‹ La ruine de la civilisation antiqueChapitre 4 sur 7 · LA CRISE DU TROISIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

LA CRISE DU TROISIÈME SIECLE

Alexandre Sévère fut tué au début de l'an 235, par une sédition à la tête de laquelle se trouvait un Thrace, Maximin. Sa valeur et la protection de la famille de Septime Sévère avaient permis à Maximin d'arriver aux plus hauts grades de la milice, bien qu'il parlât fort mal le latin. Il représentait donc les races les plus barbares de l'Empire, qui, profitant des révolutions ou des guerres civiles et du despotisme oriental de la famille de Septime Sévère, tâchaient de prendre la place des vieilles familles de l'aristocratie sénatoriale. Alexandre Se-

vère mort, les légions proclamèrent Maximin empereur à Mayence. La révolte contre Alexandre Sévère, qui voulait rétablir l'autorité du Sénat, et l'élévation à l'empire de ce Thrace nommé par les légions, étaient un défi jeté par le nouveau despotisme militaire au seul principe de légitimité qu'il y eût alors et qui était représenté par le Sénat ; un défi, par conséquent, à l'ordre légal qui reposait depuis tant de siècles sur l'autorité du Sénat. Septime Sévère et ses successeurs avaient encore cherché à justifier leur propre despotisme en invoquant, pour la forme tout au moins, l'autorité du Sénat : avec Maximin, c'est la rupture nette. La force reniait le seul principe d'autorité qui pouvait la justifier, et affirmait sa volonté de trouver en soi-même les titres nécessaires à l'exercice du pouvoir.

Maximin ne se préoccupa, en effet, que d'avoir l'appui des légions : il ne rechercha même pas la validation du

Sénat, et gouverna comnie si celui-ci n'existait pas. Tout affaibli et déprimé qu'il fût, le Sénat ne l'était cependant pas au point de supporter sans réagir une pareille humiliation de la part d'un Thrace. Ce qui se passa alors à Rome n'est pas bien connu : on ne peut que le déduire à grand'peine des informations fragmentaires qui sont parvenues jusqu'à nous. Ce qui est certain, c'est que le Sénat nomma deux empereurs : Pupien et Balbin, le premier un soldat de grande valeur qui, parti de rien, était arrivé aux plus hauts grades ; le second, un sénateur d'intelligence médiocre, mais très estimé, et de haute lignée. Le mérite personnel et la noblesse de race étaient donc appelés par le Sénat à prêter ensemble leur appui à son autorité expirante. Un principe de légitimité a toujours besoin de la force pour se faire respecter ; mais il n'est pas dit que si ce principe et cette force entrent en conflit, ce soit toujours le premier qui doive fata-

lement succomber. En se révoltant contre le principe d'autorité dont elle ne devrait être que l'instrument, la force parfois s'affaiblit. Ainsi en fut-il alors. Les deux empereurs réussirent, avec l'aide du Sénat, à constituer un gouvernement qui parvint à se faire reconnaître comme le gouvernement légitime par un certain nombre de provinces et qui organisa une armée contre l'usurpateur.

Maximin ne tarda pas à comprendre que si le gouvernement de Rome se consolidait, il pourrait devenir dangereux pour son pouvoir, qui ne s'appuyait que sur la faveur d'un certain nombre de légions. Il projeta de l'abattre ; il vint avec son armée en Italie et mit le siège devant Aquilée qui lui barrait le chemin. Mais en Italie toute la population était favorable au Sénat et contraire à l'usurpateur ; et au contact du respect universel, inspiré par l'institution qui représentait la légalité, la fidélité des légions commença d'être ébranlée. La

résistance obstinée d'Aquilée acheva l'œuvre ; et au printemps de 238, Maximin fut assassiné sous les murs d'Aquilée par les mêmes soldats qui l'avaient porté au pouvoir.

Le Sénat, Rome, l'Italie et la légalité avaient triomphé des légions semi-barbares et de la force en révolte. Mais la victoire de la légalité sur la force dura peu. La discorde se mit entre Pupien et Balbin ; le Sénat ne sut pas profiter de la victoire et irrita les soldats sans les désarmer. Avant la fin de l'année 238, une nouvelle révolte militaire avait mis à mort Pupien et Balbin et proclamé empereur Gordien. La force avait eu sa revanche. Pendant ce temps, les Carpes et les Goths traversaient le Danube ; les Perses envahissaient la Mésopotamie et menaçaient la Syrie. Gordien était jeune et inexpérimenté. Par bonheur il avait trouvé dans son préfet du prétoire, Timésithée, un homme intelligent, capable et — qualité rare en ces temps-

là — fidèle. Timésithée réorganisa l'armée et chassa les Perses, les Goths et les Carpes. Ces succès et la grandeur du danger atténuèrent la discorde entre le Sénat et les légions, entre la légalité et la force. Bien qu'élu par ces légions, Gordien ne rencontra pas d'opposition au Sénat.

Malheureusement Timésithée mourut en 243, et Gordien ne trouva rien de mieux pour le remplacer qu'un officier supérieur de l'armée, de nationalité arabe, Jules Philippe. C'était un valeureux soldat, mais il n'était pas aussi fidèle que son prédécesseur. Il voulut être, non le subordonné, mais le collègue de Gordien ; il obligea les soldats à demander pour lui cet honneur, et, devant le refus de Gordien, il le fit assassiner. C'était la quatrième révolte militaire qui triomphait en quelques années. La force l'emportait de plus en plus sur la légalité, affaiblie et discréditée dans le pouvoir chancelant du Sénat, auquel la violence des légions faisait échec de

toutes parts. En effet, cette dernière révolte eut dans tout l'Empire des répercussions beaucoup plus graves que les précédentes. L'autorité iiTipériale affaiblie au centre, la révolte s'étend aux provinces : de nombreux prétendants surgissent partout ; l'exemple devient contagieux. Du moment que les légions élisent l'empereur, pourquoi ce privilège serait-il réservé à celles d'une province plutôt qu'à celles d'une autre? Chaque groupe de légions veut son empereur. La force, en l'absence d'un principe d'autorité unificateur, tend toujours à se morceler et à se briser. Le danger devient bientôt si sérieux, qu'une réaction se produit en faveur du Sénat. Épouvantés, les hommes se tournent vers le seul principe d'autorité qui subsiste encore, en dépit des nombreux outrages reçus. Tout Arabe qu'il est, Philippe s'adresse au Sénat pour se faire valider, espérant ainsi donner à son autorité un caractère de légitimité qui

manque à celle de ses concurrents. Et le Sénat se résigne à le reconnaître, préférant avoir à Rome un empereur qui, bien qu'élu par une sédition, cherche du moins à être confirmé par lui. Mais c'est en vain que les hommes ont recours dans le besoin au principe d'autorité qu'ils ont affaibli pour satisfaire leurs ambitions. Pendant que Philippe cherchait à consolider sa position en Italie en se rapprochant du Sénat, les Goths envahissaient de nouveau l'Empire ; et les légions du Danube, mécontentes de voir l'Empereur rester en Italie quand les frontières de l'Empire étaient violées par les Barbares, annulèrent les décrets du Sénat et saluèrent empereur le gouverneur de la Dacie et de la Mœsie, Dèce. Une nouvelle guerre civile éclata. Dèce vint en Italie, battit Philippe à Vérone et le tua ; puis il repassa les Alpes pour aller combattre les Goths.

Mais sans grand résultat, car en 251 il mourait sur le champ de bataille. C'était

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le premier des empereurs romains qui mourait en combattant les Barbares. Et il est facile d'imaginer l'impression que devait produire cet événement ! Les légions, qui désormais croyaient pouvoir disposer de l'Empire, s'empressèrent de proclamer le gouverneur de la Mœsie, Trébonien Galle. Mais Trébonien, lui aussi, au lieu de combattre les Goths, préféra traiter et acheter la paix argent comptant. Alors les légions se révoltèrent encore et appelèrent à l'empire le gouverneur qui lui avait succédé en Mœsie, Émilien. Une nouvelle guerre civile s'ensuivit, où Trébonien fut défait. Et de nouveau l'autorité du Sénat fut invoquée pour donner au nouvel empereur un caractère légitime, propre à le fortifier dans son gouvernement. Le Sénat reconnut Émilien ; mais à peine reconnu, ses légions, pour des raisons qu'on ignore, se révoltèrent, le massacrèrent et saluèrent empereur Valérien (253).

Dix-huit ans s'étaient écoulés depuis

la mort d'Alexandre Sévère : dix-huit années de séditions continuelles. L'autorité du Sénat était détruite, et avec elle la pierre angulaire de la légalité. Toute règle et tout principe fixe écartés pour l'élection de l'empereur, l'élection livrée aux caprices des légions, la force capable de maintenir l'ordre n'existait plus. Les révoltes militaires se multipliaient, stimulées par l'émulation, par la certitude de l'impunité et par l'espérance du butin. Les guerres civiles naissaient les unes des autres, affaiblissant partout la défense des frontières. L'Empire commence à devenir la proie des Barbares qui, enhardis par la faiblesse croissante du colosse, l'attaquent de tous côtés. Entre 254 et 260, les Goths envahissent de nouveau la Dacie, la Macédoine, l'Asie Mineure; les Allemands et les Francs se jettent sur la Gaule ; une nouvelle race germanique, les Saxons, fait son apparition sur la mer, le long des côtes de la Gaule et de

la Bretagne ; des troubles graves éclatent en Afrique, et de nouveaux dangers menacent l'Orient, où l'Arménie et la Syrie retombent sous l'influence persane. Comme si tous ces malheurs ne suffisaient pas, une terrible épidémie de peste fit rage ces années-là, dépeuplant des régions entières de l'Empire.

Valérien, qui était un sénateur de noble famille et d'une certaine capacité, s'entendit alors avec le Sénat, et, d'accord avec celui-ci, s'efforça de parer aux terribles difficultés du moment par une mesure appelée à entraîner peu à peu une dislocation complète de la civilisation antique : le partage de l'Empire. Il nomma César son fils Gallien, et lui assigna les provinces de l'Occident, se réservant celles de l'Orient. L'unité de l'Empire, la grande œuvre et la grande pensée de Rome, était brisée pour la première fois. L'idée qui avait décidé cette réforme est claire : renforcer l'autorité impériale et avec elle tout le gouvernement

affaibli, en restreignant le champ trop vaste où elle devait agir. Mais c'était là un remède de nature, pour ainsi dire, géométrique, qui ne pouvait pas guérir un mal de nature morale. Le gouvernement était faible, parce qu'il n'avait plus de titres qui fussent indiscutables et universellement reconnus ; le partage du pouvoir ne pouvait pas détruire ce vice d'origine. Pendant que Gallien cherchait à contenir de son mieux les invasions germaniques en Occident, Valérien tentait une grande expédition contre la Perse. Mais en 259 ou en 260, il est fait prisonnier par les Perses, et il va mourir en captivité, on ne sait où ni quand. Peu d'années auparavant, un empereur était tombé sur le champ de bataille, en combattant les Barbares ; maintenant, un empereur était fait prisonnier ! C'était là un coup terrible à l'autorité impériale dont l'effet se fit bientôt sentir. Une sorte de démembrement de l'Empire suit de près cette catastrophe.

Dès 258, les légions de Gaule avaient salué empereur Posthume. Posthume, qui était un homme de mérite, parvint, après la mort de Valérien, à se faire reconnaître en Espagne et en Bretagne, et il fonda un empire gallo-ibérique qui dura jusqu'en 267, en dépit des attaques de Gallien. Au même moment, en Orient, un général de Valérien, Macrien, avec l'aide de la ville de Palmyre et du plus riche et plus puissant de ses habitants, Odenath, avait de sa propre initiative combattu les Perses et les avait chassés, sauvant ainsi les provinces les plus riches de l'Orient. Mais encouragé par ce succès, il jugea bon de s'emparer de l'Empire en faveur de ses deux fils.

Odenath au contraire demeura fidèle à l'Empereur et avec le titre de dux Orientis, il se mit en guerre contre Macrien. L'Occident et l'Orient étaient démembrés ou sur le point de l'être. L'audace des Barbares augmentait à mesure

que l'Empire s'affaiblissait. En 261, les Alamans réussissent à envahir l'Italie et ce n'est que sous les murs de Milan que Gallien parvient à les battre. Peu après les Francs envahissent la Gaule et l'EsiDagne, et poussent, à ce qu'il semble, jusqu'en Afrique. Les Barbares de l'Europe orientale, les Goths, les Hérules, les Sarmates, pillent les rivages de la mer Noire, forcent les Dardanelles et pénètrent en Grèce et en Asie. En 267, les Hérules bivouaquent dans la Grèce sacrée, à Athènes, à Corinthe, à Argos, à Sparte. Faible et incapable, Gallien ne sait rien opposer à tant de calamités ; le désespoir s'empare des populations ; chaque province, chaque région, espérant se mieux défendre seule, se révolte et se donne un empereur particulier.

Pendant les dernières années de la vie de Gallien, les prétendants, les « tyrans », comme les nomme l'histoire, sont si nombreux et si passagers, qu'il est presque impossible d'en retracer l'his-

toire. En Germanie, on la guerre contre l'Empire romain était en train de devenir, — pour employer des mots modernes, mais qui conviennent aussi au passé, — la grande « industrie nationale », on comprit alors que le moment était propice pour tenter un grand coup. Plusieurs peuples germaniques s'entendirent pour former, sous le nom de Goths et d'Alamans, une coalition puissante contre l'Empire. Au printemps de 268, une forte armée passait sur la rive droite du Danube, envahissait la Macédoine orientale, la Grèce, les Cyclades, Rhodes, Chypre, et les côtes de l'Asie Mineure. En même temps, une autre armée entrait en Mœsie et pénétrait en Macédoine. Le plan était clair : conquérir la péninsule balkanique et couper en deux l'Empire, en s'interposant entre les provinces d'Orient et d'Occident.

Depjiis plus de trente ans l'Empire était donc la proie du despotisme militaire, des invasions, de la guerre civile, de l'anarchie, de la peste et de la famine. Les guerres civiles de la République avaient été peu de chose en comparaison, parce que les éléments essentiels de la civilisation n'avaient pas été menacés.

Cette fois il en est autrement : toutes les forces vitales de la civilisation sont au contraire frappées à mort, dans les provinces de l'Ouest, à commencer par la population. Celle-ci, déjà insuffisante dans les temps prospères, est décimée par la guerre, par les invasions, par l'insécurité générale, par l'appauvrissement universel, par les épidémies incessantes. L'obstination avec laquelle les plus sages

des empereurs continueront à transplanter des Barbares dans les territoires de l'Empire et particulièrement en Occident, malgré le danger politique et militaire qui en résultait, est la preuve la plus lumineuse du grand besoin d'hommes qui travaillait l'Empire. La diminution rapide de la population avait, comme il est naturel, engendré une crise agricole et industrielle, et encore accru l'appauvrissement général qui était une de ses causes. Les agriculteurs, colons libres, travailleurs esclaves et petits propriétaires, disparaissaient en grand nombre ; la petite propriété se subtilise, la grande propriété s'élargit, les terres incultes et abandonnées s'étendent. A son tour l'industrie, si florissante dans tout l'Empire sous les Antonins et même sous les Sévères, avait souffert profondément en partie par la mort de beaucoup d'artisans qui avaient emporté le secret compliqué de métiers perfectionnés, en partie à cause de la pauvreté

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croissante qui diminuait la consommation.

Un grand nombre de mines, mines d'or principalement, sont abandonnées faute de main-d'œuvre et parce que les régions minières sont envahies par les Barbares ; les métaux précieux sont thésaurises et cachés par les populations effrayées ; le capital se fait rare et l'intérêt de 12 pour 100, considéré comme excessif à l'époque de Néron, devient l'intérêt mensuel. A la crise de l'agriculture et de l'industrie s'ajoute la crise du commerce. L'insécurité générale, la difficulté des communications, le risque plus grand et les prix plus élevés des voyages, les restrictions imposées par la pauvreté croissante, tout avait ralenti l'activité commerciale au troisième siècle.

Les petites et les moyennes fortunes disparaissent et au milieu de la misère croissante les richesses se concentrent en peu de mains. Les petites villes sont abandonnées et se dépeuplent. Dans les

grandes, au contraire, la population s'accumule et on voit augmenter démesurément le nombre des misérables qui, sous une forme quelconque de mendicité, vivent au crochet des riches ou de l'État. L'État devient la providence et le tourment de tout le monde. Son fiscalisme, imposé par l'incessante multiplication de la bureaucratie, par la mendicité des masses, par l'augmentation des dépenses militaires, est atroce et implacable. Les impôts deviennent innombrables et leur poids écrasant est encore accru par la politique monétaire. En partie pour remédier à la rareté croissante de l'or, en partie pour faire face aux dépenses de guerre et aux aiutres dépenses publiques sans trop augmenter les impôts, les empereurs altèrent le poids et l'alliage des monnaies. Sous Caracalla le poids de Vaureus était descendu à 6 gr. 55, mais après Alexandre Sévère, il devient si irrégulier que les paiements en or ne se font plus qu'au poids. Pour la monnaie

d'argent, c'est encore pire. Les proportions de l'alliage du denarius et de Vantonianus argenteus, émis pour la première fois par Caracalla, avaient déjà augmenté démesurément dès les années qui avaient immédiatement suivi la mort d'Alexandre Sévère. Mais Vantonianus n'a plus, sous l'empereur Claude le Gothique, que 4 ou 5 pour 100 d'argent ! Il ne se distingue de la monnaie de cuivre que par la couleur que lui donne un bain d'argent ou, au besoin, d'étain. Même les monnaies de bronze sont émises à poids réduit. D'où une vertigineuse augmentation et une irrégularité folle des prix, qui réduit au désespoir les malheureuses populations, et contre laquelle les empereurs chercheront en vain à lutter à coups d'édits. D'où un continuel appauvrissement des classes les plus nombreuses et les moins riches, encore aggravé pour les malheureux sujets par l'ordre que donnent plusieurs empereurs de percevoir les impôts en or. L'État

refusait ainsi la mauvaise monnaie, dont il inondait l'Empire !

De la crise politique et économique naît la crise sociale. Exterminées, ruinées ou dispersées, l'aristocratie et la classe moyenne aisée qui avaient grandi pendant le premier et le second siècle dans tout l'Empire, qui étaient la base de toute son organisation politique et sociale, qui avaient porté à son apogée la civilisation antique par la fusion de l'hellénisme et du romanisme disparaissent ; leurs richesses, celles au moins qui n'ont pas été détruites, et leur puissance passent à une oligarchie nouvelle d'enrichis et de hauts fonctionnaires, civils ou militaires, recrutée presque toute dans les classes inférieures et dans les populations les plus barbares, qui n'avaient que de très loin ressenti l'influence du romanisme et de l'hellénisme.

L'Empire redevient barbare, et du dedans encore plus que du dehors ; par l'élévation à la richesse et au pouvoir

des éléments les plus grossiers clé l'Empire encore plus que par les invasions des Barbares vivant de l'autre côté du Rhin ou du Danube. Le niveau de la culture s'abaisse partout : en philosophie, en droit, en littérature ; parce que les nouveaux dominateurs la méprisent ou, plus simplement, l'ignorent.

Une culture rafïinée chez les puissants de l'Empire n'est plus la règle, mais une heureuse exception. Et la décadence s'étend à toutes les industries et à tous les arts où la civilisation gréco-romaine avait tant excellé, et qui deviennent plus grossiers ou plus vulgaires : à la sculpture, à l'orfèvrerie, à l'architecture. Ce qui reste de richesse est gaspillé dans un luxe barbare, de mauvais goût, criard, lourd, heurté, bon pour éblouir les esprits communs, dans des plaisirs ou dans des fêtes violentes et désordonnées, dans des constructions gigantesques et inutiles, qui encombrent les quelques grandes villes encore florissantes au nriilieu de la

ruine des petites, plus qu'elles ne les embellissent. Plus l'Empire s'appauvrit et plus l'architecture publique des grandes villes tend au colossal. Enfin, — et c'est le coup de grâce à la civilisation antique, — la religion qui avait été la base de la vie politique, sociale, intellectuelle, le polythéisme païen, est en train de mourir. Les cultes de l'Orient font irruption partout, menaçant de bouleverser moralement le monde déjà si secoué par les guerres et les révolutions-

Cependant, bien que pendant plus de trente ans, depuis la mort d'Alexandre Sévère, l'Empire ait paru s'abandonner passivement à la crise qui le détruisait ; bien que l'incapacité, l'ignorance, l'intrigue, la violence, la corruption aient

semblé avoir pris possession à jamais de l'État, il y avait encore, dans cette civilisation jadis si vivante et si vigoureuse jusque dans l'agonie, des forces intellectuelles et morales, capables de tenter une réaction désespérée. En dépit de la barbarie envahissante, les hautes classes ressentaient encore l'influence d'une culture trop ancienne, trop riche et trop grande, pour que ce qui en subsistait cessât de longtemps d'agir ; et elles comptaient encore des hommes de grand cœur et de haute intelligence. La réaction se produit en 268 : une conjuration de généraux mit Gallien à mort, et nomma, pour lui succéder, non pas cette fois un incapable ou un intrigant, mais le meilleur des hommes de guerre du temps, Claude. Claude surprit, non loin de l'antique Naissus (Nisch), le gros de l'armée ennemie, l'anéantit, et poursuivit le reste sans pitié ni trêve. Qui sait quel bien il eût pu faire, si la peste ne l'avait enlevé dès l'année 270? Mais

ii eut pour successeur, acclamé par les légions de Pannonie, l'homme qu'il avait lui-même désigné, un des généraux qui avaient combattu avec lui contre Gallien, Aurélien. Aurélien était, comme Claude, un homme de grand caractère et de grand génie. Il arrivait au bon moment, car les Goths battus par Claude n'étaient qu'une avant-garde.

L'Italie était, en 270, complètement envahie par les Vandales et les Alanians, qui en 271 détruisaient une armée romaine près de Plaisance !

Aurélien fut le premier qui essaya d'arrêter la décomposition de l'Empire et son retour à la barbarie par un plan vaste et cohérent de réformes et de guerres. Il vainquit et détruisit à Pavie et à Fano l'invasion germanique, dont il délivra l'Italie ; il ramena sous la domination romaine l'Orient, dont une partie s'était détachée après la mort d'Odenath, et avait formé un empire de Syrie sous le sceptre de Zénobie, la veuve

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d'Odenath ; il débarrassa l'Empire de tous les prétendants et de tous les petits empereurs locaux qui avaient pullulé pendant les années précédentes, et en reconstitua l'unité ; il entoura Rome de la puissante enceinte de murs gigantesques qu'on admire encore. C'est pourquoi on peut le dire avec laison restitutor orbis.

Mais c'était un esprit de tiop haute valeur pour ne pas comprendre que l'unité qu'il reconstituait serait bientôt détruite de nouveau, si l'on ne trouvait quelque remède radical aux maux qui affligeaient l'Empire. Deux de ses dispositions méritent d'être particulièrement signalées. La première concerne les frontières de l'Empire. Jugeant avec raison que l'Empire était trop étendu pour ses forces diminuées, Aurélien se résolut à abandonner le dangereux saillant de la Dacie, arrosée du sang des légionnaires de Trajan et de la sueur de plusieurs générations de colons. Il

donna le nom de la province abandonnée à la partie de la Mœsie qui s'étendait sur la rive droite du Danube. L'autre disposition est d'ordre politique et religieux. Aurélien institua officiellement le culte du Sol invictus, proclamant religion d'Ëtat le mithraïsme latinisé.

Pour comprendre la va eur de cette grande réforme, il faut se rappeler que le mithraïsme était un culte asiatique né d'une fusion du mazdéisme avec la théologie sémite et avec d'autres éléments empruntés aux religions indigènes de l'Asie mineure. Comme presque toutes les religions asiatiques, celle-ci était absolutiste et monarchiste, puisqu'elle enseignait que les monarques régnent par la grâce divine, et reçoivent comme tels de Mithra les attributs de la divinité et lui deviennent consubstantiels.

L'adoption du mithraïsme comme culte officiel était donc un acte de profonde politique : c'était un effort pour trouver dans l'absolutisme mystique un principe

de légitimité qui remplaçât l'antique validation du Sénat, maintenant inefficace, et qui pût soustraire l'autorité impériale aux caprices des légions sans cesse révoltées. Au milieu de l'anarchie où l'Empire sombrait, Aurélien cherche en somme un nouveau principe d'autorité ; et il le cherche là où seulement il pouvait le trouver, après l'extinction de tous ceux qu'avait engendrés le monde gréco-romain : dans les grandes monarchies absolues qui confinaient à l'Empire romain du côté de l'Orient. Après la chute de la République, après la chute du gouvernement mixte de monarchie et de république, mais de structure gréco-latine, par lequel l'Empire s'était gouverné pendant plus de deux siècles, il semblait ne rester d'autre forme de gouvernement pour un grand Etat que l'absolutisme oriental, fondé sur le principe religieux et où le souverain était Dieu.

En fait Aurélien s'efforce de convertir

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l'empire gréco-romain en un empire asiatique. Cet essai cependant, bien que justifié amplement par les nécessités politique et par la situation de l'Empire, paraît avoir rencontré une forte opposition. Vers la fin de 275, Aurélien tombe à §on tour victime d'une conjuration de généraux. Pour quels motifs? Le point est fort obscur. Nous savons qu'en qualité de représentant du Sol iiwictus, Aurélien s'était employé résolument à rétablir l'ordre dans le vaste empire ; et il est vraisemblable que le zèle qu'il apportait à la répression des abus énormes dont soufîrait le monde romain lui valut beaucoup d'ennemis. Mais il n'est pas impossible que la conjuration ait été en partie un mouvement de réaction de l'esprit gréco-latin contre l'absolutisme mystique de l'Orient désormais victorieux. Un fait singulier, qui resterait autrement inexplicable, tendrait à le faire croire ; les légions, après la mort d' Aurélien, se refusèrent à

élire un empereur et voulurent confier de nouveau l'élection au Sénat. Surpris d'un respect dont il avait depuis longtemps perdu l'habitude, le Sénat voulut d'abord s'y refuser ; puis il désigna le plus ancien de ses membres, le princeps senatus, Marc Claude Tacite. Mais on n'était plus au temps de Trajan, et pour avoir voulu gouverner comme Trajan, Tacite fut, à peu de mois de son élection, massacré par une révolte de soldats.

La guerre civile rcommença. Une partie des légions élut Florien, une autre Probus, un des meilleurs généraux d'Aurélien. P obus l'emporta ; et il est à noter que, bien que disciple d'Aurélien, il continua la politique de Tacite ; il reconnut l'autorité du Sénat, cherchant ainsi à consol der la sienne propre ; il lui restitua le droit de juger en appel dans les procès pénaux, de nommer les gouverneurs, et même de ratifier les constitutions impériales. Comment expliquer cette dernière tentative de gouverner

l'Empire avec l'appui du Sénat, après un demi-siècle de troubles et de guerres civiles, alors que le Sénat n'était plus qu'une ombre, sinon en admettant que l'absolutisme mystique d'Aurélien avait irrité ou effrayé ce qui subsistait encore de l'ancien esprit latin? Mais cette tentative ne réussit pas mieux que la précédente. Bien que Probus ait été un général très capable, il tomba victime, lui aussi, de la violence implacable des légions ; et ce fut de nouveau Tanarchie. Les légions élurent alors M. Aurèle Carus qui se hâta de donner le titre de César à ses deux fils, Carin et Numérien, et se mit immédiatement à faire la guerre à la Perse. Il avait déjà occupé Séleucie et Ctésiphon, quand à la. fin de 283, il périt frappé par la foudre, selon les uns, et selon d'autres tué par une conjuration militai e. Numérien, qui l'avait accompagné, était un poète incapable de commander l'armée dans une aussi difficile entreprise.

Le retour fut donc décidé. Mais en route

Nuniérien aussi mourut. On accusa alors ouvertement le préfet du prétoire. Une enquête fut ordonnée et confiée à un tribunal de généraux qui élut empereur, le 17 septembre 284, le commandant de la garde du corp : Dioclétien.

Dioclétien est, après Claude et Aurélien, le troisième des grands hommes issus du chaos barbare du troisième siècle.

C'est lui qui reprit résolument le plan d'Aurélien, arrêté par la dernière réaction du vieil esprit romain et sénatorial : faire de l'empire romain un empire asiatique aux mains d'un souverain absolu, qui apparaisse à ses sujets comme une incarnation de la divinité. Nous verrons une autre fois comment il essaya de réaliser ce grand dessein et à quoi il

aboutit. Pour le moment, nous nous bornerons à observer que la transformation de l'empire en une monarchie asiatique et la divinisation du souverain, tentée par Aurélien et reprise par Dioclétien, étaient les seuls moyens auxquels pût alors recourir l'État pour rétablir, dans le chaos où il se débattait, un principe de légitimité pouvant reinplacer l'autorité du Sénat. Toutes les conditions de succès semblaient alors exister. Les traditions gréco-romaines étaient trop affaiblies pour pouvoir opposer une plus longue résistance. La reconstitution d'un gouvernement qui ne disposât pas seulement de la force mais aussi d'une autorité morale s'imposait à l'Empire, comme une question de vie ou de mort.

Il n'y avait pas, dans tout le monde civilisé, alors connu par les Grecs et par les Romains, d'autre principe d'autorité qui pût être adopté par l'Empire croulant. Le long duel entre l'Asie et la Grèce, entre l'Asie et Rome semblait

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sur le point de finir avec le triomphe complet de l'Asie ; car toutes les forces de résistance que la civilisation grécolatine avait opposées à l'absolutisme mystique de l'Orient étaient épuisées.

L'Europe allait devenir un appendice de l'Asie... Quand, tout à coup, un autre adversaire se leva, bien autrement formidable que la culture gréco-latine, et parfaitement invincible : le christianisme.

Pendant la crise du troisième siècle, en même temps que le mithraïsme, le christianisme avait fait de grands progrès. Il s'était répandu dans tout l'Empire et dans toutes les classes ; il avait pénét é dans l'armée, dans le Sénat,dans la cour ; il avait conquis les pauvres et les riches, les ignorants et les gens cultivés ; il avait déjà fourni une production théologique abondante et profonde ; il avait constitué une hiérarchie simple mais solide, et fondée non sur la force, comme la hiérarchie impériale, mais sur la seule autorité.

Chaque église comptait un nombreux clergé composé des Diacres, qui formaient le personnel servant, des Anciens, qui formaient le conseil de direction, et de l'Évêque qui était le chef de l'église et son directeur, avec pleins pouvoirs.

L'Évêque, nommé à vie, était élu par le clergé, avec l'assentiment de l'assemblée ; il nommait les anciens et les diacres, et, à l'époque dont nous nous occupons, il était déjà un personnage considérable de la ville ; non seulement parce que les fidèles étaient nombreux, mais parce que le christianisme avait déjà organisé ce merveilleux système d'œuvres d'assistance et de bienfaisance, qui fut sa plus grande création sociale et une des causes de son triomphe. Les communautés chrétiennes pourvoient partout, non seulement aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres, mais au secours des veuves, des orphelins, des malades, des impotents, des vieillards, des gens sans travail, de ceux

qui ont été condamnés pour la cause de Dieu ; elles s'occupent de racheter les prisonniers emmenés par les Barbares, de fonder des églises, de prendre soin des esclaves, d'ensevelir les pauvres, d'hospitaliser les coreligionnaires étrangers, de recueillir des subventions pour les communautés pauvres et menacées. Les biens que possèdent les communautés chrétiennes proviennent en grande partie de dons faits par les riches, dont beaucoup, soit de leur vivant, soit après leur mort, laissaient à l'Église une partie ou la totalité de leur fortune. L' Église accumulait ainsi les biens d'une partie des classes supérieures en une gigantesque mainmorte, dont elle dépensait les revenus en partie au profit de tous les hommes frappés par le malheur, sous toutes ses formes. Il n'est pas difficile de concevoir quel formidable instrument de puissance représentaient cette richesse accumulée et les intentions d'assistance et de bienfai-

sance qu'elle soutenait, au milieu de la crise générale du troisième siècle. Les églises chrétiennes apparurent alors comme un port sûr dans la tempête.

Tandis que les âmes d'élite parvenaient au christianisme à travers les épreuves de leur propre douleur, par la vision de la douleur d'autrui, ou le dégoût du inonde bouleversé et contaminé, dans un élan suprême vers la paix et la béatitude, les foules étaient attirées à la foi nouvelle parla généreuse assistance dont l'Église était si large envers les malheureux et qu'animait un souffle divin de charité, inconnu à l'assistance officielle ou à la protection politique des grandes familles de l'ancien État païen. Si la foi attachait les fidèles à l'Église, d'autres liens matériels renforçaient efficacement la puissance et l'autorité de la religion : les aumônes, les subsides, l'assistance, les offices, les charges ecclésiastiques et les revenus qui y étaient attachés, enfin la gestion des terres récemment acquises

qui employait un nombre toujours plus considérable d'agents, esclaves, travailleurs, colons, administrateurs.

Le christianisme était donc devenu à la fois une puissance spirituelle et temporelle. Mais il ne jouissait point, à la différence du mithraïsme, de la faveur impériale. S'il est exagéré de dire, comme prétendent certains historiens, que tous les empereurs du troisième siècle furent contraires aux chrétiens, il est certain que le christianisme eut à endurer pendant ce siècle de cruelles persécutions et qu'il fut toujours regardé par les pouvoirs publics, même dans les moments où les persécutions sanglantes étaient suspendues, avec une méfiance hostile, qui contraste avec la faveur accordée au mithraïsme. Quelle est la raison profonde de cette attitude qui a aissé des souvenirs si tragiques dans l'histoire de l'Église? L'esprit même du christianisme.

Au point de vue de l'Empire et de ses

intérêts politiques immédiats, il n'est pas douteux que le christianisme était une force de dissolution. A mesure que la crise du troisième siècle s'aggrave, la nouvelle religion s'enhardit à soutenir, avec plus ou moins de ferveur selon les sectes, que le chrétien ne doit rechercher ni les charges publiques, ni les honneurs, ni les places qui peuvent mettre sa foi en danger, c'est-à-dire les places les plus élevées et les plus importantes ; car il lui est interdit, s'il ne veut pas perdre son âme, de prendre soin des temples, d'organiser les jeux du cirque, de juger et de poursuivre ses frères. Le monde où les autres hommes vivent et jouissent, est souillé par une religion et une civilisation que le Christ a maudites ; il n'y a ni joie ni douleur, ni prix ni châtiment qui peuvent induire le parfait chrétien à participer aux dangereuses vanités de son existence corrompue, lui qui, au contraire, n'aspire qu'à sortir le plus tôt possible de cette vallée de

96 LA RUIINE

péché et de larmes. Logiquement le devoir du chrétien serait donc de détruire l'Empire ; s'il ne le fait pas, c'est, comme le dit Tertullien, qu'il possède à fond la doctrine et l'habitude de la douceur et qu'il répugne à la violence. Mais se mêler à son existence de péché et d'impiété, jamais ! La mort ou la misère plutôt.

On imagine aisément l'effet de semblables doctrines dans les esprits élevés, à une époque où les fonctions publiques devenaient si lourdes et si dangereuses ; où les races barbares s'emparaient de l'État ; où les qualités violentes de l'esprit humain étaient de plus en plus nécessaires au gouvernement. Le christianisme détruisait l'Empire par l'abstention. Il privait l'administration centrale et les administrations municipales d'une foule d'hommes intelligents et cultivés des classes supérieures ; il accaparait surtout les hommes meilleurs au point de vue moral, les esprits nobles et

élevés. La vie de saint Augustin montre un peu plus tard, dans un cas célèbre, comment les esprits supérieurs finissaient par préférer la religion à la politique, l'Église aux fonctions publiques.

Mais déjà au troisième siècle, de nombreux citoyens, que les lois destinaient à la gestion des affaires publiques, préféraient donner leurs biens à l'Église et se soustraire par la pauvreté aux lourdes responsabilités du pouvoir ; d'autres y échappaient par différents moyens dont quelques-uns seront par la suite déplorés par les empereurs chrétiens eux-mêmes ; le célibat, sanctifié par la religion, se généralise beaucoup plus qu'aux moments les plus critiques du monde païen. Mais plus encore que les emplois civils, l'armée souffrait de cette abstention systématique. Déjà dès le second siècle, le christianisme avait déclaré qu'il n'est pas permis d'être « homme d'épée », et que le « fils de la paix », qui ne doit même pas s'engager dans un procès, peut en-

core moins s'engager dans une bataille ; il avait affirmé l'incompatibilité du service militaire et du christianisme, puisque « le Seigneur en désarmant Pierre manifesta clairement sa volonté que chaque soldat dépose l'épée ». Il ne restait donc rien d'autre à faire au soldat chrétien que « d'abandonner immédiatement l'armée et de se résoudre à souffrir pour le Christ le sort de tous les autres chrétiens ». Les canons de l'Église d'Alexandrie déconseillent le volontariat — fondement de l'armée romaine — et affirment avec autorité qu'il ne sied pas aux chrétiens de porter les armes. Lactance met sur le même plan l'impossibilité de participer à une condamnation capitale et celle de prendre part à une guerre, car au principe divin qui défend de tuer « on ne peut aire aucune exception », Saint Augustin enfin démontrera un peu plus tard qu'il est indifférent pour le bon chrétien de vivre sous tel ou tel gouvernement, d'obéir à l'Empire

OU aux Barbares, pourvu que l'État ne l'oblige à aucune impiété ou in quité.

Il n'y a peut-être pas, dans l'histoire du genre humain, une tragédie comparable à celle-ci. Pendant dix siècles, la civilisation antique avait inlassablement travaillé à créer l'État parfait, sage, humain, généreux, libre, juste, qui ferait régner sur le monde la beauté, la vérité et la vertu. Cet État parfait avait été la suprême ambition de la Grèce et de Rome, de la Rome républicaine comme de la Rome impériale. Guerriers et hommes d'État, philosophes et orateurs, poètes et artistes avaient apporté le meilleur de leurs forces, pendant des siècles et des siècles, à cette œuvre immense. Aristide et Périclès, Scipion et Auguste, Platon et Aristote, Démosthène et Cicéron, Homère et Virgile, Horace et Tacite, Vespasien et Marc- Aurèle avaient été les collaborateurs de cette unique création. Et ce merveilleux effort de tant de siècles et de tant de

génies aboutissait, au troisième siècle de notre ère, à la plus épouvantable crise d'anarchie et de désordre qui se fût jamais produite ; au despotisme violent et corrompu de la force brutale, dépouillée de toute autorité morale ; à la destruction de la civilisation la plus raffinée, à la nécessité de s'agenouiller devant un souverain asiatique comme devant un Dieu vivant, afin de sauver du vieux monde et de ses trésors ce qui pouvait être encore sauvé. L'esclavage monarchique, qui pendant tant de siècles était apparu à l'esprit gréco-romain comme le plus abject et le plus ignominieux que l'homme pût supporter, était la récompense du long effort des deux peuples les plus grands de l'antiquité pour créer l'État parfait ! Quelle est la civilisation qui, devant une pareille déception, n'aurait pas désespéré de soi et de l'avenir?

Mais le christianisme sut, au contraire, tenir tête à cette catastrophe, qui sem-

blait anéantir le monde antique dans toute sa conception de la vie, par une des révolutions spirituelles les plus audacieuses, les plus originales et les plus grandioses, dont l'histoire ait gardé mémoire. Il retourna complètement le point de vue antique, affirmant que le fait qu'un Etat soit bon ou mauvais, juste ou inique, sage ou fou, est chose qui n'a de l'importance que pour ceux qui gouvernent et qui commettent le mal ; mais qui n'en a aucune pour ceux qui sont gouvernés et qui ont à souffrir des iniquités des puissants. Le but suprême de la vie est la perfection religieuse et morale de l'individu ; à cette perfection chacun peut arriver par son effort, quels que soient les gouvernements et leurs institutions, que celles-ci soient bonnes ou qu'elles soient mauvaises. L'homme n'a qu'un seul maître véritable. Dieu ; s'il sert bien le Maître unique et suprême, s'il mérite son amour et sa louange, le reste ne compte pas.

Les puissants de la terre deviennent impuissants.

C'est cette conception nouvelle de la vie, par laquelle le christianisme retournait de fond en comble les bases intellectuelles et morales de la civilisation antique, qui triomphe définitivement, au milieu de l'épouvantable désordre du troisième siècle, et comme réaction suprême contre ce désordre. Son triomphe est l'événement le plus important de la crise du troisième siècle. L'influence que cette conception nouvelle de la vie est appelée à exercer sur l'avenir sera immense, car elle va imprimer pour des siècles une nouvelle direction à toute la civilisation occidentale.

DIOCLÉTIEN ET LA REFORME DE l'empire

L'homme que les légions avaient élu pour succéder à Carus était aussi un Dalmate, comme Claude et comme Aurélien, bien que de naissance encore plus obscure. Une tradition affirme même qu'il était fils d'affranchi. Il avait été soldat depuis sa première jeunesse et s'était formé à l'école de trois grands généraux : Claude, Aurélien et Probus.

Mais ce barbare et ce soldat était un homme de génie.

A peine élu, Dioclétien eut à soutenir une guerre civile. Carin, qui venait de

se battre contre les Jazyges, ne voulait pas renoncer à la succession de son père. De part et d'autre, on se prépara pendant plusieurs mois au combat ; et, au printemps de l'année 285, les deux armées se rencontrèrent en Mœsie. Il semble que Dioclétien aurait eu le dessous, si la mort de Carin, tué par un de ses officiers, n'avait assuré son triomphe. Mais la nouvelle guerre civile avait provoqué une des crises ordinaires dans l'Empire. Les provinces, abandonnées à elles-mêmes pendant plusieurs mois, s'étaient mises à proclamer de nouveaux prétendants. Une terrible insurrection de paysans ruinés et de débiteurs insolvables, l'insurrection des Bagaudes, avait éclaté en Gaule. Aux frontières, les Barbares recommençaient à s'agiter et les pirates à troubler les côtes de la Gaule et de la Bretagne. Dioclétien comprit que la tâche était trop lourde pour un seul empereur ; et peu après son avènement, dès la seconde moitié de 285, sem-

ble-t-il, il appela à la partager avec lui un de ses compagnons d'armes, Maximien, fils d'un colon de Pannonie, des environs de Sirmium. Maximien était un soldat valeureux, mais ce n'était qu'un soldat ; aussi est-il probable que Dioclétien songea d'abord à faire de lui non pas un collègue, mais un lieutenant sûr et fidèle. Etj en effet, Maximien ne reçut pas le titre d'Auguste, mais celui de César. Seulement son succès contre les Bagaudes, dont, en quelques semaines, il noya la révolte dans le sang, modifia les idées de Dioclétien, qui, en 286, lui conféra le titre d'Auguste et rendit égaux, en principe tout au moins, les pouvoirs des deux chefs de l'État, sans, pour cela, altérer l'unité politique et législative de l'Empire. Ils avaient bien chacun son armée, son préfet du prétoire, son budget particulier ; mais les lois et la monnaie demeuraient communes, et les actes publics portaient à la fois leurs deux noms. Le nom de

Dioclétien venait cependant en premier, et sa volonté était toujours prépondérante, car, bien que son pouvoir ne fût pas plus grand que celui de Maximieii, son autorité personnelle et sa valeur étaient bien supérieures. L'administration et les forces militaires des Augustes étaient distinctes, mais sans limites infranchissables, puisqu'ils n'hésitèrent jamais à pénétrer pour un motif quelconque dans les territoires qui leur étaient respectivement confiés.

En somme, à la tête de l'Empire, il y avait non plus un empereur, mais deux empereurs, égaux en puissance, de même que, pendant bien des siècles, il y avait eu deux consuls à la tête de la République. Du reste, cette réforme, déjà tentée par Valérien au début de la crise du troisième siècle, s'imposait désormais comme nécessaire. L'Empire était menacé de tous les côtés. De nouveau, profitant de la révolte des Bagaudes, Hérules, Burgondes, Alamans passaient

le Rhin ; de plus, le commandant de la flotte, chargé de donner la chasse aux pirates saxons et francs, un certain Carausius, s'entendait secrètement avec eux, et, condamné à mort par Maximien, se révoltait, prenait en Bretagne le titre d'Auguste, s'emparait de l'île et de quelques villes de la côte de Gaule et créait une flotte puissante, à l'abri de laquelle il défiait l'autorité des deux empereurs légitimes. La situation n'était pas moins critique en Orient, où l'Empire continuait à être menacé, comme il l'était depuis Valérien, c'est-àdire depuis que Rome avait perdu sa principale défense contre le nouvel Empire des Sassanides : l'Arménie. Deux empereurs, l'un en Orient et l'autre en Occident, n'étaient donc pas de trop. En effet, pendant que Maximien parvenait à repousser sur le Rhin la nouvelle invasion germanique, Dioclétien cherchait à rentrer en Arménie, en intriguant plutôt qu'en combattant. Le moment était

favorable. La guerre civile avait affaibli l'Empire persan, à tel point que le roi Bahram avait envoyé des ambassadeurs à Dioclétien pour solliciter son amitié ; l'Arménie était fatiguée et mécontente de la domination persane ; l'héritier de la couronne arménienne, Tiridate, vivait à Rome en exil, et bien contre son gré, Dioclétien le poussa et l'aida secrètement à reconquérir le trône ; et Tiridate, profitant de la situation difficile du roi de Perse et du mécontentement de l'Arménie, put, sans résistance, par un coup de main habilement préparé, reprendre possession du royaume de ses pères.

L'Arménie se trouvait de nouveau sous l'influence de Rome ; et le roi des Perses, hors d'état de faire la guerre, dut se résigner à reconnaître le fait accompli.

Ce succès améliorait la situation en Orient, bien qu'un nouvel ennemi, — les Sarrasins, venus du désert de Syrie et d'Arabie, — ait fait son apparition sur le territoire romain, le pillant et le

dévastant, et que l'Egypte se soit mise à s'agiter pour des raisons qui nous sont inconnues. Mais en Occident, au contraire, les difficultés ne diminuaient pas. Maximien n'avait pu avoir raison de Carausius, qui avait enrôlé une grosse armée de Francs et de Saxons ; de nouveau des mouvements menaçants se produisaient en Germanie où Goths, Vandales, Gépides et Burgondes étaient en guerre. Dans l'Europe orientale, les Sarmates se remuaient aussi ; en Numidie, en Mauritanie, les indigènes recommençaient à s'agiter. Les deux Augustes s'efforçaient de tenir tête à toutes ces difficultés, volant d'un bout à l'autre de l'Empire, conférant à tel ou tel général les pouvoirs civils ou militaires les plus étendus, faisant parfois de nécessité vertu, et, puisqu'ils ne pouvaient le vaincre, reconnaissant Carausius pour troisième Auguste. Mais quelques années d'expériences finirent par convaincre Dioclétien et Maximien que même deux

Augustes ne pouvaient suffire à la tâche : et, en 293, Dioclétien se décida à diviser encore l'administration de l'Empire, donnant aux deux Augustes deux nouveaux collaborateurs officiels, d'un grade cependant inférieur : deux Césars. Un des deux officiers appelés à si haute dignité, fut Galère, un soldat énergique et capable, sans culture raffinée, originaire de la Dacie. L'autre, Constance, — surnommé Chlore, à cause de son teint pâle, — descendait au contraire, par sa mère, de Claude le Gothique ; il était de famille riche, de caractère doux et d'esprit cultivé ; un aristocrate égaré dans la bande de parvenus qui gouvernaient l'Empire. Les provinces furent distribuées entre les quatre empereurs de la façon suivante : Dioclétien garda pour lui la partie la plus orientale de l'Empire, la Bithynie, l'Arabie, la Lybie, l'Egypte, la Syrie ; Galère eut la Dalmatie, la Pannonie, la Mœsie, la Thrace, la Grèce et l'Asie Mineure ;

Maximien, Rome, l'Italie, la Rhétie, la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne et tout le reste de l'Afrique ; Constance, la Bretagne et la Gaule. Étant donné les raisons de leur élévation au trône, les chefs de l'Empire ne devaient pas résider à Rome, mais sur les principales lignes des frontières : Dioclétien à Nicomédie, en Bithynie ; Galère à Sirmium en Pannonie ; Maximien à Milan ; Constance à Trêves en Gaule.

Mais la multiplication des empereurs, comme nous l'avons déjà observé en parlant de Valérien, était un remède de nature géométrique, tandis que le mal dont se mourait l'Empire était un mal de nature morale. A lui seul, ce remède ne pouvait pas être plus efficace, à ce

moment de l'histoire de l'Empire, qu'il ne l'avait été du temps de Valérien. Il aurait même pu, au contraire, hâter le démembrement de l'Empire en poussant chacun des empereurs à se rendre indépendant. Mais Dioclétien compléta ce partage de l'Empire par une réforme organique et profonde de toute l'institution suprême. Cette grande réforme était, en 293, désormais accomplie, et devait donner au pouvoir des quatre empereurs en même temps une légitimité plus sûre et plus respectée et des organes de gouvernement plus puissants et plus efficaces, accroissant ainsi la force et l'autorité de la charge suprême. S' engageant résolument dans la voie sur laquelle Aurélien avait fait les premiers pas un peu timidement, Dioclétien fixa officiellement le principe de la divinité des empereurs. Les empereurs sont a Deis geniti et deorum creatores; Dioclétien prend le titre de Jovius^ Maximien celui d'Herculius; les sujets et

l'armée prêtent serment par leur nom, comme jadis par le nom de Jupiter ou d'Hercule ; et la divinité dont eux et l'Empire reçoivent leur force, est précisément le Dieu du soleil, Mithra, dispensateur des trônes et des empires.

Cette nouvelle majesté divine de l'Empire est inculquée sous des formes tangibles, dans la conscience des sujets. Les rapports de ceux-ci et des empereurs, et tous les actes extérieurs de la souveraineté font l'objet d'un cérémonial que les deux premiers siècles de notre ère avaient ignoré. L'Empereur doit porter un diadème comme les grands monarques orientaux, un diadème à rayons comme le soleil, qui l'illumine de sa grâce. Ses vêtements et ses chaussures doivent être parsemés de pierres précieuses. Il n'est plus, comme Auguste, Trajan et Vespasien, un simple mortel qu'on est autorisé à approcher chaque jour et à toute heure, ou qui aborde familièrement les autres hommes, et

dont la maison s'ouvre facilement à tous les citoyens libres. Pour lui adresser la parole, il faut observer un protocole spécial, et, quand on est arrivé en sa présence, il est de rigueur de se prosterner en une sorte d'adoration. L'absolutisme oriental triomphe finalement sur les ruines de l'hellénisme et du romanisme à peu près détruits par la grande crise du troisième siècle, dans l'Empire que les Barbares désormais peuplent et gouvernent en grande partie.

Mais il n'eût pas servi à grand'chose de conférer au pouvoir suprême une autorité plus grande et un prestige divin, si la pluralité des personnes qui le devaient exercer venait en même temps à l'affaiblir. Bien que divisé entre quatre souverains, le pouvoir suprême devait, selon Dioclétien, rester une monarchie, c'est-à-dire une unité. Comment essayat-il de résoudre l'insoluble problème de bâtir une monarchie, un gouvernement doué d'une unité forte, avec quatre

souverains? D'abord en subordonnant les deux Césars aux deux Augustes, et en s'assurant à lui-même, entre les deux Augustes, la fonction de régulateur et de coordinateur suprême. Le titre de Joçius qu'il prend, mis à côté de celui d'Hercu- /tits accordé à Maximien, indique un rapport de supérieur à inférieur. En outre, à la monarchie divinisée, il applique, pour en faire une unité, le principe dynastique de la monarchie asiatique, qui déjà s'était, au premier et au second siècle, infiltré dans la constitution de l'autorité suprême de l'Empire romain.

Augustes et Césars forment une seule famille. De même que Maximien avait été adopté par Dioclétien, les deux Césars sont adoptés par les deux Augustes ; ils répudient leurs femmes pour épouser les filles des Augustes, qui les ont adoptés comme fils : sorte d'inceste dynastique, qui rappelle la monarchie égyptienne des Pharaons et des Ptolémées. En ajoutant au principe religieux et

au principe dynastique le principe de la cooptation, on pouvait croire résolue la plus épineuse de toutes les questions qui concernaient l'autorité suprême, celle qui depuis près de trois siècles agitait l'Empire en vain : la question de la succession. A la mort d'un Auguste, son César devait prendre sa place et nommer à son tour un autre César, qu'il ferait entrer dans la famille divine des maîtres du monde.

Mais ce n'est pas seulement d'autorité que le pouvoir suprême avait besoin pour guérir les plaies de l'Empire ; il avait également besoin de force, c'est-àdire d'organes habiles, sûrs, obéissants. Dioclétien tâcha d'infuser cette nouvelle force à l'Etat par la création d'un système bureaucratique complet, qui ne dépendît plus du Sénat, mais seulement et exclusivement de l'Empereur-Dieu, comme dans les monarchies asiatiques.

Il ne négligea peut-être pas de notifier au Sénat son élection au trône et les élec-

DE LA CIVILISATIOM ANÏIODE 117

tions successives, ni de respecter encore certaines formes consacrées par la tradition. Mais quoi qu'il en soit, le Sénat, en tant que corps politique, est annulé. On peut écouter ses conseils ; mais on peut aussi refuser de les suivre. Il n'a plus de provinces à administrer, puisqu'elles sont passées sous la juridiction de l'empereur ; il est exclu de la direction politique et remplacé par le Consistorium principis, le corps nouveau qui examine, comme l'ancien Sénat, les questions de caractère législatif, et qui est formé de tous les grands fonctionnaires de l'État. Toute l'administration dépend donc maintenant de l'empereur et du Consistorium principis, qui en est comme la représentation suprême ; elle est formée par une bureaucratie recrutée sans considération de rang social, de descendance ou de nationalité, et dans laquelle tous les sujets de l'Empire, et bientôt les barbares eux-mêmes ne tarderont pas à être admis à éo-alité de conditions.

H8 LA RUIINE

C'était là, au point de vue des tradi- '\

tions gréco-latines, une grande révolution. La civilisation grecque et la civilisation latine avaient été toutes les deux fondées sur le double principe aristocratique de l'inégalité nécessaire et quasi inystique des peuples et des classes. Ce double principe aristocratique comportait, dans les relations extérieures, la supériorité innée et éternelle des Grecs ou des Romains sur les autres peuples ; et dans les relations intérieures, la supériorité innée et éternelle des classes auxquelles appartenait le privilège de commander au commun des mortels.

Les gouvernements grecs et latins furent presque tous aristocratiques, fondés sur îe privilège héréditaire d'une petite oli-

garchie, seule qualifiée pour gouverner.

Les essais de gouvernements véritablement démocratiques, où les charges pouvaient être occupées par des hommes de toutes les classes, y compris les classes moyennes et populaires, furent rares et de peu de durée. Le plus célèbre de ces essais fut celui d'Athènes ; mais on sait à quelle catastrophe il aboutit. Quant à Rome, elle ne fut jamais gouvernée par la démocratie, même aux époques les plus agitées de la République ; et l'Empire romain lui-même, jusqu'au Caracalla, c'est-à-dire jusqu'au début du troisième siècle, moins d'un siècle avant Dioclétien, était encore gouverné par ce qu'on pourrait appeler l'aristocratie d'une aristocratie. L'ordre sénatorial et l'ordre équestre, qui exerçaient par privilège toutes les hautes charges de l'Empire, étaient une aristocratie recrutée parmi les citoyens romains, qui, de leur côté, nobles et plébéiens, riches et pauvres, savants et

ignorants, constituaient tous ensemble, parmi les populations de l'Empire, une seconde aristocratie, dotée de privilèges importants et soumise à un droit pénal spécial. La civilisation gréco-latine était donc fondée sur la puissance des élites, et cette puissance l'était elle-même sur l'idée que les hommes et les peuples sont moralement non égaux, mais inégaux.

Une des conséquences de ce caractère aristocratique de l'État et de la société gréco-latine était la limitation des cadres où on pouvait puiser le personnel dirigeant, et, par suite, la limitation du développement de tous les organes politiques et administratifs. On a aujourd'hui de la peine à comprendre pourquoi Rome, même à l'apogée de sa puissance, hésita si souvent à étendre ses conquêtes et à agrandir son Empire. Mais une aristocratie est un corps fermé, qui ne s'improvise ni ne se développe à volonté comme peut s'improviser et se développer une bureaucratie recrutée dans

toutes les classes et dans toutes les nations ; c'est pourquoi Rome dut veiller toujours à ne pas étendre l'Empire de telle sorte que le nombre d'administra- .teurs et d'officiers supérieurs que pouvait fournir son aristocratie devînt insuffisant ; et c'est également pourquoi elle s'efforça toujours d'administrer l'Empire avec le moins de fonctionnaires possible. Bien que nous ne puissions citer de chiffres précis, il résulte indirectement de tout ce que nous savons sur l'histoire intérieure et extérieure de l'Empire, que les cadres de l'administration romaine furent relativement restreints jusqu'à la fin de la dynastie des Antonins. Administrer avec le minimum de fonctionnaires fut la règle constante du gouvernement impérial, justement parce qu'il était un gouvernement aristocratique.

A l'époque dont nous parlons, le christianisme avait déjà porté, dans le domaine idéal, un coup mortel à l'organisa-

tion aristocratique de la civilisation antique, en affirmant que tous les hommes, étant tous fils du même Dieu, sont tous égaux devant lui. La doctrine de l'égalité morale des hommes avait été déjà énoncée par quelques grands philosophes de l'antiquité ; mais seul le christianisme réussit à la faire pénétrer dans la conscience universelle, en détruisant ainsi jusqu'en ses fondements le véritable gouvernement aristocratique, et créant la démocratie moderne. Dès que le principe selon lequel les hommes seraient moralement non égaux, mais inégaux, fut détruit dans la conscience des masses, l'aristocratie put être encore une convention sociale, acceptée à certaines époques par convenance ; elle cessa d'être une forme organique et presque sacrée de la société civile, comme elle l'avait été dans l'antiquité. Ce qui explique pourquoi dans le monde chrétien et musulman les gouvernements aristocratiques ont toujours été faibles

DE LA GIVILISATIOIN AISTIQUÉ 123

et doivent être considérés comme des imitations bien pâles des vraies et grandes aristocraties du monde antique.

A son tour Dioclétien porta, dans le domaine politique, un coup mortel au principe aristocratique, par sa réforme de l'administration. Il y eut, sans aucun doute, un lien entre les deux faits. Les progrès du christianisme furent une préparation nécessaire à la réforme de Dioclétien. Mais ce sont, naturellement, surtout des raisons d'ordre politique qui poussèrent l'Empereur à accomplir cette réforme ; et, parmi ces raisons, la plus importante fut la nécessité de remplacer l'organisation aristocratique de l'Empire, détruite par les crises du troisième siècle, par une organisation nouvelle qui convînt aux exigences politiques et militaires créées par ces crises mêmes. La rareté du personnel, l'exiguïté des organes politiques et administratifs comparée à l'étendue de l'Empire qu'il fallait gouverner, avaient été parmi les causes

de la catastrophe dans laquelle, au cours des cinquante dernières années, l'aristocratie de l'Empire avait succombé. Il fallait créer une administration disposant de forces et d'organes proportionnés non seulement à la grandeur de l'Empire, mais aussi à l'effort toujours plus considérable que devait faire l'État pour arrêter le cours menaçant de la dissolution universelle. Et où recruter cette administration, alors que l'aristocratie, déjà insuffisante au deuxième siècle, avait disparu presque complètement, sinon en choisissant les fonctionnaires dans toutes les classes et dans toutes les populations?

La multiplication des charges et des fonctionnaires, en haut et en bas, fut donc un des principes de la grande réforme de Dioclétien. Pour la première fois dans l'histoire de cet Empire fondé par une aristocratie militaire, Dioclétien sépare l'administration civile de l'administration militaire, et met à la tête

de chaque province deux fonctionnaires avec leurs employés respectifs : le prœses, ou gouverneur civil ; le dux, ou gouverneur militaire. Cette réforme avait certainement deux fins : d'une part, rendre plus difficiles, grâce à la division des pouvoirs, les pronunciamenti des légions dans les provinces et les continuelles proclamations de nouveaux empereurs, véritable fléau du troisième siècle ; d'autre part, remédier aux insuffisances de l'élément militaire, qui, recruté maintenant presque entièrement dans les provinces les moins civilisées, n'avait pas toujours les qualités nécessaires au gouvernement civil d'un empire qui, tout en décadence qu'il fût, n'en était pas moins héritier d'une grande culture. Mais en attendant, un autre principe vital de la civilisation antique, l'unité de toutes les fonctions publiques, se trouvait détruit. Il est à remarquer aussi que la division de l'autorité civile et de l'autorité militaire, qui nous semble un des progrès poli-

126 LA RDINE

tiques les plus importants de l'histoire de la civilisation, apparaît pour la première fois dans l'histoire de l'Empire romain comme un expédient d'une époque de décadence. Ce n'est pas tout ; à cette réforme s'en rattache une autre, qu'on pourrait définir : le morcellement des provinces. Dioclétien ne se borne point, comme Valérien, à multiplier le nombre des empereurs ; il multiplie aussi celui des gouverneurs, assignant à chacun d'eux un territoire plus restreint, afin qu'il le gouverne plus aisément et que, disposant de forces médiocres, il ne puisse devenir redoutable. C'est ainsi que pour l'année 297 nous comptons quatre-vingt-seize commandements civils pour les provinces au lieu de cinquante-sept qu'avait trouvés Dioclétien à son avènement.

En même temps, pour empêcher que ce morcellement des provinces n'affaiblisse l'Empire et la force de l'autorité centrale, il institua les Diocèses, hes Dio-

cèses avaient été jusqu'alors des subdivisions fiscales et judiciaires des provinces. Le diocèse de Dioclétien est le groupement de plusieurs provinces en une circonscription supérieure, sous les ordres d'un magistrat nouveau : le vicaire. Les vicaires sont au nombre de douze : cinq en Orient, avec les noms de Oriens, Pontica, Asiana, Thracia, Mœsise ; et sept en Occident, avec les noms de Pannoniae, Britanniae, Gallise, Viennensis, Italia, Hispaniae, Africa. Il y aura donc dorénavant deux Augustes et deux Césars à la tête de l'Empire. Immédiatement au-dessous d'eux, douze vicaires à la tête d'autant de diocèses, et à côté de ceux-ci, et sur le même rang, les proconsuls, gouverneurs de certaines provinces privilégiées. Enfin, au-dessous des i^icarii, les prœsides ou, parfois, des consulares ou correctores, comme on appelle indifféremment les gouverneurs des nouvelles provinces réduites. A côté de cette hiérarchie civile viennent les

duces, chefs militaires, dont les pouvoirs territoriaux sont déterminés par des raisons militaires et ne correspondent pas nécessairement à l'étendue des provinces ou des diocèses.

Mais la multiplication des chefs de l'État, leur répartition dans des centres stratégiques déterminés, et la séparation du pouvoir militaire et du pouvoir civil, ne pouvaient suffire à renforcer la défense de l'Empire. L'augmentation de l'armée devait compléter la réforme administrative. Il fallut quadrupler les gardes du corps des empereurs, ajouter aux anciens prétoriens les nouveaux, qui seront les milites Palatini et Comitatenses. Il fallut aussi augmenter les effectifs militaires. Dioclétien les porta de 350 000 soldats à 500 000, et augmenta proportionnellement bien plus le nombre des officiers. Pour encadrer plus fortement chaque légion et être sûr de sa fidélité, il réduisit les effectifs et multiplia les tribuns militaires.

La pluralité des cours, le développement de la bureaucratie centrale et provinciale et l'augmentation de l'armée exigeaient beaucoup d'argent et de nouvelles ressources pour le budget. Dioclétien y pourvoit avec beaucoup d'énergie et d'ingéniosité. Il commence par décréter une révision générale de la valeur des terres, un nouveau cadastre, comme on dirait aujourd'hui, et, au fur et à mesure, introduit un nouveau système d'impôts, uniforme pour toutes les provinces, mais devant tenir strictement compte de la qualité des terrains et de leur rendement. A cet effet, il crée une nouvelle unité fiscale, dénommée selon les lieux, jugum, caput, millena, centuria, qui comprenait des terres de nature diverse et de différente extension, mais dont l'ensemble devait avoir une valeur identique et, par suite, fournir une identique contribution. Par exemple, 5 jugera de vignes ou 20 jugera de terres cultivables de première qualité, faisaient

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un jugum, tandis que pour arriver au iriême résultat, il fallait 40 jugera de seconde qualité et 60 de troisième ; et quelle que fût la culture, il en fallait davantage si le terrain était en montagne, et moins, s'il était en plaine. La perception de l'impôt fut réglée avec le plus grand soin. La somme que l'État imposait à une circonscription fiscale, comprenant donc un certain nombre de fuga, était notifiée aux décurions (les membres du petit Sénat de chaque ville), lesquels en répartissaient le montant entre les propriétaires et les locataires du sol public (possessores), en exceptant ceux qui n'en détenaient qu'une faible portion, et surveillaient de près le recouvrement, car ils étaient responsables de ce qui viendrait à manquer. Le système tributaire apparaissait donc comme parfait et de rendement assuré.

Grâce à la réforme de Dioclétien, l'Empire romain sort renouvelé de la grande crise du troisième siècle. C'est désormais une vaste cosmopolis de races diverses, à demi barbares le plus souvent, gouvernées par le despotisme asiatique de quatre souverains-dieux, soumises à une bureaucratie innombrable, dépendante de ces souverains et recrutée sans distinction de nationalité, de naissance ou de rang social. On ne peut nier que l'Empire ait récupéré, grâce à ces grandes réformes politiques et administratives, une partie de son antique prospérité. Dioclétien parvint à reconstituer, jusqu'à un certain point, la puissance et l'unité de l'Empire. Il recouvra tout d'abord la Bretagne. Carausius avait été tué par

un de ses officiers, un certain Alectus, qui s'était flatté de lui succéder. Alectus fut battu et tué (296). A Alexandrie, une insurrection dont le but semble avoir été d'opposer un prétendant aux souverains légitimes, fut rapidement réprimée (296). En Perse, enfin, de sérieuses difficultés furent heureusement vaincues. En 294, le roi de Perse, Barahram, était mort et son fils Narsès lui avait succédé. Sous son règne, une réaction se produisit contre la politique conciliante de son prédécesseur ; en 296, profitant de ce que Galère était en Pannonie et Dioclétien occupé en Egypte, Narsès se jeta sur l'Arménie, menaçant du même coup la Syrie. Galère, immédiatement rappelé par Dioclétien et envoyé contre les Perses, commit l'imprudence d'attaquer l'ennemi sur le même terrain où, trois siècles et demi auparavant, les légions de Crassus avaient trouvé la mort. Et il fut, lui aussi, battu. Dioclétien dut renouveler l'armée détruite en y enrôlant

beaucoup de barbares d'Occident, Goths et Daces en grande partie, pour tenter d'envahir le pays ennemi par un autre côté, en suivant les chemins montueux de l'Arménie.

L'armée nouvelle fut confiée à Galère, qui avait à cœur de venger sa précédente défaite et y réussit. Par une impétueuse attaque nocturne, non seulement il détruisit le camp persan, mais il captura toute la famille royale. Seul, Narsès, blessé, parvint à grand'peine à s'enfuir. Enhardi, Galère rêvait déjà, nouvel Alexandre, la conquête de la Perse. Mais les Barbares menaçaient de nouveau les frontières ; en cette même année 297, Constance était obligé de partir pour la Bretagne, et, tandis que les Germains, forts de son absence, menaçaient la Gaule, Maximien devait courir en Afrique où éclatait une autre révolte.

Dioclétien était donc disposé à faire la paix ; et, dès le début de 298, elle était

effectivement conclue, et à des conditions qui pouvaient rappeler les temps lointains où Rome était partout triomphante. Toute la Mésopotamie, jadis conquise par Scptime Sévère, était restituée à l'Empire ; de plus, le roi de Perse cédait cinq provinces arméniennes de la haute vallée du Tigre, jadis conquises par Sapor I®^. Les sources ne s'accordent pas à les déterminer. L'Arménie jusqu'à Zinta, dans la Médie Atropatène, était reconnue à Tiridate ; l'Ibérie (l'actuelle Géorgie) devenait un État vassal non plus de la Perse, mais de Rome. L'Empire romain regagnait en Orient une frontière stratégiquement excellente pour la défense de la Syrie et de l'Asie Mineure, et des alliés précieux ; enfin, il concluait une paix, qui devait durer quarante ans.

Pendant ce temps, Dioclétien réussissait à rétablir solidement l'ordre à l'intérieur de l'Empire. L'anarchie chronique prenait fin, devant un gouverne-

ment stable et régulier. Fermement guidé par les deux Augustes et les deux Césars, et par la sûre volonté et la pensée vigoureuse du premier des Augustes, le navire de l'État gonflait ses voiles vers un horizon souriant. La méticulosité des lois pesait sur les sujets ; mais elle les unissait aussi dans une forte discipline publique ; l'augmentation des impôts même paraissait presque compensée par leur nouvelle répartition, par les méthodes rationnelles de leur perception et par le renouveau de prospérité générale. La nouvelle famille impériale jouissait de la faveur universelle ; sa divinité ne choquait plus personne, même elle était adorée par les peuples sujets, et la félicitas sseculi paraissait vouloir couronner les plus durs efforts de dix-huit années de pénible labeur.

La crise politique et militaire, commencée à la mort d'Alexandre Sévère, semblait donc terminée.

Malheureusement, il y avait dans l'œuvre de Dioclétien une contradiction qui la minait sourdement. Dioclétien avait cherché à sauver l'Empire des barbares qui l'attaquaient du dehors en le faisant barbare au dedans ; autrement dit, il avait achevé la destruction du romanisme et de l'hellénisme, opérée par la crise du troisième siècle, en la rendant pour ainsi dire officielle, par une réorganisation de l'Empire, fondée sur des principes opposés à ceux sur lesquels s'appuyait l'État grec et latin, en anéantissant ce qui avait été l'âme, la force, le soutien de l'hellénisme et du romanisme : l'unité des fonctions publiques, l'organisation aristocratique de la société, l'esprit politique, le poly-

théisme. En d'autres termes, Dioclétien remplaçait une merveilleuse civilisation, qui avait été pendant des siècles une unité vivante en ses organes divers, — religion, famille, Etat, culture intellectuelle, — par un système d'institutions qui, à part quelque souvenir historique persistant de la grandeur de Rome, n'avaient pas d'autre principe spirituel que le culte asiatique du Souverain-Dieu : principe trop nouveau et trop petit pour pouvoir animer une masse immense comme l'Empire. L'Empire demeure comme un grand corps avec une âme petite et faible, à la recherche d'une âme à sa taille. L'ordre, instauré par Dioclétien, était donc un ordre vide ; et dans cet ordre vide, deux courants contraires naissent et se développent. L'un tend à ressusciter, dans la paix rétablie, la culture antique, — littérature, arts, philosophie, religion, — grâce à ce qui en reste encore. Cette culture avait été si riche, si glorieuse.

que nombreux étaient ceux qui ne pouvaient se persuader, même après tant de calamités, qu'elle fût morte, et voulaient à tout prix la faire revivre dans son ancienne unité. L'autre courant tend à remplir le vide de l'ordre rétabli par la nouvelle doctrine chrétienne, qui renversait l'antique conception de la vie et de l'État. En détruisant définitivement la structure aristocratique de la société antique, Dioclétien avait écarté le principal obstacle à la christianisation de l'Empire ; et si formidables que fussent encore les obstacles qui persistaient, ils ne décourageaient pas une doctrine animée d'un élan si puissant et d'une conscience si forte de sa mission régénératrice du genre humain.

Placés entre ces deux courants, Dioclétien et ses collègues cherchèrent à favoriser le premier, sans toutefois s'opposer sérieusement au second. Ils s'efforcèrent de remettre en honneur l'étude

de la jurisprudence, de la littérature, de l'architecture, protégeant les écoles et les professeurs, récompensant et honorant les hommes d'élite. C'est ainsi que Dioclétien appelle à Nicomédie le grammairien Flavius et le rhéteur Lactance ; qu'il protège l'école de droit de Beritus et cherche à y attirer comme étudiants même de jeunes Arabes. C'est ainsi également que Constance Chlore choisit d'abord pour magister mémorise le fameux rhéteur Eumène, puis le nomme professeur dans la célèbre école d'Augustodunum. C'est une doctrine officielle du nouveau régime, exposée par Eumène en des pages fort éloquentes, que les lettres sont la source sacrée de toutes les vertus et la meilleure préparation à toutes les carrières, même à celle des armes. Cette sollicitude pour la vie spirituelle s'explique aisément.

Si déchu que fût l'Empire après tant de calamités et avec tant de barbares au pouvoir, il avait toujours besoin de cette

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grande culture qui l'avait créé, orné et fait vivre pendant deux siècles. Il est au contraire beaucoup plus difficile de comprendre pourquoi l'Empire a pu vivre si longuement, jusqu'en l'an 303, en paix avec le christianisme, qui était sur tant de questions capitales contraire à l'esprit de la réforme de Dioclétien. Mais les chrétiens étaient à cette époque très nombreux dans toute l'administration et à la cour ; et il semble même que l'impératrice et sa fille aient eu des rapports avec le nouveau culte. Dioclétien était trop sage et trop avisé pour ne pas comprendre combien une persécution eût été dangereuse pour l'unité et la paix de l'Empire, et il se refusa pendant plusieurs années à traiter les chrétiens en ennemis. Néanmoins il y avait à la cour un parti très fort, qui n'approuvait pas cette sage politique et dont Galère était le chef. Ce parti finit par prévaloir, à ce qu'il paraît, en raison des difficultés que le christianisme créait

à l'autorité impériale, particulièrement dans l'armée et vis-à-vis de la discipline militaire. Il se trouvait encore, parmi les chrétiens, des fanatiques refusant de prêter le service militaire, comme ce Maximilien qui fut exécuté à Théveste le 12 mars 295. Toutefois, à mesure que la religion nouvelle se répandait, le nombre des chrétiens qui se résignaient à servir dans l'armée était de plus en plus grand.

Mais si la répugnance à la guerre diminuait, la difficulté qui restait insoluble était celle du culte des empereurs. Les chrétiens ne pouvaient pas reconnaître et adorer le Souverain- Dieu ; mais le culte du Souverain-Dieu était la base même de la discipline militaire. Sur ce point l'accord était impossible ;. et le conflit devait éclater un jour ou l'autre. En 302, un édit chassa de l'armée tous les chrétiens ; et il fut suivi, un an plus tard, le 24 février 303, d'un autre édit, le premier édit véritable-

ment antichrétien de Dioclétien, qui imposait la destruction des temples et des livres chrétiens, la dissolution des communautés et la confiscation de leurs biens, interdisait les assemblées des fidèles et excluait ceux-ci de toute charge publique. L'édit était relativement modéré, puisqu'il ne contenait aucune menace de mort ; mais sa proclamation fut suivie de grandes perturbations. Une sédition éclata en Syrie ; le palais impérial de Nicomédie fut incendié. Les ennemis des chrétiens les accusèrent d'être les auteurs de ces désordres ; de leur côté, les chrétiens accusèrent leurs ennemis d'exciter contre eux, par des tumultes provoqués à dessein, la colère de Dioclétien.

Il est impossible de décider de quel côté étaient les torts. En revanche, ce qui est certain, c'est que ces tumultes provoquèrent un second édit, beaucoup plus dur. Cet édit ordonnait l'emprisonnement des évêques, des prêtres et

des diacres, qui se refuseraient à consigner les livres sacrés, ces muets dépositaires, pour l'autorité romaine, de la doctrine séditieuse. Mais Dioclétien répugnait évidemment à pousser les choses à l'extrême, si bien que, dans la seconde moitié de la même année, le 17 septembre 303, il prit occasion de la grande solennité publique des Vicennalia, c'est-à-dire les fêtes en l'honneur du vingtième anniversaire du gouvernement des deux Augustes, pour promulguer une sorte d'amnistie générale. Tous les prisonniers chrétiens qui se déclaraient prêts à revenir ouvertement à la vieille religion, devaient être remis en liberté. Quant aux autres, ils ne pouvaient bénéficier de la grâce, et même, en raison de leur obstination insensée, ils devraient être, à l'avenir, traités plus sévèrement.

Ces édits sont le document le plus éloquent de la puissance du christianisme. Ils témoignent clairement de l'hé-

sitation de Dioclétien à se lancer contre un ennemi qu'il savait nombreux et fort. Comme toujours, quand un État se trouve aux prises avec un danger qu'il n'a pas la force d'éliminer, Dioclétien eut lui aussi recours à des demi-mesures, lesquelles ne pouvaient avoir d'autre résultat que d'aggraver le mal. La résistance des chrétiens s'exaspéra et l'Empire fut contraint à user des mesures de rigueur, dont il s'était d'abord abstenu. A la fin de 308 ou de 309, Dioclétien tomba gravement malade et Galère assuma la régence en Orient. Le parti de la lutte à outrance et de l'intransigeance prévalut alors au gouvernement ; Galère et Maximien s'accordèrent pour la promulgation du dernier édit de persécution auquel Dioclétien se résolut à souscrire. Cet édit faisait obligation à tous les sujets de l'Empire de sacrifier aux dieux, sous peine de tous les châtiments corporels réservés aux récalcitrants.

Cette persécution dura huit ans. Mais, bien qu'elle ait été la plus violente et la plus systématique de toutes celles entreprises par l'Empire contre le Christianisme, elle n'eut pas cette implacable férocité que la tradition ecclésiastique devait lui attribuer. Elle fut différemment conduite et plus ou moins dure selon les pays et selon le caractère des Césars ou des Augustes. C'est ainsi que Constance Chlore détruisit seulement quelques églises, sans s'attarder à violenter la conscience des fidèles. S'il ordonna des exécutions, elles furent dues en grande partie à la vive réaction et à la véritable soif de sacrifice qui poussait de nombreux fidèles, — joyeusement, — au martyre. Mais Dioclétien n'eut que peu de part aux diverses vicissitudes de cette longue persécution, dont nous verrons la prochaine fois la grande importance historique. Vingt années de gouvernement l'avaient fatigué, et, bien qu'il n'eût pas encore atteint la soixan-

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taine, sa vie fiévreuse et surmenée avait miné avant l'âge sa robuste constitution. Depuis des années, il méditait une retraite, une retraite qui lui permît d'assister en spectateur désintéressé à la réalisation de ses grandes réformes, sans qu'il eût à être présent partout pour la diriger. Et il se faisait construire à Salone, dans sa Dalmatie, un ermitage pour s'y retirer. Même il avait voulu quelque chose de plus : n'être pas seul à s'écarter des affaires de l'État et entraîner avec lui le fidèle compagnon de ses fatigues, Maximien, auquel il avait fait faire le serment de l'imiter. Ce diligent administrateur semblait saisi de la dangereuse curiosité de savoir ce qui arriverait dans l'Empire, après la disparition de ceux qui l'avaient restauré ! Et la grande heure sonna enfin, le 1^^ mai 305. Ce jour-là, à trois milles de Nicomédie, sur une colline qui s'élevait doucement au-dessus de la plaine, au pied d'une colonne portant la statue

de Jupiter, là où il avait lui-même remis la pourpre à Galère, entouré par les hauts personnages de l'Empire et les hauts dignitaires de l'armée, Dioclétien se dépouilla de son diadème, de son sceptre, de son manteau impérial, et nomma pour lui succéder, Galère, auquel il donna à son tour pour César un officier des protectores, Maximin Daia.

Le même jour, peut-être à la même heure, la même scène se passait à Milan, où Maximien cédait son trône à Constance, et mettait la pourpre des Césars sur les épaules d'un autre officier : Sévère.

C'est alors que commence pour lui et pour Maximien cette époque de leur vie, connue dans l'histoire sous le nom de « quies Augustorum ». Mais il semble que pendant les huit années où Dioclétien continua à se survivre, dans son immense palais de Salone, entre mer, ciel et monts, passant de ses chasses à son humble jardin potager, l'Auguste vieux

et las ne fut jamais considéré comme un homme privé. Jusqu'au dernier jour de sa vie, il garda tous les titres et reçut tous les hommages que méritait son passé ; il demeura pour les nouveaux princes, « notre seigneur et notre père ». Et quand sa dernière heure fut venue, le Sénat de Rome l'honora de cette apothéose, qui équivalait à la divinisation, et qu'on n'accordait qu'aux empereurs.

Mais il vécut assez pour voir l'issue de la lutte entre l'Empire et le Christianisme, qu'il avait voulu éviter comme une calamité terrible, et pour assiter au triomphe définitif du Christianisme, qui devait lui sembler un événement encore plus funeste que la lutte, si redoutée par sa sagesse. Ce triomphe marquait la fin de la civilisation antique, et était la conséquence nécessaire de toute l'œuvre qu'il avait accomplie dans un bien autre dessein.

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