu recommencer à se servir des trois premiers doigts pour écrire. Je dis : heureusement, car ainsi il a pu entrer dans une banque, la Banque commerciale et industrielle, rue des Petits-

Champs. Songez que ses appointements, fort modestes, sont devenus notre seule ressource.

— Vraiment, il ne vous est rien resté?

— Rien. Je doute que l'actif laissé par mon mari parvienne à combler le passif. Vous comprenez... Un liquidateur judiciaire a été nommé et quand ces gens-là s'en mêlent...

En remuant ainsi les affreux souvenirs laissés par la guerre, les deux femmes marchaient lentement l'une près de l'autre. Elles s'apercevaient à peine des bourrades que des passants trop joyeux leur infligeaient parfois. A mesure que dans l'espace le son des cloches répandait la bonne nouvelle, l'affluence se faisait plus dense dans les environs des boulevards. Visiblement les faubourgs descendaient, dans ce besoin qu'ont les gens des quartiers retirés, aux jours de fête, de venir constater par eux-mêmes ce qui se passe dans les centres les plus animés de la grande ville.

Il ne se passait rien de plus qu'un jour de mardi- gras. Seulement des uniformes de soldats français, américains, anglais ou belges, rappelaient de quel soulagement mondial était faite la joie de ce jour-là.

Quelques-uns de ces soldats encadrant galamment de gaies midinettes organisaient, sans se soucier de la foule, des farandoles désastreuses pour la circulation.

Un peu plus loin, remontant l'avenue de l'Opéra»

une bande d'étudiants conspuaient Guillaume à plein gosier.

Sous une vaste porte cochère une dizaine d'enfants, héritiers sans doute des concierges d'alentour, avaient formé une ronde et dansaient en chantant un refrain né subitement, on ne sait où, et qu'on entendit partout ce jour-là :

Ah ! il n'fallait pas, il n'fallait pas qu'y aille I Ahl il n'fallait pas, il n'fallait pas y aller I

Odette et M"" Gérard approchaient de l'avenbo de l'Opéra qui, comme toutes les grandes artères, était devenue un fleuve mouvant de passants inuombrabies. Sans autre but que de faire en signe de joio un grand tapage, ers flots de gens se heurtaient en courants contraires. Les deux femmes reculèrent.

— Prenons cette petite rue, dit M"' Gérard, en montrant la rue d'Antin ; j'allais chercher mon fils à sa banque, sachant que les cloches de la victoire lui donneraient congé, mais nous atteindrons bien, par là, la rue des Petits-Champs. Et vous, ma chère enfant, où allez-vous?

— Je cherchais un métro pour entrer chez moi. Et comme elle vit que M"' Gérard allait l'interroger :

— Je demeure rue Sanssier-Leroy, aux Ternes. J'ai eu la chance de trouver un petit rez-dechaussée, peu coûteux. C'est mon ancienne femme

de chambre Florentine qui est concierge de la maison.

— Florentine? Une bonne fille qui semblait vous être très attachée. En effet, elle s'était mariée.

— Oui, mais avec un chauffeur qui est encore mobilisé. Cette brave femme est aux petits soins pour moi.

— Mais vous n'êtes pas restée à Paris toute la guerre?

— Non, après... après sa mort, je suis partie pour Morlaix où j'ai une tante, M"' Morin d'Artannes. Elle s'occupait d'un hôpital. Je l'ai aidée de mon mieux pendant près de trois ans. Mais on ne nous envoyait plus personne. Et puis il fallait bien que je revienne pour essayer de gagner ma vie.

— Comment Odette! s'écria M""' Gérard, vous aussi vous en êtes là ?

— A peu près. Il me reste une petite rente, mais si petite... le nécessaire seulement, le triste nécessaire comme dit Florentine, c'est bien peu à mon âge. Je voudrais un peu de superflu.

— Je crois bien! Gâtée comme vous l'étiez... Comme il est difficile de penser au malheur

d'autrui sans évoquer, en soi, le sien, M"* Gérard pensant tout à coup que son pauvre fils devait exercer durement un métier qui lui déplaisait pour leur assurer à tous deux le strict nécessaire qui semblait insuffisant à Odette, ajouta d'un ton un peu moins chaleureux :

— Mais je vous ai détournée sans doute de votre chemin. Me voici arrivée...

Et comme les deux femmes avaient enfin atteint la rue des Petits-Cliamps, elle montra à la jcuYic fille, juste en face, un vieil hôtel d'autrefois, transformé, recrépi à neuf, malgré le coût de la main-d'œuvre. Au-dessus de la porte monumentale, sur une large plaque de marbre, on lisait en lettres d'or : Banque commerciale et industrielle. Société anonyme. Capital : 80 millions.

D'autres plaques verticales entre les fenêtres énuméraient les buts nombreux, tous d'une utilité nationale évidente, que visait la banque.

Devant la porte principale que fermaient des garçons de bureau en uniforme, deux limousines attendaient. Par une sortie latérale, des employés gagnaient la rue, la plupart avides de se mêler au tumulte.

Ils s'écartèrent pour laisser passer deux messieurs.

— C'est M. Aron-Dupleix, le directeur, expliqua M"" ^érard, avec M. Javron, un des plus forts actionnaires de la banque.

— M. Javron!

— Oui, le plus gros, celui de gauche. Vous le connaissez?

— Un peu. Je connais surtout sa femme, Eugénie Maret. Elle était au même cours que moi, dans les grandes. Mais elle m'avait prise en ami-

tié, peut-être parce que je la reconduisais chez elle dans la voiture de père.

— En voilà à qui la guerre a réussi, dit M"* Gérard, sans cacher son amertume. M. Javron a, paraît-il, gagné des sommes immenses. Et avant la guerre il n'avait pas grand'chose. Mon pauvre mari l'avait aidé à plusieurs reprises. Il s'est, du rtste, montré reconnaissant. C'est lui quia trouvé cette place à André.

— Mais n'est-ce pas M. André qui sort après ces messieurs?

— Vous avez raison. Je ne le voyais pas. Comme vous l'avez bien reconnu. 11 y a pourtant des années que vous ne vous étiez rencontrés.

— Oh ! il n'a pas changé.

M""" Gérard traversait rapidement la rue pour aller au-devant de son fils qui l'avait aperçue. Mais M. Aron-Dupleix, un grand homme maigre qui n'avait du type sémite que de vifs yeux noirs et une barbe assyrienne déjà grisonnante, avait appelé André d'un geste. Les deux femmes durent s'arrêter à quelques pas du groupe dont maintenant faisait partie le jeune homme.

— Si Teplitz revient demain, disait M. Aron- Dupleix, vous pouvez lui dire que nous lui accordons le découvert qu'il a demandé.

A ce moment, le canon des Invalides commençait à tonner, dominant par intervalles le bruit de la foule.

M. JavTon, un homme d'une quarantaine d'années, un peu gros et assez court, avec un visage poupin sans barbe, portant seulement une moustache rousse coupée à l'américaine, leva un bras comme pour saluer le canon de la victoire et dit:

— Parbleu! maintenant tous les couturiers vont faire des affaires d'or.

André, voyant que son directeur n'avait plus rien à lui dire, salua pour rejoindre sa mère.

Javron avait aperçu M"" Gérard. Il leva son «hapeau, puis resta immobile une seconde à la vue soudaine d'Odette dont la beauté sembla le ravir.

Il devait bien à la mère de son protégé un peu mieux qu'un salut banal. Le chapeau à la main, ilalla vers elle, tandis qu'Aron-Dupleix, toujours pressé, montait dans son automobile qui démarr.i doucement, fendant la foule à grands coups d< klackson.

— Madame Gérard, n'est-ce pas?

— Certainement, monsieur, très heureuse d pouvoir vous remercier encore de ce que voua avez fait pour mon fils. .

— Ce n'est rien, ce n'est rien ; nous ferons mieux encore.

Et voyant qu'André Gérard et Odette s'étaient tendu les mains, avec une évidente sympathie, il demanda sans se gêner :

— Mademoiselle est sans doute uae parente?

— Une amie seulement. M"* Guéret, la fille de M« Guéret.

A ce nom, Javron, libéré de toute contrainte, s'élança vers la jeune fille.

— Mademoiselle Guéret, excusez-moi. Je ne vous avais pas remise sur-le-champ. Je me rappelle avoir dîné chez votre pauvre, votre héroïque père, avant ces terribles événements. Voyons, c'était en 1913.

— En effet, répondit Odette, assez choquée des allures du personnage.

— Da reste, depuis mon mariage qui ne remonte pas à hier — et il avait une intention visible d'être spirituel — je n'ai cessé d'entendre parler de vous par ma femme, votre grande amie.

— M""" Javron a suivi quelques années le même cours que moi.

— Et pourquoi ne venez-vo us jamais la voir? Il faut venir la voir.

— Je ne suis que depuis peu de retour à Paris.

— Alors je lui annonce votre visite. Nous habitons avenue de Villiers, au 49, l'ancien hôtel de ce peintre roumain : Iliesco. Votre père le connaissait sûrement.

— Il le connaissait, et il m'a montré en passant le bel hôtel de cet artiste célèbre.

— Eh bien! n'importe quel joar, vous serez la

très bien venue. Ma femme ne sort jamais avant trois heures. Je suis sûr qu elle sera ravie d'apprendre que je vous ai rencontrée.

Et en bon garçon, qui ne se pique pas d'une éducation raffinée, il lui prit la main et la serra énergiquement, puis en veine de politesse, il accorda de même des shake-hands cordiaux à M"" Gérard et à son fils.

Tandis que, non sans se retourner pour saluer encore, il regagnait son auto, Odette, que sa conversation avec Javron avait séparée de ses amis, fit quelques pas pour les rejoindre.

— Eh bien ! ma chère enfant, dit M"* Gérard, nous allons vous laisser. Très heureuse de vous avoir revue, en bonne santé.

— Mais nous ne pouvons pas abandonner ainsi M"" Odette toute seule dans cette foule ! s'écria André. Reconduisons-la au moins jusqu'au métro des Tuileries.

— Oh! dit Odette, j'ai l'habitude de me débrouiller sans aide. Il doit bien y avoir pour gagner la rue de Rivoli un passage plus paisible.

— Non, non, la foule gagne partout, insista le jeune homme. Prenons larue du Marché-Saint- Ilonoré; mais vous verrez que, même là, nous aurons du mal à traverser.

Et André, dont sa mère avait pris le bras, l'entraîna marchant près d'Odette, dont il admirait à la dérobée le délicieux profil.

La jeune fille n'avait pas besoin de regarder André pour le voir. Elle lavait si bien vu, du premier coup d'oeil.

Elle se rappelait le pâle jeune homme aux cheveux bruns bouclés sur un beau front, aux brillants yeux gris toujours emplis de songes de gloire, qu'elle avait connu avant la guerre. Ce n'était pas sans un serrement de cœur qu'elle venait de le retrouver amaigri, les yeux éteints, vêtu modestement d'un pardessus usagé dans la poche duquel il tenait le plus souvent possible sa main droite.

Son attitude, ses gestes, sa voix, tout en lui décelait cette résignation sans espoir qui, chez les gens dignes des plus nobles aiiibitions et pourvus d'une imagination ardente, est une des formes les plus mélancoliques du malheur.

Pourtant, il semblait à la jeune fille que depuis que c'était à elle que ses paroles s'adressaient, la voix d'André avait pris plus de mordant, plus de métal. Une sorte de joie iïilérieure la faisait vibrer. A un certain moment de la causerie qu'ils avaient entamée et à laquelle M"* Gérard resta d'abord parfaitement étrangère, elle le regarda et surprit dans les yeux du jeune homme comme un reflet de la flamme de jadis.

Elle-même se sentait gagnée à un bien-être qu'elle n'avait pas ressenti depuis longtemps. Toujours, elle avait eu pour André une grande

sympathie. Ses idées d'artiste lui plaisaient par un équilibre instinctif qui manque à beaucoup de jeunes cerveaux épris d'art. Peut-être n'aurait-il pas été un sculpteur de génie, mais son goût, son ardeur au travail, sa curiosité sans cesse en éveil, lui avaient valu des succès dont elle s'était réjouie autrefois. La pensée que la carrière qu'il ! aimait tant était à jamais fermée au jeune statuaire, mettait maintenant au cœur d'Odette un peu de cette commisération qui crée dans l'àme de bien des femmes la source d'où peut sourdre la tendresse, tandis que c'est l'admiration qui fait le plus souvent jaillir l'amour.

Aussi était-ce presque gaiement qu'elle contait au jeune homme ses visites à d'anciens amis de son père qu'elle sentait tout disposés à ne l'aider que de loin, ses demandes infructueuses pour trouver un emploi, sa visite probablement vaine chez le couturier Malicet.

— Savcz-vous ce que m'ont demandé presque tous les protecteurs dont je sollicitais l'appui? Si ' j'avais de la voix et si je voulais faire du théâtre, j

André se récria.

— L'un s'engageait à me recommander à un journaliste influent; un autre avait des fonds, et par conséquent beaucoup d'influence dans un théâtre du boulevard. Il y a même une dame, une dame très pieuse pourtant. M'" de Sennecey, qui m'a ofl"ert de me donner des leçons de chant

en me certifiant que je serais délicieuse dans l'opérette.

— Et qu'avez-vous répondu?

— Que je ne me sentais pas la moindre vocation pour les planches : que j'y serais fort gauche et même un peu humiliée. Et chaque fois que j'ai fait cette réponse, j'ai senti que mes interlocuteurs me prenaient en pitié. Quand je leur parlais d'une bonne petite place dans le commerce, oh alors ! ils devenaient tout à fait dédaigneux.

— C'est que, ma chère enfant, dit M"' Gérard, sortant soudain de son silence morose, ces personnes connaissent bien la vie de Paris. Elles savent que le théâtre est une profession très lucrative quand on a dii succès et elles pensaient que vous en auriez certainement. D'ailleurs, le théâtre c'est un art. Suivre une carrière artistique avec talent, avec gloire peut vous refaire une situation brillante...

Mais la voix de la mère trembla soudain, s'éteignit. Elle sentit, au mouvement convuLsif qu'eut le bras de son fils, qu'elle venait de toucher une plaie encore vive...

— Tune sais pas, mère, s'écria André, ce que cachent les débuts de la vie de théâtre, surtout pour une femme, pour une jeune fille... Non, non, M"' Odette a mille fois raison. Le commerce vaut mieux pour elle. Mais j'y pense, puisque je dois demain annoncer une bonne nouvelle à

Teplitz, le rival de Malicet, je pourrais essayer...

— Certainement, dit Odette ravie; a^-oAy/., monsieur André, vous me rendriez grand service.

— C'est cela, dès demain, je lui parlerai. Et aussitôt je vous écrirai un mot.

— Vous seriez tout à fait aimable. 13 bis, rue Saussier-Leroy.

M"* Gérard intervint.

— Mon pauvre enfant, dit-elle à son fils, tu t'exagères sans doute ton influence sur un négociant aussi important que M. Teplilz. Je crois que la recommandation de M. Javron qui vient de se montrer si aimable envers Odette vaudrait mieux. C'est lui, en somme, qui accorde ce crédit à M. Teplitz, ce n'est pas toi.

— Mais maman, je t'assure...

— Vous avez peut-être raison, madame, intcr-, rompit Odette, mais je n'ai pas l'intention de solliciter la bienveillance de M. .Javron.

— Je le comprends, mon enfant. Mais je pensais que vous pourriez au moins rendre visite ii sa femme qui est votre ancienne amie et c'est par son intermédiaire que je pensais vous voir obtenir la recommandation de son mari...

— Sa femme 1 c'est autre chose. En effet, je puis...

— Allez la voir dès demain. Il faut proliter de

ce que M. Javron est en train de rendre service à ce couturier...

— Cela ne m'empêchera pas, dit André, de parler aussi à Teplitz.

Un remous violent de la foule heurta en ce moment les trois promeneurs qui arrivaient au bord de la rue Saint-Honoré pleine comme un fleuve prêt à déborder.

André Gérard eut le plus grand mal à faire traverser par les deux femmes les groupes serrés des manifestants.

Parvenus rue d'Alger, tous trois eurent un moment de répit, mais rue de Rivoli ils durent s'arrêter encore. Là, une file de voitures qui fendaient péniblement la foule ajoutaient encore aux difficultés de la circulation.

Le défilé des voitures, ininterrompu, avait massé une haie vivante au bord du trottoir, en attendant qu'un gardien de la paix daignât lever son bâton en faveur des piétons.

Autobus, taxis, voitures de maîtres se suivaient.

Devant Odette, trois petites ouvrières, très jeunes, vêtues de vêtements fanés mais taillés à la mode, coiffées de ces chapeaux amusants faits d'un ruban et d'un sourire, que l'on ne voit qu'à Paris, se répandaient en bavardages, en cris, en ricanements.

Comme une automobile élégante, s'arrêtait,

par suite d'un encombrement, en face d'elles, la plus âgée s'écria, à la vue de la jolie femme qui se penchait à la portière.

— Tiens ! pige ! Germaine Constant 1

— Ça. Germaine Gonst.ntî T^lle des Variétés?

— Sûr, c'est elle. Tu parles si je la connais. Depuis le temps qu'elle acLète ses chapeaux chez ma patronne I

— Elle a de la bouteille! dit la troisième, une gamine de quatorze ans, aux yeux de qui les femmes de vingt-cinq ans étaient des douairières.

A ce moment, un brouhaha s'éleva plus violent encore. Les voitures, devant l'aflluence de la foule, durent s'arrêter tout à fait.

Ce mouvement était déterminé par deux jeunes aviateurs aux poitrines illustrées de décorations magnifiques qui venaient de la direction de la Concorde en marchant sur la chaussée, le long du trottoir. Des gens les entouraient, les suivaient, les acclamaient. Ces deux héros de vingt ans, l'un blond, l'autre brun, nullement gênés par cette belle ovation populaire, riaient de toutes leurs dents.

Le brun, plus hardi, embrassa résolument une jolie fille qui le serrait de près. Les acclamations redoublèrent.

Justement les aviateuis arrivaient à la hauteur de la voiture de Germaine Constant.

L'actrice agita sa main pour les fêter, elle

aussi. Cette fois, c'était le blond qui était le plus près d'elle. Gagné par l'audace de sou camarade, il étendit les mains et embrassa la jeune femme, toute rieuse.

La portière s'ouvrit; les deux aviateurs montèrent dans la voiture accueillante qui, enfin dégagée, put repartir.

La foule applaudit l'enlèvement.

— Mince 1 dit Tune des midinettes, elle en a du toupet !

— Que veux-tu, conclut philosophiquement la plus jeune, il n'y en a que pour ces femmeslà...

M"^ Gérard prit un air choqué. Odette, tout étourdie par le bruit, fut à ce moment violemment séparée de ses amis.

Justement, le courant de la foule la portait vers la station de métro toute proche. Elle ne se défendit pas, levant la main en signe d'adieu. Elle vit, de loin déjà. M""" Gérard qui entraînait son fils. Celui-ci regardait en arrière, dans la direction qu'avait prise la jeune fille. Il agita son chapeau. Odette eut une dernière vision de son regard triste et ardent. La foule la pressait, la poussait. L'instant d'après, elle n'eut plus autour d'elle que des visages inconnus.

Ainsi heurtée, bousculée, elle eut cette sensation affreuse d'être roulée par un élément puissant qui disposait d'elle à son gré.

Elle était désespérément seule dans une foule anonyme et brutale. Qu'était sa beauté, qu'était son intelligence, qu'était son malheur au milieu de ce flot irrésistible formé par les instincts de tous les autres?

Philippe Javron avait réalisé ses premiers millions grâce à l'achat d'une usine à Glichy, qu'il obtint, par un coup de fortune, à très bon compte, au milieu de l'affolement qui précéda la première bataille de la Marne. Il y avait pu tourner de grandes quantités d'obus. D'autres entreprises, encore, toutes basées sur les besoins pressants de l'Etat, lui avaient été non moins fructueuses. Aussi avait-il pu acquérir, en 1916, l'hôtel Iliesco en le considérant comme le palais de ses plus hauts désirs.

Mais sa femme jugeait cette jolie maison, en bordure de l'avenue, sans cour et presque sans jardin, comme insuffisante à loger son importante personnalité. Son mari, actif, et l'esprit sans cesse en éveil pour ses affaires, n'avait pas conscience, disait-elle, de sa haute situation. Elle ressentait, elle, le succès de Javron, plus pleinement. Son désœuvrement ne s'exerçait guère qu'à

s'admirer elle-même. Une vanité impérieuse, sans nuances, brutale, s'était emparé d'elle, dominait ses pensées et ses actes. Aussi harcelait-elle son mari de récriminations incessantes sur la médiocrité de leur installation. Déjà elle lui avait dé.}igné deux ou trois maisons plus vastes qu'il aurait pu acheter. Cette fois, une véritable occasion se présentait qui la rendait plus pressante encore. Le duc de Rio-Grandc venait de mourir dans son magnifique hôtel de l'avenue du Bois-do- Boulogne. Il ne laissait que des parents éloignés qui habitaient l'Espagne. L'hôtel allait être mi» en vente. C'était là le décor rêvé pour l'existence fastueuse que se proposait de mener désormais Eugénie Javron.

Elle avait pourtant, les soirs de fatigue, les matins de mélancolie, quand sa femme de chambre n'était pas là pour célébrer sa beauté, des moments de doute fort douloureux. Elle se voyait devant sa glace à peu près telle qu'elle était, courte, et déjà ronde, le visage en boule, avec des yeux noirs assez vifs mais dans une peau sans éclat que l'ocre le plus coûteux parvenait à peine à ambrer. Elle levait les bras pour des gestes gracieux, tournait sur elle-même dans un mouvement preste, mais elle sentait confusément qu'elle n'aurait jamais de branche, que les modes nouvelles ne seraient pas faites pour elle et que la modiste, chargée de la coiffer à son avantage,

chercherait toujours à dissimuler sa chevelure noire et crépelée, plantée trop bas sur un front têtu.

Ces instants d'aveu loyal étaient les nuages de son ciel. Mais le vent d'une vie agitée les chassait vite. Dès qu'elle n'était plus seule, les compliments ingénieux de tous ceux qui cherchaient à lui plaire lui rendaient une imperturbable confiance. Elle s'occupait activement à se parer, et à organiser ses plaisirs. Elle avait un fils de six ans, Jacques, mais cet enfant un peu malingre, qui vivait en haut de l'hôtel avec une nurse, ne l'intéressait que quand il avait besoin de quelque objet de toilette, besoin qui servait de prétexte à sa mère pour une visite à un magasin élégant. Elle le montrait pourtant quelquefois à des intimes pour lui faire dire quelques mots anglais, en faisant remarquer sa prononciation excellente et elle se moquait de Javron qui, en bon père, se mettait à jouer avec l'enfant pour le faire rire.

Deux jours après la célébration de l'armistice qui nous privait des fruits de la victoire, Javron rentra comme de coutume pour déjeuner vers une heure de l'après-midi. Il n'était pas blasé encore sur le plaisir de descendre en face de la porte de son hôtel de son automobile dont la peinture imitant des cannelures noires était la plus chère qu'aient inventée les carrossiers. Avec un geste cordial, il criait au chauffeur l'heure à

3i LA RUE DE LA PAIX

laquelle il devait ramener la voiture et traversait le large trottoir, satisfait. Au bruit du moteur qui stoppait, la femme qui servait do concierge avait ouvert la porte. Le valet de chambre prévenu était rapidement descendu. Javron lui donnait son pardessus, son chapeau, ses gants et, par l'ascenseur, dont la cabine était meublée comme un boudoir, il montait au premier étage dans un coin duquel il avait installé son cabinet de travail.

Ce jour-là, en haut, il retrouva le valet de chambre remonté à grands pas, qui après avoir ouvert la porte de l'ascenseur, suivit son maître jusqu'à son cabinet.

Ce valet de chambre, .un gros homme moustachu qui n'avait pas encore ôté le tablier bleu avec lequel il avait fait le ménage, détail auquel Javron n'attachait pas d'importance, dit de l'air d'assurance d'un domestique écouté :

— M"" de Loriol est au petit salon. Elle a demandé monsieur.

— Elle déjeune?

— Elle déjeune. Madame l'a invitée, mais comme madame n'est pas prête...

— C'est bien, répondit Javron, entrant dans son cabinet. Dites-lui...

Il allait ajouter... de venir me trouver. Mais comme un peu de réflexion l'aidait à se conduire en homme bien élevé, il dit :

— Que je la prie de m'attendre une seconde. Je vais aller la rejoindre.

Bans son cabinet, Javron trouva son secrétaire qui l'attendait enlisant un journal. Ce secrétaire, Léon Balazé, était un célibataire de quarante ans sui avait essayé différentes professions, sans quccès. Employé d'assurances, journaliste, secrétaire de deux ou trois députés qui, malheureusement, n'avaient pas réussi à devenir ministres, il espérait beaucoup de son poste actuel, obtenu par hasard dans un café.

Ni beau ni laid, vêtu correctement, il se leva précipitamment quand Javron entra, sachant combien son nouveau patron prisait ces signes extérieurs de respect.

— Quoi de neuf, Balazé?

— Rien du tout, monsieur. Des lettres insignifiantes. Un coup de téléphone de chez Martorel et Girard pour vous demander si vous aviez de l'acier.

— Ils ne pouvaient pas téléphoner au bureau?

— C'est ce que j'ai cru devoir répondre. Je leur ai donné l'adresse du bureau de la rue Notre- Dame-des- Victoires et le numéro de téléphone. C'est là, ai-je dit, que réside M. Javron, industriel. Ici demeure M. Javron, homme privé.

Javron, à part lui, trouva cette formule heureuse. Il dit seulement :

— C'est bon. Déjeunez- vous, Balazé?

— Mais, monsieur, c'est que...

— Il n'y a que des intimes : M"" de Loriol, le i>aron de Fief-Sauvin, et c'est tout. Déjeunez donc. Un déjeuner, c'est toujours cela de gagné.

Et il rit.

Balazé rit aussi. Il sentait que son patron avait besoin surtout d'un secrétaire particulier pour avoir quelqu'un près de lui qui manquât d'argent. Cela lui rappelait délicieusement qu'il en posséilait beaucoup.

— Et ma femme? interrogea Javron.

— M"" Javron, interrompit Balazé, m'a fait «iemander par sa femme de chambre de communiquer quelques ordres téléphoniques à des fourtiisseurs.

— Elle est toujours désagréable avec vous?

— Je ne puis dire cela, monsieur. M'"' Javron nie tient simplement k la distance convenable.

— Oui, oui, elle se croit so tie de la cuisse de .Jiipiter.

Puis Javron, tout à coup, pensant à M™" de r.oriol et se rappelant qu'il allait causer avec elle d'un incident désagréable, sortit brusquement pour gagner le petit salon.

M"" de Loriol était une femme brune et un peu sèche qui, plusieurs années avant la guerre, était déjà veuve d'un capitaine de cavalerie qui avait réussi à perdre au jeu, dans de petits cercles de province, une fortune d'ailleurs modeste.

Le besoin l'avait amenée à Paris. Là, très pratique et résolue à vivre agréablement, elle avait fait pour les fournisseurs d'objets de luxe de la publicité dans des magazines et des journaux mondains. Ce métier, qu'elle exerçait avec plaisir, l'avait mise en relations avec des femmes élégantes de toutes les catégories, à qui elle avait l'art de rendre sans éclat des services de toutes sortes. Ses clients savaient qu'elle leur amènerait des clientes. Ses amies étaient sûres de trouver en elle une confidente secourable. Gomme elle n'était pas jolie et comme les meilleurs marchands de modes ne parvenaient pas à lui conférer le moindre chic, elle ne portait ombrage à personne.

Quand Javron entra, il la trouva examinant de près à l'aide d'un face-à-main les cuivres d'une commode d'aspect ancien.

— C'est la dernière acquisition de ma femme, dit Javron, une occasion qu'elle a trouvée chez un petit marchand de la rue des Saints-Pères.

— Affreux 1 s'exclama M"" de Loriol. On ne trouve pas de jolies choses chez les petits marchands, je me tue à le répéter à Thérèse.

— Thérèse! s'exclama Javron.

— Eh bien I oui, votre femme. Le premier prénom que lui ont infligé ses parents, Eugénie, est si laid que nous avons décidé qu'elle porterait son second prénom beaucoup plus joli.

Le mari eut un geste de dédain pour ce détail

qu'il jugeait infim>. Il alla tout de suite à ce qu'il avait à dire.

— Avcz-vous vu Germaine, au moins?

— C'est d'elle que je venais vous parler. Je l'ai vue. Elle est furieuse.

— Admirable ! c'est elle qui est furieuse !

— rsaturcllemcnt. Elle a fuit quelque chose de très naturel le jour de l'armistice en recueillant dans sa voiture deux jeunes aviateurs bousculés par la foule.

— Bousculés 1 Allons doncl II paraît qu'on leur prodis^uait des ovations.

— C'est la même chose.

— Elle les a invités ;\ déjeuner. L'un d'eux, un brun, est sorti de chez elle à trois heures, et l'autre, un blond, n'en est sorti qu';\ six heures et demie. Et de trois heures à six heures et demie...

— Ah çà! vous avez donc une police à vos ordres?

— Je répète seulement ce qu'on m'a dit le soir même aux Variétés ; on ne parlait que de ce scandale.

— Un scandale 1 il appelle cela un scandale ! Voyons Javron, quand on a votre fortune, on se paie le luxe d'être un peu grand seigneur.

Cet argument porta. Javron interloqué, répliqua sur un ton plus doux :

— Vous comprenez, ma chère, que les grands

seigneurs eux-mêmes n'aiment pas que l'on se moque d'eux.

— Germaine Constant ne se moque pas de vous. Une actrice de son talent ne peut pas vivre comme une petite bourgeoise. Mais elle a de charmantes qualités de sensibilité et de tact. Elle apprécie vos services et a pour vous beaucoup d'attachement.

— Je voudrais le croire...

— Beaucoup d'attachement je le répète. Elle ne serait pas furieuse de la manière brutale dont vous l'avez quittée l'autre soir si elle ne tenait à votre affection...

— Mais...

— Pour vous, Germaine Constant est la maîtresse idéale. Jeune, jolie, fêtée, applaudie comme elle l'est tous les soirs dans cette pièce nouvelle, une liaison avec elle vous consacre comme Parisien élégant. Vous faites beaucoup d'envieux, mon cher.

— Je ne dis pas non ; pourtant...

— Allons, vous lui enverrez une petite bêtise de chez un bijoutier et tout s'arrangera. Surtout n'allez pas chez Traversier. C'est un bijoutier d'autrefois. Il n'a rien qu'à la mode d'il y a cinquante ans. Allez chez Gouttard.

La porte s'ouvrant brusquement épargna à Javron l'embarras d'une réponse.

M"" Javron entra en coup de vent. Elle s'écria gaiement :

— Qu'est-ce que vous complotiez, enfermés 1;\ tous les deux?

Cette phrase gêna Javron, mais M°" de Loriol, avec un grand élan affectueux, embrassa l'arrivante en répondant :

— Nous parlions de vous, ma chère Thérèse. Votre excellent mari va sans doute vous faire une petite surprise car il m'a demandé l'adresse de Gouttard.

— Qu'il a de jolies choses 1 Vous n'aurez que l'embarras du choix. Allons, cmbrasscz-moi pour la peine.

Elle tendit ce que ses cheveux lui laissaient de front à Javron qui, après lui avoir jeté un baiser distrait, dit en regardant l'heure ;\ la montre fixée à son poignet :

— Une heure un quart et Ficf-Sauvin n est pas encore là I

Le baron Hugues de Fief-Sauvin entra juste à temps pour entendre ce reproche.

— J'ai remarqué, dit-il, après avoir baisé la main de M™" Javron avec beaucoup d'art et celle do M™* de Loriol avec plus de négligence, que le retard de l'invité est un répit accordé aux maîtresses de maison.

— En effet, reprit Thérèse Javron, arborant son plus beau sourire et en désignant M™" de Loriol, cette chère Lucienne qui est arrivée à l'heure a été forcée de m'attendre.

— Eh bien! dit Javron, va-t-on servir?

Fief-Sauvin s'était assis et montrait au bout d'une de ses jambes croisée sur l'autre une bottine admirable.

Tout en lui était élégant. Sa petite tête blonde déjà grisonnante, son nez aquilin sur lequel s'appuyait solidement le monocle qui voilait son œil bleu, ses lèvres rasées, son menton un peu fuyant, son col de chemise, sa large cravate, sa jaquette d'une coupe merveilleuse, son pantalon rayé, ses manchettes ornées de boutons précieux, ses gestes, sa conversation, ses idées, tout cela était de bon gofit, parfaitement à la mode du jour.

Ayant servi dans la comptabilité d'un parc d'aviation et s'étant fait auprès d'amis influents la réputation de s'être élevé deux ou trois fois dans les airs, en compagnie d'un habile pilote, il portait à sa boutonnière, en rubans minces, la Légion d'honneur et la croix de guerre.

Germain, le valet de chambre, qui avait eu fia ôté son tablier bleu, vint annoncer, en ouvrant les deux battants de la porte, que madame était servie.

La salle à manger était au rez-de-chaussée : elle donnait sur une étroite bande de terre qu'on aurait pu baptiser jardin si elle n'avait, étant la sortie du sous-sol, servi uniquement aux besoins du service.

En passant, Javron recommanda à Germain de prévenir M. Balazé.

Sa femme lui jeta un regard coléreux. Elle trouvait que le secrétaire était un trop petit personnage pour s'asseoir continuellement usa table. Mais comme Fief-Sauvin lui avait offert son bras, elle refoula sa mauvaise humeur pour s'épanouir aux compliments corrects que son cavalier lui décocha habilement.

En bas, à l'aspect du couvert disposé sur une nappe brodée étincelante de cristal et d'argenterie, le gentilhomme approuva :

— A la bonne heure, vous ne sacrifiez pas à cette mode de laisser le bois de votre table nu et de mettre les assiettes sur des petits paillassons semblables à ceux dont se servent les enfants pour y lancer des fléchettes.

— Que voulez-vous? dit Thérèse .lavron, j'aime le linge; peut-être est ce un goût un peu vulgaire?

Balazé entra, saluant en silence. M"" Javron l'honora d'un petit signe de tête. Fief-Sauvin salua poliment, mais M"* de Loriol, qui ne négligeait jamais l'occasion de se faire un ami, lui tendit la main en disant :

— Bonjour, monsieur Balazé.

Celui-ci s'inclina, baisa la main tendue et l'instant d'après, Jérôme, promu sommelier, versait à boire tandis que deux femmes de chambre servaient les hors-d'œuvre.

Hugues de Fief-Sauvin, en qui veillait encore le souvenir des vieilles traditions, éleva son

verre plein d'un sauternes de premier ordre.

— Je vais peut-être vous sembler ridicule, ditil, en laissant tomber son monocle, mais il me semble que nous devons d'abord boire à la victoire.

.lavron qui semblait fort maussade le regarda surpris. 11 prit son verre machinalement.

— A la victoire!

— Est-ce bien la victoire? dit Balazé. Il me semble que l'on a signé un armistice un peu halif.

M"* Javron regardait Fief-Sauvin comme si elle le voyait pour la première fois.

« Sans doute est-ce ainsi que l'on doit faire », se dit-elle. Et elle choqua légèrement son verre contre celui que lui tendait le baron.

Elle l'inclina ensuite du côté de M""' de Loriol que cet incident semblait amuser et qui, s'adrcssant à Fief-Sauvin :

— Et à votre plus belle victoire, cher ami, à la marquise Julia Vanelli.

Hugues parut choqué que l'on mêlât le nom de sa maîtresse, dans ce milieu bourgeois, à son élan patriotique.

Il but néanmoins mais ne dit mot.

Thérèse Javron attaqua violemment ce sujet de conversation qui parut l'intéresser.

— J'ai vu la marquise Vanelli l'autre jour au thé du Ghelsea. Elle est délicieuse!

— Et toajours si bien habillée, dit M"" de Loriol.

— En effet, elle avait une roic noire et or d'un gorit exquis.

— C'est la femme la plus chic de Paris.

Ces éloges dégelèrent Fief-Sauvin. Il s'inclina comme un acteur qui a mérité des applaudissements.

— Je ne peux pas dire que vous êtes trop indulsreat, car j'ai, moi aussi, la plus grande adniiralion pour M"" Vanelli. Mais sans doute vous ajoutez foi aux échos de la médisance : je n'ai avec la marquise que des relations d'amitié.

— Bravo, Hugues, dit M'"" de Loriol. Je n'en attendais pas moins de votre bonne éducation.

— Mais son mari, demanda Javron, qu'est-ce qu'il vend?

— Il ne vend rien, répondit Fief-Sauvin. Il habite Tltalie. Il vient de temps à autre.

Balazé, intrépidement, affronta la réprobation générale en disant :

— Je l ai connu en Italie, par hasard, avant 1 1 guerre. Le marquis Vanelli était quelque chose comme directeur des douanes à Peschiera.

Jamais monocle plus insolent no fut dardé sur un homme que celui de Fief-Sauvin sur Balazé.

— Comment, s'écria M"' Javron; c'est impossible! un marquis !

— Il n'est pas seul dans son cas, en Italie. J'ai

eu comme facteur rural à Pallanza un comte authentique.

Thérèse Javron lança un regard furieux au secrétaire,

M"* de Loriol qui considérait comme un de ses devoirs de sauver les situations un peu tendues, sans taxer de mensonge le renseignement de Balazé, fit l'éloge du marquis Vanelli et lui attribua généreusement une grande fortune.

Javron, de plus en plus renfrogné, mangeait avec rapidité un salmis de perdrix aux trufîesi sans paraître écouter ces propos.

M"^ de Loriol, toute à sa mission pacificatrice, par un détour adroit, en vint à l'éloge de la salle à manger, grande et ornée de boisories modernes, mais de bon style.

— Parbleu, dit Javron, cet hôtel est bien suffisant.

Sa femme guettait cette phrase.

— Oui, pour toi qui ne sais pas ce que c'est que de tenir un rang. Et sans doute, tu n'es pas encore allé voir, malgré ta promesse, l'hôtel du duc de Rio-Grande?

Gomme Javron ne répondait pas, elle insista :

— Enfin, tu peux au moins me répondre. Y es-tu allé, oui ou non?

— Je n'ai pas eu le temps tous ces jours-ci. Et depuis avant-hier surtout, ce n'est pas le moment.

— Avant- hier, cria M"' do Loriol, sentant qu'il fallait maintenant revenir prêter main-forte à son amie Tliérèse, c'était pourtant un beau jour : le jour même Je la victoire.

— Oui, dit Javron, mais c'est aussi ce jour-là que j'ai perdu mes meilleurs clients.

iMcf-Sauvin, bien que son œil brillât d'un sourire avisé et dur d'homme d'affaires, crut devoir esquisser un geste de protestation contre le cynisme du propos.

— Vous allez pouvoir, cher monsieur, dit-il, consacrer votre intelligence et votre activité aux grandes industries de la paix.

Une femme de chambre entra, vint parler bas à Javron. On n'entendait que les réponses de celuici faites à voix plus haute :

— Au téléphone, dans mon cabinet? Vous avez dit?... Quel sous-secrétaire d'Etat? Ah! Durand- Pamproux? Répondez...

Mais Balazé était déjà levé à demi.

— C'est cela, approuva Javron. Allez-y, Balazé. Dites-lui que je passerai à la fin de l'après-midi vers six heures.

La désinvolture avec laquelle Javron traitait un sous-sccrétaire d'Etat fut pleinement admirée par tous, même par sa femme. Aussi quand il dit :

— On a servi le café dans l'atelier, j'espère...

M'"- Javron se hâta de donner à Jérôme les ordres nécessaires.

— Il y a ici une pièce magnifique, ajouta Javron, l'ancien atelier d'Iliesco, et on n'y va jamais... Moi, j'adore les grandes pièces,

— Vous aimez tout ce qui est grand, dit M""' de Loriol agitant son banal encensoir.

— En ce cas, dit en riant Thérèse, il ne doit pas m'aimer beaucoup, car je ne ressemble guère à une perche.

— Mais madame, s'exclama Fief-Sauvin avec le plus grand sérieux, vous êtes loin d'être petite.

Et comme on se levait de table, il lui offrit son bras et l'accompagna jusqu'à l'ascenseur.

M""® de Loriol y monta avec elle. Les deux hommes prirent l'escalier.

En haut, pendant que les femmes de chambre apportaient et versaient le café, M"*" de Loriol inventoria l'atelier fort peu meublé. Une tapisserie h verdures ornait le panneau du fond. Le reste des murs était nu. Un divan à sommier, couvert d'un voile de Gènes, un grand bahut, quelques sièges, deux bergères en bois doré, de pur style faubourg Saint-Antoine, c'était tout.

— Ah! ma chère Thérèse, s'écria M"' de Loriol, quand donc vous déciderez-vous à vous meubler?

— Quand nous serons installés dans un hôtel convenable, répondit M""" Javron, s'adressant à son mari qui entrait avec Fief-Sauvin.

— C'est égal, dit celui-ci à Javron, vous auriez

bien dû acheter les deux adorables fauteuils Régence que je vous ai montrés l'autre jour chez Gantenac.

— Peste! 60.000! c'était un peu cher!

— Qu'importe, dit M"' de Loriol, s'ils en valent 100.000 dans un an. Les meubles anciens montent sans cesse. Ils représentent plus sûrement le capital employé que tous les papiers que vous pouvea acheter à la Bourse.

— Quelle admirable femme d'affaires vous faites, chère madame, dit Javron.

Balazé entrait à ce moment, une lettre à la main. D'une phrase il rendit compte de sa mission. Le sous- secrétaire d'Etat serait heureux de voir Javron vers six heures.

La lettre était pour madame. Il la lui tendit en expliquant :

— La concierge vient de monter cette lettre qu'on a, paraît-il, apportée tout à l'heure.

Thérèse la prit sans remercier et d'un air défiant. Elle professait que l'on ne pouvait lui écrire ainsi que pour la solliciter. Ses amies avaient le téléphone.

— Tiens, dit-elle, ayant ouvert l'enveloppe et ayant regardé d'abord la signature, c'est d'Odette Guéret. D'où sort-elle ? Je la croyais en province.

Javron, qui était en train d'offrir h Fief-Sauvin un petit verre d'une fine extraordinaire dont" il

expliquait la provenance, s'interrompit soudain :

— Mais puisque je t'ai dit que je l'avais rencontrée l'autre jour avec les Gérard.

— Tu ne m'as rien dit du tout.

— C'est-à-dire que, comme d'ordinaire, tu ne m'as pas écouté. Je l'ai engagée à venir te voir.

— Pourquoi? Quelle idée? En effet, elle me demande quand je peux la recevoir...

— C'est la fille d'Hector Guéret, dit Javron à Fief-Sauvin.

— Le grand avocat, qui s'est fait tuer si héroïquement.

— Oui, dit M"" Javroh, mais il n'a rien laissé. Je comprends pourquoi sa fille veut me voir. Si elle avait cent mille francs de rente, elle serait sans doute moins pressée. Vous voyez, dit-elle à M°" de Loriol, une lettre c'est toujours quelque ennui de ce genre. <

— Enfin, dit Javron, tu peux toujours la recevoir.

— Naturellement, répondit Thérèse, elle n'a pas le téléphone. Il va falloir lui écrire.

Elle jeta la lettre sur le bahut et engagea avec M"* de Loriol une conversation volubile pour arranger les distractions de la journée et du soir.

Javron, tout en chauffant avec soin, dans sa main fermée, son petit verre de fine, alla flâner du côté du bahut. Il prit négligemment la lettre,

regarda l'adresse qui suivait la signature, et la reposa sur le meuble. Puis il revint vers Fief-Sauvin qui, assis dans une des bergères dorées, expliquait à ces dames, toutes deux sur le divan, que le dancing le plus amusant était, pour le moment, la Pintade Rougie, rue Daunou.

— C'est tout petit, objectait M"® Javron.

— Justement, répondit Fief-Sauvin, on se voit mieux. Toutes les femmes chic sont là. Hier et avant-hier c'était une vraie bousculade.

— Eh bienl dit M"' de Loriot, on pourrait y aller faire un tour.

— C'est ça, approuva M"" Javron. Pas aujourd'hui. J'ai des essayages chez Malicct, mais demain.

— n faut arriver vers quatre heures et demie au plus tard, pour avoir une table, précisa Fief- Sauvin.

— C'est donc si couru?

Balnzé, dont personne ne s'occupait, s'était versé une tasse de café. Il la dégustait en rêvant Sa rôverie avait un but précis. Il se demandait son patron lui offrirait un verre de sa fine extraordinaire. Il fut bientôt fixé, car, comme Jérôme entrait, Javron lui lit emporter la boutcilleen la lui recommandant.

— Vous savez, dit-il, je me rappellerai où elle en est.

Balazé sentit que son crédit dans la maison

n'était pas encore affermi. Il se leva, salua, redescendit dans le bureau pour réfléchir aux moyens à employer pour se rendre agréable et indispensable.

Sur ses pas, Javron entra en coup de vent. Il prit un dossier et disparut en criant :

— S'il y a quelque chose, téléphonez rue Notre-Dame-des- Victoires.

Deux heures plus tard, Odette Guéret reçut un message télé[)honé rédigé d'une manière assez ambiguë : « Venez demain 5 heures, visite fera plaisir. »

C'était signé « Javron ». Odette se demanda pourquoi Eugénie Javron signait comme un homme sans faire mention de son prénom.

Le rez-de-chaussée qu'Odette avait pu louer aux Ternes dans la maison dont son ancienne bonne, Florentine, était concierge, était situé au fond d'une de ces cours parcimonieuses qui donnent aux maisons modernes, à Paris, le minimum d'air et de lumière.

Par les deux fenêtres de ee petit appartement, Odette ne voyait clair que pendant la belle saison et elle ne savait le temps qu'il faisait dehors que quand elle avait franchi la porte de la rue.

Ces deux pièces, avec une petite salle de bains et une minuscule cuisine, privaient la jeune fille de la moitié environ de son revenu. Son loyer payé, il lui restait un peu plus de 2.000 francs pour vivre.

L'obtention d'une situation quelconque était donc pour elle d'une nécessité absolue.

Il avait fallu toute l'inquiétude qu'elle ressentait à constater que ses démarches s'aboutissaient

à rien pour qu'elle écrivît à M""" Javron. Mais une cliente aussi importante de tous les grands four- ^ nisseurs pouvait lui faciliter l'accès de quelque ' maison de couture ou de lingerie. Aussi ne s'attarda-t-elle pas à examiner la rédaction de ce , message téléphoné dont la promptitude la ravit, j Elle crut voir dans la rapidité que M"" Javron ■ avait mise à lui répondre, la marque d'un intérêt ; sincère. Avec la loyauté de son caractère confiant, j elle se reprocha d'avoir mal jugé son ancienne amie qui lui avait laissé le souvenir d'un égoïsme assez mesquin. j

— La fortune l'a améliorée, se dit-elle. Et puis \ j'ai quatre ou cinq ans de moins qu'elle. J'étais bien jeune pour la juger si sévèrement.

Et elle prépara son thé du soir en fredonnant.

Elle avait pris l'habitude économique d'un très modeste repas, à la tombée du jour. Le matin, elle déjeunait mieux. Florentine, qui s'était char- ; gée de son ménage, faisait ses emplettes et sa cui- 1 sine. Mais Odette dans son étroit logis aimait à ; être seule. Elle avait été désagréablement surprise de ce que la brave femme, qui était son j ancienne domestique, fût devenue avec elle, 1 chaque jour, un peu plus familière et un peu plus j protectrice. j

Sans doute la petite puissance que représente à j Paris la fonction de concierge d'une maison importante avait grisé l'ancienne femme de

chambre. Investie de la confiance du gérant de l'immeuble, chargée officiellement de la police des domestiques et officieusement de celle des locataires, Florentine s'était laissé gagner aux douceurs du pouvoir. Elle se considérait comme infaillible et prodiguait à Odette des conseils, d'ailleurs vagues et contradictoires. Elle avait aussi pris l'habitude de blâmer l'imprévoyance de « feu Monsieur » qui avait laissé sa fille dans la gêne. Ce blâme, dans cette bouche, horripilait la jeune fille.

Elle préférait faire elle-même la plus grande partie de son ménage. Elle aimait, d'ailleurs, les quelques jolis meubles qu'elle avait pu conserver, son lit Louis XV, ses fauteuils anciens, le beau tapis qui contribuait, à part les heures des repas, à faire de sa salle à manger un joli salon, sa commode en marqueterie, sa bibliothèque, les fines appliques qui encadraient la cheminée sur laquelle était posé le petit groupe de marbre dont elle avait parlé à M™" Gérard.

Tel quel, ce petit rez-de-chaussée obscur était le seul endroit du monde où Odette pût, de temps à autre, oublier sa détresse.

Elle y avait le loisir de longues méditations. Pendant les deux années qu'elle venait de passer à Morlaix près de sa tante. M"' Morin d'Artanncs, elle avait compris qu'elle ne pourrait jamais s'habituer à la vie de province. Cette existence,

réduite à des habitudes machinales, ne présentant guère d'autres joies que la dévotion et la médisance, n'aurait pu dompter la foue:ue de son imagination de jeune Parisienne, née, grandie, élevée dans cette atmosphère de vie intense, saturée d( cette électricité spéciale que se dégage du choc violent de tant d'esprits aigus, de tant d'intelligences exaspérées par l'ambition ou la soif du plaisir.

Certes, comme elle était là, son thé pris, assise près d'une petite table, un livre à la main qu'elle ne lisait guère, Odette ne participait pas à la vie parisienne. Elle eût été, pour suivre ses pensées, aussi à l'aise dans le salon de Morlaix, à la douce lueur d'une ancienne lampe à huile. Mais là-bas, à l'inquiétude de l'avenir se serait ajoutée l'angoisse de la prison. Il lui semblait qu'ici, la chance était plus proche. Elle se savait au bord du fleuve qui charrie les grands succès et les grands malheurs. Cette délicieuse jeune fille, vertueuse par fierté, loyale et toute blessée de ne plus avoir personne qui fût digne de la tendresse dont son cœur était plein, avait reçu au berceau, de quelque, mauvaise fée, le plus dangereux de tous les dons. Ayant horreur de la monotonie, elle se sentait le goût du risque.

Un pas pesant, une clef dans la serrure. C'était Florentine. Elle venait quelquefois ainsi, quand elle n'avait pas de bonne dans sa loge pour lui

donner la réplique, voir si Odette n'avait besoin de rien. Ce soir-là, elle entra en triomphe agitant le papier bleu d'un télégramme. Elle s'assit dans un fauteuil. Sa grosse personne, bouffie, avec un visage frais et des yeux noirs, semblait palpiter de plaisir. Elle eut pour parler à Odette une de ces appellations familières qui étaient si désagréables à la jeune fille.

— Ça y est, ma belle, il revient. Il sera à la gare du Nord à 11 heures du soir.

— Votre mari, Simon?

— Eh oui! je vais aller à sa rencontre. J'ai dit à la cuisinière du second de garder la loge. J'aime mieux çà. 11 va rentrer avec un tas de copains, tous enchantés d'être débouclés. Et il y aura sans doute un peu trop de tournées à la clef. Si je l'attendais, Dieu sait à quelle heure il arriverait et dans quel état.

— Pourtant il n'a pas l'habitude...

— Non 1 non! mais la guerre l'a changé, vous savez. Le pinard est l'ami du poilu, qu'il disait quand il venait en perme et il montrait que les poilus aiment bien leurs amis.

— Et puis, il sera content de vous trouver à la gare.

— Je crois bien. Je vais me préparer.

Elle se leva pesamment et, s'approchant d'Odette :

— Mais vous aussi, ma belle, vous avez reçu

votre télégramme. Est-ce un bon télégramme, au moins?

— Oui, merci, Florentine. C'est une damp de mes amies qui me donne rendez-vous. J'espère qu'elle va s'occuper de moi.

— Tant mieux ! Tant mieux. Vous méritez bien d'être heureuse.

Et elle lança en passant la porte cette flèche :

— Ah! qu'il y a dos parents imprévoyants I Odette ne put, malgré l'agacement que cette

exclamation lui causait, s'empêcher de sourire en songeant que cette grosse concierge, si fière d'ellemême, avait été sa femme de chambre et lui avait parlé à la troisième personne.

Le lendemain, Florentine ne vint pas comme d'habitude faire le petit déjeuner de la jeune fille. Celle-ci ne s'en inquiéta guère. Elle avait heureusement de quoi préparer son thé. Elle se passa volontiers de lait, en l'honneur du retour du mari de la concierge.

Vers onze heures, comme Odette achevait de mettre tout en ordre dans son petit logis, Florentine parut enfîn.

— Je viens voir pour les provisions, dit-elle. Je vous rapporterai ce dont vous avez besoin, comme d'habitude. Mais il faudra que vous fassiez vousmême votre cuisine.

— C'est tout naturel, je comprends très bien que le jour où votre mari rentre enfin...

LA RUE DE LA PAIX bd

Florentine qui, contre son habitude, montrait un peu d'embarras, dit brusquement comme pour couper court à cet embarras :

— Voilà. C'est qu'il ne veut plus que je fasse votre ménage.

— Il ne veut plus. Qui donc? Votre mari?

— Oui. Il est revenu avec des idées ! Il ne parle que de rénovation sociale, que de bouleversement, de transformation. Ah ! ce qu'il m'a bourré le crâne. Ma foi, j'aurais mieux aimé qu'il revienne un peu saoul.

— C'est bien ! Florentine. Je m'arrangerai.

— Oh! je vous trouverai quelqu'un. Et pour ce matin, je vous prends une côtelette, des pommes de terre...

Le menu fait, et la concierge partie, Odette qui acceptait ce nouvel ennui avec la résignation de ceux que le sort a pris l'habitude de persécuter, était en train de préparer ses instruments da cuisine quand retentit la sonnerie de sa porte d'entrée.

La jeune fille alla ouvrir. Elle se trouva en présence d'un soldat aux cheveux grisonnants, mince et pâle, poilu seulement d'une menue moustache, avec un visage long aux arêtes aiguës. Ses yeux bleus avaient un regard vague, presque sournois. Retirant son calot poliment, il avait visiblement l'intention de se montrer d'une impeccable courtoisie.

Odette le reconnut. C'était le mari de Florentine.

— Ah ! monsieur Simon, dit-elle en lui tendant la main. Vous voilà enfin libéré. Entrez, entrez donc.

L'homme prit la main qu'on lui tendait, la laissa assez gauchi^nicnt retomber, puis entra non sans avoir rudement frotté le paillasson des semelles de ses gros souliers.

— Je ne vous dérange pas, mademoiselle Gtiéret. Je voulais seulement avoir avec vous un petit bout de conversation, histoire de m'excuser.

— Vous excuser! Pourquoi?

Simon ne fit pas à cette question de réponse directe.

— Vous comprenez. Cet affreux massacre nous a fait beaucoup réfléchir, nous autres, les humbles que l'on était heureux de mettre en première ligne. 11 y avait parmi nous des gaillards qui savent parler. Ils nous ont révélé notre force. Nous ne devons plus être les serviteurs de ceux qui nous poussaient en avant. C'est pour cela que j'ai •léfendu à Florentine de continuer à être votre servante.

— Elle n'était pas ma servante. C'était plutôt une amie qui consentait à m'aider.

— Oui, oui, dit Simon dont la voix devint soudain rcvèche et qui, sans prendre le siège que lui montrait la jeune fille, se redressa d'un mouve-

"ment presque théâtral; c'est comme cela que parlent les classes dirigeantes — et il prononça le mot avec un mépris évident. — Elles ont des manières câlines d'envelopper les choses. Mais cela ne change pas les faits. On est domestique tout de même.

La jeune iille eut un geste qui exprimait si bien son indifférence que Simon devint hargneux.

— Ma femme ne doit pas être une servante, mademoiselle Guéret. C'est cela que je tenais à vous dire.

— Mais, ne put s'empêcher de répliquer Odette, n'est-ce pas avec les économies que Florentine a réalisées pendant qu'elle était, comme vous dites, servante, que vous avez pu acheter cette automobile qui vous rapportait avant la guerre et pendant vos permissions de jolis bénéfices?

— Oui, oui, répliqua l'autre. Je suis chauffeur de taxi, c'est entendu. Un manuel ! Mais ce sont les manuels qui vont être appelés à faire la société nouvelle.

— Tant mieux pour eux et tant pis pour elle, dit Odette que l'impatience commençait à gagner et qui fit un pas vers la porte.

— C'est bien cela ! dit Simon. Voilà comment on nous reçoit quand nous rentrons dans nos foyers après avoir pendant quatre ans bravé la mort tous les jours.

— Je ne nie pas votre mérite, répondit la jeune

fille. Vous avez vaillamment conduit un camion de ravitaillement, parfois sans doute sous les bombes d'avion. Mais d'autres ont fait plus.

Simon se tut. Le souvenir si nettement évoqué du père d'Odette le gênait. Elle ouvrait la porte, il sortit, salua, toujours sans mot dire. Mais comme il traversait la petite cour, Odette le vit se redresser, effilant d'une main les pointes de sa petite moustache. Il se préparait sans doute à conter au voisinage comme il avait bien rivé son clou à la demoiselle.

Cet incident minime, dont en d'autres circonstances Odette aurait savouré le comique, détermina dans son âme angoissée une explosion de désespoir.

Elle s'enferma dans sa chambre, n'entendit même pas Florentine qui, peu de temps après, vint déposer les provisions du déjeuner et .s alla aussitôt, et prostrée sur son lit, la tête àann SCS mains, elle pleura.

Elle se sentait livrée désormais aux taquineries des petites gens. Tous ces humbles des grandes villes, pour la plupart rongés par l'envie, sont enchantés quand d'en haut du rempart inaccessible qui défend les grandes situations sociales et les grandes fortunes, leur tombe une épave h déchiqueter.

La familiarité de Florentine, l'insolence de | Simon, n'étaient aux yeux clairvoyants d'Odette J

ue des indices, encore légers, de souffrances plus ives qui lui seraient quotidiennement infligées, ^uel événement, quel miracle pourrait la tirer de ette foule où tant de gens auraient plaisir à la iétiner? Cet événement, elle ne pouvait le préoir. Ce miracle était impossible.

Elle savait que tout en elle, ses manières, sa ulture, le soin avec lequel elle aimait à se vêtir, a beauté surtout, cette beauté dont son père était i fier et qui lui semblait maintenant un fardeau e plus, tous ces signes de sélection, ces marques e supériorité l'empêcheraient de se mêler aux utres, obscurément comme elle aurait voulu, iterdisaient son amalgame à la foule anonyme es gagne-deniers, où le destin venait de la jeter rutalement et pour toujours.

Mais à son cerveau robuste, l'espérance était aturelle. Elle eut honte bientôt de sa faiblesse, ►'ailleurs Eugénie Javron ne l'attendait-elle pas?

Elle se ressaisit, prépara son déjeuner, fit sa ailette avec soin et, au moment de partir, se egardant dans sa haute glace à trois pans, elle e jugea telle qu'elle était : un peu pâle, mais très Dlie et vêtue avec une simplicité pleine de goût.

— Allons, allons ! se dit-elle en souriant. Je l'ai pas encore l'air d'une mendiante. M""® Javron eut s'occuper de moi sans rougir.

Elle arriva avenue de Villiers à l'heure fixée. ja concierge à qui elle demanda M"' Javron s'in-

clina sans répondre et l'accompagna dans l'ascenseur. Au premier étage» elle l'introduisit dans le petit salon, lui dit :

— Si mademoiselle veut bien attendre un instant...

Et la laissa seule.

Cette solitude dura peu. Odette avait eu à peine le temps de s'asseoir, de regarder de quelle manière coûteuse et médiocre la pièce était meublée, que la porte s'ouvrit et Javron entra.

La jeune tille crut à quelque méprise. Elle se leva.

— Ahl mademoiselle Guéret, s'écria l'arrivant, cordial, je suis bien aise d'avoir le plaisir de vous voir.

Il alla à elle, lui tendit la main, comme il la tendait à tous ceux avec qui il se préparait à débattre des intérêts importants.

— Asseyez-vous donc, je vous en prie.

Elle s'assit machinalement, mais sa jolie tête lovée, ses grands yeux bleus surpris exprimaient l'étonnement, annonçaient l'interrogation que Javron prévint.

— Vous ne vous attendiez pas h être reçue p;ir moi, et non par ma femme.

— En efTet, répondit Odette, j'avais écrit Eugénie, à M"* Javron, et comme elle avait bi voulu me répondre immédiatement pour me fixer cette heure...

Javron ne s'embarrassait pas facilement. Pourtant, sous le clair regard de la jeune fille, il baissa un peu la tête, s'assit en face d'elle, et riant soudain assez fort, il s'écria :

— Il faut que je vous prévienne. N'appelez plus ma femme Eugénie. Elle a résolu de s'appeler Thérèse.

— Vraiment?

— Oui, le prénom sous lequel vous l'avez connue au cours Heurtelot lui a soudain semblé de la dernière vulgarité. Thérèse est plus distingué, ne trouvez-vous pas?

— Thérèse est un très joli nom.

— Malheureusement, il n'y a pas que son prénom de changé en elle. Son caractère s'est aussi modifié et pas à son avantage.

Odette, qui répugnait à ce genre de confidences, se leva à demi.

— Je ne vous dis cela, mademoiselle, reprit Javron en la priant du geste de rester dans son fauteuil, que pour vous expliquer son absence.

— Sans doute, dit la jeune fille, votre femme est-elle simplement en retard ?

— Oui, oui, répondit Javron, elle va arriver d'un moment h l'autre. Mais quand elle a reçu votre lettre hier, je n'ai pas été satisfait de la manière dont elle a accueilli cette demande d'entrevue d'yne amie de jeunesse, d'une amie telle que vous.

— Elle m'a pourtant répondu immédiatement.

— C'est-à-dire que je me suis chargé de répondre pour elle.

A peine eut-il lâché cette phrase que Javron la regretta. Odette, qui se rappela tout à coup la signature masculine du message téléphoné, se leva et ses yeux devenus sombres lancèrent une lueur de mauvais augure.

Le mari de Thérèse, l'heureux amant de Germaine Constant, n'avait jamais eu avec aucune femme de conversation aussi difficile.

Sachant la situation précaire oii se débattait Odette, le besoin qu'elle avait de protection, il avait pensé que ses offres de service seraient accueillies facilement, car il comptait bien ne lui offrir ce jour-là que de bons offices pour lui trouver une situation. Il se rendait bien compte qu'il ne pouvait à brûle-pourpoint révéler à cette jeune fille toute sa pensée, c'est-à-dire qu'il la trouvait délicieuse, infiniment plus belle et plus désirable que Germaine Constant et que, comme il était las des roueries cupides de cette dernière, son plus cher désir était d'obtenir d'Odette qu'elle voulût bien la remplacer.

Et voilà que cette chèvre rétive s'effarouchait avant qu'il ait pu placer le moindre mot utile.

Son habileté d'homme d'affaires, rompu aux négociations difficiles, lui lit trouver un expédient pour la décider à se rasseoir.

— Oui, ma femme n'aime pas écrire. Elle me prend souvent pour secrétaire. Mais je crois qu'elle a dû aller aujourd'hui même parler de vous à son couturier favori, le célèbre Malicet.

— Elle est vraiment bien aimable, répondit Odette tout heureuse et reprenant son fauteuil sans défiance.

— Car sous son apparente négligence, répondit Javron changeant de tactique, ma femme s'intéresse beaucoup à vous dont elle a gardé le meilleur souvenir. Quant à moi j'ai conservé comme une des plus fortes impressions qu'un homme m'ait fait ressentir la mémoire des quelques conversations que j'ai eu l'honneur d'avoir avec votre admirable père.

Cette fois Odette écoutait. Javron avait trouvé la note juste.

— Quelle merveilleuse intelligence! s'écria-t-il. Gomme son esprit clair et sensé savait comprendre et mettre au point exact les questions les plus ardues. Et quel noble cœur ! Ah ! je ne suis pas de ceux qui l'ont blâmé de son héroïsme.

— Blâmé ! dit Odette. Peut-on le blâmer?

— Blâmer est sans doute un mot trop fort. Mais j'ai entendu dire, à propos de sa mort glorieuse, qu'il aurait dû penser à sa fille avant de se dévouera sa patrie ; qu'un simple civil comme lui, un homme éminent dans sa profession avait d'autres services à rendre à la France que d'offrir

sa poitrine aux halles de l'ennemi. Que voulezvous, mademoiselle, il y a tant d'esprits pro- I saïques, si peu de gens qui comprennent les gesl ' sublimes comme vous les comprenez, comme nu-> je les comprends.

La jeune fille regarda Javron qui se frappait \ la poitrine avec une admirable sincérité. Il lui parut moins vulgaire. L'élégance de sa tenue était parfaite. C'est à peine si une perle trop grosse ' dont son professeur Fief-Sauvin aurait critiqué ■ les dimensions ornait sa cravate. Son visage, aussi , ordinaire que pouvait le décrire un signalement { de passeport, prenait dans l'animation de son i regard intelligent une sorte d'aristocratie. j

— V^ous comprenez donc, poursuivait-il, pressé ■ d'en arriver à offrir ses services, ce qui était la j tâche qu'il s'était tracée, pour cette première ! entrevue, qu'admirateur delà grande mémoire de ; votre admirable père, je suis d'avance tout • dévoué à vous aider dans ce qu'il vous plaira | d'entreprendre. !

— Je vous remercie, monsieur, répondit la ] jeune fille. Pour le moment je cherche simplement une place de vendeuse. Et si M"" Javron a bien voulu parler de moi à Malicet chez qui je me suis déjà présentée... ''

— Oui, mais ma femme est un peu négligente. Si elle n'a pas vu Malicet aujourd'hui, pensera-telle à y retourner demain? Non! non, il vaut

mieux que, moi, qui suis un homme ponctuel et tenace, je m'occupe personnellement de vos intérêts. Et si vous le permettez, dès que les démarches actives que je vais entreprendre auront obtenu un résultat, j'aurai l'honneur de vous écrire, à moins que vous ne me permettiez de me présenter chez vous..,

Odette redevint ombrageuse. Elle cherchait une réplique qui sans décourager Javron refrénât un peu son empressement quand la porte 8'ouvrit brusquement. Thérèse Javron entrait suivie de M"'* de Loriol.

— Que me dit la concierge? dit-elle à son mari. Tu es là 1 A cette heure-ci ?

Javron, étourdi de surprise, se remit assez vite.

— Heureusement, j'avais un dossier à rapporter que je ne veux pas garder au bureau... Gela m'a permis de recevoir à ta place M"' Guéret qui venait te voir.

Odette s'était aperçue que l'entrée de M"' Javron était parfaitement imprévue pour son mari. Il avait impudemment menti en disant qu'il l'attendait.

Thérèse s'avançait vers elle et lui débitait des banalités aussi vite que possible, comme pour se débarrasser. Sans doute, ne se rappelant guère les termes de la lettre reçue la veille, elle trouvait toute naturelle la présence de la jeune fille.

— Ah ! ma petite Odette. En effet, j'ai reçu ■ votre lettre. Je voulais justement vous répondre aujourd'hui. Ilélas! que de tristes événements depuis que nous ne nous sommes vues ! Bien sAr, je vais m'occuper de vous. Mais vous, Lucieniio, qui connaissez tous ces couturiers, vous devriez; trouver une situation à notre amie, M"* Guéret. i M"' de Loriol, ma chère. J

— Toute à votre service, mademoiselle. I Et avec son amabilité presque professionnelle,

M"" de Loriol tendit la main à Odette, dont la beauté excita puissamment son intérêt.

La beauté était une des forces sociales qu'elle avait coutume de ménager.

— Je vous remercie, madame, répondit simple-' ment la jeune fille.

— Quel dommage que j aie juste le temps de changer de robe, reprit Thérèse. Mais je vous écrirai pour vous emmener prendre le thé un de ces jours, tenez, la semaine prochaine... i

— Ne vous dérangez pas pour moi, je vous en! prie, dit Odette se dirigeant vers la porte. Je 1 voulais seulement me rappeler à votre souvenir^ si vous, ou madame, puisque vous avez bien voulu lui demander de s'occuper de moi, entendiez parler de quelque situation qui me convînt.

— Oli ! nous vous trouverons cela et très vite. M*"' de Loriol a tant de relations.

Odette salua encore, accepta la poignée de main

de Thérèse, une autre de M""* de Loriol et s'inclina en réponse au salut respectueux de Javron.

Une femme de chambre l'accompagna en bas, pendant, que les deux femmes montaient en hâte à l'appartement de M""" Javron.

Dehors, Odette, prodigieusement énervée, faillit pleurer encore. Mais, heureusement le souvenir de la mine déconfite de Javron la fit rire.

Ainsi cet enrichi avait du goût pour elle et il s'était donné la peine d'arranger cette espèce de petite embuscade. Après tout il était resté respectueux et n'avait pas eu le temps de lui dire grand'cliose !

Mais, circonstance plus fâcheuse, la jeune fille avait bien compris que M'"'' Javron n'avait pas la moindre intention de s'occuper d'elle. Quant à M"' de Loriol, quel espoir fonder sur son intervention? Sans doute, Odette n'entendrait plus parler de Thérèse ni de son amie. C'était une déception de plus.

Elle regagna sa maison à pied d'un pas vif. Florentine était dans le couloir de la maison, en train de bavarder avec une bonne. Elle vint à elle et lui dit :

— Vile I vite, ma belle, vous avez une visite.

— Une visite ?

— Oui, oui, je l'ai fait entrer chez vous, sachant que c'était un de vos grands amis d'autrefois. Le fils de M, Gérard. Celui qui était artiste.

i-Z LA RUE DE LA PAIX

— Ah 1 oui, VOUS avez bien fait.

Et, heureuse à la pensée de se trouver enfin \ en face d'un véritable ami, la jeune fille rentra chez elle.

Dans la demi-obscurité de son petit salon où une seule lampe était allumée, André l'attendait,

La jeune fille tourna le commutateur du lustre. En pleine lumière, le visage du jeune homme lui apparut toujours triste, mais une belle lueur de jeunesse anima ses yeux gris quand elle lui tendit la main.

— Excusez-moi, mademoiselle, d'avoir ainsi violé votre domicile, dit-il. C'est la concierge qui, m'ayant reconnu, avec de bruyantes exclamations, m'y a à peu près forcé. C'est que j'avais une nouvelle à vous annoncer sans retard, une bonne nouvelle. ]

— Une bonne nouvelle, M. André? répondit ; Odette, soudain joyeuse. Qu'elle soit la bienvenue j et vous aussi. J'avais tant besoin de recevoir un j messager de bonnes nouvelles.

Elle avait ôlé son chapeau, sa fourrure, sa jaquette. Elle s'assit. Même sous la lueur crue du ' lustre, l'éclat de son visage était radieux d'une : lumière vivante.

André ne put empêcher son regard d'exprimer , son admiration.

— Voyons, voyons, dit Odette, ne me faites pas attendre. Dites-moi vite votre bonne nouvelle.

— J'ai réussi auprès de Teplitz. Il ne tient qu'à vous d'entrer chez lui dès demain comme vendeuse.

— Oh 1 que je suis contente ! Que c'est aimable à vous de vous être ainsi occupé de moi. Et si vite! Voyez comme M"" Gérard avait tort de mésestimer votre influence.

— Ma pauvre mère est devenue très timorée, très timide depuis nos malheurs. Elle a toujours peur que mon appui, sa dernière ressource, ne lui manque. Elle est jalouse de mes moindres pensées. Et je vous demanderai même, si vous avez l'occasion de la rencontrer, de ne pas lui dire que c'est grâce à mon intervention que vous avez obtenu cette place. Laissez-lui croire que vous la devez à des influences plus hautes...

— Je comprends, je comprends, dit Odette. Son cœur se serra, car elle comprenait plus

encore que ce que lui disait André. Elle avait remarqué, lors de leur promenade dans la foule, la froideur mécontente de M"" Gérard. Cette pauvre femme qui ne pouvait espérer vivre que grâce au travail de son fils devait craindre qu'André devenant amoureux de quelque joli visage ne conçût le désir d'assumer d'autres charges que celles de son existence à elle.

— Savez-vous, reprit André, quelles sont les deux questions que m'a posées Teplitz à votre sujet?

— Si je parlais l'anglais?

— Oui. Et ma réponse affirmativB l'a satisfait. Mais il m'a demandé aussi si vous étiez jolie?

— Quel intérêt cela a-t-il ?

— Il paraît que les clients n'aiment pas les vendeuses trop jolies. Aussi ne lui ai-je fait de vous qu'une description très inférieure à la réalité.

— Bah ! je n'éclipserai personne.

— Oh! si, s'écria le jeune homme ; votre beauté est trop exceptionnelle, trop éblouissante pour ne pas baigner d'ombre toutes les autres à vos côtés.

— Allons! dit Odette riant d'un rire un peu forcé, vous parlez en artiste, votre imagination exagère.

Se levant, elle lui montra le groupe de marbre, sur la cheminée.

— Vous voyez que j'ai sauvé de la débâcle une de vos œuvres. Je l'admire bien souvent.

— Merci, cela me cause une grande joie que vous ayez gardé ma bonne femme. Vous savez, elle a quelque chose de vous. Je pensais à vous en regardant mon modèle. J'aurais voulu qu'il vous ressemblât.

Il s'était levé aussi. Il allait s'approcher d'elle. Une horloge à carillon sonna dans un appartement voisin.

— Sept heures, s'écria André. Ma mère doit s'inquiéter. Je ne rentre jamais si tard.

Pourtant, il donna encore à la jeune fille quelques détails au sujet de son entrée chez Teplitz. Elle devait s'y présenter le lendemain vers dix heures, demander M""" Léontine, la première vendeuse, qui était chargée de l'installer.

Quant au chiffre des appointements, Teplitz avait parlé de deux cents francs pour commencer. C'était peu, mais Odette aurait en outre son déjeuner.

— Oui! oui, dit la jeune fille. C'est tout ce que j'espérais. Je ne demande pas davantage. Et croyez que je n'oublieraijamais votre intervention si amicale.

Ils s'étaient donné la main pour l'adieu. Ils se regardaient, attendris. Mais un si cruel destin pesait sur chacun d'eux qu'une défiance instinctive glaçait leur jeunesse dans leurs veines.

— Au revoir 1 cria André, ouvrant la porte à la hâte, comme pour s'enfuir.

— Au revoir, et merci encore.

Quand il fut parti, Odette songea qu'elle aurait dû le charger de ses compliments pour M""' Gérard, mais cette réflexion fort amère lui vint que, sans doute, André ne parlerait pas à sa mère de sa visite.

Au dernier étage de la maison de la rue de la Paix que ses ateliers et ses salons de réception occupaient tout entière, Teplitz s'était réservé une vaste pièce qu'il avait fait installer dans le goût le plus moderne.

Un tapis à carreaux jaunes et bleus, des rideaux d'un vert sombre, une tenture rose à grands dessins cramoisis s'harmonisaient grâce au dosage exact de ces couleurs vives qu'avait pu réussir le décorateur. Dans la forme des meubles, l'ébéniste s'était surtout préoccupé de s'éloigner des styles classiques, aussi le grand bureau carré de bois de citronnier avait-il l'air d'une table à dessin posée sur des tréteaux. Les sièges semblaient des trônes fabriqués pour un roi nègre et dans un coin un immense divan recouvert de soie noire et or portait des coussins en si grand nombre que toutes les dimensions et toutes les couleurs semblaient y être représentées. Aux murs, des

tableaux extraordinaires, cubistes, pour la plupart, témoignaient des idées artistiques avancées du couturier.

Teplitz, un grand gaillard au visage osseux et rasé, avec un nez accentué et de terribles yeux d'un gris tirant sur le vert, achevait ce matin-là de lire son courrier.

Il jetait les lettres dès qu'il les avait parcourues dans une des trois corbeilles qu'il avait devant lui, selon le service auquel elles s'adressaient.

Il sonna. Un groom vêtu de la livrée chamois, à parements rouges qui était l'uniforme de la maison, entra, en lançant au patron un malicieux regard de gamin de Paris.

— C'est toi, Victor. Tiens, porte les corbeilles à la comptabilité, à la manutention et à la vente. Et puis, tu donneras celte liste en bas, à l'huissier du second étage. Ce sont des personnes que j'attends ce matin et que l'on peut laisser monter sans les annoncer.

Victor mit les corbeilles l'une sur l'autre, ce qui lui permit de les porter d'une main avec une adresse d'équilibriste. De l'autre main, il saisit le papier que Teplitz lui tendait et ouvrit la porte.

A ce moment au home-téléphone retentit le grincement d'appel. Le couturier prit le récepteur.

— M"' de Loriol?Elle insiste pour me voir? Qu'elle monte, mais après elle seulement les personnes dont Victor vous donnera la liste.

— Tu entends, dit-il au groom qui attendait un ordre dans la porte entre-bâillée. Laisse entrer M™* de Loriol et, ensuite, personne d'autre que les noms de la liste.

— Oui, m'sieu, répondit Victor qui disparut. Teplitz avait prit l'habitade, quand il attendait

quelqu'un dans son cabinet, de se faire une attitude rêveuse d'artiste qui médite.

Pour M"" de Loriol, il lui sembla que : s'asseoir devant son bureau, le front dans sa main, suffisait.

— Bonjour, monsieur Teplitz, dit l'arrivante. Vous avez la migraine?

Le couturier vexé répondit :

— Du tout, je cherchais seulement un nouveau modèle.

— Quelque nouvelle merveille, répondit obligeamment M™' de Loriol en s'asseyant.

Mais Teplitz avait une revanche à prendre. Il se leva et allant à sa visiteuse, qui comme toujours portait fort mal, et malgré l'heure matinale, une robe d'après-midi, de nuances trop claires pour sa figure brune et fatiguée :

— On voit que ce n'est pas moi qui vous ai fait cette robe-là. Vous ne pouvez vous imaginer à quel point elle vous va mal.

— Laissez ma robe tranquille. Vous savez que je n'attache pas d'importance aux futilités. Et parlons affaires. Combien me donnez-vous si je vous amène comme cliente mon amie, M"" Javron?

— Comme toujours. Cinq pour cent sur les dix premières commandes.

— Pourquoi sur les dix premières commandes?

— Vous m'amenez une cliente. Elle me commande quelques robes. Je dois vous en être reconnaissant, mais si après livraison, elle m'en commande de nouvelles, c'est que mes robes lui ont plu. A partir de ce moment-là, c'est moi qui ai le droit à la commission.

— Oui, mais il s'agit d'une cliente très riche, que j'ai eu beaucoup de mal à détourner de sa prédilection pour Malicet. Elle est extrêmement coquette et vous fera pour commencer plus de dix commandes.

— Mettons 5 p. 100 sur les quinze premières commandes.

— Non sur les vingt premières. Et vous me donnerez 10 p. 100.

— Non, 5. C'est un principe. Mais je vous ferai deux robes et un manteau pour que vous soyez bien habillée une fois par hasard.

— Allons, c'est entendu. Vous êtes dur.

— Bah ! je me défends, voilà tout. Et quand m'amenez-vous cette M™' Javron ? Aujourd'hui?

— Non, j'ai encore besoin de deux ou trois jours.

— Elle tient donc tant à Malicet?

— Ce n'est pas cela, mais elle avait quelques

préventions contre vous. Vous n'ignorez pas ce que disent vos ennemis?

— Que je suis Boche? Ce n'est pas vrai, je suis tchèque. D'ailleurs si je n'étais pas tchèque on m'aurait mis sous séquestre.

— Oh! vous êtes peut-être encore plus malin que tchèque, mais vous n'avez pas le goût très français.

— Oui, je sais : art munichois, parce que j'ai mis à la mode des couleurs vives, mais les couleurs vives sont une tradition du dix -huitième siècle.

— Vous pensez que j'ai dit tout cela et bien autre chose à M""" Juvron. Ce qui la décidera, c'est que vous habillez Julia Vanelii.

— La marquise ! En voilà une qui me fait de la réclame.

— M'"' Javron admire beaucoup Fief-Sauvin.

— Ah! est-ce que...

— Non, Fief-Sauvin la trouve par trop vulgaire. Comme Fief-Sauvin est l'amant de la marquise, M"" Javron se figure qu'il faut être habillée comme elle pour plaire au baron.

— Et elle se figure que parce qu'elle portera des robes sortant de la même maison...

— Elle aura autant de chic. Bien sûr, elle se l'imagine, et tant que je serai sa confidente, elle se l'imaginera.

— Vous êtes maligne.

Si LA ROE DE LA PAIX

— Je fais ce que je peux. La vie est si difflrile. Et ce n'est pas la piiMicité que vous m'avez donnée depuis quatre ans...

— Oh ! maintenant que les affaires vont reprendre...

— J'y compte d'autant plus que je vais probablement fonder un magazine extraordinaire : une idée à moi, quoique chose qui n'existe pas encore. Vous verrez... mais je voulais aussi vous parler... Vous avez une nouvelle vendeuse?

— Une nouvelle vendeuse? Ah! oui, depuis quelques jours. Une jeune lille ruinée, que je ne sais plus qui m'a recommandée 1 Je l'ai prise parce qu'elle parlait anglais. Mais je n'ai pas l'intention de la garder.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle est trop jolie. Quelques clientes ont fait des observations. Germaine Constant a dit à M"* Léontine qu'elle n'oserait plus venir ici avec un ami.

— Elle a pourtant amené Javron qui a reconnu M"* Guéret. C'est une ancienne amie de sa femme et il a l'air de lui porter un intérêt, oh ! mais un intérêt 1

— Tiens! vous êtes aussi la confidente du mari?

— Naturellement, mon cher. C'est l'enfance de l'art.

— Alors, qu'est-ce que je dois faire de la vendeuse ? La mettre à la porte ?

— Non. Dans votre intérêt, gardez-la. Soyez gentil avec elle. Elle peut devenir une très bonne cliente.

— Le fait est qu'avec sa beauté...

— Et son éducation... Si elle veut, cette fille-là aura Paris à ses pieds.

— Oh ! un jour ou l'autre elle voudra. Victor montra sa tête à la porte.

— M. Kronbach!

— Le bottier? dit M"" de Loriol. Vous me le présenterez.

— Si vous voulez. Qu'il entre.

Un vieux monsieur très élégant, à l'air digne, une rosette multicolore à la boutonnière, s'avança vers Teplitz qui lui donna une poignée de main cordiale.

Le couturier fit les présentations. M'^de Loriol,

en minaudant, reprocha au bottier de donnei

sa publicité à une de ses concurrentes, M"' Cohen.

" — Vous avez tort, moi qui peux vous amener

tant de clientes.

— Eh bien ! amenez toujours des clientes et Rous nous entendrons.

— Ma ciière amie, dit Teplitz à M™" de Loriol, nous avons ce matin une petite réunion entre confrères.

— Je vous laisse.

Et après avoir salué gracieusement Kronbach, elle sortit en disant à Teplitz ;

— A trè3 bientôt. Et ménagez la vendeuse. En sortant, M"' de Loriol croisa M. Gouttard,

le grand bijoutier, qui entrait. Elle put échanger avec lui quelques civilités.

Sur les pas de M. Gouttard parurent M"" Guépin, créatrice du corset « Gazelle », puis M. Chiarini, le marchand de dentelles, puis M. Martial Lévy, directeur de la parfumerie Birotteau, cette vieille marque si française; M. Boskovith le grand fourreur; M. Gantenac, le célèbre négociant en tableaux et curiosités. Ancien garçon meunier de la région limousine, puis employé chez un marchand de bric-à-brac de Clermont- Ferrand, celui-ci avait réussi des ventes audacieuses qui l'avaient promptement enrichi. Il prétendait lutter maintenant avec les plus grands antiquaires parisiens.

Toutes ces hautes personnalités des commerces de luxe se firent des démonstrations d'amitié.

— Vous remarquerez, leur dit Toplitz, que dans le petit syndicat d'initiative que nous nous proposons de former, chaque commerce n'aura qu'un seul représentant. J'ai choisi dans chaque profession le négociant le plus qualilié.

Tous s'inclinèrent en signe de remerciement, puis ils s'assirent.

— Mais, dit M"" Guépin, je ne vois pas de modiste.

LA RUE DE LA PAIX 8o

— Pas de modiste? Allons donc! J'ai convoqué la première maison de la place, la maison Yvonne et Yvette.

Un murmure flatteur accueillit le nom de cette firme si connue.

— En effet. C'est la meilleure maison de la place.

— Tout ce qui sort de chez elle a un tel cachet.

A ce moment Victor introduisit un gros monsieur assez chauve qui, à cheval sur son nez busqué, portait un lorgnon cerclé d'or.

— Mais la voilà, la maison Yvonne et Yvette, dit Teplitz, allant au-devant du nouvel arrivant. Bonjour, monsieur Immersetzer.

Celui-ci s'inclina. Teplitz le présenta à ceux des assistants qui ne le connaissaient pas. M'"" Guépin eut une phrase aimable :

— Nous étions justement en train de vanter le chic si parisien des chapeaux qui sortent de votre maison.

M. Immersetzer s'inclina.

— Je fous remercie, matame.

Et il ajouta, suivant une habitude qu'il avait prise en 1914 :

— Ne vaides pas adension à mon aksent. Je suis russe.

Puis il s'assit à côté de Cantenac qu'il connaissait de longue date.

— Vous savez, mesdames et messieurs, commença Teplitz qui, comme une sorte de président, s'était assis derrière son bureau, quel genre de syndicat nous avons l'intention de fonder. Oh ! ajouta-t-il tout de suite, voyant que M. Gouttard allait l'interrompre, il s'agit d'un petit syndicat intime, secret, sans statuts, ni président, ni comité.

— C'est ce que je voulais dire, approuva M. Gouttard. Ne nous mettons pas à dos tous les autres commerçants.

— Oui, oui, dit Cantenac, de la prudence, de la prudence...

— N'allons pas krier nos avaires sur les doits, insista M. Immersetzer.

— Je suis tout à fait de votre avis, reprit Tcplifz, mais nous réprésentons ici la partie n(Hive, entreprenante des grands commerces de luxe parisiens.

Les auditeurs donnèrent de la voix et du geste des marques d'approbation.

— lîeaucoup de maisons de la rue de la Paix se sont encroûtées dans des vieilles méthodes. Manque d'activité, d'esprit d'entreprise.

— Et buis, manque de gabidaux, dit M. Immersetzer. En Vrance, les gabidaux se télient du gommerce. Ils aiment mieux les embruntsédranchcrs, ça les requarte. Mais les gabidaux étranchers, par gonlre, aiment pien le gommerce

vrançais. Des sjabidaux étranchcrs, de la maint'œuvre de Montmardre ou de Montrouche, c'est gomme ça qu'on vait les ponnes maisons.

— Bravo ! s'écria M""' Guépin.

— Puisque, continua Teplitz, nous ne nous faisons pas concurrence, représentant chacun un commerce différent, pourquoi ne pas mettre nos

'efforts en commun pour tâcher d'accaparer à notre profit la meilleure clientèle.

— C'est ça, c'est tout à fait ça ! s'exclama M. Martial Lévy.

— Et surtout, dit Gantenac, empêcher qu'elle n'aille ailleurs, la clientèle! J'ai déjà organisé quelque chose de ce genre avec cinq ou six confrères. Nous nous en trouvons très bien. Tout ce qui vient de chez l'un de nous est admirable, sublime, le client fait une affaire merveilleuse. Tout ce qui sort de chez un autre est faux. Le client s'est fait voler. Neuf fois sur dix il rend l'objet et réclame son argent.

— Voilà du commerce pratique et moderne, approuva Teplitz. 11 s'agit donc de mettre en commun nos renseignements sur la clientèle à conquérir et à garder, comme nous l'indique M. Gantenac, après l'avoir conquise. Car nous allons avoir affaire, après les grands bouleverments que nous venons de subir, à une clientèle nouvelle. L'ancienne est bien diminuée.

— Elle est morte, affirma Kronbach.

— Nous devons compter surtout sur les nationaux des pays où le change est favorable, Augbiis, Américains du Nord et du Sud, Esj)agnoIs, Suisses, Hollandais. Comme clientèle française, nous aurons quelques nouveaux riches.

— Mauvaise clientèle, dit M. Cantenac.

— Il est certain qu'ils ne se mettront pas tout de suite à acheter des grands objets d'art, dit M. Gouttard, mais ils se sont mis aux bijoux.

— Tame! les pichoux, observa M. Immcrsclser, ça échabe aux imbôts. Ça se dissimule. J'aime pien les bichoux.

— Les nouveaux riches qui sauront rester j riches formeront à la longue une bonne clientèle pour nous tous, dit Teplitz. Je m'elTorce pour ma part de prendre les femmes des plus célèbres. M™* Javron, par exemple.

— Elle va chez Malicet! s'écria M'"' Guépin. Et elle se corsctte chez Yvonne Mercier. Heureusement î car elle a une taille impossible.

— Sa taille deviendra élégante quand elle ira chez vous, et je me charge de vous l'envoyer, aussitôt qu'elle sera ma cliente.

— Son mari va acheter l'hôtel du duc de Rio- Grande. 1

— 11 n'achètera rien du tout, c'est un ràleux, grogna Cantenac. Chez moi, il a trouvé trop cher deux chaises de 60.000 francs, deux merveilles.

— D'ailleurs, Germaine Constant n'en tire pas grand'chose, dit M'"^ Guépin.

— Qui sait, répliqua Teplitz, une autre en tirera peut-être davantage.

— Une autre ? Il y en a une autre?

— Je crois qu'il y en aura une autre bientôt.

— Qui? Une femme connue?

— Au contraire, une nouvelle.

— Foilà, s'écria M. Immersetzer se levant avec enthousiasme, foilà ce qu'il nous vaut. Tes cholies famés I Tes cholies famés, encore des cholies famés pour vaire te la réglame à tout ce que nous leur fentons.

— Encore faut-il que les jolies femmes aient des admirateurs très riches.

— Beaucoup d'admirateurs ! Beaucoup d'admirateurs !

— Au fond, dit M. Gouttard philosophe, les admirateurs du beau sexe devraient nous tresser des couronnes car, en excilant la vanité des femmes, nous préparons leur fragilité.

— Oui, dit Teplitz, nos factures jouent dans la société moderne un rôle considérable.

— Il est chusde, dit M. Immersetzer, que cela nous raborde guelgue archent.

— Cela nous en rapportera beaucoup, répondit Teplitz, si nous savons rester unis.

Cette perspective rendit faciles les arrangements que prirent ensuite les syndiqués en vue de

conlisquer au profil de leur groupe la meilleur'^ partie Ju commerce futur delà rue de la Paix.

Teplitz rédigea des conventions que te a[>prouvèrent, en spécitiant toutefois qu'elles resteraient secrètes.

Il était près de midi quand la réunion prit fin, dans un flot de démonstrations mutuelles de confiance et de sympathie.

Ils descendirent par groupes. Mais chacun trouva moyen de dire en confidence à Teplitz qu'il comptait sur lui pour avoir la clientèle de la nouvelle amie de Javron. Gantenac fut particulièrement pressant :

— S'il achète l'hôtel Rio-Grande pour sa femme, il le fera meuhler par Dufayel, mais s'il l'achète pour une autre femme, il y aura peutêtre quelque chose à faire. Je vous en tiendrai compte, ajouta-t-il en serrant la main de Teplitz.

Celui-ci, après avoir pris congé de tous les visiteurs, entra dans le grand salon du premier où, .\ cette heure, d'ordinaire, le personnel de la vente était assez oisif.

Il y avait pourtant une cliente : une très jolie femme brune avec de grands yeux lumineux d'Italienne, une peau mate, un nez romain. C'était la marquise Vanelli.

Assise dans un grand fauteuil comme une reine sur son trône, ayant auprès d'elle en guise de capitaine des gardes le baron de Fief-Sauvin,

comme dame d'honneur M""* Léontine, empressée, et plus loin, pour compléter sa cour, trois vendeuses déférentes parmi lesquelles Odette, la bêle cliente tendit à Teplitz une main qu'il baisa respectueusement.

— Eh! oui, c'est moi ! Voilà où j'en suis réduite : à commencer mes courses dès le matin. J'avais besoin de parler sérieusement à M * Léontine de cette robe de dentelles qui ne m'emballe pas du tout.

— Je disais à madame la marquise, dit M"' Léontine, une grosse dame à l'œil rusé, qu'elle a parfaitement tort, ce chantilly blanc sur cette soie changeante fera fureur.

— Je crois pien, s'écria Teplitz, qui, chaque fois qu'il avait une émotion commerciale ou quand il venait de causer trop longuement avec Immersetzer, reprenait un léger accent. Il n'y a que vous, madame la marquise, qui puissiez porter une toilette pareille. Si vous me la laissez, je la brûlerai. Parole d'honneur, je ne saurai à qui la vendre.

— La couleur de la soie ne me va pas.

— Allons donc, protesta Teplitz. Tenez, consultez M. le Baron, dans le goût de qui j'ai toute conliance.

Et le couturier salua avec déférence Fief-Sauvin qui lui adressa un mouvement de tête empreint de condescendance.

9i LA BUE DE LA PAIX

— C'est entendu, Hugues, s'écria gaiement Julia Vanelli. C'est vous qui serez juge. Et peuton voir cette merveille?

Teplitz et M"" Léontine se consultèrent rapidement.

— L'essayage était prévu pour cet après-midi, dit la première vendeuse.

— Cet après-midi, répondit la marquise. Allons, soit, je reviendrai cet après-midi. Savez- vo as, ce que je suis? Tenez, vous, Hugues, qui êtes lettré, vous m'avez dit qu'il y avait un genre d'écrivains qui étaient comme moi.

— Des essayistes.

— Voilà ce que je suis. Une malheureuse j essayiste.

— Charmant 1 s'écria Teplitz.

M™" Léontine rit aux éclats. Deux des vendeuses s'esclaffèrent. Seul, le beau visage d'Odetf" mélancolique et grave, ne s'éclaira pas mèi d'un sourire. Justement Fief-Sauvin, attii s'approchait d'elle. Il avait un excellent putexte. Il connaissait une des autres vendeuses, M"" Lambton. C'était la sœur d'un jockey célèbre.

— Votre frère va bien, miss Lambton? lui dit-il en saluant tout le groupe.

— Très bien, monsieur le baron. Il vient d'( gager ses premières montes à l'écurie Johu;-' i Furs.

— Le milliardaire américain? Voilà de beaux succès pour lui en perspective.

— Il sera flatté que vous ayez bien voulu vous souvenir de lui.

Fief-Sauvin saïua encore. Mais cette fois son salut s'adressait visiblement à Odette. La marquise Vanelli s'était levée, mécontente. Sans prendre la peine de baisser la voix, elle dit à Teplitz et à M™' Léontine qui l'accompagnaient :

— Vous avez une nouv'clle vendeuse qui a l'air bien revêche.

— Plusieurs de ces dames en ont déjà fait l'observation, riposta sur un ton plus discret M""* Léontine.

— C'est de la timidité, madame la marquise, de la timidité, dit Teplitz conciliant.

— Allons, Hugues, venez- vous? dit Julia Vanelli d'une voix subitement criarde.

Et elle sortit de cette allure un peu théâtrale qu'elle affectait, suivie de Fief-Sauvin et de Teplitz, empressé. 41

— Vite, mesdemoiselles, s'exclama M™" Léontine, allons déjeuner.

Et comme toutes trois allaient sortir, elle ajouta, s'adressant à Odette :

— Vous, mademoiselle, rangez un peu ces sièges en désordre.

Odette, obéissante, remettait le fauteuil aban-

donné par la marquise à sa place habituelle quand Teplitz rentra et alla à elle.

— Eh bien, mademoiselle, lui dit-il, vous faites: vous à la maison ?

— J'y mets toute ma bonne volonté, monsieuPj répondit la jeune fille.

— Tâchez d'être plus aimable, plus souriante. Il faut cela dans le commerce.

Odette s'inclinant allait suivre ses compagnes quand un geste du couturier la retint.

— Excusez-moi de vous parler si brusquementi mais je suis toujours si pressé que je n'ai pas le temps de m'arrèter aux nuances. Voulez-vous dîner avec moi ce soir?

Odette stupéfaite ne répondit pas.

— Oui, vous n'avez qu'à vous trouver à hui' heures au café de Londres en haut. Vous dcman« derez le cabinet que j'aurai retenu.

Dans l'œil bleu de la jeune fille où s'alluma un éclair d'indignation le couturier lut la réponse.

— Bon! bon! je vois. C'est trop tôt. J attendrai. Noustreparlerons de cel.i dans quelque temps.

Et il s'éloigna rapidement.

Cependant André Gérard avait trouvé en Balazé, un professeur de scepticisme. Le secrétaire de Javron, ayant été envoyé assez souvent en agent de liaison à la Banque Commerciale et Industrielle, dans le salon d'attente d'Aron-Dupleix, avait eu l'occasion d'entrer en conversation avec le jeune Gérard. Apprenant qu'André était un protégé de Javron, il avait cru de son intérêt de se lier avec lui. Balazé ne négligeait jamais aucun détail.

Faisant le siège de la confiance de son patron, il aimait à connaître tous ceux qu'il connaissait. C'est ainsi qu'il lança une invitation à déjeuner.

]yjme Qérard prévenue n'avait fait aucune objection. Tout ce qui touchait Javron était sacré à ses yeux. Déjeuner avec son secrétaire lui parut le modèle de la distraction convenable.

Un dimanche André Gérard et Jean Balazé, après avoir pris dans un petit restaurant du faubourg Saint-Honoré un déjeuner assez simple, en sor-

tirent bras dessus bras dessous, en confiance et un peu bavards, grâce à une bouteille de chablis et à deux petits verres de liqueur. Le ciel d'hivt r était clément avec un peu de soleil pâle. Les deux camarades, prenant l'avenue Marigny, remontèrent l'avenue des Champs-Elysées.

Si Balazé s'était ménagé la connaissance d'André Gérard par calcul, il était disposé à la cultiver par plaisir, avec le maximum de sympathie qu'un égoïste comme lui pouvait ressentir.

Il avait, dès les hors-d'œuvre, compris que Javron ne connaissait André que de loin et qu'il ne l'avait protégé que de haut. Mais cette petite déception s'était eiïacée tellement la fraîcheur d'esprit de son compagnon, sa sincérité visible, la vivacité de ses impressions, la grâce avec laquelle il savait les exprimer l'avaient favorablement impressionné. Certes, il le trouvait naïf, mais il n'en aurait que plus d'agrément à lui transmettre un peu de sa sagesse.

— En somme, lui disait-il, répondant aux détails qu'André lui avait donnés sur son genre de travail à la banque, vous êtes en quelque sorte secrétaire d'Aron-Dupleix.

— Pour les choses sans importance, oui. Pour écrire des lettres de simple politesse, recevoir des visiteurs quelconques. Mais pour tout ce qui concerne les affaires : calculs, études d'affaires, ordres de bourse, réception des visiteurs, des

fournisseurs si vous voulez, tels que fondés de pouvoir d'agents de change, coulissiers, courtiers de ciiange, M. Aron-Dupleix ne s'adresse pas à moi. Il me considère comme un garçon poli, suffisamment intelligent pour tout ce qui ne concerne pas un gain ou une perte d'argent, mais il ne me prendra jamais au sérieux comme financier.

— Diable ! c'est grave, car vous ne pouvez avoir d'avenir dans cette banque que si le patron vous prend au sérieux.

— M. Aron-Dupleix a, comme la plupart des Israélites, une intelligence des affaires parfaitement lucide. Aux discours les plus ornés, les plus touffus, les plus éloquents, correspond immédiatement, dans sa pensée, la somme exacte que ce discours peut lui rapporter ou lui coûter. Cette somme exacte est la seule chose qui s'impose à son esprit. Aucune considération, ni sentimentale ni morale, ne le détourne de sa certitude.

— Oui, grogna Balazé, c'est à cause de cela qu'ils nous ont.

— Un homme pareil se rend bien compte que c'est à force de volonté que j'arrive à une petite compréhension de ces questions d'argent. Mon imagination est vive, elle s'échappe à chaque instant par les fenêtres de la banque. Il me faut la rattraper de force pour la rejeter sur mon papier. J'ai le sentiment du devoir,j'accomplis ma besogne, mais il ne faudrait pas qu'elle fût trop aride.

Oui, oui, dans ce milieu de finances, von

resterez toujours un bon soldat, une sentinelle (! coniiance. Vous n'avez aucune chance de deveni officier. Il faudrait trouver autre chose.

— Évidemment, mais quoi?

Cruelle énigme. C'est un problème dont la

solution ne peut être fournie que par le hasard. Moi non plus, si je ne parviens pas à tirer parti de ma situation auprès de Javron je ne saurai que faire. Nous faisons partie de cette foule de besogneux interchangeables, bons à tout, n'excellant, en rien, qui ne joueront jamais qu'un rôle do victimes dans la société, qu'elle reste ce qu'elle est ou qu'elle soit modifiée par évolution ou par révolution. La main-d'œuvre et le capital s'entendront toujours sur notre dos. La main-d'œuvre, si elle reste groupée solidement dans ses syndicats, est la seule puissance politique qui puisse lutter contre la tyrannie de l'argent. Mais nous? On n'a pas besoin de nous. On nous aura toujours quand on voudra, dans un camp ou dans l'autre.

— Croyez-vous qu'il y aura un grand choc entre ces deux adversaires ?

— Non, parce que la main-d'œuvre aveugle a comme caniches conducteurs des ambitieux san»-' convictions qui la tirent à hue et à dia suivant l^" 03 qu'ils trouvent à ronger. Reste l'argent, nous dissimulons pas, comme dirait M. Prud homme, que son règne n'est pas près de finir.

— Évidemment.

— C'est lui qui va faire la paix.

— Croyez-vous 1 s'écria André. Il me semble que les grands généraux à qui nous devons la victoire...

— Ta, ta, ta! on leur rira au nez. Ce sont les hommes politiques qui feront la paix et, consciemment ou inconsciemment, la plupart des hommes politiques sont manœuvres par l'argent. Soyez sûrs que nos alliés vont s'occuper surtout de renflouer l'Allemagne.

— Oh! protesta André.

— Mais oui. Avec l'Allemagne qui a un prolétariat plus nombreux et plus laborieux que le nôtre et un outillage industriel intact, qui était déjà de premier ordre avant la guerre, il y a plus à gagner qu'avec nous.

— Et nous?

— On nous laissera mourir en paix de nos blessures. Oh! avec des compliments et des discours aimables. Peut-être sur notre tombeau accrochera-t-on des décorations posthumes.

— Allons donc! la France ne peut pas mourir?

— A-t-elle encore assez de vitalité pour se guérir toute seule? Je le souhaite sans oser l'espérer.

Les pessimistes sans doute éprouvent un soulagement à transmettre leurs idées noires à des auditeurs complaisants, car Balazé accabla son convive de ses prédictions sinistres. Mais la jeu-

nesse d'André ne pouvait manquer de réagir. II finit par dire en riant à son compagnon morose :

— Avouez, monsieur Balazé, que si vous étiez plus sûr de votre situation chez Javron et des avantages qu'elle peut vous apporter, vous auriez une opinion meilleure des destinées du pays.

— Gest vrai, confessa en souriant le secrétaire.

A ce moment, un couple fort élégant, qui s'était arrêté devant un somptueux magasin d'automobiles, se retourna pour reprendre s.. marche qui croisait celle des deux jeunes gens. C'étaient Fief-Sauvin et la marquise Vanelli. Le baron se mit à reassujettir son monocle juste à temps pour ne pas voir le salut qu'esquissait Balazé.

Lu marquise, que tous les passants regardaient, semblait tout heureuse de faire ainsi sensation.

— Tenez, dit Balazé à André, qui admirait comme tout le monde cette jolie femme et son cavalier, ce monsieur pourri de chic qui a dédaigné de me reconnaître a plus d'influence sur Javron et sur sa femme que je n'en aurai jamais.

— Qui est-ce donc?

— Un gentilhomme un peu ruiné, de très bonne noblesse, le baron de Fief-Sauvin. La femm* est sa maîtresse, une marquise italienne, la mar quise Vanelli.

— La marquise Vanelli 1 s'écria André, j'ui vu

ce nom-là dans des comptes à la banque. C'est cela! J'y suis 1 M. Aron-Dupleix lui a fait ouvrir un crédit.

— Tiens! tiens? Est-ce qu'Aron Dupleix ?...

— Il a fait au sujet de cette cliente les recommandations les plus minutieuses et à plusieurs reprises.

— Après tout, il faut bien qu'il y ait quelqu'un pour payer les notes de couturier. Ce n'est pas Fief-Sauvin...

— La femme a un rude chic, dit André, se retournant pour la voir encore.

— Oui, et cela confère un grand prestige à son amant ofticiel. C'est grâce à ce prestige que le couple Javron l'a admiré à première vue, que le mari l'a imposé déjà dans deux conseils d'administration, ce qu'il n'aurait jamais l'idée de faire pour moi, et que la femme est prête à tomber dans ses bras quand il voudra bien les lui ouvrir.

— Je n'ai vu que deux ou trois fois M™* Javron. Elle ne m'a pas semblé belle.

— Oh! non! Elle est surtout d'un aspect fort vulgaire. Aussi, tant que Fief-Sauvin aura les faveurs du mari sans accorder les siennes ;i la femme, restera-t-il fidèle à la marquise qui fait sa gloire... Tenez, jeune homme, vous qui êtes ce qu'on appelle un joli garçon...

— Oh! protesta André, vous plaisantez?

— Si, si. Vous êtes assez grand. Voire pby-

sionomie, quand elle s'anime, est expressive, vos yeux ont de la flamme. Voilà le but que vous devriez vous proposer. Devenir l'amant d'une femme riche !

— M. Balazél

— Je ne vous parle pas de M"*, Javron, elle est trop vaniteuse pour vouloir de vous. Mais il y en a et il y en aura d'autres..., des tas d'autres... Car vous pensez bien que c'est aux femmes qu'après les restaurants et les maisons de jeu iront les sommes immenses gagnées pendant la guerre. Elles le distribueront à leurs fournisseurs : aux bijoutiers, aux tailleurs, aux modistes, aux parfumeurs, aux bottiers, aux coifTcurs, aux manucures; elles le perdront dans des casinos de villes d'eaux cl souscriront peut-être aux emprunts futurs. Mais il n'y aura plus qu'autour d'elles qu'on pourra ramasser les miettes des gains excessifs tombés par hasard dans des mains qui n'étaient pas toujours très soignées. Avcz-vous un smoking?

— Heureusement, j'en ai un d'avant- guerre qui peut aller encore.

— Mettez-le tous les soirs et courez les dancings. Je connais un brave homme qui est propriétaire d'un bal public qui avait jadis la réputation d'être mal fréquenté. Il m'a dit dernièremotit • « Croyez-vous que chez nous il n'y a plus d'apaches. Ils vont tous dans les dancings. »

— Et c'est là que vous voulez m'envoyer? dit André en riant.

— Vous n'aurez pas de mal à faire à ces messieurs une heureuse concurrence.

— Que n'y allez-vous vous-même?

— Moi, je suis trop vieux. J'ai passé la quarantaine, mon cher. Je ne pourrais plus, sans ridicule, apprendre les danses nouvelles.

Après avoir remonté l'avenue des Champs- Elysées du côté droit, les deux promeneurs la redescendirent du côté gauche. Arrivés à la terrasse du Cdfé Fouquet, Balazé que tant d'éloquence avait altéré, proposa de s'y asseoir. La température était tellement douce que de nombreux consommateurs s'y étaient déjà installés.

Le secrétaire de Javron n'était peut-être pas le confident qu'André aurait choisi ; mais il était là, à côté de lui, en cet instant de détente, devant la petite table où le garçon venait de déposer les deux consommations commandées. André n'avait pas d'amis. Ses deux meilleurs compagnons d'avant-guerre n'étaient pas revenus de la grande hécatombe. Il ne pouvait confier à sa mère, dont les idées étroites ne se fixaient plus que sur la question du pain quotidien, ses espoirs et ses rêves. Ce fut donc au sceptique, au cynique Baluzé que le jeune Gérard livra ses plus secrètes pensées.

— Je n'ai pas votre clairvoyance, lui dit-il. Je ne soupçonnais pas les turpitudes que vous me dévoilez, ou plutôt il ne m'arrive jamais d'y penser. Je mène une vie sordide entre cette banque où je me livre à un travail quotiiiien que je déleste et un tout petit logement dune affreuse rue des Batignolles, la rue NoUet, et ce foyer peu réchauffant ne retentit guère que des lamentations de ma pauvre mère. Je ne peux plus sculpter, ni peindre, — il montrait sa main mutilée, — ni faire aucune des choses qui me plairaient, excepté lire, et encore ne puis-je acheter de livres. Il me faut relire les mêmes. Je ne crois pas qu'il existe de raisons plus valables d'une parfaite détresse morale. Eh bieni de môme que j'ai gardé la plus grande confiance dans les destinées de la France, je suis absolument sûr que la vie me réserve encore d'appréciables bienfaits.

— Diable, vous avez l'optimisme chevillé dans le coeur.

— Quand, au début de la guerre, continua le jeune homme, on m'a jeté, revêtu d'un pantalon rouge bien visible, sous le feu des innombrables mitrailleuses allemandes, que plus tard 1 on m'a mis dans une tranchée mal protégée contre les canons ennemis par des canons en très petit nombre et de calibre inférieur, j'étais dans ce même état d'optimisme que vous qualiiierez sans doute de stupide.

— Non, je le qualifierai seulement d'étonnant.

— Je n'ai jamais douté un instant de la victoire finale. Je n'ai pensé à la mort que de temps à autre, pendant les tristes crépuscules des jours où il avait trop plu, mais jamais au cours d'une action. De même aujourd'hui, je ne réfléchis pas à la misère dont ma mère et moi nous ne sommes séparés que par la bienveillance précaire de M. Aron-Dupleix. Je m'imagine, au contraire, que ma situation va s'améliorer, que je peux trouver un autre métier plus lucratif et qui me plaise davantage et qu'un jour peut venir où je parviendrai à ce bonheur que j'ai sans cesse devant les yeux.

— Et ce bonheur, c'est...

— C'est de pouvoir demander la main d'une jeune fille que je connais.

— D'une jeune fille riche?

— Elle est à peu de chose près aussi pauvre que moi. Plus que moi encore, elle a connu des jours prospères. Son père, tué à la guerre, gagnait beaucoup d'argent. Elle a été élevée dans le luxe. Elle est maintenant condamnée comme moi à travailler pour vivre.

— Combien gagnez -vous par mois?

— 600 francs, en comprenant une gratification de fin d'année qui reste facultative.

— Oui, c'est cela. Beaucoup moins qu'un

ouvrier. Au prix actuel de l'existence matérielle, vous devez avoir bien du mal à vivre et à faire vivre votre mère.

— Le plus grand mal. Aussi n'est-ce pas maintenant que je peux songer ;\ faire ma demande. Il faudrait... J'ai fait mon compte. Je le refais sans cesse avec plus d'urdeur que ceux de la banque. II faudrait que j'aie de 1 .500 à 2.000 francs, par mois.

— D'après ce que vous m'avez dit sur vos aptitudes financières, ce n'est pas Aron-Duplcix qui vous les donnera.

— Qui sait? D'ailleurs, je peux trouver autre chose.

— Oui, il y a le hasard, mais il n'est guère prodigue envers ceux qui ne savent pas tricher. Et cette jeune fille, vous ne lui avez rien dit de vos projets ?

— Oh non ! Je ne veux rien promettre sans être sûr de pouvoir tenir. Avant la guerre, j'étais très jeune. Elle aussi. Nous étions des camarades. C'est depuis que je l'ai revue, il y a peu de temps, seule et désemparée, que j'ai pensé qu'elle pourrait accepter mon... Il hésita... mon appui.

Dalnzé était rêveur. Les confidences naïves d'André le touchaient. Il sentait tout ce que le joli espoir du jeune homme lui ménageait de cruelles déceptions. Son tempérament le poussait à avertir ce frôle et candide amoureux de la

LA RUE DE LA TAIX i07

fragilité de ses illusions. Attendri, il ne le fit pas. Il se contenta de répondre:

— J'envie la certitude avec laquelle vous marchez vers votre but. S'il dépend jamais de moi de vous aider à l'atteindre, vous pouvez compter sur moi comme sur un ami.

— Merci, cher monsieur, votre sympathie me fait grand plaisir.

Balazé, penché sur la table, achevait de humer à travers un chalumeau la limonade qu'il avait devant lui.

Il releva la tête en regardant André, dont le visage, animé par les confidences qu'il venait de faire, était charmant de jeunesse radieuse :

— Ce qui est étonnant, dit-il, c'est qu'il y ait encore des jeunes gens comme vous, qui nés et élevés à Paris, aient gardé cette fraîcheur de sentiments et cette foi dans l'avenir.

— Mais, monsieur Balazé, à Paris comme dans tout le reste du pays, il y en a des millions comme moi, malgré les 1.500.000 qui manquent à l'appel. Tout ce monde au milieu duquel vous vivez et que vous me décrivez avec tant de vérité, ce n'est qu'une écume légère que l'on voit mieux parce qu'elle monte à la surface; nous, nous restons au dessous, à travailler, à vivre durement sans nous plaindre^ n'ayant d'autre ambition que d'aimer et d'être aimés, selon l'instinct de notre race.

— J'ai toujours pensé, concéda Balazé, qu'en France, les classes moyennes étaient ce qu'il y avait de meilleur.

Comme il se levait après avoir payé, André le suivit en s'écriant joyeusement :

— N'en doutez pas. Ce sont les gens comme nous qui représentons la substance essentielle, la moelle, la matière grise, la force vivante du pays.

Et montrant au bord du trottoir une automobile brillante qui s'arrêtait, et de laquelle descendaient deux femmes à chevelures trop blondes et mises avec une élégance tapageuse, il ajouta, riant :

— Tout ça, ce sont des petits déchets insignifiants I

Mais il se tut, sui pris; l'une des deux femmes sourit ;\ Balazé qui salua chapeau bas. L'autre dit à voix haute, sans ralentir son pas pressé :

— Tiens, oui, c'est Balazé; il est avec un bien joli garçon!

— Vous les connaissez? demanda André.

Cette fois ce fut au tour de Balazé de rire.

— Vous voyez quel succès vous auriez dans le monde des déchets. Ces dames sontdeax actrices du Vaudeville : Luce de Lanval et Anny Byron. Luce de Lanval a été la maîtresse d'un député dont j'ai été le secrétaire. L'autre est son' amie inséparable.

André Gérard ne put s'empêcher de se retourner pour suivre de l'œil les deux jeunes femmes qui entraient dans le café.

— Gh ! dit Balazé, elles doivent avoir quelque rendez-vous et être, selon leur coutume, très en retard. Sans cela, comme vous avez plu à Anny Byron, elle se serait sûrement arrêtée pour causer un brin.

Vous n'avez demain qu'à prendre un Tout-Paris, vous trouverez l'adresse de cette jolie fille et son numéro de téléphone. Téléphonez de la banque vers une heure et demie en rappelant notre rencontre, vous obtiendrez sans doute quelque aimable rendez-vous.

— Non, merci, répondit André plaisamment, à la banque je ne pense qu'à mon travail.

Ils convinrent tous deux de regagner le métro de la place de l'Etoile pour prendre les lignes différentes qui devaient les ramener chez eux.

Balazé s'amusait à faire l'éloge d'Anny Byron. Elle était gaie, spirituelle, désintéressée quand elle s'offrait le luxe d'un caprice.

André se contentait de rire. Tout à coup, comme ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la station, il s'arrêta et saisissant le bras de son nouvel ami, il lui dit avec une émotion qu'il ne put dissimuler :

— Vous voyez que le destin me favorise. Justement la voici.

110 LA nUE DE LA PAIX

Odette Guéret, sortant du métropolitain, s'avançait en effet d'un pas pressé sans les voir.

Entraînant Balazé, d'un élan irrésistible, André s'élança au-devant d'elle.

— Bonsoir, mademoiselle.

La jeune iille s'arrêta, surprise. Rcconnaissiin! André, son visage s'illumina d'un tel sourire qiu Balazé fut ébloui.

Il se découvrit respectueusement. Le jeune Gérard les présenta.

— M. Balazé; M"' Odette Guéret.

Ce nom frappa Balazé; sa mémoire était excellente. Il l'avait déjà entendu.

En s'inclinant devant la jeune fille qui lui tendit gentiment la main, il cherchait dans quelles circonstances... En se relevant il avait trouvé.

— Je suis bien contente de vous voir, disait Odette à André. Vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite le jour de mon entrée chez Tepliti? Je l'ai adressée à votre banque, ne sacliant pas votre adresse.

— Oui, je l'ai reçue. J'ai été heureux dapprendrcque Tcplitz avait tenu parole. Et comment vous trouvez-vous dans cette célèbre maison?

— Bien, bien! répondit Odette rapidement. Cela ira. II faut, bien entendu, que j'aie le temps de me faire à ma nouvelle profession.

Elle était décidée à ne pas confier à André les raisons qu'elle avait de se plaindre. Cela lui aurait

LA RUE DE LA PAIX Hl

semblé une singulière manière de remercier le jeune homme de son intervention que de lui montrer le mauvais côté de la situation qu'il lui avait procurée.

— Figurez-vous, ajouta-t-elle bien vite, que je viens de faire le tour de Paris en métro. J'en ai la tète cassée. Je reviens de la gare du Nord où j'accompagnais une camarade de chez Teplitz^ M"" Lambton, qui demeure à Chantilly, et je suis descendue ici, pour rentrer chez moi à pied. Ce n'est pas loin et la marche me remettra. Est-ce que vous descendez aussi l'avenue Wagram?

— Certainement, répondit André avec empressement. C'est tout à fait mon chemin.

Cependant Balazé contemplait Odette. Il la trouvait délicieuse dans son élégance simple rehaussée du luxe d'un renard et d'un manchon magnifiques, souvenirs précieux du père disparu.

Ses yeux bleus animés par le plaisir de la rencontre brillaient d'intelligence prompte. Son visage aux traits fins et nets, son teint d'une fraîcheur délicate, la souplesse de sa taille, la grâce de son buste, l'aisance fière de son maintien, tout en elle était d'une beauté émouvante.

Ainsi c'était cette adorable jeune fille qui avait écrit à M"" Javron cette lettre dont il avait été le porteur et qui avait été reçue avec tant d'indifférence.

Mais Balazé, observateur adroit, se rappelait

aussi que Javron était allé rôder du côté de la lettre dédaignée et qu'il l'avait lue un instant. Qu'y cherchait-il? Uneadresse évidemment.

Comme les deux jeunes gens le regardaient avant de s'engager dans l'avenue Wagram, Balazé interrompit ses réflexions pour prendre congé.

Il mit dans son salut à la jeune iille toute la . grâce dont il était capable, serra la main d'André avec une cordialité d'autant plus chaleureuse qu'il pensait en se remémorant les conlidences du jeune homme :

— Le pauvre petit! S'il s'imagine qu'à Paris, de nos jours, une créature pareille, on va la lui i laisser I

Les intérêts que défendait Javron avaient grandi ; sa fortune aussi. D'un naturel peu confiant, il s'efforçait de suivre en personne, sans l'intermédiaire d'aucun lieutenant, toutes les entreprises auxquelles il était mêlé. Aussi était-il occupé sans relâche.

L'armistice, en lui faisant perdre, comme il l'avouait, ses meilleurs clients, l'obligeait à modifier ses multiples professions ; il fit preuve en celte conjoncture importante d'une grande justesse de coup d'œil et d'un jugement sûr.

Son usine de Clichy n'ayant plus d'engins de guerre à fournir, lui parut d'une transformation difiicile. Qu'y fabriquerait-il désormais? Le matériel convenait surtout à l'industrie automobile, mais fonder une marque nouvelle c'était courir un risque formidable dont il ne se souciait guère. Sans doute, une adaptation assez coûteuse lui permettrait de fabriquer d'autres produits. Mais

commeat allait se régler le problème de la main-d'œuvre quand l'autorité militaire ne pourrait plus intervenir?

Lhabile homme trouva plus prudent de profiter de l'enthousiasme qaela victoire avait mis au cœur des industriels. Il vendit son usine un gros prix à. un groupe important de capitalistes |)lus confiants que lui dans le réveil de la production française et sur le conseil d'Aron-Dupleix en qui il avait reconnu une véritable supériorité financière, il joua de toute la force de ses capitaux la hausse des devises étrangères.

Plus heureux que la plupart de ses concurrents, il avait su, gr/lce aux relations qu'il s'était faites dans le monde politique, diminuer beaucoup la dette formidable que le gouvernement avait, par suite de ses différentes spéculations, contractée envers lui.

Les sommes qu'il devait toucher en Amérique, en Angleterre, en Suisse, il les y laissait soigneusement en dollars et en livres. Il ne s'appliqua à faire rentrer que des créances italiennes et roumaines.

Il passa ainsi, par une transition habile, de spéculateur de guerre et d'industriel d'occasion i^i l'état de financier. La Banque industrielle et commerciale devenait, malgré sa fondation récente, assez puissante pour que les grands établissen^ents de crédit eussent plus d'intérêt à s'en servir qu'à

la combattre. Javron s'installait dans la richesse.

Il lui arrivait parfois de se demander à quoi cette richesse allait lui servir, quelle sorte de bonheur il allait en tirer.

Il se découvrait quelques ambitions à satisfaire. C'est ainsi qu'il comptait se faire porter sur une liste électorale lors des élections prochaines et il se voyait déjà député écouté dans les grandes discussions d'ordre économique. Mais il était d'un naturel affectueux ; il se croyait sincèrement capable de tendresse. Il aimait son fils et s'occupait de lui le plus possible, il lui arrivait de le prendre dans sa voiture avec la nurse et de le faire jouer une heure sous ses yeux dans quelque coin écarté du Bois. Le petit bonhomme, gentil, un peu chétif, était trop jeune pour exciter chez son père un intérêt suffisant à remplir la vie secrète de son cœur.

Thérèse Javron, de plus en plus agitée, vivait sa vie comme elle le disait, en désertant son foyer tous les jours davantage. Elle battait même un peu froid à M™' de Loriol dont la compagnie assidue ne lui suffisait plus. En somme c'était une courtière de publicité; elle la soupçonnait de se prêter aux intrigues de son mari dont elle savait la liaison avec Germaine Constant. Certes, dans son besoin de liberté, elle n'en ressentait pas le moindre dépit. Que Javron entretînt une actrire, celte constatation l'amusait et même, comme elle

trouvait cela élégant, la flattait un peu. Elle le croyait incapable de faire des folies coûteuses el elle remettait l'usage de sa jalousie conjugale au jour où elle s'apercevrait, à la parcimonie de sou mari envers elle, qu'il devait être trop généreux avec sa maîtresse.

Ce grief n'aurait donc pas suffi à ce qi Thérèse < espaçU » ou même € laissât tomber M"" de Loriol, selon les mots qu'elle aimait employer, mais elle avait une nouvelle amie pour laquelle elle éprouvait une admiration ton neuve. Elle aurait préféré un ami et aurait ii heureuse que cet ami fût Fief-Sauvin qn membre de deux grands cercles, racé, d'ui distinction impeccable, lui semblait devoir ôli l'amant idéal, bien fait pour consacrer l'éléganc» le chic souverain auquel elle aspirait. Mais le baron Hugues était décidément trop pris par Julia Vanelli.

Thérèse Javron avait cristallisé tous ses désirs ' de luxe autour de la petite vicomtesse de Baudreville qui avait le génie du tumulte. C'étai' en apparence une charmante femme, peu joli. mince, au visage pointu, mais animé de deux yeux noirs très vifs. Son activité pour les plaisirs de toutes sortes était inlassable.

Elle vivait séparée de son mari, gentilhomme normand, <à qui ses sentiments religieux interdisaient le divorce. Il habitait ses terres, résigné,

et faisait à sa femme une pension qu'il trouvait suffisante et qui était loin de l'être, vu l'extravagance de la vie qu'elle menait.

C'était Yvette de Baudreville qui décidait par téléphone, le matin, l'endroit où l'on prendrait le thé en dansant, le restaurant où l'on dînerait, en dansant, les gens que l'on y retroaverait, le théâtre ou le music-hall où l'on irait bailler un peu en attendant le souper dont le menu invariable se composait de Champagne et de danses.

Thérèse Javron suivait, éblouie. Son mari avait d'abord pris part à quelques^^uns de ces dîners dont il était de bon goût de citer ensuite avec une indignation affectée les additions formidables. Mais toute cette agitation le fatiguait. Il disparut peu à peu de la bande folâtre.

Le pauvre nouveau riche qu'était Javron, quand il se demandait quelle joie rare, idéale, il espérait tirer de sa fortune, avait fini par ne plus se faire qu'une seule réponse, toujours la môme. Il ne désirait passionnément qu'être aimé d'Odette Guéret.

Depuis sa conversation manquée avec elle, l'im.ige de la jeune fille le hantait. Il s'imaginait quelle femme délicieuse cette jolie créature qu'il avait vne ombrageuse et rétive pouvait devenir avec un homme qu'elle aimerait.

Le mi!i<Mi dont elle sortait, son éducation, semblaient à Javron des garanties de l'élévation de

ses sentiments. Il trouverait en elle toutes les \ qualités qui manquaient à sa femme. Elle serait \ sa confidente, son inspiratrice. Appuyé sur elle, 1 il sentait que lui-même s'améliorerait, s'élève- , rait, qu'elle serait la compagne indispensable à l'homme nouveau, d'un rang social plus en vue, d'un mérite mieux reconnu, qu'il espérait devenir i bientôt. I

Mais peut-être, dans ses instants de rêverie sur son bonheur futur, Javron avait-il une trop haute opinion de lui-même. Toujours est-il que pour arriver à ce but qu'il trouvait noble : obtenir la ï tendresse d'Odette, il ne ruminait que des ') moyens bas, de vulgaires manigances. ;

Et d'abord, il ne pensait, pour triompher dans "! cette entreprise délicate, qu'à son arme habi- ' luelle : l'argent.

Odette était ruinée. Il était très riche. Elle devait accepter son amour comme on se résigne ; à faire un mariage de raison. Puis son acceptation obtenue, il se montrerait envers elle si généreux, si tendre, si empressé, si soucieux de lui plaire sans cesse qu'elle concevrait pour lui un chaleureux sentiment de reconnaissance qui deviendrait bien vite de l'amour.

Il fallait d'abord faire luire devant ses yeux charmés ces espérances de fortune prompte qui devaient la décider à accepter les soins du millionnaire. Il avait besoin pour cela d'un certain

nombre d'auxiliaires. M""« de Loriol, lui sembla désignée pour venir à son aide. Mais accepteraitelle? Ne persisterait-elle pas à soutenir la cause de Germaine Constant?

Qu'importe! Javron n'en était pas .\ se demander ce que penserait M""* de Loriol. Elle aussi était besogneuse. Il ne doata pas une miaate qu'elle ne consentît à le seconder de toutes ses forces. Aussi lui fit-il téléphoner pour la prier de passer à son bureau.

— Ma chère amie, lui dit-il, il me semble que l'on ne vous voit plus beaucoup à la maison.

— C'est que cette chère Thérèse est très occupée. Elle sort beaucoup, vous savez, avec la petite vicomtesse de Baudreville.

— Oui, qu'est-ce que c'est que cette vicomtesse?

— Je la connais à peine.

— xVllons donc, elle est pourtant très connue. Il paraît même qu'elle gagne pas mal à être connue.

Enigmatique, M"' de Loriol ne voulait visiblement rien dire.

— Quoi qu'il en soit, poursuivit Javron jovial, je souffre, moi, de ne plus vous voir aussi souvent.

— Vous êtes bien aimable.

— Mais oui, je vous assure, vous me manquez.

— Voyons, interrompit M'"^ de Loriol, secou-

rable, ditosmoi tout de suite, sans ambages, ce que vous avez à me demander.

Javron se mit à rire.

— Ma foi, dit-il, c'est un vrai plaisir que de causer avec vous. Vous comprenez tout à quart d( mots. Eh bien! voib\l Décidément je voudrais rompre avec Germaine Constant.

— Oui, vous êtes pincé par la nouvelle vendeuse de chez Teplitz, M"' Odette Guéret.

Cette fois Javron fut étonné.

— Qui est-ce qui a pu vous dire?

— Personne. J'ai fait seulement mes petites observations : quand, chez vous, Thérèse a jeté la lettre de cette demoiselle sur un meuble, vous êtes allé regarder l'adresse.

— Hein?

— Le lendemain, je ne sais par suite de quell» ruse, vous étiez seul avec elle quand votre fcmm» et moi sommes entrées comme la foudre. Et vous avez eu dans votre petit salon littéralement l'air d'un homme foudroyé par la surprise.

— Comment vous avez remarqué?

— Troisième observation. Celle-li\ vient de Germaine Constant qui a eu le malheur de vous amener chez Teplitz.

— Le maliieur 1 le malheur! c'était pour payer sa facture.

— 11 paraît que vous ignoriez l'entrée de M"* Guéret chez le couturier de votre maîtresse

car, dès que vous l'avez aperçue, vous vous êtes escamoté vous-même comme une muscade pour qu'elle ne vous vît pas sans doute en mauvaise compagnie.

— Je ne me suis pas caché. Je suis allé à la caisse porter un chèque.

— Toujours est-il que Germaine Constant s'attend parfaitement à la commission dont vous voulez me charger pour elle.

— Ah! elle est en colère?

— Du tout, elle a très bien pris la chose.

— Et combien croyez-vous que je doive?...

— Ce ne sera pas cber. Germaine est une femme intelligente qui veut surtout rester votre amie. Vous pourriez ne pas vous entendre avec cette demoiselle... et

— Alors... combien croyez-vous?

— riO.OOO. Vous ne direz pas qu'on vous écorche.

— Non 1 non ! s'écria Javron qui déjà avait pris dans un tiroir son carnet de chèques. C'est très raisonnable.

11 écrivit le chèque et relevant sur M""* de Loriol un visage souriant :

— Et vous, chère amie, vous ne voulez pas me permettre...

— Fi donc ! répondit-elle. J'aime mieux vous proposer une affaire superbe.

— Une affaire superbe, répéta Javron dont les

yeux cessèrent de sourire. Diable ! Je préfère rais...

Et il regarda le carnet de chèques dont il détacha celui qu'il venait de signer à l'ordre d( Germaine Constant.

— Vous allez changer d'idée si vous in'écoutez seulement une minute.

— Allez! Allez 1 dit-il résigné en se renfonçant dans son fauteuil.

— Je voudrais, commença M""" de Loriol, fondenr un mag.izine.

Pendant qu'elle fouillait son réticule et qu'elle en tirait une petite liasse de papiers, Javron objecta d'une voix presque timide :

— Des magazines ? Il y en a déjà beaucoup f

— Celui dont j'ai l'idée n'existe pas encore. Son titre est déj\ un programme.

— 11 s'appellera?

— La vie hors de chez soi, magazine de la femme et de la jeune fille.

Et tout de suite, elle développa son plan.

— Tous les périodiques destinés aux femmes traitent uniquement de la vie d'autrefois. Ils j parlent de petits ouvrages de tapisserie, de crochet. I Ils donnent des menus de cuisine, enseignent l'art de débarbouiller les nouveau-nés. Tout cela était bon pour les femmes d'avant-guerre.

— Vous croyez qu'elles ont changé?

— Elles se sont heureusement libérées de la vie

étroite et mesquine qu'on leur faisait jadis. Regat dez autour de vous : les trains sont bondés, les hôtels aussi. Tout le monde voyage. Regardez la rue, elle est pleine tout le jour d'une multitude innombrable. Personne ne reste plus chez soi. Et les femmes d'un certain rang, les femmes élégantes encore moins que les autres.

— Il est vrai qu'on sort et qu'on voyage beaucoup plus.

— Vous êtes de mon avis Eh bien ! à une vie nouvelle doivent correspondre des publications nouvelles. Aux magazines périmés qui apprenaient aux femmes à rester chez elles, je veux en opposer un autre qui les exhortera à en sortir.

— Peut-être avez-vous raison. Mais....

— Oh ! j'ai fuit tout mon plan financier. Vous savez que je suis sûre de toute la publicité des commerçants de la rue de la Paix.

— Evidemment c'est un avantage. Laissez-moi vos petits papiers; j'examinerai, je verrai.

M™' de Loriol sortit de la liasse un papier qu'elle choisit.

— Tenez, lui dit-elle, j'arrive à 100.000 francs. Avec une misérable somme de 100.000 francs je suis assurée du succès.

— Oh! dit Javron tendant la main pour prendre le dossier, il y a toujours des surprises... Mais vous voyez, continua-t-il en ouvrant le tiroir de milieu de son bureau, je mets vos papiers dans

le tiroir réservé aux aiïaires urgentes. Je von? promets de regarder tout cela avec soin.

Et ayant placé le dossier dans le tiroir qu'il referma, il croyait avoir provisoirement vidé l'incident, quand levant les yeux sur son interlocutrice il vit à son visage résolu qu'il n'en était rien.

— Mon cher Javron, je ne vous demande pas d'examiner mon dossier. Je sais trop qu'un tel examen pour un homme d'aiïaires comme vous consiste surtout c\ chercher les objections qui doivent vous détourner de l'entreprise. Ce que je vous demande, c'est en échange du service que vous allez me demander — je ne parle pas de Germaine Constant, c'est une aiïairo liquidée. Et elle serra le chèque d ms son réticule. — Oui, c'est en échange de l'autre service que je vous prie de vous engager ;\ mettre à ma disposition les 100.000 francs dont mon magazine a besoin.

— Diable! dit Javron. Cela s'appelle... s'appelle... mettons... prendre les gens à la gorge.

— Pour votre bien, cher ami, car je vous ferai faire une affaire excellente en plus du service que je m'apprête h vous rendre...

— Si j'étais sûr que vous puissiez me le rendre...

— Soyez-en sûr. M"' Odette Guéret consentira à être votre maîtresse.

— C'est que... vous savez...

— Je sais, je sais. Je n'étais pas sans me douter que dans la conjoncture présente vous feriez un peu appel à mes lumières. Aussi ai-je déjà étudié la question.

— Et vous croyez?

— Nous réussirons, j'en suis persuadée. Il faut néanmoins compter sur un certain délai.

— T ichez qu'il ne soit pas trop long, car c'est ce délai qui vous sépare seulement de la fondation de votre magazine.

— Vous me promettez mes 100.000 francs?

— Je vous promets davantage si cela est nécessaire. Je ferai de votre affaire une affaire à moi. Vous aurez tous les fonds qu'il faudra, d'autant plus que je saurai persuader quelques-uns de mes amis que la Vie hors de chez soi est appelée à un succès certain.

^ Je vois que vous finirez par y gagner.

— Et alors pour..., pour... Odette, que dois-je faire ?

— Il faut d'abord que vous ayez quelqu'un à vous chez Teplitz pour vous tenir au courant de ce qui s'y passe, car, enfin, vous n'êtes sans doute pas le seul à avoir distingué celte jeune personne.

— En effet, il y a là un grand danger. Si elle allait...

— Faire un autre choix. Mon Dieu ! Cela faciliterait peut-être les choses. 11 vous serait sans

^iQ LA RCE DE LA PAIX

doute plus facile d'être le second choix que le premier.

Javron bondit sur son fauteuil.

— Pardon ! ce ne serait plus du tout la même chose. Je mets un intérêt sentimental, oui... sentimental à obtenir la première affection de cette délicieuse jeune fille si jolie, si fière...

Il ne trouvait plus de mots pour exprimer son admiration.

M"' de Loriol eut un petit rire.

— Allons, vous êtes bien pincé. Pour être renseigné sur ce qui se passe chez Tcplitz nous aurons Victor, le groom attaché au cabinet du patron. C'est un garçon débrouillard à qui l'accès facile du bureau de Teplitz donne de l'importance dans la maison.

— Ça cofttera?

— Cinq louis de temps en temps. Je vous l'enverrai.

— C'est ça. Qu'il vienne ici un soir vers six houres et demie. Il n'aura qu'à se présenter de vf>lre part.

— Seulement il faut aussi avoir quelqu'ui pour surveiller le domicile. La personne en queî lion demeure dans une petite rue des Ternes.

— io bis, rue Saussier-Leroy.

— Il faudrait rôder un peu de ce côté-là, M"* Guéret ne doit pas avoir de domestique. Lt concierge peut-être? Voyez cela vous-même.

— Je verrai, je verrai.

— Reste la partie la plus délicate du problème. Poser et défendre votre candidature.

— Posée, elle l'est à peu près, M''* Guéret a bien dû comprendre quand je me suis arrangé pour la retenir en tête à tête à la maison...

— Oui, mais la convaincre que vous représentez pour elle à la fois le Prince Charmant et l'ami loyal sur l'amour duquel une femme peut risquer son avenir... cela, c'est plus difficile...

— Un capital de 100.000 francs pour fonder un magazine est difficile aussi à trouver.

— Oh ! je n'hésite pas à risquer l'entreprise. Et M"" de Loriol se leva comme si elle allait

commencer à la risquer sans délai !

— Pour le moment, dit-ellé en marchant vers la porte, vous n'avez qu'à amadouer la concierge.

Javron suivait la visiteuse pour la reconduire.

— Mais, interrogea- t-il, si je lui écrivais...

— Pensez-vous la séduire par correspondance ?

— Non 1 mais je pourrais toujours lui écrire que je l'aime comme je n'ai jamais aimé ; que...

— Ecrivez-lui une fois si vous voulez. Mais pas deux, vous gâteriez tout.

M"" de Loriol avait déjà la main sur le bouton de la porte quand, se retournant :

— Il faut que vous me rendiez un autre petit service, dit-elle.

— Lequel?

— Oh ! 1res facile, celui-là : dites à votre femme d'aller commander quelque cho^e chez Teplitz.

— Diable ! mais je ne tiens pas à ce qu'elle revoie M"' Guéret.

— Elle ne la reverra qu'au milieu de dix personnes, et puis la jeune fille ne restera pas longtemps vendeuse. J'ai promis absolument à Teplitz la clientèle de votre femme et comme je n'ai plus sur elle l'influence nécessaire...

— Mais sous quel prétexte voulez-vous ? Après tout Teplitz est un client de la banque. Je puis dire à Thérèse que j'ai besoin de lui être agréable.

— C'est ça, c'est parfait. Admirablement imaginé.

Ce fut sur ces félicitations qu'elle quitta .Iivron, plein d'espoir.

Aussitôt que M"* de Loriol fut dehors, un employé qui guettait sans doute sa sortie entra pour énumérer à son patron les personnes qui attendaient avec une impatience déjà manifestée qu'il voulût bien les recevoir.

.lavron feuilleta les fiches qui portaient leurs noms, avec une nervosité évidente.

— Je n'ai pas le temps, je n'ai pas le temps, grommelait-il.

Pour le directeur des Aciéries de la Dordogne, il hésita.

— Excusez-moi auprès de lui, dit-il eniin,

expliquez-lui que j'ai un rapport à écrire d'une importance essentielle, qu'il ait l'obligeance de vous dire quand je pourrai le trouver à son bureau. J'irai n'importe quel jour et à n'importe quelle heure.

— Et les autres ?

— Les autres. Recevez-les. Dites-leur ce que vous voudrez. Qu'on me laisse ! qu'on me laisse 1

Et il renvoya l'employé.

Il avait hâte d'être seul pour rédiger la lettre qu'il projetait d'écrire à Odette.

Il prit une superbe feuille de vélin, et s'armant d'un stylo d'or que lui avait donné sa femme, il commença : Mademoiselle.

Ce début lui parut froid. Froissant la feuille de papier, il la jeta dans le panier, en prit une autre et écrivit cette fois :

Chère Mademoiselle ,

Vous avez compris sans doute, lors du seul et trop court entretien que faie pu avoir avec vous, qu'un sentiment irrésistible m'entraînait vers vous. . .

Ici, il s'arrêta. Il relut sa phrase qui lui sembla d'une banalité désespérante.

Posant son stylo, le dos bien appuyé au dossier de son fauteuil, il se mit à réfléchir.

Une lettre d'amour de lui? Si Odette Guéret n'était pas dans une disposition d'esprit à vouloir

sortir à tout prix de la pauvreté oii elle végétait, elle la jetterait au feu sans la lire.

Si, au contraire, elle enrageait de sa détresse, si elle était gagnée aux besoins de luxe et de vi( facile, ce n'était pas d'amour qu'il fallait lui parler, mais d'hôtel, d'automobile, de robes et de bijoux.

Javron avait trop l'habitude de faire miroiter aux yeux des capitalistes les avantages d'un placement, à faire luire au regard d'actionnaires futurs des perspectives de richesses et do succès pour ne p)as ramener peu h peu dans son esprit son plan de séduction à une entreprise financière. Tout à coup, il se mit à sourire. Il croyait avoir trouvé une idée ingénieuse, d'une exécution infiniment plus utile à ses projets que l'envoi d'élucubrations poétiques qui lui semblaient périmées par un trop long usage. Incontinent, il se mit à rédiger un petit factum h peu près dans le style habituel aux études d'aiïaires nouvelles, au cours duquel il énumérait les joies innombrables et délicieuses que procurait la richesse, à Paris.

Il intitula son travail : Conseils à une Jeune fille moderne. Quand il eut couvert quatre pages dune écriture serrée, il relut ce texte avec satisfaction.

— Voilà, se disait-il, ce dont il fallait d'abord la convaincre.

Et il songeait déjà à d'autres tracts du même

genre : Les femmes ont les mêmes droits que les hommes à vivre leur vie. A Paris, tout le monde méprise la pauvreté, tout le monde honore l argent doù qu'il vienne. Après l'amant riche, le beau mariage. Javron fabriquait déjà par la pensée tout un cours de démoralisation qu'il qualifiait à part lui de bien parisienne, à envoyer ainsi par tranches à Odette Guéret.

Pour commencer sans retard ses envois il sonna une dactylographe, fit écrire à la machine quelques enveloppes à l'adresse de la jeune fille, puis muni de ces enveloppes, il sortit, renvoya sa voiture qui l'attendait et alla à pied dicter le texte de sa première et étonnante épître dans un box d'une maison de copies.

Sans se soucier de l'air stupéfait de la jeune fille qui s'était chargée de prendre sa dictée, il la remercia, paya et mettant la copie dans une des enveloppes préparées, il la jeta à la poste prochaine.

Cela fait, comme il était l'heure de dîner, il prit un taxi et rentra chez lui tout à fait content de sa journée.

Ce soir-là, un vendredi, était précisément le soir rituel des dîners de ga!a au Windsor Palace, l'hôtel de l'avenue des Champs-Elysées dont le restaurant avait la grande vogue. La vicomtesse de Baudreville n'avait pas manqué, dès le matin, d'y retenir une table et Thérèse devait faire partie

des convives ; aussi Javron élait-il à peine entré dans son cabinet de toilette que Jérôme vint l'y retrouver de la part de Madame pour lui rappeler ce dîner et lui recommander de s'habiller au plus vite.

— Dites à Madame, répondit Javron, que j'ai un travail urgent à faire ce soir et que je ne pui l'arrompagner. En môme temps prévenez à I . cnisine que je dîne. Qu'on me serve ce qu'on voii dra : des œufs, par exemple, et de la viande froide.

A peine cette réponse eut-elle été transmise par une femme de chambre que M"* Javron en personne, déjà toute habillée, n'ayant plus que son manteau à jeter sur ses épaules nues, apparut dans le cabinet de toilette de son mari.

— Décidément, c'est un système, dit-elle sans prendre la peine de cacher son irritation. Vous vous dérobez chaque fois que je dois dîner avec la vicomtesse.

— Tu dînes avec elle tous les jours, répondit Javron placide. Je ne me dérobe pas tous les jours. Ce soir, il faut absolument que je retourne au bureau après avoir mangé un, morceau à la h;\te.'

— Je t'avais pourtant prévenu à déjeuner.

— Le travail que je dois faire n'est devcni; urgent que cet après-midi. Tu comprends, je fai revenir exprès trois employés... Mais d'abord pourquoi aujourd'hui particulièrement as-tu à ce point besoin de ma présence?

— Pour payer.

Et elle daigna expliquer :

— Vendredi dernier déjà c'est Benito Gomes qui a payé l'addition. Aujourd'hui s'il est encore seul comme homme...

JavroQ tira de son portefeuille un billet de mille francs et le tendit à sa femme.

— Tiens, tu paieras en mon nom. Fais mes excuses à la vicomtesse, explique-lui qu'il y a ou force majeure. Excuse-moi aussi auprès de M. Benito Gomes et de tous les Argentins que tu voudras.

Et comme cette petite raillerie pouvait rallumer la colère de sa femme, il ajouta en jetant un coup d'oeil sur sa robe de velours ivoire brodée d'or et d'argent beaucoup trop lourde à sa taille replète :

— Tu as une robe magnifique.

— Ah ! tu trouves ! C'est aussi ce que m'a dit Yette quand je l'ai essayée devant elle.

Et Thérèse s'étant admirée dans la glace tendit son front à son mari et sortit, le billet de mille francs à la main.

Une demi-heure à peine s'était écoulée que Javron, ayant pris à la hâte le frugal repas que Jérôme lui servit, sortait à pied et au lieu de descendre vers le boulevard remontait l'avenue de Villiers.

Il ne voulait pas achever cette journée sans avoir suivi toutes les prescriptions de M"" de Loriol

et sans s'être assuré du concours de la concierge d'Odette Guéret.

11 marcha d'abord d'un pas rapide, tournant à gauche par la rue JoulTroy. Il savait que la rue Saussier- Leroy donnait rue Poncelet; il se dirigeait donc vers l'avenue Wagram. Mais en arrivant rue Poncelet, Javron ralentit son allure.

En somme, la besogne qu'il allait faire étail assez délicate. Cette concierge pouvait le mal recevoir, dénoncer à sa locataire la tentative de corruption dont elle aurait été l'objet.

Javron préparait dans sa tête le discours qu'il allait tenir à cette femme, qu'il dénommait plaisamment à part lui « la gardienne du trésor ». Il supposait ses réponses, inventait des arguments persuasifs ;\ y objecter.

Maintenant, il était à l'encoignure décisive. La rue où demeurait Odette commençait là. Il compta les maisons. Il lui sembla que devant la porte de celle qui devait porter le n° i^bis, une automobile était arrêtée, un taxi évidemment. Cela se voyait de loin à son éclairage piteux. Et il eut un petit choc intérieur. Si cette voiture avait amené un rival heureux qui venait chercher la jeune fille pour l'emmener dans quelque théâtre.

Javron ne marchait plus que lentement, pris d'un embarras qui ne lui était certes pas habituel. 11 se demandait s'il oserait sonner et entrer dans la maison.

— Il n'y a pas à dire, s'avoua-t-il, je suis amoureux comme un collégien.

Au moment où il allait atteindre la porte, elle s'ouvrit. Un homme en sortit qui était certainement le chauffeur du taxi. Il parlait à une grosse femme en cheveux restée sur le seuil.

— Non. Je ne ferai qu'un théâtre, c'est bien assez. A minuit et demi au plus tard.

Et la femme, la concierge évidemment, rentra dans la maison en refermant la porte.

Simon, tout en sifflant, se dirigea vers la manivelle de mise en marche. Une idée vint à Javron.

— Etes-vous libre? demanda-t-il.

Mais au même instant il regretta d'avoir lancé cet appel. Il avait reconnu l'air que sifflait le chauffeur : c'était Y Internationale .

Simon, avant de répondre, le toisa d'un regard hargneux.

— Ça dépend où vous allez, prononça-t-il enfin.

— Place Glichy, répondit Javron au hasard.

Le chauffeur sans souffler mot tourna la manivelle. Le moteur ronfla. Javron restait sur le trottoir, hésitant.

Simon s'installa sur son siège et s'écria :

— Montez donc, qu'on vous dit, bon Dieu ! Javron ne pouvait qu'obéir à une injonction

aussi péremptoire. La voiture fila, à grands coups de corne.

Ce fut devant un petit café qui fait le coin de la

me de Douai que Simon l'arrêta d'un coup do frein brusque.

Le client avait eu le temps de faire son plan.

Il sortit de sa po^'he des billets de cent francs.

— Je n'ai pas la moindre monnaie. Au fait, ditil en montrant la terrasse du café, si nous prenions là un verre de liqueur, sans façons.

Cette proposition égalitaire parut à Simon une concession faite à la dignité de ses manières.

Il daigna l'accepter, arrêta son moteur, mais, en commerçant avisé, ne remonta pas le drapeau de son compteur et l'in-stant d'après client et chauffeur étaient assis à la terrasse déserte du petit café devant deux verres de fine.

— Vous êtes donc le mari de la concierge de ce bel immeuble devant lequel vous stationniez?

Simon répondit sans trop d'aigreur. La conversation s'engagea.

Un quart d'heure après le chauffeur remontait sur son siège avec un sourire d'homme satisfait, car aucune course ne lui avait encore rapporté les cent francs qu'il venait de toucher; cela valait la peine d'interrompre pour une courte trêve la lutte des classes»

— Et puis, se disait-il, ça m'amusera qu'elle tourne mal l'ancienne patronne de Florentine. Elle me déplaît avec ses grands airs.

Chez Teplitz, c'était après déjeuner surtout que M'"'" Léontine, souveraine incontestée des services de la vente, prenait dans ses mains habiles la direction de son personnel.

Ce jour-là, elle s'énervait un peu. Un mannequin, Pauline, à qui elle avait donné la permission de déjeuner en ville, n'était pas rentrée encore et l'horloge marquait deux heures et demie.

Enfin la retardataire parut. M™" Léontine l'attendait dans le grand salon du premier, entourée d'un état-major restreint : une vendeuse, Germaine Lormier, qui avait su capter toute sa confiance et M"" Lambton.

Pauline était une grande fille de cette minceur assez garçonnière nécessaire à l'emploi. Elle avait, dès l'antichambre, ôté un immense chapeau noir. Ses cheveux, teints en blond, coupés et frisés autour de son visage régulier, mais un peu taillé à la hache, achevaient de lui donner un air masculin.

— Je suis en retard, s'écria- t-elle. Mais mon ami a pensé à vous, madame Léontine, voici deux places pour ce soir à la Gaîté.

M"* Léoatine, qui aimait le théâtre, cliar.gea sai colère en sourire.

— Comme c'est aimable à monsieur. . . monsieur! Amédée? je crois. Remerciez-le bien de ma partJ

— Oh! dit Pauline, il ne s'appelle pas Amédéei mais je le remercierai tout de môme.

— Pourtant, insista M™" Léontine, en prenant le coupon que lui fendait la jeune fille, c'est bien un monsieur Amédée que vous m'avez présenté un soir, il y a un mois.

Pauline éclata de rire :

— Il y a un mois, en effet. Mais vous pensez] bien que, depuis ce temps-là, ce n'est plus Iq môme!

La première vendeuse ne parut pas choqua outre mesure, et comme Victor justement tri versait le salon, elle le chargea de téléphoner à unî] vieil ami qu'elle avait, M. Brimenx, caissier dans ' une maison de dentelles, pour l'avertir de l'aubaine.

Puis elle se retourna vers Pauline.

— Mettez-vous vite en tenue, petite folle ; nous attendons aujourd'hui cette comtesse anglaise qui prétend avoir la même taille que vous.

— Ma foi, en y ajoutant celles de deux ou trois femmes un peu fortes...

Et le mannequin allait vers la porte quand s'arrêtant, elle dit à demi-voix à M"" Léontine, d un air de confidence :

— Tiens, voilà la chipie.

C'était Odette qui entrait.

Elle avait dû entendre la réflexion insolente de Pauline. Elle la regarda sans mot dire. Le mannequin sortit en fredonnant. Odette se du'igea vers M'"^ Léontine.

— Mistress Johnson Furs a fait téléphoner. Elle demande si on ne peut pas avancer son essayage, elle viendrait à 4 heures. J'ai transmis ce désir à la première des jupes qui répond que cela la gênerait beaucoup.

— Naturellement, répondit M"' Léontine d'un air d'importance ; il faut que j'y aille moi-même.

Et sortant, elle dit aux vendeuses :

— Ne restez pas ici, mesdemoiselles ; attendez dans le salon vert.

Tandis que Germaine Lormier s'empressait dans le sillage de la première vendeuse, Odette rejoignit M"* Lambton et se dirigea avec elle vers le salon désigné.

La sœur du jockey était parmi toutes les employées de Teplitz la seule qui eût témoigné à Odette une évidente sympathie.

Hony Lambton, car c'était ce joli diminutif qu'était devenu, à la mode anglaise, son prénom désuet d'Honorine., manquait de beauté.

Un peu carrée, un peu plate, elle avait un nr épaté dans un visage grisâtre, éclairé pourtant i\< deux yeux intelligents d'un bleu qui tirait sur \c mauve. Mais elle avait dans une cervelle solide une mentalité saine. Issue d'un peuple où I.i morale s'enseigne encore en même temps que ' re'igion, elle vivait à Chantilly chez son frèi dans une grande maison que dirigeait une mère acariâtre, mais de mœurs rigides.

Sam Lambton gagnait beaucoup d'argent. Il aimait le whisky et les coktails. Hony avait discerné que son frère, de caractère faible, pouvait s'éprendre d'une de ces femmes jolies et cupides dont regorge Paris et qu'alors sa situation à elle, à la maison, deviendrait difficile. Aussi avait-elle tenu à ce que son travail la rendît indépendante.

Imbue des traditions anglaises qui révèrent toutes les aristocraties, elle avait admiré Odette naïvement. Elle l'appelait milady, en riant. Elle était indignée de la jalousie hargneuse qnc lui témoignait le personnel de la vente, plus indignée encore des propos que la plupart des hommes, qui avaient accès dans la maison, lui adressaient avec impudence.

Dans la rue, c'était pis. Hony Lambton, qui n'avait été suivie que rarement pour son compte, souffrait, quand le soir elle accompagnait son amie au métro de l'Opéra, de l'empressement non

dissimulé de la plupart des passants masculins à se signaler à l'attention d'OJette.

La jeune Française ne faisait qu'en rire. Au contraire, quand elle voyait un jeune homme s'efforcer de les dépasser, puis revenir sur ses pas en mettant dans son regard toute la séduction dont il était capable ; quand un monsieur plus mûr et aussi plus pratique s'approchait par derrière et lançait d'une voix audacieuse des offres précises, Hony ne pouvait s'empêcher de faire tête à l'insolent et de lui adresser quelque réplique désobligeante. Odette la remerciait en anglais et vantait ses qualités de gardienne farouche. L'incident finissait par des moqueries que les deux jeunes filles échangeaient aux dépens des amoureux éconduits.

Ces petites promenades constituaient pour Odette Guéret les seuls instants de répit où elle eût l'occasion d'échanger des paroles confiantes avec une femme de son âge avec qui elle fût en accord amical.

Chez Teplitz, la vie était dure pour elle. Il y avait bien dans les ateliers des ouvrières courbées tout le jour sur leur tâche qui étaient d'honnêtes filles, capables de devenir d'honnêtes femmes. D'autres, mariées, étaient déjà mères de famille. Odette brûlait de faire leur connaissance ; elle aurait été heureuse d'être admise chez elles, de les aider à faire la soupe du soir ou à débar-

bouiller les enfants. Mais elle avait bien rarement l'occasion de leur parler. L\ encore, d'ailleurs, sa beauté excitait la déliance.

Dans le service de la vente, au contraire, oi\ se passaient toutes ses heures de travail, le personnel, sauf M"' Lamblon, était gâté par le contact avec les clientes. V^endcuses et mannequins, à force de ne voir que le côté brillant de la vides femmes élégantes, s'étaient fait de l'existen parisienne une idée sommaire qui correspondait assez bien à cette formule :

La vie élait une loterie à laquelle toutes Ir femmes de Paris avaient le droit de participer. Le gros lot, c'était l'amour d'un homme très riche.

Comme il était possible que ce gros lot ne leur échût pas dès la première tentative, la plupart de ces demoiselles avaient déj;\ pris plusieurs billets. Pauline, parmi elles, était celle qui en prenait le plus grand nombre.

Aussi était-ce le brillant mannequin qui s'était faite l'àme de la sourde cabale de jalousie qui ombrait la vie de la pauvre Odette.

Ses chances à elle étaient trop visibles. Elles aveuglaient. Par un renversement des choses qui lui était spécial, le choix était à son avantage. Tandis que ses compagnes de pauvreté devaient attendre qu'un des dispensateurs des joies parisiennes voulût bien aller jusqu'à l'une d'elles,

Odette n'avait qu'un signe à faire pour élire dans la foule des prétendants le plus riche, le plus enviable, le plus épris.

Ce signe, tout le monde l'attendait, non seulement dans la maison Teplitz, mais au dehors. Chez le couturier pourtant, on le guettait avec une impatience haineuse. Le dédain de cette jolie fille pour les richesses qu'on lui offrait était un blâme trop net de la manière de vivre de quelques-unes de ses compagnes pour qu'elles ne ressentissent pas l'impérieux désir d'une revanche.

Teplitz, depuis le refus de son invitation, affectait, même quand le hasard les rapprochait, d'ignorer la présence d'Odette. M°" de Loriol l'entretenait dans la pensée que la jolie vendeuse succomberait prochainement. La perspective que son employée pouvait, d'un jour à l'autre, devenir une des clientes les plus recherchées du marché, suspendait les effets de sa rage. Il n'allait pas jusqu'à l'offense, mais il ne pouvait s'as- Irciiulre à la politesse.

D'ailleurs les membres les plus influents du pctiLsyndicat secret s'obstinaient à jouer la chance d'OdcUe Guéret.

Cantcriac, celui qui pouvait espérer les plus gros profits de l'aménagement d'un hôtel somptueux, venait à peu près tous les jours, sous des prétextes, voir où en étaient les choses.

Il n'avait pas osé s'adresser directement à la jeune fille. Sa marchandise, trop chère, ne pouvait que très difficilement prendre l'aspect d un aimable cadeau. Mais M. Immersetzer, plus pratique et plus pressé, avait, grâce à l'entremise de M"* Léontine, fait connaissance d'Odette.

— Fou edes si jarmaate, lui dit-il, que je tonnerais dont au monte pour que fous fouliez pion border un des japeaux qui sordcnt de ma maison.

La jeune fille, que l'aspect de M. Immersetzer amusait, prit cette offre gaiement.

— Je crains bien, monsieur, que le prix de vos chapeaux ne soit pis pour ma bourse.

— Les brix. Ne fous ogubez pas des brix. C'est fous en les bordant qui leur tonnerez du brix.

Ce désintéressement de la part du négociant en modes était si imprévu que l'attitude d'Odette se fit plus réservée.

M. Immersetzer, très fin, s'en aperçut. Il expliqua.

— Quand on ferra un de mes chabcaux sur fous, on croira que c'est lui qui vous rend si pelle et dout le monde temandera de quelle maison il sort.

— Oh ! dit Odette, on me voit si peu que je ne fais guère de réclame à ce que je porte.

— Ça ne vait rien. Venez quand fous foudrcz h la maison.

Et il s'éclipsa en saluant fort poliment. Comme il croisa en sortant M. Gouttard, il lui conta sa démarche.

— Evidemment, répondit le joaillier, vous pouvez offrir un chapeau. Je n'ai pas cette ressource ; je ne peux pas lui proposer un collier de perles.

— C'est tommage, dit ïmmersetzer; si elle avait quelques bedides tettes, cela afancerait les choses.

M. Ghiarini et M. Krombach s'intéressaient aussi à la destinée de la jolie vendeuse. M. Martial Lévy lui-même rêvait de lui demander de poser pour une affiche destinée à lancer un nouveau parfum dont il cherchait, en collaboration avec son secrétaire, le nom. 11 hésitait entre deux vocables, exprimant d'ailleurs l'idée d'eftluves différents. Frisson d'aube ou Rire et Mordre. Le choix définitif dépendrait du modèle. Si Odette restait la délicieuse créature qu'elle était. Frisson â!aube irait mieux. Si elle devenait une femme enragée de succès et de fortune. Rire et Mordre serait parfait. Mais le grand parfumeur attendait avant de risquer sa demande. Il attendait quoi? Ce que M"" de Loriol leur faisait espérer à tous, le prochain succès des entreprises de Javron.

Le principal actionnaire de la Banque commerciale et industrielle était de beaucoup le candidat préféré du syndicat de la rue de la Paix. Avec Lui, Odette entrait de plain-pied dans un luxe

solide dont le rayonnement vainqueur illuminerait leurs industries.

Propriétaire d'un hôtel installé par Cantenar, portant des robes de chez Teplitz, des cors( faits par M"* Guépin, des dentelles de Cliiarii des souliers délicieux ouvrés par Krombach, (!> chapeaux de la maison Yvonne et Yvette, dos fourrures de Boscowitch, des diamants et i\' perles dont l'arrangement et le choix serai( dirigés par Gouttard, M"' Guéret serait à leu yeux une des enseignes les plus accomplies qui puissent propager à travers le monde la gloire de leurs firmes.

Mais Odette demeurait muette, espérant toujours vivre de son travail.

Pour le moment, elle attendait avec M"' Lamb-i Ion, dans le salon vert, la venue des clientes.

La porte fut ouverte brusquement. Germain* Lormier passa sa tête, pas laide malgré un teinl un peu marron et des yeux qui louchaient légi rement.

— Allons, mesdcinoisclles, cria-t-elle du t^ brutal d'une favorite écoutée, on a besoin vous.

Elle partit en courant vers le grand saloi Odette et Ilony la suivirent.

Des clientes importantes étaient, en elTl arrivées. Au milieu du salon, selon son habitue la marquise Vanelli trônait. Pour des raisc

particulières elle s'était privée ce jour-là de la présence de Fief-Sauvin. M"^ Léontine était occupée d'une dame grande et sèche ornée d'un véritable poitrail de grosses perles. Germaine Lormier était déjà courbée près de Julia. Familièrement, Pauline, en sarrau de satin, riait aux éclats de ce que disait la marquise.

Celle-ci aimait les longues stations chez les fournisseurs. Après le couturier, elle ne dédaignait pas le porto chez la manucure ou la causerie chez le coiffeur.

Il semblait que, reine dans ce petit monde de travailleurs du luxe des femmes, elle s'y sentît dans son vrai milieu, plus près peut-être mentalement des mannequins et des vendeuses que des femmes d'une société plus brillante dont beaucoup, malgré son titre, la regardaient avec un secret dédain.

Elle expliquait à ces demoiselles que parfois elle se demandait pour qui et pour quoi elle se donnait tant de mal.

— Pour étonner les passants, confessait-elle. Il m'arrive le soir, quand je descends de voiture pour entrer dans quelque restaurant ou au théâtre, de voir un camelot vendant des journaux, qui s'arrête dès qu'il m'aperçoit. Il cesse de crier un instant Paris-Sport et Vlntran ou la Liberté troisième pour siffler avec admiration : Pfuii ! Il ajoute quelquefois d'une voix rauque : Eh

ben ! mon colon ! Et je me demande avec effroi si ce n'est pas le meilleur moment de ma journée.

Germaine Lormier se récria et dit d'un air pré tentieux :

— Oh ! madame la marquise, vous devez respi rer souvent un encens plus délicat.

Julia Vanelli remercia d'un signe de tète ( resta un moment rêveuse.

La figure malicieuse de Victor se montra à 1 porte. Apercevant la marquise, le groom s'approcha : « On demande madame la marquise au téléphone. »

Instantanément M"* la marquise se leva sans s'informer du nom de la personne qui la demandait et dès qu'elle fut sortie, Pauline très au courant dit à Germaine Lormier ;

— Aron-Dupleix. C'est pour cela qu'elle n'a pas amené le baron.

— Oui, dit Germaine, pour cela et à cause de l'autre.

Et son geste désignait Odette que l'on avait envoyée dans un coin du salon s'expliquer avoc une cliente anglaise qui ne savait pas un mot de \ français.

Un petit mouvement vers la porte d'entréf^ annonça une cliente considérable. M"" Léonti;. s'était précipitée, appelant M"* Lambton.

L'arrivante, en effet, mistress Johnson Furs,

était une cliente personnelle de la sœur du jockey de son mari.

Celui-ci accompagnait sa femme. Grand et maigre, le teint un peu jaune, des dents d'or démasquées parle sourire d'une large bouche, un lorgnon cerclé d'écaillé sur son nez droit et pointu, il alla vers Teplitz qui, prévenu, entrait dans le salon.

— Mister Teplitz? dit l'Américain.

Teplitz s'inclina.

— Nous autres Américains, nous ne sommes pas bantains comme les Anglais. Donnez-moi la main.

Le couturier parut accepter cet honneur avec la. plus grande humilité et alla présenter ses hommages à la femme du milliardaire.

Mistress Johnson Furs était une dame un peu forte dont le visage encadré de cheveux gris gardait des restes de beauté.

Habillée d'une robe noire à longs effilés d'argent, constellée de bijoux éclatants, elle échangeait en anglais des paroles cordiales avec M"" Lambton..

M""^ Léontine multipliait ses saluts, mais ne se pressait pas d'offrir un fauteuil. Elle savait qu'après déjeuner mistress Furs préférait rester debout. Quand elle s'asseyait, elle avait très souvent la faiblesse de s'endormir.

— L'essayage de madame est tout prêt, dit la première vendeuse.

— Où avez-vous placé madame? demanda le couturier.

— Comme il s'agit de robes du soir, j'ai cru bien faire en préparant le salon de lumière.

Teplitz d'un s.igne de tète acquiesça.

— Le salon de lumière ! répéta Johnson Furd. Et s'adressant à sa femme :

— Vous serez très belle, chère, dans ce salon de lumière.

Une sorte de cortège s'organisa.

M"* Léontine, pour montrer le chemin, s'élanrla première.

Slistress Johnson Furs suivit, encadrée par M"' Lambton et par Teplitz qui ne lui parlait qu'à demi courbé.

Le milliardaire fermait la marche, promenant i autour de lui, sur toutes ces femmes assemblées, un regard rieur.

En passant devant la marquise Vanelli qu; revenait de la cabine téléphonique, il s'inclina devant sa beauté. Mais comme ses yeux aperçurent dans un second plan discret le lumineux profl! d'Odette Guéret, il s'arrêta tout h fait, pu; appelé par sa femme, il repartit, sans pouvoir retenir cette exclamation :

— Oh ! délicieuse!

Le ton dont un homme tel que Johnson Furs

lança ces mots Gt sensation dans le grand salon de Teplitz.

Les clientes piquées lancèrent à la vendeuse les flèches de leurs regards dédaigneux. La marquise Vanelli, comme si elle n'avait jamais vu Odette, arbora son face-à-main et l'examina ainsi qu'une bête curieuse.

Germaine Lormier et Pauline ricanèrent.

Le mannequin, imitant la formule de réclame d'une marque d'automobiles, dit entre haut et bas :

— Ils y viennent tous, à la Guéret.

Seule une petite apprentie qui traversait le salon, portant sur ses bras tendus un précieux corsage, fit naïvement chorus avec le milliardaire.

— Pour sûr, murmura-t-elle.

Odette, rouge et décontenancée, ne savait littéralement où se mettre, quand une arrivante dont l'entrée était passée inaperçue se précipita vers elle et l'accabla de démonstrations cordiales.

C'était M"' de Loriol, dont la figure était toujours aussi fanée et qui semblait, comme de coutume, être vêtue d'éclatants oripeaux.

— Ah ! chère mademoiselle, comment vous portez-vous ? J'ai de grandes amitiés à vous faire de la part d'une de vos amies...

M"" de Loriol allait tout bonnement lâcher le nom dont elle voulait se faire un sauf-conduit, celui de M™* Javron. Mais heureusement el4e vit les figures curieuses de Germaine et de Pauline.

Elle réfléchit bien vite que ce nom, celui d'un admirateur de la jeune fille, ferait rire les camarades malveillantes. De la main, elle attira Odcttt^ à l'écart, ajoutant à demi-voix :

— Cette chère Thérèse.

Et plus bas encore :

— ... M"* JavTon, elle vous aime beaucoup.

Odette, que l'intervention de M"" de Loriol libérait d'une situation humiliante, ne pouvait qu'accueillir avec politesse l'empressement de la chaleureuse amie de Thérèse.

— Vous êtes trop aimable d'avoir bien voulu TOUS charger...

— II ne faut pas lui en vouloir si elle ne vous a pas écrit pour vous inviter à aller la voir. Elle est si occupée.

— D'ailleurs, répondit Odette, je ne suis plus libre.

— Vous étCb bien libre le dimanche ? Savez- vous ce que vous devriez faire ? Venir prendre le thé avec moi dimanche prochain.

— Mais... commençait Odette hésitante.

— Nous prendrons le thé chez moi, toutes les \ deux, rien que toutes les deux. Et nous bavarderons en bonnes amies. Vous savez que je connais Teplitz, dit-elle en invitant la jeune fille à marcher près d'elle dans le fond du salon, il vous reproche de ne pas savoir vous faire ine clientèle personnelle.

— Je m'efforce pourtant, répondit Odette, d'être aussi aimable que possible avec toutes les clientes.

— Oui, mais vous devriez tâcher d'en amener de nouvelles. Venez dimanche à 5 heures, 315, boulevard Pereire. Nous parlerons de tout cela. Je peux vous donner des indications très utiles.

— Certainement, dit Odette, sincère.

— Alors, à dimanche, sourit M""* de Loriol, qui lui tendait la main.

— A dimanche et merci de votre sympathie. M"" de Loriol satisfaite se précipita vers Julia

Vanelli qui, assise de nouveau dans un fauteuil, la reçut assez froidement.

Le dimanche suivant, par un matin pluvieux, Odette rangeait son petit logis, un peu ennuyée de l'engagement qu'elle avait pris avec M"^ de Loriol, quand on frappa <\ sa porte. La jeune fille n'attendait personne. Depuis que Florentine avait cessé son service, elle ne la voyait plus qu'en passant devant sa loge. Les prix demandés par les femmes de ménage qu'on lui avait envoyées dépassaient tellement ses ressources, qu'elle avait dû renoncer à être servie, si peu que ce fût. Quand la jeune fille fut allée ouvrir, elle se trouva en présence de Simon. Le chauffeur, depuis que les manuels, selon son expression, étaient appelés à de hautes destinées, soignait sa tenue. Son dolman propre, sa culotte bien faite, serrée dans des

15 i LA RUE DE LA PAIX

leggins de cuir, ses souliers bien cirés annonçaient un de ces prolétaires aisés qui touchent de meilleurs salaires que les professeurs de l'Université.

Il salua avec cette politesse insolente qui lui était naturelle.

— Bonjour, mademoiselle Guéret. Excusezmoi si je vous dérange. Je venais vous apporter celle lettre.

Et il lui tendit une large enveloppe dont l'adresse était écrite à la machine.

Odette reconnut l'enveloppe. Elle avait déjà reçu sous des plis semblables les deux premiers tracts que lui adressait Javron. Ce devait être le troisième.

Elle ne voulut, en présence de Simon, manifester aucun sentiment. Elle prit l'enveloppe,

— Et puis, ajouta le mari de Florentine, au moment où Odette, l'ayant remercié, allait refermer la porte, j'ai aussi une commission à vous faire de la part du gérant de l'immeuble.

Ce début était menaçant. La jeune fille, d'un geste, invita Simon à entrer. Selon son habitude, malgré l'offre d'Odette, il resta debout dans le petit salon. Les tribuns doivent parler debout. Simon espérait bien devenir un entraîneur de foules.

— Figurez-vous, mademoiselle Guéret, qu'il y a déjà deux jours que Florentine aurait dû vous

dire cela. Mais vous avez l'air si ennuyé qu'elle m'a dit qu'elle ne voulait pas vous ennuyer davantage.

— Un peu plus, un peu moins, exprima le geste de la jeune fille.

— Moi, n'est-ce pas, ça fait mon jeu que les gros tyrannisent les petits ; à force de leur en faire voir de toutes les couleurs, il faudra bien que les petits fassent la révolution.

— Eh bien! dit Odette, que me veut ce gérant? Simon eut un mauvais rire :

— Il veut porter votre loyer à 3.000 francs.

— 3.000 francs I se récria Odette, un logement de deux pièces où il fait à peine jour !

— Deux pièces et une salle de bain, et le chauffage et l'électricité, rétorqua Simon. Tout le confort moderne, quoi 1

— Mais a-t-il le droit ?

— Le droit ? Le droit ? Il le prend. Si vous ne consentez pas, il vous donne congé et ça fait le compte.

— Mais aucun tribunal ne considérera un tel congé comme valable. On est en train de faire une loi, d'ailleurs, si je ne me trompe.

— Ah I ah? une loi. Si on fait une loi, elle sera pour les gérants, vous pouvez en être sûre. Et puis d'ici à ce qu'ils la fassent leur loi, espérons qu'ils seront tous balayés.

Et il faucha l'air d'une main coupante.

— Seulement, ajouta-t-il, quand nous aurons refait la société sur de nouvelles bases, vous n'aurez pas droit à deux pièces pour vous toute seule.

Odette ne l'écoutait plus. Cette angoisse ajoutée à tant d'autres la poignait.

— Que dois-je lui répondre, au gérant?

demanda le chauiïeur ravi de la voir atterrée?

— Je réfléchirai, je consulterai, répondit la pauvre Odette.

Et pour se débarrasser plus vite de la présence de cet homme elle marchait vers la porte d'entrée.

— Je doute qu'il se contente de cette réponse. Il faut vous attendre à recevoir du papier timbré, dit Simon, en sortant d'un air joyeux.

— Voilà décidément encore un vilain dimanche, se dit Odette, en s'habillant pour aller faire les provisions nécessaires ;\ son déjeuner.

Elle accomplit tous les gestes habituels de son jour de repos en suivant par la pensée les oiseaux noirs de ses inquiétudes.

Ses déboires chez Teplitz, la perspective de se voir un jour ou l'autre sans logis, tout son besoin de confiance et d'amitié réduit à la seule ressource de miss Lambton, de miss Lambton cl d'un autre qu'elle n'avait pas vu de toute la semaine !

Parfois André Gérard, en sortant de la banque, prenait par la rue de la Paix à l'heure où la jeune fille sortait de chez le couturier.

Discrètement, il attendait pour la saluer qu'elle fût dégagée du flot de ses compagnes et dans la seule société d'Hony Lambton qui avait admis la présence du jeune homme. L'Anglaise avait gardé le culte des héros de la guerre : André Gérard décoré et mutilé avait droit à son respect.

Mais en présence de la sœur du jockey et dans le court trajet qui les séparait du métro de l'Opéra, André et Odette ne pouvaient échanger que peu de phrases, et bien banales.

Quand, sur le grand refuge, M"' Lambton les avait quittés pour aller prendre son tramway, ils restaient quelquefois pour causer un peu mieux. Les yeux d'André s'allumaient d'une lueur vive, le regard de la jeune fille s'alanguissait. Sur leur existence de chaque jour, ils n'échangeaient pas de confidences. Chacun d'eux s'attacbail à dissimuler à l'autre les ennuis dont leur vie était tissée. Mais quand il fallait qu'André s'en allât pour remonter à pied jusqu'au logis où l'attendait sa mère irritée du moindre retard, il avait cette douceur de sentir la main d'Odette s'attarder dans la sienne. Et puis un beau regard, un signe d'adieu, presque tendre, et leurs deux détresses, un instant unies, se séparaient pour se renfoncer chacune dans sa douleur particulière.

Que le jeune homme ne se fût pas montré depuis huit jours bientôt, cela ajoutait au fâcheux état d'esprit d'Odette. Était-il malade? Ou sa

mère peut-être? Mais elle ne voulait pas s'inquiéter. Il avait eu plus de travail, voilà tout. Pourtant elle était si seule, tant de tristesse flottait dans son obscur logement qu'après déjeuner elle ouvrit le pli qu'avait laissé Simon. La lecture de ces exhortations comiques la distrairait un instant.

Le factum cette fois portait ce lor.g titre : A Pan'Sf tout le monde méprise la pauvreté. Tout le monde honore forgent, d'où qu'il vienne. Cette pensée qui déjà semblait à Odette n'être que le plus commun des truismes, était développée avec plus d'habileté que n'en montraient les précédents envois.

— Tout cela peut être vrai, après tout, se disait-elle plus tard en shabillant pour aller chez M™' de Loriol.

Celle-ci habitait au bout du boulevard Pereire, près de la Porte-Maillot, un appartement assez petit dans une maison ancienne.

Le fond de son mobilier, elle l'avait apporté avec elle autrefois de province; quelques pièces plus belles, dons de commerçants à qui elle avait amené des clientes, s'y étaient ajoutées peu à peu.

Pour préparer et servir le thé, elle s'était, grâce à deux places de cinéma, assuré le concours de la femme de ménage qui ne venait d'ordinaire que le matin. Aussi, quand Odette sonna à

heures précises, fut-ce une servante assez cor- 3Cte qui lui ouvrit et l'introduisit dans l'étroit lion où M"* de Loriol feignait de lire en l'attenant avec une impatience que la jeune fille ne )upçonnait pas.

L'accueil que reçut Odette fut chaleureux. "* de Loriol se sentait une sympathie réelle Dur une aussi jolie lemme auprès ae qui elle spérait recueillir de si beaux avantages. Elle 'oyait, en servant Javron, travailler au bonheur î cette charmante créature qu'il eût été dommage, pensait-elle, de voir vivre autrement qu'en- •urée du luxe le plus raffiné.

Toutes deux prirent un thé un peu froid escorté ï quelques gâteaux secs.

La conversation de M°"' de Loriol fut d'une •ande habileté. Elle eut l'air de s'intéresser beau- >up à l'avenir de la jeune fille comme vendeuse, dette ne pouvait espérer gagner des sommes >préciables, devenir un peu indépendmte et ire du lendemain que si elle savait s'attirer la infiance de clientes personnelles. Elle-même ien chercherait. Malheureusement c'était surtout Lrmi des théâtreuses, peut-être même des mmos entretenues que cette clientèle pouvait svenir rapidement nombreuse.

— En effet, dit Odette, presque toutes les ientes de M""* Léontine appartiennent à ce ilicu-là.

— Il faut bien fréquenter ces femmes-là, soupira M"" de Loriol, quand on a besoin de gagner sa vie dans les commerces de luxe. Il y en a d'ailleurs de charmantes, bien élevées, instruites, mais elles n'ont pas voulu rester pauvres. Il faut vofro beau courage, chère mademoiselle, pour choi

la pauvreté, car vous aussi, vous vous en rendez compte sans doute, vous pourriez être un d'^'' astres les plus brillants de la grande vie p.i sienne.

— Je n'ai pas la vocation.

— Sans doute. Et je vous en approuve fort. La vie de plaisirs à Paris est si agréable que-^ l'existence de privations des pauvres gens g(M

y est plus atroce que partout ailleurs.

> Mais j'y pense, s'écria-t-elle, comme inspir nous vous cherchons des clientes et nous ne p> nsons pas à celle qu'il vous serait le plus aisé de conquérir,

— M"" Javron ?

— Oui, Thérèse, votre amie d'autrrfois. Souriant tout h coup, M"' de Loriol ajouta :

— Vous ne seriez pas forcée pour cela de fréquenter son mari.

— Je ne le voudrais pas, car...

— Je sais, je sais, chère petite amie. Permettez-moi de vous parler avec toute la sympathie que j'ai pour vous. Je me suis bien aperçue le jour où j'ai eu le plaisir de faire votre connais-

sance que le scélérat s'était arrangé pour se trouver avec vous seul à seule.

: — Oh ! dit Odette en souriant, il n'a pas eu l'occasion de profiter de son habile manœuvre.

— C'est un très brave homme, dit M"" de Loriol, un cœur d'or. Je l'aime beaucoup et il s'en rend compte, car il se confie à moi, parfois, les jours de mélancolie. Il ne m'a pas parlé de vous ! Oh I non! Je ne le lui aurais pas permis. Mais j'ai compris qu'il était éperdument épris de quelqu'un- Est-ce de vous? Est-ce d'une autre? Il me semble, à regarder votre délicieux visage, que cela doit être de vous.

Odette, d'un geste, exprima son indifférence.

— Le pauvre homme, continua M°* de Loriol, n'a guère de satisfaction d'ordre sentimental, avec sa femme étourdie, dépensière, assoiffée de plaisirs nouveaux et d'un égoïsme...

M"^ de Loriol leva les bras pour attester l'égoïsme de Thérèse.

— Lui, serait un mari excellent. C'est un très bon père. Car savez-vous que lui seul choie et aime son petit garçon à peu près abandonné par sa mère.

Cette révélation mit dans les yeux d'Odette une lueur de sympathie.

— Que la vie est mal faite 1 continua M'"" de Loriol. Si ce brave homme était libre, il vous épouserait!...

— Mais, protesta la jeune fille...

— Ma chère, dans votre situation, vous ne refuseriez pas la main d'un homme, honnête et bon, immensément riche et qui se ferait une joie de vous adorer.

Odette ne répondit pas.

— Mais il n'est pas libre. Bien qu'il soit riche pour deux ou trois ménages, car il vient encore de gagner de nouveaux millions, il faut qu'il s'en tienne à sa femme et qu'il souffre, au milieu de ses richesses, de ne pouvoir faire le bonheur de celle qu'il voudrait voir la plus heureuse de loulcs.

Le thé était tout à fait froid. M"" de Loriol ramena Odette au salon. Pendant quelques instants, elles causèrent encore ou plutôt M""" de Loriol continua à développer ses idées sur les malheurs de la vie d'Odette.

Quand la jeune ûlle sortit pour regagner son sombre logis il lui semblait que M™' de Loriol pensait et parlait comme ces feuilles écrites à I machine à écrire qu'elle recevait de temps .. autre.

— Est-ce donc la vérité? se demanda-t-elle dan le désarroi de sa pensée.

Balazé avait pris de l'importance auprès de Javron. Celui-ci s'était lassé dès le premier plaidoyer envoyé à Odette, de rédiger ces tracts ingénieusement subversifs. Il avait chargé son secrétaire d'écrire les autres, Sans lui expliquer d'ailleurs le but de ce travail. Il lui donnait le titre, les principales idées à développer et Balazé développait ces idées à merveille parce qu'elles ressemblaient aux siennes comme des sœurs jumelles.

Il était trop clairvoyant pour ne pas avoir deviné à qui s'adressait ce petit cours de vie élégante et immorale. Parfois il songeait que le succès de ses démonstrations assurait la ruine des naïves espérances que lui avait confiées si gentiment André Gérard. Une ombre de regret passait sur sa besogne, mais cette ombre était fugitive. Balazé déchargeait bien vite sa conscience.

C'était la vie avec un grand V qui était la seule coupable. Les rêves d'André Gérard étaient insensés et périmés. La puissance d'achat de Javron était la force moderne qui décide du des- : tin. Le dénouement serait évidemment en faveur j des désirs du patron. Pourquoi Balazé aurait-il | refusé de concourir à ce dénouement inéluctal»' " Il se réservait seulement, au moment où dénouement interviendrait, de plaider la cm d'André et de profiler de la joie de Javron p ol)tenir qu'il fit à son ami une situation sensil ment meilleure à la Banque commerciale rt industrielle.

Balazé comprenait ainsi l'amitié : secourable m lis sans vain donquichottisme.

Javron avait été enchanté delà force séduisant© qu'avait prise la rédaction des envois à Odette. Aussi, non seulement quand il retenait Balazé h* déjeuner avenue de Villiers, lui accordait-il im verre de la fine exceptionnelle, mais comme Thérèse avait maintenant à midi très souvent la migraine, cette heure étant devenue pour elle extrêmement matinale, Javron prenait peu à peu riiabilude de déjeuner dehors et quand il ne \ devait pas être admis à la table de quelque grandfl financier, il conviait volontiers Balazé. |

Le secrétaire avait aussi cet avantage de connaître de vue la plupart des personnages importants de la vie parisienne. Au café de Londres,

chez Silvio, au restaurant hindou et aussi chez cette cuisinière à la réputation d'ailleurs surfaite oti l'on n'était admis qu'après avoir commandé d'avance son menu, il nommait à Javron les moustaches célèbres, les monocles connus, les plus notoires des lèvres rasées.

Ce fut au cours d'un de ces déjeuners rapides et amicaux que Javron fit part à son secrétaire de ses ambitions politiques. Balazé, ancien secrétaire de député, qui avait traîné dans la salle des Pas- Perdus et savait rédiger pour les journaux de circonscriptions électorales des filets politiques suffisamment assaisonnés de promesses, pouvait jouer un rôle utile lors de la bataille prochaine.

Durand-Pamproux, sous-secrétaire d'État en exercice, avait promis de mettre Javron sur sa liste dans cet aimable département des Alpes- Inférieures, que le petit nombre des électeurs inscrits rend le moins coûteux de tous.

Le nouveau financier avait consenti les sacrifices nécessaires. Il avait acheté une petite propriété dans la région. Il avait commandité les deux feuilles locales qui soutenaient la liste Durand-Pamproux. Dès que la campagne serait ouverte, Balazé se rendrait dans la capitale du fief visé pour prendre en main les opérations.

Les jours où Javron développait ce programme mêlé d'espérances aisément réalisables, le secré-

taire puisait dans son verre de liqueur l'ivresse du succès.

Dehors il frappait le trottoir d'un talon vainqueur.

11 fallait à l'aspirant séducteur qu'était Javrou ces perspectives agréables pour l'aider à trouver le temps moins long. Malgré les ingénieuses considérations inventées par M"' de Loriol pour lui faire prendre patience il s'impatientait bien souvent. D'autant pi us que sa passion, dans son milieu, était devenue célèbre : des amis lui en parlaient fca plaisantant. Aron-Dupleix lui-môme, documenté sans doute par Julia Vanelli, y avait fait i deux ou trois reprises allusion. La noioriélé do son entreprise galante mettait Javron dans l'obligation de la réussir.

Toutes les chances étaient visiblement pour lui. Sa fortune venait encore de s'accroître par suite d'une spéculation magnilique. Un des plus beaux immeubles de Paris acheté très cher et revendu un mois plus tard h une grande banque américaine avec un bénéfice de plus de 3 millions.

Thérèse Javron avait eu vent de ce gain énorme dont les journaux du reste parlèrent à mots couverts. Elle avait immédiatement entamé derechef le chapitre de l'hôtel Rio-Grande. A son grand étonncment son mari avait résisté : « Le pn demandé était excessif; il fallait attendre que Iok vendeurs fussent un peu découragés. »

— Mais, répliqua Thérèse, si un autre acheteur moins liardeur que toise présente?

— Aucun particulier n'achètera, à l'heure actuelle, un hôtel pareil. Gomme les banques, les magasins de nouveautés, les maisons d'alimentation et les cinémas n'en sont pas arrivés à s'installer avenue du Bois...

Et quand sa femme fut partie furieuse, Javron se demandait pourquoi il résistait ainsi.

Un instinct secret le forçait à ne pas jouer tout de suite cette carte. L'hôtel Rio-Grande était un magnifique cadeau qu'il ne voulait offrir qu'à un moment décisif. D'ailleurs, à qui l'offrirait-il ? Peut-être serait-ce le suprême enjeu qui achèverait la défaite d'Odette. Mais sa femme saurait qu il avait fait à une maîtresse ce don princier. Elle en serait exaspérée.

Javron ne réfléchissait pas plus avant. Il

L remettait sa décision à ce plus tard dont la date

précise correspondait à l'instant qu'il attendait de

tous ses vœux et que seule une modeste vendeuse

de chez Teplitz avait le pouvoir de fixer.

11 y a souvent dans l'existence des hommes et l . des peuples des époques ainsi attendues, au cours l desquelles toutes les angoisses doivent cesser. Ges dates marquent la frontière de l'éternelle terre promise dont le mirage aide à supporter le malheur. On attend ainsi un mariage et /iussi un divorce, parfois même un héritage, une place.

168 LA r.UE DE LA PAIX

une distinction, le succès d'une entreprise financière, la hausse d'une valeur ou sa baisse. Il est de peuples qui espèrent tout de la guerre; d'autre.-^ plus civilisés, qui attendent tout de la paix. Mais tous les grands événements se produisent à leur heure sans que les hon^mes s'aperçoivent que leur destin soit modifié. Ces changements n'apportent jamais aux cœurs avides qu'un soulagemenf affreusement précaire. C'est pour cela que la plu grande idée qui ait été imaginée pour nous inspirer la patience est cette promesse faite par les religions qui remet à l'instant de la mort celui du bonheur qui commence.

Au moins cette promesse-là ne sera jamais démentie par les faits.

L'amour d'Odette avait pris pour Javron Ii rayonnement féerique de la terre promise, «l même que pour sa femme, la promesse du magnifique hôtel de Rio-Grande semblait aussi le seul mirage qui la guidât. Ces deux espoirs se heurteraient-ils ! L'union des deux époux serait-elle brisée par leur choc?

C'était Yette de Baudreville dont l'influencr sur Thérèse s'affirmait chaque jour qui exaltait son désir d'une installation somptueuse dans l'hôtel de l'avenue du Bois.

Quelles fêtes splendides ne donnerait-on pas dans un pareil décor? M"' Javron à qui son ami»prètait généreusement son imagination ardente sl

voyait déjà en possession de cette espèce de royauté que confère aux heureux de ce monde la possibilité de convier les Parisiens notoires en quête de plaisirs rares, à des galas célébrés parles journaux.

Pour le moment, les deux femmes se contentaient, comme ceux à qui des ressources médiocres interdisent l'usage des voitures et qui doivent employer les transports publics, de ces violents plaisirs en commun, desquels tous les passants, à condition qu'ils soient pourvus d'un nombre suffisant de billets de banque, peuvent prendre leur part.

Elles ne manquaient aucun des dîners du vendredi du Winsdor Palace. Leur table était retenue. Le chiffre de leurs additions, la qualité des pourboires distribués leur valait le respect de la haute livrée, maîtres d'hôtel souriants, sommeliers protecteurs mais déférents. Les chasseurs s'empressaient dès que la voiture de Thérèse qui les amenait paraissait le long de l'avenue. La dame du vestiaire, condescendante, prenait un soin particulier de leurs manteaux précieux. Et même un des gérants, gentleman d'une correction impeccable, s'était donné la peine de les mettre en garde contre des danseurs équivoques, malgré leur élégance, que l'on soupçonnait d'avoir volé des bijoux à Nice et à Cannes et d'avoir subtilisé des fourrures de

graad prix aux vestiaires d'autres grands hôtels. Ce vendredi-là Javron, à qui il semblait utile de faire quelques concessions à sa femme, avait promis de les rejoindre.

Thérèse et son amie, vers 8 heures et quart, descendaient à la porte du Palace au milieu d'une telle ruée des chasseurs qu'elles daignèrent leur accorder quelques sourires.

La vicomtesse devait à l'ancienneté de son luxe la jouissance d'un magniliquc manteau de zibeline. Thérèse entrée trop tard dans la carrière des grandes dépenses, avait dû borner son ambition, à une pelisse de vison. Elle avait la satisfaction secrète de l'avoir payée plus cher que la fourrure de son amie. De plus, la douceur de la température lui permettant d'entr'ouvrir son manteau, elle pouvait montrer deux rangs et un sau' de perles, auxquels Yette, réduite à un sinr collier, ne pouvait prétendre. Gela rétablissait l'équilibre.

Dès le grand vestibule, elles jouirent délicieusement de l'attention de tous. Les employés de l'hôtel saluaient. Le portier, personnage consid(;rable, ancien élève, d'ailleurs de l'École polytechnique, se découvrit d'un geste large. Pas un des clients ne manqua de les regarder. Parmi ceux qui arrivaient pour le dîner seulement et dont la plupart les connaissaient de vue, il y eut un mouvement; quelques-uns saluèrent. De»

femmes muèrent leur rage intérieure en sourires. Cinq ou six hommes, plus familiers, s'élancèn.'nt pour baiser leurs mains étincelantes de pierreries. Ce fut au milieu de cette petite escorte qu'elles allèrent au vestiaire déposer leurs manteaux, reçus respectueusement comme des offrandes.

Alors, rieuses, tout épanouies, elles descendirent dans l'atmosphère agréable des compliments de leurs cavaliers, vers l'ancienne salle de danse qui, située en déclivité, précède la grande salle à manger.

La vicomtesse avait, à son ordinaire, une toilette de couleurs claires, extrêmement décolletée. Son dos un peu osseux, était nu. Sur sa poitrine plate, un corsage pailleté de perles clair de lune menait l'œil par des transitions habiles de tons dégradés jusqu'à une jupe de crêpe vert pfile brodée de bleu et de mauve.

Thérèse était en panne safran avec des broderies rouges voilées de dentelles blanches. Cela lui donnait un petit air drapeau espagnol que Benito Gomes, qui devait dîner à leur table, ne manqua pas de souligner avec des formules louangeuses.

Ce Benito Gomes que M"' de Baudreville semblait honorer d'une prédilection particulière était un très bel Argentin : grand et mince, d'une élégance irréprochable, une magnifique perle rose à son plastron, il avait une physionomie

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intelligente éclairée de vifs yeux castillans, des traits suffisamment réguliers, le teint mat. Il avait, à l'ordonnance de la mode, le visage complètement rasé et portait des cheveux abondants et très noirs bien tirés en arrière.

Ses amis disaient que ces cheveux avaient une tendance à crépeler comme les cheveux des nègres et que Bonito perdait une heure chaque matin à les faire défriser par un coiffeur patient. Mais peut-être ces propos étaient-ils inspirés par la jalousie?

M"* Javron et son amie, toujours escortées de leur garde d'honneur, traversèrent l'ancienne salie de bal, bordée de loggias où, vu l'aflluencc, quelques personnes étaient déjà installées pour dîner. Mais ces places n'étaient pas recherché* Le grand plaisir était do prendre ses repas dans l'immense salle à manger.

Le spectacle, dès l'entrée, était d'un éclat capiteux. Inondée de lumières, la grande pièce était semée d'innombrables tables rondes, si ingénieusement placées en ordre dispersé qu'elles étaient, malgré les étroits couloirs ménagés pour le service, assez près les unes des autres pour que la chaleur communicative se dégageât promptement. On était mêlé, tout en dînant séparément. 'I était le problème qu'un habile metteur en scène avait résolu.

Dès l'entrée, Yette et Thérèse mesurèrent

l'assistance. Presque toutes les tables étaient déjà occupées; celles qui restaient vides étaient certainement retenues. La salle serait comble, condition essentielle d'un vendredi réussi.

Leur table était bien centrale, assez loin de l'orchestre placé au fond pour ne pas l'entendre trop bruyant, assez près pour ne rien perdre des ondes sonores que le bâton du chef d'orchestre semblait lancer à travers l'espace. Elles y furent menées par deux maîtres d'hôtel qui, au passage, d'un claquement de langue bref, faisaient ranger les garçons de service.

Là, l'escorte de smoking qui les suivait se dispersa. Le seul Benito Gomes devait s'asseoir avec elles à la table de quatre couverts. Les autres, après de grands saints, s'éloignèrent ; leurs places étaient retenues çà et là, mais tous avaient sollicité l'honneur d'une danse ou deux après dîner.

Avant de s'asseoir, les deux femmes regardèrent s'il y avait parmi les dîneurs des gens connus. Elles furent satisfaites des présences qu'elles constatèrent.

A deux tables d'elles, la célèbre Bastringuette dînait en compagnie d'un danseur notoire et d'un chanteur acteur de music-hall.

Plus loin, Germaine Constant avec un gentleman correct qui semblait un Anglais de marque et le jeune aviateur dont elle avait fait connaissance le jour de l'armistice.

Thérèse montra du bout de l'éventail l'actrice des Variétés à M"" de Baudreville. Elles eurent un sourire.

Un monsieur élégant assis à une table de côté se leva pour saluer gravement. C'était Fiel- Sauvin qui dînait avec Julia Vanelli et un comparse qui semblait tout heureux de se montrer en si élégante compagnie. Sans doute, en échange, se chargeait-il de payer l'addition.

Les deux femmes répondirent à ce salut par un aimable signe de tête, dont la marquise pouvait prendre sa part.

Mais soudain elles aperçurent un peu loin d'elles un homme à moustaches noires assrz épaisses qui, malgré la présence A sa table (1< deux jeunes femmes un peu trop gaies, les contemplait avec effarement.

Aussitôt Yette et Thérèse s'assirent pour mifMiv rire, Benito Gomes les regardait, surpris.

— Nous vous expliquerons, lui dit M"" de Baudreville.

Le maître d'hôtel se penchait pour prendre la commande.

— Devons-nous attendre M. Javron? demanda Benito.

— Du tout, du tout. Commandez. Mon mari n'est pas difficile, il acceptera tout ce qu'on lui servira.

Et pendant que le jeune Argentin s'efforçait de

composer, en collaboration avec le maître l'hôtel, un menu original, ingrate tâche que se proposent chaque soir les amateurs de la vie de restaurant, les deux femmes continuèrent de rire aux dépens du monsieur à moustaches noires.

Benito les interrompit pour leur soumettre rapidement le menu. Elles approuvèrent et quand le maître d'hôtel se fut éloigné, que le sommelier eut reçu l'ordre d'apporter le Champagne habituel, elles mirent entin l'Argentin dans la confidence de leur gaieté.

— Nous rions, expliqua Thérèse, parce qu'avanthier, à la Pintade Rouge, ce monsieur m'a offert dix louis... pour... passer quelques instants avec moi.

— Ce doit être un de vos compatriotes, dit Thérèse, pour taquiner Benito. »

Celui-ci regarda le dîneur.

— Non, non, je le connais de vue. Je me rappelle qu'on me l'a présenté à une soirée de la légation. C'est un Mexicain, il s'appelle quelque chose comme Mello de San Lucar.

— Regarde, dit M"" de Baudreville à Thérèse, qu'elle tutoyait depuis quelques jours, ses deux poules lui font une scène.

En effet, Mello de San Lucar était resté en contemplation si longue de M°" Javron et de son amie, que ses compagnes vexées s'étaient mises en colère.

Au fond Thérèse Javron était ravie d'avoir excité cette passion mexicaine. Elle était tout heureuse, et Yette lui dit :

— Après tout, c'est un bel homme. Tu es peutêtre passée à côté du bonheur.

Elles se turent. Javron arrivait, pressé et s'excusant de son retard.

Il baisa la main de la vicomtesse, la main de sa femme, serra celle que lui tendait Benito Gomes, et s'asseyant, il se carra dans son fauteuil avec la mine d'un homme qui s'efforce d'oublier pendant quelques heures des préoccupations désagréables.

Il ne formula aucune critique sur le menu dont Benito lui donna un rapide aperçu et il dépliait sa serviette avec une sorte de bien-être quand sa femme dont la rancune au sujet de l'hôtel de Rio-Grande n'était pas éteinte se pencha vers lui.

— Tu intéresses beaucoup une des tables, làbas à gauche? lui dit-elle d'un air doucereux. Peut-être connais-tu les personnes qui y dînent?

— S'il connaît Germaine Constant ? reprit Yettc, qui ne saisit pas tout de suite la règle du petit jeu.

— Ah î c'est Germaine Constant? reprit Thérèse, affectant une ignorance candide. L'actrice des Variétés dont on dit tant de bien? Tu connais donc cette grande artiste?

M"* de Baudreville et Benito Gomes s'esclaf-

fèrent. Javron qui n'était pas d'humeur à prendre gaiement ce genre de plaisanterie manifesta son impatience- par des gestes. Il frappa le bord de la table de ses deux paumes comme s'il voulait écarter son fauteuil pour se lever et s'en aller.

Thérèse qui ne voulait pas pousser plus loin les hostilités se tut. Mais c'était décidément pour Javron un mauvais jour.

Yette s'écria tout à coup, s'adressant à M"" Javron :

— Tu ne vas pas embrasser ton amie de cœur, ton inséparable, cette délicieuse M"' de Loriol?

— Où donc ? ne put s'empêcher de demander Javron se tournant sur son fauteuil.

— Non, dit M"® de Baudreville, tournez à gauche. Là, vous la voyez qui entre, avec les Johnson Furs, ma foi!

Ce nom inspira à Javron un subterfuge pour donner le change sur la curiosité qui le tenait de parler à M"" de Loriol.

Il demanda à Benito Gomes :

— Vous connaissez Johnson Furs ? J'ai absolument besoin, pour une affaire considérable, de faire sa connaissance.

— Je le connais trop peu, répondit franchement le jeune Argentin. J'ai fait danser sa femme à Londres, au Garlton.

— Vous avez profité d'un moment où elle ne dormait pas, dit Yette, qui savait sur le bout du

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doigt les particularités de tous les personnages connus du monde du plaisir.

M" Javron épiait son mari.

Le geste qui l'avait fait se retourner si vite pour essayer devoir M"* de Loriol l'avait étonnée. A sa connaissance, son ancienne amie Lucienne n'intéressait pas à ce point son mari. Pour qu'il se montrât si empressé, il fallait qu'il y eût entre eux une complicité nouvelle, pas au sujet de Germaine Constant certainement, pour quelque autre sans doute. Et cette autre avait l'air de parler un langage bien séduisant à l'imagination de son mari.

Et si c'était à cause d'elle que Javron lui refusait l'hôtel de l'avenue du Bois?...

Le regard de Thérèse devint plus noir. Ce fut d'une voix âpre, dont le ton surprit Yette el Benito, qui ne la lui connaissaient pas, qu'elle lança :

— Tu te feras présenter par M"" de Loriol. Tu en seras quitte pour lui envoyer un chèque.

Javron sentant le terrain dangereusement miné se tut. Heureusement on apportait les huîtres. M"" de Loriol avait gracieusement salué la table des Javron. Thérèse, pour se ménager peut-être des confidences, lui avait répondu d'un aimable signe de tète, ainsi que Yette. Les deux hommes, tournant le dos aux arrivants, s'étaient mis à manger leurs huîtres.

Ce soir-là justement avait lieu l'inauguration de deux nouvelles salles de danse, l'ancienne qui précédait la salle à manger étant devenue insuffisante. Pour obtenir des pièces assez vastes, on ay^ait fait recouvrir toute une cour intérieure. Mais le maître d'hôtel que Benito Gomes interrogeait sur ces transformations garantissait un chauffage parfait et disait des merveilles de la décoration.

M"" de Baudreville lui recommanda de retenir un3 table bien placée. Javron appuya cette requête d'un billet de banque que le maître d'hôtel pri, en souriant et avec des remerciements dépourvus d'humilité.

Un autre maître d'hôtel s'approcha pour déposer sur la table le programme des danses que joueraient les deux orchestres des nouvelles salles et ces promesses alléchantes étaient rehaussées de l'annonce des débuts d'un couple de danseurs ex.raordinaires, M. et Mrs Wilkinson qui, expliqua le second maître d'hôtel, avaient fait fureur à ]>ew-York le mois précédent.

— M. et Mrs Wilkinson, interrogea Thérèse? Ils S3nt mariés?

— .le crois, dit finement le maître d'hôtel, qu'à ciuse des ordonnances de police, ils ne sont mariés qu'à New- York.

Cependant, le sommelier veillait à ce que les verres ne fussent jamais vides et il y versait le Champagne d'une main sûre.

Tous ces messieurs s'empressaient ainsi autour de cette table lucrative, sans rien perdre de leur dignité souriante et en sachant nuancer les petits services qu'ils rendaient à ces dîneurs généreux d'une teinte d'affabilité.

Ils n'auraient pas servi ainsi un milliardaire américain, ni un lord anglais, ni un grand d'Es pagne.

Avec le milliardaire plus familiers, avec l'Anglais plus froids, avec le grand d'Espagne p us démonstratifs, ils faisaient aux Javron les honneurs de leur attitude la plus simple et la plii" aimable, réservée aux Parisiens avertis.

Maintenant toutes les tables étaient prises. Souligné par le rythme des airs de danse que jouai' rorchcstrc, le bourdonnement des convorsatiois par centaines faisait vibrer le hall immense. Ptrfois des rires aigus de femmes perçaient en solil' joie. A chaque repos de la musique le bruit des voix s'était accru comme en proportion d3s plats servis et des vins versés dans les verres.

Les serviteurs, avec une adresse silencieuse, circulaient dans les intervalles ménagés entre h tables sans se heurter, de quelques fardeaux qu leurs mains fussent chargées.

N'était la propreté de leurs habits et d3 leur linge, ils auraient semblé des chauffeurs empressés à actionner quelque énorme fore motrice.

Ils apportaient sans cesse des calories nouvelles à ce bain général de chaleureux bien-être à l'usage des corps libérés de toute tension de leurs cerveaux.

Dans cette serre, en effet, on ne cultivait que le plaisir des corps. Rien ne sollicitait le moindre effort de pensée. Et si les imaginations s'échauffaient ce n'était que sous l'influence des estomacs comblés de mets capiteux et de hauts alcools.

Pour aider à une communication plus rapide de toutes ces félicités physiques, des chasseurs distribuaient aux dîneurs dans de grandes corbeilles de petites boules de soie, projectiles légers et bénins qui voltigèrent bientôt à travers toute la salle.

Ce petit jeu d'adresse admirablement puéril et qui convenait si bien à l'état d'hébétude auquel étaient parvenus les joueurs, mêla dans l'atmosphère qu'embaumait déjà la fumée de longs cigares, la gaieté de toutes les tables pour en faire invisiblement une nappe immense de joie commune.

Il y eut des acharnements de plusieurs hommes bombardant une femme qui leur semblait plus élégante ou plus belle, des attaques déclenchées par des femmes visant audacieusement un homme qui leur plaisait, des duels entre les sexes qui étaient des flirts à longue distance évoquant en

somme ces galanteries à coups de poing qu'échangent les rustres.

Mais ici la satisfaction des instincts se rehaussait d'une admirable élégance. Le spectacle était somptueux de rette foule parée se livrant dans des flots de lumière à ces gestes de joie.

Yette de Baudreville trépidait de plaisir. Comme elle s'honorait d'avoir, chez la manucure, fait la connaissance de la célèbre Bastringuette, elle lui envoyait le meilleur de ses projectiles et Thérèse l'imitait, heureuse quand l'étoile de music-hall daitrnnit la viser à son tour.

Mais M"' Javron se retournait de temps ù autre pour lancer quelques balles dans la direction de Ficf-Sauvin qui, toujours correct et le monocle à l'œil, les lui renvoyait adroitement.

La marquise visait Javron qui, obsédé par son idée fixe, ne semblait pas à l'unisson. Il ne pouvait rivaliser d'entrain avec Benito Gomes qui, d'une activité incroyable, semblait avoir plus de deux mains à son service pour soutenir tous les bombanloments qu'il provoquait.

Les bruyantes compagnes de Mcllo de San Lucar l'avaient pris pour point de mire. Elles lui lançaient avec des cris les petites balles de soie, sans que Yelte de Baudreville, tout à son plaisir, s'en choquât.

Mais déjà on voyait à travers les portes ouvertes l'éclairage délicieusement multicolore des salles

de danse. Leurs orchestres se faisaient entendre plus bruyants que celui de la salle à manger et des couples plus pressés tournoyaient.

Les dîneurs se levaient peu à peu. La sortie les rapprochait. Le groupe Fief-Sauvin se confondit avec le groupe Javron.

Thérèse, tout à la fois, admirait et détestait Julia Vanelli. Celle-ci témoignait au contraire à M""" Javron, qui avait sur elle la supériorité d'une situation sociale d'un éclat légal, une sorte de déférence qui désarmait souvent le secret ressentiment de Thérèse.

Fief-Sauvin présenta le comparse, un de ses cousins par mésalliance, M. Pamard de Victot héritier d'une famille notoire de parvenus normands. Ce jeune homme, depuis peu en possession de son héritage, brûlait de jouer un rôle brillant à Paris. Il se montra avec la vicomtesse et M™^ Javron d'une galanterie si admirative qu'elles invitèrent la marquise et ses deux cavaliers à s'asseoir à leur table.

Javron avait manœuvré pour se rapprocher des Johnson Furs et de M""" de Loriol. Celle-ci lui versa généreusement et tout à fait au hasard quelques mots d'espérance. Elle le présenta à Johnson Furs qui, avec sa cordialité ordinaire, lui serra la main. Quant à Mrs Furs, elle étouffa en sa faveur quelques-uns des bâillements qui la prenaient toujours au moment de la digestion.

Johnson Furs cherchait par tous les moyens possibles à retarder le moment où sa femme serait en proie à un de ces irrésistibles coups de sommeil qui l'assaillaient partout. C'est pour cela qu'il avait invité M"* de Loriol, simplement rencontrée chez des fournisseurs et dont la conversation avait maintenu Mrs Furs h l'état de veille pendant le dîner. C'est pour cela aussi qu'offrant à Javron un des cigares fabriqués pour lui et dont la bague s'ornait de son portrait, il l'engagea à s'asseoir à la table qu'un maître d'holcl et un sommelier lui gardaient jalousement.

Benito Gomes avait louvoyé du côté de Mellode San Lucar et de ses deux poules qui lui semblaient amusantes, pendant que Yette de Buudreville échangeant des compliments avec l'illustre Bastringuetle, se laissait baiser les mains par le danseur et le chanteur fameux qui l'accompagnaient.

Le Mexicain, qui avait fort bien reconnu T Argentin, lui expliqua dans un espagnol véhément son aventure avec M"* Javron. Benito Gomes lui promit d'arranger les choses et baisa les mains des compagnes do San Lucar dont l'une au museau blond et l'aiitre au museau noir lui firent comprendre par leurs regards qu'elles étaient à sa discrétion.

D'un coup d'oeil il vit que M"" de Baudreville avait accepté l'invitation du danseur profession-

nel qui accompagnait Bastringuette et qu'elle était déjà lancée dans un fox-trott. Aussi n'hésita-t-il pas à entraîner le museau blond dans une danse pleine de promesses.

M"" Javron dansait avec un des cavaliers qui s'était fait inscrire avant dîner. Mais sa figure têtue n'exprimait pas le plaisir. Elle suivait d'un œil étincelant les mouvements de son mari qui, assis à la table de Johnson Furs et fumant son beau cigare, semblait écouter avec une attention si grande qu'elle tournait à l'anxiété, ce que lui disait M"' de Loriol.

Au repos, à la table de Javron, Pamard de Victot amena la marquise Vanelli qu'il venait de faire danser. Fief-Sauvin l'y attendait.

Julia n'était pas une danseuse fanatique. Sa position favorite était d'être assise dans un fauteuil, les richesses de sa toilette artistement déployées autour d'elle et d'y tenir un cercle de papotages de femmes et de galants compliments d'hommes.

Elle retint Thérèse Javron auprès d'elle, M"* de Baudreville revenait accompagnée de Benito Gomes qui n'avait pas cru pouvoir s'isoler davantage.

Comme l'orchestre entamait une matchich, Fief- Sauvin invita Yette qui accepta. Benito, mis ainsi en congé provisoire, partit en quête du mus( au noir.

Julia resta seule avec Thérèse et M. de Victot

qui s'occupait de commander des infusions variées, des liqueurs et du Champagne. ;

M™' JavTon ne dissimulait pas son agitation : elle s'écria tout à coup :

— Cette M"' de Loriolest décidément une cr ture dangereuse.

La marquise prit un air d'étonnement. C'était^ une des expressions qui allaient le mieux à son lumineux regard italien.

— Oh! dit la marquise avec un tel accent d'innocence qu'on ne pouvait la soupçonner d'aucune intention méchante, il ne s'agit sans doute que de^ la vendeuse de chez Teplitz.

— La vendeuse de chez Teplitz 1

— Eh oui! Tous ces messieurs en sont toqn

Il paraît que Johnson Furs l'a distinguée. Hugir s lui-même, quand j'avais l'imprudence de remiiicner chez le couturier, faisait le beau auprès de cette lille.

— Et mon mari?

— Il paraît qu'au grand déplaisir de ces mossieurs, c'est le concurrent le plus sérieux.

Thérèse esquissa une moue de dédain pourcr '• entreprise galante de son mari, mais un souvc traversa sa pensée comme un éclair. Elle se r-q»pela le jour où elle avait trouvé chez elle Javron à une heure où sa présence était tout à fait anormale, seul avec Odette Guéret.

Une rage inexprimable la saisit à la gorge. La

chaleur, l'alcool et la colère faisaient battre ses artères. Sans le regard de la marquise qu'elle sentait fixé curieusement sur elle, elle se serait levée pour bondir vers son mari et l'insulter publiquement.

Mais un brouhaha emplit la salle : M. et Mrs Wilkinson faisaient leur entrée.

Le mari aux membres souples, le visage glabre, les cheveux bruns tirés en arrière, la femme, délicieuse blonde d'une exquise harmonie de formes, habillée à ravir d'une robe rose lamée d'or et d'argent.

L'orchestre s'arrêta, puis commença un tango compliqué qui était, paraît-il, de l'invention des deux danseurs.

Autour d'eux on fît cercle. Ils étaient d'une légèreté et d'une grâce qui dissimulaient la difficulté des pas qu'ils réussissaient en se jouant. Le cavalier, vigoureux comme un acrobate, parvenait à force d'habileté à dissimuler sa danse pour mieux mettre en valeur celle de sa compagne.

Celle-ci, quelque compliqués que fussent les mouvements imposés à ses petits pieds, semblait traverser la salle dans un vol de libellule.

Quand, au repos, le danseur, brusquement tombé sur un genou avec une précision parfaite, la reçut sur son autre genou, palpitante et comme lassée de plaisir, les spectateurs applaudirent.

Ce fut une ovation. Les Wilkinson, se donnant la main, remercièrent en saluant, puis ils se reti-

rèrent au fond de la salle pour laisser la place aux autres danseurs.

La détente que ce joli spectacle imposa aux nerfs de Thérèse sauva Javron d'un éclat immédiat. Justement, M"" de Baudreville revenait s'ass avec Fief-Sauvin. Bcnito Gomes, pour faire \ sir à Mello de San Lucar et le séparer des d museaux qui lui semblaient de plus en plus ; çants, avait imaginé de le présenter \ Thérèse

11 l'amenait justement. Jamais momi nt ne ...» mieux choisi. Benito avait à peine esquissé la fori mule de présentation que M""' Javron se leva el entraîna le Mexicain dans le shimmy dont l'orchostre attaquait les premiers accords.

Après la danse, heureuse d'avoir été pétrie pal le musculeux Mexicain, elle revint moins irritée et plus vindicative. Javron, précisément, venait de regagner la table conjugale. Il expliqua à sa femme qu'il avait eu avec Johnson Furs une conversation des plus importantes. Thérèse ne rép^" dit pas. Elle regardait son mari, surprise de dé( vrir au fond d'elle, pour la première fois, qu'une véritable haine l'animait contre lui.

Ce fut une heure plus tard, dans la voiture qui les ramenait, après qu'ils eurent déposé Vett* ;i sa porte, qu'elle laissa enfin parler sa rage. Elle lui lit une abominable scène que sa vulgarité rendait encore plus odieuse.

Elle eut une explosion de grossièreté, l'accusant

avec des mots crus de la rendre ridicule aux yeux de Paris tout entier. Son amour-propre, cruellement blessé par le choix d'une rivale qu'elle détestait et jalousait du fond du cœur depuis son enfance, hurlait des menaces et des injures.

L'arrivée rue de Villiers l'interrompit un instant. Les imprécations reprirent dans l'ascenseur. En haut elle lui annonça, puisqu'il lui avait exprimé le désir qu'elle prît Teplitz pour fournisseur, qu'elle se rendrait chez lui dès le lendemain pour commander quelques robes.

Javron comprit qu'elle préparait quelque scène pénible pour Odette et essaya de discuter.

Thérèse, ivre de rage, le frappa d'un coup de poing, puis, bondissant jusqu'à sa chambre, elle s'y enferma à double tour.

Le malheureux Javron, après avoir erré désorienté de sa chambre à son cabinet de toilette, finit par s'enfermer dans son bureau pour y téléphoner à M""" de Loriol. Celle-ci, surprise dans son premier sommeil, accueillit les nouvelles qu'il lui donna sans surprise. Elle retint seulement que Thérèse irait le lendemain chez Teplitz. Elle se promettait bien d'en prévenir le couturier comme si c'était elle qui la lui envoyait. Un courtage est toujours bon à prendre. Elle prodigua à Javron des phrases banales qui voulaient être consolantes et qui étaient destinées surtout à hâter le moment où celle qui les prononçait pourrait se rendormir.

Javron, qui avait fort peu et fort mal dormi, se leva le lendemain matin de bonne heure. 11 aurait voulu expliquer à sa femme qu'Odette n'était pas sa maîtresse, qu'il serait d'une odieuse injustice de la traiter sans la courtoisie à laquelle elle avait droit. Il ordonnait de fort beaux discours dans sa pensée; mais les approches de l'auditrice à laquelle ils étaient destinés étaient bien défendues.

La porte de la chambre de sa femme était toujours fermée à clef; comme Thérèse avait derrière cette chambre une salle de bain particulière donnant sur une entrée de service, elle pouvait tenir dans sa forteresse tant que cela lui conviendrait.

Nerveux, impatient, ne sachant que faire, Javron, sa toilette faite, sortit dès 9 heures, en annonçant à Jérôme qu'il reviendrait déjeuner et qu'il priait Madame de l'attendre.

Il alla rue Notre-Dame-des- Victoires et enfermé

dans son cabinet, sûr à cette heure matinale do n'être dérangé par aucune visite, il voulut établir un plan de campagne.

L'urgence lui apparut de consulter de nouveau M"" de Loriol. Celle-ci appelée au téléphone parut, mieux réveillée, s'intéresser davantage à la situation dangereuse qui se préparait. Javron désirait surtout détourner sa femme d'aller cher Teplitz. Mais cela faisait l'afTaire de M"' de Loriol quo Thérèse y allât. Aussi insista-t-elle pour qni> Javron n'entreprît rien qui pût empêcher femme de faire la démarche dont elle l'avait menacé.

— Plus vous semblerez avoir peur de son incursion chez le couturier, lui expliqua-t-clle, plus vite elle y courra. Il faut au contraire affecter la plus grande indifférence au sujet de la jeune personne en question. Répétez bien à votre femni(> que vous ne voyez aucun inconvénient à ce qu'elle aille se commander quelques robes chez Teplit/

— Faut-il aussi que je m'offre à l'y accoinii, gner? grogna Javron.

— Idée excellente, s'écria M"' de Loriol. C'< ^ ' celai offrez-lui de l'accompagner. Sans doute ( i votre présence, elle n'osera pas provoquer d'éclaf,

— Merci bien, dit Javron. Je n'ai pas la moindre intention de risquer l'aventure.

— Que les hommes sont poltrons! répondit la confidente. Ce n'est pas une femme qui tremble-

rait ainsi devant une petite complication de rien du tout.

La conversation prit fin en somme sans que Javron en eût retiré le moindre réconfort.

Il pouvait essayer de téléphoner à Simon qui lui avait donné le numéro de son garage. Le chauffeur se chargerait certainement d'un message pour Odette. Mais sans doute la jeune fille accueillerait mal toutes les communications qui lui parviendraient par un tel intermédiaire. A cette heure, d'ailleurs, elle devait déjà être partie de chez elle. Peut-être était-elle arrivée chez Teplitz. Voilà ce qu'il fallait faire : mander le jeune Victor et le charger de remettre un billet à Odette pour l'avertir du danger.

C'est un remède à l'inquiétude que l'action. Javron, ayant pris cette première décision, so calma un peu.

Au fond, ce qu'il redoutait le plus, c'est qu'Odette conçût contre lui un sentiment de colère. Il tremblait à l'idée qu'une algarade de sa femme pût le noircir aux yeux de la femme qu'il aimait.

Car à force de penser à elle, de vivre dans l'espoir de son consentement, il avait fini par mettre h l'aimer une sorte de passion. Ce genre de passion est commun à un grand nombre d'hommes. Elle consiste à désirer ardemment conquérir l'amour d'une femme, sans envisager son bonheur

à elle, mais sans perdre de vue une minute le souci de sa propre félicité. Plus une femme est désirée et admirée par les autres, plus sa possession exclusive est enviable. Elle rehausse de plus d'éclat la gloire du conquérant. Javron ne doutait pas qu'une liaison avec Odette lui apportiU toutes les satisfactions qu'il pouvait désirer, parmi lesquelles les satisfactions d'amour-propro entraient pour une part immense.

Ce fut donc avec une émotion véritable qu'il se mit à rédjtror le billot qu'il voulait lui faire tenir par Victor.

Ce billet qu'il fallait bien signer pour que l'atissemcnl fût accepté constituait en somme la ; mière offensive à visage découvert que tt Javron.

Il était l atiirmation oflicicUe d'une candidature qui n'avait été posée qu'officieusement.

Son ton et son style semblaient à VécTw d'une importance capitale.

Un instant, il pensa que Balazé devait arrivé avenue de Villiers et qu'il pouvait le < voquer par téléphone pour qu'il lui apportât sa collaboration; mais il s'agissait d'une lettre ' intime, trop décisive. Il voulait qu'elle rcll uniquement ses pensées si tendres. Et il s'ar un iudtant dans ses méditations pour admirer en celte occasion sa délicatesse. Cela l'émut encore davantage. Un peu plus, l'énervemont de sa nuit

aidant, il aurait laissé tomber sur son papier quelques larmes.

Il recommença plusieurs fois la galante missive où il avait l'intention de mettre le meilleur de cet ensemble d'instincts qu'il appelait son cœur. Entre temps, il mandait, en téléphonant chez Teplitz, le jeune Victor, qui savait se rendre libre quand il voulait et qui, vingt minutes après l'appel de Javron, était déjà dans son antichambre.

Les faits décident toujours en cas d'incertitude de la pensée. Ce fut l'annonce qu'un chasseur de chez Teplitz demandait M. Javron qui arrêta la rédaction définitive de la lettre à Odette. Le capitaliste dont la porte était défendue par des employés payés pour cela contre de hautes personnalités du commerce et de l'industrie, fit entrer immédiatement le jeune Victor.

Il ne le ht pas asseoir, mais il l'interrogea avec une aimable bonhomie, celle qu'il réservait aux financiers des pays à change élevé.

— Eh bienl Victor, et M"« Guéret?

— Oh! m'sieu, c'est une charmante demoiselle; il y en a qui la trouvent un peu fière ; mais persoime ne peut dire qu'elle soye mal polie.

Javron, toujours déhant sur ce chapitre, demanda un peu brutalement :

— On lui fait la cour, hein?

— Ça, s'écria Victor, tous ceux qui peuvent. Ces messieurs de chez les commissionnaires et les

soyeux et les marchands de dentelles. Il paraît qu'il y en a trois ou quatre qui Tout demandée en mariage.

— En mariage I s'écria Javron, diable! c'est sérieux alors.

— Oh! ne vous en faites pas, dit Victor indulgent et protecteur. Elle est trop haute pour ces messieurs. Aussi ils lui en veulent. Et ces dames de la maison ! Ça on peut le dire, à part l'Anglaise, elles ne la portent pas dans leur cœur.

Ces impressions du groom semblaient réjouir Javron.

— Voici un billet qu'il faut absolument lui remettre. Tiens, prends ces 50 francs. Si tu Im fais accepter ce billet et si elle le lit, viens ce su. à 6 h. 1/2, tu auras encore 100 francs.

— Mais, dit Victor pratique, je ne peux pourtant pas lui demander un reçu.

— Je me contenterai de ta parole. D'autant plus que j'ai les moyens de savoir si tu dis vrai.

Victor allait partir, Javron le retint.

— Ecoute, dans le billet, je lui demande de venir déjeuner demain avec moi au Café de Londres. Si, par hasard, tu me rapportes uin bonne réponse, ce n'est pas 100 francs que je li donnerai, c'est 200.

— Chouette, s'écria Victor.

Et voyant Javron si bien disposé, il hasarda une requête.

— Des fois, monsieur, que vous pourriez me trouver une place dans la finance, j'aimerais mieux cela que la couture.

— Dans la finance? s'écria Javron qui ne put s'empêcher de rire. Tu veux devenir financier.

— Dame ! il paraît qu'il y a un financier connu qui a commencé comme moi, et...

— Un financier connu?

— Très connu ; on vient encore de l'arrêter.

— C'est te faire arrêter qui constitue ton idéal, dit Javron pouffant.

— Mais avant, il paraît qu'il lui a passé des millions par les mains. Moi, je ne serais pas si bête ; je saurais m'en tenir à un petit million de rien du tout.

— C'est bon! va vite; si tu réussis, nous verrons.

Cet incident détendit les nerfs de Javron. Il ne douta pas qu'un auxiliaire aussi déluré ne vînt à bout de sa mission.

Des visiteurs nombreux étaient dans le salon d'attente. Le téléphone commençait à sonner sans relâche. Il fallait se mettre au travail.

Thérèse Javron n'avait pas passé une nuit meilleure que son mari. Quoique la rage soutienne tandis que l'inquiétude alanguit, elle s'était réveillée harassée d'un sommeil secoué de cauchemars. Sa femme de chambre, surprise que sa maîtresse n'eût pas encore sonné, était venue vers

10 heures frapper à la porte de service, verrouillée comme celle qui donnait sur le palier.

Thérèse était allée ouvriraprès avoir qucstionnt la servante à travers la porte pour s'assurer qiu ce n'était pas son mari qui frappait.

— Monsieur est parti depuis longtemps, lui fut-il répondu.

Quand la femme de chambre eut ouvert les rideaux, apporté le déjeuner, fait couler le bain, M"' Javron qui contrairement à son habitude, étaii restée taciturne, lui demanda l'heure. Il étai 10 h. 1/2. Thérèse jugea que M™* de Baudreville, qui dormait mal, devait être réveillée aussi ( ' qu'on pouvait lui téléphoner sans risquer de I déranger. Malheureusement parmi les installations inachevées figurait, dans l'hôtel de l'avenue de Villiers, celle du téléphone. Le seul poste était dans le cabinet de Javron dont à cette heure-1 Balazé s'était déjà certainement emparé.

M"' Javron, qui voulait consulter longuement son amie, n'eut que la ressource d'envoyer .s femme de chambre prier le secrétaire de son mari de téléphoner à M™* de Baudreville, besogne dont il avait d'ailleurs à s'acquitter tous les jours plusieurs fois.

Il devait demander à la vicomtesse où elle déjeunait et lui annoncer que M"' Javron, si elle ne la dérangeait pas, irait la voir vers midi.

M"" la vicomtesse de Baudreville devait déjeuner

au restaurant ; mais elle serait heureuse d'emmener M™° JavTon et l'attendrait jusqu'à midi et demi.

Telle fut la réponse que la femme de chambre apporta.

En même temps, la domestique annonça que monsieur rentrait déjeuner et qu'il avait chargé Jérôme d'en prévenir madame.

— Il ne me trouvera pas, voilà tout, grogna Thérèse.

Et elle se mit à sa toilette sans tarder pour être sûre d'être sortie quand son mari rentrerait.

?»I™^ de Daudreville adorait aller chez les couturiers. Quand Thérèse fut venue la retrouver dans son joli appartement du boulevard de Courcelles et l'eut mise au courant des émotions qui bouleversaient sa vie, elle se déclara prête à l'accompagner chez Teplitz. Mais elle n'aimait pas les scènes violentes ; elle lui déconseilla de soulever le moindre esclandre avec la vendeuse.

— Commande quelques robes un peu chères aux frais de ton mari ; ça, c'est de la bonne vengeance. Va hardiment jusqu'aux fourrures. Il saura ce que ça lui coûte. Mais contente-toi de traiter cette demoiselle avec un dédain bien marqué. Elle sera plus vexée que si tu lui dis toutes les grossièretés de ton répertoire.

— Oh! mon répertoire, riposta Thérèse, un peu vexée.

— Si, dit Yette en riant pour alléger l'offense,

tu as une tendance à dire des mots un peu gros. Ça n'est pas beau. Ça ne va pas avec ton manteau somptueux, ton chapeau qui est charmant, ni surtout avec tes perles.

Et elle regarda les deux rangs que Thérèse no quittait jamais et qui étaient la seule chose qu» Yette lui enviât.

— Ekilin, je verrai, concéda M""* Javron. L'im portant est que tu m'accompn^ncs chez Teplitz. Et où déjeune-t-on?

— Avec Benito, chez feiivio. Il a retenu ni cabinet.

— Mais, dit Thérèse, je vais vous déranger.

— Du tout! du toutl Nos relations ont passé r;\ge de la solitude. Nous commençons à désirer vivement la présence d'un tiers pour animer la conversation.

M™* de Baudreville laissa son amie dans son petit «alon pour achever l'opération important qu'était sa toilette. Elle avait des petits secrets coquetterie qu'elle ne se souciait pas de divulgue!

— Tu as des livres ; lis un peu, lui dit-elle c la quittant.

Et lui montrant en riant une lampe et une pipe à opium :

— Je ne te propose pas de fumer puisque cela

te donne mal au cœur. Jl

En effet, Yette qui ne redoutait pas, aux heurr d'ennui, l'usage des stupéfiants, avait essayo

d'initier Thérèse aux voluptés de l'opium, mais la néophyte en était restée aux nausées et avait refusé de continuer les essais. Elle avait montré plus de goût pour d'autres toxiques.

Elle ouvrit un livre, sans conviction, puis apercevant un magazine elle le prit pour regarder les images. M""* de Baudreville d'ailleurs se hâta et vint assez vite la retrouver. La voiture de Thérèse était à la porte. Elles furent promptement rue Louis-le-Grand chez Silvio où Benito Gomes n'attendait Yette que depuis une demi-heure à peine.

Le jeune Argentin fit le meilleur accue^ à Thérèse et il fut convenu qu'en raison des chagrins qui accablaient cette excellente amie, on ferait un déjeuner raffiné, arrosé de vins rares.

La conversation fut à la hauteur des mets et des boissons, étourdissante. Les trois convives avaient, en efTét, un sujet de premier choix à examiner, à retourner de la manière la plus plaisante : les amours de Thérèse et de Mello de San Lucar. Benito Gomes jura que le Mexicain donnerait une partie de sa fortune qui était grande pour être le quatrième convive.

M""* Javron, qui n'était pas habituée à provoquer des passions si vives, était ravie. Elle s'épanouissait au récit coloré du jeune Argentin qui redisait de son mieux les propos enflammés que San Lucar lui avait tenus la nuit dernière.

Thérèse rappelait, paraît-il, au Mexicain une femme de son pays, dont il avait été follement épris et qui, au moment où elle allait répondre à ses vœux, avait été tuée d'un coup de fusil par un mari jaloux.

Cette petite tragédie exotique, narrée avec une éloquence espagnole dans ce cabinet de restaurant parisien, faisait entre les premières asperges et les premières fraises de l'année, primeurs d'une extrême rareté, un agréable effet de contraste.

Délicieusement frissonnantes et l'imagination exaltée, les deux femmes acceptèrent, après leur repas, des liqueurs et fumèrent des cigarettes d'Orient que M°" de Baudreville aimait abondamment opiacées.

Vers 4 heures, après de nombreuses cigarettes et quelques petits verres, elles étaient toutes deux dans un état de lassitude heureuse. Bcnito Gomes qui avait pris rendez-vous avec les deux petites femmes qu'il avait fait danser au Windsor les pressait de se rendre chez Teplitz.

Mais Thérèse maintenant était tout à l'indulgence. Elle ne songeait plus à faire un esclandre et elle se serait même abstenue de la visite convenue chez le couturier, si Yette ne lui avait pas rappelé de nouveau l'agréable perspective de faire une forte note à son mari.

— Et puis, ajoutait-elle, je ne serais pas fâchée de voir la demoiselle.

Dehors, envoyant la voiture de Thérèse les attendre à la porte de Teplitz, elles convièrent l'impatient Benito à faire avec elles quelques pas à pied. La rue de la Paix était si près.

En passant rue Daunou, Yette voulut entrer chez Cantenac. Elle y marchandait depuis quelque temps une bergère et elle espérait que le jeune Argentin la lui offrirait.

Une vendeuse empressée les fit monter dans l'ascenseur. En haut, Cantenac en personne les reçut. Il ne connaissait pas M"' Javron et n'appréciait qu'à demi la clientèle de M""" de Baudreville. Mais il savait Benito Gomes d'une richesse célèbre dans la colonie argentine.

Après avoir montré de nouveau la bergère et déclaré qu'elle était un peu plus chère que la semaine précédente et que son prix monterait sans doute encore, il tint à offrir à ces dames le spectacle d'une belle tapisserie Renaissance qu'il venait d'acheter, leur dit-il, à l'hôtel de Rio- Grande.

— On vend donc le mobilier, demanda M'"» Javron?

— Pas entièrement, répondit Cantenac ; quelques-unes des plus belles pièces seulement. Le fond du mobilier, fort intéressant, sera vendu avec l'hôtel.

— Y a-t-il beaucoup d'amateurs, interrogea encore Thérèse?

"Oi LA RUE DE LA PAIX

— Ohl je crois que l'acquéreur est trouvé. Il discute avec le notaire pour la forme.

— Et c'est?

— Un monsieur très riche, un financier, M. Javron.

— Ah ! dit Thérèse enchantée à la pensée que son mari voulait sans doute lui faire une agréabh surprise.

— C'est une histoire très parisienne, dit Cantenac. Ce M. Javron s'est toqué d'une jeune fillr fort jolie du reste, qui est simple vendeuse chez an couturier et il paraît qu'elle a posé comme condition qu'il lui offrirait l'hôtel Rio-Grande. Oh ! c'est une gaillarde.

M"* Javron, subitement écarlate, faillit étouffer; ses yeux s'obscurcirent, ses tempes battirent avec violence. Brusquement, sans saluer l'antiquaire, elle se précipita vers la porte de sortie et descendit l'escalier.

Yelte, remettant l'achat de la bergère à plus lard, prit à peine le temps de jeter à Cantenac, pour lui dévoiler sa gaffe, le nom de son amie, et descendit derrière elle.

Cette fois, les deux femmes laissèrent partir Denitn.

Thérèse était dans une telle fureur que M""* Baudreville, sans hasarder le moindre conseil, ne put que la mener chez Teplitz.

Celui-ci, prévenu dès le matin par un coup de

téléphone de M"' de Loriol, attendait la nouvelle et désirable cliente qui lui était ainsi annoncée.

Une autre personne, également prévenue, attendait aussi la visite de Thérèse. Odette, que Victor, au moment des allées et venues du déjeuner, avait trouvé moyen de voir seule dans une antichambre, l'avait d'abord fort mal accueilli quand il lui avait tendu la lettre de Javron, mais le groom connaissait plus d'un tour.

— Oh ! mam'zelle Guéret, vous qui êtes si bonne, lui dit-il d'une voix larmoyante, pourquoi ne voulez-vous pas venir en aide à un pauvre garçon qui soutient sa vieille mère toute paralysée ? Si vous prenez cette lettre et que vous la lisiez, j'aurai cent francs, c'est-à dire des bons soins, des médicaments pour ma mère. A quoi ça vous engage-t-il? Fière comme vous l'êtes, vous déchirerez la lettre et .voilà tout. Et il paraît qu'elle contient un avis très urgent, très important, que vous vous repentiriez de ne pas connaître à temps.

Odette ne croyait qu'à demi à la vieille mère paralysée. Elle savait par miss Lambton, que Victor accablait de demandes de tuyaux, que le groom jouait aux courses.

Mais obligeante et un peu curieuse, elle prit la lettre néanmoins et la lut dans le couloir qui menait à la salle à manger.

Humble et claire et sans vains ornements de

style, la missive de Javron annonçait simplement que bien qu'il n'eût commis aucune indiscrétion, sa femme avait conçu contre elle une vive jalousie et qu'elle viendrait sans doute chez Teplitz dans l'après-midi. Il recommandait à Odette de s'absenter, ou du' moins d'éviter la présence de Thérèse. Quant à lui, il serait bien heureux si elle voulait accepter les soins d'un dévouement sans bornes dont son plus grand désir était de lui fournir les preuves décisives. Si elle consentait à venir déjeuner le lendemain avec lui à une heure au café de Londres, dans un salon qu'il retiendrait à tout hasard, elle constaterait en causant quelques instants avec le meilleur ami qu'elle eût au monde que la vie pouvait lui réserver do magnifiques perspectives.

Odette, sans être touchée des sentiments ardents dont cette lettre témoignait, se redressa sous la menace de la visite de Thérèse. Elle déchira les protestations de Javron en morceaux si menus qu'ils défiaient l'espionnage et alla déjeuner paisiblement.

Elle puisait dans son innocence une fort incroyable. En un instant, sa résolution fut prise elle n'irait pas au-devant des insolences d M™' Javron et tâcherait d'éviter sa présence. Mais s'il fallait l'affronter, elle était prête.

Seulement, comme elle sentait qu'elle ne pourrait trouver auprès de miss Larabton aucun appui

moral en cette redoutable conjoncture et qu'elle avait besoin de conter ses peines à quelqu'un, elle écrivit à la hâte après déjeuner quelques mots qu'elle mit sous enveloppe. Comme elle s'y attendait, elle rencontra de nouveau Victor qui rôdait autour d'elle.

— Écoute, lui dit-elle, j'ai été gentille, j'ai pris ta lettre. Veux-tu me rendre en échange un petit service ?

— Il y a une réponse, s'écria le groom radieux ?

— Non, mais va porter ce mot à la Banque commerciale et industrielle ici tout près. Donnele à un garçon pour M. André Gérard et n'attends pas de réponse.

— Je ne demande pas mieux, mam'zelle Guéret. C'est très facile.

— Ce qui est plus difficile, répondit en souriant la jeune fille, c'est de me garder le secret. Me promets-tu de ne rien dire de cela à personne?

— C'est promis, répondit Victor. Mais est-ce qu'il y aura une réponse à l'autre lettre de ce matin ?

— Pas pour le moment.

Cette parole n'était pas désespérante. Victor prit l'enveloppe et disparut, après un clin d'œil d'intelligence.

Il était temps. M"" Léontine et Germaine Lormier entraient par l'autre porte. M"' Léontine

donna l'ordre à Odette d'aller à l'atelier des corsages presser l'essayage d'une cliente. Il fallait que la jeune fille reprît sa besogne d'humble abeille dans la ruche bourdonnante qu'était la maison Teplitz. Et il y eut ce jour-lil affluence. Vers 2 h. 4/2, M"" de Loriol, avant de monter nu bureau de Teplitz, fit une apparition dans le graihl salon.

Elle serra chaleureusement la main dOdet lai demanda de ses nouvelles avec un tel élan de sympathie que la jeune fille eut une velléilé de la mettre au courant du risque désagréable qu'elle courait. Mais il aurait fallu dire qui l'avait aver du danger. Cette idée la fit rougir. Elle se bc à remercier M"* de Loriol de son amabili L'autre d'ailleurs était très pressée. Elle av hâte d'expliquer au couturier pourquoi tout i l'heure, elle n'accompagnerait pas sa pseudocliente et, dès qu'elle sut que Teplitz pouvait la recevoir, elle se hâta vers l'ascenseur.

Mais des acheteuses en grand nombre se pressentaient. Les Anglaises et les Américaines pouvaient facilement être comprises dans leur lanmaternelle. Pour les Américaines du Sud, il n y avait qu'une seule vendeuse qui sût l'espagri' ' elle était fort affairée. Une dame, qui se di: Suédoise, eut du rnal à se faire entendre. G( maine Lormier, heureusement, savait quelques mots d'allemand et la Suédoise parlait cette

langue à merveille. Quant aux Russes et aux Polonaises, elles usaient d'un français correct.

Odette, très occupée, appelée de salon en salon, commençait à oublier Thérèse et sa visite annoncée quand, entr'ouvrant la porte du salon où elle savait trouver M""* Léontine, elle entendit ces mots prononcés d'une voix connue :

— Je suis M"' Javron.

La jeune fille referma la porte et s'éloigna le cœur battant. Elle retourna dans le grand salon, au hasard, ne sachant que faire. Elle y retrouva miss Lambton et l'aida à convaincre une jeune .Anglaise très blonde qu'une robe noire ornée de jais lui irait délicieusement. Mais Germaine Lormier apparut à la porte et appela de cette voix sèche qu'elle prenait pour ses compagnes.

— Mademoiselle Guéret, M. Teplitz vous demande.

Et comme Odette se rendait à son appel, elle ajouta :

— Dans le salon de lumières. On manque de mannequins ! M. Teplitz a besoin de vous.

Peut-être était-ce pour quelque autre cliente? Mais non, dès l'entrée, au milieu du salon de lumière, elle vit Thérèse et une dame inconnue auprès de qui Teplitz semblait multiplier ses plus ingénieuses flagorneries.

Derrière la rampe électrique qui donnait son nom pompeux au salon, trois mannequins, parmi

lesquels Pauline, promenaient de magnifique robes du soir, M"" Léontine tenait dans ses br i un manteau vieux rose avec un col de chiuchilla.

Odette était brave. L'imminence du péril apais ses nerfs. Elle alla vers Thérèse, prête à lui dire bonjour, h lui tendre la main, comme on la tend ;\ une si ancienne amie. Mais M"' Javron la regardant derrière un face-i\-main, d'un air d'insolence qu'elle avait vu prendre au théâtre à une actrice s'écria :

— Qu'est-ce? Que me veut cette fille? Est-ce parce que mon mari l'entretient qu'elle ose ainsi m'approcher?

Et la désignant du bout de son lorgnon à M"' de Baudreville :

— Regarde-la : trouves-tu que mon mari ait bon goût?

Sous l'insulte que soulignèrent les rires des trois mannequins à qui Pauline donna l'exemple, Odette sentit ses jambes se dérober.

Mais Teplitz la prenant par le bras, la ^edrcs^^ rudement :

— Allons, pas d'histoires !

Et lui jetant sur les épaules la cape rose qu'il prit des mains de M""" Léontine, il ordonna.

— Mettez ce manteau ; marchez un peu.

La malheureuse jeune fille, les oreilles bourdonnantes, la pensée égarée, mais poussée par

un instinct d'obéissance, fit quelques pas. A la voix de Teplitz, elle rebroussa chemin, revenant vers son point de départ.

Dans une sorte de rêve, elle perçut le ricanement de Thérèse et de son amie. Elle entendit aussi le couturier qui disait :

— Et encore comme cela, le rose ne chante pas, parce que le manteau est mal porté. Mais sur vous, chère madame !

Puis elle n'entendit plus rien, elle tomba.

Quand elle revint à elle, elle était seule avec Hony Lambton dans la salle à manger, assise sur une chaise ; le sommaire mobilier de cette pièce ne comportait pas de fauteuil.

Miss Lambton voyant Odette ouvrir les yeux l'embrassa, lui disant :

— Eh bien ! milady, quelle peur vous m'avez faite ! Gela va-t-il mieux ; comment vous sentezvous ?

— Merci, chère ; merci, bien mieux. C'est fini, j'ai eu un étourdissement. Il faisait très chaud dans ce salon.

Qa'Iïony sût ou ignorât les causes de l'indisposition d'Odette, elle n'en dit rien. Elle lui montra un flacon de sels débouché :

— Heureusement, dit-élle, j'ai toujours ici un flacon de sels. J'ai tenu à vous soigner toute seule ; il n'y a que le jeune Victor qui m'ait aidée à vous apporter ici. Il a été très dévoué.

Justement la tête du groom se montrait dans l'entre-biUllement de la porte.

— Ça va-t-il mieux ? mamz'elle Guéret ? demanda-t-il avec beaucoup d'intérêt. M. Teplitz a dit comme ça que vous pouviez vous mettre dans le petit salon d'à côté ; il n'y a plus personne.

— Eh bien ? venez milady, dit la jeune Anglaise, vous serez beaucoup mieux dans un fauteuil.

Eile aida Odette à se lever. Debout, celle-ci chancela encore, dut s'appuyer à la table, mais Hony la tenait sous un bras. Victor était prêt à la soutenir aussi.

Elle put marcher, mais en arrivant dans le petit salon, elle avait retrouvé avec l'usage de sa pensée le souvenir de la minute atroce qu'elle venait de subir.

Une rage haineuse s'empara d'elle ; pour la première fois de sa vie, elle sentit un impérieux désir de vengeance gronder dans son cœur.

Aussitôt qu'elle fut assise dans le meilleur fauteuil que put choisir Ilony, elle appela Victor d'une voix sèche, brutale, qui surprit la jeune Anglaise.

— Ecoute, dit-elle au groom, tu vas porter j une réponse à la lettre que tu m'as donnée avant déjeuner.

— Oh oui ! mam'zelle Guéret, répondit Victor radieux. Est-ce que vous allez me donner un mot d'écrit?

— Non ; d'ailleurs c'est inutile ; tu diras seulement à cette personne que j'accepte l'invitation pour demain.

— Compris, mam'zelle Guéret ; j'irai sans faute : je vais même y aller tout de suite.

Et il sortit radieux.

Hony discrètement s'abstint de demander des explications. Elle plaça un coussin pour que son amie y appuyât son dos, éteignit une lampe électrique dont la lumière trop proche pouvait la gêner.

Elle dit seulement :

— Vous avez une invitation pour demain, milady ?

— Oui, chère, je vous dirai ; mais pas maintenant, je suis trop lasse.

Peut-être Victor, heureux de la commission fructueuse dont il était chargé, avait-il bavardé, mais l'instant d'après entra Teplitz, un Teplitz onctueux, aimable, paternel.

— Eh bien ! chère mademoiselle, vous sentezvous mieux?

— Merci, répondit seulement Odette.

— Que je regrette cet incident fâcheux ; mais il s'agissait sans doute d'un malentendu. D'ailleurs, j'avais cru remarquer que ces dames

avaient fait un bon déjeuner. Gela ne se renouvellera pas, soyez-en sûre. J'aimerais mieux perdre cette cliente, si bonne soit-elle.

— Gardez-la, M. Teplitz. G'est moi qui lui cède la place.

— Gomment?

— Oui, je m'en vais, ne comptez plus sur moi, môme demain. D'ailleurs, je crois que je ne ferai jamais une bonne vendeuse.

Alors, à la stupéfaction d'Hony Lambton, Teplitz prit la main d'Odette, l'effleura de ses lèvres, avec respect, et lui fit cette réponse qui, prise à la lettre, aurait pu passer pour injurieuse.

— Gomme vous avez raison.

— Elle est ici, cria dans le couloir la voix de M°" Léonune.

Elle entra, suivie de M"' de Loriol, réapparue dans la maison comme par miracle et qui ge précipita presque aux genoux de la jeune fille.

— Gette chère enfant, s'écria-t-clle. Quel bonheur qu'elle n'ait éprouvé qu'une indisposition passagère, une petite faiblesse. La chaleur sans doute...

La porte s'ouvrit pour livrer passage à Germaine Lormier, à Pauline, à trois ou quatre mannequins qui, toutes, vinrent assurer Odette de leur affectueux intérêt.

Pauline se fit remarquer par la véhémence de ses dispositions amicales.

Odette comprit que, pour avoir seulement accepté l'invitation de Javron, les ovations commençaient.

Quand en rentrant avenue de Villiers pour déjeuner, Javron apprit que Madame était sortie sans dire à quelle heure elle rentrerait, il se montra fort impressionné. Non que l'humeur de sa femme lui importât beaucoup. Il venait l'instant d'avant, chez le notaire chargé de vendre l'hôtel Rio-Grande, de prendre des arrangements à peu près définitifs et il ne doutait pas que les titres de propriété de cet hôtel si désiré ne changeassent subitement les dispositions de Thérèse à son égard.

Mais l'absence de sa femme aux yeux inquiets de Javron signifiait autre chose. Elle n'avait pas renoncé à déclencher une offensive rageuse contre l'innocente Odette. Et le pauvre financier pensait qu'un éclat fâcheux, provoqué par Thérèse, ruinerait ses espérances et déciderait la jeune fille à le repousser à jamais. Dans sa

détresse, il eut une bonne pensée et monta au deuxième étage pour voir son fils. L'enfant déjeunait avec sa gouvernante. Il poussa des cris de joie à la vue de son père, s'élança dans ses bras et demanda des nouvelles de maman qu'il n'avait pas aperçue, dit-il, depuis le dimanche précédent, c'est-à-dire depuis trois jours.

Javron dut répondre que maman était souffrante, mais que le soir certainement elle monterait voir le petit Jacques ou le ferait descendre s'il avait été bien sage. Puis le père assista au dessert, une crème renversée envoyée par la cuisinière qui, apitoyée sur la solitude du pauvre petit, le comblait d'entremets. Jacques fit à son père mille questions et il demanda s'il aurait la voiture pour aller au Bois. Javron I lui promit, ce qui termina le déjeuner en fusées d'allégresse, en chants joyeux, en danses, en exercices gymnastiques.

Mais quand Javron redescendit pour déjeuner à son tour, il fut repris bien vite par ses pensées lugubres. Il s'était assuré, par l'entremise de Jérôme, la société de Balazé, mais il n'en profita guère. La conversation tombait à chaqiir phrase.

Le secrétaire comprit facilement qu'il y avail dans la vie de son patron une crise. Crise d'ar gent? Ce n'était pas probable. Crise d'ambition Non, puisque tout allait bien dans le départe

ment des Alpes-Inférieures et que Balazé s'attendait à y être envoyé dans très peu de jours. Restait la crise d'amour? Il avait bien recueilli un vague écho d'une querelle entre monsieur et madame, mais comme le secrétaire n'interrogeait pas les domestiques, il ne savait aucun détail. Tout de même, un désaccord dans son ménage ne suffirait pas à expliquer l'attitude désolée de Javron. Restait le côté de l'amour en espérances, toujours plus important que l'amour réalisé. Evidemment, la préoccupation de Javron venait Je ce que, pour une raison quelconque, les affaires allaient mal chez Teplitz.

Balazé eut la générosité de penser que si les entreprises de Javron subissaient quelque échec, cela pouvait servir les gentils espoirs de son jeune ami André Gérard.

Javron, pour réchauffer un peu la fin de ce triste déjeuner, fit servir dans la salle à manger même le café et les liqueurs, sans oublier la grande fine Champagne.

On parla des élections prochaines. Durand- Pamproux devait incessamment téléphoner si la présence de Balazé était nécessaire dans le département, et Javron recommanda à son secrétaire de se tenir prêt à partir au premier signal.

Puis, il annonça qu'il allait sortir, sans bien savoir d'ailleurs où il irait et, une fois dehors, comme il laissait sa voiture à son petit garçon, il

partit à pied au hasard, dans la direction des boulevards.

Rongé d'impaîience, nerveux, la pensée tendue vers une seule préoccupation, Javron ne se sentait pas le courage de s'occuper d'affaires.

Vers Saint-Augustin, il songea tout à coup à son cercle où il n'allait que rarement pour rencontrer d'autres gens d'affiires. Il lui sembla que la seule manière pour lui de tuer le temps, c'était de jouer. Il y avait l'après-midi une partie d'écarté. Il alla donc à grands pas vers la place de la Concorde.

Il fut reçu à son cercle avec la considération due à sa richesse ; mais les mornes clubmcn qui passent leurs journées à tourner la meule du bridge ou à éteindre leur petite joie de vivre dans les émotions de l'écarté, cessèrent d'être démonstratifs dès que la partie fut commencée. Javron, qui n'était pas un joueur de première force, pour fuir les observations de ces associés implacables qui ont le droit de donner des conseils, mit cinquante louis en chouette.

La chance le favorisa; il commit quelques fautes qui, ayant bien tourné, semblèrent des coups d'une heureuse audace, et en même temps que les plaques de ses adversaires s'entassaient devant lui, il gagna la réputation d'un joueur original et hardi auquel il ne faisait pas bon de se frotter.

Vers quatre heures, excédé de demander ou de donner des cartes, de manquer ou de réussir le point, de poursuivre le roi d'atout et de rassembler toutes ses facultés pour essayer de faire la volte, il ramassa son argent et ses jetons et partit pour retourner rue Notre-Dame-des- Victoires.

Là, d'autres distractions l'attendaient dans la personne de visiteurs impatients. Mais il reçut les plus importants d'entre eux avec une absence d'esprit parfaitement visible. Enfin, vers cinq heures et demie, un garçon de bureau entra, lui annonçant discrètement, pour ne pas être entendu par le visiteur du moment, qu'un groom de chez Teplitz le demandait.

Victor! Odette avait donc répondu à sa lettre?

Javron regarda son garçon de bureau avec une bienveillance qu'il n'avait jamais manifestée à personne.

— Vous le ferez entrer, dit-il, aussitôt que je serai seul.

Et le courtier qui était venu proposer à un financier maussade une opération de change qu'il disait devoir être fructueuse fut tout à fait surpris de voir, après cet aparté, se retourner vers lui un homme tout différent, les yeux brillants, la physionomie animée, tenant des propos aimables et fleuris d'optimisme.

Par contre, cet homme joyeux semblait furieusement pressé. Le courtier obtint l'ordre qu'il

solliatait vainement depuis un quart d'heure avec une promptitude qui le ravit et il s'en alla charmé des manières de Javron.

Celui-ci, après que le groom se fut acquitté de sa commission, l'interrogea avidement.

— Et quand M"' Guéret t'a-t-elle dit cela?

— Il n'y a pas dix minutes ; juste le temps de venir ici à bécane.

— Tu ne fais par d'erreur ; elle t'a bien dit qu'elle viendrait demain à mon rendez-vous?

— Sûr et certain. C'est bien ce qu'elle m'a dit quand elle est sortie de son évanouissement.

— Comment! De son évanouissement? s'écria Javron.

Victor dut conter par le menu ce qu'il savait des incidents de la journée. Il n'était pas parfaitement au courant de ce qui s'était passé dans le salon de lumière, mais comme il rôdait à la porte, miss Lamblon l'avait appelé pour l'aider à transporter Odette. Il savait par contre que la cliente qui se trouvait à ce moment-là dans le salon était M™' Javron. Elle avait eu une « attrapade » avec M"' Guéret.

— Pauvre enfant! dit Javron, qui ne parlait pas de sa femme.

Victor s'en alla, récompensé à souhait, sans avoir trahi la conGance d'Odette ni fait la moindre allusion au billet qu'il avait porté de sa part à la Banque commerciale et industrielle. Au fond, sa

sympathie, dans toute cette affaire, allait spontanément à la jolie vendeuse.

Peu après, M. Javron fut appelé par la sonnerie du téléphone. C'était M'"^ de Loriol qui téléphonait; elle se contenta de dire :

— J'irai vous voir demain matin pour conclure l'affaire du magazine. Tout va bien.

— Mais, demanda le financier, que s'est-il passé?

— Je ne peux pas vous le dire, répondit la voix lointaine. Je suis dans un salon de thé ; on peut m'enîendre. Vous saarez tout demain matin.

Javron employa la lin de son après-midi à conclure l'achat de l'hôtel Rio-Grande. Il appréhendait pour le soir une nouvelle scène avec sa femme. Il voulait pouvoir de quelques mots l'apaiser.

Quand il rentra chez lui vers huit heures la concierge lui dit que Madame était dans son petit salon avec M. Jacques.

Et quand il entra dans la pièce indiquée, Javron eut un spectacle de bonheur domestique auquel il n'était plus habitué.

Sa femme dans un déshabillé élégant, était assise dans une bergère. Elle semblait questionner la gouvernante de son fils assise près d'elle sur une chaise. L'enfant jouait sur le tapis avec un mécano devant un grand feu de bois. A l'entrée de son père il se leva et courut au-devant de lui pour se jeter dans ses bras.

Une Thérèse bien difîérente de celle qu'il redoutait, tout apaisée, lui tendit son front en disant :

— Eh bienl tu ne m'embrasses pas?

Javron était trop content pour méditer longtemps sur l'immense incertitude que présente l'humeur des femmes. Mais en présence d'un accueil aussi facile il eut cette pensée d'avare qu'il pouvait peut-être garder l'hôtel pour lui tout seul jusqu'à ce qu'il fAt bien sûr qu'il n'en aurait pas besoin pour achever de séduire Odette.

Il était par trop optimiste. Quand Jacques fut remonté avec sa gouvernante pour prendre son œuf à la coque du soir et se coucher, que Javron fut descendu avec sa femme pour dîner, il comprit bien vite que l'humeur paisible de Thérèse n'était que de la lassitude, et que ses sentiments n'avaient guère varié.

En réalité elle s'était sentie un peu honteuse d'avoir réduit Odette à un tel désespoir en présence de tant de gens bavards. Yette, fine observatrice, avait pensé que la jeune (illc pouvait être innocente de tout le bruit fait autour d'elle et elle avait fait remarquer h Thérèse que si elle avait accepté les offres de Javron elle aurait sans doute cessé chez Tcplitz une besogne qui l'exposait à de si cruels affronts.

Mais maintenant, en présence de son mari, M"" Javron se rappelait qu'il lui avait à peu près

refusé la seule chose qu'elle lui demandât avec insistance. Elle recommençait à douter. Les paroles de Cantenac revenaient à sa mémoire. Les mots offensants allaient jaillir de nouveau.

Au rôti, Javron s'avoua qu'il fallait lâcher l'hôtel. En évitant de répondre aux répliques agressives, en rompant quand il se sentait menacé de quelques phrases injurieuses, il put le garder encore jusqu'au dessert. C'était la limite extrême. En achevant de peler sa poire, il annonça à sa femme qu'elle était depuis ce soir propriétaire de l'hôtel de l'avenue du Bois et il lui conseilla d'aller, non le lendemain parce que les gardiens ne seraient pas prévenus, mais le surlendemain, le visiter pour prendre avec M"* de Baudreville les dispositions nécessaires à l'installation. Thérèse eut un élan de joie. Elle se leva et vint embrasser son mari. Puis comme le meilleur moyen qu'elle connût de manifester d'allègres dispositions, c'était de se montrer dans des endroits publics très fréquentés et très bien éclairés, elle proposa de sortir. Justement Yette de Baudreville à qui elle avait hâte d'annoncer la bonne nouvelle devait aller à l'Opéra. Ce n'était pas le théâtre le plus gai de Paris mais on y donnait un ballet; on pouvait toujours aller là passer une heure.

.Javron qui avait, pour occuper ses pensées, l'agréable perspective du déjeuner du lendemain

et qui, dans l'excitation de l'attente, ne pouvait pas espérer dormir s'il se couchait de bonne heure, consentit volontiers et les deux époux parfaitement réconciliés montèrent pour s'habiller.

Le petit mot que Victor avait porté à la liatique commerciale et industrielle pour André Gérard de la part d'Odette n'était pas bien explicite.

Il demandait seulement au jeune homme de tâcher à se trouver le soir ;\ sept heures à la sortie des employés de chez Tcplitz.

Mais c'était la première fois qu'Odette adressait ainsi à son ami un appel. Il en conclut qu'il se passait dans la vie de la jeune fille des faits assez graves. Dans ces conditions, les quelques mots qu'ils pourraient échanger entre la rue de la Paix et le métro de l'Opéra lui semblaient insufiisants. Justement une extraordinaire aubaine l'avait mis en possession d'une petite somme d'argent. Un de ses camarades de la banque l'avait pour ainsi dire forcé de risquer cinq francs sur un dos tuyaux que lui fournissait régulièrement un garçon coiffeur delà rue Monsigny. Et d'aventure, ce tuyau avait été bon. André avait touché la veille soixante-quatorze francs, la somme la plus considérable qu'il eût possédée en propre depuis longtemps.

Cette fortune le grisa. En recevant le billet d'Odette il conçut l'idée audacieuse d'inviter la

jeune fille à dîner. Et tout de suite il séduisit un garçon de bureau qui demeurait à Batignolles pour qu'en rentrant chez lui il portât à M°" Gérard un mot d'André lui expliquant qu'il dînait et passait la soirée avec Balozé, le seul de ses amis qui, par suite de ses attaches avec Javron, trouvât grâce dans l'esprit de sa mère.

Tout le reste de la journée, André fut en proie à une espèce d'anxiété nerveuse qu'il ressentait pour la première fois. Il chercha à s'abstraire dans une besogne en train, mais à peine avait-il aligné quelques chiffres que sa pensée, échappant à sa volonté, interrogeait l'avenir prochain. Que pouvait avoir Odette à lui apprendre?

Enfin, dès six heures et demie, n'y tenant plus, il partit un des premiers, risquant d'être appelé inutilement par le patron qui avait souvent besoin de lui au moment de la fermeture des bureaux. 'Mais ce soir-là André aurait risqué davantage. Dehors, il s'élança vers la rue de la Paix, pais constatant qu'il s'en fallait de vingt-cinq minutes qu'il fût l'heure indiquée par Odette, il se mit à remonter et descendre la rue sur le trottoir qui faisait face à la maison de Teplitz, ne quittant que le moins possible des yeux la porte par laqucilo bientôt allait sortir celle qu'il attendait.

11 avait fini dans son énervement par cesser de se promener de long en large. Il était immobile sur le bord du trottoir, juste en 'face des maga-

sins de Teplilz, quand, vers sept heures moins dix, bien avant la sortie générale des ouvrières et des employés, il aperçut Odette qui passait la porte en compagnie de miss Lambton.

Sans s'occuper des voitures, ce qui mit à deuxreprises sa vie en péril, il traversa aussitôt c! lorsqu'il eut abordé la jeune fille il constata de le premier coup d'œil qu'elle était pâle et semblait fatiguée.

— J'aurais pu m'en aller beaucoup plus tôt, expliqua-t-elle, mais je pensais que vous ne seriez là qu'à sept heures juste. Enfin, tout à l'heure, j'ai cru de la fenêtre vous apercevoir làbas en face.

— Mais, dit André, vous semblez souffrante?

— Elle a été très souffrante, intervint miss Lambton. Vous devriez prendre un taxi, milady.

— Vous plaisantez, Ilony, je suis tout à fait bien.

— Que vous est-il donc arrivé, demanda André?

— J'ai eu des vapeurs comme on disait au grand siècle. Il faisait si chaud, il est venu tant de clientes que je me suis offert un petit évanouissement pour mon five-o'clok.

— Mais vous devez vous sentir bien lasse.

— Au contraire, j'éprouve le besoin de prendra un peu d'exercice. J'ai envie de rentrera pied, Si vous étiez assez dévoué pour m'accompagner un bout de chemin?

— Je crois bien, s'écria André, je suis tout à votre disposition.

— Milady, ce n'est pas raisonnable de faire une si longue promenade, intervint miss Lamblon.

En causant ainsi, tous trois remontant la rue de la Paix, avaient déjà atteint la place de l'Opéra. C'est là que la sœur du jockey quittait toujours son amie pour aller prendre derrière l'Académie nationale le tramway qui la conduisait à la gare du Nord. Elle ne faillit pas à son habitude immuable et, embrassant Odette plus affectueusement encore que les autres soirs, elle serra la main d'André en lui recommandant Milady.

— Laissez-la marcher un peu, monsieur André, mais ensuite mettez-la dans un taxi.

— Vous devez avoir une remise sur les taxis, chère, dit Odette en lui envoyant un adieu de la main.

Puis elle se tourna vers André.

C'était le moment pour celui-ci de lancer son invitation. Il lui fallut un élan de courage pour vaincre la timidité qui lui serrait la gorge.

— J'ai pensé, mademoiselle Odette, que vous me demandiez ainsi de venir, parce que vous aviez à me parler un peu longuement.

— Oui, dit-elle, mais en remontant à pied...

— J'ai pensé aussi, ajouta-t-il, qu'il vaudrait mieux peut-être pour causer plus à l'aise que vous vouliez bien accepter de dîner avec moi.

S'il avait su qu'elle accueillerait cette invitation avec un véritable enchantement, il se serait épargné cinq minutes d'une véritable angoisse.

— Voilà une charmante idée, s'écria-t-elle. Une réflexion lui vint qui lui fit ajouter :

— Mais puisque c'est moi qui ai requis voln présence, il est juste que ce soit moi qui von invite.

Maintenant plus à l'aise, André défendit sr> droits.

— Non ! non ! c'est moi qui vous invile; oh î J» vous mènerai dans un restaurant modeste, rassurez-vous.

— Où vous voudrez ; je serai ravie, pourvu (\uv vous ne vous ruiniez pas.

André avait en vue le restaurant du faubour; Saint-Honoré où l'avait emmené Balazé ; les pri n'y étaient sans doute pas excessifs.

— C'est peut-être un peu loin, dit-il; voulezvous que nous prenions un taxi?

— Vous aussi! s'exclama Odette.

Et ils rirent.

— Où est-il donc votre restaurant?

— Faubourg Saint-Honoré.

— Mais c'est à côté, dit la jeune fille. Et comme ils étaient à ce moment sur celui des deux refuges centraux qui est le plus près de la rue de la Paix, elle se mit en devoir de traverser pour gagner le boulevard des Capucines.

L'instant d'après, ils étaient sur le trottoir du boulevard opposé au café delà Paix. La nuit était venue. Les becs de gaz et les lampes à arcs étaient allumés.

Sous un réverbère affecté à la réclame d'un photographe, Odette leva la tête pour regarder si André l'avait suivie. La lampe à réflecteur disposée pour éclairer la figure exposée, celle de Germaine Constant en costume Louis XV, dardait justement sa lueur sur le visage de la jeune fille.

André y vit au cerne léger des, yeux, au pincement du nez, à quelques plis qui tiraillaient la bouche, les traces de récents orages.

Un sentiment qu'il crut être de la compassion l'envahit tout entier. Il aurait voulu prendre cette pauvre enfant dans ses bras, l'emporter loin des tracas qui l'opprimaient, vers des paysages lumineux où les nuits pures prolongent la joie des jours.

Les yeux d'André exprimaient sans doute à merveille ses pensées de sympathie ardente car Odette sourit, et comme pour le remercier lui prit le bras d'un air décidé.

— Allons, mon ami.

Elle ne voulait pas tout, de suite lui faire ses confidences. Elle l'interrogea sur sa vie à lui, sur ce qu'il espérait de l'avenir.

Depuis quelques jours, il était venu à André

232 LA nUE DE LA PAIX

une idée. Il avait de l'art une intelligence vive. Il ne pouvait plus créer lui-même mais il avait retrouvé depuis la guerre de nombreux amis qui poursuivaient leur carrière de peintres, de seul; leurs, de graveurs, et il avait été frappé de l richesse généreuse de leur labeur. A l'écart d( puffistes bruyants qui cherchaient le succès rapide dans le scandale, toute une génération d'artistes patients continuait la tâche éternelle.

Ceux là trop laborieux pour quitter facileinci; leurs ateliers, trop pauvres pour taire dans Ic^ salons eux-mêmes leur réputation, trouvaient difficilement à exposer leurs œuvres à la vue du public. André qui savait son avenir de financir mort-né, s'était dit que lui qui les comprenait bien, qui pouvait si facilement choisir parmi eux les meilleurs, serait le vendeur parfait de lem œuvres. Déjà il rêvait d'un commanditaire qui i^ mettrait à la tête d'un magasin un peu grand, mais dans un quartier accessible comme pri dans le bas de Montmartre par exemple. Peui.être se déciderait-il à en parler à Aron-Dupleix ?

L'exposé des ambitions du jeune homme agn menta d'une manière charmante la route de la place de l'Opéra au faubourg Saint-IIonoré

Odette intéressée approuvait. Elle était heureuse de constater qu'André ne s'abandonnait p;: au courant, qu'il cherchait à remonter le fleuv. noir pour gagner la berge.

LA UCE DE LA TAIX 233

Comme ils approchaient du restaurant dont André lui montra la façade éclairée, elle félicita le jeune homme de vouloir lutter contre le mauvais sort.

— Et puis, dit André en riant, l'avenir est à ceux qui ont quelque chose à vendre; toute cette période de guerre l'a prouvé ; quelle fortune ont réalisée ceux qui avaient quelque chose à vendre I

— Oui, dit Odette, il faut avoir quelque chose à vendre. Et elle ne put retenir la phrase d'amertume qui lui vint aux lèvres.

— Sinon on est réduit à se vendre soi-même. Heureusement, à ce moment même, André

ouvrait la porte du restaurant et s'effaçait pour laisser passer la jeune fille. Il entendit mal son affreuse réplique.

Lé patron lui-même, à qui un lorgnon cerclé d'or et des lèvres rasées donnaient l'air d'un Américain, vint en personne à leur rencontre.

Les dîneurs étaient fort peu nombreux dans ce restaurant fréquenté surtout à midi par des employés et des. fonctionnaires qui avaient l'habitude de regagner leur gîte lointain, pour y dîner en famille.

Aussi les deux jeunes genS; installés aune table excellente à l'abri du courant d'air que déterminait l'ouverture de la porte d'entrée, furent-ils l'objet des attentions de tous.

La servante chargée de leur service, grosse

fille brune qui portait sans grâce le petit tablier orné de dentelles qui était l'uniforme de la maison, les prit sous sa protection.

Le patron qui avait reconnu en eux des débutants, leur donna sur la composition du menu des indications. Ces indications, il est vrai, devaient aboutir à une addition fort chère, des huîtres, un perJreau. Hé là ! hé là! monsieur le patron ! Le tuyau du coiffeur de la rue Monsigny n'a rapporté que 74 francs 1

Odette prêchait heureusement la modération.

Elle accepta six huitres pourtant et un quart de ce poulet rôti qu'il est si facile au dernier moment de travestir en poulet cocotte.

— Et ensuite? interrogeait le patron.

André eut le geste large des habitués de res- j taurants déjà las du choix des premiers plats.

— Après, dit-il, nous verrons.

Ce « nous verrons » produisit un effet magni- 1 fi(juc. Le patron salua, s'éloigna. La servante principale activa le service de la servante auxiliaire chargée djapporler le pain et de compléter le couvert. Il ne restait plus qu'à choisir le vin.

Et, en même temps, la servante apportait un petit volume élégamment relié qui était la carte des vins.

— Oh! du vin ordinaire, protesta Odette.

— Un pichet? du blanc? du rouge? Un pichet rosé?

— C'est ça, du vin rosé.

Maintenant, ils étaient tranquilles. Ils se regardaient, heureux de se trouver ensemble dans cette heure de détente et d'intimité. Ils étaient comme sur un îlot paisible abrité pour un temps des bourrasques et des dangers. Mais Odette savait bien que les bourrasques les reprendraient dès la porte franchie. Elle ne voulut pas néanmoins attaquer encore le chapitre de la douleur.

Comme, lorsqu'on eut apporté les huîtres, André l'interrogeait sur les ennuis qu'elle avait pu avoir et qu'elle avait projeté de lui confier, elle repondit seulement :

— Après dîner. C'est trop triste.

Et elle expliqua pourtant, pour essayer de calmer l'angoisse que ces paroles mettaient dans les yeux si expressifs d'André :

— J'ai pris une résolution que je voudrais vous communiquer. Je ne l'ai prise qu'après tant de réflexions, qu'après un examen si approfondi des circonstances où je suis placée, qu'elle est maintenant irrévocable. Mais j'ai éprouvé le besoin de dire à quelqu'un, de la sympathie de qui je sois assurée, quelles sont les raisons qui m'ont décidée. 11 me serait pénible que quelqu'un, que vous, par exemple, vous m'en attribuiez d'autres.

Et comme André allait parler, engager peut- 'Ure la conversation qu'elle voulait fuir encore,. Ile se hâta d'affirmer :

— Ces huîtres sont exquises! Et fraîches!

Justement tous deux s'étaient, avec leurs parents, rencontrés une saison à Ostende et ils se rappelaient en avoir mangé d'excellentes, dans un restaurant spécial. Dans le bassin central qui contenait les huîtres, l'eau de mer se renouvelait sans cesse; cela les avait beaucoup amusés.

Ils étaient encore des enfants alors.

D'autres détails de leur passé si proche leur étaient communs. Ils les évoquèrent gaiement. Une partie de tennis à Cabourg, au cours de laquelle André avait eu la tète fendue par un Américain brutal. Puis le premier Salon où André avait exposé et obtenu, grâce à ce petit groupe qu'Odette possédait encore, son premier succès.

Ces évocations leur semblaient délicieuses. Mais ils avaient successivement mangé le poulet, une salade, une banane. Odette avait refusé (\< prendre du café. Il fallait bien que ce gentil intermède de leur dîner prît fin.

Voilà l'addition payée. La servante a aidé André à passer son pardessus. Le patron s'est élancé pour ouvrir la porte.

Odette serrant autour de son cou sa fourrure sortit en pensant au condamné à mort qui a bu son petit verre et achevé de fumer sa dernière cigarette.

Un brouillard épais semblait sortir du sol. Les

réverbères paraissaient de petites cibles au milieu

• de roads multicolores. C'est à peine si l'on voyait le trottoir. Tani mieux. Puisqu'il faut parler, dire de telles choses, la jeune fille aime mieux que son visage reste enveloppé du voile

'. noir de la nuit.

I Et tout de suite elle dit à André dont elle a

[ pris le bras :

— Cet après-midi j'ai donné ma démission à Teplitz.

Le jeune homme eut un cri de stupeur.

— Comment 1 que me dites-vous là? Mais . demain je vais me mettre en campagne pour vous ' trouver une autre maison.

— Merci, monsieur André : je n'attendais pas I moins de votre complaisance. Mais je ne cherche

pas d'autre place.

— Pouvez-vous donc vous contenter de vos ressources personnelles?

— Nullement; elles me suffiront bientôt à peine à payer mon loyer. Mais j'ai renoncé à vivre de mon travail.

La surprise d'André était telle que ses jambes n'avançaient plus. Odette dut le tirer un peu pour qu'il reprît sa marche.

— J'ai eu, dit-elle délibérément, le bonheur d'inspirer à un des hommes les plus riches du Paris actuel, M. Javron, une véritable passion.

— Comment! comment! dit le malheureux

conlident. C'est vous qui parlez ainsi? Vous, qui allez faire des bô lises 1

— C'est de beaucoup ce que je peux faire de moins bète.

Alors frémissante encore de toutes les amertumes qu'on lui avait prodiguées chez Teplitz, des paroles de dédain, des ricanements, des propositions hardies des hommes, des insinuations venimeuses des femmes, elle expliqua à André comment lui était apparue la vie parisienne depuis qu'elle avait demandé qu'on lui permît d'y prendre la plus humble de toutes les places.

— Je ne puis plus vivre, disait-elle, dans cette atmosphère de mépris. Tout à l'heure j'ai été insultée au milieu de mon travail par M"" .Javron, mon ancienne amie d'enfance qui ne peut supporter de voir en moi une rivale. A ce moment, tous ceux qui m'entouraient : Teplitz, mes compagnes de travail, la cliente qui accompagnait cette femme, tous ces gens réunis m'ont méprisée à la fois.

— Que vous importe l'opinion de ces genslà?

— C'est parmi eux que je dois vivre. Ces genslà pour moi c'est le monde entier. Ils me considèrent comme une gêneuse avec ma fierté surannée et ma vertu désuète. Jolie et prude I Intelligente et pauvre! Écartons-nous de cette

créature anormale. Il y en a donc encore comme cela à Paris, rue de la Paix? Espérons que c'est la dernière. Sinon, il n'y aurait plus moyen de s'amuser.

La voix d'André devenait gémissante.

— Gomme il m'est pénible de vous entendre parler de la sorte, Odette. Oh! je vous demande pardon de vous appeler si familièrement, mais vous me dites des choses d'un caractère si intime... que je me suis laissé entraîner.

— Cette familiarité- là m'est précieuse venant de mon seul ami. Et comment serait-elle choquante pour moi qui dois m'attendre désormais à être extrêmement tutoyée?

— Voilà justement, dit André, ce qu'il y aura d'abominable dans l'existence que vous vous préparez. 11 vous faudra subir une effroyable servitude.

— Non! non! Croyez-vous que je n'aie pas observé autour de moi, que je n'aie pas regardé et médité? Ce que vous dites n'est vrai que pour les malheureuses vouées aux plaisirs des petites gens, mais à partir d'un certain luxe il n'en est plus de même. Les hommes sont des plus humbles avec les femmes qu'ils achètent pourvu qu'ils les achètent très cher ! Dans cette carrière-là comme dans toutes les carrières libérales l'indépendance vient avec le succès. Voyez-vous! de nos jours, les femmes sont classées par rangs de perles.

Ils étaient arrivés au carrefour de l'avenue de Friedland et du boulevard Haussmann. Pour remonter le faubourg Saint-Honoré il leur fallait traverser le boulevard.

Le souci d'éviter les tramways, les taxis mal éclairés, les fit taire un instant, cependant que les paroles prononcées par Odette descendaient au fond de leurs cœurs meurtris en gouttes de douleur.

Ce fut André qui, d'une voix lente, brisée, reprit l'entretien cruel, s'obstinant à un peu d'espoir.

— Peut-être ètes-vous ce soir sous l'empire de la colère que vous avez ressentie lors de cette scèno de tantôt?

— Non, répondit-elle, je ne suis pas en colère, je suis résolue. Croyez-moi, il n'y a plus qu'une passion qui compte. Elle a tué toutes les autres, y compris celle que nous appelions l'amour. Elle seule fait agir tous ces gens brillants et légers, ék'gants et si spirituels qui animent de tant de joli luxe la vie somptueuse de Paris. C'est de cette passion satisfaite qu'ils espèrent toutes leurs joies, c'est elle aussi uniquement qui sait les faire souffrir.

— Oui, c'est la vanité.

— .Je n'ai pas échappé à la maladie commune. Il n'y a que les héros et les brutes qui, au-dessus ou au-desfous, peuvent vivre hors de leur temps.

J'ai senti tout à l'heure sous l'humiliation infligée par cette femme que ma vanité était en moi ce qu'il y avait de plus vivant,

— Et c'est pour prendre votre revanche que vous voulez...

— Oui, je veux prendre ma revanche. Je veux cesser de vivre dans cette ville de plaisirs pour milliardaires et de n'y être que la spectatrice piteuse refoulée dans la boue par les barrages des sergents de ville.

Le pauvre André Gérard était poigne d'une douleur telle qu'il ne pouvait que répéter :

— C'est affreux ! c'est affreux ! Ma pauvre Odette.

— Mais cessez donc de me plaindre, s'écria-telle. J'étais une pauvre petite vendeuse rudoyée par mon patron, dédaignée par mes camarades, offensée tout le jour par l'incessant dédain des clientes et je suis à la veille de devenir tout à coup une femme fêtée, enrichie, enviée.

— Serez- vous aimée?

— Certainement. Je compte bien être comblée de cadeaux princiers, bijoux, fourrures, dentelles. On m'ornera comme une idole pour jouir de l'admiration des badauds et de la rage des autres femmes. C'est ça l'amour !

— Non, Odette, dit doucement André, vous savez bien que ce n'est pas çaî

Ils marchaient maintenant dans la rue Bayen.

Us n'avaient plus que l'avenue Niel ;\ travers^^Tpour gagner la rue Saussier-Leroy.

— Je ne crois pas, reprit André presque à Toix basse, que je vivrai jamais une heure plus cruelle.

Elle allait lui demander pourquoi : elle s'arrêta, sachant qu'il allait leluidire.il continua, en effet.

— Sans doute vous vous rendez compte que je nourrissais un beau rêve?

— Oui, dit-elle, émue sans vouloir le paraître, mais c'est un rêve. La vie est faite de si dures réalités que dans la situation où nous sommes tous les deux nous n'avons pas le droit de nous arrêter à rêver. Il faut obéir au destin qui nous est fait.

— Tout de même, dit-il encore, si nous avions été des êtres plus .simples, vivant dans un petit coin de province...

— Croyez-vous qu'en province la vie soit différente, que là aussi, l'argent n'aurait pas été notre maître?...

— Il aurait été peut-être un maître moins brutal.

Quelques pas encore qu'ils firent inconsciemment, très lentement, et ils étaient devant la porte de la maison qu'habitait la jeune fille.

— Au revoir, André, lui dit-elle, car j'espère que malgré tout, vous garderez quelque amitié pour moi et que nous nous revarrons encore.

Le jeune homme crispant les traits de son visage pour essayer de cacher sa souffrance lui tendit la main, cependant qu'Odette sonnait.

— Voyez-vous, dit-il encore d'une voix tremblante, ce qui me désespère, c'est de songer que demain, oui demain peut-être, vous allez vendre votre premier baiser.

Elle tressaillit. Sa belle résolution, sa fermeté cynique semblèrent l'abandonner; ses yeux se levèrent sur les yeux du jeune homme dont la face ardente et pâle exprimait plus de tendresse encore que de douleur.

— Non, non, murmura-t-elle, le premier, je veux le donner.

Par quel miracle l'instant d'après était-elle dans les bras d'André?

Leurs bouches, cessant d'être asservies à la besogne des cruelles paroles, obéissaient à l'instinct vainqueur.

Elles s'étaient enfin rejointes, pour se taire.

Dans son étroit logement de la rue Nollet, M""" Gérard avait reçu avec plaisir la lettre par laquelle son fils lui annonçait qu'il dînait avec Balazé.

En tombant à la pauvreté, n'ayant plus les petites relations bourgeoises qui faisaient l'agrément de sa vie, la veuve du commissionnaire en marchandises en était venue peu à peu à causer avec les commères du voisinage en faisant ses maigres provisions. Elle avait conquis l'estime de sa concierge en lui contant ses splendeurs passées et en écoutant patiemment les doléances de la brave femme sur son mari, garçon de magasin un peu ivrogne et sur ses deux enfants, fille et garçon, qu'elle avait bien du mal à élever convenablement dans la fréquentation assidue de l'école.

Mais M"" Gérard avait gardé, malgré son âge, une imagination vive, nourrie de la lecture de

nombreux romans et dont la conception essentielle était l'avenir qu'elle rêvait pour son fils.

Bien entendu cet avenir ne pouvait être magnifique que si André se conformait exactement aux conseils de sa mère.

La protection de Javron devait être le facteur pri ncipal de cette belle destinée. Distingué à la ban que pour son intelligence et son activité, André serait mis un jour ou l'autre en possession d'un poste de confiance suffisamment lucratif. A ce moment, il pourrait faire, grâce au prestige de ses qualités personnelles rehaussées de sa décoration et des souvenirs de ses exploits pendant la guerre, un mariage très riche qui les réinstallerait lui et sa mère, dans cette bourgeoisie aisée dont la ruine du père les avait fait chasser.

M"' Gérard alors retrouverait des relations dignes d'elle. Dans un appartement moins pauvre elle pourrait recevoir de nouveau des amies dont, l'été, des villégiatures bien choisies accroîtraient vite le nombre.

Ce soir-là, croyant son fils avec Balazé, elle pensait que cette soirée entière passée avec le secrétaire du patron était le signe que les choses allaient très bien. Balazé, d'après ce que lui avait dit André, qui était un Parisien averti et arriviste, ne perdrait pas son temps avec un petit employé sans avenir. S'il recherchait ainsi la société du jeune Gérard, c'est que Javron avait parlé de lui

favorablement et que les temps heureux de l'ascension rêvée étaient proches.

Avant dîner la concierge avait été mise au courant de ces perspectives favorables, puis M"* Gérard ayant pris un modeste repas, avait fait comme elle disait c ses quinze tours » et s'était mise au coin du feu dans son fauteuil, à lire un roman qu'elle avait lu déjà bien des fois mais qu'elle retrouvait toujours avec plaisir : le Roman dun jeune homme pauvre.

Elle n'attendait pas son fils avant minuit, mais elle comptait bien ne se coucher qu'après son retour, quand il lui aurait conté les circonstances notables de sa soirée. Pourtant elle ne put rester jusque-là les yeux ouverts. Elle s'endormit vers onze heures. Deux heures plus tard le froid la réveilla ; son feu s'était éteint et son fils n'était toujours pas rentré.

Ne voulant pas recharger sa cheminée, elle se coucha un peu nerveuse en constatant que Balazé avait entraîné son fils au delà du raisonnable. Elle comptait bien, ayant le sommeil léger, que, dès qu'André mettrait la clef dans la serrure, elle se réveillerait pour témoigner au retardataire son mécontentement, mais aucun bruit ne troubla son repos. M"" Gérard dormit jusqu'à cinq heures du matin, heure à laquelle elle se réveillait de coutume et elle fut véritablement exaspérée en s'apercevant que son fils n'était toujours pas là.

Dans sa colère elle en vint bien vite à la pire conjecture, celle du danger qu'elle redoutait aux mauvaises heures, à une femme ennemie qui s'emparerait de son fils. Evidemment ou Balazé lui avait fait faire une mauvaise connaissance ou, hypothèse plus terrible encore, l'invitation de Balazé était un mythe. André avait voulu se rendre libre pour aller chez quelque maîtresse. Une femme capable de recevoir ainsi son fils la nuit ne pouvait être qu'une créature impudique et dangereuse, une de ces débauchées sans cœur dont Paris regorge et qui mènent les jeunes gens sans fortune aux folies, puis au crime. André, si sa mère ne l'arrêtait pas au bord de l'abîme, était perdu. Au lieu d'un respectable citoyen, il risquait de devenir un héros de faits divers.

Quand, vers six heures et demie, André heureux d'avoir échappé aux regards de la concierge, mit avec des précautions de cambrioleur sa clef dans la serrure en se flattant que sa mère dormait encore, celle-ci complètement habillée et dont la colère était maintenant au paroxysme, ouvrit ellemême la porte d'entrée et se trouvant en présence de son fils tout penaud, le foudroya de ces trois mots criés plutôt que prononcés :

— D'où viens-tu ?

André ne répondit rien. Il entra. Il marchait depuis la rue Saussier-Lcroy dans une espèce d'hypnose; il n'avait plus la sensation de la

réalité. Une réfléchissait plus, il ne savait pas s'il était au comble de la joie ou plongé dans la pire douleur. Il avait toujours devant son regard extasié les yeux lumineux d'Odette. 11 sentait encore sur ses lèvres la chaleur de ses baisers, il savourait le parfum délicat de sa chair tiède. Comment avaitil pu s'arracher de ce lit délicieux où elle dormait d'un sommeil heureux? L'angoisse de savoir sa mère affolée d'inquiétude l'avait déterminé à ce moment-là. Mais maintenant, en face de la colère vulgaire et sans tendresse à laquelle M""* Gérard était en proie, il se sentait libéré de tout devoir envers elle. Il ne pensait plus qu'à l'adorable maîtresse que le sort cruel avait mise un instant dans ses bras pour lui faire sentir l'effroyable chagrin de sa perte.

Décidément il était tout à ce chagrin. Il n'entendait pas ce que lui disait sa mère. Tout ce qu'il y avait en lui de compassion pour la douleur humaine était absorbé par sa douleur à lui. 11 ne ressentait aucune émotion de l'irritation de M"" Gérard et il ne se demandait pas si cette colère qui l'offensait n'était pas aussi faite de souffrance.

Il s'enferma dans sa chambre, lit sa toilette, machinalement. Peu d'instants après sa mère frappa et lui demanda s'il voulait son café au lait. Il ouvrit.

Cette fois, M"" Gérard fut silencieuse. En voyant à quel point son fils semblait absorbé

dans sa tristesse, elle sentait sa colère se fondre en attendrissement.

Pour la première fois, elle sentait confusément qu'André loin d'elle, tout à fait en dehors de son influence, formait son cerveau et son cœur à la dure trempe de la vie et qu'elle ne pouvait rien contre l'homme indépendant qui tout h coup avait surgi dans son (ils.

Aussi quand André partit pour la Banque et selon sa coutume lui tendit son front pour l'adieu, elle l'embrassa plus longuement, plus tendrement que de coutume. Elle lui demanda s'il rentrerait déjeuner.

— Bien sûr, dit-il.

Cette réponse la rassura un peu. Elle demeura seule, inquiète, désorientée, mais elle eut la délicatesse instinctive de ne pas confier sa peine à la concierge.

Odette en constatant qu'André était parti pendant son sommci' avait deviné aisément quelle préoccupation l'avait éloigné.

D'autres liens, d'autres devoirs l'emprisonnaient li\-bas. Odette se croyait dans l'obligation de le laisser à ces devoirs, de suivre le destin qu'elle avait, depuis la veille, accepté. D'ailleurs lui-même en la quittant sans un adieu ne marquait-il pas que leur séparation était nécessaire? Quel fut le sentiment qui amena Florentine, aimable, réjouie, pour demander à la jeune fille

si elle n'avait besoin de rien? S'était-elle aperçue, en concierge vigilante, de la sortie matinale d'André?

Odette ne stittarda pas à tâcher de deviner les intentions secrètes de Florentine. Elle lui répondit seulement qu'elle pouvait se passer de toute aide. Elle prépara comme d'habitude son petit déjeuner, mais à la différence des autres jours, au lieu de partir vers neuf heures, elle resta chez elle et se mit en devoir de faire son ménage.

Vers dix heures on sonna. Un garçon de livraison, vêtu d'un superbe uniforme bleu et or, apportait trois énormes cartons à chapeaux.

— Mais, dit Odette, je n'ai rien commandé.

— C'est bien pour vous, mademoiselle. M. Immcrsetzer, directeur de la maison Yvonne et Yvette, vous envoie ces chapeaux à choisir. Du reste il y a une lettre.

Et le garçon s'éclipsa.

Il y avait une lettre, en effet, dans laquelle M. Immersetzer, puisque la jeune fille n'était pas venue dans ses magasins choisir les chapeaux qu'il lui avait offerts, s'engageait de nouveau à lui fournir tous ceux qui lui conviendraient et mettait à sa disposition un premier choix de ses derniers modèles. Le courrier apporta peu après, par l'entremise de Florentine, toujours empressée, toujours rôdant aux alentours durez-de-chaussée, un mot de M"* Guépin, qui suppliait Odette de

passer chez elle pour essayer un nouveau corset qu'elle désirait lancer et qui ne pouvait mieux être porté par personne que par une femme aussi élégante que M"* Guéret.

— Ils sont donc tous au courant, se dit la jeune fille.

Et machinalement, elle se mit h sa toilette. Elle ne voulait penser à rien. Elle obéissait à la fatalité, voilà tout. Elle faisait les gestes de la vie qui continuait sans oser sonder ni le passé, ni l'avenir.

Quand elle fut prête à peu près, aussi simplement mise que de coutume, il était midi et demi. Jusque-là, elle n'avait pas voulu ouvrir les cartons de M. Imraersetzer. Mais au moment de les ranger dans la salle de bains, elle ne put résister à la curiosité. Des trois chapeaux qu'elle tira des cartons, deux lui semblèrent un peu voyants, mais le troisième, de crêpe gris avec une plume mauve lui parut charmant. Elle l'essaya : il lui allait à ravir. Un instant la tentation lui vint de le garder. Mais ce chapeau habillé n'allait pas avec sa robe tailleur trop simple. Elle le replaça donc dans son carton et mit son chapeau noir de tous les jours. A ce moment, Florentine sonna encore.

— Vite ma belle ! s'écria-t-elle avec sa familiarité habituelle, il y a à la porte une superbe voiture pour vous.

Odette comprit qui envoyait cette voiture. Elle

s'appliqua à ne pas laisser paraître aux yeux de la concierge le moindre étonnement.

— Oui, je sais, dit-elle. C'est la voiture d'une de mes amies. Dites que je serai prête dans un quart d'heure.

Alors, avec la lente résignation de ceux qui ont accepté un sort qu'ils n'ont pas choisi, elle fit ses derniers préparatifs

Avant de sortir, elle eut un petit coup d'œil à la glace. Elle se trouva pâle, un peu défaite. Une seconde, l'idée lui vint de se mettre du rouge aux joues. Mais non, elle se montrerait ainsi, avec le visage que lui avaient fait ses angoisses et son amour.

Un joli coupé automobile l'attendait, en effet, à la porte. Le chauffeur la salua et se pencha pour écouter l'ordre qu'elle avait à lui donner.

Florentine n'avait pu se retenir de suivre la jeune fille, mais celle-ci ne s'inquiéta pas de cet espionnage et elle dit au chauffeur, sans se soucier de ne pas être entendue :

— Au café de Londres.

Dans le cabinet qu'il avait retenu dès la veille, Javron attendait son invitée avec une extrême nervosité.

Depuis le matin, il ne tenait pas en place. Il était sorti de chez lui, dès huit heures. A son bureau, il avait essayé de s'intéresser à la lecture du courrier, mais vainement. Il lui avait fallu prendre

son chapeau, d'autant plus qu'il ne se souciait pas de recevoir la visite de M"" de Loriol qui devait venir lui parler du magazine, et ne sachant que faire avant onze heures et demie, heure à laquelle il avait rendez-vous avec le notaire pour l'hôtel de Rio-Grande, il était allé devant lui au hasard. Le hasard l'avait mené au jardin des Tuileries. Là, il s'était mis à arpenter la terrasse des Feuillants en préparant dans sa cervelle surexcitée la conversation qu'il allait avoir tout à l'heure avec Odette. V

Il semblait à Javron que son bonheur futur dépendait de cette première entrevue. Il voulait être galant, délicat, grand seigneur. Il avait l'intention de dire spirituellement les choses les plus amoureuses du monde. Le financier se rendait bien compte que ce n'était pas là un programme facile à remplir.

A force de réfléchir, il en arriva à une vue plus juste de la situation. En somme, il s'agissait d'un contrat à débattre. Ce qu'il fallait d'abord inspirer à la jeune fille, c'était une confiance absolue dans la fidélité avec laquelle il tiendrait les engagements qu'il allait prendre. Il sentit que dans ce genre de conversation il brillerait plus aisément que dans les propos passionnés et, plus rassuré, il fit au notaire la visite définitive qui asstiraità Thérèse .ïavron la possession de l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, puis toujours à

pied il se dirigea vers le café de Londres après avoir pris chez une fleuriste en renom trois magifiques orchidées et il arriva au restaurant avec la perspective d'une demi-heure d'attente au minimum. La tenture du cabinet était bleue. Javron se promit de faire remarquer à Odette qu'elle était de la couleur de ses yeux. Il prépara ainsi quelques menues galanteries.

A l'heure exacte qu'il avait fixée, la porte s'ouvrit et Odette parut.

— Chère mademoiselle, s'écria .lavron, en s'élançant au-devant d'elle, les mains tendues, que c'est aimable à vous d'avoir bien voulu accepter mon invitation.

Il baisa la main gantée que lui abandonnait la jeune lille, s'empressa poar la débarrasser de ses fourrures, fit un geste comme s'il voulait l'aider à ôter son chapeau.

— Merci, dit Odette, je préfère le garder.

— Oh ! dit-il, je vais avoir l'impression que vous ne songez qu'à vous enfuir. Otez-le, je vous en prie.

— Non, je vous assura...

— D'ailleurs, insista Javron ingénieux, je trouve que ce chapeau-là ne vous va pas du tout.

— Vraiment?

— Non, il vous amincit le visage; et puis les ailes sont trop hautes.

Elle se regarda, un peu inquiète, et sourit en

voyant dans la glace, auprès du sien, le visage l malicieux que prenait le financier.

— Allons, je le retire.

Cette petite victoire, le sourire d'Odette, ren dirent à Javron l'air assuré qu'il avait les grand jours, ceux où il réussissait une négociation difficile.

Il mena Odette vers la table, la fit asseoir sur le divan, lui demanda la permission de s'asseoir auprès d'elle et lui ayant offert les fleurs rares qu il avait apportées :

— Je n'ai pas voulu vous encombrer d'un bouquet trop volumineux, j'ai préféré envoyer chez vous les fleurs qui m'ont semblé assez lielles.

— Merci. Ces orchidées me font plaisir.

— Avez-vous donné des ordres à votre chauf- J feur ?

— Quel chauffeur? Celui qui m'a amenée?

— Oui, il est à vous. .l'espère que vous vous j contenterez de cette voiture de location en atten- | dant que vous en ayez choisi une à votre convenance.

Odette ne répondit pas. Elle trouvait peut-être j que .lavron s'inslallait un peu vite dans son rôlo d'administrateur de sa vie.

Le financier avait sonné.

— Voyons, dit-il au maître d'hôtel qui entra, qu'allez-vous nous donner à déjeuner?

Et il se plongea dans l'examen de la carte.

LA nUE DE LA PAIX 257

Le maître d'hôtel, un gros homme aux yeux rieurs qui avait dû assister à bien des repas de ce genre, tira ses tablettes et s'apprêta à écrire en désignant de temps à autre du bout de son crayon sur la carte quelques plats particulièrement recommandés.

— Des huîtres ? dit Javron, interrogeant Odette.

— Ce que vous voudrez, répondit-elle.

— Allons, deux douzaines de natives, du homard à l'américaine, une selle d'agneau? Le gibier est devenu impossible. Etes-vous sûr de votre selle d'agneau?

Le maître d'hôtel protesta que jamais selle d'agneau ne fut mieux au point que celle qu'il allait avoir l'honneur de servir à ces « messieursdame ».

— Voulez-vous un entremets ? Non, des fraises plutôt avec de la crème?

— C'est cela, dit Odette.

Le sommelier mandé reçut la commande d'une bouteille de Chateau-Yquem et d'une bouteille de Chambertin 1911.

Ces dispositions prises, les serviteurs partis, Javron se frotta les mains et seretournant vers Odette :

— Comme vous êtes jolie, lui dit-il doucement. Quelle chance d'avoir choisi ce cabinet ! La tenture est de la couleur de vos yeux.

Il lui prit la main. Odette, résignée, la laissa prendre. 11 la baisa.

— Je ne sais pas, dit-il, exprimer la sincérité de mes sentiments pour vous. Il me semble qu'un élan irrésistible m'entraîne dans votre sillage. Vous auriez beau faire, vous ne pourriez pas m'en chasser.

L'entrée du maître d'hôtel, suivi d'un garçon qui portait les huîtres, arrêta ces effusions.

II y eut des allées et venues; le sommelier emplit les petits verres d'un magnifique vin ambré, puis les deux convives restèrent seuls.

L'amour de Javron se manifesta d'abord à choisir pour Odette les plus belles huîtres, à lui couper un citron, à la munir de petites tartines de pain bis copieusement beurrées, à l'engager à boire un doigt de ce Chàteau-Yquem qu'il proclamait de la meilleure année.

La jeune fille, qui maintenait à grand'[)Liii('. sa pensée complètement inerte et qui s'appliquait à ne ressentir que la fraîcheur des huîtres, le moelleux des tartines, le parfum chaleureux du vin, se laissa encore prendre et baiser la main.

Javron maintenant qu'il était libéré des soins du service s'évertuait à progresser dans le cœur de sa compagne.

— Quelle existence admirable je rêve pour vous. J'ai en vue un hôtel délicieux à Passy ; aimez-vous ce quartier-lfi?

— C'est un peu loin, dit Odette.

— Bah ! avec une bonne voilure, on est à

proximité de tout. N'aurez-vou3 pas un grand plaisir à orner cette maison à votre gré?

— Oh ! si ! C'est une des choses les plus agréables qu'il y ait que de pouvoir aménager à sa convenance le décor où l'on doit vivre.

— Je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta Javron qui attachait une grandeimportance à donner des garanties, que cette maison vous appartiendra. Aussi, continuait-il, en examinant la jeune fille à la dérobée, vous pourrez m'y recevoir ou non selon votre fantaisie.

— Si je l'accepte devons, répondit honnêtement Odette, vous pourrez considérer cette maison comme la vôtre.

— Vous êtes délicieuse, s'écria Javron enthousiasmé d'une loyauté si simple. Mais, reprit-il, avant que votre hôtel soit installé, il se passera du temps, des mois. Il vous faudra d'ici là un appartement convenable. J'ai fait téléphoner à une agence qui me donnera ce soir une réponse. Pourquoi, avant cette installation provisoire, n'irionsnous pas passer quelques jours dans un pays de soleil !

— Oh ! la Côte d'Azur, dit Odette, elle est bien encombrée.

— On peut trouver mieux. Tenez, il est si facile de gagner par le Sim pion-express l'Italie, la région des lacs ; connaissez-vous les îles Borromées?

— J'y suis allée avec mon père. J'étais alors à peine une jeune fille. Je me souviens pourtant d'un endroit qui me sembla môme, à l'âge tendn que j'avais, tout à fait délicieux.

— Pallanza peut-être ou Stresa ?

— Non, c'était sur le lac de Gôme, non loin <!( la ville de Gôme.

A ce moment, le maître d'hôtel, ayant frappé, entra pour desservir. Un garçon apporta le homard que l'on plaça sur un réchaud. Ce ne fut qu'après ce service rapidement dressé que Javron demanda à Odette si ce n'était pas de Bellugio qu'elle voulait^parler.

— Non, non, c'est plus retiré, plus tranquille. Il y a seulement un hôtel, mais plus confortable et installé dans un ancien palais.

— Ohî alors, ce n'est pas un endroit chic, ni amusant. Je voudrais vous mener dans un endroit chic.

Odette le regarda, surprise.

— Je ne sais ce que vous appelez un endroit chic. Mais je préférerais le séjour de ce village qui s'appelle, je crois, Cernobbio.

— Eh bien! nous irons là pour commencer ; mais nous pousserons jusqu'à Venise en nous arrêtant en passant à Vérone.

Javron, qui ne connaissait l'Italie que par les réclames, et les affiches était au bout de son érudition géographique.

— Oui, dit Odette, ce serait un beau voyage. Peu à peu le déjeuner se poursuivit, grâce au

mirage des grands paysages et des décors prestigieux, dans une atmosphère moins froide.

De beaux projets mis en commun unissent les imaginations. C'est une union déjà !

A la selle d'agneau, le chambertin fut versé dans les verres. Javron avait baisé la main d'Odette un si grand nombre de fois qu'il songeait à un baiser sur la joue, réservant pour le dessert la tentative du baiser sur les lèvres.

— Après déjeuner, si vous le voulez bien, nous irons faire quelques courses. Chez le bijoutier d'abord.

Il la regarda encore à la dérobée pour surprendre l'effet causé par ses paroles.

— Oh I pourquoi aujourd'hui, dit-elle?

— C'est que l'Italie n'est vraiment admirable que si l'on y promène un beau rang de perles.

Plaisantait-il? Voulait-il prendre ce moyen détourné de vanter les présents qu'il avait l'intention de lui faire?

Odette sourit vaguement sans mot dire. Elle avait beau tâcher à ne penser à rien ; brusquement les yeux passionnés d'André venaient de lui apparaître.

— Puis, continua Javron, je vais m'occuper de retenir des places. Précisément demain vendredi, le Sim pion-express fonctionne.

— - Comment! s'écria Odette : vous voulez que nous partions dès demain?

— Demain me semble bien loin, dit-il en s'approchant d'elle si ardemment qu'elle eut un léger mouvement de recul. D'ailleurs, ajouta-t-il plus calme, je devais prendre un train pour préparer mon élection dans les Alpes- Inférieures.

— Ahl dit elle, heureuse de trouver un sujet de conversation moins da'ngereux, vous vous présentez à la députation?

— Oui, répondit-il, et je suis sûr du succès, mais ce départ déjà projeté rend notre départ plus facile. J'irai dans les Alpes-Inférieures huit jours plus tard, voilà tout. Mon secrétaire m'y précédera.

11 s'arrêta tout à coup, sentant que ce besoin de trouver un mensonge pour masquer sa fugue en Italie évoquait l'ombre menaçante dont tous deux avaient évité de parler, celle de Thérèse, l'épouse irritée.

Précisément ce fut à ce moment que le maître d'hôtel entra et vint dire h l'oreille de Javron que quelqu'un le demandait. Celui-ci pensa tout de suite à quelque offensive prise par celle à laquelle il pensait.

— Qui me demande?

— Un homme qui doit être un chauffeur d'automobile. Il prétend que Monsieur l'attend et a le plus grand intérêt à savoir ce qu'il a à lui dire.

Même si cet homme était un envoyé de Thérèse, Javron pensa qu'il valait mieux faire tête à l'orage.

— Vous permettez, dit-il à Odette, que je vous quitte un instant pour savoir ce dont il s'agit.

— Certainement, répondit-elle, indifférente. Javron, sur les pas du maître d'hôtel, marcha

résolument vers le salon où l'on avait fait attendre l'homme qui le demandait. Il poussa rapidement la porte qu'on lui désigna et se trouva en présence de Simon.

Le mari de Florentine s'efforçait depuis le matin de rejoindre Javron. Il avait, avec le sens de l'espionnage que la cupidité avait développé en lui, entendu vers six heures quelqu'un sortir du bâtiment du fond de la cour et il lui avait semblé que ce quelqu'un avait refermé la porte du rezde-chaussée qu'il surveillait.

Il avait averti sa femme sans lui dire l'intérêt particulier qu'il attachait à ce fait anormal et Florentine, à travers sa porte vitrée, avait reconnu André Gérard.

— C'est drôle, avait-elle dit, c'est un ami de mon ancienne patronne; qu'est-ce qu'il peut venir faire à cette heure-ci?

Puis la réflexion lui avait inspiré un rire égrillard.

— Tiens, tiens, dit-elle en se recouchant. Simon, suffisamment renseigné, s'était levé et

habillé. Mais comme il ne pouvait pas se présenter à l'hôtel de Javron à une heure si matinale, il avait commencé par se rendre à son garage à Le vall ois-Perret.

Malheureusement, il avait constaté en voulant mettre en marche sa voiture que le moteur fonctionnait mal. Il avait fallu, avec l'aide du mécanicien du garage, chercher la cause de ces ratés, et ensuite réparer. Tout cela avait pris assez de temps pour que, malgré la vitesse avec laquelle il se rendit avenue de Villiers, Javron ffit déjà parti quand Simon le demanda.

Deux ou trois courses commodes qu'il ne pouvait décemment pas refuser retardèrent son arrivée rue Notrc-Dame-des- Victoires. Là encore, Javron était déjà parti. Et personne n'avait pu lui dire où il pourrait le rencontrer.

Simon, désappointé, se mita marauder dans les rentres les plus encombrés. Il y chargea plusieurs fois et vers midi et demi, il retourna avenue de Villiers où, pensait-il, Javron devait rentrer déjeuner.

Là, nouvelle déception. Monsieur avait prévenu le matin qu'il déjeunait en ville.

Simon était tout près de sa propre demeure. Il rentra donc pour déjeuner lui-même.

— Tu sais, lui dit sa femme, elle vient de partir dans une voiture épatante qu'on lui a envoyée.

Le chauffeur avait compris immédiatement qu'il s'agissait d'Odette.

— C'est sans doute, répondit-il d'un air goguenard, le monsieur de ee matin qui lui a prêté la sienne.

— Allons donc, dit Florentine, il n'a pas le sou. Il était artiste avant la guerre. Son père est mort ruiné. Non, non. Il doit y avoir autre chose; et puis j'ai entendu qu'elle a dit au chaulîeur en partant : au café de Londres. Ce n'est pas un restaurant où déjeunent les artistes panés 1

Simon, pendant que sa femme lui servait son déjeuner, réfléchit sans mot dire.

Evidemment le richard qui avait envoyé à la jeune fille une si belle voiture ne pouvait être que Javron et c'est avec lui qu'elle déjeunait au café de Londres.

Il sembla, dans ces conditions, à Simon, que le renseignement qu'il avait à donner au financier ne pouvait que lui être plus utile. Tant pis s'il lui était désagréable. Il valait tout de même une honnête rémunération. Et son café pris, sa pipe fumée, le mari de Florentine se mit en route pour le café de Londres.

Maintenant qu'il était en présence d'un Javron aux yeux brillants, au teint animé, le chauffeur qui se rendait bien compte que c'était une douche froide qu'il venait infliger à cet homme échaulTé, se demanda s'il ne ferait pas mieux de garder son

renseignement pour lui. Mais furieux ou satisfait, Javron ne lui paierait pas moins largement sa confidence. Et puis tant pis pour les bourgeois si leur corruption leur valait des embêtements. Simon conta donc sa découverte sans la moindre précaution oratoire.

La figure du financier passa de l'écarlate au blême. Le malheureux sentait crouler en lui toute sa joie. Il essaya de douter.

— Il est sorti .1 six heures ; mais peut-être était-il entré l'instant d avant?

— Je l'aurais entendu; non, il est certain que c'est hier soir qu'il est entré.

— Et votre femme l'a reconnu?

— Parfaitement, c'est un jeune artiste qui a été blessé à la guerre.

— André Gérard?

— C'est ça : c'est bien ce nom-là qu'elle ■ dit.

J.ivron sortit à la hâte un billet de banque qu'il tendit à Simon. Il eut le petit plaisir de constater qu'il n'était que de 50 francs. C'était bien assez pour une si mauvaise nouvelle.

Le chauffeur déçu le prit sans remercier et s'en alla en grommelant. Heureusement on les tiendrait un jour' ou l'autre sous les mitrailleuses, tous ces dégoûtants bourgeois.

Le dégoûtant bourgeois était pour le momen' pitoyable. Il revint au petit salon où l'attendu.

fort patiemment Odette avec la résolution de dissimuler sa déconvenue.

Il s'excusa, s'assit, sonna le maître d'hôtel pour le dessert, et il essaya de renouveler la conversation.

Mais son esprit hanté des révélations de Simon refusait de s'intéresser aux paysages italiens, à l'installation de l'hôtel de Passy, à toutes cea perspectives merveilleuses qu'il voulait faire luire à l'imagination d'Odette.

Quand les fraises furent apportées il ne pouvait plus déjà refréner sa rage. Il fallait qu'il parlât :

— Seulement, reprit-il brusquement, il faudra me promettre de ne plus recevoir de jeunes gens à des heures si matinales.

Odette se redressa comme si on l'avait frappée. Elle demanda la voix sifflante :

— Que voulez-vous dire I

— Mais, répondit Javron un peu embarrassé, rien d'autre que ce que j'ai dit. On m'a rapporté que ce matin, de très bonne heure...

— Ah! s'écria la jeune fille, vous me faites espionner?

Et repoussant la table, elle se leva d'un bond et alla prendre son chapeau.

Javron s'élança derrière elle.

— Voyons, ma chère enfant, ne vous mettez pas ainsi en colère. Je vous ai répété ce qu'on m'avait dit, mais je n'ai pas la moindre confiance dans

ces commérages que je n'ai pas sollicités. Croyezle.

Mais Odette achevait de mettre son chapeau. Elle prit sa fourrure, se retourna :

— Vous n'allez pas partir ainsi, s'écria Javron bouleversé.

— Si, il vaut mieux que je m'en aille, lui ditelle plus doucement. Voyez-vous, en acceptant votre déjeuner et en me préparant à accepter le voyage, l'hôtel, le collier de perles, tout le reste, j'avais oublié qu'il faudrait continuellement mentir. Ce serait une rançon trop dure de vos bienfaits.

— Mais je ne vous demande pas de mentir, je ne vous demande rien du tout.

— Aujourd'hui, mais demain, après-demain, dans trois jours. Je devrais sans doute vous faire croire que je commence à vous aimer. Je ne pourrais pas. J'en aime un autre.

— André Gérar J?

— Qu'importe son nom? Adieu, monsieur Javron ; je vous remercie de toutes vos bonnes intentions à mon égard. Je vous assure que j'ai fait ce que j'ai pu pour accepter vos offres magnifiques. Mais que voulez-vous? Je ne peux pas.

Avant que Javron eût trouvé les mots qu'il cherchait pour la retenir, elle était partie.

Pouvait-il la poursuivre, provoquer un scandale peut-être? D'ailleurs, il fallait payer l'addition.

Ce fut dans un état lamentable que Javron regagna son bureau. Il y trouva dans Fantichambre M"*® de Loriol qui, déj à venue inutilement le matin, était décidée à l'attendre jusqu'à ce qu'il la reçût.

Il la fit entrer :

— Eh bien I ce déjeuner? demanda-t-elle. Car je sais que vous deviez déjeuner avec elle.

Lui conter ce qui s'était passé était au-dessus des forces de Javron.

— Il a été remis... à la dernière minute.

Et comme M"' de Loriol le regardait effarée, il ajouta pour ne pas compliquer les choses :

— Mais il se fera, il se fera. Vous venez pour le fameux magazine.

— Oui, répondit-elle.

Le malheureux Javron affectait un air de confiance joyeuse qu'il était bien loin de ressentir. Il consentit pour en finir à tout ce que voulut M"" de Loriol. Elle avait du reste un beau chiffre de publicité assuré pour le premier numéro. Et Javron se proposait de faire briller ce chiffre aux yeux de quelques amis pour les décider à lui reprendre la presque totalité du petit capital qu'il allait aventurer.

Quand M"" de Loriol fut partie triomphante, Javron eut un véritable accès de rage en se rap pelant toutes les circonstances du déjeuner fatal où il avait laissé ses plus chères espérances.

Dans sa fureur, il appela Aron-Duplcix au téléphone et lui demanda comme un service de mettre à la porte M. André Gérard. Le directeur de la banque, qui ne tenait guère à cet employé, ne fit aucune difficulté pour lui promettre de le faire à l'instant.

André n'avait pas besoin de cette désastreuse communication que lui fit une demi-heure plus tard le chef du personnel, pour être réduit à un véritable désespoir. Il prit le chèque qu'on lui remit qui comprenait les appointements du mois et un mois d'indemnité, et il sortit en cherchant de l'œil dans la rue quelque camion assez lourd pour l'écraser sûrement.

Le soir tombait ; il pleuvait ; ces heures de crépuscule boueux sont les plus cruelles pour les malheureux que hantent des pensées sinistres, au milieu du fracas des voitures, de la vie intense, brillante et impitoyable de Paris.

André pensa qu'avant tout, il devait remettre son chèque à sa mère et il se mit à regagner le triste logis de la rue Nollet.

Mais place de l'Opéra, sur ce carrefour où, tant de soirs, il avait dit adieu ;\ Odette, une autre pensée impérieuse, irrésistible l'envahit. La revoir; oui, peut-être allait-il être obligé de mourir, de se jeter à la Seine ou sous une rame de métro, mais il ne voulait pas disparaître sans contempler une fois encore ce visage délicieux

qui exprimait pour lui toute la joie du monde.

Sans réfléchir il héla un taxi, donna l'adresse de la jeune fille. Il ne pensait plus rien qu'à sa volonté de la revoir.

Il ne se dit pas qu'elle pouvait ne pas être chez elle, ou qu'il allait peut-être la gêner. Il avait seulement l'impression que le taxi n'allait pas assez vite. Il regardait les rues qu'il traversait pour mesurer le chemin parcouru; enfin, la voiture prit à toute allure la rue Poncelet; elle tourne l'encoignure ; voici la maison.

André regarda le compteur : 3 fr. Id. Dans sa hâte il jeta au chauffeur un billet de 5 francs, franchit l'entrée de la maison sans daigner voir Florentine quf guettait de la porte de sa loge. En traversant la cour il vit avec joie que la lumière filtrait à travers les volets fermés de l'appartement de la jeune fille. Il sonna : oui, elle était là. Un pas léger s'approchait de la porte. Cette porte s'ouvrit.

Odette eut un cri de joie et ouvrit ses bras.

— Oh! mon chéri! te voilà! te voilà enfin I J'avais si peur que tu ne viennes pasl I

La vie obscure et inquiète que menaient chacun de son côté Odette Guérct et André Gérard fut soudain baignée de lumière et de certitude. Ils étaient deux.

La nostalgie dont ils souffraient tant avait disparu. Dans les délicieux propos d'amants un peu ivres qu'ils échangeaient montait ce réconfort que leur solitude avait pris fin.

— Que c'est facile d'être heureuse, disait Odette ravie. Il suffit d'avoir trouvé celui que Ton avait l'inconsciente vocation d'aimer. La route s'éclaire, on n'a plus peur.

— Qu'il doit être rare d'être aussi heureux que je le suis, répondait André extasié. Quelle conquête inestimable que l'amour d'une créature telle que toi.

— Mon amour !

— Mon cher trésor !

— Le pire danger de la solitude, déclarait

Odette, vient de ce que l'on s'appesantit avec une trop grande complaisance sur le moindre de ses ennuis. A force de ne penser qu'à soi on exaspère ses plus petites douleurs. Pour être heureux il ne faut songer qu'au bonheur d'un autre! On fait le sien en même temps parce que l'on n'y pense pas.

Et André baisait avec passion la bouche qui proférait de si sages paroles.

Maintenant que leurs deux malheurs réunis avaient fait une si pure félicité, les amants perçurent avec la plus grande clairvoyance comment ils devaient organiser l'avenir.

Ils allaient se marier. C'était plus commode. Après tout Odette avait une dot.

— 81.225 francs, s'écria-t-elle triomphante après avoir additionné ses récépissés de banques et les bons du Trésor qu'elle gardait précieusement dans une'ancienne boîte à gants.

c Toi qui cherchais un commanditaire pour l'établir marchand de tableaux et d'objets d'art, tu en as trouvé un, ta femme. Embrasse-moi, séducteur, tu devras ta fortune à une femme.

Et comme une ombre passait encore sur le visage d'André :

— Oui, dit-elle, il y a ta mère. Après tout tu pouvais taire un plus mauvais mariage. Nous avons de quoi assurer sa vie aussi bien, mieux peut-être que lorsque tu étais un employé sans avenir à la banque de M. Aron-Dupleix. Tu iras

la trouver demain matin; tu lui expliqueras; elle ne peut être prévenue contre moi...

Et les affaires sérieuses furent remises au lendemain matin.

L'entrevue qui eut lieu ce lendemain-là, entre xVndré et sa mère fut pénible d'abord, puis affectueuse et presque gaie. André épousait une femme qu'il aimait et qui le mettait à même d'exercer une profession qui pouvait devenir lucrative. M""* Gérard, à la réflexion, n'avait rien à objecter à un programme aussi sagement bourgeois. Il y avait bien deux nuits passées à attendre son fils que la mère d'André ne trouvait pas d'un caractère assez bourgeois. Mais ces deux nuits lui avaient fait envisager de telles catastrophes qu'elle était heureuse que ses cauchemars eussent un réveil aussi rassurant.

Gomme André devait rejoindre Odette pour déjeuner, M"" Gérard le chargea d'embrasser sa future bru et de lui dire qu'elle comptait sur sa visite prochaine.

Rue Saussier-Leroy, Odette avait eu l'aide mespérée de Florentine. La concierge, brave cm me au fond, qui avait un certain attachement pour son ancienne patronne, et qui était fort curieuse de ce qui pouvait se passer dans sa vie, était venue lui offrir ses services. Cette fois, i jeune fille les avait acceptés; elle n'étai pas fâchée de ne pas être forcée de sortir pour pré-

parer à son fiancé un déjeuner digne d'un si beau jour.

Pour remercier Florentine des courses qu'elle avait bien voulu faire pour elle, elle lui fit cadeau de la plupart des fleurs que lui avait envoyées Javron et elle lui annonça son mariage avec André Gérard. La confidence avait plus de prix encore que les fleurs. Aussi quand André revint, muni du plus beau bouquet de violettes qu'il avait pu trouver, y eut-il un vase libre pour recevoir ce don précieux et un petit festin était-il préparé.

C'est au moment où les deux amants achevaient de prendre leur café qu'ils reçurent la visiti imprévue d'IIony Lambton.

La jeune Anglaise expliqua qu'elle n'avait pas pu venir la veille prendre des nouvelles de milady, mais qu'aujourd'hui l'arrivée chez Teplitz do la plus opulente cliente de la terre ne l'aurait pas empêchée d'accourir aux informations.

Avec sa discrétion ordinaire, elle ne parut pas étonnée de trouver André installé chez son amie mais quand celle-ci le lui présenta comme son liancé, elle eut des exclamations joyeuses et d'abondantes félicitations.

— Bravo, milady! C'est cela qu'il fallait faire. Je savais bien d'ailleurs que vous trouveriez toute seule la bonne route. Et vous, monsieur, ajoutât-elle en donnant un nouveau et vigoureux shake-

hands au jeune homme, je vous félicite bien sincèrement. Une femme comme milady, il n'y en a pas beaucoup dans le monde. Et, ajouta-t-elle après un instant de réflexion, désormais je vous appellerai milord.

Elle s'informa de toutes les conditions de leur mariage.

— Vous devriez, dit-elle, venir vous marier à Chantilly. Nous avons un pasteur excellent.

— Mais, dit Odette en riant, nous sommes tous les deux catholiques.

— C'est vrai? Comme c'est dommage. Un pasteur si éloquent, si réellement gentleman devrait avoir le droit de marier aussi les pauvres papistes.

— Ce dont nous avons bien plus besoin que d'un pasteur, dit Odette, c'est d'un appartement et d'une boutique attenante pour installer nos vastes galeries.

— Mais, s'écria Hony, je peux vous donner une adresse.

— En vérité 1 Vous êtes infiniment précieuse.

— Une de mes amies, qui est première chez Hortense, la modiste de l'avenue de l'Opéra, voulait s'établir et cherchait comme vous une grande boutique. Elle en a trouvé une à Montmartre.

— A Montmartre, s'écria André, mais ce serait parfait !

— Oui, c'est rue Caulaincourt. 11 y a derrière

une grande arrière-boutique que l'on peut arranger en logement et d'où l'on a une très belle vue, paraît-il.

Odette et André se regardèrent enchantés.

— Seulement, continua Hony, si mon amie n'a pas pris cette boutique, c'est qu'il fallait racheter le bail du locataire actuel.

— Cher?

— Cinq ou six mille francs, je crois. Mais on a l'avantage de ne payer ensuite qu'un loyer raisonnable pendant plusieurs années.

— C'est tout à fait ce qu'il nous faut, et vous savez l'adresse?

— J'irai tout à l'heure voir mon amie et je vous enverrai un petit bleu.

Ilony, félicitée par André, embrassée par Odette, dut manger un petit g/iteau et prendre une tasse de café.

La réunion était des plus gaies quand la sonnerie de la porte d'entrée se fit entendre.

Odette ne put cacher un petit tressaillement. Mais elle alla ouvrir.

Il y eut dans l'antichambre quelques paroles échangées entre elle et l'arrivant : André devenait nerveux et se rapprochait de la porte quand elle s'ouvrit. Odette reparut et derrière elle, malgré l'obscurité de l'antichambre, André, h sa silhouette, reconnut Balazé.

Javron, en plein désarroi, n'avait trouvé d'aulre

expédient pour faire auprès d'Odette une suprême tentative que de lui envoyer cet émissaire.

Il en coûta au financier l'obligation cruelle de mettre le secrétaire au courant. Balazé comprit qu'une telle confidence l'ancrait définitivement dans la confiance du patron.

— Expliquez-lui, disait Javron, que nous partirons ce soir tous les deux pour ma circonscription ; elle n'a donc à redouter de moi ces joursci aucune importunité, mais dans quinze jours quand je serai revenu et élu sans aucun doute, qu'elle me fasse la joie de me recevoir. J'espère trouver d'elle un petit mot rue Notre-Dame-des Victoires ; elle n'a qu'à mettre « personnelle » sur l'enveloppe ; personne ne l'ouvrira que moi... mais dites-lui...

Et le financier entrait dans les développements les plus subtils sur son état d'àme. Il vantait ensuite l'importance des sacrifices qu'il était prêt à consentir : hôtel, automobiles, perles, diamants, fourrures ; il donnait ;\ Balazé toute liberté de faire en son nom les plus afi'olanles promesses.

Le secrétaire se mit en route sans avoir une grande confiance dans le succès de sa mission. Quand il eut demandé à Florentine si M"* Guéret était chez elle, la concierge lui répondit affirmativement, mais ajouta, par besoin de bavardage, qu'elle avait du monde.

Balazé pensa immédiatement à André.

— Peut-être M. André Gérard, demanda-t-il '!'

— Justement. Vous êtes au courant? Eh bien 1 entrez. Au rez-de-chaussée, à droite.

C'est pour cela que le secrétaire de Javron, tout à fait résolu à abandonner les intérêts de son maître, dit à Odette que c'était André Gérard qu'il avait rindiscrétion de venir demander chez elle.

— J'étais un peu inquiet, ayant appris son aventure d'hier à la Banque et ne sachant où le trouver, j'ai eu l'idée que peut-être...

— Vous avez très bien fait, répondit Odette qui, forte de son bonheur tout neuf, ne s'attarda pas aux petites invraisemblances de cette explication et fit entrer le secrétaire de Javron.

André, aussi naïf qu'Odette, crut que Balazé était vraiment amené par l'intérêt qu'il lui portait et l'accutillit comme un ami dévoué. On le fit asseoir, non sans l'avoir présenté à miss Lambton, et on lui offrit du café.

Balazé, Parisien affranchi de tout préjugé, qui croyait avoir sondé les reins et les consciences et qui, en acceptant l'universelle puissance de l'argent, s'imaginait être en possession de toute la vérité humaine, fut ébloui des ondes de félicité qu'irradiait la beauté de ces amants heureux.

Tiahissant délibérément la cause qu'il était chargé de soutenir, il complimenta d'une âme

sincère les deux fiancés qui se préparaient si gaiement à affronter tous les dangers de la vie, armés de l'irrésistible foi que donne l'amour.

Il était sûr de leur succès. Il s'offrait d'ailleurs à achalander de son mieux leur futur magasin ; toutes ses relations seraient employées à la réussite commerciale de la galerie de la rue Gaulaincourt.

Et l'heure d'après, quand il retrouva Javron, bien qu'obligé par ses intérêts immédiats à laisser à son patron quelques bribes d'espérance, il lui conseilla de remettre ses entreprises à plus tard et de ne songer pour le moment qu'à travailler de toutes les forces de son esprit à sa prochaine élection.

— Une fois élu, lui dit-il, votre prestige sera plus grand encore. L'année prochaine vous serez sous-secrétaire dEtat, ministre peut-être. Et vous verrez quelles joies immenses le pouvoir apporte à un homme de votre qualité.

C'était au même moment que Thérèse Javron accompagnée de la vicomtesse de Baudreville, prenait possession de l'hôtel de Rio-Grande.

Ce fut une belle cérémonie. Il avait été question d'y faire participer Benito Gomes qui, au dire d'Yette, avait un goût exquis et pouvait donner d'utiles conseils pour l'aménagement de la vaste demeure.

Mais le jeune Argentin, bien que serré de près

par des coups de téléphone nombreux, avait été toute la matinée introuvable.

A l'hôtel Spilz où il demeurait, on répondit que M. Gomes, sorti de bonne heure, n'avait pas dit à quelle heure il rentrerait. Dans un cercle qu'il fréquentait on ne put donner de ses nouvelles. Vers une heure, Yette téléphonait encore dans les restaurants où il déjeunait le^plus fréquemment. Dans aucun d'eux, on ne l'ayait vu.

Sans doute, les petites amies do Mello de San Lucar, si elles avaient été interrogées, auraient pu donner sur le jeune homme des renseignements plus précis. Mais M™' de Baudreville ignorait ce détail.

Les deux femmes se préparèrent à aller seules avenue du Bois, d'autant plus que Javron, qui parlait le soir môme pour le chef-lieu des Alpes-Inférieures, n'avait pas un instant à lui.

Après un déjeuner pris chez M'"* do Baudreville qui se ressentait du désordre où vivait la maîtresse de la maison, elles montèrent en voiture et se firent conduire au coin de la rue de Presbourg et de l'avenue.

Elles voulaient, en arrivant à pied, constater le bel effet que l'hôtel faisait de loin.

Elles furent ravies des proportions harmonieuses de cette grande maison neuve, bàtic en retrait, au fond d'une cour, comme si le terrain ne coûtait rien.

Plus elles en approchaient, plus leur enthousiasme s'échauffait.

— C'est un véritable palais, ma chère, disait la vicomtesse.

Et Thérèse Javron, se redressant, répondait d'une voix soudain plus haute, en femme certaine de la magnificence de son destin.

Un mur qui s'élevait en rondeurs gracieuses autour de deux portes cochères symétriques défendait la cour des regards curieux.

Quand Thérèse sonna à l'une de ces portes, elle s'ouvrit immédiatement et le concierge, qui guettait sans doute la venue de la nouvelle propriétaire, sortit du pavillon qu'il habitait.

Cet homme, domestique de bon style, aux cheveux et aux favoris blancs, vêtu de noir, après avoir salué avec respect, se dirigea vers le perron d'entrée, suivi des deux femmes.

Toutes les fenêtres avaient été ouvertes.

— Afin, dit-il, que madame puisse visiter toutes les pièces. D'ailleurs l'électricité fonctionne, et j'ai fait un bon feu de bois dans le petit salon du premier, celui où il y a encore le plus de meubles, pour que ces dames puissent se reposer.

Thérèse remercia d'un mouvement de tête, avec hauteur. Elle entra la première, suivie d'Yette, dans l'immense vestibule au fond duquel un escalier de pierre bordé d'une belle rampe en fer forgé menait aux étages.

Le concierge conduisit sa nouvelle maîtresse dans les vastes pièces du rez-de-chaussée : salon, salle à manger, fumoir attenant à un jardin d'hiver qui donnait sur le petit jardin situé derrière l'hôtel.

— On dirait, chuchota Yette, que nous visitons un rjiàteau historique.

Thérèse daigna sourire. Mais elle prenait en parlant au concierge un ton de plus en plus sec. Elle avait maintenant une voix aux intonations aiguës, qui lui semblait très aristocratique.

Après avoir examiné rapidement le rez-dechaussée où ne restaient que quelques gros meubles et des tentures, elles montèrent, sur les indications du concierge, au premier étage dont elles firent le tour.

Puis fatiguées, elles se dirigèrent vers le petit salon que le concierge réservait pour la fin, oi!i elles trouvèrent du feu et grAce aux sièges assez nombreux, un certain air de confort. Elles s'assirent et remercièrent le concierge.

— Nous n'avons plus besoin de vous, dit Thérèse. Nous allons nous reposer un instant.

— Si ces dames désirent du thé, je pourrais...

Mais ces dames n'aimaient pas le thé pour luimême ; elles ne l'appréciaient que dans des salles emplies d'un public nombreux.

Le concierge se retira donc. La nouvelle propriétaire de l'hôtel Rio-Grande et son amie, assises

l'une dans une bergère, l'autre sur un canapé, au coin d'un clair feu de bois, échangèrent leurs impressions :

— Il y a beaucoup à faire pour installer une si grande maison, d'une manière confortable. Ton mari saura ce que ça lui coûte.

— Tant mieux, dit Thérèse aigrement.

Puis les deux amies dissertèrent sur la pièce que M""' Javron devrait adopter pour sa chambre. Thérèse voulait lavoir sur l'avenue ; Yette lui conseilla le côté du jardin.

Elles évoquèrent ensuite la fête splendide que l'on pourrait donner pour inaugurer une si belle demeure.

Yette prescrivait un bal costumé. Elle voyait déjà Thérèse incarnant quelque reine d'autrefois, se réservant à elle le rôle d'une célèbre favorite.

Tant d'idées agitées ajoutèrent à leur légère fatigue. La conversation tombait peu à peu en même temps que le jour.

Tout à coup Thérèse s'approchant d'Yette et s'asseyant à côté d'elle sur le canapé lui dit, les yeux luisant soudain d'une lueur passionnée :

— En as-tu?

Yette sans répondre puisa dans son petit sac.

Elle en tira une mince boîte d'or qui, ouverte, était pleine d'une légère poudre blanche. Elle la tendit à Thérèse qui en prit une pincée, se servit à son tour.

Et toutes deux, prisant avec précaution une bonne dose de cocaïne, se renversèrent un peu sur le dossier du canapé pour attendre l'effet de la drogue.

Dans leurs corps lassés de plaisir, ces pauvres âmes, veuves de leurs cœurs, n'entendaient plus que le nostalgique appel du néant.

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