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La ruse, 1827-1828

Deux exemplaires sur papier de Chine, Cinquante exemplaires sur papier de Hollande.

Numérotés.

Il n'est pas jusqu'aux jeunes gens qui ne répudient tous les plaisirs de leur âge dans le fol espoir de devenir députés et d'éclipser la gloire de Mirabeau, mais on dit que Mirabeau avait des passions, et nos jeunes gens semblent être nés à cinquante ans.

Je sais que l'amour est peu à la

mode en France, surtout dans les hautes classes. Les jeunes gens de vingt ans songent déjà à être députés et craindraient de nuire à leur réputation de gravité en parlant plusieurs fois de suite à la même femme.

Stendhal

Promenades dans Rome.

Après Napoléon, la jeunesse n'eut plus le courage de vivre avec lâcheté.

Lefébure Papiers inédits.

Orner Héricourt en était à peindre lui-même son cabriolet. Ne voulant pas commettre à cette fine besogne un charron vulgaire, il n'osait plus cependant faire venir l'artiste de la carrosserie. Cet homme, par une lettre récente, le menaçait des recors et de la prison pour dettes. Les murs en pierres noires de Sainte- Pélagie s'érigèrent dans l'imagination craintive du débiteur.

La veille, au cours d'un message inséré dans une bourriche de volailles, œufs, beurre, images de saints, et bas de laine tricotée, M""*" Héricourt s'excusait de ne pouvoir expédier une lettre de change promise : la chapelle d'un hameau ayant brûlé, d'abord il avait fallu satisfaire à Dieu, réparer le dégât et secourir le malheureux desservant, ainsi que son bedeau. Omer jugea que la pieuse dame achetait fort cher une place au ciel. A pro- 'fusion, elle versait des oboles, offrait aux basiliques neuves de sa province leurs vitraux et leurs retables, dotait les sacristies de chasubles et de ciboires, pourvoyait seule aux dépenses de maçonnerie urgentes dans les églises pauvres des vingt villages semés autour du château de Lorraine que la veuve habitait. De cette dévotion, le fils se trouvait mal en point, quoique

les Jésuites de Paris, reconnaissants, lui confiassent parfois certains procès de leurs riches ouailles, depuis qu'il possédait le titre d'avocat. Malheureusement, les derniers honoraires servis de cette façon par l'avoué de M. de Blacas n'avaient point soldé tout le mémoire du célèbre Staub, le bon tailleur de fracs. D'autre part, le marchand de fourrages avait rigoureusement exigé en acompte le terme de la petite pension mensuelle qu'envoyait d'Artois la tante Caroline ; ainsi remerciait-elle son neveu pour l'étude du Droit qu'elle avait conseillée en vue de défendre plus tard le contentieux de la Compagnie Héricourt.

Quand Omer énumérait ses embarras devant sa sœur, la générale, elle esquissait toujours un sourire malin qui était déjà la promesse d'un prêt. Achevant de vernir en jaune les cercles des jantes, il pensait, grâce à l'éclat de sa voiture, la contenter mieux et, par là, se rendre très favorable la générosité fraternelle. La jeune femme aimait qu'il flattât leur réputation, et qu'il eût belle allure. Elle l'en récompensait avec du positif. Après tout, dans le présent, Denise était la bonne magicienne habile à transformer en quiétudes relatives la plupart des tracas pécuniaires. Aussi tenait-elle la place principale dans l'existence de l'avocat. Il le reconnut, s'y résigna d'un soupir.

Comment se débrouiller sans elle, s'il eût persévéré, dans le devoir de lui battre froid, s'il l'eût éternellement blâmé d'avoir trahi le vœu formel de leur père en rompant les fiançailles avec Edouard de Praxi-Blassans, en ruinant la passion toute franche de ce pauvre cousin entré au séminaire, l'année du mariage, par dépit de se voir préférer le général Augustin Héricourt, un quadragénaire I Le pardon d'Omer restait fragile. Au plus, remettait-il à des temps meilleurs, pour lui, son devoir d'afficher le noble ressentiment qu'eut manifesté le colonel Héricourt, le héros de la Révo-

LA RUSE ô

lution et de l'Empire, tué devant Presbourg, dès 1809.

En cet espoir de se libérer quelque jour, bientôt, de reconquérir sa liberté de jugement, il acheva de vernir les deux roues brillantes qui lui feraient honneur à Longchamps,et qui contenteraient Denise. Pourvu d'un éventail, il s'agenouilla ; très soigneusement, il sécha par ce souffle artificiel les courbes des jantes, les lueurs obliques des rayons.

Exercice et méditation furent interrompus par les cris du ressort rouillé qui précédèrent le grelottement de la sonnette. A la crainte d'un créancier en visite de réclamations. Orner sentit se contracter les muscles de son épigastre douloureux, comme au temps même de son enfance où il se trompait dans ses leçons, où, sous la menace d'un jonc à bec d'ivoire, il confondait les légendes maçonniques d'Hiram et de Salomon, des Haschischins et des Templiers, des Jacobites écossais et des Jacobins de la Révolution française, pour la fureur de son bisaïeul maniaque, le vieil illuminé qui l'avait obstinément instruit de ces contes. Pendant que le domestique allait à tâtons, par le corridor, vers la clarté trouble de l'imposte, vers l'huis ouvrant sur l'Allée des Veuves, l'angoisse du jeune homme comparait la peur actuelle et celle de jadis sous la férule de l'ancêtre à la figure épaisse, ravagée, entre des flocons de boucles blanches. C'était la même épouvante de qui gronde, muni de puissance. Coups de canne du bisaïeul sur les ongles. Invectives du Jésuite qui maudissait, au collège, l'élève confessant les premières faiblesses f. de la puberté et qui le vouait aux flammes d'enfer, à tous les raffinements des supplices imaginés par le Dante. Secouades de l'oncle Edme Lyrisse, le capitaine à demi-solde, ricaneur et audacieux, qui avait su, pendant les vacances de 1820, entraîner son neveu de quatorze ans dans un complot de carbonari bonapartistes, au nom du colonel Iléricourt. D'avoir tou-

jours tremblé à la voix de ces hommes, puis sous la tutelle du comte de Praxi-Blassans, et devant l'avarice de sa mère, et devant le visage gras et froid du Père Ronsin à l'ironie mauvaise, qui, poliment, insultait le probationnaire indocile sur les rangs de toute la Congrégation réunie dans la chapelle de la rue du Bac, Omer Héricourt s'indignait, se méprisait, éperdu, rageur. Il était anxieux de voir apparaître la large face violâtre du marchand de fourrages, qui, le fouet au col, taperait ses lourdes bottes contre le carreau du vestibule, en présentant le billet à ordre avec le crachat d'encre au bout du paraphe Héricourt : promesse de payer quatre-vingt-dix livres et huit sous, ce jour-là même, fin de mars, l'an 1827.

On parlementait à la porte. Sans doute, le sieur Jean-Baptiste n'appréciait pas les raisons, du domestique, cependant bien averti. Or, comme l'intrus n'était point civil, il s'accorderait d'enfreindre la consigne et de venir jusqu'au débiteur caché derrière la grosse poutre supportant le toit de la remise. Omer prépara des phrases orgueilleuses pour le recevoir avec hauteur, pour le chasser du geste; mais il douta qu'elles en pussent imposer au butor. Son angoisse grandit. Elle résultait de la conscience de ses torts, et de la peur qu'on imputât ses négligences à la pure malhonnêteté. Fils de colonel, neveu du général Héricourt et du comte de Praxi-Blassans, petit-fils du général Lyrisse, serait-il traité d'aigrefin par un vil nourrisseur de Ghaillot, menacé de ce poing et de cette voix puant le rogomme ? Le dandy pensa qu'il convenait de quérir en haut sa paire de pistolets. Evidemment, le domestique ne se débarrassait point. De furieux chuchotements mêlés à des mots autoritaires le rabrouaient par delà le vantail de la porte qu'il avait pris soin de tirer sur lui du dehors ; en sorte que le colloque se continuait à la pluie, dans les flaques boueuses de

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En une seconde, le fils du général Lyrisse dépouilla sa redingote militaire et son pantalon charivari; fit sauter ses bottes en appuyant de Torteil droit sur le talon gauche, et réciproquement. Alors, apparut un caleçon de soie turque à broderies d'argent que soutenait une énorme ceinture de maroquin vert gonflée vers l'endroit des pochettes. La chemise était également d'étofîc précieuse, toute froissée vers le haut par l'étreinte d'un col en satin. L'oncle releva ses manchettes et plongea, dans la cuvette du lavabo des bras nerveux, brunis par tous les soleils, de même que le hâle de sa figure aquiline. Entre les bruits de l'eau, brassée et soufflée, il déclama précipitamment :

— Tudieu, mon garçon ! j'avais besoin de ça, je n'ai pu me débarbouiller à l'aise depuis Marseille... Ofl'remoi donc un autre essuie-mains ! Tu regardes mes frusques. J'ai péché ça dans le bagage d'un lieutenant d'Ibrahim, qui termina sa noble existence non loin de Missolonghi, un malin où je le rencontrai par hasard en promenade... 11 m'avait auparavant adressé dans les côtes le feu de son pistolet, ce qui me mit à bas de selle, mais je lui rendis la politesse au double, une fois à terre... Il cracha ses dents, sa langue et le reste avant d'avoir. pu dégainer... Là-dessus, mes Souliotes taillèrent dans ses nègres... qui durent nous laisser les bourricots et leurs charges. Je retins à mon usage la garde-robe du défunt, une garde-robe de bel homme, ma foi, et qui devait plaire aux esclaves desonharem î Je t'ai cependant écrit tout ça. Tu n'as rien reçu? Tonnerre de tonnerre... Ni le cimeterre à manche d'agate? Voilà, sacrebleu, qui me passe! Que la police arrête les missives d'un condamné politique, soit ! Mais qu'elle confisque les paquets de valeur, cela frise l'indélicatesse... dirai-je ! J'irai jusqu'à Saint-Cloud réclamer à Charles X ton cimeterre !... car il t'appartient!... «i Peuh ! tu n'auras guère à t'en servir... puisque la ffl

famille a fait de toi un avocat, et avocat des Jésuites encore! Le fils d'Héricourt avocat! Il aurait été reçu, le particulier qui serait venu prédire de pareilles choses à ton père, le jour où le courrier nous apporta l'écrin avec la miniature de ta physionomie de poupard, sur les ruines fumantes de Friedland ! Heureusement, il n'est plus là pourvoir!... Et sa fille Denise qui épouse ce jean-f... d'Augustin pour sa fortune et ses décorations. Si je n'avais pas été fraîchement condamné à mort, à cette époque... et obligé de boire les mouches noyées dans les alcarazas d'Espagne, tu aurais aperçu ma figure à la cérémonie, parole d'honneur I Votre chevalier de Saint-Louis m'aurait d'abord rendu quelques comptes. Mais je le rattraperai... maintenant...

— Le roi vous a gracié, mon oncle?

— Dis-donc, freluquet, ai-je besoin de leurs grâces?

Goguenard, le capitaine cessa de frictionner sa tête savonneuse. Il nargua son neveu qu'alarmaient les risques courus par le proscrit.

— J'ai un sauf-conduit, dit-il enfin... Je suis porteur d'un message que les membres du Congrès d'Egine m'ontconfié pour le remettre au ministre des Relations Extérieures... Un sauf-conduit !... Voilà quatre jours que pour le faire signer et contresigner dans les bureaux du gouvernement, je trotte sous ce déluge. J'y ai crevé mes bottes, et considérablement abîmé mes bardes qui avaient déjà subi quelques avanies pendant notre navigation... car nous avons eu gros temps !... Tu va,s me faire venir ici ton bottier, ton tailleur... Et au trot !... Il faut que j'obtienne une audience du ministre, pour lui compléter verbalement les indications confidentielles du message... Et je ne puis me présenter sous cette houppelande... J'ai laissé mes caisses dans la cour des Messageries ; mais elles ne ren-

ferment que des effets mahométans, et, comme le carnaval est passé !...

Éclatant de rire, il supposa que, vêtu à la mode turque, il se présentait devant le ministre de Charles X. Depuis son départ pour l'exil, l'ancien dragon de l'Empire n'avait point changé, quoi qu'il eût accompli d'extraordinaire en combattant partout avec les carbonari de la Jeune Europe pour les causes de la Liberté, en mettant sa tête au jeu de toutes les conspirations, comme il seyait au petit-fils du vieil illuminé de Lorraine, qui dans la loge des Neuf Sœurs avait introduit jadis Camille Desmoulins et Danton, avant d'enseigner à Omer les légendes maçonniques, sous la menace du jonc à bec d'ivoire ! Nulle affliction n'avait abattu l'oncle Edme. Svelte, maigre, grisonnant, alerte et bavard à travers la chambre, se rappelait-il même aujourd'hui sa femme morte delà peste, dans Navarin? Car il l'avait emmenée là soutenir un siège contre le Turc et l'Egyptien. D'abord Omer attendit qu'il manifestât du regret : ils ne s'étaient pas vus depuis ce deuil. Vraiment, le capitaine ne paraissait guère se souvenir. 11 s'ébrouait, caracolait, racontait au neveu telles péripéties de ses exploits innombrables. Encore qu'il comptât au long de sa peau les cicatrices de plusieurs blessures graves, il pensait évidemment que rien n'eût pu mettre en défaut son adresse ni son courage. Il le cria pour les portraits de grisettes souriant au centre de quelques cadres épars sur les guéridons. En manière de preuves, il emmêlait les récits de ses aventures et ceux des chances fabuleuses échues à des camarades. Ils étaient tous de ces soldats de la Révolution qui confièrent, dix ans, à l'Empereur, le soin d'anéantir la puissance des monarques barbares coalisés contre la résurrection de l'esprit latin et contre la descendance gallo-romaine, soudain en émoi pour la mémoire de ses Calon, de ses Brutus, de

ses stoïques, de sa République, de son César, de ses prétoriens, et du mot quirite : Liberté.

Ces expressions antiques, l'oncle Edme les adaptait aux fougues de son langage; il les attribuait aux discours de ses amis, du colonel Fabvier, du général Foy, du comte de Santa-Rosa, qui avait suscité la révolution deNaples avant de périr naguère en défendant Navarin contre la flotte égyptienne; du général Quiroga, de Riego, de lord Ryron lui-même, mort dans une maison voisine de celle qu'habitait le capitaine derrière les murs de Missolonghi ébranlés par le canon turc. Avec ceux-là, le demi-solde avait repris la tâche jacobine au moyen des conspirations, des émeutes et des révoltes qui, depuis sept ans, ébranlaient de nouveau les trônes en Italie, en Espagne, en Grèce, en Portugal même, dans toute laterre latine, sur les lieux consacrés par les ruines de l'idéal romain. Au milieu de la pièce mesquine, il se dressa comme le chevalier de cette légende miraculeuse et vivante. Il projetait la lumière de sa foi devant la timidité du neveu, confus de n'être rien qu'un avocat élégant et muet, assis au coin d'une ottomane en velours, dans la chambre étriquée, obscure, toute craquante sous les bonds souples du soldat, toute résonnante de ses invectives contre Marmont, duc de Raguse, Oudinot, duc de Reggio, Soult, duc de Dalmatie, et protecteur d'Augustin Héricourt, contre Talleyrand, prince de Bénévent, contre tous les traîtres maréchaux et sénateurs tirés de l'ombre par l'élan révolutionnaire, puis gorgés par Napoléon, et avilisensuitejusqu'à consentir, moyennant de nouvelles dotations et de nouveaux titres, la vente de 1814, la vente à la Sainte-Alliance des libertés et de la Nation!

Le poing du demi-solde bouscula la table, les bouteilles de bière que son neveu disposait avec un pâté de Strasbourg.

— Convoque ton bottier et ton tailleur, réclama l'oncle Lyrisse après les premières rasades. Et du leste ! Je marque aussi mal que les six mouchards attelés à mes' trousses. Les pauvres bougres ne comprenaient guère, jusqu'à ce matin, pourquoi le préfet de police ne les autorisait pas à mettre la main sur un homme condamné à mort en bonne forme. Aussi, voyant leur mine penaude, je les abordai et les invitai à me faire raison devant une bouteille, au café, ce qu'ils acceptèrent sans trop de façons. Là, je leur montrai quelques pièces probantes où il était écrit que le comte de Praxi-Blassans, pair de France, et Son Excellence le ministre des affaires étrangères, acceptaient que les membres du Congrès d'Egine m'envoyassent porter en France certaines dépêches diplomatiques, et des renseignements confidentiels sur l'état des affaires d'Orient.

11 est décent que j'aille remercier ton oncle Praxi-Blassans qui a su tout de même soupçonner que j'avais le désir de te serrer la main et d'embrasser ta mère, après cinq ans d'absence. Il a trouvé, pour cela, une manière discrète de m'être agréable, en priant M. de Villèle de ne pas me récuser comme mandataire des Hétéries. Je ne puis lui faire ma visite, non plus qu'au ministre, dans cet équipage de pacha!

Son rire franc éclata pour le triomphe de ses dents saines que déparait à peine une brèche avant les molaires de droite. Omer reconnut l'oncle Edme d'autrefois, celui qui sous prétexte d'équitation, entraînait son neveu hors des Moulins-Héricourt, chez des cabaretières joviales, et chez une veuve impérialiste à la nièce aussi complaisante qu'elle-même. Dès ce^ souvenir, le capitaine cria :

— Mais c'est elle qui t'a déniaisé, parbleu!... Elle te récitait Phèdre, et te nommait son Hippolyte. Si je ne m'abuse ? Ah, le bon temps ! J'avais alors fait de toi un fameux carbonaro : un carbonaro de qua-

torze ansl... Oh ! tu as changé depuis... mon neveu! Le jeune homme sourit. Il avoua regretter ses vacances de jadis, quand le demi-solde présentait le fils du colonel Héricourt aux buveurs des goguettes, aux vieux jacobins et bonapartistes préparant, contre les ultras, des complots toujours dénoncés. De quels enthousiasmes ils avaient nourri le cœur du collégien orgueilleux de son père, en mémoire de qui chacun le saluait respectueusement. Et le jour, où les gendarmes avaient paru dans le chemin ordinaire de leurs courses! L'oncle Edme et le major Gresloup avaient dû gagner au galop la côte de la Manche et s'embarquer pour l'Angleterre.

— Mieux valait ça que de conférer à ces militaires l'honneur de mon arrestation, hein? N'importe : tu n'aurais pas dû oublier ainsi nos entretiens. Je t'ai écrit, moi ; je t'ai même envoyé des sabres et des fusils turks ; je t'ai revu plusieurs fois, avant l'afTaire de Thouars...

— Mais le comte et le général Augustin, vous le savez, m'ont défendu de vous écrire du collège. Les "Pères arrêtaient ma correspondance. Ma mère me suppliait de suivre les avis de nos confesseurs, afin de ne pas être damnée. Elle a si peur de la damnation. C'est effroyable à voir ses sanglots, ses mains qui se tordent avec son chapelet, quand elle a ses terreurs et ses visions.

— Fichue toquée, que Virginie !

— Joignez que la tante Caroline dans ce temps-là, juste, se donnait du tintouin pour obtenir les fournitures de blé au camp de Saint-Omer! Et, dépuis, seyaitil que la famille affichât des sentiments libéraux sous le ministère de M. de Villèle?... Peste !

— C'est pour ça qu'ils t'ont enrôlé dans la congrégation ?

— Ma mère me suppliait d'être prêtre pour assurer son salut éternel. C'était aussi l'opinion du comte.

Denise semblait quasi fiancée à Edouard, qui ne pensait guère à la tonsure. Emile de Praxi-Blassans entrait à l'École militaire. Il fallait un prêtre dans la famille, pour qu'elle fût en odeur de sainteté devant le duc d'AngouIême. Moi, j'étais déçu. Vous partiez en exil, au loin, frappé par une condamnation qui vous éloignait pour toujours, supposai-je ! J'ai vu défiler les charrettes conduisant à la place de Grève les quatre sergents de La Rochelle, entre des milliers de carbonari sans courage pour tenter la délivrance des martyrs... Alors j'ai compris que nous étions vaincus.

Le capitaine ricana. Ne sachant plus se défendre, Omer comparait en silence ses pitoyables excuses aux enthousiasmes et aux promesses solennelles du passé. Cependant, il n'éprouvait aucun désir réel de se compromettre dans les complots, selon le dessein probable du visiteur. Il ne croyait plus au succès. Bien qu'il s'accusât d'introduire la bassesse de ce calcul dans les idées menant les phrases d'une pareille conversation, il se décidait, humble, à n'être point une âme généreuse. Pour échanger son existence de dandy reçu dans les salons notables, contre les périls de telles aventures, il eût fallu, du moins, séduire par là M. Gresloup, le père d'Elvire, car elle était riche et charmante. Omer n'entrevit pas d'autre raison capable de le persuader. Gomme l'oncle en insinuait quelques-unes, éloquentes ou philosophiques, Omer le pressa de le renseigner sur les derniers jours de lord Byron.

Pendant que le soldat de Missolonghi insultait à l'ignorance des médecins entre les mains desquels trépassa le poète de Childe Harold, assez platement, Omer n'appréciait que davantage les grâces de sa vie présente. Plutôt que de souffrir la fièvre et la colique dans une masure, quand on est venu chercher le triomphe du chevalier foulant l'ennemi sous les sabots

du cheval, ne convenait-il pas mieux de plaire aux gracieuses parisiennes assises en cercle devant les cheminées de marbre, avec des attitudes non moins heureuses que celles des Melpomènes de bronze accoudées sur les rocs des pendules? Sous l'influence de la jolie Denise, les pieuses élégantes écoutaient obligeamment son frère, qui, ayant le bon goût de porter, comme ses cousins Praxi-Blassans, le titre religieux de probationnaire auprès de la Congrégation, ne savait pas moins présenter, sous forme de paradoxes ironiques, une certaine somme d'idées jacobines entre plusieurs curieuses légendes de la Franc-Maçonnerie. Ce lui prêtait une réputation de causeur surprenant et hardi, sans outrance ni mauvais ton, en un temps où chacun se vantait de doctrines strictes, exclusives et jalouses. Celles-ci se fatiguaient d'ailleurs à l'usage, puisque le comte de Praxi- Blassans inclinait tout à coup vers un certain libéralisme en accueillant mal, avec ses collègues de la Pairie, le projet de loi restrictive sur la presse, déjà voté par la Chambre. Omer en avertit le capitaine.

On disait partout que le ministère redoutait un échec. C'était une politique nouvelle dont chacun discutait, dans le milieu royaliste, ardemment. Quelques personnes rappelaient avoir entendu le neveu du comte pérorer certains soirs à la manière des libéraux ; on en déduisait couramment qu'Omer recevait, par son oncle, les confidences de la Chambre Haute. Depuis plusieurs jours, la situation sociale du jeune avocat avait étran-

Iement grandi dans les salons, chez M°*^ d'Espard et bez M"*" de Maufrigneuse. Ses phrases. Denise les répélit à foison de visite en visite. Ce succès imprévu, il feconnaissait soudain le devoir aux opinions vigoiipuses que le capitaine Lyrisse reprenait brusquement, près cinq années de silence, dans cette chambre aux panoplies d'armes orientales, cadeaux de l'apôtre qui, pour librement discourir, débouclait sa ceinture de

maroquin. Il la posa, lourde, avec un son métallique, sur la tablette du secrétaire.

Le capitaine devait être muni d'argent. Omer n'osa point tenter d'emprunt, à cause de leurs divergences. Il contristait le soldat par la froideur de ses approbations polies ; il arrangeait des circonlocutions indispensables pour insinuer que son tailleur et son bottier, sans doute, ne viendraient point prendre les mesures de son oncle, s'il les mandait. Auparavant, ils prétendraient au solde de leurs mémoires. Omer guettait la minute favorable à ce dernier aveu, et toute sa terreur habituelle des créanciers l'assaillit encore. Rapidement, il compta les totaux énormes de ses dettes. Sa situation lui parut inextricable. Elle ne pouvait finir que par l'intervention des recors, et le séjour dans la prison de Sainte-Pélagie. Il haït son existence de débiteur harcelé, menacé, injurié. Repartir avec le capitaine Lyrisse, c'était accomplir les vœux de son père et fuir à jamais d'odieux ennemis. Quelles que fussent les promesses toujours un peu vagues de sa sœur, elle refusait la grosse somme qui l'eût libéré vraiment. Et le goût des voyages le sollicita durant que le carbonaro contait un exploit d'Italie, une navigation téméraire sur le golfe de Gênes, pour débarquer les armes de contrebande. Omer flaira les odeurs salines des mers inconnues. Il imagina les vieux palais, les môles, les statues des ponts, et les danses des filles brunes qui l'aimeraient, brutales, au son des tambours de basque, des sequins agités. Quelles senteurs les orangers doivent répandre sur les couples amoureux dans les chemins longeant les cris du flot. Elvire ! Peut-être l'obtiendrait-il alors?

L'oncle parlait toujours. La vibration de sa clameur sincère atteignait les tempes du jeune homme, sa poitrine, pénétrait sa chair, ébranlait ses os. Tour à tour la voix était celle des commandements militaires et des

allocutions à des foules en révolte. Gela résonnait dans les entrailles, secouait les fibres, .les nerfs, et le muscle du cœur...

Dans Omer^ tout [une âme se réveilla qu'il ignorait survivre aux époques d'adolescence.

Cette âme, l'oncle Edme l'avait pour la première fois suscitée en permettant l'émoi révélateur que procure le frisson d'une fille saisie entre les bras. A l'âge d'estimer faciles toutes les victoires, cette âme avait été, par lui, grisée d'espoirs géants. A l'âge d'estimer faciles tous les sacrifices, elle avait été, par lui, saoulée de souvenirs et d'exemples choisis dans la plus réelle des légendes et des épopées. Pour l'entendre tout redire et proclamer, Omer se crut une minute sur le point de gagner avec l'oncle l'Italie et la Grèce. Il soulèverait aussi les peuples contre les tyrannies. Il acclamerait, en agitant les drapeaux d'indépendance, tous les noms de la Liberté. Il braverait les foudres des fusillades, les élans de cavalerie, les gestes des sabres, et les lumières des baïonnettes. Il égalerait cet homme étincelant de force et de foi. Il égalerait son père. Non moins qu'eux, il oublierait tout des créanciers, des tuteurs, des maîtres, et des femmes. A l'espérance généreuse et noble, espérance endormie mais non morte dans son imagination, il se vouerait. Le major Gresloup lui donnerait sa fille. Les gloires que représentent les tableaux historiques des musées, il leur égala celle de l'oncle et de ses amis.

— Alors, comment, comment, déclamait le capitaine, as-tu pu tant oublier de ce que t'enseigna mon grand-

I père au château de Lorraine, et toutes nos promenades en Artois, pendant les vacances, et la goguette chez la belle Herminie, et nos aventures et mes lettres de Paris, d'Espagne, d'Italie, de Grèce, et celles de mon père ; et le legs sacré du tien ; et ce que tu as reçu de nous? Qu'avons-nous épargné de nos vies pour te

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montrer encore la route qu'autrefois ont suivie Gaton, Brutus et les grands Romains.

Il levait les mains. Il attestait le plafond bas; il le touchait presque de ses ongles. Il ne fit pas d'autres allusions à la mort de son père, qui, en philosophe de l'encyclopédie, vantait les exemples de l'antique. Mais après cette période, il s'assit sur l'ottomane, et, le menton dans les mains, il garda le silence de la douleur véridique.

Son- neveu souffrit de cette peine. Les choses du passé revécurent dans la pièce muette. Ce fut le fantôme du général Lyrisse, la haute stature, et la tête minuscule oscillant sur le collet à fleurs or. Quand, vers la fin de l'Empire, il présentait son petit-fils pompeusement à des amis : « Voici l'enfant de ma fille Virginie et du colonel Héricourt. C'est l'enfant d'Austerlitz ; il est de septembre 4806 ». Nommant cette date, il exprimait l'orgueil d'un large rêve, comme si, quelque jour, Omer devait, pour cela, écraser, à son tour, les monarques par des victoires illustres. Mais alors, la déroute ne s'était pas encore abattue sur l'Empire, le roin'était pas revenu dans les fourgons de l'étranger vainqueur, le bisaïeul, qui avait introduit Danton dans la loge des Neuf-Sœurs, pensait toujours à rétablir la Convention Nationale, lorsqu'on aurait aboli la dictature nécessaire de Bonaparte, une fois les tyrans écrasés. A cette époque, le général Lyrisse avait pu croire aux destins glorieux de l'enfant. Plus tard, après 1820, lorsque rien ne restait de toutes les magnificences impériales ni de toute l'égalité jacobine, pourquoi le général, modéré d'abord entre les demi-soldes, s'était-il tout à coup lié à la fortune aventureuse de son fils, avait-il non seulement rejoint le condamné à mort dans son exil mais aussi, malgré son âge, repris du service sur les rangs des Constitutionnels espagnols ; et, pour quelle victoire impossible, s'était-il battu contre les soldats de la Foi, contre les troupes du roi

de France? Vaincu, poursuivi jusqu'au port de Vigo, embarqué sur un brick, il apparaissait à l'imagination d'Orner comme une sorte d'Errant au malheur de théâtre. Ainsi des gravures consacrent l'inforlune de Bélisaire aveugle, qui tend son casque glorieux à l'obole du voyageur. Car elle était, disait-on, lamentable et lépreuse, la pauvre auberge de Falmouth dans laquelle, à peine sur la terre anglaise, l'ancien cavalier de Jemappes, le cuirassier de Wagram, avait soudain expiré, de fatigue et de déception.

Mourir ! N'était-ce pas le risque atroce et constant de cette existence proposée par l'oncle Edme?

Orner eut peur. Mourir! Ne plus jaser aux lumières des salons, avec les yeux expressifs des jeunes femmes. Ne plus sentir une bouche d'amante éperdue, tiédir le corps nu dans la couche amoureuse. Ne plus jouir des admirations décernées à la sveltesse de sa taille dans un habit de bonne coupe, à la finesse d'un mot adroit, à la vibration d'une phrase éloquente très travaillée avant que de se rendre au dîner d'importance. Ne, plus rêver à la richesse d'Elvire Gresloup dans le bois d'automne où le cheval broute, la bride traînante. Ne plus croire à son avenir politique d'avocat jugeant, par le moyen d'une impartiale moquerie, les ridicules des ultras et les utopies des républicains malpropres ! Mourir, c'était la renonciation à l'univers des (illes ardentes, des repas exquis, des campagnes somptueuses, des foules acclamant leur élu, lui, peut-être. Et cet homme, qui, là, réfléchissait, un peu bizarre dans le caleçon et la chemise turcs, un peu sévère sous le front creusé de deux lignes parallèles, cet homme apportait le risque de la mort.

^^ Disparaître dans l'inconnu des mystères infernaux, i^^fei'être même plus un gémissement, Ômer pouvait il s'y ^^^pésigner d'avance?

de l'oncle semblaient décisifs. Seule, la peur arrêtait le jeune homme. La peur sournoise, mais hostile à tous les sentiments de son âme, à toutes les idées de son esprit, à toutes les curiosités de son intelligence, à tous les élans de sa vigueur. Il avait peur ignoblement de mourir. La honte de cette peur se recroquevillait au fond de lui-même, ainsi que pour se cacher au centre de son estomac, dans le viscère rétracté. •

D'où venait cette peur si forte? Où l'avait-il apprise, l'enfant d'Austeriitz? A l'âge de huit ans, il mordait, féroce, les Cosaques de 1814 qui violentaient sa bonne. Tout était-il déchu de la vaillance héréditaire avec le courage du colonel Héricourt fauché par les foudres de l'artillerie autrichienne? Ce n'était donc pas un homme seulement qu'avait atteint le boulet de Presbourg? L'épouvante de cette mort avait-elle émasculé toute la;race? Omer le reconnut : ce Longs chagrins de ma mère qui m'avez instruit dans la crainte des guerres et dans l'éloge du renoncement religieux. Trépas de mon père, qui provoquas ce désespoir de veuve consolé par l'humble habitude de se plaindre à Dieu, faible, éplorée, passive et docile devant les décrets de la Providence ! )).

A cette pensée, Omer conçut bien qu'il n'était pas possible de se leurrer. Il tomba dans une grande tristesse qu'il apparentait aux lassitudes historiques des peuples vaincus.

Des heures se prolongea le silence des deux hommes. Ils le rompirent à peine pour s'annoncer des choses étrangères à cette seule méditation et, par conséquent, inutiles. Il les entendaient avec l'oreille, mais ne les écoutaient point avçc l'esprit.

Quatre jours furent consommés sans que rien d'euxmêmes changeât.

L'oncle Edme se reposait. Enfin, ils sortirent. La voiture les transporta chez son fils. Pendant la route, ils parlèrent aussi peu de la mère morte à Navarin, cette Italienne qui, pendant l'insurrection piémontaise, avait conçu 1' « enfant de Novare». Elle l'avait mis au monde dans les environs de Saumur durant l'organisation du complot fameux.

A la barrière du Maine, la maisonnette était vêtue de feuillage naissant; le petit jouait avec les poules de la basse-cour. Une veuve d'officier bonapartiste élevait là sévèrement ce pâlot, que deux grands yeux napolitains faisaient grave.

Déjà militaire à six ans, il étala ses jouets, cuirasses, casques, deux grands chevaux de bois, un canon, cent images de batailles. Epaisse et pleurnichante, la veuve, drapée dans une mante noire, vanta son élève. Le père donna beaucoup d'argent, et s'en fut enchanté de son hoir, qu'il espéra semblable à lui,

Xu retour, le capitaine renouvela sa demande d'être mesuré par le bottier et le tailleur. Orner éluda l'obligatioo d'envoyer son domestique à leur recherche. L'oncle n'hésita plus à dire : « Combien leur dois-tu ?... Tant que ça?... Bigre! Adonis ne dépensait pas autant.

je gage, pour séduire Vénus. Tiens, prends ce qu'il faut, et ordonne à ton bedeau d'acquitter la note tout de suite. Qu'il ramène les deux artistes! »

Là-dessus, il reprit toute sa bonne humeur et taquina son neveu, en le forçant d'avouer ses aventures d'amour. Ils échangèrent bruyamment leurs confidences galantes. L'oncle Edme livra des souvenirs copieux. Il sut décrire avec emphase la beauté, la fraîcheur et la nervosité des poitrines que les Grecques présentaient aux lèvres des carbonari, par reconnaissance pMtriotique. Il avait consolé la dernière maîtresse de lord Byron :

— \énus avec la gorge de Cybèle, les cheveux de la nuit et l'œil de l'aigle !

Ensuite il déclara son appétit des Parisiennes malicieuses et poitrinaires. Le jeune homme commenta quelques types de grisettes enjôleuses, principalement les beautés de son Elodie. Il l'avait chérie plusieurs saisons, jusqu'à la rupture naguère ordonnée par le comte Praxi-Blassans.

— Où trouver ses pareilles?

— Chez Flicoteaux. Elles attendent devant la porte qu'un étudiant les invite à goûter le pot-au-feu et les pommes de terre.

— Flicoteaux! J'y dois rencontrer des amis... Allons dîner chez Flicoteaux, nous souperons mieux au Rocher de Gancale... Tu me conduiras, et je paye... Frète-moi seulement ce chapeau de velours! Il sied à mon caractère de conspirateur!

Le capitaine s'attribua dans la garde-robe quelques bardes à sa convenance. Le bottier fournit une paire d'escarpins refusés par un petit maître exigeant. lisse trouvèrent de taille identique à celle de la chaussure que le valet d'Omer avait montrée, dans la bouti(^e, en guise de modèle. Une paire de guêtres étroites pour le pied du dragon les assura cependant sur les chevilles.

Il lui plut fort de draper sur ses épaules un ample manteau « à la Quiroga», sorte de cape alors en usag«, et habilement choisie par le tailleur. Les mesures d'autres vêtements furent notées; cela fit passer l'après-midi, jusqu'à l'instant de dîner chez Flicoteaux, vers cinq heures.

Le cabriolet les mena rondement, reflété avec toutes ses lueurs de vernis dans les vitrines nombreuses des fruitières, quand ils eurent laissé les bords de la Seine charriant ses longs trains de bois, et pénétré, par l'esplanade déserte des Invalides, les rues du faubourg Saint-Germain. Les moineaux y piaillaient en nombre sur les arbres à peine vêtus des jardins qui débordaient les murailles des vieux hôtels historiques.

— Chez Flicoteaux, avertit soudain Omer, nous rencontrerons un ennui : il a nom Dieudonné Gavrois.

— Peste, il mange là-dedans la fortune de sa digne mère ! Le million des Moulins-IIéricourt est dilapidé en festins à dix-huit sous ! Dieu le punira ! N'importe, j'entends aller chez Flicoteaux : j'y dois voir, te dis-je, des amis ; et pour les saluer je m'arrangerai de ton Dieudonné!

Ils rirent ensemble.

— G'est un vrai savant, rectifia le jeune homme, désireux de justice. Dieudonné Gavrois se passe de tout ce qui n'est pas un livre d'algèbre ou de mécanique, un appareil de physique ou une matière à transmutations chimiques. Il couche avec sa servante, le jour qu'il lui paye ses gages, en y ajoutant une prime de deux écus, un de trop, puisqu'elle a le malheur d'être borgne...

— Engraisse- t-il, encore?

— Au contraire : il se rend aux étuves après le travail, et il dîne chez Flicoteaux, qui est voisin de l'établissement, parce que le bain de vapeur lui renforce l'appétit...

— Que Flicoteaux apaise !

— On a le pain à discrétion, et Gavrois n'adore pas moins le veau que le bouilli aux pommes de terre.

— Je le croyais gourmand.

— Mais économe. Il sacrifie ses goûts à ses besoins de chimiste.

— lié ! hé ! c'est un homme, ce me semble, ton cousin. Evidemment, le ton de la voix insérait dans cet

éloge un blâme indirect pour le neveu qui, lui, ne se montrait pas capable de sacrifier un caprice aux idées politiques. « Je ne puis pourtant lui dire que j'ai peur )), pensait Omer. Et sa tristesse le reprit. Ils se turent encore.

Omer appuya sur les rênes quand la jument commença d'escalader cahot par cahot la place de la Sorbonne.

Le cabriolet s'arrêta devant la devanture de- la célèbre gargote, au coin de la rue Neuve-de-Richelieu. Quelques fillettes piétinaient là, jacassaient.

— Cydalise !... dont je vous ai parlé, la voici ; elle sort du cabinet de lecture, où elle n'a point découvert ni Don Juan, ni Don Quichotte, ni aucun hidalgo dç roman... voilà notre Angéline!... Mesdames...

— Bonjour, Omer! Quelle jolie cravate! remarqua vite la gracieuse enfant... Auriez-vous fait ce nœud de satin pour nos bons becs ?

— Holà, ma chère! abandonnerait-il ses marquises!... Ce serait bien de l'honneur. Nous sommes vos servantes !

— Elodie?

— D'Arthez, Joseph Brideau, et ceux du cénacle l'ont emmenée là-haut. C'est elle que cherchent Vos Seigneuries?

— C'est vous trois qui souperez avec nous, si vous agréez que nous vous en priions... Et si le cénacle nous veut bien livrer Elodie...

— Faites-nous entrer avant le dessert, nous lui dirons, à l'oreille, que vous la cherchez. Alors elle inventera cent prétextes habiles pour se dégager... Qu'en penses-tu, Gydalise?

Joyeuses, elles tapotèrent les jupes bouffantes et courtes.

Leurs mines naïves admiraient que le capitaine appelât un commissionnaire et lui donnât quinze sous pour garder la voiture; elles rajustèrent leurs guimpes fort pudiquement sur des gorges très jeunes en corsages de mérinos et de levantine.

Mais Angéline considérait avec sympathie les pruneaux de la devanture. Ils nageaient dans un saladier blanc, aux fêlures raccommodées par des agrafes en fer. Un rideau de serge rouge servait de décor à cette exhibition de cuisine honnête.

— Ma belle, dit le capitaine, je vous offre le bras pour aller au-devant de ce dessert... Vous avez un plaisant visage que madame votre mère a bien fait de mettre à point en neuf mois.

— Oh ! monsieur, fi donc !

—jHe la comprends. Il faut au moins ce temps-là pour cultiver et mener à leur fleur les lys d'un teint comme le vôtre et pour modeler convenablement un pareil ovale de Visage... J'aurais demandé dix mois... Mais oui, et encore je n'aurais peut-être pas réussi les coques de vos cheveux blonds, ni mélangé sur ma palette l'azur de vos prunelles... Mademoiselle, il faut un cœur de mère pour faire une fille comme Qa! Bénissez-la de ne vous avoir donné les dents de Charles X, ni la peau de la duchesse d'Angoulème.

— Là, ne me pincez plus...

Ils gravirent l'escalier obscur et tournant.

Le dialogue inquiétait Omer. Il aimait, en ces endroits, garder le rôle d'un prince prêt à s'encanailler sans trop déchoir. Les propos de son oncle le choquaient

fort. Ils le déconsidéraient devant les grisettes. Au seuil du restaurant, Gydalise s'écria :

— Voici le bel Enjolras ; les yeux d'Elodie ne doivent pas être loin de ce garçon-là.

Elle se précipita, manquant d'entraîner une chaise ; le bout de son châle enveloppa le dossier. Orner ressentit une émotion désagréable. Il souffrait encore pour son ancienne maîtresse, parfois.

— Ekxiie aime donc cet écolier? demanda-t-il à la blonde Angéline.

— Elle l'admire parce qu'il jase à souhait ...

— Mais je connais ce marmot, dit le capitaine; j'ai vu cette tête d'archange...

Un autre adolescent qui mordait du pain, le retira de sa bouche, pour murmurer :

— Regarde le capitaine Lyrisse, l'ami d'Armand Carrel ! Celui qui a été condamné à mort par contumace dans le procès du général Berton...

Le long de la table, le renseignement fut communiqué de convive à convive. Vingt têtes adolescentes se détournèrent subitement, pâles d'émotion. Un se leva qui était maigre, dans son habit étroit et noir; des boucles jaunes retombaient sur son col de velours..

— iMessieurs, crie-t-il, debout ! Debout, les amis de l'A. B. G. !

Le tapage des pieds remués, des chaises reculées, se termina vite pour un silence qui fut un hommage de respect. Omer Héricourt frémit, étonné.

— Vive la Grèce! Honneur aux héros de Missolonghi î déclama tout à coup un grand garçon, le torse cambré dans un gilet écarlate à la Robespierre, et qui portait les cheveux taillés comme ceux des pages.

Le capitaine Lyrisse le salua, rit, sans doute pour dissimuler l'appréhension de s'attendrir. Son neveu aperçut bien une humidité insolite à la prunelle lumi-

neuse du soldat. Ce fut une minute presque solennelle sous le plafond très bas, devant les fenêtres poussiéreuses et blafardes, le long des tables aux nappes graisseuses. Cent intelligences se penchaient vers le héros, entre les grandes boucles des chevelures. Et sur les énormes cravates blanches ou noires, toutes les âmes ardentes, généreuses, ivres d'enthousiasme, venaient à la surface des figures, éclairant l'ombre fmiieuse du lieu.

— Messieurs, prononça la voix franche du capitaine... Merci pour la Grèce !

Il tendit la main au jeune homme en gilet rouge, et lui demanda son nom.

— Auguste Riberide, étudiant en droit ! Je salue celui qui a toujours défendu la Loi du peuple contre la force des despotes l

Des applaudissements tonnèrent à ces mots. Puis ce fut un long murmure, une confusion de gestes et de voix énergiques. Les dîneurs quittaient leurs places et, la serviette au poing, s'assemlDlaient autour de l'oncle Lyrisse. Il recevait, en camarade heureux, les témoignages de ces brusques sympathies.

Un petit homme très chevelu s'avança vers lui :

— Monsieur, dit-il, je suis royaliste, je me nomme Daniel d'Arthez ; je ne partage point vos idées, mais je les honore, et surtout j'honore votre courage. Voilà tout ce que je voulais vous dire. Monsieur.

Noblement, ce petit homme chevelu s'inclina, s'en alla, digne et grave, se rasseoir à sa place. Alors, vingt autres l'imitèrent.

Un bohème, en redingote verdât^e, se proposait:

— Quand vous aurez besoin de Bahorel, capitaine, Bahorel est là... Je sais faire trébucher tous les chevaux du garde-corps avec une ficelle... rien qu'une petite ficelle... Enfin, pensez à Bahorel, du café Musain...

Il s'interrompit, timide ! Un dandy le tirait par les basques, sans doute par crainte que l'haleine de son camarade ne déplût à l'oflicier, car Bahorel parlait face contre face, et tiraillait le bord du manteau à la Quiroga.

— Monsieur, dit le jeune Enjolras, saluant l'oncle Lyrisse, je ne savais pas, hier, vous rencontrer ici, sans quoi je vous aurais prévenu de l'admiration que nous avons tous pour le colonel Fabvier, pour lord Byron et pour vous... Voici mes amis : Gombeferre, qui lit Fourier et Saint-Simon; Jean Prouvaire, un disciple de Beccaria ; Gourfeyrac, un doctrinaire... Laigle, qui approfondit le droit, et Joly, qui dissèque; Grantaire, un fils de Pyrrhon et de Montaigne...

Le bel adolescent, sûr de lui, poussait l'un après l'autre, devant le capitaine, ses compagnons imberbes en culottes collantes ; ils se courbaient sous leurs chevelures onduleuses.

Ge fut le tour d'un garçon farouche et trapu, qui ressemblait aux bustes de Jupiter. Le capitaine le reconnut :

— Michel Ghrestien, c'est à vous que je dois l'amitié de ces messieurs, je le sais ; j'en suis sûr.

Le gars trapu émit quelques mots d'une voix mélodieuse, et tous s'empressèrent d'approuver en riant...

Omer Héricourt commença de souffrir, à l'écart. On l'omettait.

Pour ces jeunes esprits, il n'était rien de plus que la grisette ennuyée à son bras. Elle le pressait de questions sur l'homme extraordinaire à qui Ton faisait une telle fête, chez Flicoteaux.

— Omer, demanda-t-elle, votre oncle... aime-t-il les filles comme moi ?

— Je l'ignore I répondit-il en affectant la négligence. Une sorte de rage ébranla ses nerfs. Précisément, il s'était promis de savourer les grâces volup-

tueuses d'Angéline, après souper, sa jolie gorge de nymphe, ses jambes de chasseresse, la bonne odeur d'une fringante personne qu'elle louait à quelques amis seulement, garçons notables par l'esprit, l'élégance ou le savoir, et dignes d'apprécier les charmes que le sculpteur Pradier avait su choisir au milieu d'un atelier de lingères, pour les copier dans son groupe de Chloris caressée par Zéphyr. Que cet espoir d'une heure complètement agréable fût aboli par Angéline elle-même, et , sans qu'elle se souciât de contrarier un soupirant au cabriolet exemplaire, ce fut une chose assez atroce pour la vanité d'Omer Héricourt. D'ailleurs, la grisette laissa doucement sa main glisser hors le bras de son cavalier.

Elle voulut se rapprocher de l'oncle Edme. Avec peine, il gagna la table, derrière laquelle Dieudonné Cavrois adressait au carbonaro le salut de ses mouvements lourds et tardifs. Enfin, ils parvinrent. Angéline, désinvolte, s'assit à côté du capitaine, en repoussant un jeune homme : « Bianchon, fais-moi de la place, mon docteur! ». Orner ne put se caser, selon ses désirs, le dos au mur, à droite du comptoir, devant la longueur de la salle. On se rasseyait en tumulte : un peloton de serveurs entrait, élevant les plats remplis de ragoûts fumeux. L'avocat dut s'installer en face d'Angéline, de son oncle, de son cousin, pendant qu'un laveur de vaisselle lui jetait, brutal, sur la nappe, une assiette, un verre, une fourchette et un couteau. Le pain et les salières, le jeune homme les distinguait à peine ; il se trouvait à contre-jour et ne pouvait rien apercevoir de la salle, quand il eût voulu mieux examiner les physionomies des étudiants. Aux Bouffons, à l'Opéra, il croyait avoir plusieurs fois remarqué ce Gombeferre, ce Courfeyrac. Leur tenue de dandys lui avait plu suffisamment. Un soir qu'il s'ennuyait dans la loge de sa sœul*, derrière le maréchal Soult, il était

sorti, durant l'eiitr'acte, à la recherche d'une danseuse. Il l'avait ce soir-là rencontrée tout à coup, en leur compagnie, dans les couloirs. Elle l'avait à peine gratifié d'un bonjour insolent. Cette accumulation de petits faits nocifs lui eût donné beaucoup d'humeur si, par cliapce, Cydalise ne fût alors revenue. Elle s'excusa de n'avoir pu décider Elodie, attablée devant Joseph Brideau pour qui elle posait Antigone, à brûler la politesse. Orner fit placer la messagère à sa droite, s'occupa d'elle, en arborant la suffisance d'un neveu fort accoutumé à ce que des ovations pareilles fussent le lot de sa famille, mais lui, quelque peu sceptique, touchant l'importance de telles manifestations. Ce lui fit plaisir qu'Angéline se trouvât punie par l'indifférence du capitaine. Empêché d'être galant depuis que les yeux des admirateui's épiaient son attitude trop illustre, il lui fallait, en outre, répondre à plusieurs. Dieudonné Cavrois, faisait l'éloge d'Horace Bianchon, le médecin refoulé dans son couvert par l'impertinence d'Angéline.

— Moi, voyez-vous, capitaine, confessait le gros garçon, la bouche remplie... Moi, je cuisine dans mon laboratoire, là-haut, du côté de la barrière du Maine. Ah! ah! Bianchon et moi nous apprêtons des plats de notre cru. Il dissèque des grenouilles, que je fais danser sur les fils électriques... Nous cherchons l'idée de Dieu dans les cervelles des cadavres... Nous n'avons encore extrait que du phosphore. Hein! Bianchon, si tout de même tu me trouvais l'àme immortelle au bout de ton scalpel? Imagine-toi avec un ganglion te criant à tue-tête : « Je crois en Dieu le Père et en Ronsin des Missions!... »

Le docteur sourit ; les grosses plissures de son front se crispèrent; ses mâchoires osseuses et larges transparaissaient dans les bosselures de la peau et de la barbe roussàtre. l\ finit par dire :

— - Laisse donc Héricourt en paix avec ses jésuites.

Tu sais combien je fais cas de son éloquence depuis qu'une pluie battante m'a conduit au Palais?

L'avocat, la semaine précédente, avait plaidé pour un chanoine. D'honnêtes jacobins par des lettres de mendiantes adroitement écrites, avaient attiré le prêtre chez des filles, afin d'ameuter la populace au moment où il sortirait du bouge, et de le faire insulter par une mégère ivre. Omer s'empressa de discourir. Rappelant cette plaidoirie, il enflait sa voix à la mesure de sa colère contre son cousin. Il vilipenda les diffamateurs. L'effervescence déjà maîtresse parmi les dîneurs fit qu'ils se retournèrent; un murmure général bourdonna. Cette attention de tous excitait, dans un salon, ainsi qu'au prétoire, la verve de l'avocat. Mais, en cette salle basse et encombrée, elle l'interdit bientôt. Il redouta les interruptions des contradicteurs, sourit et baissa le ton.

« Je ne suis rien ici, jugeait-il. Pourrai-je vaincre, parmi ces intelligences libres, savantes, comme j'y réussis entre les gens spirituels des salons, av.3uglément soumis aux règles des convenances et des modes? Non : je ne l'emporterais pas ici, à l'encontre de ces étudiants sarcastiques. Ils se disposent à me bafouer, par avance... Je ne puis rien tenter de rare ni de vraiment glorieux... J'ai peur de m'exposer à la riposte éloquente aussi bien que j'ai peur de lutter contre le Turk et les gendarmes. Il faudrait ne pas avoir peur. J'appréhende, autant que la mort, la honte d'être convaincu d'opinions médiocres. »

En même temps, il disait à Bianchon :

— Cette lamentable aventure de mon chanoine m'a confirmé dans la certitude que la vérité n'est pas aux extrêmes. Les passions brouillent tout... Quoi de plus Tartuffe que cet acte de cinq ou six libéraux en peine de gagner les voix de quelques moralistes sévères aux élections prochaines? N'est-ce pas bien un genre

de manigances que Ton impute seulement à l'esprit jésuite ? Attaquer sur les apparences,, devant la canaille ignorante, un vieil homme trop peu sagace, et qui ne sait pas flairer les pièges.

— En effet, admit l'oncle Edme ; mais les républicains en arrivent à lutter avec les moyens que leurs adversaires ont employés d'abord. C'est une manœuvre fréquente à la guerre.

Et il se complut à raconter, devant l'attention dévote, comment, lors d'une première reconnaissance, autour de Navarin, les soldats grecs surprirent dans une cabane deux Turcs endormis. On les amena devant lui, qui les fit interroger par l'interprète, et, quand il les congédia d'un signe, les gardes leur cassèrent la tête à coups de pistolet avant même qu'on eût pu deviner de pareilles intentions. Cet acte révolta plusieurs Français et Napolitains, dégoûtés de voir les pauvres diables, le nez à terre dans les convulsions de l'agonie, empoigner les feuilles de lentisque et hurler d'angoisse.

— Le crâne de l'un, fêlé comme un pot de faïence laissait fuir par une fente un peu de cervelle grise, et de sang; le malheureux voulait|survivre et se démenait de son mieux; toute l'expression de ses gros yeux hagards suppliait qu'on le sauvât...

— Quelle horreur !

Angéline, en protestant, avança la main- devant la bouche de l'oncle Edme, qui ne manqua point d'en baiser les ongles.

— Bref, ajouta-t-il, nous défendîmes de tuer les captifs dorénavant. Mais les Turks continuèrent de massacrer lès leurs. Alors la population musulmane se levait en masse contre nous, au cri des imans qui disaient : « Les roumis sont des lâches Mis n'osent pas exécuter leurs prisonniers parce qu'ils ont peur des représailles. Chassons de l'Islam ces chiens vils?...

Ils s'enfuiront devant nous ! » Et il fallut bien aussi planter sur des perches, en haut des remparts^ chaque matin, des têtes fraîchement coupées de pauvres mamamouchis qu'on captura.

— C'est vrai ? Vous avez tué beaucoup de Turks ? demandait Angéline, curieuse ; et elle se frottait au grand homme : sans doute, tenaient-ils, sous la table, leurs jambes enlacées.

— Hé ! mon oncle, vous n'avez point tout à fait tort, dit Omer, qui jugea cette concession politique.

— Cousin, fit le gros Gavrois, as-tu bien lu le dossier du major Ulbach ?

Ils discutèrent ensemble le souvenir de cet officier qui avait combattu avec le colonel Héricourt. En 1815, M"^*^ Cavrois, quand le dragon fut mis en demi-solde, l'avait aidé à établir une brasserie du côté de Lens. Or, pour le punir de donner asile à une prétendue bande de carbonari, de recevoir à souper tous les anciens officiers de la région, et d'engager dans ses équipes ouvrières, les vieux soldats bonapartistes, un cafard, l'architecte de l'évêché, qui avait construit les murs de la brasserie, accusait le major de l'avoir payé en traites fausses. 11 avait pu le faire poursuivre par la Banque de France, arrêter et conduire les menottes aux mains, d'Arras à Paris. Le major gagnait largement le nécessaire pour ses échéances. Il n'avait point songé, certes, à gratter un chiffre sur une lettre de change. D'autre part, soupçonner publiquement l'architecte d'avoir risqué une perte pécuniaire en altérant lui-même l'écriture, afin de nuire au major, eut été monstrueux. Néanmoins cette hypothèse demeurait la plus vraisemblable. De toutes façons, le

>auvre officier bonapartiste se trouvait dans de mauvais

"ips.

Aussi, tu refuses de le défendre, malin, reprolait Gavrois en tapant la table de ses gros poings. Tu

ne désires plaider que les causes faciles, toi ! Maman m'écrit qu'à elle-même tu as refusé. Tu sais bien que, seul, un avocat de la Congrégation peut le sauver, en influant sur l'esprit des juges qui craindraient moins la rancune du Château ? Tu n'entends pas te compromettre auprès du Père Ronsin... Avoue- le... Aussi bien, cela n'est-il pas surprenant de ta part.

— Gomment! cria l'oncle Edme, tu refuses de plaider pour Ulbach?Toi, tu refuserais... toi! Toi, mon neveu...? Quand toute l'accusation est un amas de calomnies et de faux... Quand tu sais qu'avec ta réputation de jésuite, si tu acceptais sa défense, tu rendrais au tribunal un peu de courage et d'honneur! Toi, tu refuserais !

Si terriblement les regards de l'oncle heurtèrent le visage du jeune homme, si narquoises étaient les figures des étudiants groupés là, si fâcheuse parut à Orner sa posture, qu'il hésita peu.

— Eh bien ! j'ai réfléchi... Justement, pour faire paraître que je ne veux dépendre ni des uns ni des autres, mais de ma conscience, je plaiderai l'affaire.

Un murmure de doute grondait à travers les longueurs de la salle basse; de l'ironie animait les visages chevelus penchés le long des tables! Il reprit à voix très haute :

— Je plaiderai l'afTaire du major puisque j'ai plaidé l'aff'aire du chanoine.

11 crut oiseux de dire que son oncle Praxi-Blassans l'avait déjà décidé, en lui assurant qu'une telle marque d'indépendance inspirerait au Père Ronsin plus de respect pour son probationnaire.

— A la bonne heure ! approuva l'oncle... S'ils acquittent le major, je t'emmène à Rome, dans la ville de Cicéron... Tope là.

L'assistance s'amusa. Le bohème Grantaire enle

vait une bouteille à demi-pleine dont il but le vin au goulot après avoir crié sur le même ton :

Vive Henri IV!

Vive ce vert galant !

Ce diable à quatre

A le triple talent

De bien boire, et se. battre,

Et d'être vert galant.

Ah! ça ira, ça ira, ça ira, Pierrot et Margot chantent [à la guinguette Ah! ça ira, ça ira, ça ira, Uéjpuissons-nous : le bon [temps reviendra.

Puis il quitta sa place pour venir se présenter :

— Monsieur Héricourt, je pêche dans vos eaux... L'ablette et le brochet ont des torts l'un et l'autre. A cette heure^ mon ami Enjolras^ ce grand là-bas, prétend qu'il faut retirer l'ablette de l'estomac du brochet. J'ai donc acheté un gilet à la Robespierre^ avec des pointes... Mais quand les ablettes auront chassé le brochet ?... Il y aura bien quelque autre gros poisson qui mangera les ablettes. Et je, serai forcé d'acheter un bonnet phrygien ou une carmagnole pour sauver les petites bêtes. Enjolras, qui sera un grand homme, presque aussi grand que ses cheveux, ne se doute pas des frais de garde-robe qu'il impose à ses amis.

Grantaire avait de longs bras qu'il manœuvrait comme des ailes de moulin, et un nez de nègre sur des lèvres minces toujours ouvertes

Il s'asfeit pour s'expliquer mieux, posa les coudes, et leva ses deux index.

— Grantaire est ivre, dit Cydalise... Il va faire un discours...

— Je ne te parle 'pas, ma chère, je parle à Dieu, à ce pauvre Dieu qui embourbe son char dans les cervelles de l'humanité... Oh, oh, oh !... Je le défie de se tirer de là... lia beau distribuer des étoiles à tous les signes du ciel, comme le duc de Bordeaux distribue des épaulettes aux artilleurs de Vincennes, les canonniers du Zodiaque ne dépêtreront pas les roues de la berline

Providence, cette vieille guimbarde dont ne voudraient point MM. Laffîtte et Gaillard pour mener leurs palefreniers jusqu'à la plaine Saint-Denis... Monsieur, vous êtes le capitaine Lyrisse ! Enjolras vous admire, Michel Ghrestien vous admire, Jean Prouvaire vous admire, et moi, je vous admire. Mais quand vous serez mort ?... Hein... Quand vous serez mort?...

— Je ne me serai, parbleu, pas trop ennuyé dans ce bas-monde, jeune homme...

— Justement, vous délivrez les peuples, parce que vous n'êtes pas de tempérament assez paisible pour jouer au billard ?... Jouez au billard, monsieur, jouez au billard... En un coup sec on adresse la blanche à la rouge... Gomme ça... là, ça fait le même effet que d'ébrécher à coups de sabre une tête de Turk ou de garde du corps, ou de soldat de la Foi... croyez-moi... Il suffit d'un peu d'imagination, et vous avez de l'imagination. Il n'y a que des gens d'imagination pour accepter le rôle de héros... Témoin lord Byron... Dieu est le seul héros qui manque d'imagination... Le monde se répète à faire bâiller l'infini... L'infini bâille, monsieur, l'infini bâille.

— Tais-toi, Grantaire ! dit Enjolras de loin. Grantaire se tut docilement.

— Nous arriverons trop tard à la Ghaumière, craignit Gydalise. Joseph Bridau s'en va tout seul. Regarde, il remet sa serviette dans le casier. Yiens donc, Elodie!

Le charme de la créature, lorsqu'elle s'approcha, sut attirer toutes les attentions qui s'attardaient ailleurs. La poitrine d'Omer vibrait un peu. Aussitôt, l'oncle Edme, repoussa l'assiette à confiture, et fit mine de se lever :

— Voici l'heure de se couronner de roses et de chanter les odes d'Anacréon. Je n'entends pas retarder tes plaisirs.

Le neveu sourit à cette complaisance. Elle masquait évidemment de la convoitise : « Je veux avoir le courage de laisser Elodie à mon oncle... Elle ne m'est plus rien. Ensuite, elle ne me sera vraiment plus rien. Il le faut. »

Déjà, le regard du capitaine se plaisait aux cheveux et au teint d'Elodiequi étaient d'une égale pâleur dorée, fort singulière et belle. Elle s'avançait noblement sous une large toque à la Véronèse, tout empanachée de rose, et dans une courte robe couleur de bronze, serrée par une ceinture à sa taille d'insecte. Son châle de cachemire blanc, elle le portait ainsi qu'un manteau vénitien sur l'épaule, elle en rattrapait un bout contre sa hanche oi^i elle appuyait sa main à revers, selon le geste des Espagnoles. Elle avait des bottines à bouts vernis pour balancer lentement sa marche dans les jupons empesés.

Avec la moue mélancolique de la bouche humide, elle jouait bien les allures des châtelaines qu'on voyait sur toutes les pendules à la mode dans les salons royalistes. Omer assuma de lui donner la main pour sortir, ainsi qu'à Gydalise, de qui l'œil fripon promettait aux appétits voluptueux de l'avocat une double part de plaisir. Au reste, elle était fluette, accorte, les seins mal visibles sous la guimpe de sa robe mordorée. Angéline s'en fut, seule, derrière eux, drapée dans les plis de son cachemire Ternaux. L'ovation recommençait autour du capitaine Lyrisse. Cent mains hardies se tendaient vers la sienne, et cent visages criaient leurs noms avec l'espoir de reparaître dans les souvenirs du héros. A chaque pas, un groupe l'arrêtait, un orateur lui parlait, des amis approuvaient et renchérissaient. Ce fut d'abord Michel Ghrestien, qui lui présenta plusieurs étudiants acquis à son idée de Fédération. Les gestes courts de cet homme épais, barbu, blond, en redingode brune sanglée sur les côtes, s'ani-

mèrent pour vanter l'œuvre d'ouvrir dans l'Etat des asiles inviolables à toutes les croyances politiques. 11 avait des mains brusques et carrées qui modelaient l'espace, qui en faisaient d'abord un bloc imaginaire, qui le divisaient par tranches ensuite, et qui le répartissaient dans un bref lieu circonscrit par la longueur des doigts.

— Chaque parti doit pouvoir se réaliser d'après son principe, dans un centre. L'Etat juge les conflits et maintient les libertés différentes.

Mais les fourriéristes entouraient l'oncle Ed

me

— Il faut savoir canaliser les passions, au lieu de les combattre... C'est en satisfaisant sa composite que l'homme peut atteindre le bonheur. La monarchie fait un choix. Elle soutient certaines passions. Elle écarte les autres. Par là elle se condamne.

Gourfeyrac déclamait en se dressant tel un coq dans un beau frac bleu à boutons d'or; les manches, étrécies au poignet, lui couvraient encore les premières phalanges, par-dessus la baptiste plissée de sa manchette, et des joyaux brillaient au bout de ses gestes enthousiastes...

— Vive la République, donc ! cria le grand Bahorel en levant ses mains sales.

— Messieurs ! Messieurs ! Méfiez-vous des estafîers du roi !

A rire, les figures s'éclairaient de leurs dents blanches. Le capitaine Lyrisse disparaissait au milieu de ces têtes blondes et brunes tendues hors des épaules sur leurs grandes cravates retenant les pointes amollies des cols. Omer attendait au seuil, avec les trois grisettes odorantes et rieuses, qui le pressaient de questions relatives à cet oncle tellement accueilli. Une atmosphère de sauce et de tabac se condensait dans le réfectoire long, bas qu'envahissait tout à coup un parfum de relaverie indifférent aux haines des vocifé-

râleurs. Redingotes brunes, habits noirs et bleus, un carrick vert à trois pèlerines, s'agitaient sur des membres à la fois joyeux et furieux. Un chapeau de castor gris sautait, au bout d'une canne, tandis que son possesseur répétait à tue-tête :

— La Charte ne peut être garantie que par la République, comme la Liberté parla Fraternité des nations.

— Honneur à ceux qui ont été défendre l'orphelin de Missolonghi contre le cimeterre et le croissant...

— A bas le Turk ! et les despotes !

Joli comme une fille en pantalon de nankin, un étudiant monta sur une table, passa la main dans ses longs cheveux noirs, et resta «silencieux à contempler le capitaine. Son habit lui seyait autant qu'un corset d'élégante. Il espéra, les mains sur le cœur, le moment où les yeux de l'oncle Edme se dirigèrent de son côté; alors il brandit ses mains blanches en criant :

— Vive le Roi de Rome! Gloire aux aigles! Vivent les héros d'Austerlitz !

Son visage portait dans sa lumière l'enthousiasme des batailles rêvées. Ensemble, plusieurs voix téméraires s'essayaient, autour d'une table ronde, dansun coin, près d'une fenêtre assombrie par le crépuscule. La chanson de Déranger prit essor comme le cri subit d'une foule !

De quel éclat brillaient dans la bataille Ces iiabits bleus par la victoire usés ! La liberté mêlant à la mitraille Des fers rompus et des sceptres brisés. Tant de vertu trop tôt fut obscurcie.

Pour s'anoblir nos chefs sortent des rangs. Par la cartouche encor toute noircie Leur bouche est prête à flatter le tyran.

^D'autres chanteurs accompagnèrent.

La liberté déserte avec ses armes

D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras.

— Honte à Marmont ! .

— Honte à Oudinot, au massacreur des constitutionnels espagnols !

— Vive le colonel Fabvier, le capitaine Lyrisse!

— Mort à Bordesoulle !...

Rires et clameurs se mêlèrent, en sorte que la moquerie de la jeunesse palliait le sérieux de la manifestation. Mais le bruit augmentait encore. Derrière le comptoir, la vieille caissière prolongeait vainement ses « chut». Flicoteaux tâcha d'en imposer en frappant avec le manche d'une cuiller le dossier d'une chaise... Il faisait aussi de grands gestes pacifiants que signalait une serviette tachée de vin bleu.

Omer attendit impatiemment au bord de l'escalier, la fin des effusions politiques; il écoutait les questions d'une voix auvergnate qui d'en bas :

— G'hest-y vrai que le Peyronnet a retiré cha fichue loi chur la prêche... ? G'hest écrit chur le journal du soir!... Lis-moi, voir... toi qu'es malin !

L'autre interlocuteur épela dans la gazette les termes de la nouvelle. Omer jugea qu'elle était sûre. L'avantveille, le comte de Praxi-Blassans, avait permis à ses intimes d'entrevoir pareille solution du conflit entre le ministre et les pairs. Omer apprécia vite l'occasion de se faire applaudir s'il annonçait la défaite du gouvernement.

— Laissez-moi grimper sur ce tabouret, Elodie, je veux leur dire quelques mots, murmura-t-il en interrompant les curiosités innombrables de la grisette, qui voulait savoir tout de l'oncle Edme.

Le jeune homme domina les remous des épaules et des têtes, il étendit les mains du côté d'Enjolras, le seul chef apparent de l'assemblée. La belle face de l'étudiant se tourna vers le signe de l'avocat et, sous leurs gestes, le tumulte s'apaisa quelque peu.

— Messieurs... commença l'orateur.

Il dut s'arrêter, pris d'une courte suffocation, devant ces âmes, attentives sous leurs chevelures abondantes et ternes. Pour se donner du courage, il ferma les yeux une seconde et reprit :

— Messieurs, je suis en mesure de vous apprendre que, devant l'opposition des pairs à la loi sur la presse votée par la Chambre...

Il chercha le mot, hésita entre le royalisme et le libéralisme, entre l'épithète de fidèle et l'épithète de i^ervile; celle-ci devait sortir de ses lèvres, parce qu'il craignait l'impatience moqueuse des auditeurs et qu'il ne doutait pas de son succès; mais n'était-ce pas se perdre dans l'esprit de l'omnipotente Congrégation. Il répétait avec une intonation malicieuse : « Par une Chambre... ». Alors naquit l'idée d'un adverbe. Elle sauvait tout. L'hésitation même de la parole était devenue de l'ironie.

— Par une Chambre trop fidèle !... - La joie unanime approuva.

— Bravo î cria Bahorel. Bravo pour l'euphémisme ! L'avocat connaît sa rhétorique !

Omer Héricourt rit lui-même de son triomphe, de leurs rires, et se hâta, devant qu'un crieur de gazettes ne se montrât dans le restaurant :

— Je suis donc en mesure de vous apprendre que M. Peyronnet retire la loi... Messieurs... Vivent les pairs î...

— Vivent les pairs ! mugirent les étudiants, d'une seule voix. Vivent les pairs !

De loin, Grantaire, le bohème, agitait ses longs bras en hurlant :

l^ft — Et même vive le neveu du pair s'il a persuadé le ^^^koble vieillard ! Honneur à lui ! C'est un ami de l'indé- ^^^pendance et de la pensée libre !...

^^H' Les grandes mains éternisèrent un applaudissement ^^Bisonore, imité par toute l'assistance.

— Héricourt est à nous ! proclama Bahorel. Il rendra son tablier au Père Ronsin... Il défendra le major Ulbach devant les chacals! Ce jeune homme est un signe des temps!

On décrochait les chapeaux. Omer cherchait Enjolras; il l'aperçut, rajustant le sous-pied de son pantalon sur un barreau de tabouret; mais tous ses efforts pour le rejoindre furent vains. L'oncle Edme prit le bras de son neveu, le poussa vers l'escalier, ainsi que les grisettes, sans vouloir rien entendre que le nom des endroits où l'on pouvait se divertir dans la soirée, le Prado, la Chaumière ou le cirque Olympique.

— Parbleu ! dit-il seulement, tandis qu'il serrait la main du jeune homme à lui rompre les phalanges; ah parbleu ! je savais bien que je retrouverais mon Omer de la goguette, l'enfant d'Austerlitz! Sacrebleu ! je paye un festin comme jamais n'en connurent ces filles de Vénus... Ah ! j'ai retrouvé mon Omer, mon Omer Héricourt !... Fouette cocher!... Nous irons sur le Forum roîJianum ! Élodie, mon enfant, que vous avez le sein chaud I... Il me brûle la manche... Je vous complimente sur l'ardeur de votre sang...

Omer vit bien que cette plaisanterie travestissait à peine une véhémente émotion. Le demi-solde exprimait son bonheur nerveux en exagérant l'emphase de ses déclarations aux trois grisettes, en leur promettant un festin sans pareil, dont le menu devait contenir des poissons de la Volga, les grenades de Séville et les crus les plus illustres de Champagne, sous condition qu'elles consentissent à baigner les pointes de leurs gorges dans la mousse de chaque flûte. Les longues boucles fauves tressautaient, avec la joie puérile de Cydalise dégringolant les marches étroites. Elle embrassait Élodie, qui singeait la duchesse d'Angoulême lorsqu'elle salue, de son mouchoir brodé, la foule, un jour de revue. Quand elles eurent atteint les carreaux du

vestibule, Gydalise tourna comme une toupie de jaconas et d'alpaga vert, les bras en croix, et les rubans jaunes de son chapeau fouettèrent les murailles. Elle fredonnait :

' Les grandeurs, l'étiquette, Yalent-ils un larcin.

Que Ton fait en cachette Aux roses d'un beau sein ?

Dehors , la place de la Sorbonne se remplissait de causeurs. On se groupait autour de ceux lisant les journaux à haute voix. L'allumeur de réverbères hissait déjà les lampes dans la rue Neuve-de-Richelieu. Six points d'or éclatant luirent, suspendus dans la pénombre, entre les façades. Des fenêtres s'éclairèrent aux étoiles des chandelles. Les boutiques devinrent toutes jaunes sous leurs quinquets resplendissants.

Par les vasistas des mansardes, les calicots retiraient les immenses banderoles d'indienne qui, durant le jour, avaient pavoisé la maison marchande, et même la statue rouge d'un mouton mérinos, en saillie pardessus la chaussée. Derrière sa haridelle au pas, un cabriolet, doucement, cahotait. La capote était rabattue vers le chapeau de l'automédon ; l'ancien militaire piait le client.

— Ce cavalier cherche la pratique, dit l'oncle... Holà ! cuirassier ?

D'un coup de bride, l'homme arrêta sa bique et

I^rectifia :

I — Et cuirassier d'Hautpoul. Je l'ai vu recevoir son [biscaïen à Eylau... moi qui vous parle. — Cuirassier, conduirais-tu un dragon à la Ghau- ^mière, hein ?

— Voire même les vivandières, concéda le vétéran ; et son petit œil clignait.

Les ayant aperçus, le commissionnaire amenait l'élégante voiture de l'avocat qui ne put y faire monter le capitaine trop désireux de s'entretenir avec le cavalier de Napoléon. La blonde Angéline se fit admettre auprès de l'oncle. Elodie et la turbulente Gydalise se logeaient chacune au côté d'Omer. Il prit les rênes. La jument Fly s'impatienta de monter lentement, derrière le fiacre, vers le Luxembourg et le Mont-Parnasse.

— Vraiment, soupirait Elodie en écartant sa jambe qu'Orner pressait du genou, vraiment, je ne me pardonne pas de te revoir, après la manière dont M. de Praxi-Blassans m'a congédiée de chez toi, ingrat... Oh ! que c'est atroce de m'avoir abandonnée après quatre ans de l'amour le plus tendre... Que n'as-tu détourné les regards, autrefois, de la boutique où je cousais des vertugadins aux jupes des vieilles dévotes de Saint-Sulpice ! . .. Ah, cruel!... Ah ! nos beaux dimanches à Romainville et à Montmorency? Alors tu pleurais parce que je t'offrais une fraise entre mes lèvres. Tu pleurais de joie. Aujourd'hui, tu ris de méchanceté, Lucifer !... Tiens, un pinçon... oui... Attrape, je veux te faire du mal... Si je pouvais te faire du mal!

— Quoi, tu pleures, ma chère, blâmait Cydalise ? Ah bah ! C'est leur faire bien de l'honneur à ces messieurs... Il y a encore des fagots dans le bois et des amants à la Chaumière; moi, j'ai jamais pu m'esclavager avec un garçon... J'aime la liberté, moi, v'ià ce que j'aime !

— Tais-toi, bête... Sais-tu seulement ce que c'est que d'aimer ?. .. Tu te couches, et puis lu crois que c'est ça... Tu n'as pas de cœur, toi, c'est de la chance... Quant à moi...

— Vous en avez trop, ma chère... Vous oubliez toujours que je vous ai surprise dans la rue à lire un poulet d'amour, que je n'avais pas écrit, rappela son amant.

— Puisque tu m'avais pardonné, tu n'avais plus à en parler de cette histoire ! Il ne fallait point me pardonner. Quand on pardonne, on oublie.

— Distinguons.

— Quelle bagatelle, mon Dieu. Un chérubin de quinze ans qui m'écrivait des vers?... Le beau sujet d'être jaloux! Tu en as profité pour faire du tapage... Tu avais découvert le prétexte d'une rupture... que tu cherchais, voilà tout... Et dire que je l'aime encore, monstre ! Quatre ans avec lui, quatre ans de bonheur ensemble, et maintenant, il m'offre à son oncle, pour un soir... Tiens, je ne sais pas ce que je ferais... si je m'écoutais !

— Elodie, ma chère, vous allez vous enlaidir... si vous pleurnichez.

— C'est vrai aussi! Les hommes, protestait Cydalise, ça fait tout ce que ça veut, ils ont toujours raison. Nous autres, si par hasard on rit, vlan, on est des ci, on est des là... Est-ce qu'elle vous reprochait vos baronnes, elle? Et la danseuse des Bouffons? Hein?... Alors, vous pouviez bien passer une plaisanterie avec un morveux !

— Il a prétendu qu'il me quittait pour le mariage, encore ! Va-t'envoir. Il promène tous les jours une femme différente dans son cabriolet... Oui, oui, tu devais te marier; tu m'avais même dit le nom : tu devais épouser une demoiselle Elvire Gresloup.

— En effet, j'ai cette intention, confirma le jeune homme.

Et soudain il aima la petite pensionnaire timide et têtue, la fille de ce major Gresloup qui sept ans avait été captif des Autrichiens, avec d'autres chefs carbonari, dans les cachots du Spielberg, après le désastre de Novare.

Elodie continua ses plaintes de délaissée. Omer ne l'écouta plus mais la palpa. Il se souvint des temps

moroses, à la fin de leur liaison. Il évoqua leurs querelles fréquentes. Il soupçonna plus de trahison qu'il n'en avait surpris. Et il cessa de souffrir à l'idée que l'oncle Edme l'accompagnerait chez elle, dans le logis de l'amour défunt.

Gomme les voitures débouchaient d'une voie étroite devant les arbres du Luxembourg, une lueur jaillit au ciel. La fusée monta dans le crépuscule, s'épanouit en fleurs vertes, au zénit, et retomba sur les acclamations d'une foule qui parut nombreuse, houleuse.

Plusieurs drapeaux blancs, éclairés parles torches en résine, se développèrent au-dessus des têtes vociférantes. « Vive la Chambre des pairs ! » Confusément mille voix réclamaient : « Des lampions ! des lampions ! » A beaucoup de fenêtres, des hommes et des femmes, réalisaient le vœu de la foule, plaçaient des godets de suif à la mèche flambante, fichaient des chandelles à la file sur des planchettes. D'autres accrochaient leurs lanternes aux balcons. De la mansarde au trottoir, les loustics échangeaient des lazzis.

Maints et maints visages, entre les illuminations impromptues, se révélaient maigres ou bouffis, glabres ou barbus, en bonnets de linge à festons, ou en calotte grecque, les uns emmitouflés dans de grosses cravates, les autres parés de collerettes à tuyaux. Devant une jeune fille à plumes d'autruche, et qui se penchait de l'entresol, quelques étincelles crépitèrent, se multiplièrent, devinrent un soleil de feux; ils éclatèrent, tournèrent, s'éployèrent en pluie d'or, en flammèches.

Toute la foule remercia par une clameur. Des pétards claquèrent aux portes des estaminets. Des buveurs levaient leurs vastes chapeaux de cuir, leurs casquettes de velours, en trinquant « à la liberté de la Presse », sur le tonneau de la devanture. Quelques apprentis aux bonnets de papier poussèrent, dans une charrette, un mannequin de paille que surmontaient

une vieille perruque et un tricorne, qu'ornaient des chiffes sordides et une pancarte injurieuse pour le ministère Peyronnet. Formidable, la multitude hua l'effigie. Suivait une colonne d'imprimeurs qui psalmodiait à voix graves, le Dieu des bonnes gens, sur le ton d'une menace unanime :

Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois Et de ses pieds on put voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.

La foule assistante, presque tout entière, maria sa colère à celle des ouvriers. A toutes forces, elle scanda le vers :

Vous rampiez tous, ô rois qu'on déifie !

Autour de la potence à réverbère, une ronde se forma, tourna, s'accrut, galopa, s'étendit, entraîna des femmes qui perdaient leurs coiffes, des gamins trépignants, des portefaix trapus, des filles glapissantes qu'on chatouillait.

Moi, pour braver des maîtres exigeants, Le verre en main gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens...

Sous une ligne de flambeaux fameux, serpentait au loin une bande tumultueuse, qui descendit vers la Seine dans la rumeur des hommes, et, entre les guirlandes de lampions, maintenant accrochés aux ferrures de tous les balcons, aux impostes de toutes les boutiques, aux linteaux de toutes les portes. La ville en fièvre s'empourprait de flammes, haletait par mille refrains divers, furieux et joyeux, mugis de toutes parts. Elle crachait aux étoiles ses gerbes d'artifices> rouges comme

l'ardeur de son sang, jaunes comme la puissance de son or, vertes comme le renouveau de son espoir !

A l'invitation du capitaine, sorti presque du fiacre pour montrer la route, Omer Héricourt engagea son cabriolet derrière cette bande qui frayait le seul chemin possible. Partout ailleurs, la foule dense barrait les rues avec ses rondes ivres, ses groupes de buveurs, ses gamins allumant les pétards, ses chœurs d'ouvriers réunis par goguettes, au seuil des. tavernes, et grognant les strophes du poète libéral.

Muettes, les petites amies se pelotonnaient contre Omer.

— Nous ne pourrons pas remonter le courant, observaient-elles.

— Comment se rendre à Mont-Parnasse et à la Chaumière? demanda plaintivement Cydalise qui gardait encore l'espoir des entrechats.

— Par là, nous irions toujours au Prado, remarqua la plaintive Elodie ; on ne peut résister à un tel courant : il faut suivre.

Ce mot ingénu d,ela grisette parut allusoire aux hésitations politiques qui faisaient réfléchir Omer depuis l'ovation chez Flicoteaux. Derrière ces lampions crépitants, derrière ces pétards fumeux, derrière ces hgures hurlantes, vivait certainement une volonté immense et raisonnable qu'exprimaient les gestes et les délires du peuple. Les leçons de gazettes libérales avaient instruit, depuis dix ans, tous les cris et toutes les chansons. Ainsi que le prétendait Elodie, le courant sans doute était irrésistible. Au coin des rues, les gardes de police et les gendarmes n'intervenaient guère. Immobiles, ils regardaient, ces processions défiler, successives, entre les acclamations des boutiques et les sifflements des fusées. A vrai dire, les « Vive le roi 1 » proférés de temps à autre par les chefs de, bande, plaçaient hors du conflit la personne de Charles X. Les drapeaux blancs secoués par

les gamins au-dessus des têtes assuraient l'apparence légitime aux revendications des manifestants, mais Omerattendaitqu'un étudiant de Flicoteaux, ou undemisolde enthousiaste vinssent mêler aux essors des feux artificiels les trois couleurs de la république impériale.

Il suivait le courant au pas du cheval que pressait la foule riant des grisettes, et leur envoyant des baisers. Le fiacre du capitaine Lyrisse avançait mal dans les remous des hordes. Souvent la main du cocher, vers les chanteurs, allongeait un geste d'approbation. L'oncle Edme ne se priva guère d'encourager à la révolte. Sans cesse on voyait le chapeau de velours mou et le profil aquilin sortir de la capote. Il répondait avec enthousiasme aux facéties, même aux plus grossières, telles que: a Bouche-toi le nez, v'ia Peyronnet )>. Afin de le conquérir, Angéline le seconda.

Près d'Orner, Cydalise entonnait à pleine voix, Le Petit Homme Bouge :

Saints du Paradis Priez pour Charles X !

Refrain que, tout de suite, reprit un chœur de charpentiers et de maritornes. Ils rappelaientainsi les prédictions de la légende qui fait apparaître aux Tuileries cette sorte de fantôme dès l'heure où quelque catastrophe menace le souverain.

L'homme rouge apparaît encore Riant d'un air moqueur ; Il chante comme au chœur, Baise la terre, et puis ensuite Met un grand chapeau de Jésuite..

Saints du Paradis

Priez pour Charles X !

Après les deux rimes finales, toute la foule simula le pleur d'une lamentation pitoyable, tandis que les bras de Gydalise invoquaient, au ciel, les bienheureux, en agitant son écharpe.

Maintenant, au Luxembourg, s'il flâne seul. Orner songe à vouloir la main d'Elvire. Les oiseaux volent si gaiement par les branches d'avril. Le soleil blond éclaire si franchement la façade du palais où siège la Chambre des Pairs. Dans l'habit à palmes, et l'épée au flanc, le chapeau sous le coude. Orner gravira-t-il un jour ce perron que garde l'uniforme écarlate d'un suisse roide?...

Pour le rôle politique, il faut, à Paris, un salon. Elvire y régnera fort bien, avec les grâces réservées qu'elle tient de sa mère galloise. Vers le luxe et les succulences de la table viendront les meilleures personnalités des partis. Les Gasimir-Périer, les Laffîtte firent accepter leur suprématie aux doctrinaires, parce qu'en leurs hôtels ils sont d'abord ceux qu'on va saluer, et de qui la bienveillance accueille. De ces prestiges. Orner pénètre les raisons subtiles, certaines. On prendra coutume de paraître aux réceptions que les deux richesses unies des Gresloup, des Héricourt sauraient offrir.

Remettre les choses en l'état voulu par les Girondins, ce serait un programme défini, tout éprouvé déjà. Cette faction l'emporlera si le peuple surgit, un jour,

('. sa torpeur, en criant ses souvenirs imagés de la Conntion. Quelle Muse de salon girondin, cette Elvire aux Is sombres!

A Pâques, l'autre année, pendant un bal chez la tante

Aurélie de Praxi-Blassans, le teint lumineux de la jeune fille, apparue soudain après dix-huit mois de couvent, avait ébloui. En robe de taffetas puce qu'enguirlandaient des renoncules et des roses blanches, elle avait reconnu son ami d'un grand sourire, d'une révérence qui baissa les épaules, dorées par les mille feux des lustres. Sans rien oser qu'une politesse, Omer l'avait intérieurement choisie, l'espiègle camarade des colinsmaillards anciens, la petite amie des rondes chantées jadis sur les pelouses humides de l'Artois. S'il n'eût convenu d'éviter les décisions prises à la légère, il l'eût aimée de suite.

Des souvenirs se précisent. Aux vacances de 1821, Elvire est, en Artois, chez la tante Caroline, une fillette haut poussée, maigre, solitaire, et qui saute à la corde dans les vestibules, qui sort d'une pièce quand Omer y pénètre, qui, timide ou matoise, rit pour rien, qui lui cache, toute rouge, la tartine, le livre naïf de catéchumène, qui se sauve éperdue parce qu'il l'a surprise, derrière Dieudonné Gavrois, contemplant la vieille cuisinière écumer le bouillon de confitures dans la bassine de cuivre.

Un jour d'averse, blotti sous le tombereau, contre elle qui, chaste, tire instinctivement son sarrau jusqu'aux chevilles, Omer s'écarte aussitôt, malgré les éclaboussures de la pluie furibonde. En manquant au respect des vierges, il craint de pécher contre l'honneur chevaleresque, et s'en va, dès lors, avec ses cousins. Leurs carabines deviennent dangereuses aux moineaux.

Ensuite, du temps le sépara d'Elvire. Leurs âges les divisaient. Plus tard, quand il rapportait, aux Moulins-Héricourt les chansons du Quartier Latin, la joie du bal d'Idalie, il embrassait, non sans désirs, une autre Elvire, petite nonne curieuse, qui s'exaltait à la grand'messe, et à vêpres, avec une ferveur rare. Maints signes de croix ponctuels soulignaient la préci-

LA RUSE ol

pitation de ses balbutiements. Elle lisait des tomes de piété. Un ruban jaune barrait, sur la poitrine, la pèlerine de pensionnaire.

C'est une Elvire de figure minime, ronde, et malheureuse, enfouie dans une vaste capote de velours noir. Les plaies du Christ saignent sur toutes les images de son paroissien.

Souvent, elle embrasse l'une : cœur ceint d'épines, d'où maints rayons d'or atteignent, aux extrêmes du format, le chrétien minuscule qui naufrage en la nef frappée de la foudre, celui qui trébuche du haut de la falaise, celui que tue le feu de l'ennemi, celui que dévore la bête féroce, celui qui expire en son lit. Effigie tragique, bigarrée de pourpre, de glauque, d'ocre et d'or!...

Omer plaignait ces lèvres enfantines de baiser ainsi les faces de la mort. L'heure suivante, le rire de la petite nonne éclatait à la joie de son frère Urbain. Pèlerine volante, capote sur les épaules, cheveux au vent, elle proférait mille cris aigus d'allégresse et galopait, jeune bête ivre d'aii*. Le glas de la cathédrale cognait en vain l'espace, et chassait les corbeaux aux confins du ciel. L'enfant ne vivait que sa clameur.

Vers ce temps, M"'^ veuve Héricourt vint de Lorraine aux Moulins. Elle chérit Elvire. Leurs dévotions s'extasiaient ensemble vers le Christ de bronze crispé sur la croix dans l'oratoire de la tante Caroline. Elles écoutaient Edouard de Praxi-Blassans invoquer la Providence en termes de poète romantique. Le futur abbé les persuada. Il savait les vers de Victor Hugo, et, par une familiarité grandiose, il tutoyait Dieu, lui faisait honte de laisser l'Eglise en butte aux injures des libéraux.

Certes, la veuve choyait moins Omer, dont la tiédeur religieuse gênait ses habiludes liturgiques, tout une vie réglée canoniquement, où le chagrin, depuis la mort

du colonel, s'afîaiblissail à l'odeur de l'encens, au son des orgues. Soucieuse d'assujétir son fils au respect des dogmes, M"'*^ Héricourt élut évidemment le charme d'Elvire qui pouvait, crut-elle, le ramener à Dieu, passé les libertinages de l'adolescence. Rentrant de ses chasses, Orner les trouvait assises toutes deux à la table du souper, près de sa chaise. La pensionnaire buvait de l'eau, ne touchait pas aux entremets ni aux desserts, par suite de vœux à quelques saintes, ses amies, envers qui elle usait de telles politesses. Là-dessus, il la taquinait. Elle ne s'en fâchait point, spirituelle un peu, silencieuse ensuite, le teint lisse, les bandeaux tirés derrière les oreilles, les mains grises à plat contre l'assiette. Une fois, cependant, comme il plaisantait Sainle Ursule, la petite norme l'appela « bandit », le souffleta si roide qu'il eut beaucoup de peine à cacher son dépit sous l'apparence d'une épouvante comiquement feinte. Mais elle, dont les narines se pincèrent, ne pardonna point. 11 maudit la pécore qui, deux jours, refusa tout propos, infatigable tricoteuse de chaussons. « C'est un ange du ciel ! » soupirait M™*^ Héricourt en s'affaissant au fond du fauteuil. Lourde dans la mante noire qu'elle ramenait vers la graisse de son ventre et l'ampleur de ses jambes. Blêmie par les ans, grossie par une immobilité quotidienne sur les prie-Dieu, où elle lisait des consolations ecclésiastiques, quelle pauvre mère! Son fils lui eût prodigué des tendresses si leurs âmes n'eussent cherché trop différemment la voie du bonheur. Quand ils se retrouvaient, une égale tristesse de ne pouvoir s'entendre leur faisait les heures pénibles. Il soufi'rait d'être seulement, pour elle, un fils tiède envers Dieu, sinon impie. « Ma mère, c'est une somme de douleurs! » définissait-il. Dans son envie de plaire à la jeune Elvire, il avait cru mettre d'abord, le besoin de manifester en cela, du moins, son amour filial ; et il avait chéri l'ange que M""^ Héri-

court découvrait, dans la petite fille. Que de grandes ailes eussent manqué au corps de la sylphide, que les labeurs de la couture conventuelle, que les jeux rustiques eussent abîmé les doigts, encrassé même les ongles courts, cela ne nuisait point à l'expression divine du sourire expliqué par des yeux trop clairs pour ne point avoir retenu le reflet des cieux. Touchaitelle la vieille harpe de la tante Caroline, dans la pénombre du salon aux boiseries lézardées, Elvire s'illuminait toute, et semblait voir les séraphins nommés au chant du psaume. Sous la tresse brune, l'éclat de la neige à son cou svelte, parut même surnaturel, lorsqu'elle priait dans le vide sonore de la cathédrale approfondie en perspectives de murs pâles, oîi l'édifice pompeux du catafalque, près d'une chapelle latérale, faisait une tache de deuil digne de la majestueuse mort.

Donc, Omer fat jaloux de Dieu. Elvire l'aimait tant, le Jésus maigre tiré par trois clous sur Tinstrument de supplice; elle hâtait en son honneur l'éloquence méticuleuse de ses oraisons. Sa lèvre prenait à peine le temps d'aspirer l'air entre les répons des litanies. Elle adorait l'homme de cuivre dressé par-dessus le maître-autel, entre les feux sacrés des cierges, et pour qui se prosternaient des vieillards en dalmatiques d'orfroi, somptueux comme les Rois Mages, pour qui les essors des orgues gagnaient les espaces, pour qui les tambours militaires battaient aux champs, et les soldats présentaient les armes, quand, aux mains du prêtre, montait la face de l'hostie.

Elvire semblait l'ange au ciel, l'ange dans les extases

lointaines des gloires, l'ange aux cheveux de nuit, au

visage de lumière, aux mains candides, l'ange sévère et

doux que les métaphores de M'"° Héricourt consacraient,

^^ânge redoutable, l'ange secourable, le messager des

^^ties pures et dont les ailes sont des nuées rapides.

L'ange qui chante, elle le parut aussi dans un matin de Noël. Elle rappelait, au clavecin, les harmonies de triomphe qui avaient, durant la messe de minuit, salué la naissance du Rédempteur. L'ivoire frissonnait à peine au baiser voltigeant des doigts. Omer s'assit près d'elle. Ils étaient seuls, devant la fenêtre. Des rubans de vapeur, lilas et jaunes, traversaient le miroir du ciel. Un milan plana jusqu'aux masses bleuâtres des futaies. La campagne dormait sous un drap de givre, comme pour éternellement. Les parfums résineux du bois embaumaient la salle ; les bûches pétillèrent, roulées dans une vague d'or bruyant. Elvire leva les clartés vives de ses yeux. Entre les sombres soies des cils, ils signifièrent, se fixant, qu'ils étaient heureux du matin où se penchait la tête émue de l'adolescent. Le sourire d'ange, le sourire que la vierge se permettait à l'instant de ses extases pieuses, se dessina dans la nacre du visage. Il s'épanouit, malin et doux. Elle allait enfin de son âme céleste jusqu'au jeune amour, fils de Dieu.

Alors, elle chanta les pleurs d'un psaume; et sa face lentement s'attristait. Il crut qu'elle regrettait l'éternelle joie céleste quittée pour le bref essai d'être humaine. L'ange se désolait-il de venir en un cœur de femme?

Ils demeurèrent pensifs. L'harmonie du chant s'exaltait tout à coup en alléluias d'espoirs.

A la voir radieuse, Omer sentit changer son âme. Le sourire d'un doute amical cessa de tendre sa lèvre. Luimême s'imprégnait de la foi vivante qu'Elvire était. Tués naguère par la critique et les livres, les dieux renaquirent soudain. A la pitié pour une exquise innocente, succéda l'étonnement d'une pareille force qui grandissait de mesure en mesure, qui s'éclairait d'ellemême comme une lampe s'éclaire de ses feux intérieurs. Il voulut communier à cette ivresse surprenante

d'Elvire. Les cris du clavecin pénétraient les fibres intimes de l'étudiant; sa poitrine tremblait à chaque élan des notes; sa chair retentissait au choc des ondes sonores. Avec les harmonies physiques de l'air troublé, la foi d'Elvire entrait au cœur d'Omer, qui palpita de toute la fièvre serrée dans les veines par l'étreinte des nerfs, parles angoisses du souffle.

Le Christ ressuscitait vraiment. Il ressuscitait du tombeau entre les fantômes abattus de la négation. Il ressuscitait des ombres philosophiques pour franchir les espaces avec la voix d'une simple enfant, les espaces de Noël, les champs de givre, les horizons bleuis des bois, et le miroir sans reflets du ciel.

Rapide, puissante hallucination, qui fît chercher au jeune homme par-delà les vitres, la tunique du Sauveur et les trous sanglants des pieds, des mains, la barbe rousse, la face de soleil, et les ailes en tumulte de chérubins descendus!

Un moment, il crut.

Devina-t-elle? Gomme ses doigts frêles effleuraient la touche du dernier son, elle releva ses yeux en larmes vers lui, qui se penchait, l'amour au visage.

Ils se comprirent sincères. Alors, honteuse d'être connue, sans doute, elle abaissa la pudeur de ses paupières siir l'aveu de ses regards. Cette âme se promit en récompense à la conversion, sa victoire. Au baiser qui s'inclina, secrètement, elle permit de frôler ses cheveux, et puis s'amollit toute dans les bras qui la soutenaient, murmura de petits sanglots.

Contre sa poitrine. Orner Iléricourt s'imagine la tenir encore, tiède et oppressée...

Il n'avait voulu prendre davantage au parfum de la fleur pâmée. Elvire cherchait un peu de Dieu dans la présence de l'ami. Comment suffire à un tel rêve? Peutêtre aussi, selon que le chuchotait la voix basse de l'enfant, pleurait-elle la promptitude des minutes à

s'évanouir, et la menace de l'inéluctable mort, dans l'heure où ils s'enivraient de concevoir l'éternelle résurrection.

Elle expliqua cette crainte pendant qu'elle se défiait de leur timide embrassement. Tout, disait-elle,, la nature, la terre, les saisons et les astres, vivent indéfiniment leur joie d'exister ; pourquoi la conscience humaine doit-elle périr si vite? Elle ne s'y résignait pas; elle se contentait mal de l'immortalité offerte aux justes dans les concerts angéliques, parce qu'elle se jugeait incapable de la sainteté qui exempte du purgatoire. La mort ouvrait, pour elle, ia série de supplices hideux et démoniaques subis durant les siècles des siècles, avant que l'âme se réhabilite et devienne digne des célestes triomphes. Omer avait souri de cette crédulité, pensant la défaire de son épouvante, comme il atténuait, autrefois, dans les longs corridors, leur effroi des revenants, et des habits pendus aux clous des chambres obscures. Mais, cette fois, loin de la convaincre, il l'avait presque offensée. Elle s'écarta de lui, sans confiance, et quitta le salon, en niant, avec la moue de son visage, les objections logiques.

Omer Héricourt se rappelait cette heure, comme la seule où il eût pensé Dieu, où il l'eût admis fort et maître, plus fort que les ironies de Voltaire, les arguments de Gondorcet. Une résolution qu'il avait prise auparavant de renoncer à toute pratique religieuse, s'était alors effondrée. Depuis, sa prudence gardait une issue du côté du ciel. Il manquait seulement, par hasard, la messe du dimanche. Au cours de l'office, il essayait toujours de recouvrer l'émotion apprise en ce matin de Noël. La figure d'Elvire transparaissait dans l'image du Sauveur. Gela confirmait à la jeune fille son caractère d'ange.

Maintenant il l'évoque dans la toilette de bal, ainsi que ces chérubins fastueux conçus jadis par le génie

de Paul Véronèse. Leurs ailes se dégagent d'un pourpoint d'orfroi; des joyaux d'empire ceignent leurs chevelures attifées, et ils projettent dans l'air la secousse de leur essor, en tendant leurs jambes chaussées de bottines que damasquinent des lisérés d'or, qu'enrichissent l'hermine et le vair. De ces messagers divins et magnifiques, ne se distingue plus Elvire/ même si, brune et fauve, sa chevelure forme des coques hautes liées de tresses lourdes, et maintes boucles enroulées sur le front, même si la robe courte serre la fine taille, les étroits poignets, découvre une cheville certainement épaisse, mais aussi le plus menu pied ganté de fil bleu et de prunelle, même si le teint de rose duveteuse éclate parmi les tuyautages de la collerette, même si les épaules s'effacent dans les ampleurs abattues des manches à gigot, même quand les cils sombres dissimulent à demi les clartés droites du regard.

D'ailleurs, comptant, supputant, admirant la fine image de sa mémoire, il l'évoque sans cesse, au I^rado, quand les grisettes dansent le châle à la taille et les poings aux hanches, ou bien tournent, l'œillade mourante et le bras en l'air , pour effleurer chacun avec les barbes du bonnet tenu au bout de leurs doigts. Jusqu'aux balançoires de Montmorency, l'aimable Elodie l'entraîne encore. Mais il a honte d'être vu, sous la tonnelle, agiter, de la cuiller, la groseille d'un sirop. Quelle que soit la grâce de son ancienne maîtresse folle, déployant, comme l'écharpe d'Iris, son fichu de lin écossais, quelles que soient les révélations d'un beau corps sous la jupe plaquée par la résistance d'un zéphyr, il se lasse de glisser ensemble vertigineusement par l'abîme en courbes des montagnes russes. Des voluptés que prodigue une belle impudique, entre les chansons, il ne s'abreuve guère sans remords.

« Chaste Elvire, murmure son âme, quelle peine serait la tienne si un hasard fatal t'apprenait le

cynisme de mes passions. Tu me crois pur comme ton cœur d'enfant. Sans que tu le saches^ bien que tu le devines, je te destine les gloires auxquelles je prétends. Je t'aime et l'indiscrétion la plus naturelle peut faire crouler le rêve que jamais nous ne voulûmes déflorer en nous l'affirmant par d'inutiles paroles. Que l'ardente Elodie me grise un jour à la Chaumière, qu'un parent, un ami, une servante m'aperçoivent, et l'idéal que je suis pour ta candeur va s'anéantir. Tu pleureras un sentiment chéri que ma débauche aura corrompu. Faiblesse humaine, que de ruines tu prépares sous les dehors d'un gracieux enjouement! Non, la licence antique du vieil Horace ne convient pas à la gravité de nos devoirs. Je trahis une noble fille, et je vis plein d'allégresse, le verre en main. Une grisette débraillée a raison de ma fragile vertu. Que suis-je donc? Héros de Corneille, dont la magnanimité ne sut pas fléchir, Gid généreux, si digne de Chimène ! à ton exemple... je veux me raffermir! »

Méditant l'écho des littératures, il s'écoute, il se cherche parmi les personnages des tragédies classiques, et se désespère de ne les valoir pas. Il souffre... Le voile d'une larme le sépare du monde, ce jardin du Luxembourg, où circule, entre les parterres, la foule compassée : femmes en redingotes à pattes et à larges chapeaux ronds qu'ombragent des saules de plumes, bourgeois fiers des jabots tuyautés émergeant de leurs habits à taille ; calicots en pantalons à la grecque plis-; ses jusqu'aux éperons de leurs bottes, et de qui les frisures abondantes débordent le bolivar; étudiants qu'étranglent les tours de cravates noires, et qui s'esti^ ment affranchis parce que, le cigare aux lèvres, ils dévisagent une femme, sans tirer les mains des poches, outrage aux préceptes delà bienséance.

Les chiens jappent. Les enfants crient. Le panache blanc d'un garde du corps tremble au sommet du

bicorne sous lequel se roidit le cavalier de bouche glabre ; et les nourrices cauchoises s'ébahissent à l'ombre de leurs coiffes énormes. Le jet d'eau escalade l'air. Les cygnes naviguent à travers le bassin. La dame qui relève son cachemire Ternaux leur répartit des miettes d'échaudé ; et l'or du bracelet étincelle pardessus le gant mauve. Les brodequins de prunelle traînent sur le gravier. Le menton dans la guimpe, les filles gazouillent. Et cette humanité naïve, elle, saine et joyeuse, s'écoule entre les gazons jaunis des talus, les maigres corbeilles, les massifs de grands arbres aux folioles neuves, entre les socles de vases en marbre, les balustrades blanches, les corps mémorables des statues.

Nulle n'égale Elvire parmi les promeneuses du Luxembourg. Omer dédaignerait même la gentille passante, au lorgnon d'écaillé, qui se réjouit, certes, d'une figure ronde nouée dans un chapeau de velours blanc par de vastes rubans de taffetas cerise, ou celle, fière de sa palatine de martre battant les rouleaux de satin bleu qui garnissent le velours violâtre de sa robe ; celle encore toute preste dans sa robe de gros de Naples vert-bronze, qui se balance comme une cloche sur le double battant de pieds en escarpins mordorés. Pâles, au centre de frisures blondes, roses, au centre de boucles noires, il les évince de son attention. En vain, la jolie fille, trop distinguée, roule une œillade bleue, qui fait valoir l'accroche-cœur bien lissé entre le sourcil et l'oreille; en vain celle-ci pince élégamment la dentelle de son mouchoir entre les doigts gantés gris de perles; en vain l'opulente dame se prélasse sous la lourde chaîne d'or, oscillant jusque la ceinture de soie, oii saillit le relief d'une grosse montre. Omer les regarde qui déambulent, altières et pimpantes, sans qu'il souhaite l'amabilité de leur caprice.

Il se détourne, il replace la chaise de façon à s'y

balancer, les pieds dans la balustrade et l'œil au ciel, aux cimes des branches. Là, tremblottent de jeunes feuilles. Une cohorte de pigeons manœuvre au soleil.

Elvire, l'aimera-t-elle? La ligne où le visage incliné joint le profil du cou, marque une faiblesse ordinaire de l'attitude. Gela suffit pour qu'Orner la juge douce et prête au joug d'une volonté mâle. Petite fille, elle pleurait tant au moindre reproche! Il la prévoit câlineuse, enveloppante, ainsi qu'elle se montrait à l'égard des chats, quand elle passait aux Moulins- Héricourt, ses longues vacances d'écolière, à cause d'une santé délicate. Parfois encore, elle le regarde de la même façon, qui signifiait son amour pour la souplesse des animaux félins. Il lui semble que ce regard le caresse toujours de longs et sombres cils. Il frissonne presque à l'espoir de la caresse.

Elvire Gresloup l'aimera. Compagne de ses vœux, elle révérera les devoirs de la vertu. Gardienne du foyer, elle parera la maison, elle distribuera la tâche des serviteurs. Les harmonies de son clavecin berceront le repos de l'homme méditant le sort nouveau des Etats. Elle sera la sœur fidèle, l'amante incorruptible, la voix qui console, la lèvre qui enivre, le corps qui tressaille d'amour sacré, une larme qui pardonne.

La franche lumière de ses yeux ne promet-elle pas les bonheurs? Prudente, soigneuse de rester à l'écart, Elvire dissipe à l'avance les craintes de vanité prodigue.

Le désir d'un baiser décide moins Orner que le besoin de vérifier en elle la loyauté de l'âme. La présence d'Elvire donnera la sécurité. Il pourra tout lui dire sans crainte, d'oubli, de caquetage, d'impudence. Elle ne se prévaudra de rien. Elle n'affichera point la fâcheuse désinvolture de la générale Héricourt, qui n'arrive jamais à table avant le second service, dérange les convives, étonne par ses fantaisies; assaille

les gens par les sautes d'un caractère hautain, inexact et romanesque. Elvire ne sera point goulue comme Dieudonné Gavrois. Elvire ne le harcèlera point d'une dévotion hargneuse comme celle qui dessèche, depuis vingt-sept années, l'acariâtre cousine Delphine de Praxi-Blassans, enfin religieuse, cloîtrée, invisible. Elvire n'humiliera point son caractère au gré de la passion, comme M"® Alvina, l'amie de la générale.

« Je rêve à mon ange, pense-t-il. Qu'il est bon de rêver... Elvire, être avec toi sur la barque, par une nuit de lune! Le bon nautonier frappe, en cadence, de ses rames, les flots harmonieux du lac... Ou bien, dans Venise, quand la gondole glisse, noire comme un mystère, et que le musicien joue de la mandoline à la proue! Presser alors ta main qui frémira dans la mienne. Oh! deviner ton sourire d'ange... Et, si l'oncle Edme m'associe jamais à la victoire des libéraux, moi, vainqueur, à la tête de mes carbonari, je monterai le perron de marbre, pour mettre en tes mains l'étendard de la Seconde Ptévolution! Gomme le peuple mugira en l'honneur de notre triomphe; et tu diras : « Je baise sur sa bouche la vertu des républicains qui sauvèrent la patrie!» Nous resterons embrassés devant la foule dressant les baïonnettes rougies d'un sang vil... Oh! Elvire, comme nous serons majestueux pour monter à la cathédrale, le jour de notre gloire! Les tambours de la victoire répéteront l'orage de mes colères puissantes et qui anéantissent l'ennemi... Nous irons nous épouser au château de Lorraine, dans la grande chambre, sur le vieux lit ducal. Nous arriverons par une nuit d'orage et d'éclairs; et j'aurai, en route, tirant mes pistolets par la portière de la berline au galop, désarçonné le chef des brigands. Tu m'aimeras courageux et loyal. Le vent fera claquer les pans du manteau où je t'envelopperai pour gravir les marches. Puis, devant les bûches en flammes, tu riras d'amour et tu pleureras

de peur mal calmée. Be quels parfums nous encenserons les fleurs italiennes mourant sur leurs tiges dans les vases de pierre : Un orchestre caché bercera d'harmonies suaves notre baiser, ô mon bel ange! ô mon Elvire!... ))

L'âme molle, il s'abandonnait au balancement de sa chaise, une main dans la poche du pantalon, sous le gilet troussé, l'autre fustigeant la terre au moyen de la badine. Il eût voulu être, un instant, le promeneur, qui le pouvait voir pensif, maigre et pâle. Ses cheveux, peignés jusqu'au col de l'habit, s'enflaient bien alors en boucles souples, contre les bords imperceptibles du haut chapeau terne. Tout ouverte sur l'échancrure de l'habit noir, d'un gilet de velours, sur les plis de la chemise que retenaient des boutons d'émeraude à chaînette d'or, la redingote grise traînait négligemment. Dans la mince botte vernie, étreinte par le sous-pied, malheureusement ses orteils commencèrent à refroidir. Il fallut quitter l'élégante nonchalance de cette posture et marcher.

' «Nature ennemie, tu ne me laisseras point rêver !... » Impatient, il repoussa l'homme qui ôtait sa casquette de velours vert, afin d'offrir poliment les billets de la Loterie royale, et qui s'en fut, criant : « Aux derniers, les bons... Cinquante louis d'or pour quinze sous!...», puis cracha sa chique...

D'ailleurs, le souvenir des Médiçis et de la Renaissance tourmentait Omer dans ce jardin. C'étaient les dames à grands cols et à ferronières du romantisme qu'il imaginait descendre, par les sentes, en traînes de brocart soutenues aux mains des pages. Il haïssait cette mode allemande de la nouvelle littérature que M^^ de Staël avait introduite et qu'il estimait contraire à l'esprit de la Nation. Gœthe, Schiller, Uhland et Wieland, Burger, "Walter Scott parlaient par la bouche de l'Enfant sublime, dans ses odes et ses ballades. Tous les

barbares du Nord, ceux de la Sainte-Alliance, envahissaient l'esprit public après avoir envahi, en 1814 et 4815, Lutèce elle-même. Cet art était venu dans les fourgons de l'étranger, avec le roi de Gand. Les vainqueurs de Waterloo l'imposaient. Lui, se sentait Latin comme un conventionnel. Epris de Corneille et de Scipion, le moyen âge lui était une nuit odieuse de supplices, d'ignorance et d'arbitraire. Il lui fallait la République de Brutus.Or, Wellington triomphait dans le récit de Han dislande. Tout le désordre de l'ancien régime ressuscitait avec la thèse romantique. Vantés par la duchesse de Berry, la duchesse d'Abrantès, pensionnés par le roi, acclamés par l'engouement des salons royalistes, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Eugène Déveria lui semblaient des agents de lord Palmerston ou de sir Robert Peel, inconsciemment chargés de détruire le véritable élan de la liberté grécolatine.

Lors de ses visites chez Denise Héricourt, il souffrait du jour tamisé par les couleurs violettes et rouges des vitraux à la mode; il plaisantait le goût des bahuts de chêne dressés contre les murailles, ainsi qu'au temps du moyen âge ; son inquiétude suivait la marche tardive des aiguilles dans le rocher de malachite sur lequel un Byron traçait autant de vers que le lui permettait le bronze envolé de son large manteau. Au contraire, le jeune homme marchait heureux vers la demeure des Gresloup, rue Saint-Florentin. Dès le seuil, la coutume antique saluait l'hôte. Partout les tapisseries imitaient le marbre de l'atrium. D'habiles moulures rappelaient suffisamment les colonnes du triclinium. Les pendules étaient de petits temples d'albâtre sous globe. Au sommet de gaines en sapin marbré, des bustes de pierre reproduisaient les masques d'Homère, de César et de Virgile. A la mémoire accouraient aussitôt les vers de Chénier, ou les strophes messéniennes que forgea la

verve patriotique de Casimir Delavigne, au lendemain de Leipzig et de Waterloo.

Il n'était point de raisonnement qui lui fît diriger ailleurs ses pas, ce jour d'inaction. Elvire devait être revenue après avoir terminé sa retraite au couvent de Flandre. Finir son éducation par trois mois de vie dévote, asservie à la règle des Dominicaines, avait paru nécessaire à sa piété. Elle n'eût pas cédé au désir de la plus prompte émancipation qui trouble les pensionnaires, dès l'approche de leurs seize ans. Sur les avis de la supérieure, elle subissait l'épreuve de l'obéissance parfaite aux canons qui déterminent les occupations, les repas et les sommeils, les prières et les pensées des religieuses.

Quelle nouvelle âme avait-elle acquise durant ces mois de méditation pieuse? Lui échapperait-elle, saisie par Dieu et vouée aux doctrines de la Congrégation? Ou bien le Saint-Simonisme de M. Gresloup avait-il laissé dans l'esprit de sa fille des éléments de résistance? Depuis un an, déjà, cette incertitude tracassait Omer. Maintenant que l'heure sonnait d'agir en maître de ses destins, il tremblait de n'avoir pas Elvire, son aide, sa fortune et son amour.

Soucieux, il va parles rues, mettant les bornes entre sa redingote et les éclaboussures jaillies sous les roues des cabriolets. A peine lui plaît-il de reconnaître les visages de vieux soldats, surmontant les carricks des cochers, anciens dragons de Murât, cuirassiers de Nansouty, chasseurs de Lassalle, cavaliers de Napoléon qui, au licenciement de l'armée de la Loire, choisirent ce métier dans les villes, comme celui du roulier, du charretier, du maréchal-ferrant dans les campagnes. Les réunir, composer secrètement des escadrons qui, le jour de la révolution, chargeraient les troupes royales, c'est l'espoir chimérique de l'oncle. Edme. S'en moquant, l'avocat se heurte aux cartons de-,

modiste échafaudés surTéchine d'un commissionnaire. Le brave homme admire un bâtoniste. Muni d'une corne fixée par une sangle à son front, cet industriel y reçoit des cercles de fer, non sans jongler avec plusieurs cannes de grosseurs diverses, trique tordue d'incroyable, gourdin de mouchard,J)adine de dandy, bec decorbin et béquille de podagre. Aux rires de l'assistance, il manque toujours d'adresse pour ressaisir ce dernier instrument qui tombe sur le pavage. Alors le gamin crie : «Vlà le sceptre de l'émigré par terre... Ramasse, marquis! » Un caniche boueux mord hargneusement le bois; puis, la queue joueuse, le bâton en gueule, tourne devant les pantalons en cuir du porteur d'eau' les tabliers des balayeurs, les bottes à revers du tigre^ et les guêtres du militaire.

— Saute Marquis!... Pour le roi... Seulement un coup! Ah! ah!... Tu ne veux plus!... Oh! oh!... saute Marquis... pour l'Autre!... Tu sautes tant qu'on veut, pour l'Autre!... Hein, scélérat?...

Le trot d'un équipage disperse le groupe. Sur le caparaçon du siège, domine l'automédon, coiffé d'un vaste bicorne en bataille, comme le valet debout, à l'arrière, I entre les ressorts, et dont par^iissent longtemps la i houppelande dorée sur les coutures, les bas blancs et les souliers vernis. Orner s'imagine reconnaître la livrée de la marquise d'Espard, l'amie de sa tante Aurélie de Praxi-Blassans. II savoure la vanité de pouvoir saluer sans outrecuidance, une si noble dame.

Bientôt, devant les hôtels que frôle sa marche à travers le faubourg Saint-Germain, il qualifie les noms de leurs possesseurs. Celui-ci revint en 1814 et en 1815, habillé à la façon de La Rochejacquelein, avec un sacré-cœur d'étoffe cousu sur la redingote. Celui-là portait encore l'habit bleu et l'aiguillette d'argent en usage au quartier général de Condé. D'autres restaient simplement fidèles à la perruque et au tricorne. Mainte-

naiit, ils ont suspendu la défroque à regret dans les placards des vieilles demeures humides sous les lierres des cours. « Mais ils n'ont pas suspendu les anciennes erreurs avec les anciens vêtements -», répète l'oncle Edme. Dans l'habit à boutons d'or et le paletot anglais, leurs cœurs battent aux mômes espoirs de rendre le trône et l'autel maîtres, par leur obstination qui s'enrichira, qui soumettra les hommes. Faudra- t-il vraiment, et encore une fois, chasser leur insolence encline à méconnaître les droits de l'esprit aussi bien que la loi du nombre. Omer ne leur pardonne point de lui avoir dérobé l'afTection maternelle.

La veuve dispense aux prêtres le meilleur du revenu commun, sans que le fils ose, en s'y opposant, la désespérer, accroître la maladie. Sans l'intervention brutale de l'oncle Lyrisse, le château de Lorraine eût été offert à la Compagnie de Jésus pour y installer les pieuses habitudes qui réhabilitent les acquisitions criminelles de biens nationaux. Ainsi comme le démontre le demi-solde, la peur de l'enfer, exagérée par les prêtres dans les âmes croyantes, menace l'œuvre de restitution que la République avait parfaite, rendant la terre des conquêtes franques aux bourgeois du municipe latin, ses premiers possesseurs. L'arrogance des barbares détruit pour Omer les chances de paraître. Le tilbury, le cheval anglais et le tigre Paddy consacrèrent la gloire de l'agent de change du Tillet. Ils sont à céder par l'intermédiaire de Rastignac, moyennant trois mille livres. Omer ne peut obtenir la somme. M°*^ Héricourt en dispose au bénéfice des Missions apostoliques. Peut-être les religieuses ont-elle, en outre, ressaisi l'âme d'une riche fiancée. Il va plus vite, maudissant les initiales des écussons enchâssés aux linteaux des nobles porches.

Cependant, il aime être connu de la marquise d'Espard. Ce l'enorgueillit que la générale Héricourt soit

Denise, et la comtesse de Praxi-Blassanssa tante Aurélie. Leurs luxes, dans les hôtels de la rue Saint-IIonoré et de la rue Lord-Byron, malgré le style troubadour des mobiliers, lui fournissent quelques motifs d'estimer plus fermement sa personne parente. Comme il diffère de ces marchandes qui étalent, au seuil des boutiques, poissons, tripes et légumes. Monstrueuses de graisse et les bras courts, elles se carrent au bas des maisons bâties de guingois, qui exhalent des fraîcheurs puantes par les boyaux des corridors où s'écoulent les ruisselets d'eau ménagères. Lippues, mafflues, serrées de madras écarlates et jaunes, les commères le toisent, lès poings aux hanches. Il souffléterait de sa rage crispée celle qui crie : « Hé ! mon Arthur, viens becqueter mes sardines! Pardié... à sont plus fraîches que tes grisettes ! » Les dents d'Omer, à se serrer, épuisent la fureur de ses nerfs.

Par le dédale de rues sombres joignant Grenelle- Saint-Germain au fleuve, il fuit, avide d'apercevoir les arbres des Bains Vigier, le pont Royal. Sa colère ne s'apaise qu'en face du Palais-Bourbon, demeure des Condé. Il reprend sa dignité sereine sur la place Louis XV, qu'envahissent les équipages au retour des Champs-Elysées, les calèches flanquées de chasseurs en uniformes, à panaches de généraux. Deux laquais poudrés, armés de hautes cannes, gardent la dame et son manchon d'hermine qui se prélassent sur les capitons, au trot de quatre bais montés par des jockeys d'or et de soie. Partout les tilburys scintillent que mènent des messieurs très maîtres de chevaux gris, sans perdre les rênes, ni le fouet, ni le gros cigare, ni le lorgnon qu'ils mettent devant l'œil gauche. Les dandys saluent. Cela court et se croise, cavalerie luisante, innombrale. Elle contourne lachapelle expiatoire dressée sous la itue du roi-martyr. Le trottoir prête un refuge au

promeneur contre les chevaux de sveltes officiers barrés de galons sur la poitrine, contre ceux de gentilshommes culottés de daim, sanglés dans l'habit tabac dont les boutons brillent, et qui manient de longues cravaches. Le crottin sec lui saute au nez insolemment. Ce l'humilie trop pour qu'il ne regrette de nouveau le lilbury de ses convoitises, la bigoterie de sa mère, la cupidité des Jésuites et la politique du Château. L'abri quitté, il se démène entre les roues d'une berline et celles d'un carrosse à lanternes d'argent ; il dévisage des cochers en perruque, comme s'ils étaient leurs maîtres. Oublieux des commères qui tout à l'heure le déterminaient par leurs injures, à chérir la suprématie morale des ultras, il aborde, fervent libéral, le trottoir de la rue Saint-Florentin.

Voici la demeure d'Elvire. De la badine, Omer époussète son pantalon, puis se hâte. Mme Gresloup, qu'il va saluer, assise devant un volume de Byron, dira-t-elle une parole propice? Aujourd'hui, lajeunefîlle, peut être nerveuse, sera-t-elle capable de le railler, à l'exemple des commères, ou de l'éclabousser à l'exemple des grands ?

Les bronzes verts des cornes d'abondance se recourbent dans les panneaux supérieurs de la porte. Le visiteur respire l'odeur des choux que cuisine le portier ; et d'un souffle, il gravit les blancs degrés de pierre, il grimpe, la main sur le fer glacé de la rampe ; il tire le pied de biche; la sonnette retentit à l'intérieur. Les chaussons de la servante battent précipitamment le carrelage. Dans l'huis entr'ouvert, les deux pommes de ses joues gonflent autour du rire, sous la coiffe battaïite :

— Act'heure, monsieur Omer ! Mamzelle Elvire, elle vient d'arriver !... Çà tombe comme mars en Carême... Entrez donc... C'est monsieur Omer Héricourt !.., cet'heure !...

LA RUSE b9

A ce nom, le vétéran qui sert M. Gresloup salue le fils de son ancien colonel, en joignant vite les talons, devant le coffre à bois, où il laisse retomber les bûches.

Le salon luit dans la lumière des fenêtres. Elvire rougit et se lève, derrière Denise, en visite, qui ramasse les plis de son cachemire. Mme Gresloup repousse les besicles vers ses yeux...

— Omer! Soyez le bienvenu...

— Bonjour, Elvire.

— Bonjour Omer.

11 rit et il tremble, parce qu'elle rit et tremble, tendant son front qu'il baise, frais et poli.

— Embrasse ta Muse... va, mon frère !... Diantre : il le fait !... Ah bien... ah bien... Tout beau, monsieur !

— Omer, asseyez-vous, je vous prie. Irma, les massepains; de l'orgeat!...

— J'y vas, madame !

Et les chaussons battent le carreau. Le visiteur

avale sa salive, aspire l'air ; il aspire son bonheur, car il apprend, aux attitudes et aux sourires, que la dévotion n'a point ravi l'âme précieuse. Elle paraît lamême. Rien n'est changé d'elle. Rien ne changera non plus des rideaux en guipures retenues aux patères de cuivre poli, ni des fausses colonnes de sapin creux feignant de soutenir le plafond, ni du casque, du sabre attestant le passé militaire de M. Gresloup, ni de la table que soutiennent les aigles de bronze au faîte ^Bs quatre troncs d'acajou. L'heure tinte dans le petit ^Knple d'albâtre sur la cheminée. Par les perspectives |Hrres de l'immense tableau, le vieil Homère aveugle ■ ''■continue sa marche vers les flots hellènes, tâte la route de son bâton recourbé, et s'appuie à l'épaule du petit enfant porte-lyre. Le crin noir des coussins rectangulaires, présente les mêmes reliefs de couronnes civiques sur les chaises curules. La bonne odeur de cire émane

toujours du carreau fourbi en brun. Et Denise parle du ton le plus léger, sans mesure :

— Ne soyez donc pas honteuse, Elvire... A votre âge, moi, je rêvais d'être ravie par un beau pirate. Quand j'ai vu passer mon oncle, sur sa cavale, derrière les sapeurs du régiment, mon cœur a été pris... Je serais morte plutôt que de ne pas être emportée par lui, en croupe de sa Buveuse d'Air, jusqu'au bout du monde, comme dans les ballades.

— 0 vous, ma sœur, vous êtes une satanée romantique, si j'ose dire...

— Tu dis, et tu oses, ce me semble... Gaïus Gracchus Héricourt... Publicola... Cet animal est mon frère, oui, mesdames... L'oncle Edme l'a recouché dans le tombeau de Brutus, entre un faisceau de licteurs et les Tables de la Loi. Il a douze pieds et une césure comme un vers classique. Seulement, il cache les premiers, six par six, dans des bottes de chez Grumbach, et de la seconde il s'est fait une badine pour couper la figure de M. de Villèle... lequel vaut bien un hexamètre, s'il vous plaît, mon frère?... Elvire, vous verrez, cet odieux jacobin fera de vous une simple tricoteuse... De quoi Dieu nous garde !

— Je m'en accommoderais.

Souriante, Elvire pêche dans sa corbeille à ouvrage un demi-bas roulé autour de trois longues aiguilles. Le sang heureux d'Orner tressaille.

— Mais c'est un aveu ! Oh ! madame Gresloup ! Ossian va rougir par votre front britannique...

Mme Gresloup fit un des gestes qui lui tenaient lieu de ripostes. Geste de la main très blanche : il lui garait l'àme. La rougeur gagna les joues d'Elvire; elle se fâchait :

— Bon, me voilà sotte, à présent...

Gela signifiait que la pourpre mobile du sang affluait à ses joues. L'enfant se détourna et feignit d'arranger

les roses artificielles dans l'urne d'albâtre, sur le guéridon.

Il fut plaisant qu'elle eût cette révolte contre la sensibilité excessive de sa nature. L'enfant s'impatientait de soi. Elle reprit le tricot, assura les aiguilles et s'assit devant la fenêtre, puis rattrapa des mailles échappées, tout attentive à la minutie de la tâche. Pendant que sa mère la louait d'avoir mis déjà le trousseau dans les placards. Orner les compara l'une à l'autre. En dépit de l'âge, Mme Gresloup gardait le charme de ses yeux d'Irlande, peints jadis par Reynolds, l'ami du premier époux, en un portrait célèbre. L'embonpoint arrondissait la dame ; mais on la connaissait, svelte et délicate, dans la personne de son fils Urbain, alors au collège, et pareil à une nymphe exquise travestie en garçon, affublée d'un habit à queue de morue, d'un chapeau de poil, de larges pantalons courts, de bas verts et de souliers plats. A voir Urbain, on s'expliquait la passion du colonel Gresloup pour sa femme espérée douze ans. Il l'épousa vers 1810, le premier mari défunt, puis donna sa démission, suspendit sabre et casque dans ce même logis pour ne les reprendre qu'un instant, à l'heure de Waterloo. Plus tard, lors des complots, il avait écouté l'appel de ses amis les demi-solde, couru les chances du combat de Novare avec eux et les carbonari napolitains, contre l'armée de la Sainte-Alliance. Pris sur le champ de bataille par les Autrichiens, il avait langui six années dans les cachots du Spielberg. Maintenant ils étaient, elle et lui, de vieux époux surpris par le temps, l'un chauve et obèse, l'autre tout enflée dans ses robes de velours plein. Ils se dorlotaient au murmure de leurs beaux souvenirs. De chacun, Elvire s'était formée. A seize ans, elle paraissait un exemple, déjà, de l'épouse désirable, intelligente comme ce père philosophe et saint-simonien, placide et franche comme cette mère,

Ti' LA RUSE

comme Urbain. Elle étendait le geste de son auriculaire arrêtant la laine sur l'ongle, et tendu loin des autres doigts qui hâtaient, eux, le cliquetis de leur œuvre.

Orner la comtemplait, oublieux de rassurer par le détail Mme Gresloup, poliment inquiète des santés amies, et des transformations appliquées, en Artois, au domaine des Moulins. Elle s'étonna qu'Edouard de Praxi-Blassans prétendît aller, dans Arrasmême, planter la croix de sa mission. Espérait-il arracher à la tante Caroline les biens nationaux acquis au temps du grand'père Héricourt? Denise se plut gaiement à cette supposition pour railler l'avarice légendaire de la dame. Mais Omer jugea chevaleresque, devant Elvire, de défendre le génie de la grosse tante provinciale.

— Si Caroline te prépare à l'avance un collège électoral de jacobins et de libéraux... c'est une bonne tante... et tu as raison de la vanter, grand finaud !

— Et qui vous dit que je pense à me faire Jacobin ?

— Depuis que l'oncle Edme est revenu, il te subjugue ! Tu n'es pas de taille à lui résister mon cher; il s'en faut !

— Ta, ta, ta!

Le vétéran survint avec le plateau du goûter.

^me Gresloup eut une déception à cause de massepains durcis dans l'armoire. Elle faillit pleurer. Quelque chose mouilla ses bons yeux pendant qu'elle jetait la cassonnade sur les échaudés. Elle plaignit sa malchance, en balançant sa figure à fossettes sur son cou délicat encore. Denise se moquait. Elvire se dit toute pareille à sa mère, émue pour rien. Ainsi, lisant Walter Scott, elle sanglotait sur les malheurs des Stuarts. Imaginer qu'à l'exemple de Flora Mac-Yvor, elle eût pris le voile si, victime du destin, son frère eût été décapité à Edimbourg, après une autre bataille de CuUoden, cela suffisait pour que l'enfant noyât de

larmes son traversin. M"*^ Gresloup l'assura, les mains au ciel.

— Oh ! maman î gronda la jeune fille.

Au bout de ces cils deux perles déjà tremblotaient. Orner se flatta de savoir Elvire trop sensible aux malheurs des héros. Si elle avait pu deviner les risques des carbonari qu'il allait peut-être courir, poignards, échafaud, mise à mort du traître, elle l'eut immédiatement chéri. Non moins que Fergus Mac-Yvor, Rob Roy, Redguntlet, lui-même conspirait aussi, pour une autre cause, et plus noble. Il composa des phrases propres à faire comprendre les périls de son rôle probable.

Elle ne soupçonna guère l'intention, s'occupa de taquiner Denise :

— Épouse de héros!

— J'aime les caractères, affirma la jeune femme ; et les grands caractères sont ceux qui luttent...

— En acceptant des chances les plus diverses, reprochait Orner par une allusion désagréable au général qu'on accusait toujours d'avoir indifféremment servi la Révolution, l'Empire, Louis XVUI, le Napoléon des Cent jours, la royauté légitime, et d'avoir gagné, par cette succession de dévouements contradictoires, ses grades, ses crctix, sa fortune.

— Le fort compose les événements ; le faible subit ceux que sa destinée lui impose...

— Là, ma sœur ! Je vois bien que vous avez été enlevée par votre pirate...

— Dieu me sauve : je crois que ce petit classique a de l'esprit...

La générale se renversa, vraiment gaie.

De sa badine, Omer Héricourt fouetta ses bottes, fier de regarder sourire les trois femmes.

Le ton de sa voix, la malice de ses yeux avaient dû les prévenir du prix que sa ruse attachait au moipirate . désignant le général Augustin.

Or, Elvire, devenue grave, le dévisagea. Le cliquetis du tricot se tut. Certes, elle cherchait à définir l'habileté sournoise du causeur. Il apprit qu'elle la condamnait ; il l'implora de la mine. Baissant les paupières vierges, Elvire parut rendre son attention entière aux écailles du volant que sa main lissait dans le milieu de sa robe. Orner lui avait déplu, en molestant ainsi sa jeune bienfaitrice qui riait encore, elle, et de toute sa franchise. Elvire blâmait l'ingratitude et la ruse de cette rancune.

Etonné de son propre trouble, Orner crut trembler un peu.

Quelque chose de mémorable se consommait entre eux. Sans gestes ni paroles, leurs esprits se pénétraient donc. Cette facilité miraculeuse et mutuelle de savoir leurs âmes ne révélait-elle pas la naissance d'une passion qui violerait tous les mystères de leurs intelligences, qui déchirerait les voiles des vies intérieures, qui dénuderait les deux cœurs, l'un devant l'autre, pour les terribles sincérités de l'hymen.

Il apprit qu'il ne déroberait rien à la sagacité de l'amour. Telle une nymphe surprise au bain, son âme ambiguë et capable fuyait la poursuite des regards droits qu'Elvire, à chaque seconde, dardait entre les ombres des cils soulignant le mépris de ses paupières clignées. Eperdue, féminine et mensongère, l'âme du jeune homme fuyait l'approche d'une conscience qui, naïvement guerrière, le traquait.

Il l'évita, tourné soudain vers Denise et M"*" Gresloup. Mais son oreille seule entendit leur dialogue. L'angoisse de la poursuite imaginaire l'occupait trop, pour qu'il pût reconnaître les idées sous les signes des sons.

La jeune fille l'avait à merci. De sa candeur vigoureuse, elle l'assaillait. Il chercha des refuges, ne les trouva que dans les losanges du carrelage, où il enfouit

la timidité de ses regards. Palpitante et vaincue, Tàme de l'homme se livrait.

Elvire le domptait, lui et la pudeur de ses crimes. Car, tout à coup, il s'estimait incapable de faire, sanslionte, l'aveu de soi. Car il prévoyait Tobligation de cet aveu dans le mariage, et l'impossibilité de taire la moindre part de ses calculs, de ses soupçons, de ses arguties, de ses espoirs adroits. Et rien ne le préserverait de cette union fatale. Elvire le tenait captif.

Par besoin d'énergie, il crut nécessaire de se mentir: ((Je serai son maître, w Aussitôt, il douta de lui, de ces mots pensés qui voulaient étourdir le sens de la défaite.

Le cliquetis du tricot recommençait.

Il osa, d'un effort, voir la jeune fille.

Aux commissures de la bouche, un pli marquait encore la contraction des muscles volontaires. Sa lèvre supérieure, plus charnue, se crispait toujours. Mais les roses du teint brillaient sous les cils et parmi la pureté des joues paisibles.

Le rayon de l'œil se releva, fut sur lui : (( Je t'aime par compassion, àme chétive et trouble... » exprima-t-il fort clairement.

Omer ne s'expliquait pas cette force contre laquelle échouait sa puissance. Gomment, de ce corps vierge et pâle, que les saignées médicales souvent affaiblissaient, une telle victoire pouvait-elle surgir? Lui, le perspicace et l'adroit ; lui, l'avocat dont la parole tonnait dans les prétoires ; lui, la conscience qui, tout à l'heure peutêtre, préférerait aux avantages d'une carrière royaliste et dévote, les chances du combat dansParmée libérale; lui, capable d'être cette statue d'honneur romain qu'il érigeait déjà dans son cerveau, il était vaincu, dans sa conscience même, par la sévérité d^une enfant pieuse!

Cela se pouvait-il ?

Comme pour interroger, il examina le salon, les

femmes assises ; il écouta leur babil.. Personne ne pressentait le désastre de son être. Entré là, sûr de sa personne morale, maintenant, il soupçonnait même sa justice. En quoi s'était-il amoindri ? L'ironie d'une phrase presque indifférente, méchante tout juste, mais à laquelle sa voix et sa mine avaient attribué la valeur d'une malice dont il triompherait, ce rien avait suffi pour qu'Elvire le devinât infatué de telles railleries, pour qu'elle lui marquât sa déconvenue, pour qu'il se blâmât selon elle, l'ange de bonté, l'ange de douceur.

Attachait-il une importance vaine à l'incident ? Certes, ni M""^ Gresloup, ni la générale n'y songeaient en discutant les origines du baron Nucingen, et en rappelant l'histoire de cent mille bouteilles de bourgogne achetées vingt sous au propriétaire pour être revendues cinq francs aux officiers de la Sainte-Alliance . pendant les ivresses de la victoire, à Babylone.

Quoi donc attestait le réel d'une transformation morale ? Evidemment ceci qu'Elvire et lui-même s'étaient entretenus, sans paroles, de leurs âmes, et avec une clarté plus vive que n'en produisent les discours. L'ange avait rompu les portes du sanctuaire où circulait secrètement la flamme livide de la sincérité ;» l'ange avait connu toute l'âme trouble, subtile et calculatrice, grandiloquente et cupide, généreuse et bassement jalouse. Quelqu'un le savait maintenant, quelqu'un : cette petite vierge dolente qui, les pieds croisés sous la chaise, tricotait activement un bas bleu.

Où donc les illusions savourées au Luxembourg, touchant les conséquences de sa visite ? Il l'avait espérée tout autre. 11 s'était alors décrit une scène très douce pour les cœurs sensibles, la main dans la main, les larmes furtives, les cœurs effarés, l'émotion d'une tendre mère, les palpitations d'un sein timide, les aveux balbutiés. Ce n'avait été qu'un salut poli, une histoire

de massepains, quelques moqueries échangées, comme à l'ordinaire, entre frère et sœur... Et de cela une chose résultait, plus grande que tout l'attendu : il appartenait. Elvire possédait son âme. Auprès de cela, l-es souvenirs d'enfance étaient peu pour, lier leurs vies,, quand bien même, un matin de Noël, il leur fût arrivé, jadis, de pleurer cœur à cœur.

Dans le temple d'albâtre, l'heure tinta.

Il voulut prendre congé, fuir. Ce qu'on expliquait lui sembla fastidieux. La générale, à mots couverts, s'indignait sur les fiançailles d'Eugénie Grandet avec le président Gruchot.

Ne comprenant rien aux sous-entendus, Elvire tricotait, plus attentive à ses mailles.

Voilà tout. Elvire tricotait. Omer, pourtant, demeurait certain que leurs âmes s'étaient offertes mutuellement, qu'elle avait pris la sienne dans un instant de faiblesse et de honte.

Mais comment le dire ? Et qui l'assurait ?

Il se leva. Elle fît de même. Elle ne mêla point de protestations aux reproches de sa mère qui blâmait le départ hâtif du visiteur. Mais il parut que toute la couleur de sa face la fuyait, la laissait blanche comme après la saignée du docteur, au moment de ses migraines.

La voir pâlir et rougir encore, le satisfit. N'était-ce pas un pouvoir qu'il manifestait sur elle, et qu'elle devait admettre.

— Irez-vous encore au couvent, Elvire? demanda-t-il avea les mots, tandis que ses yeux signifiaient : « Me préférez-vous à Die'u ?»

' • — Ges dames me détournent de prendre l'habit, et, par conséquent, de m'écarter du monde... Je crois, reprit-elle, en minaudant, avec finesse, qu'à leur avis, • j'incline trop vers les pompes du siècle...

Le sourire révéla une denture petite et jaunie.

— Allons, fit-il, exultant de joie, allons... vous vous damnerez, ma muse !

— Pour consoler' Satan, alors?

— Gomme Eloa ?...

— Gomme Eloa !

— Plaise à Dieu ! ma chère...

Il était déjà sur les marches de l'escalier.

Par-dessus la rampe de fer elle pencha son visage toujours pâle, cette sœur d'Eloa que l'art d'Alfred de Vigny dépeignit attirée par le malheur, affamée de sacrifice et de compassion, jusqu'à s'abîmer dans les mondes inférieurs, afln de consoler l'orgueil vaincu de Lucifer.

Acceptant d'être comparée à la céleste créature du poète, Elvire confirmait le sens qu'Omer avait eu de leur transformation morale. Elle s'abîmerait jusqu'en lui, par soif de pitié pour ses faiblesses.

— A revoir, donc, souhaita M"'^ Gresloup, agitant la main; et elle se plaça devant la jeune fille qu'Omer cessa d'apercevoir.

Il descendit fort vite.

lY

Au Théâtre-Français, dans la loge du général Héricourt. Orner se réjouissait à demi de rencontrer Dolorès Alvifia, l'orpheline que Denise avait ramenée d'Espagne après l'occupation des troupes françaises. Cette jeune étrangère portait un sacré-cœur d'or, pendu à son cou par une chaîne de corail, et le baisa précipitamment pour témoigner de sa gratitude envers Dieu, qui lui ramenait le frère de son amie. Denise ne parut pas moins heureuse de la visite. Comme on jouait, elle ne manifesta que par des signes. Elle fit asseoir Omer dans l'étroite case pourpre, derrière elle, pour qu'il pût lui chuchoter des nouvelles. Il n'aimait guère converser pendant la représentation. Distraire les voisins attentifs au spectacle lui semblait de mauvais ton. Dolorès ne se souciait de cette retenue. Elle raconta comment, pour avoir perdu son chien quelques heures, elle s'était évanouie. Incommodés par cette voix, des spectateurs tournèrent la tète. Leur gêne demeura tout indifférente à Denise et à Dolorès, pour qui les aventures du bichon l'emportaient en valeur sur celle de Virginie, plébéienne de Rome, alors en scène afin d'exprimer son âme, d'après les vers du baron Guiraud.

Omer appréhenda qu'on ne les prit pour des filles ou bien des danseuses. Justement, par mille gestes vaniteux, Dolorès paradait en une robe chatoyante, encombrée de nœuds et de volants qu'il avait vue près-

que pareille sur le corps de Jenny Vertpré, l'actrice du Gymnase, dans un rôle de coquette. On ne rencontrait pas l'Espagnole autrement vêtue qu'en ces toilettes exigées des comédiennes par l'optique du théâtre. Elle raffolait de spectacles, comme Denise; et elles eussent pu souvent descendre de leur loge sur la scène sans que les regards du public fussent surpris par la simplicité de leurs costumes. A vrai dire, ils n'étaient pas extravagants jusqu'au ridicule, mais dépourvus de cette élégance supérieure qui atténue la mode, et n'attire point les regards des badauds. Omer Héricourt le nota mieux ce soir-là; car, en face, dans la loge des Praxi- Blassaiis, sa tante Aurélie représentait'la distinction même, délicieuse en une robe de crêpe lisse, barrée de larges rubans marrons. Sa guimpe était plate et les tuyaux écrasés, tandis que les collerettes de ses voisines, boursouflées, roidies, les entouraient comme d'armures piquantes. Taillés sur un patron identique à ceux choisis par la couturière de la générale ; le corsage et la jupe de la comtesse, au lieu de bouffer et d'étonner l'œil par l'enflure des manches, la profusion des choux , l'abondance des falbalas et la splendeur des nuances , sobrement enveloppaient d'une ombre souple et nuageuse l'ivoire net des bras nus, du cou délicat, des épaules mystérieuses. Telle une déesse triste, négligente et paisible, reposant dans le mystère des couleurs graves. Par l'éclat légèrement fardé de leurs teints, par les échafauds de leurs chevelures luisantes, ondulées, travaillées, ciselées pour ainsi dire, par l'insolence de leurs gestes nombreux et de leurs papotages, par les marabouts roses et bleus empanachant leurs coiffures, Denise efc| Dolorès, ainsi que des baladins, amusaient les honi-a mes sur les banquettes du parterre. Ils les lorgnaiend sans vergogne.

S'il eût été bon escrimeur et tireur adroit, Omer lesj

eût provoqués avec rage. Cette insolence des cupidités passionnelles agréait d'ailleurs aux deux amies. Elles le dirent.. Il fut outré (|u'ingénument elles avouassent ces impressions propres aux courtisanes orgueilleuses d'éveiller les instincts fructueux. Dès lors il feignit de consacrer son attention aux malheurs de la tragédienne que le décemvir Appius Glaudius poursuivit de ses instances rimées, en secouant sa toge avec véhémence, par-dessus les quinquets de la rampe.

Dolorès ne cacha point son dépit. Quelque pâleur vint troubler l'incarnat de ses pommettes jusqu'aux cils de jais. Occupant ses yeux avec les lilas qu'elle tenait à la main, elle effeuilla distraitement les clochettes mauves. L'avoir peinée flatta le jeune homme. Se déclarait-elle avec franchise ? Avant cette heure, elle traitait Omer en parasite narquois des Iléricourt. Elle lui témoignait une sorte de politesse familière assez blessante, sauf aux minutes de silence oîi ses noires prunelles s'incendiaient, évoquaient des jeux d'amour possibles entre leurs deux vigueurs. Vite elle se dérobait. Puis elle parlait emphatiquement de sa foi, de son roi, de sa généalogie, qu'elle compliquait d'alliances princières et fabuleuses. Elle méprisait en ■somme l'avocat parce que, souriant de ces magnififcences, il développait alors les opinions libérales de chez Flicoteaux, se plaisait à la voir honteuse et furieuse après les bêtises qu'il la forçait de dire, qu'il mettait en évidence. Redoutant ce jeune fashionnable LUX manières si différentes de l'obséquieuse galanterie affectée par tous, elle le considérait comme un individu de mauvaise éducation.

A plusieurs reprises, Omer, tenté par les formes

le la créole, avait inutilement essayé d'obtenir, en

•écompense de ses marivaudages, cette œillade maligne

!t barbare qui, sans paroles, assure le consentement

^platonique à une étreinte d'ailleurs certainement impra-

ticable sous la loi sociale du monde. Dolorès avait refusé ce muet assentiment que filles ou femmes accordent, et dont Orner se contentait toujours, mal enclin à risquer les aventures réprouvées par sa nonchalance et redoutées par sa peur des embarras, des rivalités, des ennuis pécuniaires. Au reste, il n'ignorait pas que l'insurrection du général Bolivar dans l'Amérique du Sud avait ruiné Dolorès : ses parents, royalistes, avaient été d'abord dépouillés de leurs biens parle gouvernement révolutionnaire, avant que d'être fusillés par les mulâtres. Huit mois de l'année, elle vivait à Pampelune, dans la maison de ses grands parents, puis elle venait à Paris, chez Denise, passer l'époque du renouveau, en dépensant, pour ses toilettes seules, toutes ses rentes minimes. Omer ne songeait donc point à leur mariage. D'autre part, sa probité n'eût voulu la compromettre, quelle que fût, à certains moments, sa convoitise de cette brune lourdement mitrée de cheveux bleuâtres, et naturellement parfumée comme de rose et de safran, au moindre geste.

Pourquoi cette fille altière marquait-elle, ce soir-là. du dépit à le sentir quasi dédaigneux? Etait-elle prête à l'aimer ? Désirait-elle qu'il manifestât l'envie de plaire . pour ensuite le rabrouer a son aise? Au lieu d'aller saluer la comtesse dans sa loge, Omer, quand tomba le rideau de l'entr'acte, prétendit savoir la signification cette pâleur rapide qui persistait à peine sur les joues espagnoles.

En déplaçant sa chaise, Dolorès laissa choir son éventail. Omer le ramassa. C'était un éventail Joko. Ses branches de vermeil tendaient la soie noire supportant le portrait à la gouache du célèbre singe qui déridait tout Paris, et donnait son nom aux menus objets de la mode,

— Pourquoi faites-vous la moue à mon singe ? demanda-t-elle... Vous êtes un censeur vraiment rigide...

C'est le général qui m'a donné cet éventail et vous n'allez point contester son goût, je pense?

— Dieu m'en garde ! Encore que vous soyez là, mademoiselle, pour défendre mon oncle Augustin. De toutes façons, il s'en tirerait sans peine.

— Ohi fit-elle.

— Mon frère, il ne faut pas agacer Dolorès, pria Denise. Elle a ses vapeurs, après dîner... Ce n'est pas l'instant d'aiguiser les railleries... Donnez-nous plutôt des nouvelles. Avez-vous parcouru le Corsaire du jour?

— Je n'ai rien lu de piquant... J'ai préparé une plaidoirie, depuis ma visite chez M'' Gresloup. Avez-vous revu la petite pensionnaire en jupes plates...

— Non. Cette Elvire est une sotte!... jugea Denise.

— Qui sait?... La voici dans l'âge où l'on change...

— Imagine-toi, Dolorès, une petite personne joufflue, avec un nez de rien du tout, par-dessus le sourire le plus niais qu'on puisse voir.

Dolorès rit assez méchamment derrière l'éventail.

— Hé, ma sœur! Se peut-il que vous ayez quelque raison d'en vouloir à notre Elvire ?

— Point, certes ! C'est une bonne enfant, très douce, qui n'a jamais sali son tablier en mangeant des tartines... Ah! ah !

— Excellente qualité !

— Mais oui... Et comme elle saura brosser convenablement l'uniforme de garde national que portera son

lari !

— Autre Yertu. Cet heureux mortel n'ira point laniir à l'Hôtel des Haricots plus souvent que le néceslire.

H s'ennuiera chez lui; le colonel n'aura point à lui lllouer d'autres punitions...

— Elvire n'est pas ennuyeuse, que je sache, ma îur.. . Dieudonné Cavrois vante sa belle humeur. H l'a

vue tout l'été, pendant qu'il travaillait dans le laboratoire du major Gresloup, en cherchant, à eux trois, le secret des sympathies affichées par la lumière de la chambre noire pour le bitume de Judée.

— Peste! ils aiment se divertir... Moi, je ne comprendrai jamais qu'un homme intelligent puisse épouser une fille qui a tout juste les perfections d'une servante... Si j'étais homme... mon goût serait autre...

Omer, souriant, attendit la suite. Pour la quatrième fois, la générale allait décrire jVP^*' Alvina comme type anonyme de la fiancée la plus souhaitable. Il en fut ainsi. Feignant d'être le jeune homme en posture de choisir son épouse, la sœur déclara qu'un dandy capable d'apprécier les formes d'un cheval et les courbes d'un cabriolet, ne doit point aimer une enfant ignorant les exercices de l'amazone.

Omer avait vu galoper à Longchamps, sur un coursier noir, chevelu d'une énorme crinière, d'une queue flamboyante, Dolorès en robe verte et sous un chapeau entouré de gazes qui flottaient dans l'air'; un jockey de treize ans la suivait à la guise d'un poney d'Irlande. Cet équipage excitait la moquerie des cavaliers fidèles, en fait d'équitation, aux modes de la simplicité anglaise, importées par le duc de Berry, dès le premier temps de la Restauration.

Le jeune homme se demandait si de telles louanges étaient une politesse à l'égard de l'orpheline, ou si Denise vraiment approuvait cette union. Une telle aventure eût affranchi l'Espagnole de la médiocrité, en lui attribuant cette part des moulins Héricourt dont (( Maman Virginie » et les prêtres de Lorraine consommaient alors les revenus. Le bref essai de séduction tenté par M'^^ Alvina quand il avait pénétré dans la loge le fit croire à ce dessein. Mais il ne pouvait méconnaître, non plus, la délicatesse de la gêné-

raie, habile à consoler par des flatteries excellentes et travesties, les chagrins de ses protégés. Promettant à son amie, de manière indirecte, le triomphe d'un mariage et la conquête d'une fortune, peut-être ne visait-elle plus loin. Aussi, voulant aider à la bonne œuvre, Omer prodigua ses approbations au choix illusoire que lui conseillait Denise. L'orpheline écoutait, muette, non sans regarder les gens de la salle, par-dessus les battements de son éventail. Elle simulait l'indifférence pour ces propos, comme si elle ne s'y fût pas reconnue en chaque phrase.

Cependant, les spectateurs debout qui cambraient leurs torses sous les gilets de moire et de satin, commencèrent à se rasseoir, les uns après les autres, et à s'offrir leurs tabatières. Dans les places d'en haut, les grisettes secouaient les miettes de leurs châles ; elles empaquetaient, de leurs mouchoirs, les épluchures des pommes cuites qu'elles avaient partagées entre les membres de leurs familles ; les mamans renouaient les brides jaunes de leurs chapeaux. Les chevaliers du lustre rentrèrent, garnirent deux travées de banquettes en prenant soin de relever les basques de leurs habits minables.

Omer se dissimula, car il avisait au milieu d'eux, Grantaire, le bohème marmiteux, qui le devinait derrière les deux toilettes éclatantes. 11 ne voulait pas encourager, par un salut, ce camarade à venir se présenter dans la loge, durant le prochain entr'acte. Les cheveux noirs et poussiéreux de Grantaire, ses longs bras tenant un gourdin à gland de cuir et un chapeau monumental, sa tête verdâtre dans un collier de barbe inculte, inquiétaient le frère de Denise à tel point qu'il tressaillit, sentant une main lui toucher l'épaule. Le général Héricourt entrait et donnait le bonsoir de son froid sourire affable. Il s'assit : le rideau se relevait, découvrait le Forum romain et

l'acteur Joanny, en laticlave bordé de poupre, prêt à lancer l'hexamètre vers le parterre de figures jaunes, immobiles déjà sur les cols de velours et les grandes cravates. Les attitudes achevèrent de se fixer, les robe? de bruire ; le silence régna.

Sortant d'une réception officielle, l'oncle Augustin portait son uniforme bleu, plastronné de broderies en or, et de décorations. Gela faisait valoir sa tète hautaine et flaireuse que coiffait une chevelure d'argent crépu. Il croisa ses longues jambes en bas de soie blanche, et sans mot dire, feignit de goûter extrêmement la musique des rimes. Son neveu supposa qu'il réfléchissait à des choses plus importantes. Néanmoins, la tragédie du baron Gouraud prenait de l'allure ; les infortunes de la vierge plébéienne devinrent assez captivantes pour qu'Omer s'intéressât aux mouvements d'une gorge agréable, sous un péplum trop court, mal tiré devant, par deux olives de soie écarlate. Ce fut seulement aux derniers vers de la tirade, qu'ayant tourné la tête, il prit le général en flagrant délit de bâiller, à l'abri du bicorne et de la cocarde blanche. Afin de s'attribuer une complice dans le crime d'ennui public, l'oncle Augustin tracassa Dolorès :

— A quoi songiez-vous, ma belle enfant? A la pièce ? A Virginie ? Point. . . Vous admiriez un poème qui n'était pas de cet excellent baron Gouraud, mais de Madame Votre Imagination espagnole.

Elle s'en défendit. Denise la pressa de mille manières enjouées. Derrière le portrait de Joko grimaçant à la surface de l'éventail, l'orpheline se réfugiait, riait. Orner s'en mêla. De ses regards, il assaillait les regards sombres et brillants de l'Espagnole. Elle haletait, aussi furieuse qu'elle semblait espiègle. Le général fit des mots. Tous quatre purent à leur aise chuchoter puisque les tragédiens, en pleine action pathétique, couvraient de leurs déclamations furibondes le bruit

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léger du babillage. Dolorès finit par en convenir : elle inventait un roman, au lieu de souffrir avec les passions des Romains. Mais elle refusa de divulguer son àme... On la taquina davantage sans autre succès. Elle cessa de rire , et de répondre ; sa grosse lèvre frémissait de colère.

— Laissons-la, fit Denise... Elle pensait apparemment à ses brigands. Car mademoiselle a ses brigands ordinaires, comme Louis XIV avait ses comédiens. Au moindre signe de sa rêverie, ils l'enlèvent par une nuit d'orage, la jettent dans une berline, l'emportent jusqu'à leur vaisseau, repoussent à coups de canon la corvette qui les pourchasse ; et elle goûte le plaisir effrayant de se trouver l'esclave d'un homme masqué...

— Fi donc ! protesta l'orpheline. Vous vous moquez méchamment, Denise...

— Point du tout. Vous-même m'avez dit vingt fois que tel était le principal de vos songeries.

La voix de la générale devenait soudain impatiente, •puis acariâtre. Dolorès fut secouée d'un frisson, et serra les dents pour contenir la riposte de sa colère.

(( Alors, pensa le jeune homme, l'argent de ma sœur lui en impose autant qu'à moi-même. Il bâillonne nos critiques. Je ne suis pas le seul à être lâche et médiocre ))... Après une minute de trêve, pendant laquelle les yeux cruels du général domptèrent sa femme, Denise reprit, le ton changé, et la mine gracieuse :

— Va, ma chérie, tu es un grand poète, tu le sais bien ; et tu n'as pas besoin de mettre en vers tes idées... Tu ne devineras jamais, Omer, les drames sublimes qu'elle invente, en causant. Après dîner, elle m'a bâti tout une histoire de carbonari, oui, de carbonari, qui juraient sur un poignard, la nuit, dans un

souterrain, devant la tombe entr'ouverte d'un supplicié... C'était à mourir de peur !

A ce moment, les voix des acteurs s'apaisèrent ; et le général sourcilla pour obliger son épouse à se taire, de crainte que l'assistance, autour d'eux, fût dérangée... Il murmura :

— Dolorès a raison : vous êtes méchante. Si vous étiez bonne, vous seriez toujours polie, vous auriez le souci par exemple, de ne pas gâter insolemment le plaisir de vos voisins...

— Oh ! j'ai bien assez à faire en pensant à moi, répliqua-t-elle, et aux miens... Les autres... ça m'est égal... Mais, puisque cela vous fait plaisir, je me' tairai pour l'amour de vous...

Elle sourit assez perfidement, puis tira sa lorgnette d'un sac de velours pailleté, et, tournant le dos à la scène, elle dévisagea la duchesse de Maufrigneuse, qui s'affichait avec le jeune Chardon de Rubempré dans une loge de face. Bien qu'elle n'osât plus parler devant la sévérité de son mari, Denise exécutait, de ses lèvres,! une série de moues fort impertinentes à l'adresse de la belle Diane et de son journaliste. Le général se pencha vers l'oreille d'Omer :

— Me permettez-vous d'administrer, ce soir, à madame votre sœur, une correction manuelle ?

— Libre à vous, mon oncle... Je n'ai rien à voir dans vos affaires de ménage.

Le rideau se déroulait ; il voila de toile flottante 1 les colonnes doriques, et le tableau vivant formé par la vierge évanouie dans les bras du décemvir... Denise, cependant, dit à son frère :

— Tu nous quittes?... Annonce à tante Aurélie que Je rirai voir dimanche... Prends garde, cependant, de te montrer trop dans la loge d'une ultra... Pour toi, la chose est périlleuse... L'oncle Edme ne te le pardon: nera point...

-— Hé, ma sœur, la Chambre des Pairs vient de jouer au ministre Peyronnet le plus mauvais tour que souhaitaient les ennemis du ministre...

— Et bien, va..., sombre carbonaro.

A ce mot, Dolorès rougit fort et Denise, par son rire, le fît remarquer à son frère ; il ne s'embarrassa point de vouloir une explication qui l'eût gêné; il se précipita dans le couloir.

« Cette fois, pensait-il, je ne puis plus douter. Denise veut que j'aime l'Espagnole et que je sois aimé d'elle. C'est pour cela qu'elle me représente comme un farouche conspirateur à cette enfant, née sous les tropiques, afin que je m'encadre bien dans ses cauchemars littéraires... Au diable, ma sœur !... »

L'agitation où le mettait cette découverte l'empêcha de prendre garde aux gens qu'il bousculait pour atteindre la loge des Praxi-Blassans.

(( Si je ne cède, Denise me coupera les vivres. Et comment lutter avec ma pauvre folle de mère?... La fâcheuse aventure! Et mon oncle Augustin, comme cela, parbleu, gérerait trois parts des moulins Héricourt et de la Banque d'Artois, la sienne, celle de ma sœur, la mienne puisqu'il se dit le tuteur de Dolorès Alvina ? Je suis tombé dans le guêpier bien sottement ! Je suis un parfait nigaud, ma foi !... » l^ftDe rage, il tordait sa cravate avec la main qu'il ^Rssait entre les boutons, sous le drap bleu de son habit.

Faudra-t-il que je me livre pieds et poings liés au itaine, à ses francs-maçons, à ses carbonari et à tous les dangers que fuit ma peur... Etre tué... On peut être tué..., fusillé..., guillotiné... Il a bien été condamné à mort, lui !... Oh! les heures qui précédent le supplice... Comment vivrais-je ces heures-là?... Et les duels où il me faudrait paraître, transi d'effroi, résigné au risque, comme le patient à l'opération du

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chirurgien!... Soyons franc avec rnoi-même... Mieux vaut mille fois épouser Dolorès et laisser l'oncle Augustin diriger les Moulins Héricourt, avec la tante Caroline. Tant pis, je suis un faible, un médiocre, un lâche... A moi le sort des vaincus... Il ne fallait pas que mon père se fît tuer à Presbourg, ni que, ses amis les officiers jacobins périssent avec Oudet à Wagram, Malet à Grenelle, Moreau à Dresde, Berton à Saumur... Leur idée est morte, leur force est morte..., ma force est morte... Je ne suis rien qu'un avocat élégant et peureux..., un don Juan pour grisettes.

— Bonsoir, Omer, salua la tante Amélie, de son sourire délicieux et fatigué. Le comte vous cherche au foyer, il sera bien aise que vous soyez-là... Gomment jugez-vous la pièce ?...

— Je la préfère du moins à la plus belle horreur romantique!... J'apprécie le sens de la tradition. On sent revivre dans notre âme les ancêtres. On se retrouve dans leurs sentiments généreux... Nous en avons besoin, nous... Il faut respirer de la vertu, du courage antiques à pleines narines, si nous ne voulons pas mourir de faiblesse devant un jeu de cartes, pour les caprices d'une danseuse !

— Quel censeur! N'admettrez-vous jamais ce romantisme que prise tant notre duchesse de Berry ?

— Je déteste le romantisme parce qu'il met la passion au-dessus du devoir... C'est une abominable école de lâcheté... Voyez ce Virginius : tout à l'heure il poignardera sa fille parce qu'on la veut déshonorer... Il place son devoir de citoyen plus haut que son affection de père... Horace tue sa sœur Camille parce qu'elle insulte Rome, en amante... Ces héros placent l'honneur civique, la grandeur de l'Etat au-dessus des sentiments naturels, de ceux qui masquent nos appétits animaux... On meurt et on tue pour de grandes idées, plutôt que de mourir et de tuer pour assouvir ou venger

des passions particulières... Les classiques nous apprennent à nous grandir à la mesure de la nation ; les • romantiques nous apprennent à nous rapetisser à la mesure de Tanimal, sujet de ses lâches appétits... (Il chantonna) :

J'aimons les filles et j'aimons le bon vin !

Ah ! ma tante ! votre Lamartine nous a trop appris à pleurnicher. Hélas ! votre M. de Vigny a donné tort à Richelieu pour avoir affermi déOnitivement la France en dépit des grâces de M. de Cinq-Mars, sur lesquelles il nous apitoie trop facilement... Et le pire, c'est que nous pleurnichons, c'est que nous tremblons pour nous-mêmes et pour nos cœurs, au lieu de trembler pour l'idéal de ce Virginius et pour celui d'Horace !...

Il s'était peu à peu laissé reprendre par ses habitudes d'éloquence judiciaire ; et il pérorait en sourdine devant la vieille dame, aux boucles striées de gris. C'était contre sa faiblesse qu'Omer exprimait ainsi de la fureur, contre sa peur du créancier et contre sa peur du danger politique, ces deux couardises qui l'asservissaient à la générale. C'était lui-même qu'il attaquait dans le romantisme naissant dont parlait Enjolras chez Flicoteaux.

— Faut-il donc que je me repente de vous avoir, jadis, offert les volumes des Méditations !... Et suis-je une si grande coupable ?

— Oh ! non, ma tante !

H se reprocha d'avoir attiré deux larmes dans les beaux yeux tendres de la comtesse, qui le contemplait avec chagrin.

— Vous êtes malheureux, Omer ! dit-elle enfin.

— Je suis esclave...

— De qui ?

Il n'osa point dire : « De ma sœur ! » il chercha, puis, heureux d'être loyal, affirma :

— De mes fautes, de mes penchants, de ma faiblesse et de ma médiocrité...

— Rompez vos fers... Qui vous en empêche ? La force de vos inclinations?

— Non, je les compte pour peu, et les vaincrais facilement.

— Alors, quoi donc?

— Ma peur d'être libre... et d'agir librement...

Il répondait à sa conscience, plus qu'à la tante Aurélie. Soudain il évoqua le visage de dame blonde tout spécial au Jésuite qui l'avait principalement instruit dans le collège de Saint-Acheul, et qui lui prêchait alors : « Pourquoi refuser d'être un médiocre et un faible ; Jésus voulut être un pauvre orateur de carrefours, un guérisseur de village, une manière de charlatan essénien comme il en pullulait alors surles routes de l'empire romain ; il fut insulté et tué parmi des misérables pareils à lui ; deux cents ans, son œuvre fut ignorée, sauf de quelques mendiants qu'on envoyait pourrir dans les ergastules, à moins qu'on ne les fît dévorer par les bêtes du cirque, afin de distraire la populace ; et puis, soudain, la divinité de sa faiblesse éblouit les siècles à genoux. Pour triompher, Dieu fut le faible, l'humble, le vulgaire, le médiocre et le vaincu, mon fils. » a Oui, mais il se savait Dieu ! » répliquait Omer, à cette heure. Et il accusa le visage de dame blonde qui ricanait dans sa mémoire. Il l'accusa de toute sa déchéance.

La tante Aurélie secoua sa jolie tête, flétrie sous les paupières, plissée légèrement aux commissures des lèvres. Il parut qu'elle ressemblait à la face du Jésuite éducateur.

— Hélas, soupira-t-elle, hélas, Omer, je ne retrouve point votre père en vous... Et si vous saviez quelle dou-

leur cela me donne. J'ai depuis vingt années nourri l'espérance de vivre encore avec Bernard, lorsque sa fille aurait épousé mon fils, lorsque vous auriez atteint l'âge d'homme... Et voilà... voilà... Denise mariée par une ambition d'enfant à son oncle qui la bat... presqu'étrangère à mon existence... Et vous? Vous différez tant de Bernard... C'est pire encore... S'il me regarde par vos yeux, et il ne reconnaît pas notre passé.

— Parlez-moi de mon père... pria-t-il...

Elle ne voulut. Sans voir, elle regardait la cuve de pourpre et d'or où l'élite de Paris remuait ce soir-là, devant le rideau baissé de la tragédie. Omer appréhenda que fussent pressentis ses respectueux soupçons d'une amitié quasi coupable entre elle et le colonel Héric^urt. Une rougeur transparente colora les cires pures des joues, mais non les lèvres de la comtesse...

— Et cependant, et cependant, vous venez de parler comme lui, reprit-elle ; sur la vertu des anciens... Il y a, dans votre âme la même sécheresse qui était le propre de la sienne, la même dureté. ..

— Sans le même courage pour les servir... J'achève, po-urvous, ma tante.

— En vérité, Omer, vous êtes fâché ce soir. Quelque belle aura méconnu vos mérites... Et vous jouez au ténébreux...

— Oh! les belles n'ont point de ces empires sur moi...

Aucune n'en avait eu, pas même Elodie qu'il avait cru, trois ans, adorer; Elodie, pour laquelle il avait rimé plusieurs sonnets, maintes élégies et quelques odes; . Elodie, séduisante sous les atours, et divine toute nue; Elodie, dont les seins avaient un goût de sorbets à la fraise, dont la voix tintait comme un verre de cristal limpide; Elodie, aux mains vicieuses et aux pleurs sincères; Elodie, experte à réunir artistement les couleurs d'un bouquet; Elodie, patiente pour laisser des nuits

lli LA RUSE

entières sa joue duveteuse et chaude contre une joue fiévreuse; Elodie, adroite pour sauter le ruisseau avec le vol de son écharpe aimable, pourboire debout, dans les fermes, le lait mousseux de la jatte; Elodie élégante pour jeter vingtpiècesd'orauxloqueteuxquiregardaient de la rue les fenêtres illuminées du restaurant Yéry, où l'on soupait un minuit de Noël ; Elodie, dévouée pour réchauffer la tisane et poser des cataplasmes; Elodie, sage pour lire les œuvres de M. Baour Lormian, du matin au soir, huitjoursde suite, immobile sur la chaise, quand son amant se préparait aux examens de droit ; Elodie, généreuse jusqu'à mettre ses bagues et ses jupes en gage, jusqu'à ne garder qu'une robe et qu'un chapeau, afin de payer le constructeur du cabriolet neuf; Elodie, compatissante jusqu'à se masquer de lunettes vertes et de vieillesse, jusqu'à s'envelopper de voiles de deuil quand elle accompagnait son ami dans certaines missions secrètes en provinces, chez les Jésuites de robe courte, en correspondance avec la Congrégation; Elodie, fine et discrète jusqu'à se faire passer pour une servante grossière quand le comte de Praxi- Blassans venait à l'improviste chez son neveu; Elodie, contente de manger, un mois, du pain bis et le fricot du garde champêtre, dans l'auberge rustique où ils avaient fui, possesseurs de quinze écus, les menaces des recors ; Elodie, voluptueuse, endormant dans ses étreintes satinées et nerveuses toutes les inquiétudes et toutes les misères, et toutes les peurs, et toutes les impatiences... ; non, pas même Elodie, la belle Elodie, n'avait eu l'influence de se faire pardonner quelques fautes naïves.

La comtesse reprit :

— Bernard ne dépendait de personne, non plus... Mais depuis deux années au moins les traits de mon frère s'atténuent sur votre figure... Hélas! mon Bernard, tu disparais même de la face de ton fils... Je n'

plus que la pauvre petite miniature où il me reste en uniforme de dragons. L'esprit de mon frère a fini de mourir en ses deux enfants... Vous ne continuez même pas le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes. Oh ! cette Denise! Lui et moi, nous nous étions promis jadis ensemble, solennellement, de la voir accueillir le baiser de mon Edouard, au jour de leurs fiançailles... Ah! quelle dérision est notre pauvre vie humaine, avec ses espoirs d'être consolée... plus tard, aux temps futurs, parce que tout le devoir aura été accompli... Ah! vraiment, le bon billet que l'avenir signe aux sacrifiés du présent... Ah! le bon billet... Le bon billet!...

Elle sourit nerveusement et sa figure délicate parut s'altérer d'une manière sinistre. Le jeune homme ne compatissait qu'à demi. La tante Aurélie regrettaitelle de n'avoir pas commis l'inceste? Il en doutait à peine. Ce le révolta que sa proche parente, la comtesse de Praxi-Blassans, la sœur du colonel Héricourt, la femme du pair de France, exposât une pareille déchéance morale. Il demeura taciturne, adossé contre le velours de sa chaise, à l'ombre de la loge, une main dans son habit, et le chapeau dans le bras plié ; il ne bougea plus, froid et morne, non sans examiner la malheureuse femme, qui cachait son trouble, peut-être des larmes, derrière la lorgnette, maintenue contre ses yeux par un geste nonchalant et digne. Elle aussi contemplait la duchesse de Maufrigneuse, triomphante sous ses diamants, à côté du beau Chardon de Rubempré. Celui-ci se tenait debout, derrière son amie, la taille étroite et sanglée dans un habit de drap feuille morte à boutons d'or, et le poing sur la hanche, avec, au visage, les reflets de pourpre qu'il recevait de la tenture et qui lui prêtaient l'apparence d'une sorte de démon splendide. La tante Aurélie s'esseyait à tout comprendre d'un bonheur qu'elle avait vertueusement ignoré.

Et deux longs frissons successifs firent que ses épaules frémirent sous le crêpe sombre de sa toilette. Elle cessa de regarder avidement ce couple impudent et ce bonheur, elle cessa de vouloir déchiffrer cette âme double et unique, aussi visible que le lustre éclairant de ses mille lampes, les figures rangées derrière les appuis de velours rouge.

— Et cependant, il y a^es heureux, Omer ! soupira la comtesse, en déposant la lorgnette, et en se laissant aller au fond du siège. Il y a des heureux... Ce ne sont ni vous ni moi.

— Ce sont les gens qui ont le courage de leurs désirs, qui aiment assez leurs personnes pour risquer, en l'honneur des passions^ le mépris du murmure public, même l'éclat du scandale. Ce sont les courageux. Ce Rubempré fait des vilenies, mais quand on les lui reproche, il se bat. Le coup qu'il donne ou qu'il reçoit efï'ace toute sa honte, parce que le courage est la qualité capable, aux yeux du peuple, de pallier les crimes.

— Omer! Omer! taisez-vous... Comment! ne pensezvous pas que la vertu puisse valoir aussi de grandes, de suprêmes satisfactions?

Toute une vieillesse insolite abîma brusquement sa figure. Elle attendait la sentence châtiant la profonde affection de sa vie ; sentence que prononcerait le fils même de Bernard Héricourt. Omer le prévit bien. Un désir de pitié l'émut jusqu'à lui mettre des pleurs à la gorge ; il pouvait répondre : « Vous êtes l'exemple d'une vertu heureuse, puisqu'elle demeure, à bon droit, fière de sa force éprouvée! o II ne céda point à ce sentiment de faible épargnant une faiblesse, dans le vague dessein d'être à son tour épargné. Il fut cruel. Il crut, en frappant, se frapper.

— Vous le savez bien, ma tante ; pour que la vertu procure du bonheur, il faut la pratiquer avec la joie

d'un grand orgueil, et non lui sacrifier avec la résignation des esclaves à la loi du maître. Le vice n'est heureux que par son courage ; la vertu ne peut être heureuse que par sa vaillance.

Il prononça les mots dans l'ombre de la loge, sans la regarder même. Elle répéta, comme hébétée.

— Oui, il faudrait avoir la vaillance de sa vertu, pour qu'elle fût le bonheur..-. Il ne faudrait pas regretter !

— Le bonheur ne consiste pas à être vertueux, mais à être orgueilleux de sa vertu.

La comtesse parut tellement souffrir qu'il s'empressa de feindre avoir parlé pour lui-même.

— Non... je n'ai pas le courage de mes passions... Je ne consentirais pas à vivre, comme le veut mon cœur, dans une campagne avec plusieurs servantes libertines que je caresserais à loisir, avec une bibliothèque de romans licencieux que je lirais au jardin: voilà, cependant, ce qui est sincère en moi-même ; et rien autre. Aussi bien, faute de courage, je sens qu'une pareille vie serait encombrée de hontes et de remords quand je souffrirais de savoir votre opinion, celle du capitaine, celle de ma mère, et de tous..., celle des morts eux-mêmes... Je supporterais mal ma désinvolture. Au reste, mon ami Rolla souffre de se l'être permise. Alors, je m'arrange de compromis... Je m'acoquine à des grisettes, qui ne me contentent pas... Je n'ai pas le courage d'être comme ce Rubempré, l'amant bien entretenu de quelques courtisanes, afin de faire figure, grâce à l'argent des entreteneurs versé dans ma bourse par ces filles ; puis, faisant figure, de prétendre fréquenter à la cour, après l'alcôve de quelque duchesse deMaufrigneuse reconnaissante... J'envie cette position, mais je n'ai pas le courage d'affronter, pour l'atteindre, les périls du scandale.

— Heureusement I s'écria la comtesse..., mon neveu û'est pas un aigrefin, Dieu merci !

Il perçait un peu de colère dans sa voix frêle. Elle battait de son éventail l'appui de la loge, à petits coups précipités.

Orner reprit :

— Mais je n'ai pas davantage la vaillance de ma vertu. Pour moi, la vertu consisterait à suivre mon oncle Edme, à me faire carbonaro, à continuer l'œuvre de justice commencée par les Jacobins, prêchée par mon bisaïeul au château de Lorraine... Mais j'ai peur; j'ai peur ignoblement... J"ai peur des gendarmes, de la prison, de la fusillade, des duels et des combats... J'ai peur... je ne veux pas mourir, ou plutôt je ne veux pas subir l'angoisse qui précède la mort, qui l'attend, et qui la subit... Quand les Cosaques sont entrés en Lorraine, j'avais huit ans ; ils ont campé dans le parc de notre château; j'ai mordu au sang l'un d'eux, qui maltraitait ma nourrice. Aujourd'hui, je le laisserais faire ; j'irais me plaindre à l'officier avec de grands mots de protestation... Je prendrais une mine indi gnée..., mais je ne délivrerais plus ma servante.

— Allons..., allons..., vous vous faites pire que le vrai...

— Point... Une autre vertu serait aussi d'accepter la tonsure, comme Edouard, en me dévouant à la piété de ma mère, qui se croirait ainsi sauvée de la damnation. Auprès de moi, dans un presbytère, elle jouirait d'une vieillesse calme. Les Jésuites du collège m'ont enseigné que l'Eglise peut faire le bonheur, des peuples réunis en une seule religion fraternelle, usant d'une même langue liturgique, vivant en commun dans les couvents, profitant du luxe et de l'art dans les cathédrales... Et j'ai foi dans cet idéal dogmatique... Mais je suis incapable de prononcer les vœux sincères d'obéissance, de pauvreté, de chasteté... Si je les ^ prononçais, je passerais ma vie à pleurer l'heure • néfaste dji serment... Je ne connaîtrais pas l'orgueil

courageux de ma vertu, mais le chagrin du sacrifice imposé...

— Edouard, cependant, s'arrange des obligations ecclésiastiques.

— Votre fils, mais oui... Il a la vaillance de ses idées. D'abord son orgueil prend au dogme ce qui plaît, et laisse ce qui gêne... Et comme il est Praxi-Blassans, les évêques sourient de ses incartades. Moi, on me mettrait en interdit. Il prie moins qu'il ne gouverne le séminaire. Dès maintenant, il organise des confréries pour la conquête des ministères, et des missions pour obliger les détenteurs de biens nationaux à tester en faveur des nobles dépossédés, sous peine d'enfer éternel... Il croit en lui, en sa raison, et en son action. 11 méprise trop les hommes pour ne pas agir sur eux par les moyens utiles, fussent-ils pitoyables ; sa soutane peut traîner dans la fange, ses yeux ne verront que la croix, et sa bouche ne parlera que de foi pure.

— Mon enfant, vous êtes aigri, ce soir. Il faut vous calmer. Ne vilipendez pas mon fils.

— Je l'admire.

— Plaisante admiration qui lui promet toutes sortes d'infamies !

— Qui lui promet l'action et le triomphe légitime de sa foi .

Sur ce, mesurant son excès de langage, Omer se tut. La comtesse lui tournait le dos. Elle avait repris son attitude nonchalante, triste et digne. Quelque jeunesse était revenue, raffermissant les traits de cire. Elle restait la même dans le nuage de sa robe sombre. Elle finit par regagner toute sa contenance de majesté fragile.

— Il n'y a que Dieu qui sauve ! dit-elle enfin. Dieu seul... Virginie a bien raison.

— La préserve-t-il des terreurs de l'enfer...

— Alors, Omer, vous ne croyez en rien ?

JOO LA RUSE

— Je crois en un Dieu qui se divertit à nous jouer.

— Yous blasphémez, maintenant! Ah ! fi donc î Avec un geste impertinent, M'^*^ de Praxi-Blassans

dissipa l'air de la loge. La politesse d'Orner protesta:

— Pardonnez-moi, ma tante ; je ne suis pas très heureux, et j'ai trop lu Voltaire.

Vraiment, la douleur de se comprendre tel que soi, fit trembler son murmure, étrangla les mots dans sa gorge.

Jamais le spectacle de sa médiocrité ne lui était apparu comme à cette heure, pendant qu'il causait avec Denise, avec sa tante. Il ne doutait plus qu'il ne fût un être sans pouvoir. « Ma jeunesse est finie, jugea-til, puisque j'ai perdu l'illusion de ma supériorité ! »

Et il accusa le retour de l'oncle Edme. Ce l'avait éclairé sur l'asservissement de son avenir aux vues intéressées du général Héricourt, sur la valeur infime de son ironie mondaine devant les enthousiasmes de la jeunesse en elfervescence chez Flicoteaux. Sa ruse avait paru si misérable au milieu des franchises affirmées par les proclamations de Grantaire et d'Enjolras, de Michel Ghrestien.

Gomme il songeait, le rideau se leva, les alexandrins se succédèrent. Les personnages à toges et à chlamydes gesticulaient déjà, quand le comte fît signe à son neveu de sortir et de le suivre parla porte entre-bàillée doucement.

Il l'emmena jusqu'au foyer, alors complètement vide. Les meubles roides plantés contre les murs cramoisis les accueillirent seuls. Echangeant des paroles indifterentes sur leurs santés et les malfaisances de la température inconstante, ils se préparaient à une conver-| sation plus grave. Le comte avait gardé le hâle acquis durant sa dernière mission en Egypte. Ce l'avait singulièrement rajeuni. Une perruque blanche de belle ordonnance ennoblissait le profil de casse-noisette au

grand menton, et les rides d'un visage glabre assez finement sculpté. Le col droit de son habit noir à broderies d'or remontait sous le ruban de la queue poudrée qui frétillait aux brusques mouvements de la tête. Quelque temps, le diplomate tripota le ruban du Saint-Esprit mêlé à son jabot de Malines, tout en répondant, par des monosyllabes et des proverbes sentencieux, aux plaintes vagues d'Omer. Ils marchèrent de long en large sur les lueurs du lustre reflétées dans les lames du parquet en losanges. Tout à coup, le vieillard mit ses mains derrière le dos et dit :

— Ah ! ça, mon neveu, vous ne vous déferez jamais de vos dettes?... Plaît-il?... C'est d'un paltoquet, cette manie-là!... Et quelles dettes!... Jusque dans mon hôtel, il vient toutes sortes de manants pour m'en rabattre les oreilles ! Morbleu ! retenez-moi ces gens par devers vous ! Je n'ai que faire de leurs doléances, et je n'ai pas l'intention de payer à votre place. Mes fils, déjà, me coûtent les yeux de la tête. J'ai doté Delphine de Praxi-Blassans. Et la règle des Bernardines réclamait une forte somme. Cette prise de voile ni'a démuni de tout argent... parole d'honneur! Ce n'est pas moi qui vous tirerai des mains des recors... Certes non!

— Je ne vous le demande pas, mon oncle...

— Parbleu, il manquerait ça! Mais à quoi diable passe votre pension?... Vous ne cultivez que les gens de peu. Yous conduisez des grisettes à Romainville comme n'importe quel petit chevalier de l'aune... Par contre... vous jouez au béjaune devant les femmes les plus charmantes de notre société... On vous fait en vain de doux yeux depuis deux hivers.

— Que voulez-vous, mon oncle! 11 ne me plaît guère de m'embarrasserdes mensonges qu'il faut pour tromper un mari... Je laisse à d'autres cette vilaine fatigue...

— Et l'audace de courir certains risques désagréables aux poltrons...

— Ou pour un homme d'honneur qui aime la franchise...

— Que voilà donc un beau sentiment ! Par malheur, il ne vous gêne guère lorsque vous leurrez un marchand sur la valeur de votre crédit...

— A qui la faute? Ma mère me prive de mes rentes en faveur des églises. Ma tante Cavrois me réduit à la portion congrue, sous prétexte de créer un fonds de réserve pour la Compagnie Héricourt et la banque d'Artois... Vous l'approuvez. Mon oncle Augustin l'approuve au nom des intérêts de la famille... On pourrait toutefois, ce me semble, prélever sur ce fonds de réserve de quoi satisfaire mes créanciers!...

— Oui-dà? Vous feriez incontinent de nouvelles dettes. Votre sœur elle-même est lasse de vous secourir. Elle me le confiait hier. Vos exigences dépassent ses ressources...

— Oh l'infortunée! gémit ironiquement Omer.

— Hé! son mari la gourmande... et lui a fait jurer de ne céder, dans l'avenir, à aucune de vos sollicitations...

— A moins que je ne demande la main de M"^ Dolorès Alvifia.

— Holàî Vous avez, ma foi, plus de finesse que de prévoyance, ricana le comte en pirouettant à demi sur les bouts de ses souliers... Au fait !... savez-vous qu'à la Congrégation, le Préfet s'inquiète de vous. Le père Ronsin a même prétendu m'en remontrer là-dessus. Je le rabroue de la belle façon... Sachez cependant que je n'aime guère être bafoué pour les sottises d'autrui.

— Monsieur, je regrette de tout mon cœur que voui ayez subi cet inconvénient, de mon fait...

Non sans affectation, Omer s'inclina. Mais il cess vite d'être à l'aise. Le comte aspirait une prise, en le dévisageant avec la cruauté de son œil, petit et vif^

SOUS la touffe grise du sourcil. Il bourra sa narine^ sans détacher du neveu son regard malin.

Près de perdre contenance, le jeune homme parla :

— 11 faut en prendre mon parti... Chacun, ce soir, me dira mes quatre vérités... Ma tante m'accuse de blasphémer, ma sœur d'avoir des goûts vulgaires, parce que je me dérobe au bonheur d'épouser son amie...

— Et vraiment, vous vous décrassez mal ! Il n'est point décent de se livrer aux recors pour des mémoires de boucher et de sellier, quand on appartient à ma famille. J'admettrais que vous eussiez perdu au lansquenet cinq cents louis sur parole, ou qu'une danseuse vous eût fait souscrire des lettres de change... Eh, quoi ? C'est au nom de votre bonnetier qu'on signifie par exploit au factotum du Père Ronsin d'avoir à retenir sur vos honoraires d'avocat-conseil le montant d'un compte de cent écus! Mais c'est une turpitude, Monsieur! Une turpitude, vous dis-je! Et vous aspirez à servir dans les ambassades, auprès de M. de Montmorency! Vous prétendez à la place que je réservais pour mon cadet devant que votre péronnelle de sœur eût renoncé à ses prétentions d'alliance entre votre roture et notre sang... J'en remercie Dieu chaque jour... Vous puez la boutique. Monsieur! Se faire saisir chez les Pères pour cent écus!... Pour cent écus! Vous me déshonorez, Monsieur! Le neveu d'un Praxi-Blassans poursuivi pour cent écus, cent écus! Je deviens, grâce à vous, la risée de ces messieurs... Tout à l'heure, on me plaindra... Et vous en serez la cause, parbleu! Pour cent écus de bas et de chemises ! Ah! .Monsieur, fi ! que c'est vilain !... Jusqu'à ce jour, nous avions tenu ces marauds de Jésuites dans une crainte respectueuse de mon indépendance, de celle de mes fils, et même de la vôtre. Avec une légèreté sans exemple, vous gâtez notre affaire... Vous nous rendez la fable du monde... Et cela dans l'heure même où

je leur joue à Chambre des Pairs un tour de mon sac...

— J'avais hâte de vous féliciter, mon oncle...

— Hé! laissons cela... A quoi vous arrêtez-vous, maintenant?

— A ne point reparaître aux Missions de la rue du Bac.

— Au diable!... De manière à ce que les Pères triomphent de votre absence, à ce qu'ils -en profitent, à ce qu'ils nous accusent d'incliner au jacobinisme, faute d'argent pour paraître entre les honnêtes gens! Ah! le beau moyen que vous découvrez !

— Dois-je renoncer à défendre le major Ulbach, et détourner ainsi les foudres de la Compagnie de Jésus?

— Gardez-vous-en bien... Ne cédez point là-dessus, de quelque façon qu'on vous entreprenne ! Il me plaît, au contraire, que vous courriez les gargotes d'étudiants et les bouges à demi-soldes avec le capitaine. M. de Chateaubriand et moi avons nos desseins...

— Faut-il que je rembourse?

— Monsieur, vous ne doutez point, j'imagine, que ce ne soit déjà fait par mes soins!

Le bruit que suscitèrent, en s'ouvrant, les loges, finit tout à coup la conversation. L'entr'acte commençait, et le foyer se remplit assez vite de fashionables en culottes et en habit bleus, qui, le poing gauche sur la hanche et la main droite dans le jabot, paradèrent autour des dames, louèrent leurs toilettes courtes nouées par mille rubans, roses, verts, cerise et citron,

— Suffit! ordonna M. de Praxi-Blassans. Je compte vous voir demain à ma bouillotte... A tout péché miséri^ corde. L'abbé revient de sa mission, et le Père Ronsiiïl a des projets sur vous qu'il pense vous dire à moa. hôtel... Donc, ne manquez point, je vous prie...

Omer prit congé. Il fut s'envelopper de son man] teau, descendit l'escalier, chercha dehors son cabriole!

dont il escalada la roue. Le domestique se réveillait en sursaut, aux premiers jurons du maître qui lui arracha les guides. Le cheval prit le trot dans la direction de la place Louis XV.

Omer eut l'appréhension de rentrer au logis après tant de propos fâcheux. Il pressentit qu'il manquerait de courage pour les ressasser froidement. Gomme il n'avait guère sommeil, le désir de s'égayer avec une fille le détermina.

Souvent Elodie restait chez elle à jouer de la guitare, quand le clair de lune illuminait sa fenêtre, ainsi que ce soir-là. Son humeur fantasque et chagrine se plaisait à ce jeu : elle y remplissait pour elle-même un rôle de théâtre. Omer espéra la trouver en cette occupation, et mena sa bête rue des Fossés-Saint- Boniface, laquelle était entre des guichets du Carrousel. A la date de leur séparation, il avait installé convenablement Elodie dans cette maison qu'il entrevit assez vite, au bout d'une rue tortueuse. Là clignotait la lueur d'un réverbère suspendu à un fil transversal entre deux façades ventrues, noires, garnies de barreaux sur les boutiques du rez-de-chaussée. Le point d'or d'une chandelle Vacillait derrière une vitre. En miaulant, l'ombre d'un chat se dressait sur les tuiles d'une mansarde. Le gant de fer énorme d'une enseigne grinçait au bout de la tringle, au souffle assez âpre du vent. Dans un estaminet, des compagnons chantaient un chœur. Malgré le tapage que perpétuaient ces voix et les fers du cheval battant les bosselures de la chaussée, Omer perçut le son de la guitare, avant d'arriver au seuil de la demeure étroite. Elle avait juste la largeur des deux croisées à petits carreaux, de leurs balcons en fer roide, et de la bande en plâtre rose qui les séparait. Par cette svel^j tesse, la maison paraissait fort haute, bien qu'elle ne| comptât que deux étages sous le pignon du grenier. Les*

lumières d'un candélabre brillaient dans l'intérieur d'une chambre, au-dessus de la boutique close et grillée.- Les accents d'une voix plaintive furent reconnus par le jeune homme. Elodie, modulant la légende de la Dame blanche^ s'accompagnait sur la guitare par des grattements hors de la mesure. Il arrêta son cheval, et siifla la suite de la romance :

0 chevaliers félons et méchants, Qui trahissez votre serment...

Prenez garde !...

Une ombre fine se profila contre les vitres. Elodie se divertissait toute seule. Elle ouvrit tout à fait sa fenêtre ; bientôt d'un petit signe elle invita le visiteur à lui tenir compagnie. Quelques instants il considéra la jolie silhouette accoudée, frileuse, dans un châle. Il sauta du cabriolet, lorsqu'il entendit glisser de lourds verrous. L'huis, attiré par dedans, s'enfonça dans l'obscur d'un couloir; et une petite fille en bonnet de nuit montra sa frimousse plissée par le sommeil. L'escalier gravi quatre à quatre, Omer se précipita dans une antichambre noire, leva une portière turque et fut ébloui par l'apparition d'Elodie, nue comme une épée, sur un châle rejeté au long de Tottomane en damas vert. Un turban de gaze lamée d'argent retenait les énormes tresses de sa chevelure pâle ; elle avait aux pieds de petites babouches jaunes et rouges ; outre ces ornements, la fine pureté de son corps laiteux se contournait, parfaite, une hanche en l'air. Elle ne riait pas. Elle ne dit rien. Immobile, elle laissa le jeune homme à ses genoux, effleurer de caresses, rougir de baisers, la gorge et les épaules.

— Hélas! gémit-elle, tu seras toujours mon unique amant véritable... Celui qui s'en est allé d'ici ce matin... Ah! cependant, je l'avais choisi entre tous ceux du

lus LA RUSE

Prado... Les autres femmes brûlaient qu'il les courtisât. Je me suis serrée contre lui pendant la contredanse... Quels muscles... Marbre et fer !... J'ai recueilli des marques passionnées de son caprice... J'ai obtenu qu'il m'aimât quinze jours sans que je couronnasse sa flamme... Il sait tous les airs d'opéra; il étudie pour être architecte. Enfin... hier!... Ah I j'étais si courroucée que tu m'aies offerte à ton oncle... l'autre soir...

— Pourtant, Elodie...

— Je ne dis pas qu'il n'est point bel homme, le capitaine, et qu'il n'ait de l'esprit... Et puis, saperlotte !...

Elle éclata de rire. Omer estima poli de lui faire raison. La petite âme d'Elodie l'amusait, versatile, légère, chagrine et polissonne à la fois...

— Dame! fit-elle, afin d'excuser la liberté de ses allusions par l'idée de leur rupture qui la dégageait de toute contrainte.

— Parbleu! répondit-il, en dénouant sa cravate, car cet accessoire l'incommodait.

— Il est généreux, ton oncle... pour un militaire. Me voilà tranquille trois semaines avec ce qu'il m'a laissé. C'est un richard; il a des napoléons plein la bourse...

— Alors, tu me la bailles belle en me reprochant de te l'avoir fait connaître...

— Si fait... Je donnerais toutes les perles du Grand Turk pour la rose de ta boutonnière.

^- Chère Elodie!...

— Tu ne me crois pas?... Si tu pouvais savoir comme j'étais fâchée contre toi pour ça... Et caresser Angéline à mon nez ! J'ai dit : « Tant pis !.. . Je ne veux pas me faire de la bile toute la vie... » Pour lors...

— L'architecte du Prado!...

— Bah! ce n'était qu'une contredanse!

— Je n'en suis point jaloux, (cependant une invisible main lui serra le cœur).

— Ceux qu'on aime vous abandonnent... dit-elle. On

devrait se rire de tout. Les beaux hommes sont trop niais... aussi. Ils pensent que ça suffit d'être solide à la besogne...

— Ma chère, vous faites fi du principal...

— Tu te regardes au miroir !... Mais oui, chéri, si tu n'es pas Apollon, ni Mars, tu es au moins un Mercure aux pieds ailés, comme dit M. Dévéria... Tu as la taille fine, sais-tu... Et la peau d'une femme... Je connais des filles qui ont un grain de peau bien plus rude... J'ai posé l'autre jour chez M. Foyatier pour la maquette de sa bergère Amaryllis... Il a prétendu choisir une Italienne, parce qu'il trouvait mes reins trop lourds. Elle te ressemblait, quand elle a été nue î... Pas plus de seins que sur la main... Brune un tantinet. C'était... toi, mon chéri, sauf ce qu'il faut... Mais tu as la peau plus fine... je le jure ! Viens vers moi, donc... Au lieu de plaisanter avec le miroir... En voilà des façons de coquette !

Elle reprit sa mandoline et gratta doucement les cordes. Les bougies coulaient contre le candélabre... Un souffle d'air, venu sous laporte, fouettait parfois les cinq flammes, qui se couchaient, jetant des lueurs et des ombres vers le corps pâle aux lignes roses infléchies le long du châle. Des babouches au turban, Elodie était une odalisque telle qu'on les rêve dans les hamacs des pachas, l'orteil frôlant l'eau du bassin.

Omer se rappela de quelle manière les panoplies d'armes grecques et turques envoyées du Péloponèse par l'oncle Edme complétaient ce tableau qu'autrefois posait pour lui, dans la maisonnette de l'allée des Veuves, la tendre Elodie, aux temps de leurs amours. Aujourd'hui, ces temps lui paraissaient lointains et sans bonheur. Gomment avait-il pu vivre trois années .pleines en compagnie de cette grisette belle à voir, mais sotte à entendre? Maintenant, il eût dit qu'elle était de ces nymphes en pierre dans les jardins. On ad-

mire l'art qui les façonna; on désire vaguement étreindre leur modèle; mais on ne songe point à un commerce d'amitié ni de passion avec la statue ellemême. Auprès d'Elodie, Omer se croyait seul. Il s'assura qu'aucune de ses préoccupations essentielles ne la pouvait plus intéresser. Entre eux, il s'allongeait de la distance. Plutôt qu'un être sensible, c'était une œuvre qu'il considérait.

Alors il acquit la notion subite d'avoir changé de caractère. Les jeux enfantins des baisers, des caresses, des chansons étaient presque rien, maintenant! II n'eût point souhaité, comme autrefois, contemple** la nuit avec elle, joue contre joue, tout éperdu d'être effleuré par un cheveu. Surtout il savait qu'à l'époque où ils se pensaient fidèles, l'un et l'autre, elle avait permis à tel jeune garçon de lui écrire des odes, peut-être de la posséder une fois. Elle avait reçu du vieux baron Hulot d'Ervy, une bague garnie de topazes, après visite chez lui. Bien qu'Omer, attendri parles sanglots furieux de la coupable, eût pardonné sur l'instant, Romainville n'avait plus abrité leur franchise sûre et sincère. Quand ils étaient revenus aux fraîcheurs de ses bois, aux lueurs douces, atténuées par ses feuillages, à ses chemins creux bordés de marguerites, à ses métairies où l'on boit du lait mousseux, rien n'était plus simple en leurs cœurs. Elodie se défiait d'une rancune qu'elle croyait secrète. Omer soupçonnait un remords qu'il croyait précaire et trompeur. Et, si leurs instincts s'appelaient toujours, leurs âmes sournoises, alors, s'étaient haïes.

Par ses péchés, la grisette volage avait laissé comprendre qu'elle ne prisait pas les mérites de son amant au point de refuser les galanteries de quelques autres, dût-elle risquer ainsi de le perdre lui-même. La suprématie qu'il s'accordait pour l'intelligence aimable, la science du dandysme, l'agrément de sa figure

pâle et régulière, encadrée d'une chevelure brune, pour la sveltesse de sa taille et de ses jambes cavalières, cette suprématie ne valait que peu, même devant une ouvrière en modes qui posait dans les ateliers de sculpteurs aux jours de chômage.

L'idée de cette désillusion l'envahit, remplit sa poitrine, l'étoufTa. Il dut exhaler longuement le souffle de sa gorge douloureuse. Sa chair même souffrait plus que son esprit ; et ce l'étonna.

— Verse un peu de ce xérès que ton oncle m'a envoyé... pria gentiment Elodie. Noyons dans le vin nos idées noires. Va ! Foin des pensers moroses, comme dit la chanson...

Elle fredonna :

Paul, docteur en médecine, Craint, pour le fil de nos jours

Que le vin et les amours

N'usent trop la bobine!

Eh ! Cl du médecin !

Quen dites-vous, ma voisine ?

Eh ! fi du médecin î Qu'en dites-vous, mon voisin !

Elle accompagnait de signes drôles les exclamations du refrain; elle secouait sa tête en turban, clignait des yeux; et sa tresse défaite oscillait avec son rire mutin.

Omer prit la bouteille; il remplit les deux verres légers; puis il approcha de l'ottomane le guéridon.

Il la crut contente de pouvoir, en buvant, cesser de rire.

Quoi qu'ils fissent, leurs âmes n'étaient pas en gaieté.

Ïévêtus l'un et l'autre, ils hésitaient à faire mentir lurs embrassements.

Le jeune homme leva le verre à hauteur de son œil ; admira brièvement l'or bruni du vin qui chancelait

dans le cristal ; il feignit de prolonger cet examen, l'interrompit pour humer deux ou trois gorgées. Elodie se versa plusieurs rasades et les absorba successivement par petits coups ; attentive à contempler ses doigts fins sur les flancs de la paroi limpide. Puis elle chanta des grivoiseries, en faisant avec adresse trembler ses jeunes seins.

« Elle veut se griser, devina-t-il... Non moins que moi elle pense à la honte d'avoir gâché un avenir de bonheur. Hélas ! je l'avais choisie plutôt qu'une coquette de salon, parce que je comptais qu'humble de condition et d'âme elle se dévouerait à moi, supérieur par le savoir, les manières, la situation sociale et la naissance... Et j'ai dû me railler de mon espoir...

« A combien de rêves pourtant avais-j e déj à renoncé ! . . . Je n'ai pu me donner à la vie glorieuse de mon père, le dragon de la République. Faute de courage !... Tant de désastres s'étaient abattus sur mon enfance... J'avais vu revenir de la Bérésina et de Leipzig mes parents vaincus, et mon père avait été tué avant que je l'aie pu connaître autrement que comme une silhouette de soldat magnifique... Et ma pauvre mère a tant pleuré les morts ! Elle m'a tant voué à Dieu, à la paix, à la seule attente du ciel... Le Ciel !...Être prêtre, évêque, pape !... Ai-je alors désiré autre chose que la tiare.

« Il m'a fallu renoncer. Faute de foi!

« Ni foi pour dompter les passions du monde, ni courage pour lutter avec les carbonari jacobins, les demisoldes et les sergents de La Rochelle, pour aller défendre Missolonghi, aux côtés de Byron, ou bien Athènes, auprès du colonel Fabvier... J'ai renoncé. Ni soldat, ni prêtre, ni empereur, ni pape.

(( Alors quoi ? L'amant ! Le maître qu'à défaut des ^j armées et des peuples, une amante admirable admire îMI

J'avais cru que cette Elodie serait la prêtresse de mon orgueil ; qu'elle chanterait les litanies de mon élégance, de mon esprit et de ma force, de ma science amoureuse... Elle a porté l'encens en d'autres temples, ceux de Ganymède et de Plutus... Donc, je ne serai même pas le maître indolent de qui l'esclave amoureuse embrasse éternellement les genoux...

« Et voilà... Cette fille au corps d'ondine a trahi mon dernier rêve de grandeur.

(( Va, lève ton verre... Grise ta honte, courtisane ! Achève ton refrain d'estaminet... ma belle odalisque ! Ton turban se débande, ta nudité frissonne aux souffles de la nuit... Si tu étais une claire ondine, si tu cherchais, entre les iris et les roseaux de la rive l'œil flambant d'un faune prêt à bondir vers toi... Si tu te cambrais dans le remous argenté de la source... Penh ! tu n'es qu'une pauvre bacchante! Ton chant titube. Ta guitare a le hoquet, ma belle !...

« Pourquoi Fes-tu, belle ?... Pourquoi le signe sans l'idée ? Quel architecte stupide t'a construite, façade sans maison ?

c( Oh ! que je suis seul ici... seul avec Dieu !»

— Vois, Omer, comme brillent les rubis de mes seins... Omer, débouche la bouteille. Mes yeux illuminent à ton intention... Viens vers moi ! Donne la main...

« Qu'est-ce que de moi ? pensait le jeune homme, en obéissant. Me réjouir avec cette beauté, avec ce flacon, je le pourrais... Encore un verre. Déjà les rosaces du tapis dansent... Et le corps d'Elodie flotte sous les lueurs mouvantes des bougies. Enivre-toi, mon âme... Bois donc... Sans doute, retrouveras-tu bientôt, dans les vapeurs du vin, l'illusion de Théocrite,qui attendait tout un jour que la faunesse bondit dans sa vigne, pour la saisir; il imitait le cri de la cigale afln de l'attirer vers les grappes. Je flaire... Ce n'est pas l'odeur fauve

d'une fille de Pan. C'est un peu de benjoin et de patchouli répandus sur les rideaux blancs à bande rose de cette couche vénale. Ne saurai-je donc faire d'elle la faunesse même qui frappe du sabot le sillon desséché, avant de fuir la poursuite du pâtre ? Non, je ne sais. Mon esprit est impuissant à cela. Les dieux sont partis... La raison a tué la foi qui peuplait le monde. »

— Comme tu me regardes, Omer... comme tu me regardes singulièrement ! Je ne suis pas changée. Mon miroir se plaît avec ma figure ! Donne ta lèvre, Omer !...

a J'ai tant voulu être le saint que ma mère espérait en moi, songeait-il. Voltaire a ricané dans ma mémoire. Vainement, j'étudiai cinq ans les dogmes de la théologie. Voltaire s'est assis sur le tombeau de Lazare; et Lazare n'a point soulevé la pierre;. Lazare n'est pas ressuscité pour moi. 0 Christ, pourquoi ta parole sainte n'a-t-elle pu triompher du sardonique vieillard au crâne gai qui garde toujours la porte de mon intelligence... Monde, tu n'es qu'un cadavre inerte. Tu as perdu ton âme, tu as perdu tes dieux... 0 mère, je ne serai pas le prêtre sincère qui prierait pour ton salut... Si j'endosse la soutane, elle ne semblera qu'un habit de travestissement pour mon doute! »

— Encore un verre, mon cœur ! Ce Xérès est digne de Bacchus ! Suis-je digne d'Adonis ou de toi ?

« Ni soldat, ni prêtre, ni empereur, ni pape, regrettait-il. Et je voudrais ne pas mourir entier, pourtant; je voudrais survivre dans les souvenirs... Survivrai-je seulement parmi ceux que laisseront les amants au cœur de cette créature ?... Elle s'étire et sourit... Elle a renoué le turban sur ses tresses... Ses jambes blanches et longues s'enlacent comme pour former la queued'une sirène... Je n'ai pas imprimé mon sceau sur toi, Elodie... Je n'ai pas imprimé mon sceau!... Elvire, tendre et chaste Elvire, recevras-tu mon sceau? »

— Allons, mon cœur, laisse là nos tristesses... va... Imagine-toi plutôt que je suis la femme du vali, et que tu es le giaour vainqueur qui saute dans le sérail parla lucarne ouverte sur la mer... Veux-tu que je quitte mon hamac... ou préfères-tu caresser mon échine comme celle d'une tigresse docile... et féline...

Son murmure chanta :

Point d'inutiles soupirs,

De deux mains et de la bouche

Elle attise les désirs

Et rompit vingt fois sa couche,

Dans l'ardeur de nos plaisirs...

Orner sentit bien qu'il souhaitait cela seul d'elle ; le reste n'était que préliminaires.

(( Pour cela seul, j'ai la vaillance que je conseillais à ma tante Aurélie, ce soir ! »

Elodie liait à lui son corps tiède ; l'haleine de vin d'Espagne l'assaillit au visage. La soie d'une tresse caressa lentement puis vivement leurs cous. Les voluptés s'enlacèrent.

Et haletant, elle lui signifiait par les yeux: « Que nos regards se vissent dans nos regards pour imiter à l'avance le jeu que nous désirons. Contemple à ton aise, les frissons de mes hanches. Nos langues déjà se dessèchent dans nos bouches. Cherchons à les humecter. La salive donne l'envie de goûter aux seins... Va. Ton désir me tente plus. Nos os tremblent. Les nerfs frémissent sous les globes de ma gorge... Tu me touches, et mon ventre vibre de façon délicate... Vois : mon nombril se contracte; mes flancs se creusent... Mes aisselles se crispent comme si je voulais retenir dessous un vol efl*arouché de colombes... Des ailes battent dans mes lombes, dirait-on. Tu me chatouilles; je me blottis en moi. Le ressort de ma passion se rétrécit avant de se

lancer... Ose donc... glisse ta main froide... Atteinsmoi, bien que je croise les jambes étroitement... Ferme les yeux... Happe dans tes lèvres ma langue... Ainsi, j'espère bientôt happer à mon tour... Attarde la caresse de ta main... Oh! ta jeune barbe chatouille mon cou, maintenant... Ta voix chevrote comme si tu allais commettre un crime... De mes reins à ma nuque, intérieurement, c'est le zigzag d'un éclair... Que ta vigueur s'enfonce dans mon énervement. Voici le calice de ma fleur ouverte... Manie ma chair tendre... Mords ma poitrine. Bois-la... Mon cœur vient en toi avec elle... Je frissonne de rire... De mon sein jusqu'à ma nuque, les nerfs se raccourcissent, et attirent au centre de mon être tous les membres heureux. Oh, ta bouche de feu me pompe l'âme entière... Mille vies crient dans ma vie. Ma volupté. te serre et t'étrangle, serpent! Je suis une spirale de frémissements infinis autour de toi... Les chairs de mes flancs se rident; mes reins frétillent, mes côtes sont ébranlées par les chocs de mon cœur... Mes épaules se crispent... Et ma nuque se creuse... 0 mon amant, goûte les sels de nos salives mêlées, étouff'e le râle de ma poitrine enragée... Odeur fauve qui violes mes narines reniflantes... Pétris ma croupe, toi. Ne ménage rien de moi... L'espoir du délire presse notre délire. Et le même cri quitte nos corps pantelants. »

Elle râlait humide, exténuée ; elle s'endormit brusquement, les lèvres ouvertes, sur la couche blanche. Du rose revint à ses joues pâlies. Elle respirait avec douceur. La félicité du repos était dans son corps d'ivoire. Ainsi que le parfum du souffle, le bonheur émanait de son teint, de sa posture arrondie.

« Je ne suis utile qu'à cela! jugeait Omer, debout devant la couche ravagée. Voilà les seuls instants de triomphe indubitable. C'est mon animalité qui l'emporte. Jamais mon esprit n'a tant valu près de quiconque. Les

procès que mon éloquence gagne parfois n'assurent point à mes plaideurs tant de quiétude. L'ennui de me verser de maigres honoraires leur gâte la satisfaction du succès qu'ils imputent d'ailleurs à l'excellence de leur cause et non à l'adresse de mes discours. Cette enfant, du moins, m'attribue la gloire de l'assouvir copieusement. »

L'heure tinta dans la pendule. Ce lui rappela qu'un trompette de la garde nationale avait déposé chez lui un billet le convoquant à la revue du lendemain. Il fallait quelques heures de repos pour ne pas dormir en selle. Soigneux de ne pas réveiller la dormeuse, il se rhabilla sans bruit, s'esquiva.

Au soleil d'un avril radieux, ce dimanche-là, brillaient quinze mille baïonnettes sur les faisceaux de la garde nationale rassemblée au Champ de Mars, quand Omer iléricourt y parvint avec les estafettes d'état-major. Sa jument Fly lui donnait du mal. De ne point sentir les brancards du cabriolet à ses flancs, elle se réjouissait, s'ébattait, prétendait franchir le rang ; elle secouait sa gourmette et sa crinière, faisait de petits écarts espiègles. Alors le sabre sursautait, claquait l'éperon; la sabretache s'envolait. Omer relâchait inutilement les genoux. La bête caracolait mieux. S'il serrait, elle voulait prendre le galop. Il s'occupa d'elle seule pendant qu'il traversait la longueur du terrain entre les deux lignes d'infanterie bavarde, rieuse, illuminée par les plaques des bonnets à poil, les grenades des gibernes, les boutons des uniformes et les caisses des tambours.

Noire, grouillante, fleurie d'ombrelles multicolores, de chapeaux de paille à plumes, de parasols, la foule des Parisiens s'échelonnait dans l'herbe des talus jusqu'aux arbres bleuâtres. On entendait les crécelles des marchands de coco, et des marchandes d'oubliés, les offres des crieurs de programme, les coups espacés du canon annonçant que le roi sortait des Tuileries. Une odeur de gauflVes chaudes et d'écurie chargeait l'air. « Boum, faisait l'artillerie... — Ah, ah, ah!... répondait

la multitude goguenarde ! ». Au loin, pendaient les drapeaux blancs à la porte des buvettes. On trinquait sous des tentes. Bo7i vin à quatre sous annonçaient les pancartes en haut de perches obliques.

A plusieurs reprises, Orner craignit que la rumeur des piétons ne plaisantât sa lutte avec la jument nerveuse. Enfîn^ il aborda le front de la cavalerie, où les fashionables de Paris se tenaient en gants blancs sous leurs hauts schapskas de lanciers à côtes de cuivre et à plumets rouges. Ils avaient des habits bleus à retroussis jaunes, des pantalons charivaris, des tresses autour des avant-bras, des épaulettes blanches, des galons blancs sur les fontes, au porte-manteau, à la chabraque de leurs montures. Ils achevaient leurs cigares en discutant les valeurs anglaises.

L'élection de Royer Gollard à l'Académie et sa philosophie écossaise fournissaient un thème de bavardages au peloton de lanciers contre lequel vint s'aligner Omer et ses camarades. En avant, les trompettes discutaient le crime d'Asselineau. Omer défendit les iVot^ve/^es Messeniennes de Casimir Delavigne contre son maréchal des logis, un jeune notaire royaliste qui tenaitpour les Odes et Ballades d'Hugo, selon des arguments politiques. Mais le commandant de l'escadron, un banquier de la Chaussée-d'Antin, célèbre pour ses équipages, et qui montait une cavale arabe de pur sang, loua par-dessus tout le Dernier Abencérage. Un capitaine demanda si l'on savait quelque nouvelle du navire amenant le don du pacha d'Egypte au Jardin des Plantes : la fameuse

irafe ! Chacun donna son avis sur cet animal inconnu qu'on attendait avec impatience. Le peloton qui, sur l'ordre du lieutenant, resserrait les sangles des chevaux,

iscutait en même temps les mérites du Moïse de Rossini. Citant une phrase de la musique, un brigadier ventru, du haut de la selle, battait la mesuré avec le doigt, avec la tête, avec le plumet rouge de son schapska.

On causait comme au champ de courses. Fly restait tranquille enfin. Orner ne détestait pas d'être à la parade, bien qu'il se méprisât d'avoir une jument assez commune entre les animaux de la légion, pour la plupart, de grand prix. Toute la banque de la Ghausséed'Antin, tous les messieurs de la Bourse étaient là sous les armes. Le major du ïillet communiqua des prévisions politiques à plusieurs officiers qui étaient les clients de sa maison de change, rue Joubert. Roux et arrogant il examinait l'escadron à travers un lorgnon à manche. Il était connu pour sa sévérité disciplinaire.

Le jeune homme évitait ce regard, et se reposait en selle. Devant lui s'étendaient les lignes des légions à pied perpendiculaires aux bâtiments de l'École. Une rumeur infinie s'élevait des rangs, montait des champs de plumets rouges, de plumets bleus, de plumets jaunes. Les estafettes et les aides de camp galopaient dans la poussière. La plaine poudroyait. Tout près c'était un cliquetis de gourmettes et d'étriers, de sabres heurtant les éperons. Des chevaux piaffaient et grattaient la terre. D'autres s'exaspéraient, encensaient. Le cuir des selles craquait sous les mouvements des hommes que gênait la longue posture.

— Ça ne devait pas être fort différent à la fête de la Fédération de l'an 1790, remarqua le voisin d'Orner, un élégant jeune homme dont la jugulaire en cuivre serrait les favoris blonds et les cheveux frisés ; c'était le fils d'un référendaire au Sceau de France.

— Il nous manque La Fayette pour commander les gardes nationales et jurer la Constitution sur l'autel de la Liberté ! dit Omer avec une emphase ironiquement imitée de l'époque révolutionnaire.

Il se défia de ses camarades attachés au peloton des estafettes, presque tous royalistes ardents, du moins par bon ton. Au contraire, les financiers, amis

de MM. Laffîtte et Gasimir-Périer, constituaient un fort noyau libéral dans la légion de cavalerie.

— Avez-vous parcouru l'avis qu'on distribue dans les rangs? questionna le fils du référendaire.

— Quel avis ?

L'estafette tira de sa fonte un imprimé et le remit à Orner :

« Avis aux gardes nationaux pour faire circuler jusqu'à la dernière file.

« On a fait courir le bruit que les légions avaient le projet de crier « Vive le roi ! A bas les ministres ! A bas les Jésuites ! etc. » Ce ne peut être que des malveillants qui ont intérêt à voir la garde nationale sortir de son noble caractère.

(( Camarades, donnons un démenti à ces menées pernicieuses^ en ne faisant entendre que le cri si cher aux Français : « Vive le roi ! Vive la charte ! »

« Plusieurs camarades amis de V ordre. »

— Pensez-vous qu'il y aura du bruit ?

— Le sais-je, répondit Omer. D'ailleurs peut me chaut qu'on crie ou non.

— Hé I hé ! vous passez pour ne pas ménager toujours les amis du roi... quand vous dînez avec les étudiants, chez Flicoteaux.

— Mais, Monsieur, j'aime entendre sonner toutes cloches, pour apprendre ce que valent tous les sons...

— Ah ! ah ! rirent autour de lui ses camarades.

La plupart faisaient partie de la Congrégation. D'ailleurs, c'était sur les banquettes bleues de la chapelle des Missions, rue du Bac, que les Jésuites avaient recruté Omer lui-même peu de semaines avant. Ce peloton d'estafettes gênerait les conspirations libérales 8*il s'en formait dans la légion de cavalerie. Omer

avait présenté son cheval et son équipement au colonel, assisté régulièrement aux excercices; mais, sous divers prétextes, il avait fui les occasions de se lier avec ses camarades. Au reste, le comte de Praxi-Blassans l'avait prévenu d'agir ainsi. Neveu sage, il obéissait.

Le fils du référentaire prétendit l'agacer encore. Les autres renchérirent. M. Dachaumont, neveu d'un évêque, qui était haut et mince, qui nourrissait sa réputation de joueur et de duelliste, était voisin de gauche. ïl souriait de travers en clignant son œil noir pour distribuer à chacun des insolences.

— J'ai ouï dire que monsieur votre oncle, celui qui revient de Missolonghi, a l'intention de céder au marquis de Besvres, héritier des ducs de Lorraine, le château que votre bisaïeul jadis acheta, comme bien national, pour un croûton de pain? Il faut féliciter le capitaine Lyrisse. N'a-t-il pas failli laisser sa tête sur l'échafaud de Berton... sauf la clémence du roi...

— Vous le féliciteriez à tort, Monsieur, car une telle intention est celle de ma mère, née Lyrisse. Mais je ne crois pas que lui-même y accède.

— Je le regrette fort, Monsieur, pour la renommée des Héricourt...

— Monsieur, l'honneur de notre nom n'a point à souffrir de rien, que je sache, pas même des sots.

Omer avait répliqué ces mots sous le fouet d'une colère subite et indépendante de sa raison. Il s'en repentit aussitôt. Un duel était possible ensuite, si le neveu de l'évêque insistait, si les autres estafettes ricanaient encore. Heureusement le canon tonna par salves. Le roi commençait la revue. Les commandements furent criés et répétés. Une cohorte de généraux vint luire en galopant à l'autre bout du Champ de Mars, sous le fronton de l'École militaire, puis trotina le long des compagnies, lumineuses de leurs fusils dressés.

Omer Héricourt affecta de regarder droit devant lu^

rimmense rectangle de troupes. Il appréhendait que la pâleur de sa lâcheté ne fût apparente pour les persifleurs. A terre, contre un mur, dans les Prés-Saint- Gervais, il se voyait, alors, cadavre troué d'une balle au front, sur la prairie en fleurs, tandis que le vainqueur souriait de travers, à quinze pas, en rendant son pistolet aux témoins. Ce spectacle imaginaire fut atroce. La langue d'Orner sécha dans sa bouche.

— Vive le roi ! Vive la Charte ! proclamaient là-bas des légions présentant les armes.

— Vive le roi!

Des musiques sonnèrent... Un drapeau s'inclinait au passage de l'auguste cortège. Les chevaux grandirent, ainsi que les généraux. On reconnaissait Charles X aux nombreux saluts qu'il prodiguait de son bicorne à plumes blanches, au pas élégant et rapide de son cheval pommelé, à la chabraque de velours pourpre.

Roide en selle, les rênes aux doigts, et le sabre à la hanche, Omer songeait : « Cette nuit, devant le corps repu d'Elodie, je méditais sur le suicide. Pourquoi pas la mort? Jouissons des dernières heures, peut-être. »

— Vive la Charte! Vive le roi ! Vive les pairs î

— A bas les ministres!...

Cela ne s'interrompit plus et devint comme le bruit roulant d'un orage qui gagna toute la surface mouvante du peuple, depuis les baïonnettes scintillantes jusqu'aux arbres lointains. La houle de la multitude grossit autour des dômes en cuivre que les marchands de coco promenaient parmi les vociférations et les rumeurs de ces fourmilières humaines.

Charles X approchait.

A la tête de la chevauchée, des généraux métalliques et lumineux, des coursiers aux foulées longues, il parut un seigneur à l'aise, et marqué d'un bon sourire affable entre les rides cerclant ses joues. La moire du cordon bleu traversait sa poitrine d'argent ; les

aiguillettes sautillaient sous les épaulettes massives. Plus proche, il fut un beau vieillard très noble, très vert, très droit, sur une bête arabe maniérée, soufflante et reniflante, aux jambes impatientes et grêles.

— Vive le roi ! clamait d'ailleurs la première ligne des légions.

Elles n'accusaient que les ministres, mauvais conseilleurs du monarque.

— Vive la Charte ! hurlaient plus fort et rageusement les soldats de la deuxième ligne.

Omer pensa :

(( Ceux-ci ne craignent rien. Il faudrait peu de paroles pour les lancer, comme au 10 août, sur les gardes suisses des Tuileries. Ils aff'ronteraient les feux de salves, et ils balayeraient tout peut-être, la baïonnette en avant; tels leurs aînés balayèrent les valets des tyrans, depuis Valmy jusqu'à Moscou. Ces épiciers, ces bonnetiers, ces traiteurs, ces clercs d'huissiers, ces calicots, ces commis ont plus de courage que le fils du colonel Héricourt. Car ma chair soufl're ; mon estomac se tord, ma nuque se pétrifie, à l'appréhension de ce duel avec le neveu de l'évêque... Debout donc, mon orgueil! »

Il se haussa quelque peu sur les étriers. Maintenant, Charles X avançait là. On discernait les bouclettes de ses légers favoris blancs, sur les feuillages en argent de son col. Les sourcils se fronçaient à peine contre les yeux alternativement sombres et clairs. Son cheval encensait, noir de sueur, tout mousseux au mors. A la gauche du roi, le maréchal Oudinot trottait : sa mine toujours étonnée dans un visage rond, mûr et sexagénaire, sa bouche édentée, son ventre gonflant le pont de la culotte blanche, semblaient d'un domestique sans élégance, monté sur un cheval trop large. Il rivalisait mal avec un superbe chasseur coiffe de plumes de coq frissonnantes, et cuirassé de croix, de médailles, de cordons, de tresses d'or. Dédaigneux, celui-ci dévi-

LA RUSE li>5

sageait les braillards, bien que son rouan se cabrât à chaque seconde dans la peau du tigre de la chabraque. Puis ce furent vingt bicornes à cocardes, sur des figures sévères, ornées de gros favoris, des bonnets à poil chargeant des têtes poupines et rubicondes entre les épaulettes d'argent... Cela s'avançait vivement, par petits élans de trot contenu, ou par grands pas à l'amble, dans la poussière levée.

Au loin, l'espace gronda. Les souffles des rumeurs se prolongeaient d'échos en échos, se propageaient de multitudes en multitudes, se mêlaient à l'air et au soleil, aux frissons des étendards, aux tremblements des lignes militaires, aux infinies perspectives des compagnies étendues jusque vers les colonnes du monument lointain et pavoisé.

« Que n'ai-je cette fureur aussi! » souhaitait Orner. Devant lui, les fantassins de la septième légion présentaient les armes, leurs profils arrêtés sous les bonnets à poil, et les hauts plumets blancs. Le plus proche était une sorte de bœuf (^ebout que portaient deux jambes massives en pantalon de toile collante, que décoraient mal ses bandoulières en croix, sa giberne et son briquet, et qu'un col de crin forçait à lever trop haut le menton à fossettes, le nez gras, les lèvres épaisses. Le soldat suivant était un escogrifl'e à tête d'herboriste, et garnie de lunettes. Du troisième, Omer ne pouvait apercevoir, outre deux mains énormes, que les poils gris brossés en avant vers un nez pointu. Ensuite, les physionomies s'effaçaient dans la répétition des mêmes oursons à jugulaires serrant des touffes de favoris, blonds, bruns, châtains, gris ou rouges. Sur le second rang, il y avait un hère maladif dans un uniforme trop ample, et qui suait à ruisseaux. De lui pourtant jaillirent ces deux exclamations successives :

— Vive le roi! A bas les Jésuites!

Et il ouvrit pour cela une vaste gueule osseuse dans

im LA RUSE

sa barbe de paille. Orner admirait cette audace. xVussitôt le bœuf meugla par dessus le col de crin.

— Gare à ton bonnet, Peyronnet!

Et son gros rire fit danser sa giberne avec ses épaules ! L'escogriffe à lunettes, de tout son souffle, ajouta :

— Vive la Charte !

\ oyant le prince sourciller, retenir son cheval, comme pour s'arrêter et réprimander, l'homme bovin balbutia :

— Votre Majesté trouve-t-elle mauvais que sa garde nationale crie : « Vive la Charte ! )> ?

Une seconde, le souverain et le sujet se regardèrent. L'un mince, hautain, un peu moqueur, indécis pour sévir ou sourire: l'autre, colossal, immuable, à la fois peureux et furieux, derrière son fusil immobile : les bajoues sanguines tremblotaient autour de ses lèvres épaisses, bleuies et béantes, liées par un fil de salive. Enfin, Charles X toucha de l'éperon sa bête; il haussa les épaules, en clignant des yeux, avec la mine d'être las, simplement de tout ce bruit. Puis, bougonna quelque peu, cassé sur le pommeau de la selle. Enfin, il dit au maréchal Oudinot, de manière à être entendu :

— Je suis venu pour recevoir des hommages, et point de leçons!

A ces mots, le major du Tillet, qui commandait les estafettes et le premier escadron, leva le sabre au ciel et, de tout l'eff'ort de sa figure rousse :

— Vive le roi !

La légion de cavalerie, par un seul essor des voix, répéta le vœu légitime.

Vivement, le monarque poussa vers elle sa monture. Les estafettes, à pleins poumons, le saluèrent :

— Vive le roi ! Vive le roi !...

On ripostait ainsi à l'immense rumeur de l'infanterie.

du peuple, à toute la septième légion goguenarde et gesticulante qui répétait, les fusils en l'air :

— A bas les Jésuites!... A bas les ministres!... Vive le roi!...

Charles X passa devant Orner Héricourt, à la seconde où cette exclamation finale des fantassins se confondit avec celle des cavaliers. Son visage reprit de la mine. Il sourit. Sa mâchoire inférieure, très avancée, armée de grandes dents jaunes, pendit un peu, avant qu'il lui fît rejoindre la lèvre supérieure. Il penchait la tète à droite. Il clignait de l'œil vers les cuivres des schapskas et les lueurs d'un hausse-col qui l'éblouit. Il se tourna vers le maréchal Oudinot, défait, blême, appuyé sur ses fontes. C'était lui qui avait répondu du loyalisme des gardes nationaux, en invitant le souverain à les passer en revue. Sans doute, le vieux gentilhomme eut pitié du pauvre courtisan.

— Allons, aljlons, cela aurait pu se passer mieux, ditil... Il y a quelques brouillons... mais la masse est bonne; et, au total, je suis satisfait!...

Alors, le maréchal porta la main contre son cœur, sans pouvoir répondre même. La chevauchée royale défila lentement, au pas de bêtes merveilleuses, caparaçonnées de velours et d'argent, s'émouchant avec des queues peignées comme des chevelures de femmes, berçant les statures des généraux bleus et or, les hauts bicornes empanachés...

Orner suivit longtemps du regard la silhouette voûtée dOudmot. Le maréchal avait retrouvé la parole; il s'inclinait, bredouillait des excuses. Etait-ce là ce héros des guerres de la République? Etait-ce là ce vaillant, balafré de blessures, célèbre pour avoir combattu les soldats des monarques à la tête des Sans-Culottes de sambre-et-Meuse, et que le seigneur consolait comme >n console un laquais fidèle qui a laissé choir un plat de )orcelaine précieuse.

V28 LA rusl:

(( A sa place, je me fusse souvenu de 1794, de Sambreet-Meuse, du siège de Gênes et du Mincio. Je me serais placé à la tête de la T'' et j'aurais crié : «Vive la Charte! )) Il n'ose pas! Il est trop vieux! Il est trop faible. Il est trop lâche, comme moi!... Voilà pourtant un exemple de fortune glorieusement acquise !... Le maréchal abdique aussi. Il se forge des raisons pour obéir à la Sainte- Alliance, dont il a été accomplir les ordres, en Espagne, l'épée au poing!... Ceux-là... ceux-là nous ont enseigné la ruse, la faiblesse, et la déchéance de la nation, qui s'était levée si robuste à Valmy !... »

Seules les acclamations favorables saluaient maintenant Charles X et son escadron d'état-major, pendant qu'il regagnait l'Ecole militaire, le long des compagnies faisant face à la septième légion.

Dans les pelotons de cavalerie, les propos s'indignaient. Omer feignait de maintenir sur l'alignement sa bête qu'il éperonnait en-dessous. Par cette lutte factice, il se justifiait de ne pas tourner la tête vers le neveu de l'évêque, et d'éviter ainsi la riposte dangereuse qu'il redoutait de lui. Mille images terribles de combats singuliers se succédèrent dans son esprit, et toutes les craintes de perdre, en mourant, les baisers des femmes, la vue de la nature, les satisfactions de l'amour-propre prodiguées au parent d'un pair de; France. M. Dachaumont ne parut point se soucier d'une querelle à haute voix ; il prétendait que Charles X était aimé du peuple, que les cris de certains ivrognes ne signifiaient rien contre cela, qu'il était temps de mettre fin aux excès de la presse, dont se leurraient les bonnes gens.

D'ailleurs, presque aussitôt, les commandements retentirent de toutes parts, et la légion de cavalerie prit le trot pour défiler. Cette manœuvre était la plus difficile. Les officiers, toujours, appréhendaient qu'elle n'avortât. En cet unique moment, ils exigeaient de

leurs hommes un silence absolu, et la préoccupation d'éviter le flottement des lignes.

Serré dans le mécanisme de son escadron, Omer n'eut plus à s'occuper de l'algarade. Cependant, tout /Son corps n'était qu'une angoisse. Il ne s'appartenait pas ; la peur de périr lâchement abolissait toutes les espérances concurrentes. Machinalement, par des gestes quasi réflexes, il guida son cheval dans la poussière, évolua, garda l'alignement, passa derrière la fanfare des trompettes, par devant le roi, immobile et serein sur son grand cheval pommelé, par devant les figures sévères des généraux en or.

Dès qu'Omer le put, il quitta le peloton d'estafettes.

« Je fuis; évidemment je fuis. » Rien ne se calmait de sapeur nerveuse. Si loin qu'il fût, le neveu de Tévêque souriait de travers en armant un pistolet.

Le jeune homme traversait le pont d'Iéna, au flanc d'une compagnie de grenadiers suant sous les bonnets à poil. Beaucoup vociféraient à l'adresse de son uniforme, connu pour vêtir la jeunesse ultra : « Vive la Charte ! A bas les Jésuites ! A bas les ministres ! » iJes voix répondirent pareillement sur les trottoirs, dans la foule en pantalons de toile et en vestes de ratine. Des femmes lançaient leurs écharpes de crêpe bleu et de crêpe rose, en criant aussi. Grimpés à la potence d'un réverbère, deux enfants répétaient à tuetête : « Tiens, ton bonnet, Peyronnet ! » Et, lorsqu'Omer pressa l'allure de sa jument, une véhémente huée naquit et se propagea le long de toutes les files. Des faces terrifiantes ou ricaneuses, les unes armées de lunettes, les autres barbouillées de tabac, celles-ci joufflues et rasées, celles-là maigres et barbues, mais toutes striées par la sueur noirâtre qui découlait des oursons, invectivèrent contre le cavalier trop hâtif.

« Ils ne savent pas, pensait-il, quelle honte véritable ils blâment ! »

Rentré au grand trot, il se dépouilla de son fourniment et courut s'enfermer dans sa chambre. Un instant, il se proposa d'envoyer quérir le capitaine Lyrisse bien capable de remplir le rôle de témoin au cas où se présenteraient ceux de l'ennemi.

Orner eut évité par là de laisser paraître son trouble devant les visiteurs, d'être vu blême et défait. Il préférait que l'oncle Edme, les reçut à sa place. Même, cet arrangement lui vaudrait la crâne attitude du monsieur qui jouit immédiatement des conséquences violentes du moindre débat. Les émissaires du querelleur se trouveraient ainsi devancés par le demi-solde, et, par suite, en moins bonne posture de prétendre à l'arrogance.

Plus tard, il eut peur que l'oncle Edme se moquât d'une telle précipitation, si elle devenait superflue ; il donna simplement Tordre de déclarer à tout venant qu'il n'était pas au logis. Le jour finissait. Omer se rassura. Toutefois il ne s'empêcha point de repasser dans sa mémoire les bonheurs de sa vie, comme pour se persuader qu'il avait eu sa part de jouissances terrestres avant la fin, et qu'il convenait de subir, en noble résignation, un accident inévitable. A plusieurs reprises, il baigna sa tête dans la cuvette, se couvrit le cou de linges mouillés et se frotta les tempes avec du cognac, sans pouvoir recouvrer la quiétude. Sa raison sardonique ne lui ménageait pas cependant les reproches de couardise. Il fallait bien admettre le défaut de son caractère, auquel rien ne remédiait.

Ce furent les mêmes réflexions, peu nombreuses, acharnées, qui l'obsédèrent sans miséricorde jusqu'à la nuit. « Je leur appartiens ; il m'est impossible de leur échapper. »

Il digéra mal les ragoûts de son repas. Pour éviter les remarques de son domestique, il avait mangé sans faim ; et, bien que la saveur du vin lui fût amère, il avait bu tout le bordeaux de la bouteille. Il

ne put rien conserver de tout cela, ne fut à l'aise qu'après s'en être secrètement débarrassé. Le corps, les viscères souffraient bien autrement que l'esprit à l'idée du péril. Omer n'ignorait pas qu'il essuierait bravement le feu de l'adversaire ai la chair obéissait à l'intelligence. Mais obéirait-elle ? Déjà, ne se dérobaitelîe point à toutes les suggestions de la logique ?

Quand la nuit fut venue, Omer commença de se rassurer. L'heure de recevoir les témoins passait. Or, le neveu de l'évêque n'était pas homme à laisser languir l'aventure. Omer se fît du punch. Cette boisson le réconforta; le goût du citron parfuma sa bouche. Il se souvint mieux qu'il devait se rendre faubourg Saint- Honoré, chez le comte de Praxi-Blassans ; et il savoura quelque plaisir, dans son frac, à se mirer. Par le beau soir, il s'en fut à pied. La fraîcheur des Champs- Elysées plut à ses poumons. Il aspirait l'odeur des feuilles avec la satisfaction d'un prisonnier retenu longtemps dans un cachot souterrain, et qui hume l'odeur de sa liberté nouvelle. Il se rappela ce que le major Gresloup avait écrit à sa femme sur cette sorte d'impression, et quel délice c'avait était pour lui de patauger dans la neige, le matin de décembre où il avait quitté la forteresse du Spielberg, après cinq ans de détention politique. Omer se moqua de lui-même : il venait de souffrir autant, pour une peur ridicule, que cet admirable soldat pour des années de supplice.

vu

Faubourg Saint-Iïonoré, Omer passa le porche, entre les pilastres, sous l'œil du suisse qui le saluait. A travers la cour vêtue de lierre, il gagna le'perron, vaste, élégant et simple, qu'abritait le demi-dôme en verre d'une marquise, franchit les cinq marches. Dans un vestibule carrelé de marbre noir et jaune, il remit sa canne, son chapeau à l'essaim de domestiques marrons, liserés d'argent. Deux laquais relevèrent les tapisseries jusqu'aux colonnes de pierre flanquant l'entrée des salles de réception. Aussitôt il se trouva parmi des vieillards en uniforme et en bas de soie, qui discutaient, tout rouges sous leurs perruques blanches, qui s'offraient leurs tabatières, qui s'éventaient avec leurs mouchoirs de dentelles, le verbe haut, afin d'apprendre leurs opinions à tous. C'était un étrange brouhaha que celui de ces fiers roquentins, tournoyant sous leurs habits brodés de pairs, de pages, de gardes du corps. Us formaient, aux lueurs symétriques et radieuses des lustres, plusieurs groupes de couleur que reflétaient vaguement les planchers bien fourbis. De larges tableaux d'histoire les entouraient, exploits peints avec bravoure. Alexandre triomphait dans un char traîné par des éléphants. Godefroi de Bouillon haranguait ses compagnons de la Croisade, qu'habillaient leurs cottes de mailles. Les gentilshommes de Fontenoy saluaient, au-devant de leurs troupes, les comman-

dantsdes bataillons anglais. Dans la robe de velours bleu semée de fleurs de lis, Charles X présidait, debout, sous le dais du trône, au chœur de la basilique de Reims, emplie, comme au jour du sacre mémorable par les colombes en essor dans les rayons purpurins et jaunes des longs vitraux étroits. Au sommet d'un bahut à sculptures profanes du xvi'^ siècle, une Vierge de pierre recommandait le calme par deux doigts levés. Mais ni les gentilshommes fougueux, ni les prêtres poudrés,, aux soutanes soyeuses, ne baissaient le ton.

— Je me range à l'avis de M. de Glermont-Tonnerre et de M. de Damas : il faut licencier cette canaille à bonnets à poil. Gela ne se peut tolérer.

— C'est un turpitude î

— Notre saint roi est molesté par ces courtauds de boutique !

— Gela pue furieusement les crimes de septembre.

— Ils ne respectent rien.

— Ni foi, ni loi !

— Et cette presse infâme qui corrompt les esprits niais !

— Voyez-vous ces savetiers de Valmy î

— Où allons-nous ? Grand Dieu ! où allons-nous ?

— Il fallait couper vingt-mille têtes au retour de ndî

— La chirurgie a seule raison des abcès infects. f — La France est bien malade !

1^ — Notre bon roi est si faible, Messieurs !

Tout à l'heure Sa Majesté autorisait quasi le maréal Oudinot à rédiger un ordre du jour pour cette garde nationale, où il n'eût été fait mention, Messieurs !... de la satisfaction du roi !

— En vérité ?...

— Cela me passe !...

— Il n'y a plus d'autorité dans l'État.

— Chacun dit son mot.

— Point d'âne qui ne peste à l'aise contre son bât !

— Celui-ci veut des libertés ; celui-là des pensions... Et patati, et patata...

— Nous courons à l'abîme, vous dis-je !

— C'est à croire que Sa Majesté veut tâter du couteau de leur guillotine...

— Son Éminence l'archevêque de Nantes me confiait naguère que notre pieux monarque inclinait au martyre, pour racheter ses fautes... et qu'il ne lui déplairait point de subir le sort de son auguste aîné, s'il comptait voir les anges descendre du ciel avec des palmes, dans le moment de gravir l'échafaud...

— Il sacrifiait donc la France aux nécessités de son salut!...

— C'est comme j'ai l'honneurdevous le dire, Monsieur le duc.

— Voilà qui est grave !

— En effet !

— Il conviendrait d'en écrire à notre Saint-Père.

— Je le crois.

— Cher comte, je vous approuve !

Omer put enfin se glisser entre deux factions qui se disputaient l'honneur de rédiger une adresse au pontife. Dans ce milieu, l'âge avait des privilèges intangibles, et un petit maître de son espèce ne se fût permis d'interrompre un propos pour se frayer passage. Le dos violet d'un évêque corpulent lui avait, quelques minutes bouché la voie, que barrait en outre un chevalier de Saint-Louis, haut et maigre, les mains sous les basques de son habit et les jambes écartées, le chapeau sous le bras. Cependant, il dut s'incliner devant un petit vieillard obèse, planté sur des mollets monstrueux et bas, car lui-même avait accroché de sa basque l'inoffensive rapière de cet administrateur royal.

Il atteignit l'autre salon. On y jouait. « Quinola ! »

annonçait joyeusement l'abbé, en montrant le valet de cœur à ses partenaires du reversi. Edouard de Praxi- Blassans, s'était poudré la chevelure après l'avoir fait tailler en rond. Il portait, à l'occiput, une toute petite calotte.

— Je suis à toi, cousin ! dit-il, apercevant Omer. Par-dessus la table de lansquenet, le Père Ronsin,

poli, cauteleux et grognon, discutait le coup avec un monsieur en uniforme écarlate, à revers azur et à épaulettes d'argent, lequel n'étouffait qu'à demi ses « Gorbleu! » et ses « Dieu m'assiste! », ceux-ci corrigeant vite ceux-là. Omer vint faire sa révérence au supérieur de la Congrégation, qui fut, à son habitude, d'une brusquerie inquiète. On voyait à peine ses mouvements dans la soutane brunâtre, trop ample; il s'y dissimulait à tel point qu'on ignora toujours s'il était étique ou ventru ; on ne devinait pas ses avis à travers le visage jaunâtre, souple, tantôt étiré contre un crâne massif à maxillaires saillants, s'il marquait de l'attention; tantôt flasque et morne, s'il affectait de l'ennui à vous entendre; tantôt joufflu, injecté, cramoisi, s'il essayait de l'indignation. En une seconde, il usa de ces trois masques, pendant qu'Orner le saluait, et qu'il lui répondait .•

— Hé ! monsieur le probationnaire, on n'a point chance de vous voir souvent rue du Bac... J'ai cependant à vous entretenir. M. le comte se propose de conférer avec nous dans son cabinet, après qu'il aura donné audience aux envoyés du Château. Tenez-vous prêt à nous rejoindre là tout à l'heure, s'il vous plaît... Il est question de vous confier une mission d'importance... et au loin.

— Monsieur, je vous en fais mes remerciements, dit Omer soulagé.

, En effet, il espéra fermement qu'au lieu de lui reprocher ses dettes, on inventait un moyen de les payer

SOUS l'allure de lui remettre une provision pour frais de voyage. Il s'en félicita. Instantanément, les ombres des soucis se dissipèrent. Content, radieux même, il fut présenter ses devoirs à la tante Aurélie.

Les dames se pressaient au jeu de la comtesse. Elle présidait à la table de bouillotte. Les abat-jour de tôle peinte, autour des bougies droites sur les chandeliers d'argent à trois branches, laissaient dans la pénombre supérieure les figures des dames. Seules, leurs mains longues et pâles, encombrées de joyaux, recevaient l'éclat des lumières en relevant les cartes, en poussant les jetons de nacre sur le tapis. Facilement se rajeunissaient ainsi les personnes mûres dont le crâne était rose sous les cheveux tirés, réunis en casque vers le sommet de la tête, avec les queues d'oiseau de paradis, des agrafes de diamants et des épingles à boules de cristal. Celles-là voilaient à demi d'une écharpe en gaze leurs épaules décolletées dans des guimpes trop rabattues. Elles se rattrapaient en montrant de minces chevilles, des pieds menus chaussés de soie et que découvraient des robes courtes, bouffies au bas par des rouleaux, des griffes de satin ou de grosses ruches. Des jeunes filles, assises en cercle, se contaient des histoires édifiantes : le saint y triomphait par un signe de croix sur les lions et les ours, les infidèles, les maudits et les régicides. Omer les contempla, qui écoutaient, les yeux béants et les bouches ouvertes à demi.

La comtesse lui tenait peut-être rancune. Elle lui prêta ses ongles à baiser, puis se remit à distribuer les cartes vers les doigts cerclés de rubis en feu, de topazes limpides, d'améthystes mystérieuses et de brillants aux rayons d'arc-en-ciel.

— Eh bien I monsieur mon neveu ! étiez-vous en nombre, dans votre peloton d'estafettes, pour répondre congrûment aux bravades atroces de ces jacobins?

Elle dit cela sur un ton indiflérent et continua de

jouer, avec un beau sourire las, aimable, docile aux intentions des partenaires. Dans un langage choisi, le jeune homme conta de son mieux les phases de la revue, qu'il était aise de décrire héroïquement à l'heure où il se jugeait sauf de tout péril. Il encombra ses phrases d'incidentes sardoniques, de réticences préparées par le « si tant est que )>, forme affectionnée de sa rhétorique. A vrai dire, on ne l'écouta guère. Les manieuses de destin prenaient garde que leurs prévisions ne fussent pas traversées par les adversaires. Toute la finesse qu'il mit à laisser entendre que la garde nationale pourrait bien recommencer l'œuvre de 1792 et 1793 n'insinua point cette opinion dans les esprits distraits. Il se leva, réfléchissant aux raisons qu'il venait de faire paraître afin d'inquiéter. Il s'étonna de les estimer fortes.

Isolé dans un salon proche, entre quatre bahuts d'ébène monumentaux qui reproduisaient l'histoire sculptée d'une laide Ariadne nue, le ventre proéminent et les seins pareils à des petites poires, Omer médita sur le génie du xvi^ siècle. Il s'installa devant une vieille aiguière de cristal. Des filigranes d'or terni historiaient son col étroit, sa panse armoriée en couleurs d'émail, son pied long et tordu. Elle reposait au centre d'un guéridon ovale, en malachite, que soutenait une sirène dorée toute droite sur sa queue écailleuse. Gela fit songer aux Valois. Non loin de là, quatre télamons barbus It à pieds de bouc élevaient une autre table de pierre oire.

Une collection s'y étalait de livres latins et grecs aiprimés au temps de la Renaissance et vêtus de couertures en parchemin, que des rubans mi-partie nouaient. Aide Manuce, Erasme s'évoquèrent en robes de velours amples, serrées de cordelières, avec leurs profils de penseurs rusés. Pour rédiger son ouvrage traitant de (( la Servitude volor^taire », Etienne de la

Boëtie avait sans doute compulsé de semblables tomes, sur une table pareille, dans une bibliothèque épiscopale. L'avocat se forçait de découvrir, au cours de ses travaux sur ce philosophe, les maximes mêmes qui servirent ensuite à composer la « Déclaration des Droits de l'Homme ». A l'heure où la monarchie franque se trouvait proche d'atteindre une apogée sous le règne de Louis XIII et le gouvernement de Richelieu, le germe de la République jacobine déjà vivait au cerveau des savants et des penseurs, d'un jeune légiste qui devait être, dès sa vingt-deuxième année, conseiller au Parlement de Bordeaux. Alors, apparut la vérité des enseignements chers au bisaïeul Illuminé, et que consacrait encore l'action de l'oncle Edme, son petit-fils. Ancienne, sans doute immortelle, était la conception de la fraternité égalitaire, dont l'écho, depuis Babel, fut transmis aux adeptes avec toutes les sciences, dans le souterrain de Memphis, les sanctuaires d'Ephèse, les grottes d'Eleusis, lescryptes de Mithra et des premiers chrétiens, les églises manichéennes, les chambres secrètes du temple de Jérusalem sous la domination sarrazine, les châteaux des Haschischins, les donjons de la chevalerie templière, les cabinets magiques de la Rose- Croix, les loges de francs-maçons écossais, les camps des philadelphes et les ventes des carbonari. Peut-être Etienne de La Boëtie avait-il connu l'irritation des Sociniens, qui envoyèrent, au milieu du seizième siècle, tant d'apôtres dans les Universités d'Europe pour fonder l'éclectisme en matière de religions, sur le dogme de la libre-pensée...

A cet instant, parce qu'Omer avait admiré la forme d'une aiguière et d'une table, il comprit la valeur entière de l'effort mental accompli durant ses quatre années d'auditions assidues aux Facultés de droit et aux cours de théologie. Ce qui n'avait été que nomenclatures curieuses d'articles législatifs, et sèches exposi-

tions de dogmes absolus, cela devenait un ensemble de lumières ordonnées en vue d'un résultat qui peut-être déterminerait le sens d'une vie. De mille réflexions studieuses analysées, puis assimilées d'une manière secrète par l'obscure conscience de l'esprit, une foi solide achevait de naître.

Omer crut en l'excellence de la liberté qui laisse les hommes échanger leurs croyances sincères, qui laisse se combattre les idées jusqu'à ce qu'elles éliminent leurs faiblesses pernicieuses, jusqu'à ce que, fortifiées par la discussion et la lutte, l'une triomphe momentanément et domine une ère féconde en pensers nouveaux.

Il en était là de ses opinions, hésitant à prévoir leurs conséquences pratiques, lorsque l'abbé de Praxi-Blassans le rejoignit.

— Parbleu, cousin, que fais-tu, seul et sévère "^ Tu feuiUetteslenobleAristote? Belle causerie! Je ne te savais pas si féru des textes!...

— Loin de moi cette prétention. C'était un passetemps... ^

— Que ne joues-tu?

— 11 me sied mal de manier les cartes... Il n'y a point de maladresse que je ne commette... Et comme ma bourse est légère...

AkTi^^"'*^"^^^^^^^^"^^'^^''^^^^-"- Sacripant, va f Ah! e beau sujet d'édification que tu seras pour tes ouailles!... ^

— Peuh !

— Prends garde, Circée te métamorphose ? Et après?

— N'était la peur de désoler ma pauvre folle de mère... je m'en tiendrais à mes fonctions d'avocat. Wles m agréent. Et j'ai licence de traiter sans façon mes penchants ordinaires... une fois ma toge pendue dans le placard du costumier.

— Bast, il y a des jours où l'on parfume aussi la

soutane... Oui, je sais... tes scrupules... Tu te débats toujours...?

— Sans doute.

Ils se regardèrent fixement ; ils se turent. Dans une pièce voisine, une voix grêle et attendrie déjeune fille modulait la romance du Saule.

Ils écoulèrent machinalement pleurnicher les strophes et bruire le piano, qu'une main timide effleurait à contre-temps.

— Tu n'as plus foi dans la victoire de l'Eglise î reprit Edouard.

— Je ne pense pas servir utilement à cette victoire, si je manque aux règles...

— Cousin! cousin! tu te gâtes à t'analyser tant!... Il faut saisir la vie parla taille, comme on fait aux filles des champs, et ne point s'embarrasser de ce qu'elles sont, de ce qu'elles veulent, ni du chemin qu'elles suivent. On doit rester sourd aux brailleries et réussir d'abord... Prends-moi un parti. Voilà cinq ans que tu flaires ici et là... Assez fait le renard. Passe la soutane, et en route pour l'épiscopat... Nous planterons ensemble les croix des missions. Nous rendrons au peuple la foi du charbonnier jusqu'à ce que, croyant à notre œuvre, il nous laisse le diriger dans la voie où désirèrent le conduire les grands papes. Moi, quand je sens mon âme vouloir dominer le monde, je sais que Dieu est en moi, que la grâce me visite... Dieu veut dominer par mon moyen... Et je n'en doute pas...

L'abbé se planta devant son interlocuteur, les mains derrière le dos et le visage en avant, avec une âme d'orgueil aux yeux clairs, entre les cils sombres écarquillés.

— Heureuse nature ! . .. dit Omer.

— Tu railles, ce me semble ?

— Dieu m'en garde !

— Oui, oui, tu railles! Tu méjuges comme une sorte

de reître de la Croix qui met tout à feu et à sang, qui pille, brûle et viole au nom du roi, au nom du Christ... Et tu estimes que je suis dépourvu de délicatesse, que je n'ai pas l'esprit assez poli... Tu te trompes, cousin, tu te trompes. Toi, tu n'as pas l'esprit assez poli... Non... Il est encore tout rugueux de préjugés nécessaires pour réfréner le stupide instinct de la canaille, mais indignes d'embarrasser notre temps... Si nous voulons aimer le Saint-Esprit, si nous livrons des combats pour la gloire de la Colombe, comme disaient les manichéens, qu'importent certaines souillures de boue au soulier du soldat qui plante le drapeau sur la cime du rempart ennemi î Mon signe précipite à genoux, par centaines, les impies d'hier devant le calvaire que je consacre souvent à la place même où furent guillotinés des prêtres par ces avides bourgeois qui terrorisaient dans le dessein d'accroître, avec l'émigration, la liste des biens nationaux à bas prix^ récompense de leurs économies sordides, de leur avarice!... A cette heure-là, est-ce que je n'accomplis pas une action dix milletois plus méritoire que ne l'est toute la vie d'une belle dévote, consumée à ne permettre point qu'on lui tâte la gorge ?... Le bel emploi de notre intelligence divine, vraiment, que celui de s'obstiner à ne pas éternuer parles narines ou par ailleurs... Dieu exige d'autres œuvres !... Et je lui rends grâce de les exiger ! L'abbé croisa les mains contre son cœur en inclinant sa tète magnifique, gonflée de colère. Le corps gras et rond paraissait à travers la soie féminine de la soutane. Il ressemblait aux Bacchus de la sculpture antique. Ses boucles dépoudrées sur les tempes frémissaient en ondes, tandis qu'au sommet de la coiffure, persistait la blancheur du fard cosmétique. Il déclamait à voix basse, comme si, prosterné sur les dalles d'une basilique, il récitait une prière de passion. C'était une surprise que cette éloquence, bonne pour retentir, pour

faire vibrer les échos d'une immense église, et qu'on entendait à peine, assourdie, murmurée, malgré la musique des périodes enthousiastes.

— Oui, riposta tranquillement l'avocat, tu t'arranges avec le Seigneur. Tu es pareil à mon ivrogne de valet qui s'exténue à cirer les parquets pour racheter le scandale de son vice... Tu établis la balance entre les services que tu rends et les fautes que tu te conseilles.

— Persifle à ton aise! Tu parles d'or, cousin. Mais je sais que la vertu, c'est augmenter la puissance du Seigneur, et, par elle, réunir les peuples en une seule nationalité de paix qui, partout, édifiera les chefsd'œuvre des cathédrales et qui vivra en commun dans les palais du Dieu splendide, sans riches ni pauvres, sans vainqueurs ni vaincus, pour une religion d'amour charitable à l'infini, une et indivisible.

— Tu dissertes comme Anacharsis Clootz, comme Babeuf, comme Hiram-Abi, l'architecte du roi Salomon...

— Ou comme saint Bernard et les Cisterciens. A l'exemple de Joseph de Maistre, le maître de mon esprit, je crois ceci : la première révélation n'a été accordée qu'aux Ghaldéens, aux Phéniciens, aux Égyptiens. Seuls, les Juifs ont gardé les restes du premier dogme. La seconde, celle du Christ, doit avoir la qualité d'être universelle ; mais nous ignorons encore si elle pourra le devenir. Déjà le bouddhisme a conquis plus d'âmes. Donc il faut une troisième révélation qui prescrive de fondre en une toutes les religions. Elles possèdent tant de caractères communs... Je prévois une révélation de la révélation... 0 mon Dieu! que l'affinité naturelle de la religion et de la science se réunissent dans la tête d'un seul homme de génie!... L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée...

L'abbé, tout à coup, se mit à marcher en silence. Omer dit :

— C'est pour cela que tu fréquentes le laboratoire de Dieudonné Cavrois? Tu fais le mage et le Rose- Croix !

— Oui.

— Prétendrais-tu être le Messie annoncé par Joseph de Maistre?...

— Dieu peut vouloir, en effet, que le Saint-Esprit, un jour de grâce, s'incarne en moi. Ne s'est-il pas incarné déjà?

— Un Messie savant et citoyen du monde, comme Jean-Jacques... comme Fouché, comme Condorcet...

— Et comme Jésus, ainsi que le pense l'abbé Lamennais.

— A la bonne heure ! fit Omer en souriant. Que les Rois déposent leurs couronnes sur l'autel de Saint- Pierre, que le Pontife gouverne la Sainte-Alliance, de l'Oural à l'Atlantique...

L'abbé s'avança pour lui déclamer à voix basse dans la figure :

— Et, selon le désir de Voltaire, les nations ne s'égorgeront plus au gré de leurs tyrans !... Leshumains vivront heureux dans les phalanstères des abbayes !

— Tu lis les ouvrages de M. Fourier, ce me semble... Alors?...

— Il y a du bon dans le Diable même. Mais pourquoi donc entreprendre une œuvre plus difficile, quant il suffit de pousser à leurs conséquences les principes des Evangiles, dont les millions d'orthodoxes, de protestants et de catholiques acceptent déjà la lettre? Pourquoi se donner aux jacobins !... Ils n'ont pour militants qu'un petit nombre de bavardsenvieux, de soldats révoltés et de journalistes faméliques. Avec Dieu, la moitié de la tâche est accomplie ! C'est dans les chaires des cathédrales que devraient retentir les paroles des saints-simoniens, sous le scapulaire de saint l^ernard ! Nous avons le nombre des baptisés et la force de la

Sainte-Alliance, que reste-il aux jacobins, aux carbonari ?...

— La ruse ! dit Orner.

— Fi donc ! Alors, c'est la lutte du renard contre la meute ! Cousin, je parie pour saint Hubert. Et toi?...

— Gomment parierais-je contre les miracles d'un messie ? répondit-il, par dérision,

— Crois en moi !

La main d'Edouard se levait vers le plafond ; elle attestait le ciel ; elle appelait la colombe divine sur son frjont illuminé d'enthousiasme fou !

— Marche sur les eaux, d'abord !... dit Orner.

— Je marcherai peut-être sur les eaux...

L'abbé resta pensif quelques instants... Il regardait, comme si c'eût été la mer, la surface en pierre polie de la table vaste.

— Il faut marcher sur les eaux... Hélas ! On ne peut convaincre l'homme de se contenter de l'homme ; on ne le peut obliger à comprendre le dieu qu'il devient. Il faut se résigner à marcher sur les eaux, tel qu'un bateleur... Il faut agir à la façon de Moïse... et de Cagliostro... Ou bien il faut faire parade de vertu comme un grossier ascète de la Thébaïde ; il faut bêtement se soucier de ne pas vouloir un fruit, un vin, une somme, une femme! Non... Plutôt qu'accomplir de grandes choses pour le bonheur des hommes, en sacrifiant à cette tâche unique toutes mes forces, faudrait-il dépenser toutes ces forces à fuir les sollicitations des sens?... Ce n'est pas vrai ! Le principal de la religion n'est pas que je demeure aussi chaste qu'un eunuque, mais que je rénove le monde ! Tu entends ?.

— J'entends nos maîtres de Saint-Acheul, le Père Loriquet et le Père Anselme... qui parlent un peu plus franchement par ta bouche, Edouard !

— Je n'ai pas varié, moi !... Leurs vues sont dignes des plus grands esprits.

— Je ne le nie point.

— Je Tespère... Dès lors, irais-je m'inquiéter de macération, de jeûnes et de cilices, à l'heure d'entraîner les peuples ?... M'absorberais-je dans la lâche idiote de lutter contre ma nature virile durant chaque minute, quand la félicité des hommes tientàmon souci de les délivrer ?... Oui, tu crois que si je cède à la tentation de satisfaire les sales désirs d'une pénitente, je diminue le prestige sacré du confesseur ? Il n'en est rien... C'est un ange qui trousse le cotillon et apaise la honteuse fièvre de la pécheresse. Je prête à peine mon corps à l'apparition. Je n'existe pas en tant que prêtre, ni en tant que mâle, mais comme moyen de miracle. Je suis le canal de la grâce... Ris si tu veux. Je ne leurre personne, ni elle, ni toi, ni moi... Véritablement, elle s'imagine que Dieu compatit à sa faiblesse. Or, sainte Thérèse d'Avila raisonnait de même quand ses hallucinations la jetaient, pantelante et souillée, contre terre, sous le baiser de Jésus... Elle portait alors les stigmates réels du plaisir goûté avec l'Amant divin... Et je recommande à mes pénitentes la méditation des livres de sainte Thérèse... Lajeune femme qui allait se corrompre en soumettant sa chair, puis son âme, à l'influence d'un impie, moi, je la conserve à Dieu. Elle épouse le Christ. Elle prend Jésus pour amant! Je la sauve. Je ramène la brebis au bercail,

is mes bras, comme le Bon Pasteur !

Idouard ne se moquait pas. Omer en eut la certitude voir sombre et quasi furieux.

•n eût dit que l'abbé de Praxi-Blassanssoufl'rait d'une

1ère folle, et mal contenue, pour avoir à confier ces

reux. Ses doigts relevaient un bout de la ceinture en

soie noire et le tordaient machinalement. Il s'était

assis. Les exclamations fort assourdies de son discours

bourdonnaient ainsi qu'un vol de frelons. Il demanda :

— Pourquoi hésiter encore à sauver ta mère de ses

peines, Orner, à rassurer sa dévotion qui tremble de perdre son âme ? Elle se croit damnée si tu n'acceptes la tonsure... Elle vieillira dans la détresse, dans l'horreur de ses cauchemars qui lui montrent déjà l'enfer, ses feux et ses poix bouillantes, ce que le génie du Dante promit à l'éternité de là pécheresse.

— Tu ne m'as pas convaincu... répondit-il sans oser lever les yeux.

— Diantre !

— Non. Tu as prononcé un vœu de chasteté. Tu as engagé ta parole.

— Ohl

— Ton honneur...

— Et que pèse mon honneur, en égard au triomphe de l'Eglise î

— Moi, je ne saurais facilement abdiquer mon honneur !...

— Des mots I

— Non !

— A d'autres !

— Point... Ecoute : j'aime, cela est certain, les émotions du pouvoir. Je les préfère mémo au culte de l'honneur. Mais je suis impuissant à suivre cette inclination... Dans mon être, une volonté existe, plus armée que la mienne, et qui dompte mon désir. Non, je ne pourrais pas vivre en contradiction avec un serment. Pour triompher, il faut avoir la franchise de ses faiblesses et le courage de sa vertu. Je n'aurais pas le courage de vivre en prêtre chaste; et je n'aurais pas la franchise de m'approuver en m'octroyant des licences... Non, il ne me convient pas actuellement de prononcer les vœux ecclésiastiques...

— Ta Mère !

— Hélas ! Peut-être le coup sera-l-il moins rude pour elle, si jamais j'épouse « son ange», Elyire Gresloup.

Aux deux flancs de la table de pierre, ils s'accoudaient, les yeux dans les yeux, l'un et l'autre étouffés. Quelques minutes ils se turent. On entendit tinter le métal des louis contre la nacre des jetons, aux mains des joueuses. Une jeune fille chantait les adieux à Gabrielle :

Cruelle départie,

Malheureux jour, Que ne suis-je sans vie

Ou sans amour ?

Bel astre, je vous quitte, 0 cruel souvenir î Ma douleur s'en irrite :

Vous revoir ou mourir !

Cruelle départie.

Malheureux jour, Que ne suis-je sans vie

Ou sans amour ?

Je veux que mes trompettes, Mes fifres, mes échos.

Incessamment répètent Ces doux et tristes mots...

Par la voix timide d'une enfant, Henri IV ainsi continua de gémir avec les sons hésitants du piano, dans la salle voisine. L'abbé fit la moue :

■^ Omer, tu n'es pas un homme libre d'esprit? ■p- Je ne le suis pas... Je subis tous les jougs... Je ^sse d un joug à un autre joug. Il n'en est pas autrement pour le bœuf du labour... Quand mon bisaïeul m eduquait, selon les préceptes de la franc-maçonnerie je prétendais devenir mage. Quand ma mère m'eût conduit à l'église, je m'assurai d'être évêque, un jour Uuand mon oncle Edme me présenta chez les vétérans

des armées républicaines et impériales, j'ai promis, à quatorze ans, de conspirer pour remettre les Jacobins au pouvoir... ou bien Napoléon sur le trône. Quand ton père m'eût mené du collège des Jésuites aux séances de la Congrégation, j'acceptai d'appartenir à l'Eglise. Quant la tante Caroline m'eut fait tenir le quartier de ma pension pour étudier le droit et me préparer à la défense des intérêts de la Compagnie Héricourt, j'ai subi l'ascendant de la loi romaine. Aujourd'hui, Brutus et Labienus me piquent pour labourer leur sillon, comme Elodie m'a soumis au joug du dandysme et des dettes. Aussi bien le souvenir de mon père me garde sous le joug de l'honneur...

— Alors, réponds ! Que souhaites-tu sincèrement ?

— Je te l'ai déjà dit : vivre dans une campagne, à la mesure de mes rentes, avec une bonne chasse, une bibliothèque, et un peloton de jolies servantes vicieuses... Voilà le réel de moi-même...

— Le pourceau d'Epicure...

— Mais je n'ai pas le courage d'être le pourceau... J'ai peur de l'opinion, de tes reproches, des mépris de l'oncle Edme, des sarcasmes de Dieudonné... de mes regrets à venir. Je n'ose pas... Je n'ose rien... Je n'ose pas renoncer complètement à la prêtrise, parce que j'imagine aussitôt la douleur de ma mère prosternée sur les cailloux pointus dont elle couvre son prie-Dieu... Je la vois s'imposant un jeûne afin d'obtenir que je revienne sur ma détermination. Je la vois comme naguère, en haillons pour avoir distribué aux églises et aux pauvres tout notre argent du trimestre; et le visage tout sale, à l'imitation du bienheureux Benoît Labre ; je la vois délirante, les mains tordues, les yeux hagards, à la pensée des supplices que lui infligent les démons criant : « Qu'as-tu fait du fils qu'on t'avait promis pour l'élever à la gloire de Jésus? » Je la vois mourant à la suite de ses jeûnes, de ses macérations, de

ses chagrias, parce que je n'ai pas satisfait aux désirs de son fanatisme. Alors, je lui appartiens. Du château de Lorraine jusqu'ici, elle me mate, elle me subjugue ; elle m'attache au joug par la nuque; et j'y ai mal... Il tàta l'endroit, vraiment douloureux.

— Obéis donc à cela !

— Mais alors le fantôme d'un père se dresse, me prend à la gorge et blasphème : « Mon fils, tu ne trahiras pas l'honneur d'un serment! Toi qui reçus mon sang héroïque, tu ne seras pas une conscience facile qui s'accommode de faux-fuyants... Je te le défends, Omer ! La seule noblesse, c'est la loyauté du caractère, mon fils ! » Le mort occupe mes organes, mes os et ma chair, ma pensée. Il s'oppose, il tempête, il me supplie... La vivante et le mort s'acharnent contre moi. Ensemble, la vie et la mort s'acharnent contre ma faiblesse...

Lucidement, Omer exposait sa peine infinie. A la dire, il la soufi'rait toute. Son âme curieuse voulait savoir si rien de lui n'échappait à cette confession. Après chaque phrase il s'arrêtait, vérifiait sa conscience. Edouard l'écoutait, attentif et grave.

— D'autres vivent en toi et te commandent.

— Oui, mon père m'étrangle, ma mère m'étouffe ; ma tante Caroline me persuade ; Denise m'achète ; mon oncle Edme me mène ; et ton père m'effraie. Mon être succombe toujours... Il faut qu'il ruse avec tous pour les contenter tous, sans me contenter, moi...

— Et si tu t'évadais de cette geôle dont les pierres sont des volontés vivantes ou mortes, tu serais le pourceau d'Epicure ?... C'est-à-dire l'esclave de tes instincts...

— Il me semble! Mais, au moins, cette sorte d'esclavage m'agréerait, tandis que les autres...

I— Malheureux !

- Je me suis alors voué à l'amour. Mamaîtresse m'a mpépour de l'argent et pour un plaisir plus nou-

veau.... Moi, je n'ai pu être fidèle à aucune femme. Avec elles aussi j'ai rusé.

— En tous cas, fît Edouard, tu es capable d'amitié... Quelle preuve tu m'en offres ici? Tu te livres avec une sincérité admirable. Aucune marque de ton affection pour moi ne me serait plus sensible. Je te remercie de cœur.

Surpris par le son de la voix altérée et balbutiante, Omer leva les yeux. Le cousin était ému. L'ondoiement d'une larme voilait son œil clair. Ses narines tremblaient. Il tendit ses deux mains blanches et moites par-dessus le guéridon ovale, à côté de l'aiguière des Valois. Omer n'admit pas que lui-même se donnait en ouvrant ainsi son âme. Il avait simplement voulu n'omettre aucune des raisons qui le détournaient de prendre un parti, puis les imprimer avec toute leur force dans l'esprit de la famille. Il avait entrepris une justification qu'il estimait obligatoire. Même il avait durement blâmé le jeune prêtre de ne pas accorder sa vie et ses promesses. Pourquoi donc celui-ci remerciait-il, l'âme vraie, tout évidente ?

— Comment aurais-je ignoré ton cœur généreux? Si tu promis, il y a cinq ans, de revêtir la soutane, c'est que mon père exigeait qu'un membre de la famille fut d'Eglise, à ma place, pour consentir à mon mariage avec Denise. Fidèle ami, pour servir ma passion puérile, tu acceptas un engagement qui compromettait l'indépendance de ta personne, mais qui contentait mon père, qui satisfaisait l'ambition de ta sœur, férue de noblesse alors, et qui rassurait mon caprice d'adolescent. Si tu t'es généreusement sacrifié c'était pour que fût accompli le vœu de ton père et de ma mère, qui avaient ensemble arrêté le destin de cette union. Ton désintéressement fut sublime... Oui... car les mêmes motifs te gênaient comme aujourd'hui... Denise a rendu ton abnégation inutile. Tu reprends ta liberté. Je

t'approuve en cela. Mais je prétends que Dieu perd trop en te perdant, et je voudrais que tu fusses à l'œuvre régénératrice du monde... Le Père Ronsin pense à ma façon là-dessus. 11 va t'offrir ce soir une mission : elle atteste quel cas il fait de ton caractère. Accepte-la... Mon amitié t'en conjure. Elle veut que la mitre couronne cette tête chère, et que la crosse repose dans cette main loyale que je serre avec respect...

L'orgueilleux, le fougueux Edouard de Praxi-Blassans parler ainsi. Gela stupéfiait Omer. Il ne comprit pas. Le cousin se trompait, d'ailleurs. La fuite, l'exil, la condamnation à mort de l'oncle Edme, le complot avorté du général Berton, pendant que le père d'Elvire Gresloup, pris à Novare, languissait dans les cachots du Spielberg, ensuite le procès et l'exécution des quatre sergents de la Rochelle, la ruine de tout l'effort des carbonari en 1822; cela surtout avait soumis Omer à l'Eglise et au Roy. Depuis, Edouard de Praxi-Blassans avait embrassé la carrière ecclésiastique. A lui sûrement iraient les avantages, les dignités et les dotations, de par l'influence des Praxi-Blassans au Château. Le fils l'emporterait fatalement sur le neveu pour qui l'espoir de domination par la crosse, la mitre et le chapeau rouge, était anéanti. Cet espoir eût cependant convaincu de formuler le vœu de chasteté, malgré la crainte de n'y pas obéir. Omer ne l'avait pas encore dit à son cousin. Après quelques tergiversations, il calcula que sa franchise étonnerait davantage, qu'elle doublerait ainsi la mesure de confiance, d'amitié. Il se félicita d'être sagace et subtil. Affirmant quelque ironie et quelque amertume, il révéla son ambition déçue.

— Ah ! dit l'autre. Tu te défies de moi, de mon père... et de nous... Tu as tort... Et la preuve de ton erreur, tu la sauras dans quelques instants, après la proposition du Père Ronsin. Il la voulait faire à d'autres qu'à toi. Le comte l'a décidé, non sans peine en ta faveur.

Edouard hocha sa Lête poudrée... H reprit :

— N'est-ce que cette défiance qui t'éloigne de mes idées... Elle s'effacera dès ce soir. Alors, accepteras-tu d'entrer au séminaire ?

— Je ne sais comment ma conscience terminera ce conflit : si la dévotion de manière l'emportera, si l'honneur de mon père l'emportera, si mes intérêts ou mes instincts l'emporteront?... Je ne sais vraiment... Je ne sais encore...

Déjà les joueurs avaient rappelé vivement Edouard au respect de leur partie. Sur ces mots, il alla vers la table de reversi. Sa belle soutane flottait comme une robe de fille riche sous la ceinture de soie. Son collet à plis voletait galamment derrière sa* marche preste.

Omer fut seul à nouveau devant Taiguière qu'avait connue peut-être Etienne de La Boëtie. Obéirait-il aux idées préconçues par l'auteur de la Sermtude volontaire ? Ou se livrerait-il pour jamais à la Congrégation ? Une seule chose l'eût séduit : ne pas s'inféoder, être soi-même.

« Etre libre! murmura-t-il... Je veux être libre ! » Soudain, la banalité de l'épithète s'efl'aça, pendant qu'il la prononçait. Cela devient l'adjectif de Brutus et de Labiénus, le mot de Franklin et de Danton, le cri du garde national bovin, réclamant, cà la face de Charles X, la liberté de la presse. Omer reconnut qu'il souhaitait le même bien.

Alors, il se jugea plus isolé dans le salon désert, entre les quatre bahuts romantiques ; isolé comme sans doute l'était son vœu dans cette société d'anciens domestiques royaux, titrés barons, comtes, ducs et marquis pour avoir eu des aïeux capables de présenter la serviette chez les princes, de livrer leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs au caprice des grands, d'équiper une compagnie d'arquebusiers avec l'argent du bril

gandage sur la route que dominait leur donjon. Malgré le charme de la tante Aurélie, l'atmosphère de cette maison puait le servilisme et Thypocrisie des valets. Singulière vertu que celle de Tabbé, vivant comme un bougre, sous le caractère sacré, et marquant avec le nom de la Providence les desseins de sa furieuse ambition! Dans la mémoire d'Omer, le capitaine Lyrisse parlait, comme s'il eût été présent.

Au reste, personne de la compagnie ne s'intéressait au neveu du comte. 11 en était parfois ainsi, faubourg Saint-Honoré. Faute d'intelligence pour converser longtemps, les gentilshommes préféraient se distraire en remuant les cartes. Les aventures des rois de pique, des reines de cœur et des as de carreau amusaient leurs esprits chétifs plutôt qu'une discussion de philosophie d'art ou de sciences. Dès qu'ils s'étaient complimentés avec des formules immuables, mais diverses, selon le rang et la qualité des interlocuteurs, ils s'appelaient impatiemment pour se réunir devant les sébiles de jetons. Ils ne souffraient guère qu'on s'entretint, ce qui eût été une manière de blâme à l'égard de leur goût. A peine avait-il salué chacun, Omer se trouvait seul dans les salons remplis d'un silence que troublait uniquement le son des louis, et les brèves discussions aigres-douces des adversaires. Souvent, le jeune homme lontait à la galerie du premier étage, où s'assemblaient 5s dames qui ne jouaient point, quelques vieux perinnages du vieux temps, qui aimaient s'entretenir le Rome, de la Grèce et de leurs misères pendant [émigration. De très jeunes gens se mêlaient à ces roupes afin d'y faire valoir les mérites de leurs cosimes, de leurs uniformes et de leurs figures, devant |n aréopage de femmes que les nécessités de l'infrigue avaient rendues spirituelles et complaisantes l'ordinaire. Mais, depuis que Maxime de Trailles rerbeux et insolent, dominait en ce milieu par l'in-

flueiice de M"'^ d'Espard, Orner, fâché de se tenir à la secoade place, n'y paraissait qu'avec la comtesse Aurélie. Oublieuse de lui, ce soir-là, elle ne quittait pas la bouillote. Sans doute lui gardait-elle rancune de la conversation au Théâtre-Français. Donc, Omer demeurait là, entre le volume d'Aristote et l'aiguière de La Boëtie, vexé d'être seul, ironique, amer, et prêt à vouloir quelque vengeance formidable, une seconde Révolution qui chasserait du pays latin ces Francs vaniteux de leurs croyances.

Triompher avec les carbonari de l'oncle Edme et la jeunesse de Flicoteaux! Comme en un second 10 août, il se vit intrépide, entrant le premier dans les Tuileries à la tête des Sans-Culottes, et forçant Charles X à coiffer le bonnet phrygien, le bonnet de Mithra, le bonnet rouge du dieu qui égorge la bestialité du taureau sur les bas-reliefs des cryptes persanes et latines, du dieu adoré secrètement par les légionnaires romains, quand ils combattaient la barbarie des Celtes, des Cimbres, des Teutons et des Germains, les ancêtres des Francs, de cette noblesse brutale.

Un laquais le vint avertir enfin que le comte l'attendait. Omer suivit le serviteur vers le cabinet nouveau du second étage, qu'un système d'escaliers difTérents, de doubles issues et de couloirs en labyrinthe, mettait à l'abri des espionnages. Quand eurent été soulevées deux tapisseries, et ouvertes deux portes, il trouva le Père Ronsin écrivant sur la table rabattue d'un très haut secrétaire. Ainsi démasquée la façade de ce meuble sombre comprenait cent tiroirs de thuya. Sur un des fauteuils à dossier concave et poli, le comte de Praxi- Blassans était renversé, la tête en Tair; les os de ses doigts battaient la charge contre les accoudoirs de palissandre.

— Je vous donne le bonsoir, cria-t-il à son nevei Prenez place, je vous prie... Or çà, causons... Le gén«

LA RUSE loo

ral Héricourt n'entend pas payer vos dettes, encore qu'il soit le seul de la famille qui le puisse. Il allègue, et non sans motifs, à mon avis, que ce devoir concerne votre mère. Si elle ne vous pourvoit guère, cela dépend de votre résistance à ses volontés, qui sont pareilles aux nôtres. Joignez à cela que le général ne saurait consentir à traverser les desseins de M"^*^ Héricourt, en vous gratifiant des sommes qui facilitent vos débordements... Votre sœur m'a communiqué le compte de ce qu'elle vous a déjà remis ; sur vos prières, et par affection. Gela se monte à quelque septmille livres, et plus... Vous ne pouvez à présent, quêter davantage. Il conviendrait plutôt que vous remboursiez dès cette heure, sur votre fortune, si elle n'était tout entière engagée, aussi bien que la mienne, et celle du général, dans les affaires de la banque d'Artois, de la Compagnie des Moulins et Charbonnages. A tout prendre, vous vous acquitterez par termes, et à longue échéance. M"'^ Cavrois et le général s'arrangeront là-dessus...

— Je les en remercierai de bon cœur..., dit Omer, qui attendait la fin du préambule...

— Et vous aurez raison, Monsieur... Bref, outre cette dette, contractée envers votre sœur, j'en sais quelques

Lutres que n'ignorent pas le traiteur Véry, le tailleur

Uaub, le marchand de soieries Camusot, le nourrisseur

fean-Baptiste, le carrossier Dupâquet, ni même La Tho-

las, marchande de modes. Ces gens ont présenté

[eurs mémoires, à mon intendant, sur sa demande.

►uais, mon neveu, vous avez bu et mangé pour trois

lilleneuf centet des francs chez Véry, en seize mois!...

.a belle fourchette! Traitiez-vous votre grisette Elodie

[ue j'eus tant de peine à vous faire chasser... La

lonzelle était fin-bec, à ce que je vois! Trufl'es et cham-

)agne, faisan, chevreuil!... ortolans..., poissons de

[taille... fruits d'hiver!... Quel gastronome vous faites!

Et cela chaque semaine, ou presque... holà...

— C'était la seule dépease qu'elle me permît à son intention !

— V'oici, cependant, le mémoire du tapissier pour le logis que vous lui fîtes installer, lors de la rupturer... Il y a là certaines patères de cuivre ciselé, qui sont de bon prix...

— Ne devais-je point la quitter avec décence? Vous m'aviez fait l'honneur de me le recommander.

— Sans doute, mais au comptant de vos ressources... Hé, Monsieur, toute cette dissipation ne vaut rien. Nous sommes résolus à ce qu'elle cesse incontinent... Il vous faut partir au loin, ainsi qu'il est d'usage, en un tel cas... Aimez-vous les voyages ?... Ils forment l'esprit des petits maîtres de votre sorte... Allons ! Voilà qui est entendu... Bouclez-moi, dès demain, votre porte-manteau. J'ai fait retenir une place à votre intention dans le coche de Marseille. . . La belle ville, Monsieur, avec des rues pleines de Barbaresques et de Turks. Au temps de ma jeunesse, ces personnages se promenaient à l'ombre de parasols que portaient des négrillons attifés le plus gracieusement du monde, en écharpes, soubrevestes, aigrettes et babouches brodées. On y vend aussi, surtoutesles bornes, des perroquets savants ; et des singes pétris de malice... Au surplus, il y a toujours, dans le port, des navires superbes en partance...

— Eh quoi ! mon oncle ! Devrai-je m'embarquer ? s'écria le jeune homme.

Il s'aperçut dans une île sauvage, naufragé. Il grelottait de froid. Sous la rafale, un cocotier se courbait. La mer jetait des murailles d'eau contre le roc qu'il escaladait à bout de forces, comme sur les gravures.

— S'il vous plaît. Monsieur mon neveu, vous vous embarquerez au plus tôt et point sans raison. M*"^ Gavrois me mande que par toute la France la récolte s'annonce au pire. Il lui faut se hâter de remplir ses granges avec les blés de Russie, avant l'heure d'une disette

LA RUSE lo7

qui pourrait faire vendre le pain trente sous les quatre livres, aux premiers jours de l'hiver. Méconnaîtrezvous l'importance pour nos Moulins, d'avoir en réserve quantité de grains dès ce moment-là... Il s'agit d'acquérir ce que l'on pourra de la moisson sur pied dans les provinces de la mer Noire... Vous êtes très propre à cet ouvrage. Votre science du droit commercial nous servira pour transcrire des contrats en bonne et due forme. Le samedi de la semaine à venir, le trois-mâts La Tourterelle lève l'ancre. C'est un bateau solide, et je tiens le capitaine pour fort honnête homme. Il mène une cargaison de vins à l'embouchure du Don. Vous accosterez au môle de Taganrog, dans la mer d'Azof. Le blé s'y vend à prix plus faible que dans Odessa... Et c'est là que viennent se charger les caravelles des marchands grecs. J'ai ouï dire que les filles des Cosaques y étaient belles, accueillantes et fort agréablement mamelues !...

— Et comment me tirerai-je des difficultés, seul, sans conseil ? fit Omer ahuri.

— Avec votre figure, je ne laisse pas de croire que vous séduirez quelque jolie dame, laquelle vous renseignera pertinemment. Vous vous lierez avec ses amis...

— Au reste, grogna le Père Ronsin, j'achève une lettre de recommandation pour le Père directeur de notre maison là-bas...

On vous présentera chez le gouverneur, prince Dar-

niew. Il facilitera les négociations, en convoquant à

a forteresse les courtiers juifs et arméniens qui s'en-

chissent et pillent également le propriétaire et Tache-

ur. Il ne vous laissera point voler plus que de juste...

ous aurez tout loisir de visiter la ville qui est curieuse,

û ce que l'on assure, et le château de Catherine II, où

mourut, vous le savez, le tsar Alexandre... Avez-vous

de la curiosité pour l'histoire des grands hommes ?...

Une seconde, le Père Ronsin leva sa figure de dessus

le papier. Toute la peau se collait au crâne, comme il en advenait chaque fois qu'il forçait son attention. Omer soutint de son mieux le regard aigu du jésuite. 11 allait enfin connaître ce qu'on attendait de lui, et, probablement, la cause essentielle du voyage.

— Puisque vous avez cette curiosité, Monsieur, il sera bon d'obtenir du prince Darteniew qu'il vous montre le réduit où furent enfermées les fioles d'apothicaire, les boîtes à pilules et les seringues — révérence parler — qui servirent à médicamenter le tsar, aux premières heures, quand il revint fiévreux de son expédition sur le Palus Méotides. 11 y a des scellés contre la seconde porte du réduit ; mais le prince est ivrogne et besogneux. On saurait l'instruire aisément de l'intérêt qu'il y a pour l'historien à découvrir le vrai de cette mort effroyable. Notez qu'elle frappa un homme dans la forc(.' de l'âge, après que les menaces des Illuminés et des Francs-Maçons lui eurent été indirectement adressées, et avant que n'éclatât la conspiration du prince Troubetzkoï, laquelle faillit jeter bas Nicolas P'", au jour de son avènement, proclamer son fils âgé de sept ans, et puis installer une régence constitutionnelle qui serait devenue jacobine à la faveur d'une longue minorité. Ne semble-t-il pas que des coïncidences singulières précèdent, accompagnent et suivent cette mort imprévue, si nécessaire à de pareils desseins ? Et n'est-ce point là le plus beau sujet pour composer un mémoire. Cet ouvrage ferait, au retour, valoir vos lumières, si vous obteniez du roi le privilègedelepublier... Comptez que la sympathie de tous les bons Français serait acquise par avance à un tel travail ; et qu'il n'y a point d'avantages que vous n'en retireriez, si, par ce moyen, les preuves d'un régicide exécrable devenaient claires pour toutes sortes de personnes.

Le Père Ronsin débitait cela sur un ton fort doctoral. Après la première phrase, il s'était remis à écrire, dis-

simulant ainsi, la tête basse, ce que son regard eût pu trahir de ses intentions.

— Non, l'assassinat de notre roi-martyr n'est pas le seul régicide dont aient à se repentir les Francs-Maçons, les Illuminés et les jacobins. Lorsque Alexandre partit pour la Grimée, il ne cachait pas ses terreurs. Un ermite l'avait averti de sa condamnation. Apparemment, déplia-t-on la pièce de procédure maçonnique qui contenait l'arrêt de mort, durant la longue conversation qu'ils eurent, enfermés ensemble dans la cellule de ce faux religieux affilié aux sectes criminelles. Les Illuminés du Tugend-Bund ne pardonnèrent pas au tsar, sauvé en 1812 par l'indiscipline des Allemands enrôlés dans la Grande Armée, de laisser en 1814 et 1813, nos rois légitimes s'asseoir sur ce trône de France que leur imagination destinait à Moreau, puis à Bernadotte, avec M. Benjamin-Constant pour ministre. Ils ne lui pardonnèrent pas d'avoir substitué la Sainte- Alliance des chrétiens au Tugend-Bund des Illuminés, à la République universelle des idéologues, de la secte philosophique, et des carbonari. En quittant Saint- Pétersbourg, Alexandre alla visiter, chaque lieu cher à -on souvenir, dans sa capitale, avec les manières d'un homme certain de ne les jamais revoir... Ses familiers l'interrogèrent sur la date du retour. Il répondit que, seul. Dieu savait cela... A peine tombé malade, il refusa la présence des médecins, obstinément, jusqu'à l'heure des faiblesses définitives, où la volonté périt la première... Il ne voulait pas que les docteurs pussent découvrir les traces du poison qui le tuait; il ne voulait pas apprendre au monde que le souverain de la Sainte-Alliance, condamné, dans l'ombre de leurs epaires, par quelques atroces scélérats, périssait de leurs mains pour s'être repenti de ses errements jacobins, et pour avoir chassé de ses États les Francs- Maçons qui l'avaient séduit jadis... Oui, Monsieur,

il expira sur le sein de l'impératrice, en lui faisant jurer d'interdire qu'on recherchât véritablement les preuves du régicide. Les magistrats, selon ces ordres sacrés, conclurent à une mort naturelle... Menacé par la révolte de Troubetzkoï, et respectueux du testament, le tsar Nicolas dut observer le même silence... D'ailleurs, il n'est pas bon d'apprendre aux peuples que de hardis assassins menacent les têtes des monarques, et même les abattent...

— Gela dépend ! dit le comte, en refermant sa tabatière avec bruit... Et il sourit malicieusement, du côté d'Omer. Il apparaît clairement que si l'on révélait les preuves du régicide à l'Europe, dès cet an, il serait plus facile de faire voter par le Parlement et de faire accepter par l'opinion des mesures répressives contre les gazettes qui encouragent ce qu'on nomme, au Château, les plus détestables doctrines, les penchants pernicieux... Une pareille démonstration serait fort propre à rabattre le caquet de nos jacobins.

— A moins que messieurs les pairs ne les veuillent prendre à nouveau sous leur honorable sauvegarde, siffla sourdement le PèreRonsin.

— Hé, nous n'eûmes point tort de forcer la main à M. de Peyronnet pour qu'il retirât son. projet. Voyez ce qu'il arrive au Champ de Mars. Il est dangereux d'exaspérer la foule...

— Monsieur le comte, les premiers de l'Etat ne doivent point tolérer que des gens de boutique en viennent à cette insolence de molester le roi durant qu'il daigne les passer en revue... Il convient de mettre le holà.

— Prenez garde !... Je me range à votre avis parce que le mien demeure, hélas ! celui de la minorité dans la Congrégation. J'obéis donc; je vous donne même mon neveu, parce qu'il se trouve dans la posture de se travestir au mieux en acheteur de blés pour mener à son

terme la mission que notre conseil a résolu de faire accomplir. .. Mais je propose mes réserves, mon Père... Je n'approuve qu'à demi... Le roi se repentira de vous ' écouter trop...

— Monsieur le comte, je suis bien aise que vous permettiez à Sa Majesté d'être d'un avis différent du vôtre... La France vous remerciera...

— Je crois que non...

— Je crois que si...

— A votre gré...

— A la bonne heure !

Le Père Ronsin s'était tourné sur le fauteuil, et dévisageait le comte, en tenant à la main ses grosses besicles d'argent, sa plume d'oie. Sous la calotte de soie noire, la perruque en fils ternes avait bougé, et cela n'était point ridicule, mais rendait plus terrifiante la face du jésuite gonflée de colère, rouge et bouffie, striée de grosses veines, trouée par de minuscules et foudroyantes pupilles. Le comte se renversait davantage dans son fauteuil. Il scandait ses opinions par les grandes tapes qu'appliquaient aux accoudoirs ses mains desséchées, autour desquelles voletaient les manchettes de batiste à petits plis. Ce maigre gentilhomme en habit bleu, à la face prognathe, ridée, fiévreuse, ce prêtre massif et fier, prêt à bondir, mesuraient leurs forces volontaires, en ennemis. Il y eut un silence. Seules, deux bougies crépitaient sur les candé-

Ébres de bronze vert à collerettes de cuivre: iOmer flaira que, s'il refusait le risque du naufrage, comte de Praxi-Blassans ne lui saurait point trop mauvais gré de mettre le jésuite dans l'ennui. Le jeune homme se souciait peu de la besogne qu'on lui conseillait. Elle lui semblait fort dangereuse, bien qu'il ignorât encore le principal. Mais soudoyer, enivrer un prince russe, le persuader de rompre des scellés, ou les rompre soi-même, cela contre la volonté du tsar

Nicolas, c'était une aventure qui se pourrait bien terminer dans un cachot de forteresse. On y meurt assez vite de maladie soudaine. Le major Gresloup contait mille choses affreuses sur les prisons du Spielberg. Il avait dû transcrire tous les mots d'un dictionnaire français-allemand-italién sur la muraille de sa cellule, afin de se donner une occupation qui l'empêchât de l'idée fixe et de la folie. Il élevait des jeunes rats, les apprivoisait. Un matin, il vit osciller, devant la lucarne, le corps d'un soldat pendu, pour avoir distrait les captifs, en chantant, sur des airs tyroliens qui détournaient l'attention des porte-clefs, certaines nouvelles des gazettes, durant les heures où le malheureux montait la garde, au faîte du glacis voisin. C'étaient là des vicissitudes qu'Omer résolut immédiatement de s'épargner.

Le Père Ronsin s'était remis à écrire. Le comte aspirait avec lenteur une prise de tabac, en clignant des yeux... Omer s'indignait à présent du rôle dangereux que lui attribuait la Congrégation auprès du prince Darteniew...

— Je fais assavoir, par la présente, au gouverneur de Taganrog, continua le Jésuite, combien il vous serait utile devoir et de toucher la seringue d'étain, laquelle a contenu — révérence parler — le premier clystère administré au tsar Alexandre par un homme que l'on rencontra dans une boutique d'herboriste et qui se dit apothicaire, à un moment où chacun, s'affolant des progrès du mal, ne songeait, contre toute prudence, qu'à l'application la plus prompte des remèdes... Ce faux apothicaire disparut ensuite. On apprit qu'il était Allemand parl'accentdesquelquesmots qu'il prononça... Dans un codicille secret, Alexandre exige que les fioles et instruments soient gardés, avec les poudres et les potions dont il prit des doses, et cela dans la seule fin que le tsar Nicolas puisse, un jour, et à une date très ultérieure, convaincre formellement

les Illuminés du crime d'empoisonnement, lorsqu'il n'aura plus rien à redouter d'eux. Mais Nicolas tarde. 11 attend l'effet de certaines menaces d'assassins. La crainte est conseillère de silence... Aussi, nul ne pénètre dans le réduit, de peur qu'un Franc-Maçon ou qu'un ouvrier ne ravisse ces objets... Si une personne honnête, et habile, réussissait seulement à substituer un instrument tout pareil à la seringue qu'alors on emporterait, le moindre chimiste saurait faire paraître, à l'intérieur de l'objet, les traces du venin...

— Il dépend d'un homme adroit, ou d'une femme séduisante que le prince Darteniew, un jour de gêne, un soir de gaîté, ne s'aperçoive point de cette substitution, ajouta le comte. Une femme peut fort bien serrer dans ses jupes l'instrument qui doit prendre la place du véritable...

— Je pourrais donc emmener à Taganrog, dans ce dessein, M"^ Elodie, et lui parler de cette affaire seulement à l'heure de l'exécution, ainsi que d'une farce très plaisante, dit Omer, qui voulait faire voir combien il se méprenait peu sur les vues du Père Ronsin.

— Parbleu ! approuva M. de Praxi-Blassans goguenard. Mon neveu ne manque point d'à-propos. On préfère envoyer avec vous M^^^ Peyron, la danseuse de l'Opéra, de qui la beauté est encore plus sûre de ses effets, et que l'on tient par un vilain souvenir : elle acheva de mettre au tombeau trop précipitamment un riche vieillard, qu'elle fit par avance tester en sa faveur. Hàtez-vous de connaître la donzelle. On désire que vous

.^vlassiez route de compagnie... Vous la présenterez là- ■kasen qualité de jeune veuve... Elle aura les passeports <;tles références indiscutables.

— Voilà qui est nettement parlé, fit Omer, tremblant de rage à l'idée du péril qu'on lui ordonnait d'encourir.

— Il faut que vous partiez l'esprit serein. L'inten-

dant de Monsieur le comte trouvera, dans sa caisse, de quoi payer vos dettes, durant votre absence...

— Grand merci, mon Père!... Vous payez donc vingt-cinq mille francs le fils du colonel Héricourt, pour maquignonner une fille, corrompre un gouverneur de forteresse, détruire des scellés, et dérober une preuve judiciaire... Grand merci, mon Père !...

Vraiment, le cœur d'Orner sautait dans sa poitrine, tandis qu'il énonçait cette phrase brutale, tout à coup, les poings serrés, la tète vibrante de colère, tandis qu'il masquait sa peur du naufrage et du cachot, sous les cris de cette indignation adventice.

— Vous ne m'avez pas compris, mon enfant, répondit à voix basse le Père Ronsin. Je ne vous propose rien de pareil. Je vous conseille simplement de visiter la forteresse de Taganrog, et je vous avertis des curiosités qu'elle contient... Rien de plus... Retirezvous... Et buvez de la tisane.

Le comte de Praxi-Blassans riait aux éclats, s'éventait de son mouchoir, et se gardait de prendre parti...

— Ce petit fanfaron est, parole d'honneur ! le plus étonnant que j'aie vu! assurait-il aux nuées du tableau représentant saint Louis et les Croisés devant Damiette.

Le lendemain, Omer se réveilla chez Élodie, quand il faisait grand jour. Il s'était endormi fort tard. On frappait rudement à la porte. L'oncle Edme entra...

— Corbleu, mon garçon, je reconnais là le fils de ton père. Tu te bats ce matin, et tu dors comme un ange...

— Je me bats ? fît Omer, dont l'angoisse, subitement, serra la gorge.

— Il se bat! questionnait l'effroi mal éveillé d'Elodie.

— L'affaire est pour tout à l'heure; jai préparé la chose avec le témoin de Dachaumont. Nous en serons quittes avant le déjeuner.

— Le témoin de Dachaumont?... Je l'ai attendu vainement hier jusqu'au soir.

— M. de Grevèchamps est venu chez moi, de ta part. Alors, nous avons discuté les conditions de la rencontre. J'ai dans mon cabriolet, en bas, un camarade de la Grande-Armée, Trélat, le chirurgien...

— A quelle heure M. de Grevèchamps est-il venu chez vous, mon oncle ?

— A minuit... Je l'ai trouvé en rentrant de l'Opéra.

— Une heure après que j'eus quitté l'hôtel de Praxi- Blassans !

— Ça t'étonne?...

— Pas le moins du monde, fit Omer, essayant de sourire.

Que le Père Ronsin eût conseillé la provocation de l'estafette avant la revue, pour faire tuer Omer au cas du refus de se rendre jusqu'en Russie; cela parut certain. De cette façon, l'offre bizarre ne serait pas divulguée, sinon par des racontars de deuxième ou troisième bouche, toujours niables. Omer se roidit, parvint à ne pas trembler, et, le cerveau lourd, il réussit à plaisanter un peu.

Elodie pleurait, courait en chemise par la pièce, ouvrait des placards. Machinalement, Omer se leva. Il se résignait à mourir avec noblesse, puis il ne pensa qu'à s'imaginer sanglant contre terre, dans son habit boutonné jusqu'aux oreilles.

Et il songea qu'un saule protégerait sa tombe. En vain, parlait le capitaine; en vain l'embrassait Elodie; en vain, le militaire et le chirurgien Trélat contèrent, dans la voiture, tous les duels dont ils étaient sortis vainqueurs. Orner ne voyait que son corps long et svelte, avec un trou large dans le front ; ou bien avec le pantalon clair, taché de sang au bas-ventre, ou bien avec un gros caillot sur la poitrine d'où sourdait la vie... Et le saule pâle pleurait de toutes ses feuilles !...

Nulle autre idée n'effaça, même une seconde, ces trois hallucinations, qui revenaient, à la suite, régulièrement. Il sentit son visage se rider.

Sa tète de défunt serait belle, pâle, enveloppée de grandes mèches, la bouche ouverte à demi.

Quand le fiacre s'arrêta, des chocs terribles ébranlèrent son cœur. 11 ne sut comment il se trouva les pieds sur le sol, au coin d'un long mur lépreux, dans une ruelle déserte, à la pente caillouteuse. La lueur du réverbère achevait de mourir au bout de la potence.

A travers les rais de la pluie bruyante, Omer distingua très mal son bourreau, solennel, tout noir, ce Dachaumont, debout, vingt pas plus loin, à l'endroit où les feuillages grêles débordaient le mur.

L'oncleEdme,commeonarrangeunmannequininerte, tirait l'habit de son neveu, en murmurant des choses incompréhensibles; il boutonnait, il déboutonnait, reboutonnait. Un petit vent soufflait sur les cheveux. On mit une arme pesante et glacée dans la main tendue machinalement. Omer était déjà comme mort. Ses os lui semblaient de fer très froid. Aucun de ses membres ne s'empressait d'obéir à la volonté hésitante, diffuse, stupide. Afin de lever la masse du pistolet, il fallut un effort épuisant. La sueur ruissela dans le cou. Les dents grelottaient derrière les lèvres serrées. On cria : (( Feu ! » L'image du cadavre prochain s'embrumait. Avant de tirer Omer prétendit expulser un hoquet étouffant ; et il cherchait à revoir mieux l'illusion de son corps tué. Ce fut long, jusqu'à ce que le flanc, cinglé par un coup invisible, souffrît. Omer chancela, pendant que le son tonnait. Sa main gauche rencontra le plâtre râpeux du mur. Alors il pressa la gâchette, d'instinct, et fut étourdi par la détonation, par la fumée, l'odeur de poudre...

Doucement il s'assit dans la boue, les yeux ferméS| la chair mordue par la balle. L'averse flagella ses joues^

La petite voix ironique et grêle du chirurgien dit, en palpant la chair douloureuse.

-^ La côte est froissée seulement. Pas d'organe atteint.

— Vous voyez bien, triomphait l'oncle Edme ! Vous voyez bien comme j'avais raison. Il n'y a qu'à faire bosseler légèrement l'habita droite... Le bon tireur est toujours trompé... Il vise trop bas... au point de repère... Voilà la sixième mazette que je tire d'embarras sans grand dommage... Va donc chercher de la charpie, mon garçon, au lieu de nous regarder avec des yeux de merlan fritî.. Sous la banquette ! oui...

Pincé plus rudement par la main de Trélat, Omer gémit.

— ... Parce que telle est la Loi !

Au vol du dernier mot, l'air de la salle vibre. Le son grandit, s'évase. 11 enveloppe les attitudes méfiantes des conseillers en pourpre, la mine pensive du procureur, et l'image de Dieu crucifié. De tous les lambris de chêne, son écho jailli, revient heurter les sourcils coléreux des témoins, émouvoir la masse pressée du public, approuvant d'un murmure que rompt le « Silence ! )) impératif de l'appariteur.

Ivre de la colère criée par son esprit avec la syllabe sainte, Omer Héricourt palpite, tressaille, demeure les mains tendues vers les douze têtes impassibles du jury. Têtes grises et têtes blanches, rubicondes ou blafardes, engoncées dans les pointes amollies de leurs cols et les tours chiffonnés de leurs cravates, elles signifient la faiblesse. Se croire complices un peu les effare, pour avoir entendu l'audace de la défense. La période allusoire ne veut-elle pas opposer la Loi au Roi, ne veut-elle pas insinuer la menace de la Révolution prête à renaître et à venger ensemble, les jacobins, les bonapartistes, la Charte méconnue?

Le jeune avocat s'étonne de soi. Son regard va s'unir à ceux de l'assistance qui l'encouragent. Figures bises et maigres de militaires que les longues redingotes sanglent. Des adolescents nombreux penchent leurs boucles et leurs favoris clairs contre le velours de

leurs collets, afin d'entendre plus. Héricourt croit aspirer tout l'élan sincère de ces forces vouées certainement à ia foi libérale, aux enthousiasmes secrets du carbonarisme et de la Jeune Europe. Il s'estime digne des tribuns de Rome, dont il porte la toge aux grands plis. Durant qu'il récite la prosopée bien apprise du discours, son imagination entrevoit le ferme airain de la stèle où, pour éternelle et loyale mesure de toute discussion humaine, furent gravés les trois caractères antiques : LEX.

Il parle. En sa mémoire persiste cette évocation. Elle lui est habituelle dans son cabinet de travail; elle lui rendit toujours le courage que rebutaient les commentaires du droit civil. La voici qui se dresse encore au cours de la première plaidoirie importante, dans ce procès où se jaugeront, devant Paris, l'Artois et les Flandres, toute l'influence de la famille Héricourt, de \dige7is, et le talent qu'elle a désigné pour défendre les prérogatives de sa richesse, la fidélité de sa clientèle ouvrière, agricole, négociante.

A cette pensée rapide, Omer halète, heureux de son importance. Les mots se précipitent hors de sa bouche mâle. Il s'écoute et s'enfièvre. Il s'éblouit de tout un délire intérieur que provoquent les sons. Elle semble celle d'un autre et puissant orateur, la parole neuve, forte, retentissante.

1 parle. Il résume en propositions brèves, nettes, les ses de la procédure. Les pages du dossier se rabattent entre ses mains. Chacune présente une physionomie trticulière, dont l'aspect, ratures ou notes, filigranes Inès, lui rappellent, sans nécessité d'y rien lire, le lil du texte, les péripéties du drame, fci, se révèlent les manœuvres des ultras aux prises ec la naïveté brutale du major Ulbach. Là, sombre l'accusation agencée par les haines locales, afin de perdre l'ancien officier de la République, le brigand

de la Loire. De mêmes gens s'essayèrent aussi par l'adresse du duelliste Dachaumont, à sacrifier la vie du probationnaire récalcitrant que ce souvenir indigne et maintient dans son ardeur agressive. Aussi fervemment que s'il se désignait lui-même à la pitié de l'auditoire, Orner Héricourt désigne l'attitude roidie du cavalier de Napoléon. Bras croisés sous la rosette de la Légion d'honneur, accolade des Gent-Jours, le demi-solde affronte l'examen en redressant une face chauve et carrée de dogue moustachu, une face éclairée par la rage de deux pupilles bleues, une face jadis écorchée à Austerlitz, sabrée à Auerstaedt, bronzée en Espagne, gelée aux bivouacs et la Bérésina, tannée aux tropiques du Champ d'Asile.

A la barre des témoins, l'architecte, pressé de questions adroites, avait dû presque avouer la perfidie de ses manœuvres. Omer Héricourt crut alors l'accusation compromise. Mais le procureur du roi, aggravant toutes les charges, avait raillé ce fameux honneur que les officiers de Napoléon prétendaient leur être propre :

— Ulbach est l'un de ces malheureux qui, non contents d'avoir applaudi le régicide et les hideux forfaits de la Terreur, ont ensuite, pour l'ambition de leur idole corse, noyé l'Europe dans le sang, pillé les villes, ravagé les campagnes, et qui sont revenus fonder, avec l'argent du butin, des industries précaires sous la protection de Sa Majesté, puis, qui, moins occupés de tenir leurs engagements commerciaux que de trahir cette auguste bienveillance, corrompent autour d'eux les caractères, en propageant un détestable esprit de révolte et de brigandage. Apôtres du crime jacobin, ils enseignent, ils accomplissent le crime ; ils excitent, par d'impudents mensonges, à l'irrespect envers les autorités légitimes qui tiennent directement de Dieu leur mission et qui ont enfin rendu à la France de saint

Louis et d'Henri IV les richesses de la paix, l'amitié des monarques, la sympathie des peuples...

A ces paroles, retenues mot à mot, Omer Héricourt réplique soudain avec uue fureur qui sait défendre son père et soi, toute sa caste calomniée, toute sa fortune blâmée :

— En faveur du major Ulbach, je n'implorerai pas la haute pitié de la Cour royale; je ne vous demanderai pas, messieurs les jurés, votre compassion octroyée d'avance, je le sais, à tajit de bravoure et d'honneur. Je m'adresse à votre conscience de citoyens éclairés. Elle n'ignore rien des principes nécessaires au maintien de l'ordre social. Et qui donc, messieurs, voudrait entreprendre de nier que le respect de cet ordre social, sans quoi peu de chose subsisterait de la civilisation, exige en chacun une foi entière dans les arrêts de la justice? Qui donc voudrait entreprendre de le nier? Aux époques les plus troublées de notre histoire, si, parfois, la nation put suivre de détestables erreurs, elle le fit parce que cette foi en la justice avait pu être ébranlée, auparavant, par le soupçon... Ah! messieurs, ce soupçon, vous êtes incapables de le jeter dans les âmes en immolant la prudence de la Loi au prestige de paroles éloquentes, mais dangereuses, prononcées par M. le procureur du Roi, qui n'a pas craint de faire intervenir dans un débat judiciaire les préoccupations de l'effervescence publique... Les orages qui éclatèrent . à la suite de ces soupçons populaires ne sont pas si loin que l'horizon ait pu cesser de s'assombrir à tout jamais... Que dis-je? Messieurs, nous avons vu luire des éclairs... Nous avons entendu tonner près de nous... Ce n'était plus il y a quarante ans : c'était hier...

— Maître Iléricourt, je vous invite à ne pas vous gçarter du sujet.

'avocat jouit des murmures unanimes. Plus encore :

un vieil homme en habit de bourracan, qui Iripote ses breloques, qui dodeline du chef, indique ainsi des approbations acquises dans le jury même.

— Monsieur le président de la Cour royale, je m'incline...

Au son de cette phrase prononcée lentement, le jeune homme exprime le deuil d'une âme contrainte à la soumission par le respect des règlements légaux. Il soupire profondément, tandis qu'il revise, des yeux, le sommaire de sa plaidoirie. Enfin, il relève la tète; il rejette en arrière les mèches de ses grands cheveux bruns, et prononce :

— Je terminerai donc en priant messieurs les jurés de se souvenir qu'aucune preuve de l'intention de méfaire n'a été relevée tant au cours des témoignages, qu'au cours de l'instruction. La loi votée par les mandataires du peuple, exige, pour condamner, la preuve matérielle de cette intention. Cette preuve n'existe pas. La lettre de change a été remboursée intégralement par le major Ulbach. On a parlé d'opinions politiques, de je ne sais quelle sévérité nécessaire contre les partis hostiles au gouvernement de Sa Majesté. Vous avez repoussé déjà, messieurs, cette insinuation. Il n'y a que des juges parmi vous, non des contempteurs ou des apologistes de la Royauté. Et rien dès lors ne saura prévaloir contre l'esprit de la Loi!...

Une dernière fois le mot sacré retentit... M^Héricourt a gradué l'emploi de sa vigueur vocale pour faire vivre intensément le son de cette idée que Charles X et M. de Villèle prétendent anéantir. De tous les lambris de chêne l'écho revient encore vibrer aux oreilles du public. Longuement murmurent les sympathies de l'auditoire, malgré les (c chut » du gendarme qui entrechoque ses éperons pour en imposer au public, à l'enthousiasme de Bahorel dont s'agitent les grands bras, à la faconde de Riberide, à la mine austère et

agressive du bel Enjolras, aux gesticulations de Granulaire et aux brocards de l'assistance chevelue.

L'orateur se rassied, s'éponge, glorieux, les regards irouillés. Il a tout dit, tout ce que peut dire, sans maidresse, dans le sanctuaire de la magistrature royauté, un jeune avocat qui vient de renverser les chances son avenir congréganiste au soufQe d'une colère jengeresse, saluée déjà du chapeau, vers le fond du prétoire, par l'oncle Edme.

Le major Ulbach demeure toujours roide, face au iry, tandis que le président stupéfait par cette plai- [oirie révolutionnaire due à un neveu du comte de lassans et du général Héricourt, propose la remise de [affaire à huitaine, « pour entendre la réplique de lonsieur le procureur du Roi et le prononcé du verlict, demain, jeudi, étant jour d'offices préparatoires "a la fête de l'Ascension de N. S. J.-C, auxquels chacun doit assister dans sa paroisse... »

« Enfin, je suis libre ! s'assurait l'esprit d'Omer Héricourt, libre parmi les amants de la liberté! Que me coûtera cette satisfaction ? »

A la sortie du Palais, Orner n'aperçut pas tout de

suite les signes de l'oncle Edme, qui l'appelait devant

la portière d'une berline à deux chevaux. Entre les

duts des étudiants et des demi-solde, parmi les

manges sincères, le triomphateur d'abord hésita.

[doptant l'allure de l'homme modeste qui se dérobe à

le ovation possible, il se hâta vers la voiture élé-

inte, et se laissa pousser dans l'intérieur. Il y recon-

t l'ami de son père, le général Pithouet, assis là, sa

jure sèche enveloppée de mèches grises, par-dessus

cravate étroitement nouée autour du cou maigre.

Parbleu, monsieur, le fils du colonel Kéricourt ne

\e dément plus ! Laissez-moi vous serrer encore les

lains... Comptez-moi désormais pour votre ami le plus

idèle...

17i LA RUSE

Orner, en une belle phrase, remercia. Cinq années auparavant, le député libéral, l'avait, entre mille ironies, blâmé de trahir les espoirs du colonel Héricourt, du capitaine Lyrisse, d'accepter la discipline des jésuites. C'était lui qui l'avait alors rudement invité à se commettre avec les étudiants et les Amis de la Presse, chez Flicoteaux. Maintenant, le même homme sévère le félicitait. Avec des effusions, il énumérait ses aventures aux armées de la République, sous le commandement de Moreau. Dans la forêt de Hohenlinden, un biscaïen avait démoli le tambour devant lequel il mangeait, debout, entre Bernard Héricourt, à cette époque simple adjudant-major, le général Berton, alors capitaine et le général Foy, alors chef de bataillon...

— Ils l'ont laissé colonel jusqu'en 1808, hein, Lyrisse? parce qu'il avait voté contre le consulat à vie et l'empire!

En parlant du général Foy, il s'exaltait, imputant aux calomnies de la Congrégation la mort prématurée du soldat parlementaire, tué en pleine vigueur, à cinquante ans. Ensemble ils avaient combattu en Portugal, à Vimeira, en Espagne et à Waterloo. Démissionnaires de 1816, tous deux étaient devenus députés de l'opposition pour lutter, avec La Fayette, Manuel, et défendre la pensée de la Charte, ce duplicata de la Constitution de l'an VIIL

On dîna chez Véry. Les deux officiers rivalisèrent de souvenirs joyeux ou terribles. De bon cœur, ils vilipendèrent, Marmont, Soult, l'oncle Augustin, dont ils souffraient impatiemment le succès.

— Mes hommes l'ont tenu au bout de leur fusil!... Mes hommes!

— Comment, Lyrisse, vous ne lui avez pas réglé son compte?...

— C'était à l'affaire de la Bidassoa. Quand nous avons voulu commander demi-tour à l'armée du duc

d'Angoulême !... En avril 1823! Les soldats répétaient

à chaque étape qu'ils refuseraient de se battre pour

[es moines contre les constitutionnels espagnols, et

[u'ils ne voulaient pas marcher au commandement

l'un général de sacristie! Eh bien! ils ont marché tout

même.

Les convives discutèrent tout ce complot de 1823, les méprises, et les trahisons, et les imprujnces :

— A Saint-Sébastien, rappela l'oncle Edme, Fabvier »mme moi, s'attendait à réunir huit cents hommes int de carbonari français et piémontais, napolitains, ^ue de demi-soldes et d'étudiants exilés. Nous nous ►mptâmes cent soixanté-six, au rendez-vous... Les iutres avaient la frousse ! . . . Pourtant on se mit en route, fallait atteindre le pont de Béh'obie au moment où, ir la rive espagnole, atterrissait le bac portant la diligence qui va de Bayonne à Madrid. Nous devions alors tous saisir de l'embarcation, passer l'eau et nous trouver au milieu de la division Bourke, que nous aurions jntraînée facilement... Du moins à en croire vos indications, messieurs de Paris !... Je faisais, en tête de la colonne, le service d'éclaireur à cheval. Au moment d'entrer dans Irun, je me heurte à la diligence qui sortait au grand trot. J'ai même dû pousser ma bête dans un porche pour laisser courir de front les trois chevaux qui tenaient toute la rue... Nous arrivions en retard... Il eût été plus sage de retourner; mais mon père a prétendu que les soldats de Bourke, en nous apercevant, l^^ous renverraient le bac... Nous courûmes à la rive... I^Ht, de Bourke, pas plus que sur la main... V^ous autres, I^Bs grands organisateurs du complot, vous n'aviez même I^Boint prévenu du changement!...

[^ — Je l'ignorais, pour ma part, dit Pithouët. D'abord, nous n'avions point convenu, avec le général Lyrisse ni avec le colonel Fabvier, d'entreprendre quoique ce fût le

176 LxV RUSE

7 avril. Puisque, par la faute de l'intendance, les vivres de l'armée royale n'étant pas assurés, les divisions ne pouvaient entrer en campagne avant la fin du mois. C'étaient là des informations très sûres. Il a fallu que ce diable d'Ouvrard vînt sauver du ridicule Victor et le duc d'Angoulême, en apportant des traités de fournitures tout prêts à signer, dans les premiers jours d'avril. Vous avez pu l'apprendre aussitôt à Saint-Sébastien ou à Bilbao, vous ; mais nous n'avons pu le savoir en temps, à Paris, pour vous prévenir. Et vous avez eu tort d'agir avant nos avis.

Le général fit remarquer aigrement ces raisons. L'oncle Edme grommela :

— Tant pis!... C'est toujours la même chose. Il y a des pauvres bougres qui se font tuer inutilement, parce que les paperasses ne sont pas en règle...

— Le général Lyrisse devait retenir le colonel Fabvier... Votre malheureux père s'esttrompé, capitaine!... A lui la faute!

— Comme il est mort, mon général, il ne protestera pas... dit l'oncle Edme, en riant, non sans amertume.

Le maigre Pithouët fronça les sourcils et regarda bien fixement le contradicteur. Omer redoutait une querelle. Il s'empressa d'imputer au hasard ces successions d'événements fâcheux.

— Si la diligence s'était embourbée quelque peu, avant le passage du fleuve, vous auriez mené à bien l'avènement de la seconde Révolution... Rappelonsnous de Cromwell et de son grain de sable dans la vessie... On a beau jeu de rechercher les responsabilités... Le hasard est dieu.

— Ah! jeune homme ! riposta sévèrement le général. Il ne faut pas croire au triomphe du hasard, mais à celui de la vertu que l'on aime... Buvons un coup en l'honneur de la vertu républicaine!...

Ils firent tinter les uns contre les autres leurs verres de Bourgogne; le général conclut :

Parbleu! je ne sais rien qui puisse affaiblira préent notre amitié...

Et tous trois se sourirent très franchement. Omer ne outa plus qu'ils l'estimassent leur égal. Il se crut afTranchi de cette infériorité où jusqu'alors l'avait aintenu le comte de Praxi-Blassans par ses conseils utoritaires; M"''' Héricourt par ses pieux reproches de sainte intolérante; Denise, par l'orgueil affable de sa générosité; Dieudonné Cavrois, par ses moqueries de savant présomptueux; la tante Caroline par sa bonté trop narquoise; Edouard de Praxi-Blassans, par son impétueuse énergie; la tante Aurélie, par son affabilité triste et sublime. Ni le général, ni le capitaine ne cherchaient à paraître dominateurs. Ils l'accueillaient dans leur vie, dans leurs idées, ainsi qu'un camarade longtemps attendu et sur qui l'on compte pour engager la lutte.

Jusqu'à la fin du repas, tout en savourant la sauce e la carpe et le salmis de canard, ils ne cessèrent de faccorder en accusant Augustin Héricourt de mille lenies. A l'instant de la salade le capitaine Lyrisse imputait plus qu'à ce traître seul la déroute des rbonari sur la Bidassoa, fm de leurs plus sûrs poirs :

— Je l'ai bien reconnu quand il est arrivé à toute ride sur la rive française du fleuve. Le 9® léger acclamait jà le drapeau tricolore que nous agitions sur la rive pagnole en chantant la Marseillaise. Le scélérat m'a signé par mon nom, ainsi que Fabvier et le commannt Caron. Dès que le général Valin s'aperçut que l'on us répondait, qu'on agitait les shakos, il alla quérir s gendarmes pour les faire déployer devant les solts. Le bougre ouvrit le feu contre nous, contre cinante officiers de la grande armée, quarante carbonari

piémontais et soixante exilés politiques. D'abord les canonniers avaient pris soin d'envoyer, à l'ordre, leur premier coup de mitraille par-dessus nos têtes. . . Et nous voilà, criant de toutes nos forces : « Vive l'artillerie ! » Je vois encore cette canaille de Valin descendre de cheval, enjamber l'affût, et pointer. Ton oncle Augustin en fit autant, et, de peur qu'un canonnier ne dérangeât la pièce, comme par hasard, il prit le boute-feu des mains du soldat... Lui-même enflamma la gargousse... Notre pauvre lieutenant Marotte est tombé, le ventre ouvert, avec le drapeau, sur la culée du pont qu'en 1815,, Soult avait fait sauter pour mettre le fleuve entre les Anglais et ses divisions. Alors, Bénies se précipite, ramasse avant moi le drapeau, le redresse et l'agite... Tu as connu Bénies? ce grand squelette qui avait laissé sa graisse au typhus, dans les cantonnements du Borysthène. Il portait son ancien uniforme de chasseur de la garde, avec un kaulback couvert de bronze comme le casque de Bélisaire... Et quel énorme plumet vert!... Nous avons attendu la troisième décharge en l'admirant. Il se tenait debout, sur ses hautes jambes en culotte jaune, au bord du précipice que formait la ruine du pont par-dessus les eaux bourbeuses... Bigre! ce fut une fameuse minute... Cinquante demi-soldes... La grande tenue, comme pour une parade au Carrousel. Moi, dragon, Fabvier colonel d'état-major, avec les aiguillettes, le bicorne à ganse d'or, et l'habit troué par le biscaïen qu'il avait reçu en 1814 à la barrière de Clichy. Dombas avec l'ourson du grenadier, où brillait l'aigle de nos bons jours. Loreau, avec le charivari bleu, le casaquin et le schapska de chevau-léger; il brandissait, en chantant, son grand sabre par-dessus son plumet. Delon, le gros fantassin, criait : « Vive la liberté ! Vive Napoléon II !» à rompre sa jugulaire de cuivre... Fouré en houzard de Murât. Et les autres, en artilleurs, ou bien en armures de carabiniers, avec la cuirasse de cuivre. Mon père.

à cheval sur la berge, dans son uniforme de Leipzig, à la tête des carbonari piémontais. Sa grande voix de commandement haranguait les troupes de l'autre rive. Je l'entendrai toujours :

(( Officiers, soldats de Napoléon, obéirez-vous aux « tyrans étrangers du Congrès de Vérone pour venir com- (( battre ici les amis de la liberté... Demi-tour. .. Marchez (( au Rhin d'où l'ennemi menace la Charte et votre indé- « pendance. Officiers de Wagram et d'Iéna..., soldats de ({ Borodino... accepterez-vous l'humiliation d'obéir au (( fouet du cosaque ?. . . Officiers de Stockach et de Hohen- (dinden! Officiers de la République! écouterez-vous en «esclaves la voix de la tyrannie?... Demi-tour, et au (( Rhin ! . . . »

Ah quel homme, mon père ! Les phrases passaientelles le fleuve?... Oneût dit entendre la voix des grands romains. Ce fut solennel et magnifique dans cette vallée verdoyante que dominent les monts de la Rhune. Je m'y vois... Le long des pentes il y avait des prairies, les unes couvertes d'ombre, les autres ensoleillées, selon les accidents du terrain. Sur l'autre bord, les artilleurs rechargeaient la pièce... Cette fois ils dirigèrent la mire contre le groupe des carbonari piémontais. Les fusils des gendarmes crachaient leur feu, l'un après l'autre... Les flocons de fumée flottaient dans l'air. La grande voix de mon père commandait ►ujours à la ligne de l'infanterie légère que maslaient presque, déjà, tant de gendarmes accouis, en tirailleurs... Nous distinguions nettement irs buffleteries jaunes, leurs bicornes en bataille, irs pantalons bleus, et les kaulbacks de l'artillerie •ntée, les sabretaches à fleurs de lys des canonniers lentement exécutaient les ordres colériques de ^alin; ses gestes brusques faisaient scintiller les épaulettes. C'est alors qu'un ami d'Armand Carrel, un étudiant, a voulu mettre enjoué le fameux Augustin dont

le cheval, excité par les détonations, dansait et se refusait. Une minute, il présenta le flanc du cavalier. Le tireur avait choisi son endroit, juste entre la ceinture et les décorations... quand Fabvier empoigna son arme et la releva. Pour récompense, la mitraille du canon faucha quatre ou cinq Piémontais, dont l'un vint culbuter jusqu'aux sabots de la jument que montait mon père. En même temps, Bénies dégringola, lui et son kaulback, et sa pelisse rouge, et nos trois couleurs... Une balle de gendarme le tuait...

Mon père cria, comme à Jemmapes :

« Vive la nation! »

Des échos répondirent, très loin dans la montagne, dans ses vallons d'ombre, et sur les crêtes au soleil... Aucun soldat ne répéta l'acclamation républicaine dans les lignes immobiles de l'infanterie légère...

Les six bataillons de la division Bourke, qui devaient nous tendre la main, n'étaient plus là; on les avait déplacés, sur les indications d'un traître...

Et nous repartîmes... Nous laissions dix-huit cadavres des nôtres autour du pont de Béhobie... Ça faisait dix-huit tas de vêtements et de ferraille, comme il y en a devant les fripiers, sur le carreau du Temple. Mais nous n'avions pas tiré un coup de feu contre la France !

L'oncle Lyrisse vida son verre. Le général Pilthouët le lui remplit à nouveau.

Omer pensa :

(( Voilà comment je serai tué peut-être... Oui; mais il faut avoir de la vaillance si je veux avoir du bonheur.. Mon malheur est de craindre, et de me plaindre au sein de mes plaisirs mêmes, devant le sommeil d'une maîtresse nue dans mon lit. . . Il faut que ma lâcheté cède au caractère que je veux acquérir et que ces deux hommes possèdent... Pourquoi ne l'aurai-je pas aussi? »

Le général et le capitaine riaient maintenant d'une

histoire stercoraire, avec des clins d'œils malins, en dépit de leurs mèches grises, de leurs favoris gris, de leurs visages plissés et hâlés, de leurs honneurs affirmés par un ruban de moire rouge à la boutonnière. Les vapeurs du vin contentaient leurs âmes vigoureuses. Le général Pithouet enfourna vite dans sa grande bouche édentée le monceau de fraises mis sur son assiette par le valet en pantalon blanc.

Longtemps, leurs propos avertirent Orner. Tous les plans de la charbonnerie ils les expliquaient à voie basse. Le général fredonnait, de temps à autre, un air de laDcwie Blanche pour laisser entendre aux valets et aux dîneurs des salons voisins qu'il dissertait sur la musique nouvelle.

Ainsi qu'à leurs consciences mêmes les soldats découvraient tout au jeune homme. « Je m'explique mal, songeait-il, leur confiance en moi, que je n'ai point. Je doute encore de mon énergie à persévérer dans la voie du courage libéral. J'ai peur de ma lâcheté, de ma faiblesse, de mes pauvres passions. Eux, point. Ils me considèrent autant que si j'avais espéré, triomphé, souffert avec eux, sous la Révolution, l'Empire et la Royauté. Que ces hommes sont forts pour ne redouter rien de mes hésitations ou de mes paniques. A leur place, je me défierais. Les voilà qui me livrent le secret dont la révélation ferait tomber cent tètes sur la plate-forme de l'échafaud. Ils me mettent dans la main ce trésor de vies généreuses, sans imaginer même une seconde que je puisse laisser échapper une parole imprudente ou sournoise dans le salon de mon oncle Praxi-Blassans, près des espions du Père Ronsin. Qu'ils sont nobles et sincères, ces* deux hommes, pour croire seulement à la noblesse et à la sincérité ! Le comte me connaît mieux, parce qu'il fut, ainsi que moi, « divers et ondoyant» : il prend des précautions pour fn'annoncer peu de choses. Mon oncle Augustin ricane de mes para-.

doxes jacobins, tant il est sûr que je ne leur sacrifierai rien de ma fortune, comme il ne leur a rien sacrifié de la sienne. Jusqu'à présent, l'un et l'autre jugeaient bien mon âme. Je crains que le général et le capitaine la jugent avec moins de prudence. Je ne suis pas sûr de moi!... »

Son angoisse fut obstinée.

Enfin, l'oncle Edme fit sonner la montre dans son gousset; et le général Pilhouët se leva^ régla la note.

— Vous nous accompagnez au faubourg de Chaillot, Monsieur Héricourt... ?

C'était l'adresse de la loge que fréquentait le capitaine. Omer hésita quelque peu :

— Ce soir?

— Parbleu. On a préparé le nécessaire pour votre réception.

Appréhendant sa destinée dans cette heure périlleuse, le jeune homme les suivit.

La voiture s'arrêta dans une rue tout étroite et courte, devant une façade basse, ventrue, bossue, aux fenêtres grillées par de forts barreaux. Au bout d'une potence en fer, une poulie saillissait, pardessus le cintre du porche. L'ombre était mal pénétrée par les rayons troubles d'un réverbère. On attendit que le cocher eut disparu, avant de tirer le pied de biche.

— On va te mettre le bandeau, annonçait en plaisantant l'oncle Edme.

— Mais oui, il ne faut rien perdre des vieux rites... prescrivit le général Pithouët.

Omer laissa nouer un foulard autour de son crâne... Il ressentait quelque honte de ce ridicule. Ceux qui sérieusement l'affublaient de la sorte n'avaient, au reste, pas le droit de le railler. Ce le rassura. Il se laissa conduire, crut traverser une cour, après que la lourde porte se fut refermée, franchir les marches

d'un perron, parcourir des appartements vides et sonores, descendre deux autres marches, écraser les cailloux d'un jardin, s'arrêter devant un huis dont la serrure ne céda point immédiatement à la clef. Ensuite, les bruits de la voie publique assaillirent les oreilles ; on évita l'approche d'un cabriolet retentissant, on heurta du marteau une autre porte qui s'ouvrit. Omer et ses compagnons foulaient la terre d'un parc. Des feuillages furent agités par la brise nocturne ; un chien jappa; de l'eau s'égouttait dans un bassin. Ce fut un trajet long qu'embaumèrent les parfums suaves de l'acacia. Quelques degrés à gravir : une succession de chambres en galerie; une cour au pavé montueux; une ruelle qu'animait le glou-glou d'un ruisseau ; un coin que l'on tourna ; un concierge qui reçut le mot de passe; et, dans un vestibule, le récipiendaire attendit quelques instants, se découvrit. Bientôt, il fut mené par des corridors jusque dans une salle où plusieurs personnes causaient à voix basse. L'une toussa longtemps. On rangea les chaises, on s'assit; le silence s'établissait... Une voix claire demanda :

— Monsieur Omer Héricourt, pourquoi êtes-vous ici?...

Docile aux prémonitions de l'oncle Edme, il répondit :

— Pour entrer dans la Société des hommes libres.

— Croyez-vous sincèrement et fermement être au milieu de tels hommes?

— Je le crois sincèrement et fermement.

— Avez-vous entière confiance dans les avertissements de vos deux parrains, le général Pithouët et le capitaine Lyrisse? Acceptez-vous comme vérité indiscutable et certaine ce qu'ils vous ont enseigné sur les principes, les actes et le but de notre association.

— Je l'accepte comme une vérité indiscutable et certaine.

Orner prononça, très haut, cette phrase. On chuchotait. Il se félicita d'avoir vaincu les conseils de la peur, d'être engagé, dès maintenant, par sa présence, à combattre pour la résurrection de la puissance révolutionnaire. Il se redressa. De grands chocs éprouvaient les parois de son cœur. Il lui sembla qu'il piétinait toute l'opprobre d'un passé lâche.

— Prêterez-vous le serment de mourir plutôt que de révéler, fut-ce dans les tortures, les noms des Bons- Cousins ? Pensez-vous avoir le courage de ne céder à aucune douleur, à aucune menace de supplice, à aucune séduction de femme, à aucune promesse de réaliser vos rêves d'ambitions...

Omer se recueillit un instant. Il ne se permit pas de jurer avant d'être absolument sûr de sa parole. Non par crainte de sacrilège. Mais il voulait, dans le plus intime de sa conscience, subjuguer la dernière ironie secrète insinuant: « ce ne sont pas les mots d'un serment qui étoufferont toute la peur et toute la ruse naturelles à ton être. » Cette ironie ne se tut point au fond de lui-même. Il dut faire appel à son orgueil, à sa dignité de race pour que leur franchise répondit. Et, seule, la vanité de sa famille, plutôt que lu'i-même, s'écria :

— Je le jure!

Il demeura tout étourdi.

Après un silence, la voix reprit encore :

— Obéirez- vous aveuglément aux ordres de nos Bons- Cousins librement élus par tous afin de diriger l'action contre la tyrannie?

— Je leur obéirai, sachant que j'obéis à moi-même qui les aurai désignés pour remplir leurs fonctions.

— C'est bien...

Après un assez long silence que plusieurs murmures interrompirent, une autre voix quelque peu bégayante lut, au nom du grand architecte de l'Univers,

un factum, on y mentionnait ceci. Fils du colonel Iléricourt, qui servit dans les guerres de la Révolution sous les ordres du général Moreau, et petit-fîls du chevalier Lyrisse, grand inquisiteur de la Stricte Observance, Orner avait été baptisé en qualité de lowton, l'an 5812, sous le glaive du maître, à Paris, 50, Chaussée d'Antin, le commandant Pithouët, aujourd'hui général démissionnaire, et le chevalier Lyrisse étant parrains. Le document certifiait en outre que, l'an 5828 de l'ère, Omer avait été, selon le privilège de lowton, reçu de droit au grade de F.-, apprenti, et que, l'an 5831 il avait été admis, de droit, à l'augmentation de gages, reçu au grade de compagnon. Pour ces motifs il était jugé digne d'être élevé au grade du maître; son zèle et son assiduité dans la recherche de la Lumière ayant été remarqués, notamment lors de l'afTaire dite du Bazar Français, à l'époque où le jeune lowton avait quatorze ans à peine, et récemment, lors du procès de F.*. Ulbach ; cela, sauf certaines défaillances imposées par une famille autoritaire, durant la minorité dudit. En foi de quoi, les carbonari soussignés, FF.-, du rite écossais, proposaient à la loge Ardente-Amitié d'admettre au grade du maître, le F.-. Omer Héricourt.

Une autre voix, mâle et rude, questionna :

— Omer Héricourt acceptez-vous d'affronter les épreuves du troisième grade maçonnique dans notre loge de l'Ardente-Amitié?

— J'accepte.

La première voix reprit :

— Sous la réserve que vous satisferez dans la Loge à toutes les épreuves, la Vente centrale de Paris se réjouira de compter au nombre des Bons-Cousins carbonari, le descendant du chevalier Lyrisse et du colonel Héricourt qui consacrèrent leurs vies à combattre l'ignorance et le despotisme. Bon-Cousin, on va détacher

votre bandeau... Vous reverrez La Lumière et ceux qui la servent, vos amis, dès ce jour!...

Quelqu'un dénoua le foulard sur la nuque d'Omer... Il se croyait au milieu d'une salle étrangement décorée pleine de gens travestis de façon bizarre. Quand l'étofle fut abaissée, il aperçut seulement un salon cramoisi. Seul, entre une dizaine de personnes, certain bonhomme à collier de barbe épaisse, et à lèvre rase, portait un manteau de pourpre sombre bordé d'hermine, une tunique pareille, uneécharpe blanche brodée de petites croix, un glaive dans un fourreau de velours, et des bottes molles garnies d'éperons. Les autres gens, en habits bleus, en redingotes marrons et en manteaux noirs, n'affectaient aucune tenue singulière. Ce fut au plus simple de tous que le capitaine Lyrisse présenta d'abord son neveu.

— Allons saluer M. Bûchez, notre Maître Elu, président de notre vente...

Il avait l'extérieur d'un médecin de campagne, des yeux noirs enfoncés sous des sourcils roides; au bas de sa figure longue, grave, pleine, flanquée de favoris bruns, des lèvres toutes nues s'écartèrent pour un sourire qu'aussitôt il referma. En abrégeant ses paroles de bienvenue, il rappela qu'il avait importé le carbonarisme de Naples en France, avec l'oncle Edme et leur ami Bazard, qu'il s'était, malaisément, tiré des mains de la justice, lors du complot de Belfort. Les mains derrière le dos, il parlait lentement, solennellement ; et ses yeux noirs soupçonnaient la foi du récipiendaire, eût- on dit. Il devait mal juger l'élégance d'Omer Héricourt, lui qu'habillait une redingote trop ouverte sur du linge trop jaune, et dont les boutons tiraient le drap boursouflé contre l'abdomen.

Omer connaissait le censeur de la vente, Ulysse Trélat. Celui-ci marqua plus d'affabilité. Jeune d'apparence

SOUS ses beaux cheveux sombres, et son sourire indulgent, moqueur, dans la face fine et glabre, soulignait adroitement la malice du regard vif. Son gilet, couleur ventre-de-biche, eût satisfait un dandy très difficile. Il parla de la campagne de 1813, qu'il avait suivie, en qualité de chirurgien, dans le corps où le général Lyrisse commandait la cavalerie de ligne.

Le bonhomme, chargé de pourpre, d'hermine, et le glaive au flanc, reçut Omer au nom des Nouveaux- Templiers ; il conservait leur costume, par respect pour un rite qu'il plaisanta néanmoins, assez irrévérencieux, un peu confus d'être déguisé parmi tous ces messieurs à l'aise, et simples. Le général Pithouët appela le récipiendaire auprès d'un vieillard leste et sec, en habit feuille-morte à boutons d'argent.

— Mon cher enfant, j'ai l'honneur de vous faire connaître au général Lamarque...

Le gracieux vieillard offrit du tabac. Il se souvint d'avoir, à Hohenlinden, complimenté l'adjudant-major Héricourt, qui s'était distingué lors d'une reconnaissance où l'on cherchait le contact des Impériaux. Sous les cheveux comme de soie grise, le teint bistré du général, ses lèvres rouges et fortes, ses yeux brusques concouraient à rendre ses paroles importantes et affables. En écoutant, il grattait ses favoris courbes. Il fut enthousiaste. Expulser Charles X, marcher à la fronière, proclamer la levée en masse, reprendre sur la linte-Alliance la revanche de 1814, cela lui semblait icile dès le lendemain. A l'entendre, il en avait fait ien d'autres à Salzbach, à Wagram. Il se battait les isques de l'habit, se croisait les bras, tapait du pied, lus parlait dans le visage, puis éclatait de rire en roulant sa tabatière.

M. Bûchez frappa la table avec le plat de la main.

lacun s'assit. Omer se rappelait déjà mal les noms

klribués aux personnes par l'oncle Edme. 11 cherchait

à les mettre sur les figures, lorsque M. Bûchez représenta qu'en une séance antérieure, il avait été convenu d'envoyer une délégation à Rome, afin de rétablir les relations du carbonarisme, contrariées et rompues depuis 18:2:2 par les polices des monarchies. Il épiloguait sans art, mais gravement et copieusement, comme s'il eût énoncé un diagnostic devant le lit d'un malade, ainsi que sa profession de docteur l'y obligeait. Le salon fut rempli de sa voix lente; il tâtonnait pour découvrir l'expression exacte et biffait d'un geste le mot malencontreux, avant d'y substituer un autre. L'orateur s'étendit sur le caractère des ventes italiennes, sur leur amour du drame et de la mise en scène, en quoi elles se confinaient alors, peureuses d'agir. Il fallait leur rendre la vie, en les visitant, en les entretenant de projets décisifs. Les missions de ce genre ne pouvaient être dangereuses. 11 suffisait de paraître limiter la propagande au désir d'émanciper la Grèce, et de récolter des subsides pour la lutte contre le Turk. Le capitaine Lyrisse, qui revenait de Missolonghi, pourvu d'une mission par le congrès d'Egine, pourrait, au mieux, donner le change sur l'essentiel d'un pareil voyage. Omer estima que son oncle prévoyait cette proposition en lui offrant, chez Flicoteaux, de visiter l'Italie.

On discuta certains détails. Le jeune homme observait la pièce rectangulaire, tendue de vieux lampas, que striaient mille éraillures où paraissait le coton de la trame. Des chaises aux dossiers concaves et aux pieds courbes entouraient une longue table recouverte par un vieux tapis de velours violet à crépines d'or, maintenant rougies. Quatre bibliothèques d'acajou se dressaient contre les murailles. Le buste de Voltaire, en marbre, occupait le centre de la cheminée, entre deux lampes à colonnes de bronze, que coiffaient les demi-sphères d'abat-jour en tôle verte.

Vis-à-vis, un bureau de palissandre monumental contenait cent tiroirs en chêne clair et à boutons d'ébène. Le templier fut en fouiller quelques-uns, pour y prendre des liasses de lettres, sans paraître embarrassé de son hermine, de son glaive, ni de ses éperons.

A ce moment un laquais bleu moucha les chandelles sur trois candélabres de la table, il dit un mot au successeur de Jacques Molay, maître apparent de la maison. Celui-ci fit signe de l'œil au général Pithouët et au capitaine Lyrisse.

— Omer, murmura l'oncle Edme, viens avec nous. Les épreuves qu'il allait subir dans la Loge déplaisaient au jeune homme. Non qu'il en redoutait les périls artificiels. Pourtant, ce):te dernière cérémonie le lierait moins à des gens de son milieu, à des amis, qu'à des étrangers dont il ignorait les caractères. Il tenta de se dérober à cette obligation. Le général allégua que, l'atelier maçonnique étant toléré par le pouvoir royal, on pouvait s'y réunir sans exciter trop de défiance. Ils avaient pu reconstituer, dans le sein

• de la Loge, la vente de carbonari, fort secrètement; cela sans avertir les F.*, timides ou suspects, sans même éveiller l'attention des mouchards admis «lux travaux. Or, bien connus des Frères, les Bons-Cousins pourraient, au jour décisif, les entraîner dans la bataille, assez promptement. Ces boutiquiers, ces

' apothicaires, ces artisans, ces commis qui se plaisaient à s'enorgueillir avec des épées flamboyantes et avec les ' accessoires des initiations, à se traiter de Sublime Maître, de Chevalier Kadosch, à se réjouir de mascarades, c'étaient les soldats probables de la révolution. Dès la première heure, ils soulèveraient leurs amis, leurs voisins et leurs clients pour la liberté, pour la gloire du Grand Architecte. Loin de les dédaigner ou de les craindre, il fallait, au contraire, les conquérir^ eux et leurs sympathies, leur inspirer confiance, deve-

nir leur ami, puis, de leur propre consentement, leur chef afin de les conduire au combat, afin d'être alors suivi d'eux. Le général Pithouët parla sévèrement, impérieusement, de ces choses, dans le corridor humide qu'ils longaient, à la lueur d'une lanterne.

— Voilà votre premier devoir. Monsieur ! Vous ne sauriez vous y soustraire sans vous dispenser du principal de votre tâche...

Mécontent, Omer acquiesça.

Ils descendirent deux étages d'un escalier en tournevis, fort obscur ; traversèrent une sorte d'arrière-boutique encombrée de barils et de caisses vides, de meubles éclopçs. Les bruits d'un estaminet leur parvinrent; sans doute on y jouait aux quilles dans une salle ; un buveur invisible chantait un refrain bachique. Ils tournèrent par une sorte de buanderie, enfilèrent un couloir, trouvèrent un palier ; et une porte baya au son de leur marche.

Ils furent dans une salle oblongue garnie de banquettes. Là, sur un registre, écrivait le secrétaire dans la lueur limitée par l'orbe de l'abat-jour. Un monsieur en habit brun que traversait, de l'épaule gauche à la hanche droite, un large ruban de moire bleue, les accueillit.

— Omer, dit l'oncle Edme, voici notre premier Maître des cérémonies, le général Dubourg, qui fut, avec Oudet etBernadotte, à l'armée de l'Ouest; qui fit la campagne de Russie comme chef d'état-major dans la division polonaise.

Le récipiendaire s'inclina en l'honneur du monsieur à demi chauve et portant haut une tête aquiline, ravagée, couturée, hâlée, glabre. Il avait sur le ventre un tablier de satin blanc où étaient brodés deux colonnes, un cercueil, un parvis en damier, et un soleil gros comme un écu. Après les mots de politesse, il pria le jeune homme de se déchausser, de dénouer sa cravate,

de sortir hors l'habit, hors la chemise, l'épaule et le bras gauches, de ceindre un tablier maçonnique, de laisser le capitaine lui enrouler autour de la taille, une corde. Le général Pithouët lui attacha une équerre au coude droit. Gela fait prestement, plusieurs coups furent heurtés par le Maître des cérémonies contre l'huis...

Au bout de quelques minutes, un jeune homme maigre, gardant à la main un rouleau de papier, se glissa entre les vantaux entre-bàillés. Il balbutia des phrases de rituel, entra, ferma la porte, vint tàter Omer partout comme s'il se méfiait d'armes dissimulées dans le vêtement, lui enleva le tablier maçonnique. Il sortit et reparut pour réciter d'autres oraisons inintelligibles à l'oreille du général Dubourg. Enfin, il livra passage.

Derrière le Maître des Cérémonies, Omerdutattendre encore, tenu en laisse par l'oncle Edme, appuyé sur le général Pithouët. Devant eux se révélait une salle en long que décoraient des draperies funéraires, des ^os en croix, des larmes d'argent. Assis à droite, à [gauche, des messieurs immobiles, coiffés de leurs chapeaux, parés de tabliers maçonniques, de rubans en sautoir, appliquaient tous la main droite au creux de leur estomac.

Un seul cierge de cire jaune clignotait au bout de la ■salle, derrière un gros homme debout en haut de l'es- [trade, un maillet à la main. Omer crut distinguer en iui une silhouette familière, malgré la lune, le soleil et les étoiles brodés sur sa bandoulière bleue, malgré le tablier de satin blanc sur le ventre, malgré d'autres imblèmes étincelants qui désignaient le Vénérable.

La tête de mort posée sur un petit autel antique,

lardait, par les orbites, deux rayons intenses. Ils éclai-

•aient au milieu de la salle un drap funèbre recouvrant

la forme d'un corps. Omer ne put à son aise la devi-

ner, car ses parrains l'obligèrent à une volte-face. Il dut ensuite marchera reculons. En sorte qu'il aperçut alors une large étoile surmontant le linteau intérieur de la porte. Rigides, deux FF.-., porteurs de rouleaux, gardaient deux autels chargés l'un d'une équerre, l'autre d'une règle. Sur les banquettes des côtés, les adeptes ne bougeaient point.

Ce ne fut pas le ridicule attendu de quelque vaine parade. Le sens d'un rite très ancien, transmis de religion en religion, à travers les siècles, persuada l'esprit d'Orner. Tous ces hommes à figures de passants lui semblèrent transfigurés par leur dévotion au vœu de la fraternité universelle. N'étaient-ils pas, du moins à cette heure, des âmes pieuses envers la douleur d'Adam qui peine depuis les origines pour s'affranchir? N'était-ce pas une église, dont il foulait le sol, une église très sainte, et d'où pouvait sortir demain l'immense élan d'une idée libératrice...

Le Maître des cérémonies et les parrains l'arrêtèrent, lui prescrivirent de se tourner vers l'Orient. A ses pieds un homme, étendu dans le cercueil, serrait entre ses mains jointes une branche d'acacia ; l'étoffe funèbre ne le couvrait que jusqu'à la ceinture.

Et la voix du Vénérable interrogea:

— Compagnon, qu'avez-vous fait de votre prudence ? Qu'avez-vous fait de votre déférence? Gomment oser vous présenter ici lorsque nous déplorons le trépas de notre respectable maître Hiram-Abi, traîtreusement mis à mort par trois compagnons, et lorsque tous les Frères de votre grade nous inspirent un si juste soupçon ?

— Le colonel Caroh était un maître, et le maréchal des logis Thiers, qui le trahit, était un des compagnons de la Loge de Colmar. Le général Berton était un maître et le maréchal des logis Wœlfeld, qui le livra, était un des compagnons de la Loge de Saumur, ren-

seigna, d'une voix très sourde, et pour Orner seul, le général Dubourg. Hiram est livré par les compagnons des Loges, dans tous les temps, comme le Christ notre maître, par le compagnon Judas.

— Dites-moi, compagnon, reprit le Vénérable, avezvous trempé dans cet horrible attentat? Etes-vous un des infâmes qui l'ont commis ? Voyez leur ouvrage.

A ces mots, Omer reconnut la voix du major Gresloup, dont l'accent s'était germanisé pendant sa détention, en causant avec les geôliers et les soldats du Spielberg. C'était le père d'Elvire, ce gros homme chamarré de rubans divers, ceint d'un tablier aux symboles d'or et de soie luisante, et qui s'appuyait d'une main contre le petit autel encombré d'un glaive flamboyant, d'une bible, d'une équerre, d'un compas, outre la tête de mort en lanterne. Ce fut certainement lui qui commanda:

— Faites voyager ce compagnon...

Omer fit le tour de la loge avec son escorte. Des faces qu'il discernait, à travers l'ombre, semblèrent celles des carbonari devant lesquels il avait comparu d'abord. Il distingua le visage rustique de M. Bûchez, les mèches argentées et les yeux vifs du général Lamarque, le sourire taquin d'Ulysse Trélat dans son visage finement ecclésiastique. A l'Occident de la Loge, devant la colonne du Nord, il ne douta plus que cette belle tête de Jupiter barbue jusqu'aux yeux, ce noble front et ces yeux doux fussent ceux de l'étudiant fédéraliste Michel Chrestien, debout contre le siège du Deuxième Surveillant. Près de la porte, il eût affirmé que, maniant la toise de l'expert, Dieudonné Cavrois le regardait de ses gros yeux malins, de sa forte figure aux joues roses, plantée dans les épaules. Nul de ces hommes ne laissa deviner qu'ils étaient des arnis, un cousin. Tous demeurèrent immuables ; et le major Gresloup resta si rigide en demandant le mot- de passe,

19i LA RUSE

lorsque le cortège défila devant l'autel du Vénérable, qu'Orner pensa s'être trompé.

Bailleurs, l'ombre ne favorisait pas cette recherche. Contraint d'exécuter la marche du Maître à travers la chambre du milieu, de l'Occident à l'Orient, il trébucha dans le drap m«>rtuaire. Il eut de la peine à replacer les pieds en équerre après chaque pas de la danse que la tradition perpétue, dans les Loges du Temple. Sans doute le récipiendaire traçait-il ainsi les mesures réduites du plan sacré, à l'image duquel se doit construire l'harmonie sociale.

On le força de s'agenouiller devant le major Gresloup, qui lui posa, sur la peau du sein gauche, les froides pointes d'un compas ouvert. Le Maître des cérémonies récita la formule de l'engagement maçonnique. Omer dut répéter phrase à phrase. Il ne s'émut point de cette promesse. Celle prononcée devant les Chefs de la Vente lui paraissait autrement valable. Il accomplissait, dans la Loge, une formalité religieuse et qui l'asservissait moins.

Il se laissa conduire auprès du cercueil, vide maintenant de la forme qui naguère y gisait, une branche d'acacia dans les mains. Il écouta le major Gresloup redire la prose de l'office, lentement, de sa voix allemande. C'était la fable éternelle et mystique de l'intelligence qui bâtit contre la brutalité qui détruit, de l'esprit tué par la force, du mage frappé par le roi, d'Hiram assommé par les aides de son labeur, au parvis du Temple. Donc, Omer se consacrait à la mission de parfaire l'édifice de la fraternité unissant tous les hommes dans un seul désir d'amour réciproque. Légataire des Templiers, des Maçons de l'Ecosse, des Encyclopédistes, 4es Illuminés d'Allemagne et des Jacobins instaurateurs du Grand OEuvre, il fut véritablement leur fils, une seconde, au centre de la salle funéraire, qu'éclairaient les regards

du crâne affreux, que remplissait cette assistance de messieurs taciturnes sous les insignes d'or, de soie, et couverts de leurs chapeaux à haute forme, comme les Ghaldéens l'étaient jadis de leurs tiares, dajis l'antique Babel. Omer adopta l'illusion de vivre quarante siècles plus tôt, à l'ombre de la Tour mystérieuse, oîi s'étaient, d'abord, fondues les langues des nations rivales en un seul langage d'amis.

Tous les Frères s'étaient avancés vers les bords du cercueil, ceux du Midi, et ceux du Nord. La main sur l'épigastre, les pieds en équerre, et, sur la poitrine, le ciel de leurs moires bleues constellées de soleil, de planètes et d'étoiles, ils signifiaient que l'intelligence de riiomme peut aspirer à être universelle et divine. Le Vénérable qu'on nomme, à cette occasion, le Très Respectable, descendit de la Lumière pour éclairer les âmes sur leurs origines. Il conta la légende symbolique de l'Esprit qui rassemble, qui cimente et qui élève, qui prépare les destins des races. De l'Occident, les experts et les surveillants apportaient les plans d'harmonie future, ceux peut-être conçus à Philadelphie, au cœur des provinces américaines, asile de toutes les énergies mentales persécutées trois siècles en Europe, libres depuis cinquante ans, sur la terre de Washington et de Franklin, où La Fayette avait îombattu. Les signes essentiels du monde étaient donc éunis là, dans cette longue chambre obscure, autour lu cercueil de l'Esprit qui ressuscite toujours de son idavre, et parfume le monde, telle la branche d'aicia. Omer Iléricourt se plut à la féerie de cet effort éternel. Ses yeux s'agrandirent. Son échine frémissait, ia prose débitée par la voix solonnelle du major rresloup n'était pas uniquement de mots sonores, ■oute la vie des peuples vibrait dans les syllabes. lUi-même, le Vénérable à cheveux gris, ne sortait-il >as des cachots où la Force enferma l'Intelligence,

après qu'elle eut prodigué son effort dans la lutte contre la tyrannie sur les champs d'Ulm, d'Austerlitz, d'iéna, de Wagram, de Leipzig, après qu'elle eut versé son sang à Amstetten, Waterloo etNovare Et le capitaine Lyrisse de qui la tète était encore dévolue par les rois à l'échafaud, le général Pithouet, le général Lamarque, philadelphes de Moreau, puis orateurs de la liberté, et M. Bûchez, qui avait suscité les émeutes de Naples, fondé le carbonarisme en France, préparé les complots de Béfort, de Saumur et de La Rochelle, et Ulysse Trélat qui pansa les blessés de 1813; et le général Dubourg qui avait, dans l'Ouest, appris la vérité républicaine de Bernadotte, avant de tomber sanglant sur la terre de Lithuanie, pour le triomphe du Kalmouk, comme le colonel Héricourt, comme le général Lyrisse morts à la peine, eux! Ah ! ils pouvaient dignement porter les tiares de Babel sur leurs fronts halés, les soldats d'Hiram ! Omer Héricourt sentit l'orgeuil secret de la terre s'accroître en soi, fils de cette génération magnifique et perpétuelle.

Pendant les intervalles silencieux, ils semblaient irréels, statues formidables dues à la gésine des temps. Omer s'enivra de leur àme, au sein de cette pièce lugubre, sous les rayons visuels du crâne, et sous la lueur du cierge fumeux. La mort du passé, la vie du présent s'épousaient dans ces corps. Les siècles avec le siècle s'étreignaient dans cette race qu'on pouvait croire ensevelie depuis des milliers d'ans, au fond d'une crypte funéraire, ou prête à la résurrection pour chanter demain un hymne de liberté victorieuse.

Le capitaine le tira par la corde attachée à la taille, afin de continuer les actes cérémoniels. On l'entraînait devant la colonne du Nord, où se dressait l'autel du Second Surveillant. Là ce fut Michel Ghrestien qui l'invita brutalement à donner le mot du Maître, et *qui, sur la négation trois fois dite, après les

trois demandes, lui appliqua contre la gorge un coup léger de sa règle en métal. On ramena le récipiendaire devant le Très Respectable, qui continua le récit, qui décrivit Hiram fuyant les coups du mauvais compagnon pour se heurter au crime de l'autre. Omer fut conduit devant la colonne du Midi, devant l'autel du Premier Surveillant, qui le frappa sur le cœur avec le froid de son équerre, pour avoir refusé de trahir le mystère.

— Ebranlé par le coup, déclama le major, Hiram- . Abi recueillit ce qui lui restait de forces et tenta de se sauver par la porte de l'Orient. Il y trouva Jebulum qui lui demanda, tels ses deux complices, le mot du Maître. N'obtenant pas la trahison, il lui déchargea sur le front un terrible coup de maillet, l'étendit mort à ses pieds.

En même temps Omer reçut au front le choc du maillet garni d'étoupes, et fut basculé en arrière, par quatre bras solides qui le couchèrent au cercueil, le recouvrirent du poêle funéraire.

L'odeur poussiéreuse de cette étoffe le désenchanta. Il respirait malaisément. Avec un enthousiasme moindre, il entendit le Très Respectable convier les Frères à rechercher le cadavre du Maître, puis toute l'assistance se diviser en deux cortèges qui piétinèrent autour du catafalque, défilèrent, s'arrêtèrent. Ayant retroussé le drap, Tun des surveillants attira dehors la main d'Orner pour y fixer la branche d'accacia. Les allées et venues recommencèrent ; le récitatif du Très Respectable se prolongea; enfin il ôta le poêle, soulagea le patient près d'étouffer, et qui fut heureux d'aspirer l'air. A sa droite, le major faisait le signe d'horreur, le signe du Maître ; il appuya son pouce au creux de l'estomac, en dirigeant vers l'Ouest sa main étendue, les doigts crispés. Il se tournait à demi vers l'Orient, l'autre main au front... Il prononça « Mil-

bihg », le mot de passe, et « Haneb-Kam » le mot sacré.

Alors, des frappements sourds retentirent, ensemble : les Frères battaient leur bras gauche replié, par neuf coups de la main droite. Et, durant cela, Omer fut relevé.

Aux interrogatoires du Très Respectable, il sut répondre sans oubli. Les opérations du cérémonial se succédèrent. Sa curiosité s'y prélassa. Les experts vinrent le parer du cordon bleu auquel était suspendu le bijou d'un compas et d'une équerre croisés. Ils le ceingnirent d'un tablier en satin blanc doublé d'azur. Les Frères, par une triple acclamation, saluèrent le nouveau Maître. On le fît asseoir à l'Orient de la Loge, et à la droite du major.

Devant la colonne du Midi, l'orateur se prépara, que Tonde Edme dit être François Arago. De beaux cheveux souples ondoyaient sur un front pur, crispé d'une seule ride verticale, à la jointure des sourcils, quand le savant voulait savoir si on comprenait le sens intime de sa parole. Elle était déjà lasse d'interpréter les symboles maçonniques. Il expliquait l'étoile flamboyante, les deux colonnes Iakin et Bohas, Intelligence créatrice et Action destructive, les Sept Degrés d'initiation qui mènent à la Porte d'Occident, le Pavé- Mosaïque noir et blanc, aux couleurs opposées comme le sont les deux forces, esprit et matière, attirant tour il tour les goûts de l'homme et sa marche vers la vertu ou le vice, le ciel ou l'enfer, la fraternité ou la haine...

François Arago démontrait l'analogie entre ces symboles et les lois de la gravitation, celles de l'astronomie. Il esquissait les évolutions des astres. Il invoqua les soleils. Il décrivit les voyages de la lumière partie des lointaines étoiles pour venir éclairer nos heures nocturnes. S'il comparait cet élan à la science maçon-

nique transmise depuis les temps reculés jusqu'à la période révolutionnaire, il s'attardait moins au second terme de la métaphore. Sa face sereine et belle examinait dans l'air ce qu'il exprimait avec des propositions poétiques.

Omer aima de tout son esprit ce grand homme, ce visage saint qui reposait sur les blancheurs immaculées d'une cravate de linoa, ces gestes discrets, dans le drap d'un habit marron élégamment fripé. L'orateur allia toutes les causes scientifiques et tout le système des mondes aux actes nécessaires pour l'émancipation définitive de l'esprit humain que subjuguait encore le despotisme des conquérants barbares. Une ironie délicate par les mots, profonde et cruelle par la pensée, ne cessa plus d'animer sa large bouche spirituelle. D'accortes grimaces renforçaient le ton du langage.

Omer rêva qu'il entendait discourir un mage astronome sur une tour de Ghaldée, avant que les invasions eussent anéanti les traces de Babel, énorme et non pareille.

Quand le maillet du Très Respectable eut donné le -ignal de lever la séance, le jeune homme fut rejoint par Dieudonné Cavrois :

— Ah ! cousin, que je suis joyeux de te voir ici... Je ne l'espérais guère... Moi?... C'est mon maître de chimie,

[. Raspail, qui m'a présenté, voici deux ans, à la Loge, veux te montrer à lui... Et, sacré nom d'un chien, ►us irons, de ce pas, chez les couturières de la mère irdoche, rue Montpensier. Je paye une noce comme m aura jamais connu l'illustre roi Nabuchodonosor... m maître ! Omer liéricourt, vous salue. C'est mon cou-

(n, vous savez, et il a des lumières sur la théologie...

— Il faut l'amener au laboratoire... On lui mettra un ►n réactif là-dessus, répliqua joyeusement M. Raspail, li avait une grosse figure noiraude sous une tignasse

en désordre, et un corps étique dans un bel habit à col de velours...

Il se débarrassait de ses cordons ; il avait déjà roulé son tablier de satin. Pendant qu'il plaisantait encore, Orner songeait aux véritables compagnons d'Iïiram. Dépouillaient-ils ainsi leurs vêtements de travail après avoir fabriqué, dans les souterrains du Temple, l'or et les métaux de l'arche, des cJiéroubims, des candélabres à sept branches, après avoir recuit le mercure des philosophes dans l'athanor, et corrigé les formules des chrysopées alchimiques, grâce à quoi les émaux admirables, les pierres précieuses et les éléments de la mer d'airain étaient créés avec du sable, du soufre, du vif argent, le sel des végétaux, et le sang des bêtes immondes ?

Les Maçons s'en allaient en causant. Omer prit congé de M. Bûchez, qui lui serra rudement la main. Le général Lamarque, coquettement, arrangeait ses mèches d'argent entre ses oreilles et les bords de son chapeau. Ulysse Trélat s'inclina tant que sa mèche noire lui tomba sur le sourcil ; il la rejetait d'un geste nerveux, en riant de soi. Le général Dubourg ôtait son cordon de moire bleue ; il le passa par-dessus son crâne chauve, puis remercia dignement Omer « d'apporter le concours d'Alcibiade à l'héroïsme des Socrate et des Thémistocle ». Avant.de s'esquiver avec le général Pithouet, le capitaine Lyrisse dit :

— Voici notre Frère Terrible, Pied-de-Jacinthe, l'ancien dragon de ton père, et qui est imprimeur des libéraux. Parle-lui...

D'un signe, à la porte des Pas-Perdus les appelait un haut vieillard portant le tablier de compagnon, et un glaive.

— Ah! monsieur, grommela le vétéran. C'est bien du respect que vous me faites... Enfin!... Le général m'avait laissé croire que vous étiez passé aux Jésuites.

On m'avait promis votre visite, que je n'eus point la chance de recevoir. Faut venir à mon atelier, rue Groixdes-Petits-Champs... Ah! nous parlerons du colonel... Un fameux!... Et que le général Moreau aimait bien, puisqu'il l'a marié lui-même, je vous dis...

Dans les paupières chassieuses de l'ancien soldat, des larmes roulèrent. Son menton desséché s'agita. Orner s'excusa de ne l'avoir point vu, sur la crainte d'être importun, et lui offrit de plaider les affaires de l'imprimerie, en cas de litige. Justement, Pied-de-Jacinthe redoutait une assignation du ministère pour avoir publié, sans visa, la brochure de Pierre Leroux.

— Ah ! ça ne me fera pas broncher, leurs assignations !... Nom des noms !... Je suis encore là, et solide en selle, comme au 23° dragons !

Il frappa le sol de son glaiye à coups obstinés ; ensuite tira sa tabatière, prisa, épousseta sa longue redingote, boutonnée jusqu'aux joues, et la soie de son cordon, et son tablier de parchemin. Omer redouta quelqu'un de ces récits militaires que les grognards aiment conter. 11 se laissa complaisamment attirer par son cousin, malgré toute la déception évidente sur la physionomie du F.-. Terrible.

Dans le cabriolet qu'ils trouvèrent à la porte de l'estaminet borgne, par lequel on sortait de la Loge, Dieudonné, tout en calant sa graisse, expliquait les origines de sa richesse provisoire. Grâce à ses conseils, M'"® Gavrois avait conclu de nouveaux traités avec ^L Crespel, l'inventeur du sucre de betterave. La racine précieuse s'engraissait dans les champs des Moulins Héricourt. On montait une distillerie. Le chimiste avait indiqué les plans d'alambics meilleurs, et les formules d'expériences pratiques. Sa mère, en récompense, le dotait de mille écus. G'était le moment de chatouiller Vénus et d'inviter Bacchus chez la mère Gardoche, en offrant du Champagne à ses ouvrières en modes, à sa gentille

Bordelaise, à Cydalise, à la blonde Ange'line. Le gros garçon riait de ses joues épaisses, entre les ailes de son col mou. Orner aima retouver Angéline.

Dans un salon ovale, qu'une chandelle éclairait, ils furent reçus par une dame à turban, emmaillotée de quelques châles à ramages ; elle ne se dérangea point. Sa figure, charbonneuse autour des paupières, et fardée au carmin, sur les joues, se dissimulait derrière un éventail de plumes. Mille écharpes de femme, des toques de velours, des chapeaux à la Suissesse s'accumulaient sur plusieurs guéridons, parmi des bas en douzaine, et des pièces de lingerie.

— Bonsoir, ma sultane, fît Dieudonné.

' — Bonsoir, poussah!... Bonsoir, mylord ! réponditelle sans trop de prévenances.

. Orner fut pourtant flatté. Le salut s'adressait à la distinction de ses allures. L'hôtesse garda le silence pour croquer à son aise un bonbon. Dieudonné multiplia, quelques instants, des lazzis vulgaires. Ils la laissaient impassible. Toutefois, elle sourit de l'un d'eux, se remua dans les coussins de panne jaune qui soutenaient sa corpulence, au long d'un lit romain en bois de thuya. Une senteur de massepain et d'anis accompagna ses gestes, ses mines, son joyeux haussement d'épaules que garnissaient les ruches de sa guimpe.

Aux murs, plusieurs glaces de Venise reflétaient 'les deux bottes de lilas plantées, en des vases à fleurs sur un guéridon de marbre gris.

Gydalise entra joyeusement. Elle avait la poitrine basse, mais apparente sous l'étamine d'uncanezou collant. Des épingles à grosses têtes de cuivre maintenaient sur les cheveux bruns un bonnet rond de fine mousseline; le tablier de moire cachait jusqu'au volant sa jupe bise. De ses bras pris dans une écharpe de satin puce, elle rangea des cartons à dentelles, en fredonnant :

Il va venir, le sultan que j'adore ;

Ce doux espoir fait palpiter mon cœur.

Et dans ses bras, jusqu'au sein de l'aurore,

J'épuiserai la coupe du bonheur...

Par une autre porte, la petite noiraude, qui se montrait, maline et rieuse, acheva le couplet, le renforça de son accent gascon :

Chantez, enfants des rivages d'Asie, Des mains d'Oscar j"ai reçu le mouchoir. Brûlez pour lui des parfums d'Arabie :

Oscar s'avance, Oscar, je vais le voir!

— Pardine, le voilà, répondit Cydalise en indiquant Dieudonné.

— Je ne m'en dédis point, fît l'autre.

D'un pas, la jolie Bordelaise fut sur les genoux du carabin, et l'embrassa très soigneusement.

— De la belle ouvrage !... ïu le récures à fond, Noémie !

— C'est vrai que vous offrez du Champagne à ces petites, mylord ? demanda la mère Cardoche.

Orner mit par convenance la main au gousset.

— Paix là! Voici ma bourse..., cria Dieudonné. Pour fouiller sa poche, il posa Noémie sur le

plancher. Omer l'admira, menue, brunette et gracieuse dans sa robe à pois mauves qu'ornaient la bavette d'un tablier de satin noir et les plis d'un fichu jaune. Il souhaita de savourer la délicieuse bouche en fleur, de faire rire les yeux scintillants, de développer la pesante chevelure noire, tressée, bouclée et lissée jusqu'au chignon pris dans un madras.

M""*^ Cardoche les poussa dans l'atelier de couture, où l'on allait servir à boire. Ils y trouvèrent Angéline qui bouclait longuement sa jarretière au-dessus du genou, et tirait à toutes forces son bas blanc sur une

i'04 LA RUSE

jambe svelle. La félicitant. Orner la convoita fort malgré qu'il eut fait mine de la dédaigner depuis l'autre soir, par dépit de l'avoir vue, chez Flicoteaux, amoureuse de l'oncle Edme. D'ailleurs le capitaine avait prétendu conquérir Elodie et ses grâces qui ne s'étaient pas dérobées. Soudain le jeune homme regretta de les avoir tous quittés de bonne heure, au Rocher de Gancale.

— Ah ! Noémie, vous arrivez à propos, ma foi, pour m'agrafer, dit Angeline. Je m'étais délacée en piquant la mante de l'anglaise... J'ai trop mangé de marrons ce soir; j'ai l'estomac enflé. Mon corset ne ferme plus, saperlotte !

De fait, il l'eût fallu large pour se clore sur les choses importantes qui remuaient dans la toile de la chemise.

Gydalise offrit de lacer. Elle rompit le cordon aux éclats de rire de la belle fille, qui rattrapait, avec les coudes, sa jupe d'indienne bleue, son corset de calicot et son écharpe écossaise.

■ Dieudonné vint à la rescousse. Parce qu'elle avait été le modèle de Pradier, il prétendit la mettre nue devant ses juges naturels, qui étaient « mylord » et lui. Sur quoi la victime se défendit de son mieux, nerveuse, d'ailleurs. Son minois s'épanouit entre les mèches. roussâtres échappées de la coiffe en dentelles. Par derrière, Gydalise la saisit à bras le corps, l'entraîna jusqu'à l'ottomane, l'assit sur ses genoux, cependant que la Bordelaise entreprenait de lui défaire les jupes.

— Té, montre-les donc que, tes gros trésors. Gadédis !... Tu en as de la force aux poignets...

Omer se fût mêlé à la lutte pour tàter du fruit vivant que tripotaient toutes les mains ; un garçon boiteux apporta sur un plateau trois bouteilles d'Ay entourées de flûtes hautes et limpides...

— Or, ça, Vulcain,commandaDieudonné, débouche...

Et que ça fasse du bruit... Que le canon tonne pour saluer nos réjouissances.

Les grisettes battirent des mains. Elles s'assirent

I autour de la table. Ayant coiffé, pour la pudeur, le chapeau d'Omer, la Bordelaise laissa définitivement tomper sur les coudes sa chemise découlissée. Omer constata qu'elle avait une jolie poitrine en accord avec sa JTace vive qu'encadraient les bandeaux de ses mèches ^leuàtres. Voulant rivaliser, Angéline écarta son fichu; ielle eut mieux à faire voir...

— Que la gaîté règne, ordonna Dieudonné... Que le dieu Momus inspire nos jeux et nos ris!... J'ai retrouvé aujourd'hui un F^^ère ! Bacchantes, mes amies, où sont vos thyrses ?...

— Quoi qu'il jabote... demanda Cydalise ? Mais à ce moment le bouchon sauta, et trois cris

perçants retentirent. L'abat-jour du quinquet trembla.

— Vilain chien d'animal... tu ne pouvais pas prévenir au moins ! protestait Angéline.

Vulcain rit de sa bouche sans dents ; il passait la bouteille à Gavrois, qui versait la mousse en la secouant de façon obscène...

— Dans ma flûte, té ! réclama la Bordelaise; elle fît rouler les braises de ses yeux malins...

Dieudonné, tout de suite, entama l'un des mille refrains à la mode, qu'il savait, et dont la philosophie s'appliquait à la situation présente...

A quinze ans, si près du beau sexe, Ainsi qu'un vrai nigaud, j'allai, A dix-huit fallait pas qu'on me vexe... Dieu sait combien j'en attrapai...

Que d'fois, en jouant à cache-cache, Du lacet, j'fis sauter le cordon...

Là, cessaient les vers ; le carabin débita :

— Et même, puisque j'suis d'vant vous, ni plus ni

moins qu'au confessionnal, je VOUS dirai franchement que j'en ai fait tomber plus d'une, par une manière de croc-en-jambe... (il fît le geste avec son mollet) ; alors on voulait crier, mais comme j'savais pour toutes les belles un compliment sur l'bout du doigt, j'vous poussais ça z'en douceur, et bientôt j'voyais tourner à droite et à gauche une paire d'yeux qui voulaient dire :

Et avanc' donc !

Mon p'tit Eustaclie, Et avanc'. donc !

Les trois femmes claquèrent des mains.

Assise au bord d'un fauteuil, Noémie lampait le contenu de son verre, écartait les jambes, et trémoussait son petit ventre de fillette, sous le tablier de satin. De deux doigts gauches se pinçant la jupe, elle la relevait délicatement sur de fines jambes en bas blancs.

Omer palpait sans réserves la complaisante Angéline, dont toute la chair grouillait contre lui. Gydalise dansa, les poings aux hanches, et le corsage ouvert.

Content de rire, Gavrois demeurait debout, planté sur ses forts mollets en pantalon de bouracan. Ses bras en l'air bénissaient avec la bouteille et son verre plein. Il solfia tous les couplets de la chanson, jusqu'au dernier :

Je veux finir, quoiqu'on en glose,

Par parler d'ia barque à Garon.

Or, voici ce que je m'propose

De lui conter en gai luron :

Montre-moi d'abord ta patache,

Moi, je n'pars pas comme un dindon...

Il parla :

— Faut-il encore que j'sachesi la société m'convient, car j'ai vu là-haut des animaux à deux pieds, sans plumes, dont la comparaison ne m'arrang'rait guère

Voyons... as-tu de jolies femmes, du vieux vin, de bons Français?... Ilein, tu dis qu'oui... Eh bien ! vieux loupgarou, nous ferons route ensemble... V'ià qu'est diten conséquence...

Et avanc' donc !

Mon p'tit Eustache, Et avanc' donc !

Le chœur reprit. On vida les flûtes... Le bouchon de la troisième bouteille fut expulsé du goulot.

Alors, comme Noémie tapait plus fort du pied à chaque rime, on entendit un grand remue-ménage, des interjections, des rires, des froufrous de jupes dégringolant par un escalier. Une porte céda; tout un essaim d'ouvrières, bonnets de linge, et jupes d'indiennes, se répandit :

— En voilà un tintamarre infernal !

— On ne peut pas dormir... Ça fait du tapage jusque dans les colidors d'en haut!

— C'est vexant, ça!

— Nous avons veillé jusqu'à présent pour de l'ouvrage pressé . . . et puis voilà. . . T'as pas honte, Noémie ?. . . et toi, Angéline?...

— Quoi ? Tu veux peut-être de mon Champagne, Adélaïde?...

— Je dis pas non. J'ai besoin d'être humectée...

— A votre service, ma chérie, offrit Dieudonné. Par où monter à ta mansarde ?...

— Par le chemin des matous !... gros poussah!

' Elles se pendirent en grappe à ses bras, lilles le houspillaient.

Elles formèrent une ronde qui fut agréable par ses rires puérils, ses tabliers de couleurs envolés, ses petits pieds frappant le carreau en une cadence de gaieté sincère.

-iU8 LA RUSE

Or, le turban de M"'*^ Gardoche parut dans la porte.

— Ah ça, la jeunesse... vous allez réveiller les voisins... Paix donc! Hé... là... Modérez-vous... Quel sabbat... J'éteins le quinquet, si vous ne cessez point...

Marchant, elle parut toute petite et ronde comme une citrouille. Derrière elle venait une dinde froide noircie de truffes, un saladier de fraises, des petits pains mollets dans une corbeille, un panier de bouteilles à casques de plomb, le tout porté par une vieille femme sèche et le garçon bancal.

— Voyons, le poussah... criez moins fort ! Votre ami le mylord a d'autres façons... Il sait son monde...

En un clin d'œil, les petites repoussèrent sur d'autres tables les grosses pelotes hérissées d'épingles, les têtes de carton coiffées de guipures provisoires, les bobines de fils et les boîtes à ciseaux. Déjà la mère Cardoche étalait la nappe. Vulcain plaçait les bouteilles et les chandelles ; la vieille disposa le couvert...

Autour de M'"*^ Cardoche les demoiselles se plaçaient.

Dieudonné fit face à l'hôtesse. Angeline et Noémie discutèrent les mérites respectifs des cours de médecine et des cours de droit : ceux-ci tenaient moins les étudiants qui avaient plus de loisirs à dépenser avec leurs maîtresses. Au contraire, il fallait suivre assidûment les cours de médecine. La Bordelaise, amè-; rement, se plaignit de ne voir que trop peu Dieudonné Gavrois :

— Nous irons dimanche à Montmorency avec Angeline et Gydalise. Mon cousin nous accompagnera...

Omer tenta de décliner la proposition. Il se reprochait déjà cette escapade. On pourrait l'apercevoir à la campagne sur une balançoire. Des commérages arriveraient aux oreilles de M™^ Gresloup. Mais les invitées battirent des mains.

— Je vous montrerai mon squelette, promit le carabin.

Elles trépignèrent.

^ — Un squelette du sexe ? questionna Cydalise avant d'introduire entre ses dents le pilon de volaille qu'elle déchira...

Cavrois rongeait la carcasse ; elle lui couvrait les narines. Il ne répondit pas aussitôt; mais la Bordelaise révéla que le squelette portait le bonnet à poil et les épaulettes d'un garde national. On se récriait. A l'en croire, il avait été bel homme de son vivant; et même elle se laisserait bien encore lui faire la chose. Cydalise l'en défia.

— Je gage que je joue avec... et que ça le ravigote !

— Je gage que non...

— Combien...

— Mon chapeau de paille à marabouts contre ton bonnet de matines...

— Tope-là, ma belle!

— Ah, jeunesse, jeunesse ! soupira M"^^ Cardoche en reposant le verre vide. Dire que j'ai eu mes printemps tout de même que ces mazettes... Ah ! j'en ai fait des folies... dans mon temps...

— Votre première! Madame Cardoche... contez-nous votre première, supplia Cydalise, en torchant d'un revers de main sa lèvre grasse et son nez pointu.

— Votre toute première !

Les apprenties se levèrent ensemble pour la cajoler.

— Mouchez les chandelles d'abord, commanda la patronne.

• Elle tendit sa flûte de cristal vers la bouteille que Dieudonné acheva d'y vider. Elle but d'un trait la rasade, puis :

— Derechef!

— Un autre affluent pour ce fleuve ! ordonna l'amphitryon.

Deux bouchons, successivement, furent projetés par les gaz du Champagne.

— Allons, ma sultane, dis-nous la première faute... Et toutes de rire... Une petite, de frimousse rouge,

avec des yeux en lueurs pétillantes, cherchait à se baigner le bout du sein dans lamousse de sa flûte ; elle avait beau se pencher.., elle était trop plate...; et ses amies, nerveuses, crispaient à la nappe leurs menottes piquées par l'aiguille...

Omer avait, autour du col, le bras d'Angeline, qui, malheureusement, fleurait un peu trop la pommade au jasmin. D'autre part, le Champagne sucrait sa langue, et sa gorge. Bientôt il se rendit compte de son état; tout vacillait et vibrait. Les lueurs des chandelles devenaient radieuses comme des soleils, et lui envoyaient dans l'œil des flèches d'or éblouissantes. Ga l'empêcha de bien voir l'apprentie, qui dormait, comme un ange, sur la table, dans ses boucles, la bouche ouverte, et ronflait. Gavrois n'essuya point la graisse luisant à son menton, ni les fragments de moelle collés autour de ses lèvres. Un couteau dans la main, il battait la mesure, infatigable chanteur, et mêlait l'Olympe à ses plaisirs.

Accourez, accourez, accourez.

Les dieux sont en goguette, Venez à la guinguette, Venez et vous rirez.

— Moi, déclarait Gydalise, j'ai vendu un chapeau de papier à M'''^ Palmyre. On jurerait de la paille de riz. Elle en a pour ses trois livres dix sous.

— Mesdemoiselles, soyez témoins... La Bordelaise outrage la pudeur...

— Fi, ma belle, cachez vos appas...

— Hé doncqué, quand on a bien travaillé toute la semaine, on peut, le samedi, s'amuser aux bagatelles, je pense... Moi, le samedi, je frétille... hein, mon poussah?

— Je le sens... Encore un verre de nectar... Les dieux s'en donnent jusque-là...

Neptune, en quittant l'Aurore . Qui lui fait doubler Tithon Dans une fosse inodol^e, S'enterre jusqu'au menton.

— Maman, racontait M"*^ Gardoche à son verre, Maman, elle vendait, au coin de la rue des Filles-Sainte- Opportune, dans une grosse boutique, des briquets, de l'amadou, des lanternes de corne, des cannes à pommes de cuivre pour les heyduques, des brancards de vinaigrettes et de chaises à porteurs, des piques pour les citoyens des sections... Chaque décadi, les garçons venaient s'ébattre avec nous autres, et l'on faisait des colin-maillards; et l'on se cachait dans les garde-robes du quartier de derrière.

— Ah ! madame Cardoche, vous jouiez dans les garde-robes avec les garçons...

— Gorbleu! madame!

— On ne sait pas comment on en sera quitte, quand on étouffe là-dedans avec un scélérat qui vous gratte partout...

— Gorbleu ! madame !

— Moi, confessait la maigre Gydalise, quand j'avais huit ans...

— Tu glissais déjà sur la coudrette?

— Gorbleu, madame! blâma le chœur.

— Ah! dans la garde-robe! se rappelait la vieille : Symphorien mon frère de lait, Symphorien ! Pensezvous; il avait chiffonné tous les affiquets neufs qu'on m'avait mis pour Pâques fleuries... Dieu, que j'avais peur que mère-grand me donnât le fouet!... Oh! j'étais bien chose. Aussi, voilà qu'elle m'appelle à l'ordre. J'accours. Elle rne trousse les cotillons. Dame : j'étais

ïir2 LA RUSE

innocente! Telle que l'agneau qui tette sa mère. Rapport à Symphorien, me v'ià obligée de dire : « Mèregrand, c'est lui qui m'a jeté de la colle avec le petit doigt qu'il a en surplus. » Ah, mes enfants, quelle fessée ! Ça me cuit encore !

Les joies furent en ouragan autour d'Omer. Les figures se moquaient autant de lui que les soleils des chandelles. Il chassait de son mieux l'image d'Elvire. Grave et sévère, triste comme un ange devant le spectacle-des crimes, elle n'occupait pas moins son esprit que la caresse secrète d'Angeline n'occupait sa chair...

— Ecoutez :

Hébé se met en chiffonnier, Plutus en chansonnier, Cornus en gâte-sauce.

Et Vulcain qui se hausse, Afni d'être plus grand, A pris modestement L'habit d'un conquérant...

Ainsi chantait à tue-tête, entre ses hoquets, le cousin Cavrois, frappant du pied à chaque rime.

— Et notre gageure! demanda Cydalise.

— Quand tu voudras, ma belle... Je te dis que j'embrasse le squellette.

— Et que ça le ravigote?

— Et que ça le ravigote ...quand il a des idées...

— Nous voulons voir... crièrent ensemble toutes les voix, sauf celle de l'enfant qui dormait dans la chaleur de ses bras roses à fossettes. . .

M"'® Gardoche se grattait la tète, sous le turban à la moabite. On décida de rejoindre le squelette dans le laboratoire du carabin. Toutes se levaient en tumulte, se ragrafaient, D'ailleurs les bouteilles étaient vides, et les os de la dinde, scrupuleusement rongés, ne sol- 'licitaient plus les gournjandises..

(( Les premiers instants d'une conspiration ne manquent point de couleur », pensait Omer, en suivant jusqu'à sa chambrette Angeline qui voulait y prendre un lacet avec sa fanchon. Elle prétendit lui fermer la porte au nez. En dépit de tous les efforts, elle y parvint. Il se trouva seul dans un couloir mansardé, dont la lucarne encadrait le clair de lune, un paysage de cheminées en tôles et de toitures en tuiles. L'échiné d'un matou se cambrait au bord d'une gouttière, et la queue se dressait vers le disque de Diane.

Orner poussa le vasistas, s'accouda. Le vent de la nuit effaçait lentement les chaleurs de l'ivresse aux tempes, sur les joues. Il aspira la pureté de l'air. < Comment^ songeait-il, ai-je pu, le soir oii j'adopte une si grave détermination, le soir où je viens de jeter ma vie comme enjeu sur le tapis de l'histoire, comment ai-je pu, deux heures durant, oublier presque cela, pour m'égayer avec du vin, des filles rieuses, des propos obscènes et des chansons grossières?... Voilà que je m'en remets au risque de mourir. Devant cela, j'hésitais depuis six ou sept ans. A cette heure même, j'abandonne à Bacchus et Priape de mener mes gestes. Depuis ce duel, je suis un autre, vraiment. Pour avoir échappé à la mort une fois, je m'estime invulnérable. Les gendarmes, avertis par les espions, nous cherchent peut-être. Gela m'importe moins que d'assouvir mon instinct sur la chair de cette fille... Il y a longtemps que je n'ai désiré, comme à cet instant, le délire d'étreindre un corps nerveux et de goûter à des seins robustes. Il semble que la présence du péril rende mille fois plus précieuses les chances de volupté... On ne veut pas périr sans laisser de souvenirs, fût-ce même à une grisette complaisante! »

Le pas lourd de Dieudonné foula le carreau du couloir, après que sa carrure eût émergé de l'escalier.

— Chut! commanda le gros garçon. Je veux t'apprendre ce que cache ce nid de tourterelles... Je vais t'introduire dans l'arsenal de la Vente,

Il extirpa de sa poche un trousseau de clefs, et lorsqu'on eut fait vingt pas, jusqu'au bout du corridor, il fit jouer la serrure d'un grenier. A première vue, le réduit parut, sous la clarté douteuse de la chandelle, contenir des vieilles malles, cent cartons de modes, plusieurs barils de beurre salé, des jarres de cornichons, des caisses de rubans. Dieudonné leva le couvercle d'un pot, creusa dans le beurre un trou profond avec son canif, et ramena sur la lame une poussière noire...

C'était de la poudre. Il referma le pot; et d'un coup de langue, essuya la lame...

— Du vrai beurre normand... et je m'y connais! La mère Gardoche ne se prive de rien, pour couvrir avec le surcroît de sa provision nos cachettes. Jamais un mouchard ne se doutera qu'un mets de cette qualité puisse celer des munitions révolutionnaires.

11 écarta des cornichons dans une jarre, et retira une pincée de poudre, encore. A travers les rubans d'un carton, il remua des paquets de cartouches et des sacs de balles. Une des solives obliques soutenant le toit était creuse. Omer put compter à l'intérieur nombre de pistolets d'arçon et quantité de fers à piques; les canons, les lames luisaient sournoisement à travers une couche d'huile. Etais et poutres étaient ainsi pourvus, tous. En même temps le cousin contait que la mère Gardoche, célèbre jadis sous le nom de la Belle Lingère, parmi les Merveilleuses et les Incroyables, avait été, sous l'empire, la maîtresse du capitaine Labédoyère. Elle l'adorait. Sa rage sénile et démente ne pardonnait pas aux Bourbons d'avoir fusillé son amant après Waterloo. Dans la suite elle avait conservé le culte du mort à venger. Aussi pouvait-on se réunir chez elle sous couleur de tâter ses ouvrières. La police

soupçonnait à peine. Naturellement, les grisettes ignoraient le pot aux roses...

— Ne laissez pas couler la chandelle sur le carreau! recommanda, depuis les bas-fonds du magasin, la voix éraillée de M""° Cardoche.

Dans les mansardes, des éclats de gaieté folle répondirent. Les deux cousins quittèrent le grenier. Au bout du corridor, la blonde Angeline, la Bordelaise, et la maigre Gydalise, les appelaient, la fanchon sur l'oreille et le châle aux épaules, afin de fuir sans leurs compagnes.

Dehors, Omer observa mieux que la maison s'accotait à celle de l'armurier Lepage dont la boutique formait le coin des rues Richelieu et Montpensier. Donc la réserve d'armes était considérable à cet endroit. Au premier signal, assura Dieudonné, les carbonari de la Vente devaient mettre en état de défense ce pâté de maisons, trésor de l'émeute prochaine; et l'on pouvait commodément barricader les rues avoisinant le Palais- Royal, d'où s'élanceraient tout à l'heure de nouveaux Camille Desmoulins, de nouveaux patriotes. . Pour conclure, le gros garçon entonna l'un de ses mille refrains adaptés à toutes circonstances :

Ah! rendez-moi les jours de mon enfance. Déesse de la Liberté !

Le trio deslingères continua le chant qui s'engoufifra dans les ruelles, qui franchit les grilles des impasses. A déclamer le vœu républicain, ces voix, tout à coup, émurent jusqu'aux entrailles les jeunes gens. Il leur parut qu'un chœur de prêtresses antiques adressait au ûrmament leur espoir...

Par les perspectives étroites des rues qui déchiquetaient, en haut, la banderolle du ciel constellé, ils continuèrent leur marche vers le Mont Parnasse. Ce

chant les précéda, sans interruption, dans la ville endormie. Les plis des écharpes ne différaient point assez de ceux propres aux péplums, pour qu'ils oubliassent leur rêve d'imiter les grands hommes inspirés par les dieux capitolins. Les façades nues des maisons, leurs petits balcons effacés, rigides, les pans de maçonnerie successifs ainsi que de hauts piliers s'arcboutant les uns contre les autres, les boiseries rectangulaires des boutiques closes, les bornes cerclées de fer, les niches des fontaines et leurs vasques humides, les touffes des jardins débordant leurs murailles basses : rien n'était, grâce à l'obscur, très contîraire à leur imagination de la cité antique. Sur chaque échoppe de savetier, ils cherchèrent des yeux l'inscription latine et le mot sutor. Trois nymphes légères, de leurs escarpins de prunelle, fuyaient, telles que des ombres, le long des porches aux souffles froids. Que n'avaient-elles des psaltérions aux mains, ou des flûtes doubles à la bouche.

Décela, gaiement les carbonari devisaient, ivres de se croire dans l'état bachique, dans l'exaltation de l'être qui communie avec les volontés des forces naturelles, et que les dieux affolent de leurs volontés mystérieuses, maîtresses. Sincèrement, Dieudonné voulut délivrer le monde, briser les fers des captifs, précipiter les monarques, terrasser le Turk, et libérer la Grèce dujougt imposé par le Croissant.

— Le pourrons-nous?... demanda peureusement Omer.

— Tu en doutes! reprocha Dieudonné.

Et il épancha des invectives contre les tièdes, les timides, les buveurs d'eau!

— Vois-tu... il faut boire du vin!... C'est au vin de France que les Girondins ont dû leur conception de la République. Versons-nous du falerne à pleins bords, si nous voulons devenir des Brutus et des Labienus... Tu

es trop orgueilleux, toi... Tu as le tempérament de tes amis àolla et Olympio !... Tu'crois que l'univers est fait à ton image pour répéter ton agrément. Tu devrais étudier les sciences positives. C'est ça qui vous rabat le caquet . mon vieux !... Quand on pense à la pénétrabilité et à la divisibililé de la matière, on finit par se dire que nous sommes peut-être quelques molécules colorantes du pigment planétaire et pas autre chose : l'homme rouge de la Bible, l'atome de carmin nécessaire pour absorber' un peu de la lumière et de la chaleur du soleil, avant de les rendre à la terre, en fumier... Quand on songe à la pluralité des mondes, qui ne sont probablement aussi que les molécules colorantes de l'éther... chacun sans plus d'importance qu'un atome de carmin dans une pièce d'étoITes de milliards d'aunes !...

— Gomment cette faiblesse ne t'efîraye-t-elle pas ?... Elle m'épouvante. Il me semble que ce serait la pire extrémité de se résigner à croire de pareilles hypothèses, ht tu es gai, et tu ris..., toi qui, sans cesse, te rends un compte exact de notre fragilité...

— Orgueilleux. Nous sommes des animaux soumis à des lois mal connues ; et rien de plus...

— Nous pensons.

— Oui, mais quoi ?... Quelle est la mesure de notre pensée par rapport à la vérité absolue ? Peut-être rien qu'une pauvre erreur absurde... Quandje compte toutes

îs niaiseries que les plus belles intelligences ont débits sur lachalf uravantla théorie de Fourier, qui est de 15 à peine! Quand je scmge aux vieux axiomes que bou- ^versent de nos jours les idées d'Herschell, relatives à LCtion cliimi(jue des rayons du spectre !... Quand je' revois les modilii^ations que notre siècle apporte à la (e avec l'emploi de la vapeur, de l'électricité, et des ;az à force ascensionnelle... et de la chimie agricole !... Puisque l'homme a pu vivre quarante siècles et plus dans l'ignorance de tout cela, en se croyant le frère ou

le fils des dieux, je me demande dans l'ignorance de quelles choses féeriques el inimaginables, nous vivons présentement avec une vanité de Jocrisses.

— Alors, pourquoi, pourquoi ne point se résigner à nommer Dieu ce que nous ignorons, et à nous contenter des symboles ? Adorer la Providence, bêtement, simplement, un froc sur le dos, et un crâne devant soi, sur une pierre de la grotte. C'est le problème devant lequel j'ai tant hésité, avant de te rejoindre dans la Loge.

— C'est que tu n'étais pas curieux... Moi, je suis curieux... Je veux savoir, autant que faire se peut, ce qu'il y a de capacités dans ma cervelle, si pauvres qu'elles puissent être... Mais les prêtres défendent cette curiosité, puisqu'ils défendent la liberté de discussion. De là, pourtant, jaillit toute lumière, aussi matériellementque l'élincelle électrique jaillitenlreles deux pôles, le négatif et le positif. La curiosité est mon seul bonheur. Je suis curieux comme une poule... moi ! Il faut quejemette le nez dans toutes les soupières, dans toutes les éprouvettes, dans toutes les opinions. D'ailleurs, j'aime monillusion, celle de croire qu'à unmomentnous retrouverons peut-être toute la science. Alors, alors, ce serait inouï. Les alchimistes et les mages n'ont pas avancé seulement des mensonges...

— La pierre philosophale..., ah ! ah !

— Ouais... Je connais quelqu'un...

— Ah bah!

— Motus !... Nous reparlerons de ça... Pour le moment je cristallise de mieux en mieux le jus de betterave dans mes alambics... J'améliore une méthode qui change les racines en leur poids d'or.

— Par l'entremise du commerce...

— Si tu veux jouir de la vie, sois curieux, Omer ! Qu'importe l'entremise ! Quand je regarde un acide et une base se combiner dans le renflement de la tubulure, j'ai autant de plaisir que si je te vois embrasser la

belle Angeline et lui passer la main sous le fichu... C'est tout de même ! Si j'analyse la saveur d'un morceau de volaille cuite à point et qui fond sous la dent ; si je 'hume l'odeur d'un géne'reux bourgogne ; ou si je me frotte le cuir du ventre contre la croupe de ma Frétillon..., tout cela me réjouit parce que tout cela satisfait mon désir d'apprendre... Je chante à tue-tête pour voir rire autour de moi, car je suis curieux des âmes ■qui se livrent dans la gaieté d'une ripaille... J'attends la bête qui reparaît sous l'homme, la bête avide de bondir, de crier et de courir, comme au temps desménades ^t des satyres^ des hommes-singes, des centaures et des hamadryades... Pourquoi je me compromets avec les libéraux, les carbonari, les francs-maçons?... Parce que -ceux-là m'assurent la liberté de produire toute la lumière,de dissiper toutes les ombres, parce qu'ils sont, d'ailleurs, les gens de mon parti, depuis l'ancien temps. Les Templiers s'adonnèrent à l'alchimie comme moi ; les philosophes de l'Encyclopédie fréquentèrent les loges. Lavoisier et Condorcet, de Fourcroy furent les amis de la Convention, ainsi que Monge, et Bertholet. Ils obtinrent que l'expédition d'Egypte fût entreprise pour aller fouiller les ruines de Memphis, les souterrains des Pyramides afin d'y chercher les traces de la science oubliée, la science de Moïse, car ce diable-là connut les lois de la génération spontanée puisqu'il couvrait l'Egypte de moustiques et de grenouilles, à son gré, puisqu'il développa la peste bovine et l'épidémie néfaste aux premiersnés des aristocrates et des tyrans... Le camp d'Hiram, ■c'est mon camp ! C'est le camp des curieux, des savants •et des voyageurs ; c'est le camp de Franklin, qui inventa îe paratonnerre !... Et puis, dans les Loges, on organise •des banquets... et tu penses que cette seule raison m'eût décidé, par-dessus les autres !

A ces mots, son rire jovial ébranla l'air. Il rejeta son ■chapeau vers sa nuque. Ce mouvement exposa les joues

rondes et bien rasées à la clarté stellaire. Son cousin examina ces yeux bruns qui se fixaient longuement sur chaque chose, puis caracolaient, comme des bêtes en joie. Au milieu de la figure volumineuse, les narines sensuelles remuaient.

— Tu ne rêves donc pas, comme chacun, de posséder le pouvoir, un jour?

— Moi? Que nenni !... Pas plus que je n'ai l'ambition de porter au bras la plaque du garde champêtre. Le souverain n'est que le premier des gendarmes. Je me soucie de cela comme d'une guigne !

— Mais les acclamations du peuple, les saluts de la foule, la gloire en un mot?

— La belle affaire... Il est tant d'étoiles probablement habitées, où cette gloire demeurerait éternellement inconnue. D'ailleurs Papavoine, l'assassin, est plus célèbre que Lavoisier.

— Oui, mais, cependant !... C'est pour avoir compris que je n'atteindrai pas la gloire, que je me suis attristé vers quinze ans. Depuis je n'ai senti vivement que ce chagrin, même auprès de mes maîtresses...

— Combien de gens estimes-tu à bon escient?... A bon escient 1...

— Le sais-je... Le capitaine Lyrisse, la tante Aurélie, ta mère, toi... C'est à peu près tout... Ma pauvre mère, hélas ! est si faible d'esprit...

— Alors que t'importe d'être acclamé par les autres... si tu les méprises?...

— Je ne sais pas les mépriser suffisamment...

— Parce que tu n'as pas suffisamment cultivé ton esprit pour être sûr de ta supériorité...

— Sans doute... Mais se juger supérieur, n'est-ce pas une vanité de barbare?

— N'importe : il faut cultiver ses facultés, les physiques et les spirituelles... Que révères-tu le plus?

— Le contrat social et la loyauté de ceux qui le res-j

pectent. Je crois que l'essentiel de tout : c'est la Loi arrêtée entre les égaux. Elle permet l'entente des citoyens, elle écarte et résout les conflits^ elle garantit la paix, elle mène donc au triomphe de la fraternité, de l'esprit ! Et si j'ai longtemps hésité à m'enrôler parmi vous c'est que je ne voulais point lutter contre le pouvoir légal... ou reconnu tel...

— Talleyrand a confisqué la presse de mars et d'avril 1814, par l'intermédiaire de la police prussienne installée dans Paris avec les troupes de la Sainte- Alliance. Il a simplement acheté soixante-dix sénateurs qui votèrent le retour des Bourbons. Est-ce là ce que tu nommes la légalité ?...

— Les électeurs ont consacré le régime en donnant à leurs députés mission de le maintenir.

— Les électeurs ne votent pas librement.

— Cela les regarde seuls. S'ils sont immoraux, tant pis. . . Il leur appartient de faire ce qu'ils pensent le meilleur... Mais aujourd'hui, la Congrégation veut abolir l'article de la Charte qui garantit la liberté de la presse. Le Iloi attaque la Loi. Dès que j'en eus la preuve, je suis venu parmi vous...

— A la bonne heure... Et quelle preuve ?

Omer relata la proposition d'aller à Taganrog, relever

Jes traces du poison qui tua le tsar Alexandre. Cette

lénonciation pouvait perdre les libéraux devant TEu-

ipe. On eût imputé le crime aux excitations des jour-

lux, afin d'excuser, par là, l'usage d'une nouvelle loi

de justice "et d'amour » qui eût anéanti les bienfaits

fe la Charte...

J'ai la superstition romaine du respect à la Loi... >e tout ce qui s'est aboli de mes illusions, je crois bien [ue c'est le seul sentiment qui persiste: je vénère les règles sociales... Il me semble que, sans une telle vénération, tout s'efTondre, tout est livré à l'anarchie de la îanaille stupide, ou bien à l'arbitraire du tyran vicieux. ..

La Loi me semble le seul motif suffisant de sacrifice. En parlant ainsi, tout à coup l'âme d'Omer se définissait devant lui-même.

— D'accord I répondit le cousin. Tu es un brave et loyal garçon... Omer, tu es un citoyen... Cwisromanus es... Et c'est parce que tu refusais leur besogne qu'ilsont voulu te faire tuer par le neveu de l'évèque?...

— Je le suppose...

— Tu as souffert pour la Loi... C'est grand... je t'envie...

Le cousin ouvrit ses bras, l'attira contre sa poitrine épaisse. Formidablement, il le serra contre son habit tête de nègre, à tel point qu'un des boutons d'argent écorcha le menton d'Orner.

En avant, les filles chantaient toujours les refrains^ de péranger, moins pour satisfaire, sans doute, à un idéal de révolution que pour justifier, devant leurs propres consciences, la luxure et l'ébriété de leurs vies.

Les fraîcheurs agrestes du Mont-Parnasse arrivaient avec la brise. En cette heure de mai, le printemps des jardins embaumait l'air. Gomme les promeneurs relevaient la tête, ils virent la lumière de l'aube éclaircir le- ciel sur les champs de cheminées, par-dessus les pentes des toitures. Aux bosquets du faubourg, des oiseaux bavardèrent.

On s'en fut riant. La Bordelaise reconquit le bras gauche de Dieudonné, et Cydalise le bras droit ; Angeline enlaçait Omer. Il baisa les joues fraîches^ les lèvres chaudes, et les yeux somnolents.

On marchait à pas d'amoureux, par des ruelles longeant les murs des basses-cours. Les coqs se répondaient de partout. Le zéphir balança les cimes des tilleuls surplombant les haies des enclos, et une pluiej de pétales s'épancha sur les chansons des grisettes^ dans les plis de leurs châles. Enfin, on atteignit h boulevard extérieur.

LA RUSE ±2'i

Cavrois habitait une longue maison basse à un seul étage, proche le bal de la Chaumière, qu'il fréquentait assidûment. Passé le seuil, entre les boutiques d'un sellier-corroyeur et d'un marchand de bouchons, il pria de traverser en silence l'étroit vestibule aux cloisons de plâtre rose. Ayant atteint la porte vitrée par des losanges en verres de couleur, il souleva le loquet, introduisit, avec des saints comiques, dans une cour remplie de tonneaux vides, et mena la bande vers une manière de magasin qu'exhaussait un perron de trois marches. Il fît les honneurs d'une salle blanchie à la chaux, mais barbouillée d'équations et de figures géométriques au fusain. Omer prit soin de ne pas heurter les flacons d'acides, les fourneaux en terre réfractaire, les cornues sur les réchauds, les cloches recouvrant des minéraux biscornus, l'aquarium plein de grenouilles, avant d'apercevoir le bonnet à poil, les épaulettes et les buffîetteries du squelette qui portait les armes, à droite de l'alcôve. Enluminée brutalement sur une image d'Épinal, la silhouette équestre du général Foy, occupait une place médiane dans la paroi d'honneur, par-dessus les pyramides de bouquins poussiéreux. La statue anatomique qui se dressait, au centre d'une table en bois cru contemplait des fioles de toutes tailles, rouges, noires, ou transparentes, étiquetées, salies au goulot...

— Voilà mon chéri..., soupira la Bordelaise, jetant ses bras sur les clavicules du squelette... Ah ! Cydalise, je me pâme !...

Au milieu des rires et des stupéfactions, elle décrocha le mort du clou qui le maintenait, et le culbuta sur le lit, dans l'édredon vert.

— Rien ne te dégoûte, toi..., saperlotte ! admirait la

I aigre Cydalise, les poings aux hanches... — Ah ! l'horreur !... fit Angéline cachant sa tête dans sein d'Omer. Et vous lui permettez, gros poussah?

Dieudonné ne répondit pas. Il avait couru dans le fond de ^la salle, vers une cornue, pleine, au quart, de liquide bouillonnant sur une sombre flamme. Elayé par ses deux gros bras, il contemplait avidement la nuance variable de la mixture. Des bulles de gaz verdâtre s'en dégageaient, s'envolaient dans un tube horizontal contenant plusieurs petits morceaux de matière bleue, et que traversait le fil d'une batterie voltaïque... Rien ne put le faire se détourner de cette attention. Quelque acharnées que fussent les invectives des filles, il demeura tel, ne bougeant que pour activer, avec un soufflet neuf, les flammes du fourneau. Le chimiste était une masse immobile et sévère, en spacieux habit marron, en pantalon large, la tète ébouriffée, et les joues tombantes.

Cependant, la Bordelaise priait le mort d'attendre qu'elle se dévêtit afin de l'aimer commodément. Elle arracha les épingles de son tablier, dénoua maints cordons, enleva son fichu, dégrafa son corsage sur la chemise de linon jaune enflée par deux globes mobiles. Les minces bras duveteux se dépouillèrent ensuite de leurs manches à gigot ; ils défirent le nœud de La robe pendant que se creusait l'échiné. Noémie se débarrassa vite de ses jupons, transparut parmi le linge diaphane comme une enfant noiraude, vive et criarde, sous les tresses roulées dans un madras jaune et rouge. Alors, elle se coucha, contre le squelette articulé dont elle écarta les fémurs. Ce fut l'enlacement macabre de ces inertes ossements par une fillette souple, nerveuse, haletante. Contre les côtes rudes les jeunes seins se gonflaient. Sa bouche en fleur baisait les trente-deux dents du crâne ricaneur que serrait la jugulaire du bonnet à poil. Les tibia^ secs enfermèrent les mollets en bas blancs. Une mi notte piquée par l'aiguille empoignait l'humérus d'ivoii râpeux.

— Je suis la fiancée de la Mort !... criailla petite forcenée ; je suis la fiancée de la ballade allemande, moi !...

Les ressorts du squelette craquaient, les osselets s'entrechoquaient.

Les autres filles riaient convulsivement. Une fiole se brisa en tombant pour avoir été bousculée par Gydalise ; et le liquide répandu fuma.

— Tiens, chéri, grenadier de mon cœur! Encore, encore de l'amour, té... En veux-tu, en voilà... Trop aimable grenadier! Je me pâme! déclamait Noémie.

— Ah ça! vas-tu te taire? commanda Dieudonné de son coin.

Son visage rougit, pâlit, se gonfla, car la Bordelaise continuait le jeu. Ses folles compagnes, piétinaient les débris de verre.

— Du silence ! Morbleu ! je veux du silence, entendez-vous... Omer!... Omer!... Je tiens peut-être en ce moment la preuve de ce que nous cherchons depuis quinze mois... Et ces cochonnes qui beuglent !

— 0 mon âme ! ô ma vie !... riposta la Bordelaise, se roulant sur le lit avec l'ossature, le bonnet à poil et la giberne...

En pleine figure, un paquet de plumes d'oie lui fut lancé durement par le carabin.

— Tais- loi donc, paillasse à romantiques !

— Dé quoi ! Viens-y doncqué me faire taire, s'il vous plaît... toi !

— lié ! dit Gydalise, tu ne nous a pas amenées ici pour réciter nos patenôtres.

Ensemble elles l'insultèrent.

Au lieu de les calmer, selon le désir de sa raison, Omer s'amusa trop de les voir dépoitraillées, agonir d'injures le gros garçon debout, serrant les poings, au milieu de ses fioles puantes, de ses fourneaux, de ses cornues, de ses bouteilles de Leyde et de ses

balances. Il avait retiré son liabit, puis son gilet de velours. En corps de chemise, obèse, il répondait, avec des postillons de salive, non sans jeter de prompts regards vers la précieuse tubulure : le gaz verdâtre s'accumulait sur les fragments de matière bleue. Au milieu du lit, la Bordelaise, rageuse, s'exalta :

— A la garde I . . . Au viol ! . . . A la garde ! . . . On m'outrage !

Elle faillit s'étrangler. Angéline et Cydalise affectèrent la frénésie du rire. Soudain, Dieudonné bondit, renversa deux piles de livres qui lui barraient le passage, et se précipita. D'énormes taloches claquèrent les joues. Angéline s'éboula dans une caisse à carbonate de chaux. Une grimace de douleur succéda vite à l'hilarité de la belle fille, qui, la main aux yeux, se prit à braire comme un marmot. Cydalise, empoignée par la collerette, alla choir sur le lit, les jarobes en l'air ; et l'on vit ses cuisses maigres gigoter. La Bordelaise beuglait, tandis que les lourdes mains de Gavrois s'abattaient à vingt reprises sur la chair :

— Assez... de grâce !... ràlait-elle... Je ne bouge plus, mon gros... je ne bouge plus... té, je ne bouge plus !... Oh ! maman !... Que j'ai mal !...

Blême, Gavrois, sans mot dire, installait chaque demoiselle sur la couche. Il y fît asseoir Angéline pleurnichant, grognant et se frottant, près de Gydaiise coite et sournoise. La Bordelaise étanchait, avec sa chemise, le sang de sa narine, et sanglotait.

— La première qui bouge avant que j'aie fini, je lui tords le cou !

Vraiment, il parut en état de le faire, tant ses grosses pattes tremblaient de fureur. Les grisettes se pelotonnèrent au fond de l'alcôve, sous les rideaux de colon ; elles reniflaient seulement, comme des écolières battues par le maître. Leurs dos sursautaient. Elles ravalèient des sanglots, menues et peureuses.

— Viens voir, Orner!... enjoignit le cousin, viens voir... Prends ce papier. Approche l'écritoire.

Orner obéit. Durant une heure, Dieudonné dicta des hypothèses chimiques sur la décomposition des gaz, sur l'action des courants électriques. Il pensait tenir la formule de sa théorie. Entreprise en dépit des opinions de ses professeurs, l'expérience réussissait. Il la prolongea, calcula, obligea son cousin d'inscrire les formules rapides, les phases de l'observation. Ce fut pénible. Le sommeil pesait dans les paupières. Parfois les phrases de l'étudiant ronronnaient de manière indistincte pour l'oreille assoupie d'Orner qui se réveillait, secouant la tête. Il n'osa dire sa lassitude. Qu'importait d'ailleurs. Au résultat d'une telle découverte, il devait certainement sacrifier son repos. Enfin, Dieudonné proposa...

— Allons nous étendre sur le divan.

Au lit, les trois filles dormaient, paisibles, anéanties par la fatigue d'une journée de couture et d'une nuit d'ivresse. La chevelure mordorée de Gydalise s'était répandue sur l'oreiller jusque sur les joues brillantes d'Angéline. Entre leurs poitrines, plus bas, la Bordelaise, à plat-ventre dans l'édredon, soufflait à peine, sous la chemise à fleurs.

La plus sage avait remis en place le squelette contre la muraille. Il veillait simple, sévère et nu, sauf au crâne, que dominait l'ourson réglementaire de la garde nationale un peu roussi par les soleils des revues et les pluies des factions.

Dieudonné se vautra sur le divan, aussitôt ronfla. Omer gagna la porte, assez mécontent d'ajourner la possession d'Angéline, d'ailleurs laide et flétrie à cette heure.

Malgré la précision d'un rendez-vous à la barrière Montparnasse, le dimanche d'après, il ne rejoignit point facilement Dieudonné Cavrois pour le dîner de cinq heures. Du Bon Coin, où il se rendit d'abord, endroit prescrit, un garçon en savates et en corps de chemise rose lui dit que « ces messieurs et demoiselles )) n'avaient point mangé là, mais seulement vidé quelques bouteilles de bière, et qu'il ferait bien d'aller voir aa Temple de Bacchus. En effet, Cavrois, les lingères avaient déjeuné dai^s cette tonnelle. Un hôtelier de comédie, pimpant sous la veste blanche, et la chevelure en queue, l'en avertit. Même une dizaine de fioles vides en témoignèrent au bout de la table que recouvrait encore une nappe tachée d'oseille. Aux Deux Noyers, il parut évident que la société du carabin avait bu trois saladiers de punch en se livrant aux plaisirs de la contredanse. l)'ailleurs, les fidèles bruyants de Terpsichore remplissaient toujours le grand salon et se démenaient au son d'un orchestre si tempétueux qu'on ne s'entendait guère. Une fillette espiège décoiffa de la calotte, par un preste coup d'escarpin, le sommelier obligeant. Une dispute joviale s'ensuivit. Omer dut renoncer à plus d'indications.

Au Veau qui tête, trois lanciers seulement trinquaient en compagnie de grosses femmes qui les contemplaient avec la passion de quadragénaires liber-

lines, en jaconas et châles de filoselle. Des militaires, l'un se troussait la moustache, grommelait, l'autre reboutonnait à demi son plastron jaune, et posait sur le genou son haut shapska dont la plaque à fleurs de lys reflétait le soleil.

— Si maman me voyait, quelle scène ! supputait la plus adipeuse de leurs ^amies, en levant au ciel des yeux opaques.

— Nonobstant la pudeur, elle vous donnerait la fessée... hein donc?

Omer se plut au comique de ces gens. Du reste l'amour fardait les yeux des couples attablés partout dans les enclos, devant les tables rustiques. Joue contre joue un soldat de ligne et une bonne d'enfants, sirotaient du vespétro sous les verdures d'un marronnier. Derrière la grille d'un petit jardin précédant la maison simplette, une famille se pressait autour du potage : plusieurs messieurs engoncés dans les gros collets de leurs habits, complimentaient leurs voisines aux cheveux rudement tirés vers les coques de soie chargeant leurs occiputs; entre ses ailes de pigeons bien poudrées, un vieillard blâmait l'ordonnance du festin ; la dame mûre, ornée de cent boucles grises, découvrit la soupière fumante. L'appétit excité, Omer se hâta, gêné par les flâneurs en bandes. Car la foule se tassait aux seuils des guinguettes établies derrière les murs plâtreux de presque tous les jardins. Des ivro- -ues agitaient leurs casquettes, d'énormes chapeaux de cuir, ou cherchaient, aux goussets de leurs courtes vestes, quelque tabac pour la pipe éteinte. Maintes servantes galopaient avec des brocs de vin. Les culsde-jalte se poussaient dans leurs caisses roulantes. Des manchots psalmodiaient leurs refrains. Nombre d'estropiés se^. balançaient sur leurs béquilles, en quêtant avec des voix lamentables. Les kyrielles de leurs infortunes se succédaient. Des saltimbanques en

maillot rose faisaient la culbute sur de maigres taprs^ dans la poussière. D'autres levaient des poids et des tonnes, par-dessus le cercle des badauds en pantalons de toile, en jupes d'indienne qui fleuraient le sucre candi. Omer franchit malaisément les groupes. 11 parvint cependant au Jardin de la Gaité, tenu par l'illustre Desnoyez ; et, de loin, Taccent de Noémie le décida. Tout de suite il aperçut les fines jambes qui se découvraient au mouvement de la balançoire, tandis que le zéphir s'engouffrait dans les jupes. Le dos marron de Gavrois, sa tignasse abondante et flasque^ le profil lourd de sa joue, le dessin de sa pipe à tête de mort, se reflétèrent dans la glace d'une gloriette. A-côté, les belles mains de Coufeyrac débouchaient une bouteille d'eau de seltz, devant la tète barbue de Michel Ghrestien.

— Enfin le voilà, fit joyeusement Angéline.

Le son de la voix câline flattait. Omer crut avoir la grisette, cette fois. Il serra des mains. Gourfeyrac saluait :

— Monsieur, saurai-je vous exprimer l'admiration que nous avons ressentie tous en écoutant votre plaidoyer en faveur du major Ulbach!

— Votre interprétation de Tidée de la Loi a été près du sublime, Monsieur, si j'ose dire, appuya Michel Ghrestien...

L'avocat ne douta point qu'ils ne fussent à demi sincères, à voir leurs yeux respectueux. Son orgueil s'émut. Il remerciait, honteux et triomphant :

— Lorsqu'on prêche pour la vérité et pour la liberté^ cela donne quelque valeur à la pire éloquence.

Tous, ils continuèrent à le féliciter en vidant leurs verres. Les grisettes lissaient leurs jupes. On fit descendre la Bordelaise de la balançoire, non facilement, car elle assurait que cette gymnastique était salutaire. Elle éprouvait une envie de femme enceinte

pour la galelte du Moitlin de Beurre. Il fallut y courir derrière elle. Cydalise avait peine à la retenir. Michel Ghrestien tirant à part Orner, Héricourt l'entraîna par les bosquets, dérangea les joueurs de boules, devant un mur bas et une porte bâtarde ; il leva le loquet :

— Laissons Gourfeyrac et Gavrois. Le capitaine Lyrisse vous attend chez notre ami Ribéride, ici dans la maison de Desnoyez.

Omer présuma que son rôle de carbonaro commençait. Il écouta donc Michel Ghrestien lui vanter les conceptions libérales de cet étudiant qui continuait à suivre les cours de droit pour obtenir le diplôme de docteur, et quel'avocatrencontraitsouventàlaFaculté.Ilsentrèrent dans une cour. Plusieurs charrettes, les brancards en l'air, étaient rangées contre l'écurie; des poules se sauvèrent. Là-haut, l'orchestre dugrand salon, où dansaient des militaires et des servantes, faisait rage. Par une fenêtre béante, on entendaitce monde rire, chanter, appeler, trinquer, plaisanter et s'invectiver, au son des clarinettes, des saxophones, des violons. L'escalier exlé-rieur, en bois, menait, sur le flanc de la bâtisse, à une terrasse couverte. De là, Michel Ghrestien pénétra dans un corridor, gratta la première porte qu'aussitôt entrebâilla Ribéride, inclinant sa chevelure de page et son beau torse au gilet écarlate. Affable, il introduisit dans une chambre garnie de livres. Des pipes et des blagues à tabac pendaient à des clous. Les portraits de Manuel et de La Fayette étaient cloués au-dessus de la cheminée. Napoléon y méditait, en bronze, accoudé contre un cadran de cuivre. L'étudiant fit passer les visiteurs entre un guéridon de thuya chargé' de paperasses et un sofa de velours vert. Une deuxième pièce, fort grande celle-là, contenait vingt-cinq jeunes hommes, en rang sur une épaisse couche de paille: ils croisaie^it la baïonnette vers le capitaine Lyrisse.

— Appuyez bien la crosse à la hanche, recommandait

â32 LA RUSE

le demi-solde à voix basse... C'est votre hanche qui doit étayer l'arme et arrêter l'élan du cheval... Croyezen un vieux dragon. C'est parce que les Russes appuyaient très fermement la tige de la crosse contre la hanche, qu'en 1812 les charges de notre cavalerie firent tant de fois fiasco... Nous ne les culbutions pas... Ils crevaient nos chevaux... Autrefois, les Autrichiens étaient tout de suite les quatre fers en l'air quand nous arrivions sur eux. Ils lançaient la baïonnette en avant... Ils n'atteignaient rien... Le fer glissait, ou bien écorchait à peine la bête, qui les jetait bas... Donc... attention... Garde à vous!

Parmi les recrues de la Charbonnerie, son neveu reconnut le bohème Grantaire et son chapeau trop large enfoncé sur sa chevelure poussiéreuse, les manches trop courtes de son justaucorps bizarre; Enjolras et sa figure d'ange exterminateur ; Bahorel et sa redingote verdàtre; Combeferre le dandy, son profil arrogant au haut de sa cravate en soie « flamme du Vésuve ». Il y avait aussi plusieurs ouvriers sous la casquette à glands, un portefaix en costume de velours, deux messieurs mûrs, un vétéran qui, pour instruire ces recrues, arborait encore son vieux bonnet de vélile, enfin des ado-^ lescents très graves aux chevelures florentines, trèàî roides dans leurs fracs boutonnés, très fins dans leurs' culottes étroites.

Ribéride déplorait le licenciement delà garde natio nale; cela nuisait aux plans des républicains. Sous le couvert de l'armée bourgeoise, on était, auparavant, un corps prêt à la lutte, et pourvu de ses armes de ses ^ chefs, de sa cavalerie, de son organisatiofi administrative, disciplinaire. Au moment d'aboutir, tout disparaissait, par l'imprudence de ceux qui cuvaient voulu manifester avant l'heure, au ne^ du roi, et sans être prêts à soutenir, par le combat, leurf témérités. Donc, il fallait en revenir aux dangereux

expédients de 1820, à l'exercice dans des chambres, pour ceux qui n'avaient pas fait partie de la garde, ou qui n'étaient pas d'anciens militaires. N'importaitil pas de constituer, malgré tout, des unités de résistance, capables de manœuvrer le jour du conflit, de recueillir lescombattants dispersés, d'appuyer les audacieux, et de contenir par des feux de salves réguliers les charges de cavalerie?

A voix basse, le capitaine commandait toujours. Les crosses retombaient ensemble, mais sourdement sur la couche de paille. Derrière les deux files de conspirateurs, s'étalaient le lit de Ribéride, et ses courtines à pois engagées dans un large anneau de cuivre que mordait une poutre du plafond. La bibliothèque, de dimensions insolites, décorait une face entière de la pièce. Ribéride et Michel Chrestien firent glisser le meuble sur les roulettes, aisément; ils démasquèrent ainsi un petit

: canon de cuivre monté sur affût: l'armoire était creuse en arrière des tablettes que garnissaient les livres.

• On commença la manœuvre d'artillerie. Le capitaine

\ Lyrisse exposa des principes.

On l'entendait mal. Par delà les cloisons, le vacarme du bal éclatait/les cris des loustics, les beuglements rythmiques de l'orchestre, et les rires des filles ner- 'veuses.

— Pour introduire la gargousse... indiquait le capitaine.

— Chassez^ croisez quatre 1 ordonnait la reine de la contre-danse.

— Le boute-feu doit se tenir à deux pas de la roue, et en arrière.

— Cavalier seul, en avant! ordonnait la même voix

I chorégraphique.

K — L'homme de l'écouvillon, une fois le coup tiré, se ■ace à la bouche de la pièce.

M — La dame seule, en avant! Allons, Clémence,

234 LA RLSE

montre les mollets... Ton-bonnet, ma belle, bat d'une aile!

— Pour pointer la pièce...

— La queue du chat... Mon épicier! Et tu paieras un verre de « ratisse-moi donc! »

— Après le recul, remettre la pièce en position!... Les servants saisissent les rayons supérieurs des roues...

— Chassez les huit ! . . . En avant la folie !

— Si jamais les indiscrets surprennent quelque bruit de nos exercices, dans ce brouhaha, c'est qu'ils auront l'ouïe fine I...

La grosse caisse et les cymbales étouffèrent les rires des carbonari. Un galop infernal de cent couples en joie fit sonner la grande salle.

Au mur, Grantaireet Ribéride raccrochèrent les fusils entre les cimeterres, les épées à deux mains , les haches d'armes et les hallebardes d'une panoplie considérable rayonnant autour d'une armure complète. Le petit canon de cuivre fut remisé dans le creux de la bibliothèque. Des étudiants déroulèrent sur la paille un ample tapis turc. Les messieurs mûrs replaçaient la table et les chaises. Le lieu recouvra l'aspect d'une chambre habitée par un amateur d'armes.

Aur inconnus le capitaine présentait son neveu, qu'on félicita de son duel et de sa plaidoirie. On s'inquiétait de sa blessure. Elle ne le gênait point. Il affecta d'en plaisanter librement. La cicatrice démangeait à peine. Certainement, l'oncle avait, dans ses discours, donné à cette rencontre tout son caractère politique. Chacun regardait Omer avec vénération. Les poignées de main lui écrasaient les doigts. Grantaire lui prit la taille.

— Pauvre victime de Dieu ! Ce fils de colonel est condamné à répandre son sang pur sur les champs de la dispute humaine... Rouge fontaine, je ne boirai pas de

ton eau!... Mais la terre est altérée. 11 faut ça pour queles bourgeons reverdissent... Et nous jouons aux soldats...

— Tandis qu'avec une ficelle, une simple ficelle, ou mieux, une simple chaîne, tendue à travers le boulevard, tous les gardes du corps et les cuirassiers du roy se casseraient la binette... Il faut songer aux chaussetrapes et miner les égouts ! On ne fait rien. On s'endort. Il à raison, ce jeune homme ! Il est conséquent. Il se bat contre les estafiers des Jésuites... Nous sommes d'un théâtre où l'on reste toujours en répétitions... Voilà la garde nationale licenciée, à présent... Nous avons des cœurs à la tisane de guimauve !...

— Patience, jeune homme !... Votre tour viendra...

— Il ne va pas en tilbury... Il arrivera par la patache de Montfermeil... On a le temps de faire un somme... Messieurs : des oreillers! L'Histoire sommeille...

Bahorel s'atfaissa dans les coussins du divan, puis exhiba sa pipe de bruyère.

Les personnages mûrs avaient des bas blancs mal tirés, salis par la poussière, des habits à la française, en drap usé, des gilets de cachemire. Ils étaient commis et fourriéristes.

— Monsieur Héricourt, confia l'un, on ne sait pas • {uelles transformations verront le jour dans ce siècle, avec la montgolfière et le bateau à vapeur. Dans cinquante ans, monsieur, tous les fleuves seront réunis par des canaux, et on ira de Paris à Pékin en barquette, sous un panache de fumée... A moins qu'on ne voyage en ballon, ce qui sera plus rapide encore !... Et alors,, monsieur, quelles- conséquences' pour le commerce ! Nous serons tous habillés avec des soies de Chine, et !';s mandarins rirontau spectacle de nos vaudevilles !... C'est comme je vous le dis, monsieur. L'homme est un dieu modeste... trop modeste... Il n'ose pas. Il ignore sapuissance... Il faut lui montrer ce qu'il peut...

en supprimant l'erreur, dont le roi et les prêtres sont les représentants !...

Derrière ses lunettes, M. Mesnil épongeait le bond de sa perruque. Il écarquillait ses gros yeux pâles. Son ami opinait du chef, de la toque en soie noire qui protégait sa calvitie.

— L'homme est un dieu trop modeste... Voilà un mot profond et qu'il faut retenir, Monsieur. Hic jacet lepus. Il y a une philosophie tout entière dans ce mot-là !

M. d'Orichamps toucha même Omer à la poitrine d'un doigt blafard et garni de bagues héraldiques, dont l'une, émaillée de sinople et de gueules, d'une licorne d'or. Indirectement il blâma l'ingratitude des Bourbons à l'égard de sa famille, de lui-même, ruinés par les aventures de l'émigration.

— Voilà ce qui m'a rejeté dans le parti des philosophes !... Nos rois ont perdu l'esprit de la tradition monarchique. Donc, plus de mœurs ! Plus de religion !... On a lâché la bride à l'esprit humain... Ce fut une grande folie... Mais à présent il faut le laisser brouter... Il est trop tard, m'est avis ! L'homme n'a plus qu'à se faire dieu... Et il le sera, Monsieur, quand il voudra... Le jour que j'ai vu marcher sur la Seine un bateau à vapeur, j'ai fait mon abdication de Fontainebleau... Vivent les philosophes, Monsieur ! L'homme est évidemment un dieu trop modeste !... En avant... Il faut recommencer la Révolution avec M. le marqui.s de LaFayette !... Je salue en vous un des premiers qui aient versé son sang pour cette noble cause.

Ainsi discourut M. d'Orichamps ; il reniflait son tabac dans une pauvre boîte de corne, pendant qu'on gagnait le corridor. Là, par un huis dérobé, on se rua dans le grand salon de la danse, sous l'allure de jeunes écervelés conduits par Gombeferre, le dandy. Bahorel entonna la chanson grivoise L'Art de poser des papil-

loties par tous les bonis. M. Mesiiil prit le menton d'une sauteuse en sueur qui lui donna deux soufflets retentis- ;' sants afin de faire rire un caporal de fusiliers. L'élan du galop infernal les entoura de ses filles chaudes, de leurs fichus envolés^ de leurs manches à gigots plaquées contre les bras minces, de leurs robes à fleurs soulevées par les bonds des jambes bleues ou blan- . ches, de leurs, soldats fiers et cramoisis dans les uniformes dorés, de leurs calicots frisés, éperonnés, gouailleurs, les coudes en avant, et la moustache en boucles. I

Vite on fut dans les jardins. A travers la foule assise et trinquante des familles, des amants, des ivrognes, ,des chansonniers, on eut du mal à se frayer passage, sur le sentier menant au Moulin de Beurre. Devant Omer, chacun des carbonari s'eff'açait, quand il était impossible de marcher à deux de front. Bientôt, il eut , le sens d'être suivi, tel un chef, par ces vingt hommes résolus à tout héroïsme. Son orgueil s'excita.

Pour avoir essuyé le feu du parent de l'évèque, et, par rancune, défendu, de toute son éloquence indignée, le major Ulbach, il devenait un maître. Cette blessure qui le démangeait encore à la taille, l'avait fait supérieur aux jeunes gens de Flicoteaux, même à ces messieurs mûrs. Bien qu'il eut subi, sans audace, l.i chance de ce duel, et qu'il eut d'abord refusé la mission en Russie, par seule peur de l'aventure, de la prison politique, voire du naufrage, il passait aujourd'hui pour un défenseur héroïque de la Liberté, de la ^Lûi. Son destin tout à coup se décida. Il était à la ^■emière étape de la route vers ce pouvoir espéré ^Hr toute son enfance,' par toute son adolescence, ^^mme il avait été attendu par toute la vie du colonel ' Héricourt qui voyait en Napoléon « le Rival », qui méditait aussi de réussir, à son tour, quelque Brumaire jacobin. Le chemin difl*érait de celui qu'Omer

avait voulu parcourir, à seize ans, pour dominer sur le trône épiscopal, la crosse en main, la mitre en tête, le chapeau de pourpre aux épaules. Ses instincts, Elodi» l'avaient poussé hors de la voie religieuse, qu'il jugeait encore la mieux praticable' pour ses facultés. Le P. Ronsin lui fermerait la carrière diplomatique. Il lui restait d'être un avocat libéral attaché au sort de la Révolution, puisque l'oncle Lyrisse payait ses •dettes, plus tôt que Denise ou la Congrégation. « Je me suis vendu, dit-il, et je fais cependant figure de héros. Je n'ai point trop mal conduit l'affaire... sans y paraître! » Il écouta complaisamment les pas des carbonari se rythmer à la mesure du sien.

Au Moulin de- Beurre, le mitron, qui coupait la galette brûlante sur une tôle, dit que Cavrois les attendait à la Grande Chaumière, où il y avait des montagnes russes pour les dames.

En effet, Orner trouva son cousin en manches de chemise et discutant le menu du cuisinier. Les gar- <]ons préparaient le couvert dans la plus vaste tonnelle. Gourfeyrac enseignait à Cydalise l'équitation sur «es genoux ; elle avait safanchon au coude; le corsage de mousseline montrait sa gorge osseuse jusqu'à la naissance des seins oblongs situés fort bas. La Bordelaise descendait la pente des montagnes russes, vertigineusement. D'un bosquet Angéline revint saisir le bras d'Omer, et lui reprocher son absence. Il la sentit amoureuse, tiède, dans la robe étroite qui la laissait nue. Le baiser qu'elle donna insinuait dans les lèvres le goût du sirop à la groseille. Il eut honte. N'était-ce pas une faiblesse indigne de ses nouveaux devoirs? Il la pria fort poliment de s'as^oir près de lui sur un tabouret de paille. Ainsi faisaient MM. Mesnil, d'Ori- -champs, Ribéride. Aussitôt Grantaire se chargea de la séduire, en appliquant ses deux mains noires contre le tablier de soie écossaise.

— Enfant, aux cuisses de marbre ! veux -tu de moi pour ejuerluchon. Le neveu du pair est un fashionable ; il corromprait ton honnête innocence dans des palais de marbre où tu monterais par des escaliers d'aïl)àtre... Tu préféreras certainement les beautés de ma simple demeure que ne dédaigne pas le buste en plâtre de Scipion l'Africain ; tu graviras les six étages de mon donjon, alors, tu verras, comme de là-haut, on peut délier le monde. Il n'est plu^ qu'une rumeur infinie, un bourdonnement de pucerons sans importance, une parole confuse de Titan écrasé par les rocs de 1 Olympe... Pour amuser tes doigts sacrés, lu auras les ondes de ma chevelure, d'abord... Ensuite... Que la pudeur se voile... Je suis fort comme Hercule, et je sais eu outre fumer le tabac aux pveds d'une Omphale, aussi bien que n'importe quel demi-dieu.

Un jeune homme avait été cueillir Noémie sur l'escalier des Montagnes-Russes, et, à genoux, lui rattachait la jarretière pudiquement.

— M. Héricourt, votre belle prosopopée sur la Loi, disait l'élégant M. Gombeferre, j'en ai parlé à mon maître Destutt de Tracy. Vous me feriez honneur en venant écouter avec moi la leçon qu'il doit faire sur ce sujet... Ah! monsieur, il faut que le Bien soit innocent. Puissions-nous n'avoir jamais à nous servir des armes... On devient le Mal quand on tue... Prenons garde de n'être que la Force... Seule, la Loi peut nous préserver contre nous-mêmes, si nous triomphons.

— Vaincre d'abord ! ripostait Enjolras, en s'accoudant sur la nappe... Il faut être un Fait... le Fait... Nous ne sommes encore qu'une idée fumeuse...

Il battit le briquet, en tira, pour sa pipe, quelques étincelles :

— Que le feu jaillisse, si l'on veut qu'il embrase... et qu'il dévore l'impureté du monde.

— Reconnaissons-le, remarqua Ribéride : la force

précède le droit qui la consacre. La loi ne s'impose qu'aux lueurs du glaive triomphant...

— Parbleu ! dit l'oncle Edme : sans la Révolution et la guillotine, sans Jemappes et sans Austerlitz. Fouché aurait-il obtenu de Talleyrand la Charte de 181i, au Sénat? La Fayette aurait-il obtenu d'Alexandre qu'on imposât cette clause aux Bourbons ?

« Sans mon duel et le fait brutal de ma blessure, serais-je devenu le défenseur de La loi ? )> songeait Omer affirmant :

— Non, la Loi préexiste à tout. Les lois de la nature ont précédé les phénomènes. Les dieux furent antérieurs aux orages et aux marées, aux éclipses et au déluge.

Longuement ils discutèrent au milieu des jeunes gens attentifs sur les tabourets. Le coude au genou, l'un soutenait dans sa paume une joue maigre et brune ; l'autre, pensif, à l'ombre de son chapeau, traçait, de la badine, un nom sur le sable. Celui-ci démêlait machinalement avec les doigts ses boucles dorées. Celuilà fronçait des sourcils épais par-dessus les regards anxieux de son esprit critique. Tous apprenaient le sens de leur avenir, par les bouches de leurs chefs.

Cavrois, cognant la soupière avec la cuillère à pot, appela les convives. Ceux qui ne dînaient point là prirent congé, s'en furent deux à deux, causant de leurs songes, de leurs ambitions, des héros qu'ils imiteraient. Leur œilétait plein de compassionpourlaliesse du populaire ivre, pour l'enfant coiffé d'une gazette en façon de bicorne militaire, pour celui qui brandissait une baguette en manière de sabre, pour la petite fille berçant une poupée de chiffons, pour la demoiselle qui, debout au milieu d'un cercle, exagéraitles inflexions sentimentales de la romance et provoquait les illusions des visages gais. Jusqu'au loin, dans les bosquets, par les avenues poudreuses, il se vidait des brocs et des

chopines. Des bras en manches de chemises offraient les verres. Des mains calleuses et lourdes essuyaient les barbes humides. Le bouchon sautait. La bière jaillissait, emplissait tout de son odeur aigre et fraîche, sans distraire les amants qui, la hanche contre îahanche, les doigts contre le sei n tiède, l'oreille contre le murmure, avouaient des mots inutiles à leur passion fi'issonnante. a Ceux-là dépendront de mon geste, espérait Orner. Que ma voix proclame la révolte, appelle aux armes, et ces amants se désenlaceront, les mères emporteront éplorées ces enfants au fond des logis, les hommes pâles et vaillants décrocheront leurs fusils, puis affronteront le risque de la mort... N'oilà ce qui ne manquera point d'advenir dans un an peut-être, dans deux, dans trois, plus tard... ou demain! w

Son orgueil encore contempla les couples d'amour. Ils pénétraient en foule maintenant sous les ombrages de la Grande-Chaumière, par la porte au cintre de bois peint. Des étudiants barbus tapaient sur les tables rondes avec leurs gourdins. Et les garçons d'accourir. Dans les cabinets tout, ouverts, les nappes qu'on étendait, les assiettes qu'on posait, le bruit de la vaisselle en fer attiraient les grisettes habiles à rouler leurs boucles autour de l'index devant les miroirs suspendus là, pour leurs bonnets de linge. D'autres escaladaient les six étages menant à la terrasse des Montagnes russes. Là-haut, elles enfourchaient les chevaux de bois, descendaient en criant, le vallon artiliciel sur les coursiers fidèles aux rails courbes, puis remontaient, d'un seul élan, la pente opposée. De ces amazones aux longues écharpes volantes, les plus économes dévalaient dans le fond de l'abîme sur de simples fauteuils en velours d'Utrecht. Quelques flambards, aux gilets écartâtes, applaudissaient, de la barrière; et leurs bravos doublaient le tintamarre que produisaient les véhicules en inarche.

2'r2 LA RUSE

A côté d'Aiigeliiie, leurs chaleurs naturelles confondues. Orner savoura la soupe plantureuse, dans la gloriette pleine d'amis attablés. Discutant avec M. Mesnil, Cydalise les enchantait:

— D'abord, elle avait eu trois enfants, votre grande dame, avant son mariage encore! Et son notaire paie au comte une rente de douze cents livres pour qu'il justifie le titre de comtesse, et lui laisse du loisir. Je la connais, moi. Monsieur d'Orichamps : sa mère tenait une rôtisserie dans la boutique à côté de celle de ma tante... Et à présent, on dit qu'elle exténue un tambourmajor de la garde royale !

— Oh! fît M. d'Orichamps, oh! mademoiselle, je ne vous savais pas si bien renseignée... Hélas! messieurs, c'est vrai... Voilà où en est la cour... Veuillez m'of-

' frir encore un morceau de chapon. Ce citoyen du Mans est doux à mes vieilles dents... Et c'est là, de sa part, de la bonne courtoisie î...

— Ce bordeaux, monsieur, n'a pas moins de politesse, si vous consentez à lui faire accueil dans votre verre, proposa M. Mesnil, la bouteille à la main.

-—Qui veut encore du fricandeau, demandait Cavrois, debout, largement couvert de sa serviette pendue au menton où perlait une goutte de vin. Ce fricandeau! c'est à se manger les ongles !

-^ Moi? protestait Gydalise. Moi, tu m'as vue dans les contre-allées du Champ de Mars avec un garde du corps... Ose le répéter, cafard!...

— Ma belle enfant, vous n'y seriez pas dans la pire compagnie, assura M. d'Orichamps. La marquise de Grandjamont, qui a son pliant chez la duchesse de Berry, y va, chaque soir, convertir les militaires. Elle donne six livres pour la première conversion et paye toujours en doublant, à mesure qu'ils lui fournissent ; ( plus de preuves de leur ardeur à comprendre ses homélies.

— Angélique, la nièce de la mère Cardoche?... Elle roule carrosse, ma chère ! Elle a gagné des mille et des cents en se laissant fouetter, toute nue, devant lord Palmerston !

— J'ai connu pendant l'émigration, reprit M. d'Orichamps, lord Davenport. Il aimait ce jeu-là... Il a même dû fuir l'Angleterre et la potence pour avoir dépassé la mesure, et laissé pour morte une servante garrottée au pied de son lit... Ah! messieurs, la dissolution de ce temps ! La baronne de Vaubreuil se plaît avec l'orangoutang que M. Dumont-d'Urville lui rapporta de Malaisie. C'est la fable de la cour, où j'ai conservé quelques amis qui m'honorent de leurs confidences...

— Fi, l'horreur! Avec un singe; pouah! protestait Gydalise en repoussant les mains de Gran taire... A bas les pattes.

— Naïve enfant, j'admire votre candeur... Gardez-la longtemps... Elle faitlecharmede l'innocence. .. Avotre santé, ma villageoise !

Et le vieillard obèse salua les convives avant de vider la rasade.

— Messieurs, voici le rôt. Messieurs, voici le rôt!... Qui aime le lapereau à la sauce a pauvre homme»? interrogeait Cavrois, le tranchelard au poing.

— Petite, ne rougissez pas... Je me fais appliquer une omelette toute chaude sur les reins; et alors... je puis rendre des points à Hercule lui-même..., assurait M. Mesnil à l'oreille de Gydalise.

— Mais vous êtes trop laid !

— Je m'habille en pacha, et coiffe une perruque blonde.

— Qui s'amuse dans le coin? interrogeait la voix lugubre de Bahorel. Ges vieillards courtisent no's maîtresses ! Mort et sang !

Il planta furieusement son couteau par le travers de la nappe, et retomba, mélancolique, la tête dans les mains. L'éclat des rires fit trembler les verres...

244 LA RUSK

— Voilà, pour payer la nappe, un écu de cinq francs, gargolier !

— C'est le prix pour lequel on courtise, au Palaislloyal, les gitons les plus experts... Demandez à Monseigneur. Aussi bien il va regarder les soldats satisfaire leurs besoins devant le mur qui est entre les deux guichets du Carrousel, du côté de la rivière.

Orner s'amusait au cynisme de ces diffamations ; mais il se garda d'y contribuer. Cela lui répugnait un peu.

— Jadis, quand le Père Laprune faisait le catéchisme aux petits Savoyards, renchérit M. Mesnil, il leur donnait des images à condition qu'ils l'appelassent Antinous.

— Monsieur, j'ai gagé pour frotteur un garçon qui sort d'être laquais au château de Rambouillet, renchérit M. Mesnil. 11 a quitté le château parce que ses forces ne suffisaient plus au service des alcôves : Toutes ces dames l'en priaient. S'il se voulait retirer après une première politesse, elles le remettaient en état à coups de cravache sur... ce que vous savez bien... Le faubourg Saint-Germain en est là; c'est une poire gâtée qui tombera au moindre coup de vent!

Satisfait de nuire, il répéta quatre ou cinq fois cette phrase en hochant sa grosse tête blême.

— Soufflons dessus, alors! enjoignit Bahorel. Soufflons dessus.

— Monsieur, j'étais au café de Foy, le jour que M. Decazes lut à la Chambre le testament de la reine, A une table voisine étaient assis M. de Bonald, M. de LabrifTe, M. de Bournarel et M. de Coussergue qui mangeaient des glaces. Survint le frère de feu Rivarol qui s'écria : « Messieurs n'avez vous pas été indignés d'entendre la bouche qui a tant de fois soulagé Louis XYIII,. prononcer les dernières volontés de la reine?»

Ainsi calomniait M. d'Orichamps, fort content de sa propagande. Sa large face blême s'illuminait comme une . lune plissée, flottante, riche en malices. Chacune de ses rides clignait, tel un œil narquois. Il se levait constamment. Son ventre bombé, sur quoi pendillaient deux clefs de montre au bout de leurs rubans, frôlait son assiette toujours vide.

Les grisettes se gaussèrent. Angeline en larmoya. Dans ses spasmes d'hilarité, Noémie se pliait en deux. Gombeferre sourit, considérant le dénonciateur des vices aristocratiques :

— Enfin, monsieur, qu'importe tout cela? En quoi la France soufTre-t-elle davantage si les personnages du Château sont enclins à la volupté... Sommes-nous des anachorètes ou des zélateurs d'Origène?

— Monsieur ! les dames de la noblesse épuisent les gardes du corps. J'ai vu ces cavaliers tenir la plus déplorable attitude devant le populaire. Las, éreintés et les yeux battus, ils restaient à demi vautrés sur la selle... et ils plaisantaient entre eux, de l'œil, de la mine, voire de la parole, au défilé des carrosses... Quelle impression pensez-vous qu'un brave commisbarbier emporte de ce corps d'élite? Il haussait les '■paules. messieurs, le commis-barbier... Il disait qu'on -erait vaincu comme en 1814, si les alliés revenaient en France... Voilà le mal que fait au peuple l'immoralité des grands!

Son poing ébranla la table. Il prêchait avec une voix d'église. De tous les coins de la chaumière, des gens s'approchaient pour l'entendre, des visages s'égayaient. D'autres s'affublaient de mines sévères.

— Comme il parle, le vieux ! jugeait une petite brune, on se croirait au prêche.

— Il dit son fait au beau monde ! expliquait une lingère en secouant sa tête poupine sur la collerette. Tant mieux !

— C'est un banquet de jacobins et de demi-soldes!... Ecoute donc.

Deux gendarmes avancèrent lentement parmi les groupes. Ils avaient les bras croisés sur leurs plastrons rouges, sur les tresses jaunes de leurs aiguillettes, et leurs visages sévères se redressaient avec les bicornes en bataille. Ils prêtèrent l'oreille. Devant eux, en affectant quelque mépris ironique, les étudiants s'écartaient et les grisettes ricanaient.

Omer toucha la manche de M. d'Orichamps pour l'inviter à la modération.

— Il y a deux sortes de fromage, énonçait Gavrois, un plat dans chaque main et qu'il présentait à la ronde... Le fromage d'Angoulème, qui est un peu mou... et le fromage d'Orléans, qui a une fameuse odeur.

Les convives applaudirent ce parallèle entre les princes. A grand bruit la plupart réclamèrent du fromage d'Orléans. Le public approuva de ses rumeurs...

— Mesdames, messieurs, priait Gavrois en se tournant vers l'assistance, pas d'allusions politiques, surtout... Nous nous régalons bien sagement, comme il convient à d'honnêtes personnes sous le ministère de M. Peyronnet, sous tous les ministères de justice et d'amour.

— Heu, heu, heu! grogna la foule.

— Gare à ton bonnet, Peyronnet ! avertit au loin une voix espiègle...

— Père Lahire ! dit Gavrois interpellant le vieux cabaretier, qui veillait à la pudeur des danses; Père Lahire, ton peuple murmure, ce me semble...

— Et toi, Gavrois, si tu veux que je t'insinue dehors...

— Tu ne t'y risqueras point avant que t'aie payé, homme intègre et indépendant de la police.

Le père Lahire était un géant solide et tanné. D'habitude, il jetait vite, hors du jardin, les chorégraphes

trop extravagants. Il regarda de travers le gros garçon rieur qui, debout, versait du vin dans les verres tendus, qui, la serviette au col et tachée de graisse, la lèvre rubiconde, entonnait un refrain bachique, afin d'apaiser les mouchards et les gendarmes :

Le verre en main, Jusqu'à demaui, Amis, restons à table.

Le chimiste leva son gobelet. Sa panse oscillait en mesure. Sa face mafflue, pleine de bonhomie farceuse^ riait aux figures des convives.., Les gendarmes tournèrent les talons au geste qu'il ébaucha de leur offrir à boire.

Maintenant, toute Taffluence de la Chaumière se pressait au seuil de la tonnelle. Après avoir conféré derrière un tilleul avec. les gendarmes, le père Lahire fit un signe au chef d'orchestre.

Les flageolets attaquèrent une ritournelle.

— En place pour la contre-danse ! cria le receveur.

Les grisettes coururent sur le rectangle de terre battue au milieu des acacias. Pinçant leurs jupes, elles s'avançaient en mesure, paisibles et dignes, ainsi que des personnes royales. Leurs tailles restaient droites sur les cloches écourtées des robes. Les étudiants cambraient leurs muscles dans les pantalons serrés. Ils étendaient les bras pour faire valoir les saillies de leurs torses en gilets de couleur, sous l'habit épousant le creux des hanches. Dès la deuxième figure, Omer vit une petite fille sautiller, frénétique sur les pointes de ses escarpins, encroisant les chevilles; exercice qu'une ovation salua. De fait, la virtuose atteignit, sur place^ une apogée de vitesse étourdissante.

— V'ià la tricoteuse !

Tout en exécutant les évolutions prescrites, les danseurs la contemplaient. Bientôt elle eut des imitatrices, qui, les mains à plat sur les hanches, et l'écharpe tombée à la taille, retenue par les poignets, commencèrent à tricoter aussi. Les mains au ciel, d'autres se balançaient sur leurs croupes, afin que s'épanouit la rigidité de leurs seins jeunes et libres gonflant l'étamine des corsages. Celles qui étaient belles de visage mimaient leurs angoisses à l'instant de la pâmoison amoureuse. Quant on en vint à la minute d'En avant un, les cavaliers et les dames rivalisèrent de grimaces. Les tricoteuses éblouirent par la rapidité de leur sautillement. Les pâmées élevèrent d'admirables faces de volupté à la lumière des doubles quinquets qu'on alluma dans les lanternes des potences. Les poitrines des filles bien faites tremblèrent avec leurs gestes, tandis que les jeunes gens, fiers d'être agiles, projetaient, jusqu'aux branches les plus basses des tilleuls, leurs jambes folles.

Ce fut la bacchanale en gilets de couleur, en écharpes citrines et bleuâtres, en corsages verts, en habits bleus, en habits bruns aux boutons luisants, en chapeaux de castor roux, en bonnets de dentelles et en boucles soyeuses. Cela tournait vertigineusement sous les branches lourdes de leurs feuilles. Les épaules sautaient en mesure avec les collerettes de dentelles et les cravates abondantes. Une rumeur de félicité commune bourdonnait devant les bouches en baisers, les dentures claires, les cris des gosiers, les rires des yeux.

Admirant ces vies heureuses, Omer Héricourt pensait aux massacres inévitables d'une révolution nouvelle. Ces cous de filles fraîches, il les prévoyait sous le couperet de guillotine qui avait fauché la tête de la du Barry. Dans ces gilets écartâtes, bleus ou noirs, il discernait le trou sanglant qui décore les cadavres des

batailles entre les peuples libres et les valets des tyrannies. Sur la franchise de ces rires, il évoquait ces grandes balafres que l'oncle Edme traçait du pouce, au long de son propre visage, quand il se rappelait un beau coup de sabre. Une seconde, ce bal sembla rempli de filles guillotinées, de soldats morts, et de héros pourfendus qui ressuscitaient, après de longs séjours au tombeau, en ce soir fantastique, afin de revivre la fièvre d'un temps révolu.

Fut-ce le hasard, ou la malice des musiciens, qui leur conseilla d'introduire dans le pot-pourri du troisième quadrille, l'air de fveicx être un chien, sur lequel on chantait, aux guinguettes libérales, la Marquise de Pretintaille.

L'oncle Edme, qui lutinait Gydalise, lui demanda si les paroles étaient connues d'elle. Elle crut en savoir deux couplets. Il la pria de les dire. Passablement grise, elle se campa, la hancne aride et les seins bas, la bouche grande. Elle choisit sa voix de fausset :

Sacrifierai-je à mes attraits Des gentilshommes doucerets Qui n'ont ni carrure ni taille?

Non, mais j'accable cent gredins De mes feux et de mes dédains.

Vils roturiers, Respectez les quartiers Do l.'i marquise de Prelintail, ail, aille.

Les danseurs exécutaient la pastourelle et la figure d'en avant trois. Le cavalier s'avançait entre les deux dames, lorsque Cydalise, soufflée par le capitaine, cria le couplet suivant :

Je veux corrompre un député !

Pour l'amour et la liberté...

Une fille l'accompagna, puis deux, puis trois. Un quadrille, tantôt murmurant, tantôt lâchant toutes les voix, fit chorus :

Il était plus chaud qu'une cail, ail, aille.

Cydalise reprit seule :

L'aveu que ma bouche octroya Eut les droits de Thomme à quia.

Les quadrilles continuèrent :

Vils roturiers Respectez les quartiers.

Les sons coururent de bouche en bouche, se propagèrent sur les faces taquines des griseltes, sur les faces moqueuses des étudiants. Le bal entier hurla le dernier vers :

De la marquise de Pretintail... ail... aille...

Cydalise scanda la strophe :

Mon fermier, butor bien nerveux Dont la Charte a comblé les vœux Dénigrait la glèbe et la tail.. .ail. ..aille.

Ce vers fut hurlé plus fort ; ses dernières syllabes traînèrent un bon instant sur toutes les lèvres arrondies. Pendant que les danseurs se donnaient la main pour la chaîne anglaise, Cydalise lança :

Mais je lui fis voir à loisir Tout ce qu'on gagne au bc

bon -plaisir

LA lie SE 251

Le chœur acheva :

Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintail, ail, aille.

Cette fois, ce fut une rumeur rageuse qui gronda dans la syllabe finale. La diphtongue prêtait aux voix un motif de grasseyer, en sorte que cela produisait une intonation accusatrice de choses ignobles.

Les archets des violons s'essayèrent à suivre le rythme des voix ironiques, à souligner l'ignominie imputée par le son. Et l'orchestre les approuva de ses cuivres, de ses timbales, de ses flûtes, de sa grosse caisse qui, cognée à point, précisa l'insulte.

Exaltée par son triomphe, Gydalise grimpa sur le tabouret. De là, tordant la mâchoire et remuant les narines, elle battit la mesure d'un doigt farceur... Autour des tables, sous les tonnelles, les dîneurs avec leurs couteaux firent tinter les verres, puis les assiettes de faïence ; enfin les buveurs battirent sourdement, de leurs gourdins, les tables.

Dieudonné prétendit ne pas demeurer en reste avec un si beau tapage. Monstrueux et jovial, il empoigna deux bouteilles de bourgogne par les goulots et les heurta mélodieusement. Bahorel, Grantaire, qui se versaient du « dur » à foison, Noémie qui était saoule entre eux, et même la blonde Angeline, qui pleurait au souvenir d'un grand-oncle mort à la mer, lequel avait coutume de boire aussi sec que Dieudonné Gavrois, tous les convives de la table jugèrent opportun de travestir les assiettes en cymbales. Ingénieuse trouvaille immédiatement adoptée par les autres compagnies de commensaux dans les cabinets ouverts, et les gloriettes. Un couplet fut du moins totalement scandé, si l'on n'entendit guère les rimes, par cinq à six cents artistes impromp-

lus : ils entre-choquèrent les pièces de vaisselles, tandis que la houle des danseurs sautait, avançait, reculait, aux ordres de cette musique soudaine, supérieure, par le tintamarre, aux cuivres de l'orchestre. Le tumulte, sans doute, passa les murs de la Grande- Chaumière, car Ton entendit au dehors, un pareil vacarme. Les estaminets du boulevard renforcèrent le boucan.

J'oubliais certain grand coquin.

Pauvre officier républicain,

Brave au lit comme à la milrail, ail, aille.

J'ai vengé sur ce possédé,

Charette, Gobourg et Condé,

Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintail, ail, aille.

A la fin de ce couplet, plus chaudement psalmodié que tout autre, il advint qu'une jolie lingère, dans un cabinet, brisa, par défi, deux plats. Apparition du commissaire ceint de l'écharpe blanche, et qui dévisagea les chanteurs. Inquiet, le père Lahire profila de l'accident pour se ruer sur le compagnon de la demoiselle, et le vouloir jeter à la porte. Mais le gaillard presque aussi solide que le vieux militaire, le fit trébucher en le repoussant, lui jeta dans les jambes la table, le couvert, les bouteilles...

— Lahire, tu casses ton fonds, mon vieux! avertissait Cavrois.

Incontinent, les grisettes escaladèrent les tables, ayant la plupart aux mains des assiettes passées par leurs amis et qu'elles heurtèrent en cadence, sans que s'interrompit la voix de Gydalise. L'oncle Edme et Ribéride la secondaient avec des organes graves, puissants. Dans les feuillages scintillaient les lueurs des faïences brandies par les jongleuses ; et, sur

les tables, sonnaient plus fort les culs de bouteilles, les chopes. Alors le commissaire leva son bicorne à cocarde blanche. De toutes les issues bondirent, démoniaques, les poings en avant, des gendarmes qui refoulaient les quadrilles, enfonçaient les chapeaux, étranglaient les femmes glapissantes. Des protestations furieuses jaillirent de cent bouches blêmies ; des gourdins en l'air s'abattirent sur les bicornes galonnés de blanc; des fioles pleines atteignirent les plastrons rouges; des mains grêles s'agrippèrent aux tresses des aiguillettes. L'orchestre, brusquement, cessa déjouer. Une clameur horrible montait du boulevard, où courait, traversant des cris d'épouvante, une galopade militaire; les stridences de sabres cognaient les éperons et les étriers. A l'intérieur, on se battait, on vociférait.

— Lâches !

— Ne frappez pas les femmes! ordonnaient les étudiants aux gendarmes.

f" ~ — A l'assassin! A l'assassin!...

Cavrois, sans ôter la serviette du col, sauta sur la table, et hurla de toute sa force.

— Vive la Charte ! ... A bas les Jésuites !

A quoi Gydalise et la Bordelaise ajoutèrent : i^^ — Vive la République!

^B ■■ — Mort aux tyrans!

^B Vingt gendarmes accourus à la file, se rangèrent entre ^Kux et la foule, séparée des chefs ainsi. Vite le bruit \ ^Hes bagarres s'atténua. Des luttes sourdes se prolongeaient sous les acacias. Un tabouret vola, fut ^Bieurter une lanterne à double quinquet dont les vitres ■*■ se brisèrent. Mais il y avait plus de bicornes à galons blancs que de chapeaux de castor, dans le jardin. Des manches d'uniforme projetaient des poings rouges bourrant les groupes de fuyards, les écrasant, les balayant vers la porte, selon les ordres d'officiers qui, le sabre

au clair, désignaient, de la pointe, les perturbateurs à crosser.

— Vive la Charte!... A bas les Jésuites! répétaient en chœur les convives de Gavrois !

Inquiets, Combeferre, Gourbeyrac, Enjolras et Orner, se contentèrent de prodiguer leurs dédains à la maréchaussée.

— Soldats, déclamait le capitaine Lyrisse, pensezvous gagner notre gloire d'Austerlitz en assommant des femmes? Cherchez-vous dans un bal public nos lauriers de Moscou?

— Monsieur, dit poliment le commissaire qui se décoiffa, vous vous donnez beaucoup de mal... Les soirées sont fraîches, vous allez prendre mal à la gorge. . . En outre, le bal se vide maintenant. Personne n'est plus là pour apprécier votre éloquence...

Muettes, stupides, tannées, sévères, les figures des vieux soldats restaient d'ailleurs impassibles. En rang, une main sur le pommeau du briquet, l'autre épongeant leurs faces poussives, ils se souciaient d'abord de leurs malaises. Probablement étaient-ils venus au pas de course : la sueur débordait le long des jugulaires; et leurs poitrines en plastrons haletaient. Leurs regards sournois enœillèrent à la dérobée les fonds de bouteilles.

Gavrois et l'oncle Edme discutèrent la légalité de l'expulsion avec le joli commissaire, poudré. Il les calmait, usant d'un langage choisi qui les approuvait à demi, leur parlait raison, en ami véritable.

Si promptement s'acheva le drame qu'Orner eut à peine le temps de ressentir un peu d'enthousiasme, au moment du tumulte révolutionnaire, un peu de crainte à l'instant très bref de la lutte, un peu de fureur en se dressant contre le premier gendarme. Plutôt il avait été le spectateur surpris de l'aventure comme si elle s'accomplissait dans le domaine illu-

soire du théâtre. A présent, le silence relatif du lieu, ses beaux arbres éclairés, son désordre de tables renversées, de flacons à terre, de tessons épars entre des cannes perdues et des chapeaux abandonnés, cela semblait encore irréel. Une pluie légère mouillait les épaulettes des gendarmes en lignes, qui formaient une manière de couloir depuis le fond des bosquets jusqu'aux illuminations de la porte, où piaffait le cheval d'un dragon. Entre leurs rangs s'en fut unjeune homme pâle, dont l'habit arraché ne recouvrait plus la manche de chemise. Il essuyait le sang de sa tempe, gravement.

— A votre tour, messieurs, pria le commissaire. Veuillez sortir. Qui paye l'écot?

Au garçon de la gargote, Gavrois jeta deux pièces d'or et un écu d'argent sur la nappe. Enjolras salua le commissaire.

— Je vous remercie, monsieur. Encore quelques bourrades de cette espèce, et nous aurons derrière nous tout un peuple pour reprendre l'histoire de France à la date du 10 août 1792. Vous êtes, par ma foi, un précieux auxiliaire de nos aspirations.

— J'en doute cependant.

— Si fait !

— Je ne saurais vous contredire sans impertinence, et cela je ne le veux point.

Si charmante était l'ironie du fonctionnaire qu'Enjolras ne put se garder de sourire.

— N'eus-je point l'heur de vous voir à Gand, monsieur, en juin 1815, à l'hostellerie du Paon bleu?... questionna le révélateur des infamies aristocratiques.

— Monsieur d'Orichamps, je pense?

— En effet. Vous êtes monsieur Leloir, de qui l'on disait qu'il était le pédicure du comte d'Artois, et vous m'appliquâtes de l'onguent sur l'orteil.

— Gela se peut bien; vous voyez, mon métier ne

change guère : j'extirpais jadis du pied les chairs gâtées, et maintenant j'extirpe du corps social les esprits malades...

— La comparaison est du dernier galant, lorsque vous me conduisez hors de ce lieu...

— Soignez-vous la cervelle, monsieur... Soignez-vous la cervelle... Vous l'abîmez, dans la bicoque des Champs- Elysées et sur les bancs du Palais-Royal, à l'heure où rodent les Ganymèdes. Etprenez soin que je ne vous y pince...

— Tout doux! monsieur.

— Paix donc! Sortez, vous dis-je!... ^ Autour de cet aigre colloque entre les deux bons- fi

hommes, les convives de Cavrois avaient été tout doucement poussés vers l'issue par de jeunes officiers sarcastiques.

En dépit de sa peur, Orner pensa les rabrouer. Gourbeyrac, à voix basse, lui signifia de se taire. L'oncle Edme lui-même ne se révoltait pas.

— Un voyage à Sainte-Pélagie pour une pareille bousculade, murmura-t-ir?Nous y perdrions du prestige, sans gagner rien qui vaille. On a besoin de nous et de nos actes où tu sais bien...

Dehors, les baïonnettes de la gendarmerie à pied éclairaient seules l'ombre. On avait éteint les lanternes. La foule obscure se hâtait entre le rang militaire et les murs des guinguettes, les grilles des jardins, les seuils des maisons aux fenêtres jaunies par les feux des lampes. Une patrouille à cheval trottait que l'on hua derrière la jalousie d'une fenêtre sombre. Presque aussitôt un jet de lumière partit du groupe de dragons, et le pistolet tonna.

Orner avait entendu le bruit de la balle s'aplatissant contre le mur.

Alors la rumeur des conversations cessa. Des portes furent fermées précipitamment. Immobile au milieu de

la chaussée, la patrouille surveillait les façades. Orner ne distingua que les cimiers des casques, les crinières ondoyantes, les fourreaux des sabres, les croupes des chevaux gras. Au-dessus, un petit nuage de fumée blanche se délayait. Une bête hennit. Des soldats crachèrent. L'oncle Edme poussa le jeune homme dans une ruelle latérale. Leur fiacre attendait sous un réverbère qui ne protégeait plus qu'un fumeron rougeâtre. Le cœur étreint par la colère, ils se blottirent au fond de la voiture.

— Gomme le joug nous pèse sur le cou! crut devoir remarquer Orner.

Et cela, vraiment, exprimait son malaise.

— Patience! grogna le capitaine.

Une fille pleurait à sanglots quelque part, en s'éloignant.

Dans l'hôlel de la rue Lord-Byron, comme Dolorès excitait à voix basse d'abord, puis, avec toute sa joie, la grande levrette noire qui se prit à doucement aboyer, à se cabrer, à gratter de ses pattes la surface du plancher, un « chut » impératif traversa la porte close; et l'on entendit le général Héricourt bougonner, de la pièce voisine, où il rédigeait un rapport militaire. Denise, qui s'était oubliée jusqu'à rire aux éclats, devant les gambades du bel animal, se tut soudain. Elle pâlit, serra les lèvres, et par signes, pria de faire silence; elle enjoignit au chien de se coucher sous la table. Omer s'amusa de cette consternation. Les tristes amies se regardaient, victimes.

— Seigneur Dieu! murmura Dolorès en joignant les mains... Si j'avais un mari de lasorte !...

— Ah! ma chérie !... ma chérie!... Il ne pense qu'à son ambition, qu'à ses rapports, qu'à ses soldats, qu'aux ouvrages stratégiques dont il s'encombre... Moi, je ne suis rien dans tout cela... Je suis l'intendante... Je dois veillera la propreté et à la cuisine. Il m'accable d'observations du matin au soir. Jamais il ne gronde les domestiques ; c'est moi qu'il accuse si l'on sert trop tard à souper ou si le laquais négligea d'essuyer la glace. . . J'ai fui de chez ma tante de Praxi-Blassans pour échapper aux observations de ma cousine Delphine, du comte... Je suis en butte aux mêmes ennuis. Et que

faire? Augustin me subjugue. Il me terrorise quand il me montre du doigt la porte que j'oublie de fermer, le mouchoir que j'abandonne sur le fauteuil, l'écharpe que je laisse sur le guéridon, le livre que j'omets sur la console. Son exactitude militaire est ingénieuse pour me supplicier. Ma vie se consume à me désoler de l'observation qu'il vient de me faire, à trembler dans l'attente de celle qu'il me fera. Voilà les choses certaines de ma vie. Tout le reste, c'est... comment dirai-je?... la somme des intervalles entre les réprimandes. Omer conseilla :

— Mais, Denise, n'oubliez point de fermer la porte, d'empocher le mouchoir, de reprendre l'écharpe et de serrer le livre. Veillez au travail du laquais et de la cuisinière, plutôt que de vous lamenter. Et les gronderies cesseront avec votre malheur !

— Voilà bien les hommes, conclut Dolorès. Il faut être leurs servantes... Les monstres!

Elle s'avança, souriante, vers le jeune homme qui dut se reculer un peu, crainte de la gêner dans l'approche d'un siège favori. A la suite de ce mouvement, il se trouva tout à coup bloqué par une table massive, à droite; et, à gauche, par la cheminée. Sans doute, était-ce à cela ce que visait Dolorès. Elle s'accroupit mollement sur un carreau de tapisserie, après l'avoir repoussé du talon, de manière à fermer la seule issue possible entre les meubles. Alors elle fît parler ses yeux. Leur éloquence amoureuse transparut sous l'insignifiance des paroles. Omer pensa fuir de oe coin. Il souhaita rejoindre la générale, occupée à recevoir jyjme Gresloup qui, le voyant ainsi causer à l'écart, ne manquerait pas d'avertir sa fille. Pour les aborder, il eût fallu bousculer l'Espagnole. Les obligations de la politesse l'obligèrent à demeurer, impatient, nerveux et furieux. L'abbé de Praxi-Blassans entra. Les cousins voulurent, après les salutations, se prédire des dan-

gers importants courus par le ministère, le royaume, la patrie. Dolorès ne le permit pas. Elle rapprocha son carreau d'Omer, et tourna le dos à l'abbé, protestant ainsi qu'il était intrus dans cette partie du salon, réservée à la tactique séductrice. Edouard pirouetta sur les talons, puis s'en fut vers les dames avec la mine de ne pas vouloir mettre obstacle à de tels jeux. Gela rendit Orner plus mécontent. Il enrageait; il serra les dents.

Le manège ne cessa point. Dolorès s'arrogea le privilège de prouver vite, aux spectateurs, l'excellence de ces rapports sentimentaux. Orner dut convenir que c'était un plan arrêté d'avance. Par des clins d'œil, Denise confiait probablement à M""° Gresloup et à l'abbé que son frère courtisait fort son amie.

Préoccupé par les événements du duel, la guérison de sa blessure,. la préparation du procès Ulbach et son initiation au carbonarisme, l'avocat n'avait pu méditer exclusivement sur les émois de son cœur. Du moins, les choses restaient en l'état. Mille fois, par imagination, il s'était revu dans l'escalier de la rue Saint-Florentin, écoutant Elvire promettre qu'elle descendrait jusqu'à lui comme Eloa, l'ange de Vigny, descend jusqu'à Lucifer. Les circonstances avaient, depuis, empêché qu'ils se pussent entretenir librement. Elle séjournait avec sa mère, dans leur maison des Près- Saint-Gervais. Toujours souffrant depuis les maux de sa longue captivité, M. Gresloup se plaisait au repos de la campagne dès les premiers beaux jours. Ils se choyaient tous trois au grand air, sous les ombrages d'un gracieux jardin. De là-bas, ils avaient écrit, félicitant le jeune homme d'avoir échappé au péril, sans' désigner Elvire autrement qu'à titre d'unité comprise dans le pronom : « nous ». Orner avait estimé peu convenable d'insister davantage, bien qu'augmentât son désir de cette union. Il aimait se convaincre que la

meilleure façon d'annoncer à sa mère la rupture avec l'Église, était de mettre le changement au compte de sa passion ancienne et nouvelle pour Elvire. A savoir (d'ange» adoré de son fils,M"^®néricourt serait touchée, puis se consolerait à la longue, en chéyssant sa bru avec un cœur maternel. Le bonheur suivrait. Et voici que, subitement, M'"*^ Gresloup, ce jour même, faisait visite à la générale Héricourt.

Pendant que W^^ Alvina bavardait sur les fougues de son âme, citait les vers romantiques de l'Enfant sublime, Orner, songeant ainsi, pestait contre la fâcheuse. Elle ne se douta point de cette impatience que la courtoisie dissimulait parfaitement, au reste. Sous allure de rectifier les coques hautes de ses cheveux, elle levait sans cesse les bras. Elle attirait de la sorte, hors du corset, des seins lourds et mouvants : la guimpe de gaze était diaphane. Evidemment, Dolorès attendait beaucoup de ce geste, que l'œil d'Omer suivait avec complaisance. Certes il eût ardemment saisi dans sa bouche ces lèvres de pourpre sanglante, et pesé dans ses mains cette gorge parfumée de musc; mais non pas au prix du mariage. Or il lui répugnait de la vouloir séduire illégitimement, à supposer que cela pût réussir.

— Moi, j'ai une âme de feu... confessait-elle en inclinant sa figure chaude. Les hommes braves me plaisent. Parlez-moi de votre duel... Avez-vous senti le souffle de la mort effleurer votre front?

— Mon Dieu, j'ai reçu comme un bon coup de canne sur les côtes !... Si j'ose m'exprimer ainsi : le souffle de la mort. Mademoiselle, ressemble furieusement à un coup de trique, quand on vous envoie une balle de pistolet dans le corps...

— Oh! vous n'êtes pas poétique ! Gomment pouvezvous ne pas être poétique ?... Moi, je n'existe que pour rêver... Je chevauche la chimère. ..Vous êtes trop matériel... Un coup de canne ! Un coup de canne ! Quand le

fer poussé par la foudre atteint votre être aux sources de la vie î

— Je n'eus qu'une côte froissée... '

— Vous étiez couvert de sang, m'a-t-on dit.

— Moins que si je saigne du nez, après la migraine.

— Oh ! taisez-vous !

— A votre obéissance.

— Eh non ! parlez... Le monstre ! Il me déconcerte ! C'est à mourir, par ma foi I Ah que n'allez-vous dans mon pays de soleil ? Je vous ferais connaître des caractères passionnés, ceux des gentilshommes qui ont lutté pour la Foi et le Roy, contre l'infâme Bolivar... Un pays où les fleurs ont des corolles pareilles à des cœurs sanglants, oîi les fruits sont comme des têtes d'angelots qui vous regardent dans les feuillages. Les buissons ressemblent àdes faisceaux de glaives acérés...

— Une nature acariâtre...

— Et les gens, là-bas : leur sang bout dans les veines, ce n'est pas du lait comme celui de vos petites Françaises pâlottes... Ah! elles sont bien déchues depuis votre Jeanne d'Arc. Je n'entrevois pas celle qui prendrait l'étendard et qui endosserait l'armure pour chasser de France les ennemis...

Elle eût volontiers rempli ce rôle d'héroïne. Sa famille avait eu de la peine à l'empêcher de repartir pour l'Amérique. Elle prétendit alors soulever le peuple et venger son père. Elle eût réussi. Elle en avait la certitude, là, sous le sein gauche, qu'elle fît mine d'empoigner, dans un beau mouvement théâtral. Entre ses cils, des lueurs obliques et sournoises indiquaient les promesses de voluptés non moins fougueuses que ce patriotisme.

— La vengeance est le plaisir des dieux.

A prix d'or, elle avait obtenu des Péruviens une des balles qui avaient tué M. Alvina. Dans un médaillon, elle la gardait afin de compléter, un jour, la charge de la

carabine qui foudroierait un certain Antonio-Pedro Paëz, chef des exécuteurs, et disparu depuis longtemps . Dolorès se plut à Tespoir de ce mélodrame. Omer le comparait à ceux qu'on joue, boulevard du Temple. Ce n'en différait pas, sauf par le réel, qui était certain. Mais, de cette alliance avec les horreurs littéraires du romantisme, le récit véridique perdait toute influence. La jeune fille n'en continua pas moins sa besogne de sirène. Apparemment, elle ne doutait guère de ses pouvoirs sensuels. Ses regards, obliques, voluptueux, insistaient pour que le neveu du général laissât comprendre qu'il acceptait leur offre, qu'il l'acceptait en don légitime, échangeable contre une part de propriété dans le domaine des Moulins-Héricourt, des charbonnages et de la banque d'Artois.

— J'aime qu'o-n me fasse la cour, c'est vrai, répondit-elle à un compliment, après quelques simulacres de modestie. Je suis créole parla.

— Mais qu'est-ce que faire la cour ?

— C'est parler de soi. C'est apprendre à une femme ce qu'est votre âme pour qu'elle vous devine, qu'elle vous sache gré de cette franchise, comme d'une faveur rare, qu'elle vous chérisse un peu en manière de récompense. C'est aussi nourrir cette sympathie, cette amitié, en lui donnant sans cesse une nouvelle preuve de confiance par l'aveu de pensées plus secrètes. C'est, de plus, provoquer le désir... de vous revoir souvent, de vous attacher tant soit peu à son destin, en quelque sorte... c'est... espérer une tendresse plus complète encore... c'est... avoir des rêves de bonheur... un bonheur que l'on goûterait ensemble..

Elle baissa les yeux vers son escarpin lié par un ruban rose sur un bas de fil soyeux. L'angle de son sourire troussé, la lueur furtive de son œil, le battement précipité de la paupière dans le silence de la seconde, commentaient abondamment les réticences.

Une main tendue jusqu'à tenir l'écran de la cheminée, l'autre jusqu'à poser les ongles au rebord de la table, Dolorès, le buste en avant, barrait tout passage à l'agacement du jeune homme. Les odeurs de musc et de chair moite lui venaient au visage par bouffées tièdes. Il les aspira. Cet acte physiologique émut ses organes olfactifs, ceux de la respiration, leurs nerfs, ceux voisins. L'imperceptible frémissement de ses narines se communiquait à toute la vie intérieure de sa poitrine, à son cœur et à ses membres, à son échine vibrante, à son cerveau peuplé brusquement d'images lubriques.

Fourbe et nonchalante, elle guetta ces moments de délire intime et mal caché. Alors elle déchaînait l'éloquence de ses yeux, nuits lumineuses, aux éclairs pénétrants. Ils tentaient :

(( Ton âme fouille la mienne, pour y deviiier si je consens à subir ton désir? Je réponds oui, et de toute ma foi. Je me souhaite pantelante et pâmée dans tes bras. Mon œil adroit ne dit-il pas suffisamment comme ma sincérité se libère ici des convenances, des lois, des morales qui s'opposent momentanément à la bienheureuse réalité... En cette seconde, par l'assentiment de mes regards, je me donné, je me dévoile, et je me livre... Oui : mesure l'ampleur de mes seins à travers la guimpe... Que ton illusion pèse leurs globes brûlants et qu'enfle le rythme de mon souffle... Crois que j'admets tout ton désir, et qu'il me sied... Oui, mes paroles ne sont qu'un jeu... Ce que mes yeux avouent a seul le prix de la vérité... Scrute mon esprit à travers mes cils... Si tu le veux, songe à l'apparition de ma gorge dans le linon que serre le corset, et au goût de ses pointes brunes que tu voudrais apercevoir... ïu y liens?... Soit... Je vais feindre de vérifier, en le touchant, l'équilibre de ma coiffure... Le mouvement de mes bras élèvera ma poitrine, encore une fois,

hors du corset, dans la guimpe diaphane. Contemple à ton aise, mon cher, malgré ta mine respectueuse et calme... Assez, Monsieur... Tu semblés déçu... IN'as-tu point vu tout le spectacle ! Non. Il faudrait plus... Espère... Tout à l'heure peut-être... Si tu semblés renoncer entièrement à discourir par-dessus la table avec la mère de la sotte Elvire, et ton pédant d'abbé... peut-être... recommencerai-je le geste qui le permet mieux la fièvre de me prévoir nue !... »

Ainsi les yeux espagnols le séduisirent, sans trêve, durant que la voix décrivait les murs chauds des maisons castillanes, les petites rues fraîches et ombreuses, les exploits des banderillos et les danses des gitanes.

Une heure s'écoula. A l'autre bout du salon, Edouard de Praxi-Blassans causait avec M'"^ Gresloup de qui l'accent britannique et dental scandait les phrases discrètes. « Mon Dieu, craignait Omer, quel vilain tour ma sœur a préparé. La mère d'Elvire va me croire épris de cette effrontée tenace, elle dissuadera sa fille de m'aimer. Je suis perdu... Puis-je cependant repousser avec brusquerie cette demoiselle affable ? Comment échapper de cette forteresse de meubles où elle me bloque? »

L'abbé de Praxi-Blassans prit congé. Omer parvint mal à lui serrer la main, par-dessus la table, entre un hanap en verre de bohème blasonné, et un reliquaire, petite église d'ivoire. Dolorès le fit rasseoir devant elle, en assurant qu'elle avaitencore mieux à lui apprendre...

— Quoi donc, fit l'abbé narquois ?

— Un secret, un secret ! Cela n'intéresse personne que nous deux...

Et de rire. L'abbé les menaça du doigt, avec une mine d'indulgence narquoise ; puis s'en fut. Peu d'instants après M'"^ Gresloup dit au revoir, embrassa Denise. <( Il faut que je salue, du moins )j, se commandait Omer furieux. Mais il advint que la chère dame l'entreprit.

— Si VOUS n'êtes point engagé, acceptez, je vous prie, de dîner, tout à l'heure, rue Saint-Fiorentin. Mon mari souhaite fort de vous voir à loisir. Nous ne rentrons que demain aux Prés-Saint-Gervais. Elvire sera contente aussi.

Elle appuya d'un sourire cette dernière phrase ; elle ajouta :

— Toutes les jeunes filles, à ce que je vois, se plaisent dans la société des beaux parleurs...

— Mais il dîne céans, réclama Denise.

— Pardon, ma sœur, vous ne m'en aviez point soufflé mot ! dit Orner en détournant les yeux, car Dolorès lui enjoignait durement, par le regard, de la préférer. La civilité exige que j'obéisse à la première des deux invitations... Madame, j'aurai donc cet honneur.

— Voilà qui est bien, approuva M™^ Gresloup.

Elle laissa paraître une gaieté de triomphe sur sa figure liliale.

Contrairement aux peurs du jeune homme, l'affectation de M'^^ Alvinapour l'accaparer ne l'avait point desservi. Il soupçonna que la dame, fort dévouée aux caprices de sa fille, avait tremblé de le perdre. Elle s'excusait le plus gracieusement du monde :

— Nous repartons demain pour notre campagne... Nous le reverrons seulement quand il daignera faire le voyage... ou quand nous reviendrons... Vous l'aurez à votre gré, ce jeune fashionnable, vous qui ne bougez d'ici...

— Eh bien, mon frère, tu dîneras demain avec le général.

— De bon cœur, et je vous en remercie, Denise...

]yjme Gresloup en profita pour emmener Omer surle-champ. Elle le pria de lui offrir le bras jusqu'à sa calèche et d'y monter avec elle, puisque l'heure du repas était proche. Il en fut ainsi. Au cours du trajet, Omer ne s'abstint pas de dénigrer l'esprit et les ma-

nières de Dolorès, de louer prudemment les vertus d'Elvire que M*^'^ Héricourt jugeait parfaite^ opinion sur laquelle il insista. La dame se félicita de savoir son enfant appréciée par la sainte veuve. Mais quand Orner prétendit tirer de là quelque avantage, en se vantant de partager l'avis de sa mère, la femme du major garda une sage réserve, et se donna l'air d'imputer aux soucis de la politesse les expressions les plus chaleureuses.

Elle approchait de sa figure les branches à demi écartées de son lorgnon d'argent ; elle inspectait la tenue des tigres sur les sièges des voitures légères. Sa froideur anglaise masqua subitement son àme. Omer ne put rien prévoir de ce qu'elle se proposait.

Il appréhenda de commettre un impair. On descendit les Champs-Elysées, dans le courant des calèches et des tilburys, des cavaliers au retour de Longchamps. Il disserta sur les élégances de la saison printanière.

Rue Saint-Florentin, il souffrit de gravir lentement les marches blanches de l'escalier, derrière le pas âgé de M""^ Gresloup ; car il était déçu dans son espoir de reconnaître Elvire au balcon. Elle ne s'y était pas accoudée pour attendre sa mère, ni lui.

Lorsque la sonnette eut grelotté dans l'intérieur de l'appartement, la porte fut ouverte par la jeune fille en joie, qui, baisant la joue de la dame, darda le rayon de son œil clair sur le visiteur. Il put attacher quelque prix au bon accueil de ce regard échangé entre eux seuls, car la bonne mère appartenait toute à l'embrassade et ne les pouvait surprendre. Elvire permettait ainsi qu'un mystère de sensations presque illicites les liât. Omer s'enorgueillit à l'extrême de cette complicité secrète. Le regard persista. Le jeune homme imaginait qu'en son cœur bouillant l'ange trempait le fer ^de son glaive pur et glacial.

B — Bonjour, Omer, chantait la voix cristalline.

Et, sur le front poli comme un marbre, il rafraîchit sa lèvre, religieusement les paupières closes. Puis elle alla devant, légère et svelte, tout azurée par la percale de sa courte robe, aux manches très bouffantes, au corsage plat, au volant considérable. L'empois du costume protégeait Elvire ainsi que par des leflets d'armure. Rien de sa chair n'était devinable, sinon l'ovale de la figure doucement lumineuse, teintée de rose, coiffée de boucles en- rouleaux châtains et fauves.

Elle s'assit derrière l'urne d'albâtre qui surmontait le guéridon à trépied, dans le milieu du salon. Ses propos témoignèrent de sa sollicitude pour la guérison de la blessure, mais sa voix craintive hésitait ainsi qu'une caresse timide. La poitrine d'Orner frissonna comme si vraiment une main y louchait.

Il établit la différence des sentiments qui l'unissaient à Dolorès, à Elvire. De la première, il ne devinait que les intentions brutales, sensuelles. La pitié de la seconde, lui valait un émoi plus vif que n'en déterminaient le parfum de M'^® Alvina et les amabilités positives de ses œillades créoles. Il pouvait connaître Elvire, au total; et Dolorès en partie seulement. C'était tout Elvire qu'il posséderait, au lieu de savoir simplement la vigueur sensuelle de Dolorès. Celle ci n'était que l'instinct d'une femme. Celle-là pouvait devenir l'image de l'univers, qu'ils concevraient ensemble. Son cœur prodiguerait plus de richesses.

A l'instant qu'Omer se l'affirmait, le major Gresloup entra. Pour la première fois, depuis le début de leurs relations, il abandonna l'air sombre qui lui était habituel. Son crâne chauve et luisant ne pesa plus sur les sourcils froncés, sur les yeux sévères :

— Vous ne saurez jamais, mon cher, combien je suis content... Vous voilà des nôtres, de ceux que votre père eût commandés, avec lesquels il eût souffert et gagné la bataille, comme nous la gagnerons... Sapristi !

La fossette de son menton bleu se reformait à la suite de chaque sourire. De ses doigts, il tapotait son estomac en redingote grise; il glissait les mains dans les poches horizontales de son pantalon. Les jambes écartées et la mine réjouie, il inspectait le soldat qu'était le visiteur, devant cette pensée militante.

— Eh bien ! vous avez essuyé le premier feu ! Qu'en dites-vous?...

— Auparavant, j'avais peur, non de l'accident, mais des approches de l'accident. Aujourd'hui cette peur a disparu. Je me trouve tout de suite devant l'idée seule de la mort.

Aussitôt il redouta qu'Elvire pût mépriser cette vantardise. De ne pas avoir péri, de ne pas avoir fui piteusement, d'avoir fait figure honorable en face du péril : ce l'étonnait tant qu'il estimait facile de subir les autres épreuves. Pourtant il se rappelait son corps stupide, glacé d'effroi, fou de terreur, l'image illusoire de son cadavre saigneux, pendant l'heure écoulée depuis son réveil chez Elodie jusqu'aux coups de pistolet. Au contraire, le capitaine Lyrisse déclarait partout, que son neveu avait paru froid, hautain, sévère, indifférent même, comme il sied. A peine reprochait-il une pâleur insolite, mais bien naturelle lors d'une première rencontre avec un adversaire qui possède réputation de tireur. Et le demi-solde avait parlé de cette aventure à Dieudonné Gavrois, en des termes qui ne laissaient pas croire qu'il fardât son opinion intime. Le major Gresloup les répétait. Il loua le jeune homme d'avoir pris tout son temps pour viser, au lieu de presser la gâchette précipitamment, afin de prévenir le feu du partenaire, à la façon des mazettes. Omer savait n'avoir pas tiré d'abord parce qu'une sorte de brume flottait autour de lui, parce que sa main insensible ne percevait plus le toucher du fer.

Mais il conta d'autres impressions.

Elvire pâlissait un peu, sans le blâmer de ses yeux durs. Le major ne terminait pas ses compliments :

— Lyrisse a été revoir l'éraflure de votre balle sur les briques, en arrière de ce Dachaumont... 11 s'en est fallu de six lignes : vous lui enleviez l'oreille... Ce n'est pas mal. Avec un pistolet inconnu... Vous veniez d'être blessé, au surplus !

Omer se souvenait pertinemment d'avoir pressé la détente par une sorte de crispation nerveuse, quand, atteint, il s'appuyait à la muraille. Le plus ironique des hasards avait conduit le projectile dans la direction de l'adversaire.

— Cela ne vous émeut point de menacer un autre homme de mort? demanda M*"*" Gresloup.

Il voulut savoir quelle réponse satisferait Elvire : celle qui eût avoué le hasard ; celle qui eût cyniquement répondu par la négative brutale, en fanfaronnade militaire ; celle qu'il devait faire, après avoir compris que la jeune fille ne l'aimerait ni couard, ni bravache.

— Je me défendais, bien malgré moi... On avait insulté mon bisaïeul, mon grand-père Lyrisse, mon oncle Edme, le nom des Héricourt, et la grandeur de la Révolution, tout ce que j'admire, hommes et idées... Loin de moi la prétention d'être un foudre de guerre. Je cache les armes sous la toge.

— Et c'est d'autant mieux si l'on sait, comme vous, les en tirer à propos, renchérit le major.

Le vétéran qui continuait son service d'ordonnance dans la maison, introduisit un homme à tournure militaire, à figuré aquiline, bistrée rasée, trouée par la petite vérole. Omer reconnut le général Dubourg, qui l'avait reçu dans la loge Ardente Amitié, avec un cordon bleu en sautoir.

— Lui aussi, a servi les Bourbons, reprocha le major; il a même combattu avec les Chouans avant de se rallier à l'armée républicaine de l'Ouest, et à Bernadott

— Ah ! mon pauvre ami, je me reprocherai, du moins jusqu'à la mort d'avoir suivi Louis XVIII pendant les Gent-Jours... Quels Jean-F... î Ah ! si j'avais su...

— Je vous l'avais bien dit qu'ils ne respecteraient ni leurs engagements... ni la Charte...

— Hélasî...

L'ancien chouan prodigua les invectives contre les ministres qui lui avaient retiré le gouvernement militaire de l'Artois, dès 1817, parce qu'il avait prétendu s'opposer aux furies de la Terreur blanche... Il fit bien haut sonner ses noms et ses titres :

— J'ai du -sang bleu dans les veines, moi, pourtant... Je suis le comte du Bourg-Buttler. Ils ont méconnu les droits de la naissance, les enseignements des philosophes, les devoirs de l'humanité, les prescriptions de l'honneur. Ah ! lorsque je commandais la division polonaise de la Grande-Armée, en 1812, et même pendant ma captivité en Russie m'en ont-ils envoyé des émissaires ! M. de Vitrolles m'a écrit plus de vingt lettres que je conserve. Ils verront cela... Ils verront cela...

Le général les menaça de son index long, muni d'un ongle admirable,' nacré, rose, tandis qu'avec l'annulaire et le pouce il serrait une prise de tabac. Enfin, il bourra prestement sa narine en inclinant la tète que la couronne de cheveux ceignait d'argent gris...

— Aujourd'hui, je n'ai plus qu'à réparer mes sottises, à ressusciter la Révolution, à remettre les choses en l'état de 1793, quand Fouché et Bonaparte installaient, à Nevers et à Toulon, les idées de Rousseau et de Gracchus Babœuf... Ce jour-là, je rendosserai mon uniforme de l'armée de lOuest et j'irai rendre visite à Monsieur Charles de Bourbon-Capet, en son hôtel des Tuileries... Avec quelques jeunes gens de votre trempe. Monsieur Iléricourt, et quelques bons feux de mousqueterie dirigés où il faut, j'en fais mon affaire... Le duc de Raguse me rendra des comptes !...

Il contiaua longtemps à s'échaufîer ainsi près le visage d'Omer. Elvire souriait à peine, penchée sur le point de sa broderie ; sa nuque était délicate à voir. M"'^ Gresloup, discrète, avait disparu vers la cuisine.

Un pot de réséda dans chaque main, l'oncle Edme intervint au milieu de la diatribe. Il n'avait pas oublié les dames. Le comte du Bourg se désola de ne point l'avoir imité, accumula les excuses. Ces deux hommes maigres et hauts s'empressaient autour d'Elvire en une galanterie bruyante. Elle recevait avec bonne humeur les hommages: elle rougissait et riait. Pinçant l'azur de sa robe, elle s'inclinait en révérences parfaites et gaies.

A table, Omer fut placé entre Elvire et le major.

— Je n'ai plus les mains grises, comme jadis, aux Moulins, pendant les vacances.

Elle fit jouer les satins délicats de son épiderme, ses phalanges souples, les dessous roses de ses doigts agiles. De ses joues, aussi limpides que la porcelaine, émanait une odeur d'enfant bien savonnée. Elle fleurait aussi la fraîcheur d'un bois que parcourent les gazouillis des ruisseaux. Omer le lui dit. Il ajouta :

— Vous me semblez une face de la nature, Eloa!...

— Vous êtes bien honnête, monsieur...

Et salua, joyeuse; elle imita ses anciennes mines de fillette qui serrait les lèvres en cul de poule, qui balançait la tête et ses grands yeux tout ouverts, indécise à comprendre si l'on se raillait de sa niaiserie possible, ou si l'on voulait sincèrement du bien à sa gentillesse, mais prête à pleurer dans le cas où la première supposition s'affirmerait enfin. Elvire n'oubliait rien de son enfance. Ses charmantes simplicités d'autrefois lui persistaient à l'esprit. Elle les aimait. Elle s'en servait, ravie d'être, une seconde encore, le portrait de sa vie puérile.

— Je n'ose protester que vous êtes délicieuse, crainte de fadeur.

— Craignez, craignez cela...

Elle portait à sa bouche une cuiller de potage, et

chacun agit de même, jusqu'à ce que les assiettes fussent vides. Aux questions de l'oncle Edme, le major répondit en nommant les quatorze fioles poudreuses et terreuses alignées sur les serviettes des consoles : elles renfermaient les vins blonds ou vermeils. Il cita les origines des nectars précieux dont les bouteilles reposaient en quatre petits carosses de paille. Alors le comte du Bourg s'égaya. Sa large bouche grimaçait sous le nez courbe. Méticuleux, le vétéran remplissait les verres pour le « coup du médecin ». M"'^ Gresloup ôta la cloche qui recouvrait des petits pâtés rissolant sur un réchaud d'argent trapu, où brûlaient intérieurement des cires. Deux autres identiques occupaient les bouts de la table; des sauces y mijotaient, mystérieuses, recouvertes de dômes en métal qui ternissaient doucement au passage des nuées par delà les fenêtres. Alors, les couleurs des jacinthes s'assombrirent sur le vase égyptien aux sphinx d'or. La pluie subite battit la fenêtre ; ses perles liquides s'y écrasèrent.

Les mets furent trop exquis : Orner s'abslint de désobliger sa voisine en la distrayant de les savourer. Nulle phrase ne fut qui ne vantât la délicatesse d'une rouelle de veau à demi fondue dans un jus d'oie j^^ii baignaient des raisins noii's très cuits, des truffes ^^toquantes, des nouilles crémeuses. Gela s'assimilait ^^Rromptement aux chairs de la bouche, les parfumait,* ^H prospérait.

^H Elvire ne dédaigna rien des satisfactions gustatives. ^Hangeant avec promptitude elle professa que le plaisir ^H)nsiste à se rappeler ensuite, une bonne minute, le #4, goût des morceaux.

Omer aima qu'elle eût devant les oreilles plusieurs

cheveux d'or brun échappés aux deux larges coques de ses tempes. Tantôt un duvet pâle brillait contre la fleur de sa joue. Tantôt une lumière intense suscitait à la surface du visage de petites lueurs. C'était exactement le teint d'un grand pétale de rose. Le profil ne manquait pas d'impertinence, dans le dessin net que limitait l'arête du nez droit. Entre ses longs cils presque rejoints sur l'œil, Elvire examinait attentivement l'oncle Edme, car elle ne voulait rien perdre du commentaire que la mine ajoute aux paroles. Une façon de mal discerner les gens, comme s'ils étaient trop lointains, prêtait une rare et fine arrogance à cette figure de fille douce.

Plus Omer la considérait, plus il s'aff"ermissait dans le dessein d'unir leurs vies. A la deviner fort orgueilleuse sous les dehors de la simplicité, il préjugea qu'elle aurait de la pudeur. Jamais ce caractère ne se soumettrait aux plats mensonges de la galanterie, ni aux exigences des amants. Il crut qu'elle se garderait altière et chaste. Lui-même était suffisamment beau, jeune, pour ne la point trop décevoir dans les péripéties de l'amour. Songeant aux périls qu'il affronterait, aux dures épreuves que réserve la politique de conspiration, il admit la nécessité d'un tendre repos, près d'une âme nette, loyale et forte, nourrie de vertu par la pratique de la religion, et d'honneur robuste par les leçons du major.

Qu'eût donné l'exubérante Dolorès ? Quelques années de passion romanesque, et puis l'inquiétude constante de la voir rechercher une autre affection plus nouvelle, plus riche en imprévu. M'^*^ Alvina ne pouvait être un guide, ou un conseil. Elvire sûrement le serait.

Silencieuse, franche, bonne et larmoyante, malgré sa réserve anglaise, M'"'' Gresloup lui plut. Depuis le jour où il l'avait aperçue devançant, sur la route des Moulins-lléricourt, la voiture qui remmenait, de Waterloo,

son mari blessé, elle n'avait changé que physiquement pour prendre de l'embonpoint et laisser quelques fils blancs se mêlera sa chevelure lisse. Ni colère, ni dépit, ni rancune, n'avaient en aucune circonstance déformé le galbe de sa face, ou rembruni ses yeux d'Irlande. Elle semblait ignorante de pareils sentiments. Au reste, elle les évitait. Peut-être, son égoïsme affable préférait-il à la vengeance d'un reproche, à l'émotion douloureuse d'un mot amer, cette indifférence très polie absolument propre à proscrire toute inimitié, comme toute intimité. Dans les instants de chagrin, quand elle avait entendu les docteurs craindre la mort de son mari, quand elle l'avait su captif pour longtemps dans le cachot du Spielberg, elle avait simplement froncé le sourcil, en disant : « Oh ! )> Puis s'était enfermée dans ses appartements. Rien de plus n'avait ensuite témoigné qu'elle eût subi des angoisses. Après avoir passé dix-huit mois à Briinn, et vainement essayé d'entrevoir le major, de lui faire tenir un message ; après avoir, sous l'habit d'une vieille paysanne, obtenu de laver le linge de la prison, à genoux, l'hiver, sur la rive d'un étang à demi gelé, pendant plusieurs semaines de décembre, sans réussir à pénétrer dans la forteresse, on l'avait ouïe, fraîche et calme, résumer en sept ou huit phrases, courtes, sans détails, l'insuccès de son dévouement. Alors même elle avait engraissé. Les deux fossettes de ses joues s'étaient formées à cette époque. Sans doute n'était-elle sensible à rien, et n'agissaitelle que par raison, par devoir. Toutefois, elle avait aimé le major, sans faiblir, dix années, durant l'existence de son premier mari. En dépit de toutes convenances, quelques semaines seulement après les funérailles de cet homme, elle avait, telle une femme en proie à la passion la plus ardente, consommé le second mariage. Elle adorait sa fille et lui cédait en tout, plutôt que de se donner l'ennui d'une réprimande qui eût enlaidi

l'enfant vexée. M. Gresloup commandait de l"œil ; sa femme obéissait aussitôt, hâtive pour lui sourire, comme si elle eût obtenu de lui qu'il consentît par cet ordre au caprice qu'elle avait secrètement couvé.

Bien qu'elle inquiétât Omer, elle le conquérait. Vivre dans la propreté luisante que la présence de la dame partout maintenait, vivre dans le silence reposant qui régnait autour d'elle, manger les préparations exquises de ses cuisinières galloises, boire les vins non pareils de la cave, traiter à cette table des amis capables d'aider l'ambition, et aussi puissants que ces trois chefs de la Loge Ardente- Amitié, de la Vente centrale, ce fut un avenir qu'il espéra.

Quand on apporta les légumiers de porcelaine à larges filets d'or, les pigeons farcis avec des foies gras et dressés sur des branches de genêt dans le vieil argent du plat massif, il se promit de gagner la main d'Elvire ce soir même. M""® Héricourt avait écrit tant de lettres de désespoir qu'il craignit de la voir arriver à Paris très prochainement. Il ne serait plus possible de la laisser dans l'incertitude au sujet de la profession ecclésiastique. Les Jésuites avaient dû l'avertir déjà, par des allusions au moins.

La fin du dîner se passa gaiement. Le général du Bourg rappelait des histoires de l'armée de l'Ouest. Le philadelphe Oudet et le philadelphe Bernadotte avaient alors converti bien des gentilshommes chouans à l'idée républicaine que ceux-ci avaient, au reste, apprise dans les Loges où fréquentaient, sous l'ancien régime, les Dumouriez, les La Fayette et les Gondorcet. Sans fin, les trois officiers de l'empire rappelaient leurs camaraderies anciennes, avec d'autant plus de bruit que le vétéran versait plus de vin dans les verres.

^me Gresloup ne plaçait pas un mot. Sa préoccupation épiait les gestes des convives et les évolutions des deux caméristes galloises, pâles, blondes, discrètes, de

qui les bonnets comme les tabliers à bavettes éblouissaient par la blancheur. Elles assuraient le service accessoire, lorsqu'il était temps de présenter les pains mollets de la corbeille pour remplacer les croûtons disparus dans l'estomac de l'oncle Edme, lorsqu'il convenait de soustraire enfin son assiette à l'appétit très lent du général-comte, gastronome sagace et soigneux d'analyser bribe à bribe, les sensations du repas. Avec un signe des paupières, M*"" Gresloup guidait l'empressement des deux servantes. Et ce devoir lui importait plus que les récits militaires et tout le mémorial des Loges philadelphiques.

Frère d'armes du capitaine Lyrisse, du colonel Héricourt, M. Gresloup possédait leur caractère héroïque et rigide, jacobin. Cet homme trapu, morose, prêt toujours, semblait-il, à lâcher une fureur mal contenue, Omer, d'instinct l'estima, le redouta comme un père. Au dire de Cavrois, le major était un bon chimiste et un saint-simonien remarquable. Mais on l'accusait d'avarice, de morgue. Son esprit trop clair, trop érudit, répondait par une affirmation ou par une négation, brèves, documentées, irréfutables, qui écourtaient aussitôt le moindre essai de discussion. 11 palliait cela par le soin de remplir fréquemment les six verres de son voisin, et celui d'interroger sa fille à tout bout de champ .pour la faire intervenir dans la conversation.

Elvire n'écoutait qu'à demi. Parfois elle priait Omer de la renseigner sur des parties de ces propos incompréhensibles pour elle. A une question naïve qu'elle fit, le jeune carbonaro ne put s'empêcher de rire. Elle rougit beaucoup et se pencha vers son assiette. Alors, fuyant l'entretien à voix basse, elle affecta de répondre longuement à une galanterie du capitaine Lyrisse, et puis ne cacha plus sa tristesse. Omer la jugea délicieuse ainsi. Timide, elle baissait la tête, qui se colorait

tour à tour de rose, de pâle, d'écarlate, pour reconquérir un moment son teint ordinaire de fleur fraîche. On servit le café au salon. Elle n'avait point dissipé sa rancune. Elle présenta la tasse au jeune homme sans joie. Son sourire était empreint de soufl'rance. Lui s'adossait au piano, en feuilletant d'une main distraite les albums épars sur le couvercle du long instrument garni d'emblèmes musicaux en cuivre.

— Vous vous êtes encore moqué de moi, dit-elle. C'est fort mal...

— Point ! Dieu m'en garde !...

Debout devant lui, les cil-s sombres voilant ses yeux clairs, elle persista, simple et droite dans l'azur froid de sa robe.

L'orgeuil du jeune homme s'attendrit. A cette heure, Elvire ne dissimulait pas combien elle se jugeait chétive devant le fils du colonel d'Héricourt, devant le duelliste et le carbonaro, que si franchement complimentaient le major, le général-comte et cet ami de lord Byron, l'oncle Edme, l'éducateur. Certainement elle croyait Omer fort et généreux, lui, qui n'ignorait rien de sa propre faiblesse et de sa ruse calculatrice. Qu'elle se trompât sur lui, jusqu'à ce point; qu'elle se confiât; il en fut profondément ému. L'ange Eloa se trompait sur le compte de Lucifer. Méritait-il qu'elle fût ainsi près des larmes parce qu'elle se croyait bien à tort une écolière niaise ? Méritait-il qu'elle fût frémissante ainsi qu'un roseau heurté par le vent ? Méritait-il que les ondes fluidiques dégagées par le trouble de la jeune fille le vinssent pénétrer au cœur, le fissent palpiter rudement, et lui missent, en outre, comme une pleur sous les paupières, ce même pleur qu'elle retenait? La soucoupe tremblait un peu dans la main de l'enfant. Son visage perdait de l'éclat ; il s'amollissait autour des lèvres sèches. Elle approcha d'être laide, tant la douleur la poignait sincèrement.

Pour elle, le jeune homme ne paraissait donc plus l'étudiant insupportable, le chasseur brutal et grossier, le Satan qu'elle relèverait, par condescendance, le mauvais insulteur que réprimanderait cette vertu céleste. Il lui semblait donc vraiment supérieur. Cela Texaltait hors de lui... Oh ! la pure divinité d'Elvire ! Elle-même tendait le col au joug de celui qui portait tous les jougs... Il s'inclina vers l'odeur d'elle; il eût voulu lui entourer la taille et la sentir alanguie contre la vigueur de son bras; il eût voulu' se carçsser la joue contre le duvet du visage triste.

— Elvire î... dit-il. Je ne me moque pas de vous...

— Si fait... Et c'est mal... car ma... symphatie à votre endroit est... sans bornes...

— La mienne, je vous l'assure, ne le cède en rien à la vôtre pour ce qui vous concerne.

La voix d'Omer chevrotait en murmurant cela. Elvire ne se méprit guère sur l'intensité de leurs émotions réciproques. Elle déposa la tasse que sa main ne pouvait tenir plus longtemps, et elle essuya ses lèvres blanches... Après un silence, il lui devint nécessaire de se confesser. Elle le fît, les yeux baissés et le cœur gros :

— Omer, je vous connais depuis notre enfance... Vous êtes un grand cœur. Je le sais. Vous avez risqué votre vie plutôt que d'accepter une mission que vous jugiez indigne de votre caractère... Vous avez perdu votre avenir auprès des ultras, pour défendre contre l'injustice ce pauvre major Ulbach... C'est bien !...

— Mon Dieu, je remplis mes devoirs d'avocat...

— Non votre courageestsans rival. Voilà ce qu'on dit! Omer haussa les épaules. Le ciel et l'océan luisaient

aux yeux d'Elvire, à travers les nuées des cils sombres. Aussi clairement que Dolorès, la'jeune fille s'exprima par ce langage muet. Seulement, les lueurs de ses pupilles n'atteignaient pas obliquement le jeune

homme. Elles ne promettaient pas la volupté, mais la loyauté. Elles n'offraient pas un plaisir, mais une vie. (( Me voilà, signifiait le silence d'Elvire, me voilà sans défense et sans mystère pour toi... Me voilà les mains étendues et l'âme aussi nue que la clarté de ma franchise. C'est peu que le corps t'appartienne, ce n'est qu'un geste d'assentiment. Mais mon àme sera comme un ombrage toujours léger pour ta méditation... La lumière simple de ma vertu guidera tes pas dans les nuits de doute. Je serai la mesure intacte à laquelle tu pourras comparer la perfection des idées et des êtres. Gela m'empêchera-t-il de vivre de tous mes membres sur la couche amoureuse ?. . . Oh non ! Mon amour dorera de reflets joyeux nos cœurs unis dans nos corps embrassés. Pareille à l'eau vive qui caresse la roche et la polit sans cesse, ma vie sainte glissera sur ta rudesse en chantant sa fraîcheur. Ne vois- tu pas, au fond de mes yeux, le bleu de la mer calme et vigoureuse, du ciel pur et profond. Voilà les emblèmes de mon àme, que j'ai composée d'après le modèle qu'ils m'imposèrent dans le miroir. La paix et la force sont avec moi. De mon flanc croîtra la tige de ta race, un jour. Les visages de tes fils fleuriront sur la branche de notre fidélité et tu reconnaîtras en chacun l'une de nos vertu». Tes regards cherchant à deviner ce que je cache de moi. Tu doutes. C'est mal. Je suis la jeune fille en robe d'azur, au teint de fleur épanouie, et aux cheveux de lueurs. Au dedans comme au dehors, je suis l'âme sans détours. Je suis la confiance et le devoir. Je serai celle qui travaille sous la lampe auprès du berceau. Je serai la bonne reine affable que révèrent les convives du festin. Je serai la secrète amante qui réchauffe, dans les liens de sa chair tiède, les lèvres amies et le front glacé de l'époux malheureux. Je serai la prêtresse de tes joies et la vigie de tes périls. Tu seras le fruit magnifique que l'on admire, je serai la branche modeste

et flexible qui le soutient... Vois. Vois mon apparence et ma vérité sont deux sœurs jumelles, indiscernables... Et si je m'attriste avec des larmes prêtes, c'est que tu t'efl"orçes de les discerner... Je ne le veux pas... Je ne le veux pas... Crois. Crois en moi, donc ! »

Elvire redressait la tête avec son air d'ange triste devant le péché de Lucifer.

Pourtant Orner se défiait. Une force ironique en lui, n'accepta point qu'Elvire fût tout ce qu'il lisait « dans la mer et dans le ciel à travers les nuées des cils sombres ». Que désirait-elle de lui" ? L'argent ? Non : très riche elle eût facilement attiré un opulent ami de sa fortune. La situation? Lui n'était rien encore qu'un avocat, parmi tant d'autres hésitant au carrefour des voies politiques. L'admirait-elle simplement pour sa taille et son allure, pour leur vieille afl'ection de vacances, aux Moulins-Héricourt ? Cela comptait. Au couvent, elle avait dû câliner dans sa conscience pensionnaire l'image du collégien farceur, de l'étudiant fanfaron. Elle le chérissait par longue habitude. Il n'en pressentait pas moins le rigorisme de cette vertu pieuse et ferme, capable de le mater peut-être. Puisqu'elle ne saurait faillir, elle le mènerait aux héroïsmes imprudents et dangereux, mais nécessaires à une conception absolue du Bien. Cela serait, pour Elvire, le devoir. Elle se promettait certainement de l'assujettir à la Loi morale, comme elle s'y vouait sans faiblesse ni réticence. Mais Omer n'espérait pas demeurer, à toute heure de la vie, un saint et un héros. Il y aurait là-dessus des contradictions, des luttes. Il s'y montrerait en posture fâcheuse de délinquant. Elvire se réservait-elle de railler les faiblesses de son mari ; et, par là, de conquérir, dans le ménage, une indiscutable supériorité ? Chaque fois qu'il avait, devant elle, laissé paraître son goût pour des accommodements avec les prescriptions du Bien, il l'avait

sentie hostile. Soit qu'il se permît de satisfaire une rancune en dénigrant tel ou telle, soit qu'il se vantât d'une prouesse illicite, elle l'avait toujours blâmé par ses regards sévères, par ses attitudes chagrines, et sans indulgence. Subirait-il sans cesse, une pareille censure de ses actes. Pourrait-il lui dérober ses petits crimes, ou non ?

Peu à peu, la vertu d'Elvire le terrifia. Elle ne laisserait pas d'être une souveraine tyrannique. Dans sa robe rigide et plate, elle lui parut soudain l'ange armé du glaive qui chassa de l'Eden les premiers impurs. Et, chose plus effrayante encore, elle devina cette peur; c^r, à la seconde où s'achevait un compliment du jeune homme, elle opposa :

— Suis-je aimable à ce point, si, pour m'aimer, l'on manque de courage?

Il balbutia quelques fadaises, ne la consola point. Elle s'avisa tout à coup qu'il convenait de remettre sur le plateau du guéridon les tassesvides, etfutles recu-eillir auprès de chacun. Là-dessus le major conyia le général et le capitaine à fumer dans sa bibliothèque. Ils emmenèrent leur jeune ami qu'ils prétendirent familiariser avec la pipe de bivouac.

Dans cette salle d'acajou et de soie verte, les volumes reliés en veau, en parchemin, habillaient entièrement les murailles. Deux tables supportaient des tas de brochures, des liasses, des mémoires, et des papiers gardant quelques formules de physique. Une odeur d'acide flottait dans l'air. Derrière les vitres d'une armoire, luisaient quelques réflecteurs, des hélioscopes, des lunettes, d'autres instruments inconnus, en cuivre et en fer, des plaques d'acier à reflets stables, mais vagues de contours.

Autant M. Gresloup se taisait d'ordinaire, autant il fut loquace, une fois assis dans son fauteuil. La conversation ayant abordé l'état des sciences au début du

xix*^ siècle; le major discourut d'abondance sur les recherches héliographiques d'un ancien lieutenant à l'armée d'Italie, M. Niepce, ensuite sur la toxicologie d'Orfila. Puis il riposta vivement à l'attaque dirigée par le comte du Bourg contre les Saint-Simoniens. M. Gresloup bondit hors de son fauteuil, brandit sa pipe de bois, et se mit à marcher par enjambées aussi longues que le permettaient ses membres inférieurs. Il fit l'apologie du papisme industriel, attesta l'expérience des Jésuites qui réussissait dans les phalanstères du Paraguay.

C'était là tout ce qui, outre la philadelphie et le carbonarisme, intéressait le major en demi-solde. Homme à théories complexes, il ne goûtait pas les autres propos du monde. Omer prélendit émietter certains aphorismes sur les origines du droit romain qui justifiaient à demi les vues de Saint-Simon. M. Gresloup ne permit pas d'en remontrer à son érudition là-dessus. Aussi pertinemment qu'un professeur de droit à la Faculté de Paris, il disserta.

A chaque entrevue qu'il lui ménageait, lors de ses passages à Paris, il n'eut pas de cesse avant de convaincre Omer de la précellence de ses idées. L'homme taciturne devint un bavard, riche en science téméraire. Il prétendait réussir à fixer sur une plaque de métal l'image des choses que le soleil trace renversée contre la muraille de la chambre noire, si le rayon y pénètre par un trou du volet clos. Aux cachots du Spielberg, il avait cinq ans étudié le phénomène. Il entraînait Omer dans un réduit obscur pour lui faire admirer, au bout du rayon, les toits et les fenêtres de la rue reproduits, les cheminées en bas et les portes en haut. Tout cela paraissait un peu fou. Une longue exaltation de l'esprit solitaire dans une cellule de forteresse, prépare fatalement un homme vigoureux à la singularité intellectuelle.

— L'âge d'or est devant nous, affirmait-il tout haut dans les rues, quitte à faire se retourner les paisibles bourgeois caressant leurs rubans de montre sur le ventre, et tapant, de pas en pas, le pavé avec leurs cannes à bec d'ivoire. Orner, reprenait-il, je vous fertii connaître notre ami Enfantin. Quel cerveau !.. . 11 serait un homme de guerre illustre, si ces canailles de Bourbons ne l'avaient chassé de l'Ecole polytechnique pour avoir défendu, comme ses camarades, en 1814, la barrière de Belleville, contre les Prussiens!...

Cette intimité avec le major aida peu les chances de l'amour. Dans leurs conversations sans paroles, Elvire et Orner ne franchirent pas l'étape de la défiance. Échappant de la Congrégation pour éviter d'être la proie de volontés souveraines, il eut voulu ne pas risquer le même dommage sous l'autorité d'une innocence audacieuse. D'autre part, Elvire ne lui pardonnait pas ces réflexions. Elle comptait pour suffisantes les avances préalables et que sa pudeur orgueilleuse condamnait déjà.

Du reste, ils ne se revirent pas seule à seul. Durant les visites, le major accaparait son disciple sans tolérer qu'il s'attardât pour souhaiter le bonjour àM"^Gresloup, en traversant le salon. Reconduit jusqu'à la porte par l'éloquente leçon du major, Omer ne pouvait davantage prolonger ses adieux. Cependant, un jour, les jeunes gens purent s'isoler:

— Mon père a du goût pour votre esprit. J'en suis bien aise, dit Elvire.

— Cela nous lie plus encore.

— Avions-nous besoin de cela pour nous lier davantage?...

— Je ne le crois pas, Elvire. Rien ne saurait délier nos affections...

Il ne dépasse point le sens de cette phrase trop vague, quand la jeune fille attendait, il le comprit bien, une

parole directe. « Prends garde au joug de cette vertu fière et sévère ; prends garde au joug qu'imposeront à la fois sa beauté et son incomparable innocence», lui chuchota la raison craintive. Suivit un de leurs silences accoutumés, fertiles en explications muettes, mais positives. Les yeux d'Elvire l'invitaient à la décision. Il fut sur le point de lui demander une promesse de fiançailles. Vraiment, il eut peur à la voir droite et claire dans l'azur froid de ces robes pareilles qu'elle endossait toujours pour lui.

Le teint de fleur brillait autour de la a mer et du ciel ». Les cils sombres battaient sur les yeux clairs, entre les deux coques dorées de la chevelure recouvrant à demi les tempes et les oreilles. La petite bouche faisait une moue prête aux pleurs...

— Elvire ! je ne méconnais rien de vous... dit-il avec la voix d'un aveu solennel...

— Plaise à Dieu! Plaise à Dieu!

Toute la tristesse de l'enfant parut douter de cela. Elle lui communiqua sa douleur, qu'il sentit frémir en lui, monter à sa gorge, mouiller ses propres yeux : « Voilà ce que je souffre pour toi, Satan! » lui criait le silence d'Elvire.

Une autre fois, le comte du Bourg fît une allusion discrète aux petites fêtes de chez Véry, aux grisettes amies de Cavrois, à la tendre Elodie, en dirigeant contre l'avocat les malices des sous-entendus. Elvire ralentit les gestes de ses doigts, qui mariaient les mailles d'un tricot. Une rougeur masqua le teint de fleur; puis elle fut aussi pâle que l'albâtre de l'urne.

— Êtes-vous sage? demanda-t-elle longtemps après, tandis qu'Omer lui narrait une plaisante histoire.

— Serais-je auprès de vous, si j'aimais les folies?

— Ce n'est pas répondre.

Elle leva son index et menaça gracieusement par la main, sévèrement par les yeux.

— Elvire, vous me jugez trop mal. Quelle preuve de mon attachement vous donner ? Je néglige mon oncle Praxi-Blassans et mon oncle Augustin, pour acquérir l'estime de votre père, en vouant ma vie à son idéal...

— Je n'ai pas le front de m'imaginer que moi seule vous attire ici... Vous avez dû subir quelque déboire auprès des ultras...

— Point que je sache. Il m'a déplu de les suivre en de certaines voies... Au surplus, je ne cesse pas de fréquenter l'hôtel du faubourg Saint-Honoré. Le rang militaire de mon père m'autorise à me présenter partout comme l'égal de chacun. On n'osera rayer mon nom de listes de probationnaires à la Congrégation. Je puis, tout à l'heure, aller m'asseoir sur la banquette de velours bleu dans la chapelle de la rue du Bac; et, pour obéir à mon oncle de Praxi-Blassans, jly communierai même avant peu. Il serait nuisible aux Pères de témoigner officiellement que je les abandonne. La presse libérale commenterait sans doute beaucoup trop dételles exclusions... D'ailleurs, vous savez tout cela... Ce que vous en dites est pour me taquiner...

Il sourit en se levant. Elle ne le retint pas. Les cils lourds, elle tricotait éperdument, comme sourde à cette plaidoirie. M"''^ Gresloup ayant parlé de la température, la jeune fille afi'ecta de lui répondre longuement, avec un respect qui ne souffrait pas de retard, ni d'interruption. Omer n'eut qu'à prendre son chapeau et à présenter ses devoirs, avant de gagner l'antichambre.

« La vilaine chipie ! songeait-il, sur l'escalier. Elle me garde rancune parce que je ne lui propose point de nous fiancer. Peut-être a-t-elle raison. Mais, dois-je le faire, sans peser nos chances de concorde. Celte amertume nouvelle de son langage m'avertit assez de quelle fermeté elle semble capable, pour une fllle de seize ans! Peste!... Elle m'en imposerait, par ma foi!... Il ne faut pas se décider à la légère. Et pour-

tant!... Jamais fille ou femme ne me parut plus apte à pratiquer le bonheur d'un ménage. Fortune, éducation, grâce et beauté ; rien ne lui manque, sinon la souplesse d'âme. N'est-ce pas là le garant de sa résistance aux tentations des séducteurs? Si elle se pliait trop à ma fantaisie, ne conviendrait-il pas de prévoir que des galants la trouveraient plus tard aussi docile? Quand je songe à d'autres femmes, à Dolorès, je ne souhaite que le présent de l'amour, la possession, la volupté, l'étreinte et la langueur. Quand je songe à mon Elvire, à « l'ange » de ma pauvre mère, c'est l'avenir tout entier qui s'efforce de m'apparaître comme une sente droite sous le soleil, dans un jardin aux plates-bandes rectilignes, au verger riche de fruits lourds, aux charmilles soigneusement taillées, aux boulingrins symétriques. Les quatre saisons colorent différemment à peine les quatre parties du domaine. Dans les branches nues de la futaie lointaine, Elvire est toute blanche en sa chevelure, et elle unit deux fiancés. Dans le verger fructueux, elle se promène, les cheveux gris, la taille encore majestueuse; et elle repousse de son pied impatient les feuilles mortes... Entre les parterres de roses rouges, elle est assise sur un banc, et elle lit un volume que frôlent les mèches brunies de sa figure mate. Devant les bosquets de lilas frêles, elle devise, telle que maintenant, avec sa mère. Un soleil égal éclaire les quatre fantômes, celui qui brille aux jours radieux de l'hiver, celui qui vient pâlir les matins éventés de l'automne, celui qui va percer les nues orageuses de l'été, celui qui argenté de ses rayons faibles les herbes du printemps... Elvire!... Elvire!. ..Tu as le même visage que ce même soleil éclaire, malgré les saisons différentes de la nature.

Vers la fin de l'automne, grâce aux conseils de M. Laffitte qui devint son commanditaire, le Frère-Terrible Pied-de-Jacinthe transporta ses ateliers rue Richelieu, en face de l'armurier Lepage, et non loin de chez la mère Gardoche. Un membre de TArdente-Amitié, M. Roulon venait d'acquérir là cet immeuble. Moyennant un prix de location bénin, il ouvrait à l'imprimeur de la Loge, un ample local pour les presses, et un magasin pour le cabinet de lecture.

Campé sur le bord du ruisseau voisin, le vétéran ne se lassa plus de contempler la devanture qu'on achevait de repeindre. Durant ces extases, Omer le joignit plusieurs fois en sortant du salon de modes, où l'attirait Angeline, lorsque tout ému par les grâces d'Elvire, il subissait la fièvre de l'amour; car M"'*' Héricourt retardait par ses plaintes, toute décision, avec l'aide de sa fille, du général et de M'^^ Alviila.

— M'est avis, Monsieur Omer, que je finirai mes jours dans une bicoque soignée !

Heureux, Pied-de-Jacinthe vantait les trois flèches d(3 bronze verni qui, par dessus laporte,rayonnaientcontrc la vitre de l'imposte cintrée. Une à une, il contemplait les arcades de sapin brun encadrant les carreaux intérieurement tapissés de caricatures politiques. D'autres images, agrafées à une longue ficelle, représentaient quelques scènes comiques : le Coup de ^e?2^ retroussait

les jupes de la demoiselle, enlevait la perruque et le chapeau du monsieur étique aux jambes flageollantes, retournait le parapluie de la grosse dame rubiconde ; les Epoux assortis ôtaient en grimaçant leurs postiches, le dentier, l'œil de verre qu'un pouce adroit expulsait hors la paupière, dans une tasse ; les Têtes d Expression tiraient la langue, riaient niaisement sous le bonnet de nuit, geignaient derrière la fluxion, rageaient en crispant leurs joues, en ouvrant les mâchoires, en montrant les crocs, bâillaient démesurément au milieu de faces blettes, reniflaient la prise de tabac mise à la narine en clignant et en sourcillant, éternuaient dans une secousse atroce ; ou bien menaçaient avec des gueules félines, furibondes. C'étaient toutes les mines de l'humanité ridicule fixées par les crayons d'artistes impitoyables et gouailleurs que la faiblesse comme la laideur réjouissaient.

Omer ne goûtait que peu ces gravures. A l'exemple de W Gresloup, d'Elvire, il aimait celles soignées et fines des keepsakes anglais, leurs jeunes filles languissantes, leurs scènes d'intérieur paisible qu'éclaire la lampe familiale, leurs petits pâtres et leurs petits pêcheurs potelés comme des amours de trumeaux, leurs cottages gracieux habillés de rameaux feuillus où une famille heureuse et pauvre joue fort élégamment avec la bonne chèvre blanche ; les paysages marins, leurs ciels délavés, le navire en partance, hissant les voiles, la femme du voyageur abandonnée, mélancolique et belle sur la grève, tandis que le vent secoue les plis de sa mante, sèche les larmes du visage triste. L'amoureux le dit à Pied-de-Jacinthe, lui conseilla de mettre en vente de tels petits livres reliés en maroquin noir, et contenant, parmi des poésies, plusieurs nouvelles sentimentales.

— Ces gravures n'amuseraient pas le passant aussi bien, répondit le vieillard en remontant, par tic,

son pantalon de velours bleu sous l'habit carré. Voyez donc : chacun s'arrête et prend son plaisir à ces grimaces. Cela les force avoir nos brochures et nos journaux. Voilà mes malices ! Hé ! hé !...

Sous la brouissaille grise du sourcil, la pupille s'avivait tout à coup. Le patriarche, riait à la jeunesse des servantes et des marmitons, des portefaix réunis devant les images drôles. Cependant les badauds ne s'inquiétaient visiblement pas de Montlosier ni de son Mémoire à consulter, de Viennet ni de son Epître aux chiffonniers sur les crimes de la Presse, ni du Corsaire, de la Tribune, du Globe, du National. Parfois il advenait qu'un clerc chargé d'un portefeuille et la bouche pleine de pain, voulût s'arrêter, se réjouir, pénétrer ensuite dans la boutique. Il en sortait déployant Ze Marteau, feuille satirique, dont Joseph Brideau dessinait les charges. Pied-de- Jacinthe qui l'éditait, orgueilleusement, triomphait alors. Omer le félicitait avec politesse.

Bien qu'il sût mal converser avec lui, môme pour les incidents nombreux des procès entrepris par le Pouvoir contre cet éditeur séditieux, l'avocat docilement, écoutait les longs récits d'exploits militaires, les souvenirs de campagnes et de garnisons. L'immuable sévérité du vétéran contraignait à la déférence autant que ses favoris blancs, ses yeux jaunis, sa face osseuse et grommelante. Il sembla toujours reprocher au dandy certains crimes mystérieux connus d'eux seuls. Omer n'osait même pas l'interroger là-dessus, redoutant d'être averti d'une chose affreuse. Il baissait les paupières quand le soldat insistait du regard à la façon dun juge qui scrute l'ame du coupable amené pardevant son tribunal. Maints silences étaient pénibles. L'assiduité nouvelle de l'avocat fidèle aux procès des bonapartistes et des jacobins n'effaçait pas les impressions provoquées du temps où il suivait la règle des

Jésuites. Les propos alors malveillants du général Pithouët avaient dû le desservir auprès de ce dragon sexagénaire qui, en 1792, sur les estrades tricolores, avait enrôlé les volontaires de la Révolution, devant les faisceaux de licteur coifTés par le rouge bonnet de Mithra.

Certain jour, la première page du Marteau représentait un maigre Charles X en bonnet de nuit. Du fond de son lit armoriai, il mettait en joue un cerf à roulettes qu'un chambellan octogénaire traînait au moyen d'une ficelle; le Dauphin se bouchait les oreilles pour ne pas entendre la détonation; au loin, la duchesse d'Angoulême, accrue d'un casque àTantique, éperonnée, armée d'une seringue, montait la garde. A l'aspect, la caricature se répondaient mille brocards, par-dessus le groupe de badauds se hissant sur les pointes, le cou hors des cols d'habits. Entendues dans le cabaret voisin, ces exclamations plaisantes firent paraître sur le seuil, plusieurs cochers ; leurs haridelles mangeaient l'avoine entre les brancards des fiacres jaunes, le long du ruisseau. Ces lurons accoururent dans leurs houppelandes. A Pied-de-Jacinthe, l'un proposa de trinquer : — Allons l'ancien ! Faut pas faire le mirliflore parce que vous avez une boutique àla hauteur !... Vous ne refusiez pas un verre de rogomme dans le temps, après le pansage, quand on bivouaquait aux avant-postes de Jourdan.

Son fouet à la main, l'homme insista, jovial. Omer pensa l'avoir rencontré déjà. Cette ligure saure, flanquée de favoris en crosse et creusée dans la longueur de chaque joue par une ride profonde lui était bien apparue à la clarté de la Loge, dans le rang des Frères assis sur la colonne du Nord. Peut-être même se

k nommait elle (loussenot.

— Nous avons sabré les Impériaux ensemble, du

s'excuser, et nous avons essuyé à Stockach, à Moeskirch les mêmes salves des grenadiers autrichiens... Quelle sacrée caboche, ce Goussenot ! Quand il y avait un vilain coup à tenter, c'était toujours lui qui entraînait les autres. Il a été maréchal des logis en même temps que moi. Après Hohenlinden, il s'est terré dans un couvent de nonnes avec le peloton de flancgarde. Il a fermé les portes et on ne Ta plus revu pendant huit jours... La prévôté a dû faire le siège du couvent. [1 Ta reçue à coups de carabine. Pour cette histoire-là, le conseil de guerre l'a condamné à mort; mais il a creusé un trou dans la casemate et il a déguerpi avant d'être fusillé. Après, il a passé en Italie, il s'est engagé sousun faux nom dans les troupes à cheval du prince Eugène. A Wagram, il a défendu quatre heures une ferme, avec dix-huit hommes, contre deux compagnies autrichiennes, jusqu'à l'arrivée de son escadron. Alors, on lui a donné l'épaulette. Mais il s'est fait casser en Espagne, pour je ne sais quelle autre histoire de pillerie. Là-dessus, il a marché en Russie, dans les rangs des fantassins. A Leipzig il avait repris le casque de dragon. Il est revenu se battre comme maréchal des logis, avec les cavaliers de Marmont, à Romainville. Là, un éclat de bombe lui a déchiré la cuisse, et il a traîné deux ans d'hôpital en hôpital, avec une blessure qui ne se fermait pas. A la sortie, réformé, comme de juste. Je le rencontre alors. La loge lui a obtenu une place chez le F.*. Hambourg, qui est loueur de voitures. Maintenant le bougre racole tous les anciens cavaliers de l'empereur qui mènent comme lui, des cabriolets. Il les rassemble « Aux Enfants de Momus )). Il leur parle de la République Une et Indivisible. Moi je leur distribue les gazettes qu'on n'a pu vendre la veille, et je leur enseigne la politique des hommes libres.

Orner les suivit dans l'estaminet. Les « Enfants de

LA iU'SE 293

Momiis » étaient une dizaine d'hommes grisonnants. Il reconnut à leur taille les cuirassiers Nansouty, les grenadiers à cheval; puis à leurs faces résolues et narquoises, les petits hommes trapus de la cavalerie légère. Trois dragons plus jeunes avaient sans doute servi depuis 1809 seulement. D'ailleurs, ils rappelèrent qu'ils étaient revenus d'Espagne, en 1813 sous des uniformes taillés dans la bure des moines andalous, le drap vert manquant à Tintendance. Mais, nom d'une bombe, l'habit ne les avait pas rendus cafards. Les prêtres de là-bas avaient conduit trop d'assassins fanatiques qui tuaient les camarades isolés, en vedette dans la sierra. Eux ne demandaient qu'à reprendre la lutte contre ces jésuites du diable et à défendre Pied-de- Jacinthe, leur ancien, contre les juges de la Congrégation, pour l'honneur de la vieille armée! On bousculerait, s'il le fallait, Paris, les gardes du corps, et tous les sacristains.

Auprès de ces braves, les poursuites intentées contre l'imprimeur paraissaient une chose inique, monstrueuse. Que ne laissait-on le vétéran libre de gagner sa vie, dans le commerce de ses brochures, sans le tracasser? Et, de cet ennui passant aux détresses de leurs vies précaires, ils se lamentaient, puis concentraient leurs haines individuelles en fureurs liguées contre les persécuteurs du vieux soldat, leur égal. Dans son infortune ils résumaient leurs rancœurs ; ils groupaient, autour de la sienne, leurs légitimes colères contre le sort que le Bourbon leur faisait. D'abord, à la proclamation de la République, ils récupéreraient, même avant la rentrée de Napoléon II, leurs places dans les escadrons, des grades, des uniformes étincelants, leurs prestiges de cavaliers vainqueurs et magnifiques, aujourd'hui cachés par les pans boueux de leurs limousines, et les pièces disparates de leurs mauvais carriks.

2'Ji LA RUSE

Ainsi discouraient-ils, debout, devant le comptoir. Une maritome rinçait les verres. Ils élevaient leurs voix railleuses et furieuses, en restant le gobelet tendu pour trinquer, sans finir le geste. Dambeton, des chasseurs à cheval, voulait qu'on s'organisât comme une troupe, que M. Lairitte achetât des selles et des brides ; et puis on formerait secrètement un escadron qui, le jour de la bagarre, laisserait là les cabriolets, pour enfourcher les biques et charger les ultras auxquels il montrait un poing crevassé, noirâtre et saigneux; il les menaçait, invisibles, de sa mâchoire en saillie et de sa dure mousache. Brémondot se vantait de pouvoir à coups de latte, avec cinq ou six lurons du 8® cuirassiers, rompre une compagnie des Suisses. Ses hautes épaules en témoignaient, comme sa large figure rasée, [son front de marbre jaune sous le chapeau ébouriffé, tout roussi. Le canonnier Bridoit objectait que le peuple, malheureusement, tournait aux Bourbons. Toute la racaille de Grenelle jurait par le drapeau blanc. Il avait dû partir de ce quartier-là, tant il se querellait avec les artisans, les gagne-petit et les débardeurs, que le bas prix du vin, la profusion des fêtes publiques et religieuses amadouaient. En tous lieux, curés et moines dispensaient largement les aumônes. Lui-même devait, avec vigueur, rosser fréquemment sa femme pour l'empêcher de recevoir les largesses de l'église et des belles dames. Du faubourg Saint-Germain, comtesses et baronnes se précipitaient, tous les matins, dans les rues ouvrières, l'escarcelle remplie de sous et de pièces blanches. Elles encombraient de chaussons et de tricots les bras de leurs domestiques ; et ceux-ci pourvoyaient les petits des écoles, à condition qu'ils criassent : « Vive le Roi! » et qu'ils suivissent la procession.

Les autres cochers en témoignèrent. Leurs femmes, leurs filles, leurs brues étaient en butte aux manigances charitables. Comment défendre aux sottes d'accepter les

cadeaux de la Sainte Vierge. Nées à la campagne, presque toutes demeuraient pieuses, le clergé de l'empire les ayant éduquées, celui de la Restauration ayant parachevé l'œuvre. Les anciens soldats expliquaient mal ces choses à l'avocat de l'imprimeur. Ils semblaient attendre de lui le conseil salutaire. Se frappant du doigt le milieu du front, Brémondot, le colosse, répétait :

— Vous qui avez quelque chose là... Monsieur Héricourt, quoi que vous en pensez?

Omer déclama plusieurs phrases sur les avantages de l'état libéral, et sur la nécessité d'un effort pareil à celui des Girondins. Aux hommes énergiques, il appartenait de reprendre la vie révolutionnaire. Abondamment il conta les aventures historiques de l'ère libératrice quand le peuple avait fait trembler le roi, d'abord à Versailles, pendant les journées d'octobre, puis aux Tuileries, le 10 août. Rien de plus noble que d'imiter leurs pères. Sinon, ils verraient se rétablir la gabelle et les privilèges, le droit d'aînesse, les tortures de l'Inquisition. L'an passé . le Bourbon d'Espagne n'avait-il pas fait brûler vif sur le bûcher des moines un malheureux hérétique. Voilà ce qui les attendait tous, s'ils ne secouaient le joug des Bourbons, s'ils ne défendaient la Charte acquise par tant de guerres mémorables contre les tyrans de l'Europe, sous la soie du drapeau tricolore !

Gomplaisamment il écouta ronfler ses périodes qui l'avaient déjà rendu notatle à vingt et un ans dans les prétoires où ses jeunes confrères se pressaient pour l'entendre. Des hommes du peuple réunis autour d'une table verte oublaient leurs chopines, écoutaient admirativement un dieu sauveur s'exprimer par sa bouche. Lui-même le comprit : les ondes que projetait sa voix dans l'air de la salle, frappaient ses auditeurs à la poitrine, émouvaient leurs chairs et leurs

entrailles, comme le son des trompettes militaires les avait émus jadis sur les champs d'Espagne, de Russie, de Saxe, de France, et de Brabant. 11 faisait encore hennir leurs âmes de cavaliers héroïques en dépit de leurs limouzines haillonneuses, de leurs carriks rapiécés, de leurs chapeaux rougis. Les mufles moustachus devenaient malins, puis féroces, se regardaient, s'encourageaient de gestes en bravade. Les poings repoussaient brutalement les gros verres presque vides.

Orner supputa combien de paroles élogieuses ces gaillards propageraient ensuite sur son compte. Elles parviendraient aux oreilles de M. Gresloup qui peut-être le choisirait pour gendre. Voici donc le mariage avec Elvire, la fortune et la puissance qu'elle confère.

Pied-de-Jacinthe fit apporter de sa boutique des silhouettes découpées dans une sorte de papier brun et clinquant. Il éleva Tune devant la muraille qu'un rayon de soleil atteignait à travers les bouteilles en étalage sous la vitrine. L'ombre de Napoléon apparut contre le crépi jaune. Bottée, pourvue du petit chapeau, elle s'inclinait, mélancolique, devant le fùl brisé d'une colonne où le portrait de l'impératrice iMarie-Louise s'encastrait selon les savantes et légères déchiquetures de l'image. L'ombre à peine obèse du Grand Homme grossissait, se rapetissait, à mesure que l'imprimeur écartait ou rapprochait du mûrie papier séditieux. Les murmures s'exaltaient en une acclamation assourdie lorsque l'empereur, grandissant, paraissait venir à ses vieux cavaliers ; et les voix s'assourdissaient progressivement en signe de déception grondeuse, lorsque le héros, s'amoindrissant, reculait comme dans les profondeurs du souvenir. Mis en honneur aux premiers temps de la Restauration ce jeu consolait toujours les bonapartistes, malgré la mort du héros à Sainte-Hélène. Maintenant ils reportaient sur le duc de Reichsladt leur dévotion; ils sollicitaient de l'avocat

qu'il leur apprît les mérites de Tadolescenl captif à Schœnbrïinn. Loin de dénigrer cet idéal propre à replacer les aigles sur les drapeaux, Orner, cependant, insinuait de son mieux que le despotisme militaire n'avait pas contenté tous les esprits, que les désastres du pouvoir impérial avaient eu, pour cause majeure, la sourde révolte des intelligences, bâillonnées en Europe par la dure autorité du conquérant. Les auditeurs ne comprirent pas; ils accusèrent de trahison ces adversaires inconnus de l'armée, de son idole. Convaincu par les leçons saint-simonniennes du major Gresloup, le jeune homme inclinait encore plus vers le désir d'une République girondine qui laisserait vivre librement tous les Babeuf et tous les Destutt de Tracy. Il tenta de démontrer le nécessaire de cette tolérance. Dambeton, le chasseur à cheval, l'engagea même, émerveillé par tant de faconde, à rédiger une brochure que publierait Pied-de-Jacinthe. Mais le vieil homme se découra- ^geait. Les juges de Marchangy l'inquiétaient pour une jouvelle édition de YEpitre à Voltaire, chef-d'œuvre de [arie-Joseph Ghénier. Antérieurement, une condam- Ination l'avait puni d'avoir réimprimé Jacques le Fata- \liste de Diderot, et plusieurs opuscules de Mirabeau. Il .n'osait plus rien. M. Laftitte se lasserait quelque jour de payer les amendes et les frais de procédure. Il fallait d'abord que M^ Héricourt obtînt un acquittement pour VEpiire à Voltaire; et il le pressa de soigner la plaidoirie.

Scrupuleusement Omer s'en occupait. Il étudia la vie de Marie-Joseph Ghénier qui avait acclamé la Révolution, composé le Chant du Départ, siégé sur les bancs de la Convention, protesté ainsi que son malheureux frère, contre les excès de la Terreur et ceux de la réaction thermidorienne, pour être, en fin de compte, brutalement chassé du Tribunat par Napoléon, et destitué de ses emplois. L'avocat prévit combien l'éloge d'un tel

caractère fournirait aux développements oratoires de son libéralisme. En cet homme de bien, qui avait toujours sacrifié sa fortune politique à son impartialité, qui toujours avait lutté pour la justice contre les sectes adversaires, il distinguait un esprit pareil au sien. La destinée malmena trop ce grand caractère incompris par la brutalité des énergumènes montagnards, royalistes et bonapartistes. En butte à toutes leurs accusations odieuses et niaises, celui-là vraiment était un disciple de la sagesse d'Aristote, l'homme du Juste Milieu qu'Omer Héricourt souhaitait à son tour de paraître, mais en triomphe. Dans ses disputes avec les cochers de Pied-de-Jacinthe il heurtait aussi des âmes entières, naïves, incapables de discerner. Défendre THonnête pour ces gens c'était défendre l'empire jusqu'en ses crimes mêmes.

Omer s'assigna la tâche de contredire ces exagérations dans l'Ardente Amitié, aux séances de la Vente, au cabaret des Enfants de Momus. On insinua qu'il était enclin à la versatilité, voire à la trahison.

D'autre part, maman Virginie luttait toujours afin que son fils entrât au séminaire. Ses maux physiques, elle les étalait plus dramatiquement au cours de ses lettres. Elle imputait au jeune- homme la convoitise d'une dot considérable, et ravalait ainsi l'amour. Elle jetait des ombres sur tous les rayons. Toutefois Omer la savait incapable de vaincre. 11 ne brusquait pas les dernières angoisses de la veuve, mais il feignait une ardeur extrême à vouloir rapprocher de la tolérance et du libéralisme les desseins de la Congrégation. Bien qu'on l'accueillît mal rue du Bac, il occupait assidûment sa place de probationnaire, sur la banquette de velours bleu. Il encombrait le P. Ronsin de mémoires et de rapports jamais lus. 11 communiait régulière* ment. Son audace en cela surprit plus qu'elle ne mécontenta les jésuites décidés à le tenir pour une niarl

nière de freluquet d'impertinence drôle et de cervelle folle, après tout, supportable, en raison de ses puissantes alliances avec le comte, l'abbé de Praxi-Blassans, et le général Héricourt. Celui-ci demeurait fort capable d'influencer le duc de Raguse, le duc de Dalmatie, presque tous les généraux d'empire ralliés au roi. Le pair de France représentait d'ailleurs que son neveu, soutenant à la Loge les opinions mitoyennes, y portait, en quelque sorte, la parole en faveur du Parti, et qu'il était bon d'avoir un avocat chez l'ennemi, qu'au surplus, le jeune Héricourt colportait le vivant témoignage d'une tolérance trop niée par les adversaires de la Congrégation. Croyant à la victoire prochaine de ses principes, le P. Ronsin souhaitait qu'après la bataille, la faction Chateaubriand revint à lui, repentante et docile. Par espoir de le reconquérir, il se rendait aux arguments du comte, sans vouloir en deviner l'ironie.

Cependant les carbonari de la Vente intérieure surveillaient leur Bon Cousin sans trop de méfiance; ils [acceptaient qu'il les renseignât sur les manœuvres des pjésuites et qu'il fit, pour cela, le nécessaire. Certes, 'quelques Enfants de la Veuve virent d'un assez mau- :vais œil l'un de leurs Maîtres fréquenter l'antre de •Loyola; néanmoins les plus sages soutinrent qu'il était îfavorable aux intérêts de la Loge de posséder un adepte >i bien en cour. Sans doute leur épargnerait-il les vexations de la police. Louis XVIII et M. Decazes n'avaientils pas été dignitaires au Grand-Orient de France ?

D'avoir ainsi gardé une situation dans les deux ;amps, Omer se félicitait. Il attribuait à son génie l'exîellence de ce résultat difficile. Par là tout devenait îommode. IVP"*^ Héricourt ne douta plus que son fils, rejoignant au sortir de la iMission, le capitaine Lyrisse et les demi-soldes, ne tentât de les convertir. Elleencouragea de si pieux essais. D'autre part le major Gresloup

finit par admettre que, si le P. Ronsin acceptait le probationnaire dans la chapelle de la rue du Bac, c'était que le Château n'imputait plus de desseins violents aux bonapartistes des loges maçonniques. Au moins ne soupçonnait-on guère l'existence des Ventes de carbonari dissimulées dans leur sein. En quelques semaines, Omer eut persuadé les Jésuites que, depuis le supplice du général Berton, le carbonarisme, en France, agonisait, inoffensif. L'avocat se réjouit de sa finesse, et d'être choisi pour un médiateur prompt à reconnaître les qualités des Pères dans la loge de l'Ardente Amitié, puis et à vanter, parmi ceux de la Congrégation, les théories des libéraux. Il n'était pleinement sincère que dans la Vente. Parlant au nom du colonel Héricourt, le major Gresloup, savant et autoritaire, le grave M. Bûchez, le général Pithouët l'oncle Edme enthousiaste, loyal et farceur, le tenaient docile sous leurs volontés. Tout en se promettant de s'y dérober quelque jour, il tolérait leur suprématie dans la grande maison mystérieuse de Chai Ilot quand les bougies éclairaient le salon cramoisi, le teint huileux de Raspail, le toupet d'argent du général Lamarque, et la figure rasée, triste ou taquine d'Ulysse Trélat. Au reste, il ne fallait pas moins que les semonces de ces grands hommes pour le contraindre à s'acoquiner aux Frères de la Loge. Ces soldats inconscients de la révolution le dégoûtaient par leurs haines ou leurs timidités grossières. L'entrain de Dieudonné Cavrois palliait à peine l'ennui des banquets maçonniques que l'on multipliait alors, sous tous prétextes, pour assembler les fidèles et les tenir en haleine, en fêtant le succès de Navarin qui, peut-être, sauverait la Grèce. Omer n'aimait pas entendre le major Gresloup, frappant de son maillet la nappe, proposer à cent convives d'apparence grotesque « les santés d'obligation ». Parmi ces gens de boutique, ces courtauds, qui nom

maient solennellement « canons .» leurs verres à vin, « glaives » leurs couteaux à fromage, et « drapeaux >> leurs serviettes, le père d'Elvire eût-il dû, de la sorte, humilier sa belle intelligence érudile? Drôle de spectacle, vraiment. Le long de la grande table en fer à cheval, ce n'était que figures bien rasées, contentes, épanouies, sur des épaules osseuses ou replètes qu'ornaient les moires bleues des insignes. Entre leurs favoris touffus, des bouches grasses et brèche-dents bavardaient, avalaient, mangeaient, plaisantaient, buvaient, péroraient sans mesure, s'attribuaient des mines d'importance. Pour chacun de ces petits bourgeois, de ces anciens militaires, les emblèmes de la maçonnerie valaient les cordons et les plaques des ambassadeurs, des maréchaux ou des courtisans. Le Grand-Orient réparait à leur égard les injustices du destin. Très dignes, ils se pavanaient et congratulaient. Ils jugeaient de haut les grands, la Sainte Alliance et les jacobins. Aux insinuations révolutionnaires que le cocher Goussenot tentait parfois d'émettre, crispant la ride de sa joue et clignant de l'œil, quelques timides ripostaient toujours, par crainte d'être compromis. Leur tiédeur accusait l'indolence de Lafayette. Un maigre ébéniste étalait, comme si elles contenaient d'irréfragables preuves, ses mains gâtées par les traces des encaustiques et des vernis. L'ami de Washington n'avait-il pas, en 1822, abandonné les conspirateurs de Belfort et de Saumur? Le général Berton n'avait-il pas, de sa tête, payé trop de confiance dans le libérateur des Etats-Unis? Un employé de banque gras, au crâne verruqueux, préconisait les moyens légaux. Que le Roi respectât la Charte : elle suffirait à garantir toutes les libertés. Et le Roi serait contraint de la respecter, ajoutait, en secouant sa face coléreuse, un petit vieillard,

I fardé de rose, grandi par le toupet d'une perruque en filasse. Si M. de Villèle avait l'audace de dissoudre la

Chambre, Paris saurait par son vote anéantir les espoirs des ultras, assurait délibérément un homme mûr et ventru, en écrasant de son large pouce, sur la nappe, le contradicteur illusoire. Il ferait beau voir qu'un Bourbon trompât la France, ricanait, de son coin, un dadais qu'une cravate de soie verte et les frisures de son toupet roux désignaient certainement, dehors, à la passion des grisettes. L'ébéniste avoua qu'il n'avait jamais vendu tant de meubles gothiques, de chaises à tapisseries, ni de paravents à paysages alpestres. Etait-ce l'heure d'inquiéter le commerce, avec des utopies?

— A moi (( la poudre forte d. De « la rouge ». Et remplis mon « canon », ordonna-t-il, tandis que le frère servant approchait du geste la bouteille de Bordeaux... Vide la « barrique ». Verse le fond. Tout est bon !

Il éclatait de rire, dans sa barbe rude. Pour lui faire raison, Dieudonné Gavrois, d'un trait, lampa son vin.

Le gros cousin excitait les étudiants ses amis à manger avec abondance. Un à un, il les avait introduits dans la Loge, en qualité d'apprentis. Il s'évertuait à les distraire, par mille apostrophes. Il invoquait Momus et Comus. A discuter les vertus des plats, il excitait la verve de chacun. Courfeyrac sortait de sa réserve, posait les coudes à table, joignait ses mains pures demi-voilées par la batiste à plis des manchettes ; il redressait une jolie tête aimable, brune, pour discourir sur la façon de lier la béchamel. Le général Lamarque relevant d'un geste vif son bandeau gris, expliquait aussitôt les manières autrichienne et russe d'accommoder les pieds de mouton, avec une volubilité de gestes gracieux, énergiques et adroils qui soulignaient toutes les valeurs de son éloquence. Làdessus M. d'Orichamps déclarait à voix suraiguë qu'on ne savait plus faire la cuisine au Faubourg Saint- Germain, ce qui était bien le signe de la décadence

suprême. Il se moquait copieusement du dernier repas offert à lui par le marquis de Birague, en 1821, dans son hôtel de la rue Monsieur : les commensaux avaient eu la colique pour avoir mangé des escargots cuits dans une casserole malpropre. Un doigt blafard chargé d'armoiries demeurait en l'air avec la manche usée, du gentilhomme déclamant sa maxime favorite.

— Le faubourg Saint-Germain est une poire pourrie qui tombera au moindre coup de vent !

Alors, la grosse tête de M. Raspail riait à la ganache. Il secouait sa tignasse qui répandait des pellicules sur le col de velours, et il proposait des formules chimiques pour faire promptement se gâter la poire. A quoi M. Mesnil fourrant ses doigts dans les poches de son gilet à ramages répétait sa rengaine :

— L'homme est un dieu trop modeste! Que ne peutil entreprendre?

— En effet que ne peut-il entreprendre, demandait M. d'Orichamps.

Et Ton s'amusait à la ronde, parce qu'ils s'approuvaient ainsi l'un à l'autre.

Depuis peu, au titre de compagnon, un homme maigre, ardent, fréquentait la Loge. Ses mains étaient nerveuses, ses yeux profonds, sa mine celle d'un Socrate rêveur. Il se nommait Auguste Blanqui. Ses connaissances de saint-simonien le rendaient cher au major Gresloup. Souvent, le nouvel adepte échangeait avec (Jmer lléricourt des sourires de mépris indulgent pour la grossièreté decesfestins, legs probable des premières agapes chrétiennes. Les deux Enfants de la Veuve se plurent d'abord par l'intimité des regards qu'ils croisaient, pleins de confidences railleuses. Bientôt ils sentirent comment leurs sympathies pouvaient devenir aussi véritables que l'assuraient les allégations de la politesse. Mais une réserve orgueilleuse les empêcha de se lier plus.

De tous ces convives aucun ne se transforma. Tels ils étaient apparus d'abord à l'observation d'Orner, tels ils demeuraient. Les mêmes phrases fleurissaient la bouche des mêmes personnages avec les mêmes intonations. A peine les modifiaient-ils d'un rien en les appliquant aux aventures quotidiennes de la politique ou de la chronique scandaleuse. Chaque Maçon gardait son étiquette indélébile. Sévère, M. Bûchez, les mains croisées dans la serviette, énumérait à ses voisins les maladies qu'engendrent les excès de boisson et de mangeaille. Il accusait les ragoûts de développer la graisse abdominale. Il s'alarmait, chaque fois, de compter plus de Frères assidus aux banquets que de Frères fidèles aux travaux de la Loge. Sans colère évidente, il déplorait ces coutumes, posément, avec une moue de sa lèvre supérieure rasée, au milieu de la barbe en collier grisonnant. Il proposait un abonnement au Producteur, journal des Saints-Simoniens, dès que l'on sollicitait, par politesse, des explications relatives à ses théories. Et il fallait qu'on s'exéculât. Omer Héricourt s'était donc abonné au Producteur . Cela l'obligeait à le lire, car M. Bûchez ne se privait pas d'interroger sur le contenu des articles avec une insistance de professeur méticuleux houspillant un disciple médiocre. Combeferre et Courfeyrac semblaient aussi les bêtes noires du médecin qu'affligeaient leurs cravates de grosse soie, leurs bijoux et l'élégance des costumes. Malin, spirituel et méchant, Ulysse Trélat, renchérissait sur les semonces du docteur par des lazzis auxquels Horace Bianchon ajoutait encore. On les désignait dans la Loge par ce sobriquet : « Les Deux Pestes ». Omer redoutait leurs mots d'esprit. Ils surnommèrent le capitaine Lyrisse : a Edme oul'étourneau dans les vents héroïques »; et son neveu : « Omer ou le rentier de la gloire paternelle. » La mèche noire et plate d'Ulysse Trélat retombait sur son œil quand il

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baissait la tête pour décocher un brocard ; il la replaçait ensuite d'un geste bref contre sa tempe sèche. Le sourire au coin des lèvres, il siégeait sur la colonne du Midi entre les frères, dont il provoquait les rires sincères ou dociles. Orner devait subir ces insolences, aussi bien qu'écouter les longues allocutions généreuses de Ribéride, frappant à coups de poing son torse en gilet rouge pour défendre d'une manière passionnée des motions innombrables : celle de convier les Loges à fréter plusieurs navires, les armer et composer de Maçons leurs équipages, qui sous la bannière d'Hiram iraient combattre au Péloponêse, les Mahométans sanguinaires venus d'Egypte. A tout propos il jurait sur l'autel imaginaire de la patrie, qu'il exterminerait ces tigres altérés de sang ! On ne manquait pas de l'applaudir encore que nul de ces boutiquiers n'eût donné deux louis pour l'entreprise.

L'oncle Edme proposait des choses pratiques : l'établissement d'une fonderie secrète de canons dans les Cyclades grecques ; la construction d'une flotte entière, sous couleur de préparer la défaite des Turks, mais qui, cette première victoire acquise, se ruerait sur le port de Marseille, rendez-vous préalable des carbonari, et appuierait de son artillerie la proclamation de la République. Cela lui paraissait simple, et d'un succès facile.

Toutefois Grantaire, contre ces tirades protestait, la bouche pleine, en allongeant ses mains sales hors de ses manches trop courtes. Il rabâchait son discours sur l'imbécillité de Dieu qui ne comprend évidemment rien à son œuvre de création.

Quand Omer Héricourt les rencontrait, mystérieux, le soir, et glissant, le long des murs de C^iaillot, il différenciait mal leurs ombres. en manteaux espagnols, en carriks, en redingotes épaisses, et leurs chapeaux rabattus sur les yeux. Il se gaussait dé leur prudence inutile, bien que lui-même rasât les maisons

basses et ventrues, bien qu'il se plût à de savants, détours, par tel passage étroit et gluant, où veillaient, dans les portes, de mornes prostituées : elles soulevaient leurs châles à son passage, lui montraient, sans un mot, leurs chemises gonflées parles seins ballants. Des silhouettes de mouchards guettaient derrière les carreaux d'un estaminet crasseux. Et il fallait encore quelques détours par des ruelles où fumait, de loin en loin, l'unique tlamme rougeâtre d'un réverbère suspendu, si l'on voulait, avant de paraître dans la Loge, faire visite au Nouveau Templier, hôte ridicule et opulent de la Vente. Evitant les curiosités des flâneurs équivoques, Omer s'amusait comme au temps de son enfance, lorsque, pour son méfait, la petite sœur Denise, innocente et nigaude, était punie; lorsque le chat Minos, sournoisement lâché dans la paperasse du bisaïeul, vengeait par quelques dégâts la rancune de l'écolier paresseux ; lorsque les Pères du collège accordaient une note excellente au devoir frauduleusement copié dans un recueil de compositions latines ; lorsque revenant auprès de sa maîtresse elle l'embrassait avec amour sans imaginer que le fard d'une rivale persistait encore sur la bouche de l'amant. C'était la même sensation de victoire adroite et secrète, d'autant plus agréable que personne ne la devinait telle. Etre le seul à savoir la puissance de sa ruse, ce lui valait une satisfaction indicible. 11 triomphait par-dessus la sagesse des hommes. Pressant le pas, il se confondait avec un couple de promeneurs, tournait le coin d'une rue, s'enfonçait sous un porche. Il pouvait ensuite voir l'espion, dépassant le lieu du refuge, se hâter en vain à la poursuite d'un carbonaro chimérique. Il ne comprimait qu'à demi son rire vainqueur et sa joie vibrante. Indemne, il avait accompli cependant l'acte périlleux.

Vers ce temps, les doctrines de Montesquieu émer-

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veillaient Orner qui lut beaucoup V Esprit des lois. Il y découvrit des motifs péremptoires de chérir ses convictions modérées. Il conclut au devoir de maintenir l'équilibre entre l'es forces opposées de la nation : contenir Tabsolutisme jésuite par les menaces des carbonari ; contrecarrer les opinions subversives de l'ordre établi par la crainte d'un gouvernement intangible et résolu. Il admit que cette foi convenait à son caractère. Elle lui procura la satisfaction de raisonnements qu'il jugea trèssagaces pour se contraindre à louvoyer. Et ce fut encore un plaisir non pareil de produire, dans la Vente, certaines démonstrations assez logiques pour le soustraire au blâme des Bons Cousins dont elles attaquaient les plus fermes espérances.

Dans la chapelle des Missions, il se flatta d'exposer quelques syllogismes tellement irréfutables que les ultras et les Pères ne l'osaient agonir en dépit de leur rage coutumière, si l'on semblait parfois douter quelque peu de leur victoire. Indemne, il accomplissait cependant l'acte périlleux.

Rien dans la vie ne contentait autant son intelligence et son orgueil que le succès d'une ruse.

Or, parmi les Frères il goûta le plaisir d'étudier les astuces de chacun. Il se complut à soupçonner les mobiles honteux de leurs adhésions. Il se fit l'observateur des subterfuges.

Souvent Granlaire ivre prenait à témoin la sagesse d'Héricourt, également favorable aux thèses et à leurs antithèses. L'avocat se dérobait difficilement à ces effusions commes à celles de Bahorel qui lui envoyait son haleine vineuse à la figure en proclamant l'urgence de rétablir la République et la guillotine par des moyens simples, celui de lui prêter vingt francs, par exemple.

Omer s'amusait de M. Durtot court, solide, obséquieux et plein d'amertume. Le tailleur trouvait étrange que les dandys de la Loge omissent de lui com-

mander leurs fracs, leurs manteaux; il tenait les draps d'Elbeuf et de Sedan; son coupeur sortait de chez Staub. Que signifiait alors le mot de Fraternité partout inscrit sur les panneaux puisque les Frères ne s'obligeaient pas entre eux ? Sa boutique était sise dans la rue Montpensier ; souvent il apercevait M. Héricourt en promenade. Le marchand n'épargnait pas davantage Combeferre ni Courfeyrac. Alors ils lui montraient les redingotes informes et les pantalons chiffonnés de M. Bûchez, le gilet trop court de Bianchon, rhabit boursouflé de M. Raspail, en lui promettant leur visite dès qu'il aurait travesti en fashionnables de si nobles personnages, ses clients.

Commissionnaire en denrées coloniales M. Mauravert n'avait pas moins de prétention que le tailleur. Il entendait que sa présence dans la Loge et ses cotisations lui valussent du bénéfice. Il fournissait le sucre, le café, les liqueurs des îles, le chocolat, le thé, les vins à tous les Frères. De son entrepôt, une lourde voiture à trois chevaux transportait en tous les domiciles les produits des contrées lointaines. Sa bouche mulâtre, lourde et saliveuse, racontait certain voyage aux Antilles avec exubérance, parlait de combats contre les serpents et les nègres. Il faisait le simulacre, couchant sur l'épaule sa tête crépue, de mettre en joue. L'œil mi-clos, il visait avant de dire : « Paf ! )> malicieusement.

Autour de ces protagonistes s'agitaient des groupes que le Deuxième Surveillant Michel Chrestien, trop indulgent avait, peine à contenir, en dépit de sa face barbue, chevelue, sereine comme celle de Jupiter. Premier Surveillant, le capitaine Lyrisse obtenait de l'obéissance parce qu'il grondait avec une voix militaire. 11 réussissait même à faire entendre l'orateur. Introduits pour ce que les carbonari pensaient attendre de leurs vigueurs militaires, les cochers des « Enfants de Momus » imposaient assez bien la discipline sur la

colonne du Nord et celle du Midi. Lorsque le capitaine Lyrisse ou le major Gresloup donnaient un ordre, ces vieux- soldats chutaient impérieusement les bavards. Pied-de-Jacinthe debout, examinait les rangs. Respectueux de sa moustache blanche et de sa face décharnée, commis, chefs de bureaux, restaurateurs, pharmaciens et libraires obéissaient alors.

Hambourg, le loueur de voitures, qui commandaitles automédons, avait été commissaire aux vivres en Espagne. Large et gros dans un habit marron, la face ravagée par des vices des lupanars où il passait la plupart de ses nuits, il cherchait constamment où s'asseoir; puis il ouvrait les jambes pour libérer de toute étreinte son ventre. Dans la rue, il tombait sur une borne, à la maison, sur une chaise, un banc, un coin de table. En courses, il ne quittait point son cabriolet bas, et faisait venir de l'estaminet ou de leur logis les gens qu'il Ajoutait entretenir. Ses mains violàtres jouaient avec les deux grosses montres pendues à ses bretelles de soie rouge et verte. On le savait agent de M. Laffîtte qui subventionnait un peu son roulage et payait les gratifications reçues à chaque fête par les anciens cavaliers de l'empereur. Omer plaidait pour le loueur contre le préfet de police. Aussi, lors des agapes maçonniques, Hambourg se plaçait à table, près de son avocat, pour lui dire ses affaires. De l'autre côté, homme noir, sentencieux et pesant, M. Roulon, le propriétaire de l'imprimeur, élucidait à l'oreille de M® Héricourt les difficultés juridiques de ses baux, les contestations survenues entre ses fournisseurs et lui. Au milieu de ses clients, Omer goûtait peu de joie. Son jeune âge l'obligeait à subir leurs élucubrations sans broncher. Au reste, il leur devait de la gratitude, car sa réputation d'avocat extraordinairement précoce croissait selon le nombre de ces affaires libérales mêlées à celles des pieux amis

que lui recommandaient sa mère et les Praxi-Blassans. H persévérait à défendre les unes et les autres dans un esprit de mesure également éloigné des exagérations particulières aux partis, mais également prompt à recueillir les bonnes raisons de chaque thèse. En cela particalièrement, sa ruse intelligente excellait. Néanmoins les propos de M. Hambourg et ceux de M. Roulon contribuaient à lui rendre pénibles les festins de r Ardente-Amitié; d'autant que M. Rambourg ôtait, sans adresse, de sa bouche, les arêtes de poisson. M. Roulon enfonçait, entre ses mâchoires, un dentier de métal, au moment des hors-d'œuvre, pour le retirer au dessert, en dissimulant cette manœuvre sous la serviette. Tous deux affligés de maux d'estomac, laissaient en outre fuir des bruits incongrus dès le second service. Ils incommodèrent surtout leur voisin au banquet du lundi 19 novembre, organisé impromptu pour fêter les résultats des élections de Paris favorables à la cause libérale. Aussi, le jeune homme accueillit-il bien l'instant de la cinquième et dernière santé d'obligation.

On avait entendu les homélies fédéralistes de Michel Chrestien, les déclamations émues de Ribéride, les expositions fourrieristes de Gourfeyrac, les conférences astronomiques et mystiques d'Arago,les vagues appels au combat du fougueux Raspail et du tragique Auguste Blanqui, les sèches démonstrations saint-simoniennes du major Gresloup qui se faisait conduire en voiture de Meudon à Paris, pour assister chaque fois à ces festins pitoyables. Autour du fer à cheval, les figures des convives admiraient patiemment les gâteaux en ruines et les monceaux de fruits, les bouteilles vides, les verreç à demi-pleins, les bougies en ligne, les cristaux frêles où pétillait encore la mousse de Champagne, les compotiers que débordait le fromage à la crème, les fleurs en papier rose, azur, écarlate et or, qu

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formaient le triangle maçonnique, l'équerre, et le compas sur les corbeilles de mousse artificielle. Enfin le maître des cérémonies se dressa derrière la table dans l'espace circonscrit par le fer à cheval.

La calvitie du général luisait au feu des lampes suspendues sous les hiéroglyphes. Sa grande taille et sa grande voix dominèrent le tapage des discussions, le fausset suraigu de M. d'Orichamps qui chassait une mouche avec sa serviette, et celle tonnante de M. Mesnil, les chuts des cochers aux Irognes amollies, les exhortations de l'ébéniste levant ses paumes de palissandre, le bruit même du maillet qu'à l'Orient de la salle, le major Gresloup heurtait solennellement contre son assiette.

On appela les Frères servants. Munis d'un verre et d'une serviette, chacun, ils se rangèrent dans le vide du fer à cheval à l'Occident. Leur gravité de dignes escogriffes imbus d'importance, égaya Courfeyrac et Combeferre à l'aise dans leurs habits tête-de-nègre et œil-de-barbue.

— Frères Premier et Second Surveillants, prescrivait le vénérable, invitez les Frères de l'une et l'autre colonne à charger et aligner pour la cinquième santé d'obligation.

L'oncle Edme, Michel Chrestien transmirent à leurs colonnes l'ordre du vénérable.

— Chargeons et alignons, mes frères, cria le général Dubourg.

Deux cents mains droites « chargèrent les canons », autrement dit, remplirent les verres, puis les disposèrent à droite de chaque « tuile », à la distance du bord, marquée par le diamètre de l'assiette. Ainsi tous les cristaux parurent en une file. Deux cents visages parurent contents de cette œuvre architecturale. Une file de « bougies-étoiles » et une file de « barriques-bouteilles )) augmentèrent la magnificence de cette régularité maçonnique. Pour Omer, la table ressemblait au plan de deux avenues ornées de lampadaires, de

31i LA RUSE

pylônes, de vasques ; cela menait vers le temple de l'Orient, où trônait le major Gresloup. Il dit.

— Debout. A Tordre! glaive en main !

Le couteau dans le poing, tous se levèrent. Chacun offrit à son voisin de droite un bout de la serviette et saisit le coin du « drapeau » tendu par le voisin de gauche. Une chaîne s'établit de la sorte qui réunit au Vénérable les Frères, les servants et les Surveillants. Le silence devint absolu. M. Mesnil se rengorgea. M. d'Orichamps souriait. Surpassant les têtes solennelles, l'ancien cuirassier Brémondot balançait sa large face rouge, son front de marbre jaune tout embu de sueur, et menaçait de l'œil, quiconque raillerait son ivresse, fût-ce le Surveillant de sa colonne, le Jupiter barbu.

Pendant l'homélie du Vénérable, le râtelier de M. Roulon le gêna tant qu'il dut lâcher une seconde la serviette de son voisin pour le remettre en place ; ce qui scandalisa fort M. Bûchez, dont le profil rude et velu se pencha pour, de la mine, blâmer l'homme sans gêne. Le propriétaire ne prêta nulle attention à l'introducteur du carbonarisme en France, ni à ses grimaces de colère. Il entonna le cantique d'usage, à pleine voix, le dentier ayant repris sa place :

Frères et compagnons De la maçonnerie Sans chagrin jouissons Des plaisirs de la vie

Dieudonné Cavrois hochait en mesure satêtemafflue et les pointes de son col évasé. Le chœur des cochers fut tempétueux :

Munis d'un rouge-bord Que, par trois fois, le signal de nos verres Soit une preuve que, d'accord, Nous buvons à nos Frères.

Avec les rimes, la salive de Dambeton sautait hors de sa moustache et de ses mâchoires saillantes. Le crâne verruqueux du commis de banque oscillait vers une épaule, vers l'autre pendant qu'il rythmait à tuetète son allégresse :

Joignons-nous mains à mains Tenons-nous ferme ensemble

Au cou du dadais royaliste, la cravate en soie verte glissa, tant il jouait de la pomme d'Adam pour lancer les notes. Le toupet de filasse tremblotait sur la perruque du petit vieillard fardé expectorant des sons malingres:

Rendons grâce au destin Du nœud qui nous rassemble

Beaucoup psalmodiaient gravement, avec des intonations de poitrine ; tels des chantres à l'église. Le capitaine Lyrisse claironnait. Le général Dubourg déclamait :

Et soyons assurés Qu'il ne se boit sur les deux hémisphères. Point de plus illustres santés Que celle de nos Frères !

Combeferre et Courfeyrac susurraient discrètement, moins pieux que moqueurs. Michel Ghrestien s'acquittait sans joie, de ce devoir mélodique.

■ Le major Gresloup, solennellement, officiait comme un prêtre à l'autel, le poing sur le manche de son maillet. La moustache de Pied-de-Jacinthe tremblotait. Ribéride acclamait dans chaque vers le triomphe de l'Opposition Constitutionnelle ; et sa large poitrine, en soufflant, enflait le gilet rouge. Bahorel hurlait. Grantaire secouait sa tignasse poussiéreuse d'arrière en

31 i LA RUSE

avant. Bianchon retenait mal ses rires. Trélat sifflotait, sa mèche dans l'œil. Le général Lamarque récitait à demi-voix. Omer les jugeait comiques. Ouvrant, fermant les lèvres, sans émettre un son réel, il faisait mine de chanter aussi. 'Mais tout cela lui semblait une indigne ripaille ; et il comparait les Frères aux rustres des peintres flamands. De l'œil Blanqui raillait.

— Attention, mes frères ! cria le Vénérable. La main droite aux armes!... Haut les armes.... Enjoué !

Chacun prit sa flûte de Champagne ; les drapeaux suivirent les gestes qui relevaient, la portaient vers la bouche. Un instant Omer dut ainsi demeurer, le canon dans la main droite qui tirait sa serviette retenue par Hambourg, tandis que lui-même laissait docilemeni monter sa main gauche, munie du glaive et du drapeau voisin, selon les mouvements de M. Roulon prêt à boire. Entre les blancheurs du linge, les figures des Frères restaient immobiles. Leur chaîne humaine enserrait le symbole du monde, cette table chargée des fruits que la planète engendre.

— Feu! commanda le major... Bon feu ! Triple feu ! Le plus vif de tous les feux!...

Une, deux, trois gorgées furent avalées, une dernier*^ plus longue...

— En avant les armes !

— Une, deux, trois, dirent ensemble les frères, et ils burent.

— Une, deux, trois, répétèrent-ils avant de boii encore.

— Une, deux, trois, ajoutèrent-ils pour la suprêi rasade.

Et leurs applaudissements éclatèrent, scandés trois bans, après qu'ils eurent déposé «canons, glaive et drapeaux ». A ce jeu, les cochers gagnèrent de l'enthousiasme. Les rides de Goussenot se creusaient aii milieu des joues crispées par le rire ; les mains ère-

vassées de Dambetoii se claquaient furieusement ; l'ivresse de Brémondot chancelait pendant ses bravos formidables; et Bridoit de Grenelle frappait ses mains en Fair, par-dessus la tête, malgré la règle. Tous se regardaient, fiers du bruit, la victoire dans l'œil, et barbares.

La salle fleurait le vin, le fromage, le jus des oranges acides.

Quand le vénérable eut, selon le rituel, requis l'assistance de formuler des propositions « pour le bien de rOrdre en général et celui de la Loge en particulier », le capitaine Lyrisse invita les dîneurs à se rendre séparément dans le quartier Saint-Martin. Les habitants illuminaient en l'honneur des élections et de la victoire libérale. N'appartenait-il pointa l'Ardente-Amitié d'applaudir les Parisiens sur le lieu de leur triomphe. Auguste Blanqui appuya la motion. Les cochers s'exaltèrent à l'espoir de crier et de chanter sans fin avec le peuple. M. d'Orichamps prétendit consulter l'état de l'esprit public. Ribéride, déjà, se dépouillait de ses insignes pour gagner la porte, entraînant Grantaire aux longs bras, et Baho^el aux mains sales. Joseph Brideau manifesta la curiosité de prendre là-bas des croquis, 'il voulait des binettes rares pour les caricatures du Marteau Le pâle Blanqui déclara qu'il ne fallait point négliger une seule occasion d'exciter la fièvre politique dans les quartiers populeux. L'ébéniste modéré tenta vainement d'arrêter avec ses mains vernies l'élan des Frères. On se débarrassait à la hâte des insignes. On renfermait dans leurs écrins les bijoux et les maillets. Les servants écartaient les chaises. Les paroles du Vénérable, annonçant la hn de la tenue, se perdirent dans le charivari des rires et des discussions.

— Allons voir les lampions ! exigea lui-même le dadais royaliste qui passait les doigts dans ses frisures rousses, avant de remettre son chapeau.

Celle agilalion diverlit Omer. Il riail avec les uns et les autres, maintenant. Il apprécia les maximes de Blanqui, les plaisanteries de Brideau, l'emphase de Ribéride. Entlammées par la griserie des paroles et du vin, par le réveil de sentiments très forts, désirs de haine et désirs de joie, toutes ces personnes Tétourdissaient et le persuadaient. Dans la salle assez basse, remplie d'odeurs chaudes, d'arômes capiteux, l'atmosphère unissait les âmes. L'Ardente-Amitié tout entière s'abandonnait à l'effervescence que les discours sonores avaient sensuellemenl provoquée dans les centres nerveux de l'auditoire.

— La chose publique mérite que les bons citoyens lui sacrifient leurs plus chers trésors! prêcha Michel Ghrestien.

Et ces mots vibrèrent dans le cerveau de l'avocat. Ils lui semblaient contenir toute grandeur, signifier tout le devoir; ils lui dictaient l'abdication de sa prudence devenue soudain ignoble à ses yeux. Dût-il être congédié par la Congrégation, il irait aussi rue Saint- Martin participer à la liesse du peuple. Il irait sur le Forum exciter la plèbe. Le général Dubourg et l'oncle Edme n'eurent point de peine à le décider. Il accepta de monter avec eux dans le fiacre de l'ancien canonnier de l'Empereur. Au vestibule, ce brave endossait sa houppelande; enfin, il trouva son fouet. En dépit de l'instrument, la rosse les promena sans promptitude de Ghaillot à la Porte saint-Martin, pendant qu'ils exagéraient à l'envi les résultats de l'élection et de la ferveur populaire. Le général Dubourg espérait, pour le lendemain, la Seconde Révolution, une autre prise de la Bastille. Inclinant son front chauve, son profil aqitilin et glabre, il insinua qu'il saurait être le nouveau Lafayette de l'affaire, ou même le Danton. Lui coupant la parole, le capitaine Lyrisse escompta l'inlluence d'un tel événement sur l'Europe. La Sainte-

Alliance des monarques armerait. Par d'autres Valmy, par d'autres Austerli tz, il importerait que la nation ripostât. Lui flairait l'odeur de la gloire dans ce véhicule crasseux au cuir éraillé, qui cahota longtemps par les fondrières des quartiers en construction. Brémondot ivre les dépassa, fustigea son haridelle qui galopait avec les ferrailles du cabriolet à caisse jaune, d'où Combeferre et Gourfeyrac saluèrent de la main. Aux Champs-Elysées, Dambeton les rejoignit. La moustache en avant du mufle, il invectivait contre son cheval. Derrière, la voiture tressautait. Le général Pithouët, le major. Gresloup furent reconnus au vasistas que successivement éclairaient les lumières rousses des réverbères. Leurs potences s'allongeaient en ombres, de loin en loin, jusqu'au carré Marigny, jusqu'aux roulottes de forains, alignées contre les toiles des baraques, jusqu'aux bruits de fritures et de querelles hargneuses. Le coucou de Goussenot trottinait là. Michel Ghrestien penchait sa tête olympienne hors la portière, entre celles de Ribéride et de Joseph Bridau, pour apercevoir les portefaix, les ouvriers rassemblés autour d'un homme-orchestre qui sonnait, tintait, secouait son chapeau de clochettes, heurtait les cymbales de ses genoux. Au bout d'un vieux râteau, une maritorne coiffée d'un madras élevait deux chandelles fumeuses en cornets de papier gris; elle déchiffrait une romance à la gloire des Grecs, à la honte des pachas. Comme l'assistance applaudissait, Edme Lyrisse crut pouvoir compter sur ce généreuxcourage qui sauverait le monde. Après quelques objections, Omer le crut, surtout quand, passé les boulevards, il ouït la rumeur immense de la foule admirant les façades de la rue Saint-Denis. Mille et mille feux ornaient d'or flamboyant les balcons. Quelques gerbes éblouissantes de fusées jaillirent des mansardes, s'éparpillèrent, moururent, aux acclamations du peuple. On brandissait des casquettes

et des feutres. On criait : « Vive Laffitte! vive Benjamin Constant! » Des apprentis, en grimajcant, bondissaient. Les explosions des pétards effrayaient les rires nerveux des filles unies par les bras. Celle-ci jetait au ciel sa coiffe blanche accrue de rubans rouges, de rubans bleus, et, pour cela, tricolore. Aussitôt, la multitude bramait. Des enfants, hissés sur les épaules de leurs pères, battaient des mains en réponse aux appels venus des croisées. Les vendeurs de journaux distribuaient les feuilles devant les tavernes. Des buveurs trinquèrent à la santé des badauds hilares. — Achetez des pétards! Fêtez les élections!... Partout, les voix nasillardes des gagne-petit ofifraient ainsi les tubes de poudre. On se les disputait; on les allumait sur les bornes. Cela claquait sous les portes, dans les couloirs obscurs des maisons pansues. Et c'était la voix des choses se mêlant à la voix des hommes pour saluer le bonheur public. Les édifices rougissaient soudain à l'épanouissement des feux de bengale; les couleurs des enseignes s'avivaient sur la botte monstrueuse du cordonnier, sur le tableau de la sage-femme, sur la clef géante de la quincaillerie, sur le pain de sucre de l'épicier, sur la redingote en zinc du tailleur, sur l'ombrelle écarlate du marchand de cannes, sur le négrillon de l'herboriste, sur la corne dabondance signalant le bureau de loterie. La rue changeait de visage.

Elle se para d'une gaieté prompte, celle des gens qui s'accoudaient aux barres des fenêtres, qui lançaient des lazzis vers les promeneurs, qui gesticulaient, chantaient, saluaient de longues exclamations les foudres pyrotechniques.

Les quatre voitures s'arrêtèrent au seuil d'un limonadier connu de Goussenot. L'écriteau de la boutique portait discrètement peints, aux deux bouts, le triangle et l'équerre des Maçons. Plusieurs statues posaient dans

les niches de la façade. Là devaient se rejoindre les

Frères de rArdenle-Amitié. En les attendant, l'oncle

Edme, les généraux Dubourg et Pithouët, très graves,

Ribéride et Michel Ghrestien, contemplèrent le spectacle

et continuèrentleurs dissertations. Joseph Bridau, resté

dans leur fiacre, y dessinait tant bien que mal. Gourfey-

rac souriait à trois grisettes en bonnet de linge et en

^^lâle à franges. Pour le plaisir de ces petites il

I^Blùma, sur la borne, une flamme verte de beugale.

^^^mer s'approcha du major qui, les mains derrière le

dos, méditait, selon sa coutume.

— Me voici, dit-il, fort satisfait de voir les choses ainsi. Je craignais, morbleu, que nous fussions inactifs longtemps encore. Je n'augurais rien de bon de cette indolence. J'eusse été bien en peine de vous avoir prêché nos doctrines, de vous avoir engagé dans nos affaires pour moins que rien. A cette heure, il paraît que l'on se dégourdit; et, si je ne m'abuse, vous connaîtrez bientôt, mon cher, les plus nobles émotions qui puissent embellir la vie... Tant mieux, saperlotte, tant mieux, ma foi !

A petits coups secs, il tapa l'épaule d'Omer. Un tiraillement nerveux secouait la cicatrice ouverte de sa narine à sa lèvre par un sabre cosaque au temps d'Ulm et d'Austerlitz. Très amicalement, il développa le thème de son intelligente affection. L'amoureux évoqua le pur visage d'Elvire. A cette heure, elle tricotait, sous Fabat-jour en métal vert, dans la villa des Près-Saint-Gervais. Ce père et cette fille, leur amitié, leur fortune c'étaient la gloire de son avenir que préparaient aussi la rumeur de la foule, les interjections -des gamins, les refrains alertes des vendeurs :

— Achetez des pétards ! Fêtez les élections !

A ce moment, débouchèrent de la rue Greneta deux guimbardes dont les conducteurs immobilisèrent facilement les attelages. Lamplc capote de M'"^ Gardoche,

son visage fardé, puis son chale à ramages et son cabas sortirent de Tune.

— Bonjour, mylord!

Orner eut l'ennui de la saluer devant M. Gresloup, qui cependant se dérida quand la Bordelaise sauta sur le trottoir avant Dieudonné Gavreis. Dç l'autre fiacre se dégageaient Angeline blanche et grasse, son bonnet en arrière de ses boucles roussàtres, M. Mesnil et M. d'Orichamps, leurs ventres, puis la maigre Gydalise qui se campa, les mains sur les hanches, devant le gilet rouge de Ribéride :

— Mon fiston, tu nous dois le dîner à Romainville, le gâteau de Nanterre et le Champagne. J'ai un poil de plus sur mon grain de beauté. Gompte-les. Tu as perdu la gageure du Prado.

Elle leva son menton de galoche. Par-dessous une petite touffe de crins noirs fleurissait. L'étudiant confessa le tort d'avoir méconnu la fertilité de cet ornement naturel. Gavrois s'excusait :

— Je- vous demande pardon, messieurs, j'avais pris rendez-vous avec ces demoiselles avant notre banquet. Je n'ai pas osé forfaire aux devoirs de la galanterie française.

La canne sous le bras, il bourrait sa pipe à tête de mort, que des enfants craintifs regardaient, en ralentissant le pas. M"''" Gardoche accepta de boire quelques sirops dans le cabaret, parce que les statues d'hercules et de nymphes, aux niches de la façade, ennoblissaient le lieu. Elle apaisa de la sorte ce qu'elle nommait une a soif incongrue )>. Ses lingères la suivirent devant les gobelets. Omer se félicita d'avoir eu seulement à cligner de l'œil pour remercier Angeline de leurs tentatives voluptueuses. D'ailleurs, M. Gresloup ne ht pas mauvais accueil aux grisettes. Il se contenta de traverser la rue avec les généraux Dubourg et Pithouet, en causant, de se poster contre la Fon-

taine de la Reine, sous le chapiteau à rocaille. Tous trois affectèrent l'allure de chefs soucieux, dignes d'être encadrés par cette architecture. Afin de paraître aussi l'un des meneurs, Orner les rejoignit. Ce n'était pas Tinslant de se compromettre par des puérilités.

Déjà, revenue sur le trottoir, Cydalise approchait l'amadou fumant du pétard qu'elle tenait dans la main. Brusquement, il éclata vers les naseaux de la rosse attelée au fiacre de Brémondot. La bête, entre les brancards, hennit et rua. Le tumulte attira l'attention de la foule dense, resserrée par la file de voitures et l'encombrement que formaient, autour des lingères, les étudiants farceurs, un Gombeferre battant le briquet pour le pétard de Noémie que Cavrois protégeait de sa corpulence et de ses avis, un Gourfeyrac montrant aux promeneurs la caricature de Charles X, la mâchoire béante et la denture en saillie tandis que lui-même imitait les discours des dompteurs forains. Ribéride distribua des fusées à cinquante gamins dont les menottes sales se haussai^t, et qui se bousculaient dans le ruisseau. Michel Chrestien jeta des sous aux fillettes qui, de leurs voix sifflantes et grêles acclamaient le nom de Benjamin Constant. Des garçons d'épicerie en bande plaisantaient. Bridoit tirait sur la bride de sa rosse effarée par les détonations. Elle s'abattit. Des gens accoururent pour donner leur avis. L'écaillère, sortie de son échoppe, conseillait la douceur. Alors, Noémie monta sur le siège, empoigna les rênes et le fouet, cria plusieurs fois :

— Ohue, oh! ma cousine!

Comme par magie, la jument se redressa, souffla tranquille, rassurée.

Alors, la joie des badauds grandit. Le rassemblement s'épaississait. Du haut du fiacre, la Bordelaise, parmi les rires, pérora. Ses bras minces levaient, abaissaient les ailes de son châle écossais, par larges gestes.

322 LA ULSE

— Té là! AlVest fâchée, c'te bête ! pardine ! On lui liclie à priser du feu. Est-ce que vous prisez du feu, vous autres?... Et vous, la mère au gros ventre? « Pas de ça, Lisette )),que vous diriez. La ,bête aussi doncque. Et mossieur le minisstre?... Croyez-vous qu'il aime à priser le feu des pétards dans votre grande tabatière de la rue Saint-Denis? Que non! Il est comme ma cousine, té! Vous lui en fourrez, une prise, à Mossieur de Villèle, et qui n'est pas du tabac d'Espagne, s'il vous plaît! Vous lui en fourrez... de quoi lui faire péter la trogne, sauf vot' respect.

La rue entière riait, applaudissait, quand la Bordelaise fit la révérence en pinçant les plis de sa jupe brune. Des gaillards en tabliers de serge trompettaient dans leurs doigts joints. Quelquesmains sales claquaient très haut par-dessus les casquettes de velours flasque, les bonnets de coton bleu, les calottes grecques et les chapeaux de cuir. Omer reconnut une tignasse poussiéreuse sous un feutre gras entre deux longs bras tournoyants, Grantaire :

— Fille de Bordeaux, je veux te couronner de pampres !

Survint Bahorel, avec ceux de TArdente-Amitié. Piedde-Jacinthe portait son gourdin comme un sabre. 11 se plaça sous un réverbère ; sa barbe blanche encadrait le parchemin de son crâne exigu. Il passait la revue de la foule bruyante qui débordait de chez la tripière. L'on se ravitaillait à la hâte, car le dîner de cinq heures était dans les talons, maintenant; tous Taffirmaient. M. Rambourg installa son ventre et ses^ jambes écartées sur la margelle de la Fontaine delà Reine; il se prit à tirailler ses bouts de bretelles brodées en vert et en rose, d'une manière propre à faire rougir les fillettes blêmes qu'il dévisageait. M. Roulon, cramoisi, M. Bûchez, les sourcils froncés, passèrent la tête hors des vasistas quand leur berline dut

cesser de fendre les remous du peuple. Ni Bianchon ni. le dadais royaliste ne purent d'abord ouvrir les portières contre quoi se poussaient des familles farceuses ou bougonnantes. Quant au général Lamarque et à M. Trélat, juchés dans un cabriolet de place, ils durent rester auprès de Tautomédon, parce que le petit vieillard fardé, se découvrant, nommait le héros de Wagram à tous. On s'étouffa pour voir les cheveux argentés du soldat illustre. Aux saints, il répondait en se levant du coussin, et en inclinant l'échiné. Un marchand de brosses quitta le seuil de sa boutique pour dire qu'artilleur, il avait suivi le général à l'expédition de Capri, que là-bas il avait canonné les brigands du cardinal Ruffo, payés par l'or d'Angleterre. Lamarque se souvint, l'attira sur le marchepied. Ils s'embrassèrent aux bravos du peuple.

Plusieurs gamins à l'exemple de Cydalise, brûlèrent de la poudre au nez des haridelles. Le crépitement effraya fort l'une, qui entraîna son cabriolet hors du ruisseau. Elle finit par se cabrer au travers de la rue, sous les cris des femmes épouvantées. L'ancien cuirassier Brémondot se précipita hors de la gargote où il buvottait, et saisit la bête au mors. Aidé par les apprentis en blouses, il la calmait, lorsque Rambourgsiffla de loin, et fit signe de laisser la voiture embarlasser le passage. En effet, M. d'Orichamps se hissait sur une borne. De là, s'appUyant à l'épaule massive de

II. Mesnil, il débita son réquisitoire ordinaire contre h vices de la Cour. Un auditoire commentait déjà ce Il lui était conté sur la sodomie des chambellans, sur m complaisances des grandes dames pour les gardes I corps. Il importait que l'assistance fût accrue par i personnes empêchées de poursuivre leur route, pier avait surpris le signe de Rambourg, résultat robable de quelques mots chuc^iotés à son oreille, par le capitaine Lyrisse. Ayant écouté Cavrois, la

Jiordelaise etCydalise redoublèrent les feux d'artifices. Les explosions se succédèrent entre les jambes des rosses qui se débattirent, tirèrent leurs voitures jaunes -au centre de la chaussée, où les maintinrent le poing crevassé de Dambeton, et la vigueur de Goussenot. Le pandour, jurait, tempêtait, fouettait... Autour des grisettes, trente gamins, filles et garçons, munis de fusées par Ribéride, ajoutaient au désordre leurs pétarades, leurs cris perçants et les détonations. M. d'Orichamps envoyait des saluts ironiques aux ultras de son discours, avec son chapeau roux. Les harengères en joie ripostaient par des lazzis. Vers le cabriolet du général Lamarque, on se coudoyait pour une ovation...

— Vivent les députés de l'opposition! saluaient mille et mille voix issues des visages pâles en houle sur les épaules de la masse obscure.

— Vive Napoléon! hurla soudain Bridoit de Grenelle.

— Vive l'Empereur ! ajouta Goussenot, en crispant ses joues creusées.

Brémondot éleva sur la pointe de ses bottes toute sa taille énorme de cuirassier pour rugir :

— Vive l'Lmpereur !

Et le capitaine Lyrisse agita son chapeau gris dans une gerbe d'étincelles en or, qui, du poing d'Angeline, sautait aux balcons chargés de femmes rieuses sous leurs cornettes à rubans.

— Vive l'Empereur! dirent les faussets des enfants excités, rouges de plaisir.

Les petites filles battaient des mains et trépignaient à chaque jet de feu. Angeline dansait avec elles. Retenant par les dents les barbes de son bonnet, Cydalise s'attelait, ainsi que des apprentis, à une tonne de porteur d'eau, remisée sous un porche. Ils l'amenèrent entre les fiacres empêtrés.

— Des lampions! des lampions ! commandait la Bordelaise aux gens des fenêtres où s'éteignaient les fanaux de liesse.

Elle 'fit de ses mains un porte-voix pour scander les quatre mots que la multitude répéta, gaie, puis rageuse. De ses cannes et de ses galoches innombrables, elle frappait en cadence le pavé :

— Des lampions! des lampions!

Cela menaçait les façades, larges de deux ou de trois fenêtres, et peintes, jusqu'au deuxième étage, d'ocre d'écarlate, de vert, aux couleurs des boutiques. Là-haut s'inquiétaient les visages à favoris des hommes, et les larges joues des mères. Des gens timides fermaient leurs fenêtres, soufflaient sur les lumignons. Le vent d'émeute refroidissait la joie de quelques-uns. Des chandelles s'éteignirent dans les intérieurs. Aux cadres des croisées, s'éclipsèrent les tapisseries à fleurages les estampes des murailles, les suspensions de tôle' Du noir doubla les vitres.

— Des lampions! Des lampions! scandait la foule querelleuse de la rue.

— Habile! habile! criait Gydalise aux apprentis traînant une charette dans le barrage de fiacres.

Et de ses jambes nerveuses, elle escalada la futaille

' qu'on venait d'y joindre. Le châle tombé sur la taille

et les poings aux hanches, la grisette nargua, par vingt

quolibets, une grosse femme en camisole qui, de ses

mouchettes, écrasait la flamme, dans le fond du godet,

•' l'unique balcon d'un premier étage : |-. Ohé! la ganache, pose donc pas l'éteignoir ! T'as Rir? Et de quoi?... Ça vous a du cœur autant qu'une oie vidée !

: En guise de réponse, la grosse femme acheva d'éteindre. Elle ferma la fenêtre derrière quoi la nuit fut aussitôt. Un murmure, puis une longue huée, des sidïets msultèrent le mur, avant les cailloux qui le heurtèrent

326 LA RUSt:

et rebondirent sur le trottoir. Une vitre creva. Du verre, en tintant, fut émietté dans le ruisseau.

— A l'assassin ! à l'assassin ! glapirent, dans la maison, des voix de terreur.

La grêle de pierres assaillit la façade close. Moqueries, insolences et rages déferlaient maintenant contre l'étroite masure à demi badigeonnée de vermillon, ainsi que l'étal de la triperie. D'autres carreaux brisés dégringolèrent ailleurs. Empêchés par des tonneaux à roues et à brancards, des charrettes, des fiacres, les promeneurs n'avançaient plus. Ça les amusa d'être foulés contre les femmes, et de s'enivrer avec du tapage.

— Des lampions! des lampions!

Les hommes pinçaient dans l'ombre les filles nerveuses. Les réverbères pendus àleurschaîneséclairaient une houle de faces jaunes et rouges engorgeant la rue. Des enfants riaient, pleuraient. De jeunes mères, sur leurs bras, firent danser les nourrissons, leur montrant, ainsi qu'une marionnette plaisante, M. d'Orichamps qui parlait toujours, la tabatière à la main, sur la borne d'une maison noirâtre. Le capitaine Lyrisse saluait la foule au nom de Napoléon IL

— Vive l'Empereur! acclamaient aussitôt les cochers qui avaient regagné leurs sièges et récitaient leurs exploits militaires aux gens les plus proches.

— Vive l'Empereur! souhaita, de sa voiture, M""^ Cardoche ; et elle présentait à la portière ses gros yeux charbonneux, ses joues trop roses dans le cornet de sa capote à panaclie nacarat. Vive Labédoyère! Honneur aux héros assassinés par les ultras ! Vivent les députés de l'opposition qui sauront chasser les bourreaux de nos grands hommes !

La masse lui fit une ovation :

— Bien jasé, la maman !

Et un rire nombreux secoua le flot des têtes, monta

daDS l'air noir, le long des façades obscures, des fenêtres oi^i fumaient les mèches des lumignons.

Fidèles à leurs jeux d'écolières, Gydalise, la Bordelaise dirigeaient les efforts des apprentis. Hors des bâtiments en construction, ils extrayaient des perches d'échafaudages, de poutres même afin de consolider la barrière. Dans son châle à franges, Cydalise engageait la main comme Bonaparte dans la redingote grise : elle commandait. Noémie se démenait, sautait à terre, remontait sur les barils vides, allongeait des taloches aux paillards, les aidait à introduire les planches plâtreuses entre les roues des baquets. Angeline envoya des baisers à un fort de la halle qui rapportait des sacs de ciment et les accumulait. Aux applaudissements unanimes, il la saisit dans ses bras. A voir publiquement caressée par une brute cette fille de qui, toujours il désirait l'étreinte, Omer, malgré sa raison, ressentit une brève et sourde rage. Inquiète, Angeline lui souriait, quêtant son indulgence. Il refoula son dépit pour lui donner des signes de bonne humeur. Toutefois, il fut content de quitter ce lieu, le portefaix accomplissant mille tours d'adresse.

L'oncle Edme proposa de laisser M. Hambourg, ses cochers et le gros Cavrois près la Fontaine de la Reine, pour descendre vers la Seine et encourager partout le peuple à fêter plus magnifiquement les élections. Presque tous les membres de l'Ardente -Amitié abandonnèrent les voitures. Derrière le capitaine, leurs groupes se glissèrent au plus dense de la multitude. Partout, elle réclamait des lampions comme au coin de la rue Grénetat. Le major Gresloup adorait fervemment ce peuple en humeur de révolte. Il saluait les madras et les fichus des fruitières, les casquettes à pan flasque des livreurs, les vestes ouvertes des serruriers, les habits carrés des marchands, les bonnets des imprimeurs, et les jupons de cuir des mégissiers. Dans le

passage, du Grand-Cerf le tumulte dépassait toute mesure; la foule injuriait un agent de police que dénonçaient deux filles. Ils Tacculèrent à la cage d'un escalier découvert par quoi deux maisons étaient desservies.

— A l'eau I à l'eau! criaient les furieux, la trique haute.

L'homme se recroquevillait derrière sa canne. Il était nu-tête; quelques mèches grises en sueur collaient au crâne tapi dans le collet marron de son ample redingote. Une vieille femme le protégeait mal. Elle agita les osselets de ses mains devant les acharnés, leurs ricanements féroces et leurs menaces. Elle réussit pourtant à faire disparaître le malheureux par une porte de cave qu'elle ouvrit, puis referma vivement. Alors satisfaite de conspuer le fuyard, la meute revint barrer la rue. Des individus en guenilles l'encombraient d'échelles, de planches d'échafaudages, de perches et de cuvelles dérobées dans la maison voisine qu'on achevait de construire. L'amas de matériaux s'élevait jusqu'au fronton du passage.

— A bas les bigots !... Mort aux jésuites !

Ces loqueteux à faces de brutes barbues entassaient les unes sur les autres dés futailles, renversaient des brouettes, poussaient des charrettes à bras, arrêtaient les promeneurs, les invitaient à la besogne. Omer avisa, près de Bianchon, Ulysse Trélat qui, sa mèche dans l'œil et le chapeau sur l'oreille, considérait l'œuvre de ces énergumènes. Dans l'angle formé par une façade en retrait sur le passage, il demeurait blotti, icurieux. Un drôle de sourire ridait sa face glabre. A cet instant le capitaine Lyrisse brandit son chapeau :

— Vive l'Empereur !

A quoi répondirent immédiatement les organes avinés des révolutionnaires en guenilles. Le major Gresloup serra la main d'un escogriffe armé d'une sorte de harpon :

— Courage mes amis! Et vive la Charte !

Un soldat de la garde royale, sans armes, criait :

— Une révolution éclate, fermez vos boutiques!

Le Frère au toupet de filasse enjamba les obstacles ; il exigea des lampions qui brûlaient d'ailleurs, à tous les balcons de fer. Courfeyrac alluma des fusées bleues. Raspail et M. Bûchez rallièrent les Enfants de la Veuve épars dans la foule; et l'on aperçut, au faîte des matériaux, Pied-de- Jacinthe lugubre. Grantaire imitait les miaulements du jaguar. Bahorel, secouant sa tignasse, ses bras, son bâton à nœuds, persuadait les Frères. Résolus, solennels, ils le suivaient la canne au poing et le chapeau sur les sourcils :

— Vivent la Charte et les pommes de terre ! clamaitil, fou de plaisir, et tournoyant sur lui-même pour faire voler, de façon comique, les basques interminables de sa redingote...

M. Boulon supplia :

— Que vous êtes léger, Monsieur. De la gravité, je vous prie!

Mais Grantaire soulevait une fillette de cinq ans qu'il assit au sommet de sa tignasse. Du haut d'un haquet, Ribéride entamait un discours. Les énergumènes l'acclamèrent. Il se donnait de grands coups dans son gilet rouge, à la place du cœur. Combeferre affecta de croquer les pastilles de sa bonbonnière. De l'index, le général Dubourg comptait son monde.

— Voyez, dit Trélat à l'oreille d'Omer qui l'aborit, ces individus qui braillent. Begardez Thomme en uppelande, et qui manie le gourdin. J'ai soigné celuidans une infirmerie de prison, quand j'étais médecin

quartier de la Conciergerie. Son compagnon de cachot l'avait assommé à coups de cruche pour se venger d'une dénonciation faite au juge instructeur. Ce gaillard est ce qu'on nomme en argot de mouchard : un

mouton... Je l'observe depuis une heure. C'est lui qui mène le branle. Les autres lui obéissent. A mon avis : la police facilite l'émeute. Appelez votre oncle. Je vais prévenir le major et Bianchon. Dites la chose au docteur Bûchez...

Stupéfait, Omer Héricourt écouta le médecin rappeler que les journaux royalistes du matin, en commentant les résultats électoraux, avaient prédit le retour de la Terreur. Sans doute les ministres voulaient-ils alarmer l'opinion de la province, avant le deuxième scrutin, par la nouvelle de troubles graves? Ce soir de tumulte, l'absence de gendarmes n'était-elle pas significative? Le Château désirait au moins les préliminaires d'une révolution. Quelques brigands à la solde de M. de Villèle mettaient en scène le drame nécessaire. Toutes les malicieuses rides de Trélat se défiaient.

Depuis deux heures Omer s'abandonnait à l'allégresse des cœurs populaires. Il espérait comprendre enfin les héroïsmes de son père et de son oncle Edme. Il communiait avec l'âme de la foule ivre d'aspirations généreuses. Le spectacle des faits successifs, innombrables et rapides avait trop accaparé sa perception pour qu'il eut réfléchi davantage. D'ailleurs, le capitaine l'entraînait, l'étourdissait de paroles fanatiques.

— Ah ! mon conscrit, cria-t-il encore. Quelle journée î Nous les tenons ! Je n'avais pas senti battre ça dans mon ventre depuis Novare...Ah! les braves gens! Les lurons! Aïe donc, mes amis, aux gabions ! Fermez la rue. Il faut construire ici la citadelle du peuple et de ses libertés. Vous travaillez pour la gloire de la France. Nous retournerons dans Vienne jeter au Danube la Sainte Alliance des Tyrans... Quoi donc! Parle haut, morbleu ! Ce n'est pas le moment de faire des cachotteries... poule mouillée!...

Le demi-solde finit par concevoir la réalité du péril, surtout lorsque le major et Trélat eurent joint leurs

avertissements à ceux d'Orner inOniment déçu. L'espérance de la victoire s'évanouissait.

C'étaient des mesures de retraite qu'il importait de prendre. M. Gresloup prescrivit de descendre d'abord vers la Seine; car Auguste Blanqui et le tailleur Durtot, partis en avant depuis une heure, devaient agir près de l'église Saint-Leu. Le commissionnaire en denrées coloniales, Mauravert avait conduit presque tous ceux delà Colonne du Nord au Marché des Innocents. Ils organisaient là-bas les manifestations. Il était urgent de les prévenir. Sinon ils se laisseraient trahir par les faux émeutiers. Afin d'obliger le général Lamarque à rentrer chez lui, Ribéride retourna vers la Fontaine de la Reine. S'ils réussissaient à compromettre dans la bagarre le soldat de Hohenlinden et le héros de Saragosse, les ministres y gagneraient trop.

On dépassa des groupes moins joyeux que hargneux.

— Des lampions ! des lampions ! scandaient les voix en rage, dans les troupes d'ouvriers maçons, blancs de plâtre, de charpentiers en velours bleus. Omer avait perdu toute vigueur. On ne rencontrait plus d'enfants ni de jeunes femmes. Dans les couloirs des maisons, les vieilles, peureuses, appelaient leurs fils, leurs gendres. Quelques réverbères éteints, rompus, pendaient à leurs chaînes transversales.

— Il a tué un gendarme ! se confièrent des marmitons en montrant un boucher blême et chauve.

Au milieu d'interlocuteurs, celui-là gesticulait brandissant un pistolet d'arçon. On se coudoyait pour le voir. Une maritorne hagarde cria désespérément :

— Joseph! Joseph! Reviens donc! Joseph! Il va t'arriver malheur !

L'avocat lui-même redoutait toutes choses. Ainsi que ces gens, allait-il se battre contre la gendarmerie? Dans la boutique d'une teinturière on essuyait le front d'un

enfant livide effondré sur une chaise ; la chemise avait une échiboussure rouge.

— Joseph ! soupirait encore, désespérément, au loin, la maritorne hagarde.

Orner pensa que M"™^ Héricoùrt, tout à l'heure, appellerait ainsi le fils mort, peut-être. Il souhaita une arme meilleure que sa badine heureusement renforcée dans la longueur du bois, par une tige de fer souple. L'oncle Edme avait une lame d'épée dans sa canne; le major aussi. On doublait le pas: Son gilet écarlate en avant, Ribéride s'élançait, bousculait, ; ses cheveux de page flottaient sur le cal de velours ; une tête de Napoléon en cuivre massif ornait le jonc qu'il élevait par-dessus les épaules des passants. Omer envia cette audace. Chacun de ses nerfs tremblait dans sa chair froide. Mais le major le surveilla. Elvire, l'aide des libéraux, la fortune, étaient acquises à condition de braver la mort. Et, plus fort que son descendant, l'honneur du colonel Héricoùrt le poussait dans le remous de cette multitude puante qui, rapide, effarée, commençait à fuir vers le boulevard.

— Nom d'un nom, dit un portefaix en épongeant ses tempes, nous les avons balayés jusqu'à la Préfecture, les bougres!... Ah ! ils tapaient dur !

— As-tu vu les Barot avec leur échelle : ils f... par terre les chevaux, en leur brisant les jambes d'un coup..., v'ian ! Ils balançaient ça : une, deux, trois... La bête tombait sur les genoux, et le gendarme faisait le plongeon avec sa batterie de cuisine...

— Ob la, la.

— Dépêche, Thanase ! La troupe arrive.

— Mais non, hé braque! La garde royale s'aligne encore au Ghâtelet.

— Défie-toi mon gros... Houp !

— Des lampions ! Des lampions !...

— A bas les gendarmes! Mort aux bigots!...

LA RLSK 333

— Ta pipe !

— Ohé Théodore! Dodore !

— Ohé Dodore !

— Ohé Dodore!

— Zoé. Prends garde à ta rose là-dedans...

— Tiens-la bien.

— Tiens-le Zoé...

— Gare la bombe !...

— Des lampions ! des lampions !

Alors Orner fut séparé de ses amis.

Un fleuve d'humanité démente déferlait à rebours : profils hâves d'adplescents gouailleurs; mufles hirsutes d'hommes suants, essoufflés; joues sales et balafrées sous des casquettes en loques, narines barbouillées de sang par-dessus des bouches haletantes ; trognes violâtres sous des chapeaux bossus; faces rougeaudes et paysannes, fières de leur vigueur, et quêtant des regards laudatifs; épaules en veste qui, de coin, enfonçaient la masse des marcheurs; épaules en blouse qui l'Dgonçaient des chevelures crasseuses et des nez difformes ; épaules en habits usés qui se glissaient entre les gens, qui supportaient de grosses figures vieillies, ravagées, cruelles ; poings violâlres crispés en Tair ; mains rugueuses qui se levaient en même temps que des clameurs; doigts noueux qui démontraient; haleines de vin et de rogomme. Cet élément se hâtait, se démenait, se groupait et se séparait, en ,pressant le tumulte de ses pas innombrables par le couloir que formaient les hauteurs des maisons étroites et ventrues, bosselées, accotées de guingois, terminées dans la nuit en pignons pointus, illuminées par des lampions fumeux, fardées de lettres peintes, accrues d'enseignes monstrueuses et comiques, gants colossaux, bottes géantes, plats d'étain, parapluies de bois, andouilles de Gamache, têtes de cochons verts. Des hommes s'engageaient dans les ruelles latérales, heur-

talent aux portes, pénétraient parmi les exclamations des mères et des épouses. Des fanfarons se montaient des triques, des pistolets ou des leviers de fer. Aux comptoirs des cabarets les camarades se rallièrent; ils rattachaient leurs bretelles et brossaient leurs manches en se vantant d'exploits fabuleux. Lorsque s'ouvraient les portes sur les entrées, les sorties, Orner apprenait de ces voix les épisodes d'un combat d'abord victorieux.

«Voilà ce que nous avons produit, pensait-il, mon oncle, le major, les carbonari, moi-môme. A notre voix, ces hommes risquent la mort pour un idéal douteux. J'ai donc une mission. En voici la preuve : tout ce peuple d'une grande cité qui s'ensanglante ! » Le jeune homme conçut un orgueil qui dompta beaucoup de ses craintes. Il n'en imaginait pas moins le froid d'un sabre tranchant son épaule. Il se rappelait comment la balle du duel avait crevé son flanc douloureux. Résolument il attendit des sensations pareilles. Mais il s'enivra de s'admirer allant à rencontre. Une foi lui naissait. Bientôt il la confessa :

— Vive la liberté !

Et brandit son chapeau devant des hommes aux yeux de démence, qui répondirent par des clameurs infinies.

Immédiatement il lui parut qu'il soulevait contre les monarques un irrésistible océan de fureurs. Les cris retentissaient dans ses entrailles. Ils exaltaient ses nerfs. Lui-même s'allégea de toute peur dans un rêve de force et d'héroïsme.

A l'angle de la rue aux Ours, le peuple ne marchait plus. Il piétinait le long des trottoirs. Un monsieur à favoris grisonnants et attentif derrière ses besicles. bourrait, au moyen de la baguette, un pistolet de cavalerie. Une centaine d'adolescents ramassait des cailloux, des tessons, desépluchures, projectiles dont ils enflaient

leurs proches. Plus loin, la chaussée parut vide. Omor retrouva l'oncle Edme. Aux seuils, des gens écoutaient une rumeur qui venait de Saint-Leu. Quelqu'un en paletot à pèlerines et en pantoufles, le chef couvert d'une calotte noire repoussait les curieux dans les allées suintantes des maisons.

— L'infanterie est à la barricade. Rentrez vite. Fermez les boutiques.

Des garçons coururent rabattre les auvents, et boulonner promptement les barres de sûreté. Ensuite ils se cachèrent. Les portes claquaient. Une vitre d'imposte trop ébranlée, sauta des cadres et s'émietta sous les pieds du capitaine Lyrisse qui avait pris le pas de charge. Ribéride arborait dans l'air, au bout du jonc, son Napoléon de cuivre. Bahorel et Grantaire bondissaient, les bras au ciel, et cassaient les lanternes. Leurs ombres gigantesques illustraient les façades. Orner les rattrapa dans le moment qu'il reconnaissait les deux aiguilles en pierre de Saint-Leu. Au pied de l'édifice, une masse grouillante et vociférante rebroussait chemin. Elle s'élança vers eux.

Le premier fuyard était un adolescent dont le chapeau s'envola. Il serrait les coudes au corps. Deux filles ensuite se réfugièrent dans un vestibule de gauche. Puis galopa toute une bande d'hommes qui baissaient la tête.

— Les voilà ! hurlèrent des gorges enrouées. En même temps on entendit l'air se déchirer comme

me soie. Etait-ce la fusillade? Omer s'arrêta, ne fâchant s'il devait poursuivre vers la Seine, rétro- ;rader vers le Grand-Cerf. Un peloton d'insurgés rejeta brutalement contre un mur, où l'appliqua un coup d'épaule, un gaillard dément : c'était le lilieur Durtot, sa face de lune et ses favoris blonds. Is s'appelèrent ; mais ne purent se joindre, roulés, l'un l'autre par une vague d'ouvriers armés de pelles, de Moches, d'outils...

— On va tirer !

Immobile, poussif, arqué contre le péril. Orner attendit le choc de la balle dans sa nuque. Comme cela tardait, un frisson abolit son courage.

— Héricourt ! fît la voix impérieuse d'Auguste Blanqui fut là, maigre et noir, tête nue.

Bien que résolu à toutes les vaillances auprès de ce témoio, Omer suffoquait. Ses jambes amollies fléchirent. Au bout de la voie déserte, jonchée de cannes, de chapeaux et d'outils, une charrette fut écartée. Deux bonnets à poils de la garde royale, vingt silhouettes actives des soldats, se dégagèrent de l'enchevêtrement des voitures, des tonneaux, des caisses. Omer s'exaspérait contre la couardise de sa chair. Pour satisfaire à l'idéal de ses aïeux, pour contenter l'oncle Edme, et soi-même, son esprit voulait combattre. Pourquoi ce peuple, tout à l'heure goguenard et enthousiaste, cédaitil à la panique?

— Par la rue aux Ours!... conseilla Blancfui. Vite, Monsieur Héricourt, vite !

Ils firent volte-face.

Dans la nuit jaunâtre, une rumeur immense battait les maisons, clapotait au fond des ruelles où s'engouffraient les gens. A deux, il suivirent un tourbillon de gamins. Rageur, Omer poussa un dos en ratine marron, heurta une borne invisible, joua des coudes pour surmonter les moins prompts. Il se haussa, doubla le coin, reconnut le. cabaret rouge et la lanterne de fer. Alors, la masse humaine qui les charriait reflua sur eux avec des hurlements d'épouvante. Les sons lugubres du tambour cessèrent. Du vide se fit au milieu de la rue. Un monsieur ceint d'une écharpe blanche disparaissait derrière le rang de soldats en capotes. Mécaniquement, ils abaissèrent les lueurs des fusils. Auguste Blanqui se cramponnait à son compagnon :

— Vive la République !

Orner sentit son être se tendre pour la même acclamation de leur foi.

— Vive la République, jurèrent ensemble leurs orgueils qui tremblaient.

Des poltrons les étouffaient pour déguerpir. Les carbonari ne bronchèrent pas et pensèrent à mourir, nobles dans leurs corps grelottants.

Un long éclair stria les buffleteries en croix des gardes royaux ; de la fumée masqua leurs bonnets. Le poids de Blanqui s'affaissait contre la poitrine d'Omer.

— Au cou! c'est au cou!... gémit l'angoisse du blessé. D'autres gisaient en convulsions. L'odeur de poudre

emplissait la rue. La détonation se prolongeait dans les oreilles. Omer respira largement. Il vivait sauf. Il redressa la loque de son corps. Un ouvrier à l'agonie, ruait étendu. La troupe tirait les baguettes pour recharger. Une femme se tordait dans le ruisseau.

— Tous ces foireux lâchent pied... Viens... L'oncle Edme empoignait la manche de son neveu.

Blanqui reprenait de l'aplomb, la main dans le col.

— Je suis plein de sang, geignit-il...

— Venez donc. . . Ne nous laissons pas cueillir.

Le capitaine Lyrisse les ramenait dans la rue Saint- Denis complètement vide. Ils marchèrent. Quelque chose fit sauter le plâtras du mur ; un fusil tonnait en arrière. Les têtes se blottirent entre les épaules; les reins frémirent.

— Si vous pouviez courir, Blanqui. . . ?

Ils rasèrent les murs noirs de Saint-Leu..., se jetèrent iis la Grande Truanderie... Au bout de l'ombre, les galons blancs des bicornes luisaient sur une escouade. Eux, distinguèrent sur le flanc d'une boutique close,^ un boyau long, étroit, à l'humidité brillante. Au fond, dans une lueur de lanterne, un escalier, ses premières marches tournaient contre un mur. Quelqu'un penché sur la rampe les invitait par gestes prudents. Omer

trébucha dans un caniveau. Blanqui se plaignait... Ils montèrent. C'était le tailleur Durtot qui, verdâtre entre ses favoris blonds, répétait le signe.

— Ilalte-là!... ordonnèrent, au dehors, des voix brutales. . .

— Baissez-vous ! cria Durtot.

Du plâtre encore sauta: l'allée s'emplit de tonnerre et de fumée. Ils grimpèrent, fous. La porte du palier s'ouvrit, et ils tombèrent, haletant, sur les pièces de drap en piles. Des mains de femmes les attirèrent au fond d'une chambre. Omer évita un lit à rideaux de jaconas, des chaises de paille, cogna une glace qui basculait entre des colonnettes de palissandre, sur une commode. La dame arracha son madras pour essuyer la blessure du petit précepteur en noir.

— A l'assassin ! râlait un fugitif dans la rue.

On écouta le bruit clair des sabres heurtant les pierres, et les jurons, les invectives, les grincements des bottes à clous. Un autre râle fut tranché net...

L'oncle Edme, près de la fenêtre, tordait sa canne dans ses poings... Omer se fut disposé à mourir plutôt qu'à d'autres efforts. Un incendie dévorait intérieurement sa poitrine. Mouillé de sueur, l'âme pleine d'images confuses et horribles, il s'assit.

« Mon cher fils, écrivait de Lorraine M*"^ Héricourt, je remercie le ciel de l'avoir inspiré le désir de ce voyage à Rome. En vérité, c'est une grâce du Seigneur que je prie pour toi. Dans la ville de Saint-Pierre, entre tant d'églises que bénirent les saints, et que consacrèrent des miracles propres à désiller lesyeux des impies les plus obstinés dans l'erreur, tu seras persuadé définitivement de la nécessité de notre salut, et de l'urgence d'accepter le sceau de Jésus, avec^l'habit de ses bons serviteurs. J'écris au père Dubuisson. 11 te recevra comme un père reçoit son fils. Confie-toi sans crainte à ses avis. Monseigneur l'Evêque de Nancy lui fait parvenir ma lettre qu'il joint à la sienne, dans laquelle il est longuement parlé de toi. Paisses-tu rapporter de ces lieux la paix du cœur, et la fermeté qu'il te faut pour ne plus hésiter devant ton devoir de chrétien, devant ta piété de fils qui veut arracher sa mère à la damnation éternelle.

(( Mon Omer, laisse-moi en être sûre. Il m'apparait que je respire déjà l'odeur suave que répandent autour d'eux les prêtres saints, dont la soutane est imprégnée d'encens et dont les mains sont purifiées par l'usage du vin consacré, de l'hostie sans tache. D'ici, je te respire comme une fleur du jardin mystique cultivé par les anges autour du trône de notre Sainte Vierge Marie. Je ne veux plus croire ce qu'on m'a dit de toi, ce

340 LA RUSK

qu'on m'écrit encore sur tes différends avec la Congrégation et le Père Ronsin. J'attends ton retour de Rome, comme j'attends chaque année les sons des cloches de Pâques. Ne pourrai-je pas crier aussi : Soyez loué. Seigneur, car mon fils est ressuscité d'entre les morts ! »

<( Pour me'riter cette grâce indicible, j'ai résolu de quitter le château de Lorraine. 11 ne me sied pas d'habiter une demeure acquise pendant la Révolution lorsque ses possesseurs légitimes fuyaient la vengeance des scélérats Jacobins. Je veux réparer l'erreur de mon grand-père, en quelque façon, au moins par l'abandon de ce magnifique séjour, puisque je ne puis le restituer à ses propriétaires véritables, sans l'assentiment de mon frère Edme, et puisqu'il ne veut pas encore souffrir que la foi l'éclairé sur ses véritables devoirs. Mais un jour viendra où il trouvera, comme saint Paul, son chemin de Damas. Son cœur est trop loyal pour vivre à jamais dans de funestes égarements.. Si je n'ai pas appris sans craintes qu'il t'accompagnait à Rome, je ne lui en ai pas moins de la reconnaissance pour t'avoir rendu ce voyage facile et commode. Je le lui mande par ce même courrier, en lui faisant mes souhaits de bonne route.

« A revoir, mon cher fils, et à la grâce de Dieu ! Tiens pour assuré que je ne cesserai pas une heure de prier le Ciel à ton intention. Tout mon espoir est d'atteindre l'heure où je pourrai te recevoir dans mes bras. Je me rendrai aux Aloulins Héricourt, chez Caroline, vers la Saint-Sylvestre, pour m'y reposer quelque peu. Ensuite, j'aviserai à me choisir une résidence.

(c Ta mère qui t'aime et t'embrasse mille fois en N. S. Jésus-Christ,

(( Virginie Héricourt. »

Donc la veuve donnait créance aux allégations

LA RUSE 34i

d'Orner : elle le croyait désireux de chercher dans les églises de Rome une inspiration religieuse. Au vrai, les chefs de la Vente désiraient que la mission du capitaine Lyrisse s'accomplît au plus tôt. Il fallait absolument renouer les liens internationaux entre les révolutionnaires germains qui voulaient parvenir à l'unité de la vieille Allemagne pour n'avoir qu'un maître à combattre, les révolutionnaires italiens qui aspiraient à réunir les Etats de la péninsule contre la tyrannie de l'Autriche, et les jacobins de France qui, l'unité existant chez eux, aborderaient la seconde tâche du plan général ; l'établissement de la République où s'embrasseraient les peuples fraternels. Tel était le programme de la Jeune-Europe. Dès 1814, Saint-Simon et Augustin Thierry en avaient publié l'ébauche au cours un ouvrage que lisait tout haut le major Gresloup, et qui s'intitulait : De la réorganisation de la société européenne, ou de la nécessité et des moyens de rasseynbler les peuples de l'Europe en un seul corps politique, en conservant à chacun son indépendance nationale.

— L'indépendance de la Grèce ! L'unité de ITtalie. L'unité de l'Allemagne. La République française. Enfin l'unité républicaine de l'Europe! Voilà, décidait le général Dubourg, les résultats que la jeunesse des Carbonari et du Tugend Bund doit atteindre.

Dans la bibliothèque de la rue Saint-Florentin, la pipe à la main et l'œil terrible, le major acculait Omer contre le buste en marbre de Virgile, qui tremblait en haut de sa gaine de chêne marbré.

— Est-ce clair? Est-ce clair?

Le comte du Bourg argumentait du fauteuil sur quoi 8à belle nonchalance se prélassait, les mains molles et pendantes par delà les accoudoirs.

Orner Iléricourt admit alors la facilité relative d'une pareille transformation sociale. Avoir échappé à la

mort, rue Saint-Denis, lui valait une confiance absolue dans son étoile. Le parti devait vaincre, puisqu'il en était.

Pourtant le hasard fit qu'avant son voyage le jeune homme ne revit plus Elvire. Elle ne suivait plus son^ père à Paris quand il s'y rendait pour les choses de la politique : M® Gresloup chérissait les bois roux de l'automne. Orner ne s'entretint qu'avec M"^Alvina pendant la semaine des préparatifs.

L'Espagnole ne changea point, une seule fois, sa tactique de séduction. A deux visites obligatoires rue Lord-Byron, elle le bloqua, sans miséricorde, entre le mur et quelques meubles gothiques, afin de le séparer des autres gens, elle accroupie sur un carreau, devant la seule issue possible. Complice, la générale Héricourt emmenait ses amis au salon voisin. 11 devenait alors présumable pour tous qu'elle favorisait une intrigue près d'aboutir au mariage. Quoi que prétendît Omer, il dissuadait mal les familiers de sa sœur. A ces personnes trop sagaces, il ne sut en faire accroire.

Les manigances de Dolorès varièrent peu. Elle accablait Omer de compliments hyperboliques. Elle soutenait que deux êtres intelligents, l'un royaliste fervent, et l'autre libéral, pouvaient après tout s'entendre, par la grâce d'une tolérance réciproque. Ensuite, sous des corsages transparents, sa poitrine, d'ailleurs superbe et mate, se mouvait selon les gestes des bras arrangeant la coiffure, renouant les rubans de l'escarpin, ou s'étendant d'un siège à l'autre. Dolorès dégageait son parfum d'ambre et de musc, se tordait sur le carreau de tapisserie, allongeait, écartait les jambes, se couchait à demi, dardait ses regards intenses sur le visage du jeune homme et, par les yeux, lui tenait lesj propos les plus hardis, à la muette. \

Elle n'était sotte qu'à demi. Beaucoup de ses paroles intéressaient Omer. Elle expliqua plaisamment les

mœurs burlesques des mulâtres. Elle le conviait à des pérégrinations en Amérique du Sud. Elle le devinait joli sous un chapeau de planteur en paille de Panama et dans un costume blanc. Elle-même eût aimé reprendre ses anciens sommes au fond du hamac que balance une négresse accroupie, en chantonnant les romances monotones de TAfrique. Elle regrettait l'existenceindolente des créoles, les lumières des plantes autour de rhacienda, les hurlements des molosses, quand le jaguar rode non loin des étables,les chevauchées dans la montagne, creusée d'abîmes où tournoient les vautours.

S'il estimait ridicules les dissertations romanesques cle sa sœur, Omer n'était pas éloigné de convenir qu'épouser une orpheline pauvre, bien née, malheureuse et belle, paraissait un acte moral supérieur à celui de cimenter l'association de deux fortunes enviables, celle d'Elvire Gresloup et la sienne. Denise, quotidiennement, insistait sur cette apparence fâcheuse, l'accusait d'avance. Au reste, Dolorès le chérissait peut-être autant que la part des Moulins-Héricourt. Quand il la narguait un peu, elle s'affaissait, comme près de s'évanouir. Enfin, il ne put méconnaître l'émoi qu'elle trahit lors de la dernière entrevue, en le priant de permettre qu'elle insérât des lettres dans les messages que Denise expédierait à Rome. Dolorès balbutiait cela, tremblante, les oreilles cramoisies, le nez blanc, les yeux vitreux, les mains glacées, le corps rigide. Quelques minutes, ils se trouvèrent seuls pendant que la générale reconauisait une dame. Il put sournoisement, s'appliquer contre la douceur de la chair tiède, sans que l'amante remuât, folle jusqu'à s'offrir.

Ayant comparé ces émotions réelles à l'humeur méfiante d'Elvire, Orner préféra Dolorès, au nom de l'amour.

L'oncle Edme, certainsoir, arrêta de se mettreen route la nuit même. Des mouchards opiniâtres le suivaient

à la piste : ils eussent pu finir par apprendre trop de choses sur les allées et venues.

La chaise de poste emmena l'oncle et le neveu par le travers de la France. Quelques jours, les pluies torrentielles eussent privé dp tout agrément la première phase du voyage, si l'oncle Edme ne l'eût employée à dire ses aventures de dragon et de carbonaro, ses amours de guerre, son admiration pour la Rome antique.

Souvent le jeune homme ne prêtait qu'une oreille distraite aux redites assez fréquentes parmi les souvenirs inouïs. Alors, Elvire et Dolorès occupaient son âme. Elles y devinrent émules.

Les incidents du voyage interrompirent à peine la hantise de ces réflexions, quelles que fussent les figures de carbonari, de libéraux et de demi-soldes^ dans leurs, maisons de province, froides et moisies, entre leurs livres reliés en veau, leurs fauteuils de paille, leurs tables chancelantes et leurs paperasses poudreuses. Aux lambris lézardés de ces murailles grisâtres, étaient suspendus les fusils de chasse, les poires à poudre et les tètes de loup, de cerf, de sangliers. Généralement étiques sous pèlerines à franges, les épouses semblaient confuses de montrer leurs mains en mitaines aux messieurs de Paris, leurs pantoufles à fleurs, leurs biscuits séchés dans la boîte de carton graisseux, leur argenterie tordue, leurs fourchettes épointées, leurs lampes fumeuses, leurs nappes aux plis jaunes. Mais il y avait les vigueurs des vins mûris en bouteille, les exquisités des ragoûts mijotants, les succulences des volailles àla; peau croustillante, et les saveurs probes des confitures de coing ; il y avait aussi des chiens au poil mouillé, des enfants timides et morveux, des aïeules cassées, au fond des bergères, avec des têtes saliveuses, branlantes et marmottantes. Les jeunes filles pieuses conservaient au corsage l'odeur des vieilles armoires. Auprès d'elles,

Orner ne songea qu'à l'ange de la rue Saint-Florentin et à l'Espagnole de la rue Lord-Byron.

Plus loin, la berline culbuta dans un fossé ; l'oncle Edme sut réparer la roue et panser l'écorchure du cheval, à l'ébahissement du postillon. On traversa des villes tortueuses que parcouraient des gens lourds, abrités de parapluies rouges. Les .voix sentaient l'ail et le poisson. Il y avait abondance de raisins sur les étalages des fruiteries logées entre les arcs-boutants des cathédrales rougeâtres. Au seuil des cafés, des compagnons fumaient leurs pipes, les mains aux poches de la veste. Les bouviers, à cheval, poussaient leur bétail meuglant à coups de lance, par la grande rue. Les commères rentraient leurs seaux pleins sous les porches, et les gamins se sauvaient, piaillaient, devant le taureau noir qui baissait la corne en secouant sa bave visqueuse. Les tambourinaires précédaient la noce en dansant, en soufflant à travers la flûte, en battant de leur baguette unique la belle caisse armoriée. Parfois le soleil coupait les nuages avec de grandes lames d'or pâle qui venaient rajeunir les ravaudeuses à leurs fenêtres garnies de clématites et de vigne vierge.

Au bas des rochers roses, la mer apparut, étale et bleue, toute semée de voiles grises, semblables aux ailes de papillons butinant l'infini de l'azur. La lumière incendia l'horizon. Les montagnes s'étagèrent avec leurs forêts sombres, avec les dés blancs de maisons lointaines, au milieu des vallons, là-haut. Des échines de pierre grise barraient le paysage. Des clochettes sonnaient faiblement au cou des vaches perdues dans les prairies des cimes. Les brumes aussi noyèrent l'espace.

La route monta. Les chevaux soufflaient et renâclaient. Auprès d'un caillou monstrueux éboulé dans la combe, une maisonnette était si petite que les voyageurs la pensèrent figurée sur un plateau de porcelaine. Ils marchaient derrière la voiture sombre. Les courroies

craquaient. Les roues hautes tassaient les cailloux. Le postillon sifflait, en faisant claquer sa lanière longue. On buvait au goulot de la bouteille vêtue de paille.

Un après-midi, entre deux ombres de collines forestières, les vallées de neige bleue se révélaient. Les pics blancs se confondaient avec la lumière du soleil.

Au détour du chemin, dans le fossé, une cascatelle s'abîma d'un roc abrupt. Auprès de sa chèvre, un enfant jouait de la flûte. Il avait les jambes entourées de peaux de mouton, une culotte de cuir, un gilet rouge, une veste bleue et un petit feutre pointu. C'était l'Italie, dont la musique agreste souhaitait la bienvenue

Malheureusement, il y eut cinq jours de pluies furibondes, de haltes dans les auberges vermineuses et enfumées, de mauvais repas au vin aigre et capiteux. La chaise de poste, enfin, sursauta par-dessus les ornières romaines. C'était un soir, et sous le même déluge. Les masures du faubourg ruisselaient. Des lanternes, au poing de rares passants, éclairaient des visages sinistres dans les plis des capuchons. Des flaques rejaillissait aux vasistas. L'oncle Edme rappela qu'ils allaient d'abord chez les « Bons Cousins de l'Ausonie », qu'Omer y serait aussitôt reçu maître-élu à la mode du lieu, et selon le rituel napolitain. Devant une maison de pierres noirâtres, lisses, sans un ornement d'architecture, les chevaux furent arrêtés. Sous le ceintre du porche, les rides, les fanons d'une vieille se montrèrent. Entre elle et le capitaine, des explications italiennes furent échangées. L'hôtesse les mena dans une chambre qu'éclairait à peine la veilleuse d'église aux! pieds de la grande madone en plâtre peinturlurée. Un homme à genoux cessa de prier, se releva, les accueillit, parlant un français de carnaval. Moqueur pour les usages, Omer se prêta cependant à ce qu'on lui nouât un foulard sur les yeux, à ce qu'on le déguisât et chargeât d'une croix véritable, géante. L'oncle Edme

le quitta pour siéger dans la salle de réunion. Bientôt le récipiendaire dut, sous le faix, suivre son guide par un corridor glacial. Deux battants crièrent sur leurs gonds. Ce fut la chaleur d'une pièce évidemment pleine de gens dont bruissaient les manteaux.

Retenu parla main tiède, impérative du carbonaro, Orner Héricourt dut s'arrêter. Derrière lui, les portes se refermèrent. Une petite émotion accéléra les chocs du sang au cœur. Aveuglé par le bandeau d'initiation, que pénétrait une lueur grise, il écoutait les pas, le& murmures italiens; il flaira l'odeur des lampes. La grande croix de bois pesait à son épaule de Christ symbolique, acceptant, à son tour, le sacrifice pour le salut des hommes. Il lui parut improbable que sa jeune vie, après l'arrestation, le procès, la sentence, se terminât sur l'échafaud rougi déjà par le supplice des Frères, et dressé dans une place publique. Néanmoins il imagina les toits encombrés de curieux, les façades, aux fenêtres garnies de visages attentifs, par-dessus l'afflux de la foule hostile. Le cou nu, l'âme rude et noble, il s'admirait gravissant avec lenteur les degrés, comme les avait gravis déjà le général Berton, les Quatre Sergents de la Rochelle, le sous-officier de Saumur, tant de héros carbonari voués à mourir par la confiance de leurs courages que n'avait pas suivis le peuple inerte ou ingrat. Sans vouloir renoncer à l'œuvre de liberté, il regretta l'autre destin facile, ses jouissances de riche adolescent, les succès du barreau, les satisfactions du rang social. Donc il rejetait le sort heureux. Survécue dans l'oncle Edme, la volonté du colonel Héricourt l'y contraignait. Les morts commandent à la vie.

D'avoir consenti ce sacrifice, il s'enorgueillissait. Il se pensa digne d'être vénéré par Elvire. Si elle savait, les yeux clairs entre les cils sombres l'adoreraient. Il y devinerait une approbation pareille à celle dont l'his^ toire gratifie la probité romaine de Brutus.

Autour de lui, les Frères cessant de bouger, le silence acheva de s'établir. Il n'entendit plus traîner sur le sol les deux croix des adeptes qu'on avait joints, chargés de chaînes, à son cortège de récipiendaire, simples acteurs de la représentation. A ce moment, la sévérité d'une voix française, mâle et vieille, prononça:

— Très respectables Éclaireurs, Dignitaires et Bons Cousins, Grands Elus, on vient de conduire devant vous les deux misérables qui ont voulu trahir notre ordre. Le premier devoir est d'infliger à ces scélérats la punition méritée. Leur sentence de mort va s'exécuter en votre présence... Que le premier d'entre eux me soit amené près du tronc et de ses nobles bases !

A cette tirade de drame romantique succéda le tumulte de chaînes remuées, de croix cahotées, d'ordres répétés. Omer s'eflbrçait de paraître le moins ridicule des néophytes. ^

— ■ Vil transfuge ! déclamait la voix d'acteur que marquait son accent italien.. Violateur infâme du serment solennel que tu prêtas jadis entre mes mains, dans cette enceinte retirée, inconnue aux profanes ; tu vas subir la juste sentence... Au nom du Grand Architecte, je te dégrade et te déclare indigne d'avoir fait partie de notre Société. Exécuteur de la justice des Grands-Maîtres-Elus de l'Ordre des Carbonari, emparezvous de ce monstre et clouez-le à la croix sur laquelle il doit expirer !

Un soupir de très réel désespoir répondit, celui d'une angoisse lassée qui ne prétend plus se défendre. La sincérité physique de cet adieu étonna le jeune homme. 1 Il craignit d'assister véritablement à l'une de ces expiations secrètes que la légende assure fréquentes parmi les sectaires italiens. Edme Lyrisse en avait cité plusieurs exemples. Déjà se mêlaient les bruits de la croix abattue, de la victime qu'on y bousculait, et qui se débattit faiblement. Un marteau frappa sur un clou,

une plainte brama, et puis se répéta entre les coups précipités, sourds, amortis d'abord par les chairs qu'on perçait avant d'atteindre le bois. Ainsi qu'en un cauchemar, Omer Héricourt s'essouffla sous le bandeau. L'horreur ridait sa peau frissonnante. De ses narines à ses entrailles, tout frémissait d'une répulsion instinctive pour la douleur et la mort, a Suis-je faible, jugea-t-il. Ce n'est qu'une épreuve 1 » La sueur coulait en ruisseaux contre sesjoues, jusque dans ses favoris, et mouillait son col.

Le patient récita :

— J'éprouve une jouissance au milieu de mon supplice en pensant que ceux auxquels j'ai désigné votre affreux repaire extermineront jusqu'au dernier carbonaro ! J'ai dit !

Ce couplet de théâtre dénonça le factice d'un rôle appris en français. La terreur brève d'Omer l'abandonna pendant qu'on dressait les croix, en simulant des efforts.

— Digne Bon Cousin, lui annonça la voix vieille vos travaux constants et votre zèle pour l'Ordre ont décidé cette sage venditta à vous admettre au nombre de ses membres les plus éclairés, et si vous persistez dans vos desseins de devenir Grand-Élu, malgré le châtiment que nous venons d'infliger à deux traîtres en votre présence, vous serez lié sur la croix et empreint des stigmates qui servent à nous reconnaître entre Bons Cousii:is, Grands-Maîtres et Grands-Élus de toutes les yenditte ; après quoi, vos yeux seront débarrassés de leur bandeau, vous répéterez, du haut de la croix, le serment. Experts et servants, apprêtez la croix du centre pour y placer le récipiendaire et l'élever entre les deux larrons, à l'exemple de notre bon cousin le Christ nazaréen, roi de Judée.

Aux derniers mots qui retentirent, Omer fut débarrassé de sa croix ; puis couché dessus. On lia des bandes

autour de ses poings, de ses chevilles. Sous la chaude haleine des Frères s'empressant, il essaya de se comparer à Jésus. En haut du mont Calvaire,' avec plus de douleurs, le Dieu s'était offert pour le salut du monde, ainsi qu'il s'offrait, lui, pour le salut des esprits libres : Vengeraient-ils, à la manière antique, son père, tué par le canon des tyrans? Ce songe l'exalta. Il se contempla devant la dévotion des époques futures qui lui devraient l'état des peuples affranchis. S'élevant avec le bois de supplice qu'on érigeait, il s'imagina ressuscité d'entre les morts, au jour du jugement, et la lumière de sa face enivrait d'extase les humanités amoureuses, Elvire et Dolorès aussi. Son cœur tremblant adora la vaillance de son caractère.

Mais le bandeau, dénoué, tomba.

Lueurs des haches levées, des poignards dirigés contre sa poitrine, menaces muettes des figures viriles, très jeunes, mûres, vieilles, et toutes serrées dans des foulards rouges ; à travers elles, Omer aperçut le triangle bleu de la salle et, sous la clarté d'une lampe en forme de soleil radieux, la simarre noire du Grand Élu. Cet homme à barbe grise frappa, de sa cognée, le tronc de chêne que couvraient une étoffe écarlate à flammes d'or, et le volume ouvert du Pacte Social. La finesse de son sourire creusa les fosses de ses joues; il fit valoir toute sa taille encore majestueuse. Un ruban de moire aux trois couleurs de la République ausonienne, la République idéale, était suspendu*àson cou, avec trois joyaux symboliques, un soleil d'or, un globe vert et un triangle azur.

— Le serment ! exigea-il.

Pour ce juge, Omer Héricourt récita la formule,

devant les Frères alors agenouillés sur la jambe droite, la main gauche au cœur, l'autre tendant la lumière du poignard ou de la hache vers le crucifié.

— Moi, citoyen libre, je jure, en présence du Grai

Maître de l'Univers et du Grand-Élu Bon Cousin, d'employer tous les moments de mon existence à faire triompher les principes de liberté, d'égalité, de haine à la tyrannie qui sont l'âme de toutes les actions secrètes et publiques de la respectable carbonarie...

Il souffla... Le Mauvais Larron gémit sur la croix voisine. Sa tète blafarde pencha. L'autre était-il réellement victime selon la réalité du sang qui goutta de sa paume jusqu'au sol? Omer en vint à douter ; cela le remplit d'horreur. Mais la face vivante de l'oncle Edme l'encourageait entre les touffes grisonnantes de ses cheveux.

A cet instant, les yeux du Grand-Élu, sous leurs sourcils gris, sondaient l'âme du jeune homme.

De toute sa volonté, Omer Héricourt souhaita lui transmettre, avec les mots, la conviction de sa fidélité aux principes qu'ils énonçaient. Il récita la leçon apprise en route, scandant les syllabes, malgré le timide désir de précipiter son discours, d'en finir :

— Je promets de propager l'amour de l'égalité dans toutes les âmes sur lesquelles il me sera possible d'exercer un ascendant, et s'il n'est pas possible de rétablir, sans combattre, le régime de la liberté, je promets de le faire jusqu'à la mort... Si j'ai le malheur de me parjurer, je consens à être immolé par mes Bons Cousins de la manière la plus douloureuse, couronné d'épines, et de la même manière que le fut notre Bon Cousin le Christ, notre rédempteur, et notre modèle !

A sa gauche le Mauvais Larron geignit un peu. Du sang filait au long d'un bras sur le patient de la croix placée à droite. Il y eut un moment de répit. Chacun «e relevait. Le Grand-Élu consultait plusieurs Frères, à voix basse. Omer eut le temps de se contempler sous la tunique bleue, au centre du triangle formé par les banquettes de drap rouge à flammes jaunes.

Des deux larrons, l'un montrait son torse gras et

jaune de quadragénaire, un ventre plissé, serré dans un pantalon de bourracan à pont, des pieds bossues de durillons, cloués au milieu, barbouillés de sang, une tête chauve à favoris châtains. L'autre laissait son corps brun s'affaisser à la manière des cadavres, et il semblait inerte, sans un souffle dans la poitrine, sans un signe de vie sur toute sa face, encadrée de cheveux courts et de favoris militaires. Au flanc, tous deux portaient une sorte de tatouage bleuâtre : le fer de lance pénétrant la plaie du Christ.

Or, un homme glabre, qui tenait un barreau de métal, en appliqua brusquement l'extrémité à la même place, sur la hanched'Omer. Une^douleur rude pinça l'épiderme qui grésillait ; la peau se rétracta tout autour. Le récipiendaire souffrit à l'excès de cette brûlure ; il ne put réprimer une grimace. Ce qui provoqua l'hilarité d'un jeune homme en habit bleu boutonné jusqu'à la cravate, sous la simarre sombre. D'ailleurs, on frottait vivement l'érosion avec une pommade. Et, les Frères s'étant reculés,Omer n'éprouva plus qu'une sensation de morsure continue,, tolérable en somme, à l'heure où l'on devenait, par ce moyen, le juge inexorable des tyrans.

Penchant sa tête camarde et ses gros favoris vers l'assistance, le Larron quadragénaire grognait toujours, selon le rituel, et prédisait des catastrophes. Personne n'écoutait.

Le long des banquettes rouges, contre les murs de la salle, le triangle des adeptes demeurait silencieux et solennel. Le Grand-Elu s'appuyait sur la' hache fichée dans le tronc ; il regardait fixement le néophyte avec la mine de le plaindre. De seconde en seconde, Omer subit les contractions des muscles corrodés. Baissant lesyeux, il aperçut, au pied de sa croix, le bout de la tunique bleue qu'on lui avait d'abord passée, dans le coriidor, puis les bas de fil d'Ecosse

et les sous-pieds détendus de son pantalon gris. Gela lui représentait la joie habituelle de se vêtir avec élégance pour les femmes. Il jugea la mascarade inutile et misérable, ridicule aussi, tandis que la brûlure tirait sa peau, et que les bandelettes liant ses poignets à la croix lui coupaient l'épiderme. Le visage tout en profil, un orateur lisait continûment des phrases italiennes. Orner devinait mal des formules exigeant l'unité des nations, le suffrage universel, et la République d'Europe.

Rumeurs, bruits d'armes, tumulte d'une troupe dans les corridors, cris militaires retentirent brusquement. Les carbonari se précipitèrent en réclamant des armes, tandis que l'oncle Edme rassurait son neveu d'un clin d'œil. Les Bons Cousins disparurent par des portes dérobées. Orner demeura entre les deux Larrons. Le quadragénaire feignit de croire à l'entrée des sbires, et se disait perdu. L'autre était décidément un cadavre, au rictus blafard, aux yeux déjà ternis. Orner espéra la fin de l'épreuve. Plusieurs coups de feu se succédèrent par delà les cloisons, et les carbonari rentrèrent, des fusils fumants aux mains.

— Les satellites des tyrans sont morts! l'Ausonieest libre ! proclamait un garçon potelé, qui se démena, le col de l'habit sur les oreilles, et le menton pris dans les mousselines de sa cravate.

IUn autre portait en boucles sa grande chevelure ire et vociférait à travers sa barbe : ^ Mort à la tyrannie ! Vive l'égalité ! Vive le gournement provisoire élu par les Bons-Cousins ! Ln nuage de fumée suffoqua les acteurs et la salle, ^eugle presque. Orner Héricourt fut détaché de la croix. Il se raffermit; il endossa le manteau de toile blanche qu'on lui tendit. Les plis s'affaissèrent jusque sur les pieds.

Le Grand-Élu, sur le volume du Pacte social, appli-

quait son poing grisâtre strié de veines grossies. Sa voix chétive marmottait :

— Digne Bon-Cousin, les terribles événements qui viennent de se passer sous vos yeux ont dû vous apprendre que la trahison est, ici, sévèrement et toujours punie, et que, lorsque les satellites du tyran osent nous attaquer, la victoire nous reste. N'oubliez jamais ces faits mémorables et soyez admis désormais à nos plus secrets mystères. Approchez-vous, mon Bon Cousin... Au nom du Grand-Architecte de l'univers, je vous reçois Grand-Maître de l'Ordre Mystérieux, vous, mon Bon Cousin, en récompense cfes services que vous avez rendus dans vos premiers grades maçonniques.

Le vieillard lui mit aux épaules ses mains amicales, puis lui donna l'accolade d'une joue flasque et froide appuyée contre les favoris du jeune homme qui se redressa, vaniteux. Il devenait l'égal, en politique occulte, des premiers libéraux. Son orgueil lui gonfla le cœur.

Le Grand-Élu, de ses doigts séniles, agrafait maladroitement l'insigne à la ceinture du nouveau dignitaire; il lui confia le poignard du carbonaro. Salué, complimenté, questionné par les Bons Cousins qui parlaient un peu sa langue. Omer échangea les hommages. Ils dénoncèrent les crimes du roi Ferdinand, qui les avait contraints de se réfugier à Rome. Depuis l'écrasement de la révolution de Nola, le tyran, rétabli par les forces autrichiennes du congrès de Laybach, traquait les penseurs, les écrivains. On ne pouvait se réunir quatre dans une maison, sans recevoir aussitôt 11 la visite des carabiniers. Sourds aux plaidoiries des «I avocats, les juges féroces condamnaient aux galères et aux supplices. Avec l'enflure méridionale, leurs discours qualifiaient de crimes monstrueux tous les incidents de la répression. Piliers de bois élevant des cages remplies de tètes coupées, femmes honorables

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mises toutes nues par les sbires et promenées ainsi, à dos de mule, sous les injures de la canaille royaliste, sous les malédictions des moines; filles, sœurs, nièces, enlevées en plein jour par des soldats et rendues ensuite souillées, délirantes; gibets innombrables sous quoi se balançaient les cadavres que becquetaient les corbeaux ; bûchers embrasés par une populace stupide et dévote qu'excitait le prêtre en habits d'office, l'ostensoir aux mains ; fureurs des fanatiques poussant aux flammes le carbonaro désigné comme blasphémateur, arraché de sa boutique, traîné sur les cailloux jusqu'à cette mort atroce ; maris et pères emprisonnés tant que leurs épouses, leurs filles n'avaient pas soulagé la luxure des préfets et des bargels ; telles furent les images qu'évoqua l'emphase tragique de leurs bouches haineuses, de leurs yeux étincelants, de leurs grimaces terrifiantes et sincères. Ils attendaient de la France le salut que les troupes de la République avaient apporté en 1796 à leurs pères. Afin qu'un autre Bonaparte gagnât sur les Autrichiens de nouvelles victoires de Rivoli et de Marengo ils souhaitaient qu'une seconde Convention renversât le souverain de la Sainte Alliance, les Jésuites et les ultras.

De toute son éloquence en mauvais italien, l'oncle Edme promettait cela : les généraux jacobins se concertaient en nombre, prêts à reprendre la tâche. Il cita ses amis. Le comte du Bourg dirigerait l'état-major. Le général Lamarque serait à l'aile droite, le colonel Fabvier à l'aile gauche. Le major Gresloup amènerait les réserves. Lui-même seconderait le général en chef Pi- Ihouët. Ensemble ils devaient revenir tenter les chances de la guerre dans la vallée du Pô et dans celle de l'Adige. Il déclarait l'organisation de l'armée tout établie : il y aurait tant de bataillons et d'escadrons, tant de batteries montées, tant de pièces d'artillerie lourde.

tant de milliers de poudre dans les caissons. Le général Lamarque porterait à Gênes son quartier général, et le colonel Fabvier à Turin. Le général du Bourg opérerait autour d'Alexandrie. Lui conduirait l'avant-garde sur Milan par tels ou tels villages qu'il nommait, Turbigo, Magenta :

— Et nous ferons l'Ausonie libre !

A ces desseins magnifiques applaudissait frénétiquement le quadragénaire qui avait joué le rôle du Mauvais Larron, avant de remettre un habit carré par-dessus le pantalon et le gilet de bouracan. Ce brave homme traduisait en italien meilleur le charabia du capitaine. Et toutes les figures s'excitaient, approuvaient, parlaient ensemble. Des adolescents grimpaient sur les banquettes écarlates à flammes jaunes. Le Grand Élu heurtait en vain de sa hache sur le tronc, pour obtenir du silence. Il semblait qu'on le respectât peu, malgré sa longue barbe blanche et grise un peu jaunie sous la lèvre, sa tête de Moïse statuaire, et ses membres énormes, comme sa taille, en simarre sombre ceinte de bleu. D'ailleurs l'oncle Edme avait prévenu que ces Messieurs Gonosséi, deux frères jumeaux, menaient l'opinion de la Vente.

Distingués et jolis, avec des nez fins, des bouches de femmes spirituelles en des figures rasées. Orner n'eût pu les distinguer l'un de l'autre, si l'aîné, complètement brun, n'eût formé, par là contraste avec son cadet, dont la tête s'était argentée, six ans dans un infect cachot de Naples, et sous le coup d'une condamnation à mort, exécutable chaque matin de ces soixantedix mois : trois fois la semaine, un procureur venait lui relire la sentence devant l'aumônier et le médecin de la prison, ainsi que cela se passe à l'heure du supplice. Ces deux frères appartenaient à une vieille famille de Florence qui avait soutenu François P'"contre|| Charles-Quint, et qui, lors, avait lutté, dans les Apen-*

nins, à la tête de charbonniers, contre les Impériaux. Fort riches, ils étonnaient, par leur faste, les citoyens des Etats Pontificaux. Ils pourvoyaient les Ventes des fonds nécessaires à la vie secrète du carbonarisme. De leurs deniers, ils payaient l'entretien de cette <- grotte », bâtie selon les règles traditionnelles, en forme de triangle aux pointes tronquées. Ils avaient, à prix d'or, fait souffler dans une verrerie, le globe aux rayons de cristal qui, figurant le soleil, contenait la lumière intense d'une lampe. C'était un bibelot célèbre. Les jumeaux donnaient des ordres hautains aux paysans culottés de peau, chaussés de hautes guêtres, habillés de courtes vestes à boutons de métal, qui veillaient, ayant au poing un glaive de cuivre ondulé comme le feu. En face du vénérable Grand-Élu, ceuxci gardaient la porte, sur la base du triangle, entre une lampe en forme d'étoile et une autre en forme de lune. Aux murs tapissés de bleu, la Passion du Christ était peinte selon la manière classique et somptueuse de Guido Reni, par Carlo Conosséi, qui se piquait d'adresse artistique.

Omer pensa qu'il jouait un rôle d'acteur sur le théâtre de ces gentilshommes opulents. Ce le vexa. Les prosopopées de ses interlocuteurs, il fitmine de les écouter, mais cessa d'y prêter attention. Le capitaine le présentait au Grand-Élu, frère d'armes du général Pepe, fauteur de la Révolution de Nola, illustre combattant de Novare. Cet homme semblait faible d'esprit. Nul ne prenait garde à ses paroles, pour lesquelles il ne s'inqui était plus de recevoir des réponses. Efl'ondré dans les plis de la simarre il continua de dévisager, en marmonant, le nouveau récipiendiaire. Il flattait sa longue barbe et toussait.

Les croix de bois brut demeuraient au milieu de la salle, plantées dans leurs alvéoles de ter. Le cadavre s'affaissait toujours, sur celle à la droite du Christ.

Orner considéra les narines pincées, les paupières bleuâtres collées contre les globes des yeux, les tons noirâtres et violàtres sur l'enflure des lèvres, les chevilles bleues, les orteils teints par le sangextravasé. Le Mauvais Larron l'informa que c'était bien un cadavre réel, acheté d une famille pauvre pour la cérémonie d'initiation. Par un artifice ingénieux, on lui donnait l'apparence de saigner fraîchement. Gela ne fît que joindre du dégoût à l'ennui d'Omer. Une odeur de décomposition pénétra seulement alors ses narines. Il désira s'éloigner. Enfin, il le put.

Au moment des adieux, et comme il s'enveloppait de son manteau, l'aîné des Gonosséi lui recommanda de prendre logis dans la demeure du Mauvais Larron qui louait un pavillon garni de meubles aux étrangers de passage. Celui-ci vint faire sa révérence, se mettre à la disposition des signori, se nommer : « Gennarello ». L'oncle Edme lui fit rabattre le tiers du prix qu'il demandait. Le lendemain, avant le soir, il arrivait à l'hôtellerie, avec une charrette qui transporterait le bagage..

Le Mauvais Larron les mena dehors, en multipliant les signes d'une politesse extravagante. Il ne recoifï'a son chapeau que sous le portique de Janus Quatre-Fronts, en expliquant le tracé du Gloaque-Maxime et les causes de la dédicace à Septime Sévère et à Caracalla sur l'arc en marbre blanc. Gar il accolait le talent du cicérone aux astuces de l'aubergiste, et le fit assavoir tout en rappelant que les deux jumeaux de Numitor avaient été exposés sur le marécage où s'élevaient les rares maisons basses du quartier du Vélabre, qu'on traversa, non loin du Tibre.

Depuis le matin, et malgré les invites du soleil, Orner avait dû rester dans sa chambre, afin de classer avec son oncle les messages de la Vente Parisienne. A peine avaient-ils pu remarquer par la vitre de leur berline,

pendant une course rapide, la dépression du Forum et les trois colonnes encore droites du temple ruinée l'escalier blanc du Capitole, un arc roussi, le gigantesque ovale du Golisée. Ils sortaient au crépuscule. Rome leur apparut dans une ombre froide, puant la friture qui grésillait derrière les portes. Des hommes aux jaml3es velues et aux pieds boueux buvaient le vin de la cruche sur des tonneaux dressés. Il fallut sauter bien des fondrières, essuyer les lazzis de grosses filles accoudées aux fenêtres parmi les loques séchant, le long des ficelles. A des endroits, le dieu d'une fontaine en marbre lisse rêvait, noble fantôme musculeux, devant les commérages des Transtévérines. L'une après l'autre, elles chargeaient du barillet rempli leurs têtes brunes ; puis, s'en allaient, deux à deux, lentes et souples sur leurs pieds nus, tandis que les larges anneaux de leurs oreilles sautillaient contre leurs joues rondes. A leurs trousses, une orde marmaille courait, piaillait, culbutait, trépignait. Des moines gras passèrent, le froc troussé sur les bâts de leurs ânes au trot. Les voix des cloches se répondaient jusqu'aux confins de l'espace. Les silhouettes monumentales des églises dominaient de leurs pinacles, les quartiers populeux. Entre des berges de détritus, de tessons, de carcasses et de vieux chapeaux, le Tibre s'insinuait parmi les amas de cailloux, se divisait autour des grosses pierres, gazouillait ensuite le long d'un mur écroulé parmi des massifs sans verdure.

Deux chiens de marbre flanquaient un écusson rongé de mousse au-dessus de la porte que les voyageurs franchirent. Ils durent escalader, derrière Gennarello, une colline assez roide, couverte de cultures potagères, semée de taillis où voletaient des oiseaux lourds, arrosée par un ruisseau bruyant dont le cours était contenu entre des moellons antiques, verdis et parfois sculplés. Ils marchèrent longtemps jusqu'à la cime. Là brillait

une maison carrée, toute blanche de chaux fraîche, et mirant le ciel dans les hautes fenêtres.

— Voilà la maison de vos seigneuries, présenta Gennarello.

Il rejeta son chapeau conique sur sa nuque; il appela de toutes ses forces.

— Garita !

Une lanterne accourut devant une ombre qui fut une fille du Transtevère, son tablier de velours, sa jupe rouge, son mouchoir plié sur les bandeaux noirs d'une figure pleine. Elle choisit une clef dans la ferraille nombreuse de son trousseau, vainquit la résistance de la serrure... L'oncle et le neveu visitèrent une salle encombrée de meubles énormes, de statues, d'armures et de vases. Contre le mur opposé aux fenêtres régnait une manière d'échafaud supportant un corridor à balustrade qui longeait quatre portes. On monta par un large escalier de bois cru. Les chambres contenaient, chacune, un lit entouré de courtines en coton bleu, un lavabo d'acajou, un coffre de chêne à ferrures, deux escabeaux et un fauteuil de paille verte...

Au rez-de-chaussée, ils redescendirent, curieux d'examiner la profusion des amphores, des têtes et des torses antiques placés sur des rondelles de chêne brut. Le local contenait en outre des armoires de la Renaissance incrustées d'ivoire, des cabinets d'ébène et d'écaillé debout sur des tables de malachite ébréché, puis, au centre, une vasque de porphyre avec son triton de bronze prêt à faire cracher l'eau par la bouche du dauphin qu'il embrassait étroitement. Gennarello ne s'abstint pas de supputer combien il pourrait vendre, à la rigueur, ces pièces de son héritage, même les tapisseries des murailles, même les deux tableaux, celui où des nymphes nues touchaient la lyre pour un Apollon nonchalant, celui où Saint Pierre menaçait du glaive les ,

satellites de Caïphe, malgré le geste apaisaat d'un Jésus roux plus lumineux, en sa tunique longue^, que toutes les torches des soldats rubiconds. Gennarello, de la poussière, au fond d'une caisse, exhuma des camées obscènes découverts dans un sépulcre, une lampe de terre ithyphallique, des pièces de monnaie à l'effigie de Vespasien et de Trajan, du pape Innocent VIII, un vieux petit bronze représentant Romulus et Remus tétant la louve, un onyx enchâssé dans une coupe d'étain, une cassette d'ivoire dont les reliefs perpétuaient les images des apôtres, une lame de corne sur quoi la Papesse Jeanne était peinte en miniature, tiare au front, et le corps nu prêt de s'accoupler à un diable chèvre-pieds dont le sexe était un bec vorace de vautour.

Carita, pendant cet examen, disposait sur le guéridon de porphyre un rôti froid de tourtourelles, après une soupe aux pâtes, du hachis de porc et des gâteaux secs à l'anis. Rien ne l'effarouchait des images licencieuses. Elle souriait indolemment comme d'une plaisanterie un peu usée, en versant le chianti rose et mousseux dans les verres à pied frêle. C'était la fille puînée du Mauvais Larron. Elle avait sept autres sœurs de douze à vingt ans, qui dansaient à ravir la tarentelle, selon ce qu'elle assura dans un français plein de diphtongues et de mots italiens. Elle ajoutait à la parole les jeux agiles de ses yeux en jais. Elle desservit prestement, puis emporta, dans une corbeille, les plats vides jusqu'à sa demeure, sise derrière celle en location. Une petite cour les séparait. Là séchaient des jupes et des chemises ; là grognaient, au fond d'un chenil, une vingtaine de chiens, roquets, bichons, caniches, levrettes et molosses, éclopés pour la plupart. On les déchaîna, et ils descendirent la colline maraîchère, fouillant les taillis, pourchassant les belettes, hurlant, menaçant les cris des ivrognes qui longeaient le mur, à l'extérieur.

Malgré les grignotages de souris indiscrètes, Orner dormit profondément sous les courtines de coton bleu.

Quand l'aube naquit, des tailleurs de pierre, en martelant des moellons, le forcèrent au réveil:

— Rome ! Je suis à Rome !

Il sauta du lit dans ses babouches, et n'acheva de passer sa robe de chambre qu'en bas, à la fenêtre ouverte.

La cité le déçut, confuse et délabrée.

Dès lors, tous les matins, pendant les mois d'hiver et de printemps, il espéra que dans le cadre de cette fenêtre ressusciterait la Ville, plus majestueuse, magnifique comme aux temps des Césars. Relisant les Annales, visitant les carbonari fort imprégnés d'illusions antiques, admirant les collections princières, écoutant au milieu des ruines murmurer le souffle des morts augustes, respirant l'odeur humide des voûtes qui les avaient abrités glorieux, émouvant sur les couches de volupté les descendantes lascives des Messalines et des Fabias, peu à peu, son àme devint latine.

Il sut qu'elle l'était enfin, un jour où le soleil, pour l'éveiller, détruisit le songe d'être un riche proconsul devant qui dansaient des esclaves grecques, des joueurs de flûtes, et des mimes égyptiens. Ravi par la beauté soudaine de l'heure, il se précipita vers la croisée.

La ville des consuls, des empereurs et des papes était encore ce même troupeau confus de maisons grisâtres, groupées autour des églises, toutes roses devant l'aube. Leurs quadratures, leurs colonnades et leurs frontons angulaires, s'appliquaient à l'azur du ciel frais, en haut des collines. Dans un vallon de pierres, les trois colonnes intactes du Forum attestaient superbement la grandeur de la civilisation défunte. Omer devina l'escalier des Gémonies et leurs murs cyclopéens que cachaient des façades lépreuses, des échoppes en planches; de là s'élevait lentement une fumée bleuâtre et fine. Au loin^

1 arc de Titus et les courbes géantes.du Golisée se détachaient mal des feuillages bleus, chargés de lumière et traverses de frissons. Quelques pins étaient à la cime des ruines minuscules et déliés dans la pâleur profonde du firmament. Toutes proches, au verger les fleurs nageaient dans l'humidité brillante du gazon Un gamin en loques ratissait un plant de terre noire à 1 ombre sphérique du pommier. Dans les lauriers-roses une république de passereaux était déchirée par des ?uTt ''"'^'^'''^'- ^"^ 1'^^^^ "n oiseau de proie évo-

Le jeune homme demeurait en extase devant la ville montueuse ravinée par les rues, enflée de coupoles

c( D ICI je respire l'air que Brutus, Marins, César et Marc Aurèle ont respiré.

« 0! Gicéron, ta figure anguleuse s'appuja-t-elle contre ton poing crispé sur le style d'ivoire, à cette place même où je m'accoude, l'âme pleine de toi, qui sus -xilter ta personne, ton esprit et ton nom, pour l'éter- • de 1 histoire.

<^ Suivi par le peuple en toges, tu te réfugias sur

•' Ue collme peut-être; tu apaisais de la main l'enthou-

^me de ta clientèle, que tes afl-ranchis contenaient

I "niaisement... Là-bas, aux marches blanches du capi-

"le saignaient les corps de Géthégus et de Lentulus,

a mort par tes ordres qui ruinaient aussi la puis-

'^e aristocratique de Gatilina. Mais, en face, du haut

l'-s rostres tu plaidas pour Milon, qui avait provoqué

meurtre de ce grossier Publius Clodius, tribun du

pie, excitateur de la plèbe contre ton génie disert

tgace. Déjà n'avais-tu pas eu la force d'âme néces-

!e RuUu"s' ''^^''"''^''^ '^'''''''^ '^ ^^ ^^^^"^' ^^' ^""'^ agraires

« Intelligence astucieuse et parfaite, tu savais que la

je d un grand homme ne se doit plier aux principes

nmuables des vertus simples. Tu sus acquérir tes fa-

veurs du peuple en lui désignant les rêves de la liberté ; et, cette force captée par ton éloquence, tu sus, en combattant RuUus et Glodius, la détourner de son but matériel, de ses appétits animaux, pour conserver, parce renoncement, l'aide du patriciat. Pompée fut ton disciple énergique. Il croyait avec Aristote et toi que la vertu est un juste milieu. 0 Père de la Patrie, tu demeures, dans nos mémoires filiales, le type du meilleur citoyen. Il n'est plus de parti qui ne t'invoque. A ton exemple, mon oncle Augustin, comme Marmont, Soult, Oudinot, Bordesoulle et tant d'autres, a préféré la fortune de la France à la fortune d'un homme et d'une secte. Gomme tu fus l'ennemi de César avant Pharsale, et son ami après Pharsale; ils furent les ennemis du Bourbon avant Paris et Waterloo, leurs amis ensuite.

« A toute époque, l'animal politique dut se résigner à ces virements. Et tu ne manquas de sagesse qu'une fois, ô noble vieillard, en refusant de soutenir le triumvirat d'Antoine, d'Octave et de Lépide. Pour avoir voulu t'obstiner dans ton goût dernier pour César, tu mourus justement; tu tendis, sans une plainte, la gorge au glaive de Popilius Lœnas, tribun militaire d'Antoine.

(( Je vous vois à la lumière de ce matin, grands hommes. Les pans de vos toges battent vos sandales. César entretient Brutus de barbares gaulois auxquels il vient de révéler la science de Mithra, et pour lesquels une élite de légionnaires fonde les villes, matrices des intelligences futures. Cassius et Pompée marchent à l'écart en cachant leurs visages derrière des branches de lauriers. .. Ils gravissent lentement la colline... Tous causent de leurs ambitions. Elles sont la même : celle de posséder Rome comme Auguste et Tibère la posséderont. Leur vie et la vie de l'Etat leur semblent unique. Aucun n'établit de distinction entre sa gloire propre et la grandeur du peuple romain. Et cependant, le rêve de Cassius et celui de César se contredisent. Le rêve de Bru-

tus et celui de Pompée se contredisent. Et Rullus les condamne tous, au nom de la plèbe à pieds nus qui attend l'ouverture du cirque, ou bien la parade de l'orateur debout sur la tribune rostrale. Quel est le désintéressement de Brutus? Quel celui de César? Quel celui de Rullus?

(( Peut-être les héros, par le moyen de mots pathé- .tiques rehaussèrent-ils seulement les couleurs parant les masques de leurs instinats avides. La liberté, c'était le nom de leur volonté triomphante. Quand ils détenaient le pouvoir, ils désignaient ainsi leur idée victorieuse. Evincés du Capitole, ils appelaient tyrannie l'avantage du consul et du dictateur. Qui eut raison, de Rullus, de Glodius, de Pompée, de Gassius, de Gicéron, de Gésar, d'Antoine, de Lépide ou d'Octave? Seule l'œuvre de Gésar subsiste et se développe. Sur les traces de son passage les cités florissent, les commerces prospèrent, les savants étudient. Nous conspirons encore en l'honneur de Mithra, le dieu secret de ses légionnaires; j'exerce son culte oriental qui conseille d'égorger la barbarie avec la vigueur même du jeune dieu égorgeant le taureau. 0 jeune dieu au bonnet rouge! »

Tandis que l'oncleEdme allait convertir des personnes mystérieuses et qui se fussent effarouchées de recevoir un jeune homme, que de fois Omer descendit au Forum, monta les marches du Gapitole, parcourut les vastes salles ruinées du Palais des Gésars, toucha religieusement la rampe en marbre du pont que Galigula fit construire, et se plut à l'écho de sa voix résonnant dans les angles des murs immenses et nus, jusqu'aux voûtes déchirées. Il se représentait les parois de porphyre, les guirlandes et les couronnes de bronze vert, les peintures du triclinium, leurs centaures nageant par les vagues céruléennes de la mer, pour emporter sur leurs croupes les nymphes debout qui laissent la brise arrondir leurs voiles. Il écoutait retentir ses pas dans

l'église d'Ara-Gœli, qui s'érige sur l'emplacement du temple dédié à Jupiter Gapitolin. Là, les impérators sacrifiaient aux dieux, le jour du triomphe.

« Il faut, il faut triompher, se répétait-il. Il faut triompher puisque je n'ai pas la vaillance d'être le pourceau d'Epicure, l'ermite entouré de servantes libertines, et qui lit devant le spectacle des saisons î Mais ni Brutus ni Cassius n'ont triomphé de manière durable... »

Souvent il gagna les plus hauts gradins du Colisée, il s'assit là sur les herbes poussées dans les interstices des pierres. L'immensité du Cirque, ses constructions courbes, blondes et roses, ses arcades remplies de ciel, au sommet, son arène vide, creusée de fosses quadrangulaires pour y planter les machines du décor, l'ombre des voûtes recouvrant les vomitoires, il peuplait tout de Romains en toges brunes et blanches, de femmes en péplums violets comme la pourpre, jaunes comme l'hyacinhe, bleus comme l'indigo.

Des soldats coiffés d'airain, vêtus de jupons de cuir, et bardés de métal terne, surgirent devant les portes, s'appuyèrent sur leurs lances. Il y avait tant de visages bruns et de figures claires, de bras nus agitant leurs chasse-mouches, de prêtres secouant leurs crosses blanches, de courtisanes cambrées dans des tissus changeants ; il y avait tant de reflets durs sur les boucliers des gladiateurs, les enseignes des légions, les tridents des rétiaires, les statues des dieux, les joyaux des femmes, les parois des chars en essor derrière les quadriges impétueux, qu'Omer fut ébloui de son rêve, et dut rouvrir les yeux pour chasser cette brume de fantômes scintillants.

Un jour qu'il se félicitait de cette vigoureuse illusion,^ Dolorès apparut, entrant là-bas, dans une litière auxj larges plaques d'ivoire, sur les épaules d'esclaves sarmates petits, trapus et basanés. Il flaira le parfum de] musc et d'ambre; il la vit descendre devant lui, les

huit porteurs s'étant agenouillés ensemble. Des plébéiennes se la montraient, en cessant de croquer leurs pommes acides : « Celle-ci est une fille de la Bétique où l'on récolte le safran... » Il n'eut pas le loisir de la contempler. Le visage chargé de cheveux lourds, la forme pleine du corps odorant n'étaient plus...

«Elle m'obsède... L'aimerais-je ? » Il eut peur de cela, car les cloches sonnèrent au pinacle de l'Ara- Gœli. L'ange sévère, l'ange somptueux du Véronèse, s'évoquait sous la figure d'Elvire. La a mer et le ciel » regardaient le jeune homme à travers les cils sombres.

«Me voit-elle vraiment ici, devant ces ruines augustes? Peut-elle m'imaginer du moins tel que je suis à cette heure, méditant, le menton dans la main, tandis que ma science de l'antique ressuscite les morts illustres de la Ville ? N'admirerait-elle pas cette posture élégante de ma tristesse, et cette faculté féerique de mon esprit? N'abdiquerait-elle pas, alors, les prétentions de sa vertu sur ma volonté ? Si elle m'aimait, elle abdiquerait. Dolorès, tout à l'heure, abandonnerait ses convictions de royaliste; elle se ferait jacobine, parce que vraimentellem'aime... L'autre se défie et se garde... L'ange est trop fort pour chérir mes faiblesses mêmes,

tpour se confier entièrement à moi qui les contient I » Il les quitta songeant au philosophe Volney. Devant les ruines de Palmyre, ce penseur composa tout un livre d'idées sublimes. A lui s'égalait Orner, Il regretta de ne pas écrire immédiatement les pensées qui s'empressèrent dans son esprit. Il jugeait les Romains. Facilei^ent il se développa quelques prosopopées magis-

I traies, k « De ce lieu même partit l'élite que César installa ■ans les Gaules pour instruire nos ancêtres barbares. Ivant l'arrivée des légions, les aïeux étaient de rudes Chasseurs de fauves, des sauvages qui se tenaient '" "■■'"•■""

;]t,8 LA RUSE

marécages, tels que ceux découverts par La Pérouse clans les îles de TOcéanie. Un petit nombre à peine s'étaient assemblés dans des huttes faites de terre et de troncs d'arbres pour y tanner les peaux de bœufs, y tisser la laine des moutons, forger le cuivre des sabres et le fer du javelot, creuser les cornes à boire, engranger la moisson, acheter aux voyageurs l'ambre et l'or, brasser la bière d'orge, et parler avec emphase sur la place où l'on échangeait le bétail, les chevaux, les armes et les cailloux bizarres. Ils appelaient ville cette réunion d'habitacles qu'entouraient des palissades et que protégeaient, ^es échafaudages pour les sentinelles, des levées de terre.

(c Les vexilla des légions parurent. Du camp romain surgit la cité. Et le marché gaulois ne fut plus qu'un faubourg plein d'ivrognes bavards. Devant le tribunal du prêteur, l'idée de la Loi combattit la brutalité des Kymris colossaux. La vie de justice commença. Les arts exaltèrent le génie du faible, le douèrent de valeur personnelle. Les forces de la nature furent révélées sous les noms des dieux. Au fond des cryptes, les initiés enseignèrent de quelle façon le taureau stupide et bestial est vaincu par la puissanse de la lumière, par Mithra, l'adolescent au bonnet rouge, qui est le même qu'Ormuzd, qui est l'œil pénétrant du soleil, la chaleur fertile.

« Ici même, vous piétiniez, légions impatientes, qui portiez à ma patrie vos présents de vigueur spirituelle! Sous les couronnes de bronze et les cartouches arborant — les initiales sacrées du peuple romain, vos porteurs de m signes frémissaient d'orgueil. Les centurions n'ignoraient pas que sous le cimier d'or, ils gardaient le savoir d'Ephèse et d'Eleusis, l'héritage de Pythagore, d'Heraclite et de Platon. Leur glaive allait féconder le monde avec cette semence divine en pénétrant la chair passive et belle des Barbares, après la chair stupide de Tes-

clave scythe ou du captif lybien immolés, en l'honneur du jeune dieu imberbe, la nuit même du départ.

(( Légionnaires du premier Triumvirat, c'est ici que vos pas retentissants frappèrent le monde avant de se diviser pour courir illuminer les âmes obscures d'Afrique et d'Espagne, au nom de Pompée, pour combattre avec Grassus les brutes Parthes qui foulaient, indignes, le sol chaldéen, matrice de la pensée humaine, pour apprendre aux foules des Gaules sous le geste de Gésar, la divinité de l'homme! Fils de Rome, mes pères!

« Mes seuls pères ! quel atome du sang gaulois survit en mon âme? En vain, je le cherche. Mon éloquence? Elle répète les périodes qu'inventèrent Démosthène et Cicéron. Elle défend les idées de Solon, du Numa, de Justinien, celles du Ghrist, plutôt celles que Gonstantin développa sur l'Occident.

« Mes ambitions sont celles de Brutus et de Gésar. Elles comprennent, dans leur espérance le triomphe de l'esprit ; elles ne se bornent pas au simple prestige du haut guerrier à la poitrine blanche, qui bouche du pied la blessure de l'ennemi terrassé, en montrant au soleil les musclesde son bras sanglant.

« Ma sensibilité véritable exige la débauche de Gésar et de Gassius, les raffinements de Tibère à Gaprée, les

souvissements de Néron, qui se rua sur des vierges eu larmes garrottées à des pieux. Ghastes Germaines, tendres Vellédas, vous n'êtes point mon fait. Elvire, je te redoute. Dolorès, je m'enivre à ce souvenir seul de ton parfum. J'admire l'astuce de Gésar, et sa connaissance des hommes, ce génie d'intrigues qu'il déploya pour devenir pontif en prodiguant les sesterces de Grassus. « Pour mieux parvenir à son but, relate, « d'après Appien et Plutarque, l'érudit Bayle, il s'avisa « d'emprunter de très grosses sommes, afin d'acheter « les suffrages. Par ce moyen, il mit djans ses intérêts

« et les pauvres et les riches ; ceux-là parce qu'ils se « crurent obligés de favoriser un homme qui leur avait « donné tant d'argent; ceux-ci parce qu'ils craignirent « de n'être jamais payés, si César manquait son coup. (( Et, en effet, il aurait été contraint de vider la ville et « de faire banqueroute s'il n'eût pas été élu grand « Pontife... ))

« Voilà toute la science politique, celle de jauger les passions et de s'en servir. Et de quelle façon vivent aujourd'hui la cour et la ville, sinon par ces préceptes mêmes. En leur qualité de bons -latinistes, nos Pères Jésuites sont les disciples exacts de César. Ils ôtent à l'homme tous ses fards de loyauté, de magnanimité. Ils sont des réalistes sincères, à l'exemple de ces grands citoyens du Forum.

« Rome, Rome, tu me cries ta maternité par chaque partie de ton être ! Tout ce qui me constitue fut conçu il y a vingt siècles, aux pieds de ces colonnes, au seuil de ces temples, aujourd'hui rasés, mais debout, dans ma pensée vivante.

« Je coifferai ton bonnet rouge, Mithra, et je te servirai avec la ruse de Cicéron, comme mon père t'a servi contre les descendants d'Arminius, aux champs d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram, avec la force de César. »

Une voix dit :

— Eh bien, Omer, à quoi penses-tu?

— A la fortune de César, mon oncle, qui commença sur ces dalles énormes et disjointes...

— Hein! Quel homme!

— Je mesurais les mensonges, les corruptions, les malversations à quoi le contraignit le peuple infâme qui vendait ses votes aux candidats, qui n'acclamait le consul et le pontife que si les applaudissements d'une horde mercenaire d'abord désignaient le chef à l'admiration publique. . . Je pensais aux vices et aux crimes que

Cicéron, Pompée, Grassus et Gassius, Antoine et César jugèrent indispensables pour tromper les Romains, pour dompter leur caractère vénal, crédule et crapuleux, afin qu'il permît à cette élite miraculeuse d'imposer au monde l'esprit de Mithra ! Je pesais le plus grand œuvre de l'histoire, celui de cette civilisation romaine qui reconquit ses conquérants barbares, qui mène aujourd'hui nos gestes, et qui commande à la terre par l'entremise de la chrétienté latine, après vingt siècles; et je me demandais s'il en eût été de même, dans le cas où César n'eût pas acheté pour quatre millions les votes des électeurs du Pontife Maxime, dans le cas où ses adultères scandaleux et sa sodomie notoire ne l'eussent pas indiqué tout jeune comme un être exceptionnel aux coquets de Suburre, du Forum et de la Voie Sacrée. Le plus grand œuvre connu, la réalisation du vœu gréco-latin, est dû à des actes d'immoralité, à des scélératesses et à des trahisons qui feraient mettre au pilori du Marché des Innocents, le moindre boutiquier de Paris. Faut-il conclure que la grandeur d'un Etat ne se fonde ni sur le Juste, ni sur l'Honnête, ni sur le Vrai, mais sur la Ruse intelligente et scélérate? Nos Jésuites de Saint-Acheul avaient raison quand ils le démontraient...

— Et ils t'apprirent à déraisonner..., petit cuistre qui oses déblatérer sur les gloires les plus pures de tous les siècles! Trêve de sottises, avt)cat!... Partage plutôt ma flânerie.

Elle les conduisit par hasard devant la colonne Trajane. Ils vérifièrent la ressemblance avec la copie de la dace Vendôme.

— La tâche de Rome a été reprise par la Révolution ït menée à bien par l'Empereur. Il lui a manqué de rentrer ici après Wagram, au lieu de revenir à Paris. Il ,ui a manqué de monter au Gapitolc sur le char de

^triomphe suivi parla Légion d'honneur, et de remercier

les dieux, de siéger dans le palais des Césars restauré, puis de déclarer l'Empire romain reconstitué selon l'idéal des Antonins ; tandis que nous, les philadelphes, les francs-maçons, les illuminés et les jacobins, nous serions descendus dans les cryptes de Mithra pour accomplir les mystères de tous les temps, pour rendre la lumière au dieu qui nous l'avait transmise. C'était pour cela que notre sang avait arrosé les champs de la Germanie en combattant les Barbares et les valets des tyrans... Ce fut pour hâter ce jour que ton père affronta devant Presbourg les feux des canons teutoniques...

— Napoléon a préféré s'unir à la nièce de Marie- Antoinette. Le terroriste Bonaparte a préféré pouvoir dire : a Mon oncle » en parlant de Louis Capet. Il a préféré l'avantage du fruitier parvenu qui épouse la fille de son propriétaire. Et les fils de Mithra lui ont retiré leurs secours... Et les fils de Mithra se sont levés contre lui... Et il a été abattu. ..

— N'importe... Les aigles de Rome ont volé pour la seconde fois sur l'Europe, et l'Europe a été couverte par l'ombre de leurs ailes...

— Tout est à refaire maintenant, par sa faute...

— Mais il a montré que tout pouvait être fait... Il a complété la mission du Christ. Il a réuni sous l'épée ce qui n'avait pu être réuni sous la tiare.

— Mais il a ridiculement forgé, dans son glaive triomphant, une clef servile pour ouvrfr aux anciens maîtres la maison de la Liberté, dont les Frères lui avaient confié la garde !...

— Il a conquis le monde.

— Les soldats de Mithra ont conquis le monde; c'est vous qui l'avez conquis... C'est le major Gresloup, le général Berton, le général Foy, le général Lamarque, le général Pithouët ; c'est Moreau, c'est Macdonald, et c'est Bernadotte : c'est l'enthousiasme des jacobins se ruant au nom de Mithra, sur les défenseurs du Taureau...

— Napoléon était le Signe...

— Vous étiez la Force et l'Esprit !

L'oncle et le neveu se regardaient en face, l'un religieux et faible, l'autre vibrant et féru décolère, devant la mémoire du colosse qui avait trébuché sur ses pieds d'argile.

Omer ricanait durement.

La belle figure bistrée de l'oncle Edme s'altéra entre les favoris argentés... Les deux plis de chair rude qui réunissaient les narines sèches aux lèvres rasées s'étirèrent... Au-dessus des sourcils, la sueur perla. Il détourna son visage et dirigea ses regards pieux sur la colonne Trajane. Soudain, ses épaules tremblèrent dans la longue redingote bleue. Deux larmes, Omer les vit poindre dans ces yeux petits et clairs. Elles roulèrent lentement jusqu'à la bouche convulsive.

— Mon oncle !...

Omer sentait cette peine affreuse s'immiscer en lui, secouer ses nerfs frémissants, mouiller ses paupières... Il saisit le bras de l'officier :

— Mon oncle ! cela n'empêchera point l'avenir de sagenouiller au récit de Vos actions.

— Le capitaine haussa les épaules, et poussa un. horrible juron en sabrant l'air de sa canne.

— Tant pis ! L'affaire est manquée, puisque tu ne crois plus, puisque vous ne croyez plus, vous, les conscrits ! Oui, nous avons eu* pour Lui des yeux de femmes amoureuses, et non pas des yeux d'hommes... Vous nous le reprochez. Et vous avez raison... A votre tour, maintenant. Et faites mieux !

Il se prit à marcher rapidement. Omer aussi doubla ^'■s enjambées.

— Mon oncle! Je vous ai chagriné... Pardonnezliioi...

— Allons! allons!.,. Il faut redescendre dans la 'Ue de Mithra, dans la grotte du Christ, où fut taillé

le sépulcre. Il faut descendre chez les carbonari, puisque tout semble à recommencer... Mais nous sommes encore débout... Nous réparerons l'erreur, Omer!... Nous édiQerons la troisième colonne... la colonne de la Liberté , qui servira de piédestal au génie de la Lumière.. .

Il montrait la colonne Trajane. Son œil la mesura depuis la statue jusqu'à la base, comme s'il eût voulu en retenir exactement l'aspect et la hauteur pour une copie. En marchant, il longeait les bords de l'excavation quadrangulaire où le monument se darde entre les fûts patines des pilastres anciens que détruisirent les Barbares, sur le Forum de Trajan. Il baissait sa tête vivante et forte ; il croisa les mains derrière le dos. Omer respecta le silence du déçu.

Ensuite ils allèrent jusque vers la campagne. On fanait alors. Ils rencontrèrent des chariots que traînaient des bœufs lourds et blonds, aux cornes effilées. Loin de leurs queues battantes, sur leurs flancs, s'acharnaient les mouches noires. Elles s'assemblaient en foules audacieuses ; elles bourdonnaient furieusement, pour se disperser à peine quand, de la pointe de l'aiguillon, le toucheur de bêtes les chassait, un instant.

Des filles brunes sautaient à pieds nus devant l'attelage, en claquant leurs mains, en agitant les anneaux dorés de leurs oreilles, en secouant leurs étroits tabliers de tapisserie multicolore et leurfe jupons de velours usé. Les gars, coiffés du feutre conique, chantaient leur joie brutale avec des mots qui gazouillaient sur un mode tantôt languissant, et tantôt actif. Epuisés par l'amour au soleil, grisés par la fièvre des foins, insolents avec l'audace d'animaux, assouvis et, pour cela, fiers, ces gens apparaissaient tels que des dieux bachiques dans la pourpre du soleil couchant qui rou-, gissait les lignes simples de la campagne, ses bouquets

de sombres cyprès, et les parasols des pins délicats à l'horizon nu. Les filles se moquaient. Les garçons montraient leurs dentures blanches, et puis, frénétiquement, piétinaient le sol, tournaient sous leurs boucles de crin noir. En haut du char à foin, un vieux vida sa gourde à la régalade, dans son gosier. Etroitement culotté de velours, sanglé d'une ceinture écarlate, un bel adolescent enflait l'outre de sa cornemuse devant une théorie de faneuses. Elles se tenaient par la main, et marchaient en cadence. Leurs colliers de corail brut rebondissaient sur le haie de leurs gorges rondes. Elles ne parurent pas moins superbes que les rayons du soleil.

— Tout le bonheur est avec eux, dit Omer. Jean- Jacques les envie. Nous donnons trop à la folie de nos pensées.

— C'est pour eux que nous prétendons lutter...

— Ils dansent, l'âme égale, en l'honneur de la République et en l'honneur du tyran. Gela dépend de l'heure, du temps qu'il fait, ou d'un calembour...

— Tais-toi... Tu n'as pas vu mourir en ligne, à Leipzig, les apprentis du faubourg Saint-Marceau pour l'honneur du drapeau tricolore?... D'autres les ont vus mourir ainsi...

— Cela dépend du meneur : du général ou du démagogue..., ici, du prêtre...

— Le peuple choisit entre ceux-là, d'après sa con- „-viction...

IB — Qu'aucune raison ne guide, qu'aucun discerne- ^^■ent n'éclaire, mais de vieux sentiments obscurs et ^H»nfus, ridicules si on les analyse, et toujours en retard ^^nr la science de l'époque... Les foules haïssent les pré- I^Jtirseurs et suivent les i mi tableurs... Elles crucifient " Jésus, et elles se font massacrer pour les papes...

— Tu te défies du peuple.

— Je compte, au contraire, sur lui. En 18lo, il vous

a trahis. Nous recommençons votre œuvre. Nous ne sommes que des copistes : il nous suivra...

— Escobar, va !

— C'est la loi !

Omer sourit.

Quand ils rentrèrent chez le Mauvais Larron, ses huit filles se poursuivaient dans les sentes du verger. Les mouchoirs blancs de leurs coiffures voletaient parmi leurs tresses de jais. Elles poussèrent mille cris perçants. Gatterina etCarita, les deux ainées, s'aperçurent les premières de leurs hôtes. Elles interrompirent le jeu , ramassèrent leurs tambours de basque , puis avancèrent en marquant le pas, à la file, un poing sur la hanche, l'autre bras en l'air, et qui remuait les sonnettes avec les rondelles de métal suspendues dans le pourtour du disque.

Soudain, elles s'arrêtèrent et se prirent à tournoyer sur les pointes de leurs chaussures. Elles précipitaient à la même place leurs sauts légers. Elles élevaient leurs tambours sonores, pour faire surgir les globes de leurs poitrines hors des corsets de velours, à la manière de Dolorès Alvina. Visages mats, pleins charnus, aux lèvres riantes. Bras minces et hâlés hors des manches de linge roux. Tailles épaisses et souples dans les galons vieillis des ceintures. Hanches qui saillissaient comme pour les mouvements du plaisir habile. Derrière cela, s'étageaient les verdures des arbres à fruits, les plantes aux fleurs d'or. Un grand rayon vert jaillissait au ciel depuis l'horizon pourpre, tel un geste d'amour divin qu'Appollon lançait au giron bleu de Vénus- Uranie.

Et tout à coup, les huit filles s'enfuirent en riant, bondirent disparurent en tournant un mur espalier.

L'oncle Edme se hâta. La joie vint à sa face rude.

— Carita!... Gatterina! appelait son désir de faune.

LA KUSE 377

II flaira l'air. Il ôta son chapeau, se lança par-dessus un plant de tomate, pour couper au court. Les pans de sa redingote volèrent ainsi que de larges ailes bleues derrière son corps penché.

Las de sa promenade à travers les ruines, Omer feignit de l'imiter, par politesse, quelques pas, avant de reprendre la marche paisible et méditative qu'il se promettait jusqu'au fauteuil de sa chambre. Quelques minutes après, comparant ses souvenirs de l'ambition romaine, il se lavait la figure, les bras et le cou, heureux de cette fraîcheur, lorsqu'il entendit son oncle ouvrir et refermer brusquement la porte de leur pavillon sur des rires, des cris de fille, des injures italiennes. Il futvoir discrètement, du haut de la plateforme intérieure qui surplombait la salle. Il ne distingua rien entre meubles antiques et poussiéreux, la vasque et son triton, les mille bibelots écornés, décorés, sales et ternis. La chose se passait au-dessous même de l'échafaud, où le capitaine avait poursuivi sa proie. On entendit tomber une escabelle, un fauteuil reculer, une porte de bahut gémir sous un être adossé.

— Diavolo! grognait la fille en se débattant. Signore ! Oh! signore!... Santa-Maria !...

— Un baiser, un..., un I

— Uno ?

— Uno... Catterina mia...

Le pacte, ainsi conclu, fut incontinent ratifié par le bruit significatif et long de quatre lèvres se savourant à loisir...

— Due ! Non uno ! Due. . . Ah ! Santa-Maria. . . Ah ! Ah ! brigante ! Due!... trie!...

La lutte s'accentua. Le capitaine substituait aux vaines paroles les actes seuls. Des étoffes furent froissées ; une couture craqua. Dans la salle l'eniant échappée courut, mi-riante et mi-furieuse, en rattachant

sa gorgerette. Elle jeta sur une table un paquet de lettres et de journaux qu'elle apportait sans doute. L'oncle Edme, en bon tacticien, barrait de sa haute stature l'issue, tout en se débarrassant de sa redingote et de son gilet, de sa cravate, pour apparaître en corps de chemise, en culottes et guêtres de toile, dans une posture d'Arlequin, farceur, aux mèches argentées. La curiosité de son neveu ne le gêna guère. Par bonds d'escrimeur, il approcha de nouveau sa victime ; elle reculait en l'injuriant et en invoquant tous les noms des saints. Même elle tira de sa poitrine un trousseau de médailles bénites qu'elle embrassa; puis ne put réprimer un rire, tant était drôle, la mine du séducteur, se pourléchant la moustache et mesurant de ses paumes, à distance, les formes du torse ingénu. Certainement, elle espéra qu'il s'en tiendrait à la plaisanterie. Durant qu'elle riait, il se rua sur elle, la bâillonna en l'embrassant, la fit s'abattre sur un vieux sopha dépenaillé. Ils roulèrent ensemble dans les lambeaux de damas amarante. Un nuage de poussière cacha les phases de la lutte.

— Signor... Santa-Maria!... Mi padre!... tentait de dire la voix chatouilleuse.

« Voilà donc, pensait Orner, cet homme qui laissa tout à l'heure couler des larmes devant la colonne dte Trajan. Gherche-t-il dans une émotion brutale l'oubli de la défaite, ou bien est-ce un esclave des instincts et que ces maîtres impérieusement commandent au milieu de la plus héroïque douleur?... Ou bien veut-il, en forçant cette malheureuse, s'affirmer encore son pou-J voir de vaincre ? »

Gomme le jeune homme apercevait peu de chose, sinon un enlacement spasmatique assez ignoble, il jugea convenable, en se retirant, d'éviter à la victime, la honte de se voir en spectacle, lorsqu'elle reprendrait les sens. 1

Bientôt, l'oncle Edme appela son neveu. Seul, il battait le briquet pour allumer sa pipe ; il pesta contre la mauvaise sorte italienne de l'amadou.

— Eh bien, mon conscrit !... Hein? C'est admirable : elle était pucelle!... Ça me coûte trois napoléons pour brûler un cierge à l'autel de Sainte Madeleine. La pécore m'a dit qu'elle amènerait pour toi Carita, la grande, tu sais!... Il y a des missives à ton nom... là, sur le secrétaire.

Dans la lettre qu'envoyait Denise, un billet au musc, naturellement plié en triangle, était de M"° Alvina :

(( Je voudrais. Monsieur, qu'un mot d'amie vous <aluât sûr le sol de la Ville Sainte où vous avez été chercher les conseils de Dieu et ceux de la beauté antique. Il me semble, à moi, qu'on ne peut vivre dans cette cité, qu'illustrèrent tant de martyrs, sans être pénétré par cette atmosphère de foi et d'amour qui enivre les âmes et leur fait entreprendre les actions généreuses., Pourrez-vous, sans vibrer d'amour divin, songer à tant de miracles, à tant de vies noblement sacrifiées pour le Sacré-Cœur de Jésus? J'aime l'amour pour l'amour. Et l'amour de Dieu n'est-il pas celui qui renferme tous les autres? Je vous envie de respirer le parfum d'une ville où l'on a tant aimé, où les martyrs ont aimé avec leur sang, les moines et les papes avec leurs gloires entières. Hier, dans la nuit, un clair de lune extraordinaire a traversé les rideaux de ma chambre, et m'a réveillée doucement. Je me suis précipitée vers la fenêtre. J'ai levé les jalousies. Les maisons neuves de la rue Lord-Byron étaient pareilles aux sépulcres blanchis de l'Ecriture. Quelle paix régnait sur terre et au ciel. Comme un miroir, le firmament semblait refléter les physionomies bienheureuses des saints morts pour la foi. J'ai souhaité qu'une nuit semblable fût sur Home, à l'heure où vous la contempleriez, seul à votre

fenêtre pendant une insomnie, en rêvant. Il m'a paru que vous entendiez mon vœu, à quelque étape de votre voyage que vous fussiez alors. Et ce m'a été, Monsieur, une illusion bien agréable. Je vous serais gré d'écrire à Denise, si vous avez en effet ressenti quelque émotion de même sorte.

« Dolorès Alvina. »

Omer goûta les termespieux del'épître. Ils masquaient dignement une passion véritable puisque la jeune fille prenait cette pudeur de mettre au compte des choses divines le sentiment le plus profane. Dans toute cette lettre, l'avocat lut la peur d'être comprise, et celle de ne l'être point suffisamment. La crainte de choquer, d'effaroucher, de répugner par trop de franchise, y transparaissait avec évidence. Il aima cette hésitation de Dolorès qu'il savait à l'ordinaire fougueuse et déterminée. « Elle tremble de me déplaire, cette vaniteuse fille! Ah, enfin! Devant elle, je ne porte point le joug!... »

Aussitôt il s'installa devant une table et couvrit six pages vergées d'une sorte d'hymne enthousiaste et confus à Rome. Il y reprenait les expressions mêmes de Dolorès, et les commentait de manière à la rendre certaine de l'avoir, lui, son àme, son esprit, sa fortune,, et le reste.

En relisant, il connut son imprudence. Si la jeune fille apprenait ainsi, qu'elle le pouvait posséder, elle réduirait sa peine pour le conquérir. Il déchira l'hymne à Rome, et proposa de sortir. L'oncle Edme fit remarquer l'heure tardive. Il avait faim; il attendait qu'on apportât le couvert.

— Ne vous plairait-il pas que nous dînions dans une taverne du Corso?

— Je t'avoue que je préfère manger ici...

— Vous espérez revoir Gatterina?

— Tu es un fin matois, parbleu !

— A votre place, je craindrais plutôt de voir entrer son père, vous reprochant à la manière du plébéin Virginius, et dans le style du baron Gouraud, le viol de cette moderne Virginia ; sans compter qu'il pourrait en outre vous planter dans la chair un joli coup de couteau.

— Gatterina s'est gardée de souffler mot de l'aventure...

— En avez- vous la certitude ?. . . Il y a cinq ou six ans, j'ai dit à Elvire Gresloup, que j'aimerais un jour l'aider à tendre ses bas... Elle s'en fut incontinent rapporter le propos à ma tante Garoline et à ma mère qui ont pleuré trente-six heures de suite. Quant à M™^ Gresloup, elle emmena sa fille dès le surlendemain, à Paris, sous un prétexte, bien qu'elle dût rester un mois encore aux Moulins. Gependant, à cette époque, Elvire et moi nous en usions familièrement. Huit jours auparavant, un matin de Noël, elle s'était jetée dans mes bras, et je lui avais baisé les cheveux, le cou, sans qu'elle s'indignât le moins du monde. Au surplus, je puis penser qu'Elvire ne me déteste point, à l'ordinaire.

— G'est ce qu'il m'a toujours semblé.

— Ce ne Ta point détournée de me trahir. Savezvous que cette Gatterina se défendait de bon cœur contre votre entreprise.

— Mais, moi, je ne m'en suis pas tenu à l'entreprise. Dès lors, la chose était trop grave. La petite a réfléchi avant de choisir le scandale, ou de se résoudre au silence. Elle n'entend point livrer sa réputation aux commérages, fussent-ils menteurs. Par vanité, elle préfère me laisser croire qu'elle a cédé bénévolement. Je gage qu'à présent elle est à demi persuadée de m'avoir adoré, depuis trois mois, en secret. Gatterina demain se félicitera d'être l'objet d'une passion foudroyante pour un seigneur de mon espèce

qui compte tant de sympathies parmi les libéraux italiens, les carbonari et les héros du général Pépé. Que dis-je ? A cette heure, elle se plaît, je gage, à se dire l'héroïne d'une tragédie historique dont le dénouement à venir l'intéresse... Au reste, elle a plus à gagner de moi en m'aimant, que des siens en me dénonçant... Vois-tu, mon conscrit, il ne faut pas dire aux filles qu'on veut leur tirer les bas, mais d'abord les culbuter, et leur conter fleurette ensuite... Dieu, que j'ai faim !

— Si je suivais vos conseils, dit Omer, la fille crierait à l'assassin. Vingt personnes enfonceraient la porte, me traiteraient mal et me livreraient à la police. Les juges me condamneraient. Je gémirais sur la paille humide des cachots; et j'aurais déshonoré ma famille, à moins que le père furieux de la donzelle n'eût d'abord vengé l'honneur en m'exterminant par le fer ou le feu, aux applaudissements de l'univers. Voilà comment je prévois les conséquences d'un. acte qui ne vous vaut que de la satisfaction.

— Mais non : la fille ne crie point... Et d'abord, mon conscrit : « Il y a la manière ! »

Et l'oncle Edme, clignant de l'œil, frappa le fourneau de sa pipe contre le paume de sa main.

— Soit! fît Omer, Vous ne craignez rien pour vous... Mais pour elle? Supposez qu'elle se marie et que l'époux s'aperçoive...

— Mon petit, dans la vie, il y a les forts et 1 faibles... C'est une loi de Dame Nature...

— Bon là!... Dès lors vous devez admettre que la Sainte-Alliance, qui est la plus forte, écrase les constitutionnels espagnols, les carbonari napolitains, les jacobins français... Et cependant, vous protestez au nom de la Justice...

— Parbleu!

— En soumettant par la force à vos instincts cette

petite Catterina, et en sacrifiant sa virginité à votre fantaisie passagère, pensez-vous honorer la justice...?

— Ce n'est pas la même chose!

— Pardon. C'est bonnet blanc et blanc bonnet!

Le capitaine réfléchissait en figurant des étoiles avec sa salive savamment projetée dans le sable du crachoir. Omer se réjouit de le voir à quia. Deux rides se plissaient au front du pandour. Il grattait ses favoris grisonnants. Il haussait les épaules, en silence. Il déboutonnait le haut de sa guêtre, et la reboutonnait.

— Bah! conclut-il... Après tout, je suis prêt à rendre raison et à risquer ma peau pour l'aventure... Il m'est arrivé, dans le Péloponèse, d'ameuter comme ça toute une population en l'honneur d'une odalisque à qui je démontrais, sur un divan, les principes de l'équitation française. J'eus quelque peine à remettre la main sur mon sabre et mes pistolets, pendant qu'une dizaine de mégères me bâtonnaient, et que mon élève m'arrachait les cheveux par derrière. Néanmoins, je pus brûler la figure du premier drôle qui parut avec un kandjar, bousculer les autres, parer les plus mauvais coups et rattraper mon cheval, qui m'emporta, salué par toute une fusillade... J'avais deux belles entailles par où s'épanchait le sang, et un trou de balle dans la hanche, mais le tout à fleur d'épiderme et sans conséquences appréciables... Eh bien, j'estime que la vie d'un dragon valait bien la conquête de cette pimi>êche. . . et que du moment où je risquais l'une, l'autre m'était acquise de droit.

— En effet, le droit n'est que la consécration d'un état de choses établi par la force... C'est un pacte entre le conquérant et le vaincu...

— lié ! l'avocat!... Tu persifles, si je ne m'abuse?

— Moi? Du tout... J'admire que vous risquiez tant pour une petite convulsion. Car vous n'attachez de prix qu'à la convulsion toute seule...

— J'attache du prix à ces soupirs précipités qui sont les échos de notre cœur. Tout à l'heure quand nous avons, celle jeune romaine et moi, rouvert les yeux, je vis encore dans les siens les étincelles du flambeau de l'amour, après qu'il avait éclairé nos plaisirs. Ces moments n'ont point de pareils... J'attache aussi un certain prix au sens de la victoire.

— Révérence parler, c'est un peu la victoire du terreneuve qui met la patte sur l'échiné du roquet...

— Non pas, puisque, dans le Péloponèse, cela m'a lancé aux trousses une bourgade entière... C'est une victoire de soldat sur la couardise des péquins et la morale des lâches!...

— Si je vous entends bien, c'est alors la provocation du chevalier, qui invite au combat singulier le protecteur de la femme, et le défie de cette manière arrogante autant qu'agréable.. . Donc, vous venez de jeter le gant à notre hôte, Giuseppe Gennarello, cicérone, brocanteur, maraîcher, logeur, Maître Elu des carbonari romains, antiquaire et gargotier... Et cela vous rehausse tant, que vous pouvez vous croire au-dessus de la morale et des justes lois !

— Morbleu ! tu m'échauffes les oreilles, sais-tu bien !... Je ne cherche pas midi à quatorze heures, moi ! Je n'ai pas étudié les casuistes, grâce au ciel, chez le Père Loriquet... Je fais ce qui me plaît et m'en vante ! As-tu compris, mon ami ?... Suffit !... Au demeurant, les filles de Gennarello ne sont point des, princesses, ni même des demoiselles. Elles vont danser] la tarentelle, certains soirs, chez les frères ConosséiJ que je fréquente depuis assez longtemps pour me douter qu'ils remercient les petites filles de la bonnej façon...

— Cependant, la Gatterina était vierge^ à ce que vousj m'avez dit.

— Pur hasard !

Orner éclata de rire, le capitaine aussi.

De fait, Catterina, Garita vinrent seules dresser le couvert, et sans mines de bégueules. Catterina s'étendit sur le sofa de damas amarante, et répondit par des sourires vagues aux allusions de l'oncle Edme, à celles de son neveu, qui furent au reste délicates et sans outrage. Peu à peu, les deux sœurs s'apprivoisèrent. Elles confiaient leur vie. Leur mère était morte. Elles gouvernaient les deux maisons de leur père, commandaient au jardinier et aux servantes paysannes qui se chargeaient des gros ouvrages. « Il signor Giuseppe Gennarello... » comme elles le nommaient, tout le jour était en courses afin d'acheter et vendre des antiquailles, surveiller les fouilles dans la campagne, conduire les nobles étrangers, jouer des tours aux Sanfédistes du parti autrichien et aux sbires du Saint-Père. Là-dessus, elles s'animèrent, jurant une haine éternelle au Roi de Naples et à l'Empereur de Vienne. Catterina, tout aussitôt laissa comprendre qu'elle se vouait corps et âme au triomphe de la Gharbonnerie, et qu'elle n'hésiterait pas à sacrifier sa vertu même, s'il la fallait offrir en échange d'une aide capable de valoir le succès aux Bons Cousins de La Grotte.

L'oncle Edme esquissa une grimace de malice pour son neveu, et baisa pieusement la main de l'ardente fille qui parlait un français bizarre mêlé d'italien, d'anglais et d'allemand, mais efficacement interprété par la gesticulation de ses beaux bras, la mimique de ses yeux noirs, les éclairs de ses saurires, et l'éternelle danse de sa personne agile. Quand ils apprirent que Giuseppe Gennarello ne rentrerait à Rome que le surlenmain, Omer et le capitaine, prièrent les jeunes filles de s'asseoir et de banqueter avec eux. Elles acceptèrent de bonne grâce. Au dessert, le neveu put entraîner

frita sous les ombrages du jardin, devant le spectacle indu de Rome, de ses quartiers gris, de ses quartiers

blancs, de ses toits roses, de ses coupoles et de ses croix d'or, de ses églises immenses dressées partout dans l'azur.

Au long d'un antique pilastre, à demi enterré dans le sol, Omer ne tarda point à s'assurer que Garita n'avait plus d'une vierge que les curiosités fiévreuses. Elle se fit aimer à la manière des louves, parce qu'il était bon, dit-elle, que la volupté reçue dans la ville par un carbonaro lui rappelât l'origine de l'unité latine, qu'il avait promis de ressusciter! Elle interprétait ainsi les enseignements de son père et de sa parenté, la chevelure défaite, les mains appuyées à plat contre le chapiteau ionique du pilastre, la guimpe dégrafée.

Pendant ce mois chaud, Omer l'eut à soi. Elle n'était pas moins la jeune fille appuyée sur la margelle du vieux puits et qui tresse une guirlande de roses et de lauriers, assise près du seau rempli. Elle était celle qui reste le soir, muette et rêveuse, contre l'épaule de l'amoureux, à voir scintiller les étoiles, et s'approfondir la nuit du firmament. D'autres heures, elle s'attristait sur elle-même et déplorait qu'il fallût une épilogue à chacune des passions, qu'il fallût vieillir et mourir. Rageuse, elle enviait la nature d'être éternelle.

— C'est la seule à qui j'arracherais les yeux, si j'avais assez d'ongles pour griffer tous les astres...

Elle reprenait :

— Est-elle belle, la luronne, l'immortelle... la louve qui se livre sans cesse au soleil, et qui enfante les fleurs, les forêts, les bêtes et les hommes, la haine et l'amour. Mesure, caro mio, combien elle est inexorablement belle !... Elle nous regardera tous mourir et nous corrompre sans émouvoir sa froide indifférence de démone... Oh! je la tuerais, ta Nature ! si je pouvais... Mourir, mourir!... Tu t'en iras, et ce sera une saison de mon cœur qui sera morte... Un autre viendra peutêtre... Il s'en ira... Et une autre part de ma vie sera

détruite encore. Je m'anéantirai de même, amour par amour. Le palais de nos empereurs s'écroule bien, pierre à pierre... Caro mio, dans ma vie, lu auras été comme la fleur née d'une graine que l'oiseau laisse tomber sur la terre des ruines, et qui germe, qui s'épanouit jusqu'au jour où le pan de la vieille tour chancelle, s'abat... Rome et mon âme nous finissons de périr.

Il s'étonna de l'entendre discourir ainsi, sérieuse et désolée. Un véritable désespoir sonnait dans cette voix juvénile ? Pourquoi craignait-elle de s'anéantir ?

— Ne crois-tu pas en Dieu, Cari ta ?

— J'ai le diable dans les reins et dans les seins... Dieu pourra-t-illui pardonner, à celui-là qui me pousse contre toi, qui me donne la convoitise de ta lèvre ?...

— Plus tard, conclut-il, tu seras une bonne femme, paisible, entourée de bambinos, et tu ressembleras à la mère de Jésus. Ton Satan trépassera plus vite que ta jeunesse, Garita... Alors, Dieu te fera grâce. Et tu espéreras l'immortalité des âmes pieuses. Rien ne meurt, ni personne. On se transforme peut-être en anges, peut-être en matière, en caillou, en feu subtil, ou bien en la conscience même de l'univers : c'est l'harmonie du ciel par laquelle vivent heureux les saints et les anges. N'oublie pas ta prière, Garita. N'y manquejamais.

— Dieu m'en préserve ! Je lui demande chaque jour de me faire rencontrer un mari fort comme Hercule, et qui aurait ta figure, caro mio !

— Rien n'est, impossible à la prière, Garita ! répondit Omer gravement. La miséricorde du Giel ne rejette aucune pécheresse. Marie Magdeleine fut pardonnée...

Dans le silence des nuits somptueuses, le Giel prenait toute l'importance par-dessus les ombres de la terre. Quoi qu'il pensât de son juste libéralisme, et de la divinité de la Loi, le jeune homme se rappelait toujours alors les leçons religieuses de sa mère et de ses

maîtres. Il inclinait à la dévotion. Il n'était point sûr du tout que le poème du christianisme fût une légende philosophique. Au contraire. Il tremblait que Dieu, par un miracle pareil à celui qui désilla les yeux de saint Paul, ne l'avertît de sa tiédeur, de son doute, formidablement. Il se félicitait de remplir ses devoirs envers l'église, de communier régulièrement à Noël et Pâques, et une ou deux fois encore dans le cours de l'année, selon les circonstances. Il comptait que le Tribunal suprême reconnaîtrait cette exactitude à vivre, selon la foi, cinquante ou soixante heures, en douze mois. Aussi pour rien au monde, n'eût-il voulu que sa débauche pût détourner une jeune fille de faire son salut, alors qu'elle était dans l'intention première de diriger chrétiennement son âme. Très sincère et peureux, il exhortait Garita dans ce sens.

— Alors pourquoi commets-tu le péché avec moi, demandait-elle?

— A certains moments je .m'efforce de songer ceci : la Sainte-Vierge, qui est le type sublime de la femme, se transfigure en ta beauté, son œuvre et l'œuvre de son Fils... Je tâche de concevoir tous les mérites du Saint-Esprit, lorsque, sous la figure d'une colombe, il féconda le sein de Marie... Et le péché se change en un exercice de la meilleure dévotion... Garita, ne peux-tu raisonner ainsi ?

— Puis-je imaginer, hors du sacrilège, que tu serais l'Esprit-Saint?

— Tu le peux... Ne suis-je pas celui qui apporte ici la bonne nouvelle de la liberté et de l'égalité. Quand Jésus enseigna: « Les premiers seront les derniers... L'ouvrier de la dernière heure sera payé comme celui de la première...» n'a-t-il pas établi les principes mêmes de notre République idéale ? Je me vante d'être une émanation, évidemment infime, du Saint-Esprit, j'appartiens au Paraclet par ma croyance et par ma parole...

Il faut nous résoudre en Dieu, même à l'heure du péché mortel ; il faut lui rapporter toutes nos actions, les bonnes et les mauvaises, enseignèrent mes maîtres, les Pères Jésuites. Ainsi nous serons sauvés.

Prêchant à la face sublime et nocturne du ciel, il admirait que sa logique souscrivît facilement à ce genre d'argumentations. Pour les faire entendre de sa maîtresse, il était contraint de les répéter plusieurs fois, en mauvais italien et en français, car elle désirait savoir au mieux cette langue, utile aux négoces du Mauvais Larron. A redire les mêmes phrases, Omer les augmentait de considérations nouvelles et plus frappantes. Garita ne gênait point le travail du cerveau. Tiède, nue à travers le linge de sa chemise et le velours assoupli de sa jupe, qui la couvraient uniquement, elle restait blottie dans la hanche du jeune philosophe. Elle était comme une part de l'univers à contempler.

Ces conversations mystiques, non moins que la crainte de se damner en favorisant par la débauche l'impiété naissante de la fille^, persuadaient Omer de consulter le Jésuite à qui l'adressait M""" Héricourt. Il écrivit qu'on voulût bien accorder audience ; et le jour dit, gagna le quartier du Vatican.

Ce Père demeurait dans un vieux palais, fort sale. Les revêtements de marbre étaient par endroits encroûtés de crasse. Sous un peuple de puces, des lévriers gris de poussière bâillaient, dans le vestibule sonore, aux dalles rompues. Sourd, appuyé sur une canne, le valet septuagénaire questionna si longuement le visiteur que celui-ci eût appréhendé d'avoir affaire à un personnage d'importance, n'eût été le galon multicolore de la sombre livrée. Omer fut, après diverses attentes, introduit dans un cabinet ouvert par trois immenses fenêtres, sur le pont Saint-Ange et la construction crénelée du château.

Au milieu d'une table en fer à cheval, supportant des piles de dossiers poudreux, un homme robuste, une sorte de cuirassier en soutane^ taillait une plume d'oie. Il leva sur Omer des yeux marrons largement cernés, flanquant un mufle pâle, tout en narines épaisses et en lèvres bourrelées. Il parlait lalin, sans répondre au salut :

— Je tiens là plusieurs lettres écrites à votre sujet par M"*^ votre mère et l'abbé de Praxi-Blassans. . . Trentedeux fois vous avez assisté aux réunions des carbonari. Vous avez pour concubine une d'entre les filles de Gennarello... J'écoute votre confession... Je vous reçois au tribunal de Dieu... Agenouillez-vous! In nomine P a tris...

— Au nom du Père et du Fils... poursuivit docilement Omer, que l'ecclésiastique bourru dominait du geste et de la voix.

Fasciné par les yeux impérieux, le jeune homme plia sous cette volonté, comme au temps où il était élève à Saint-Acheul. Il dissimula peu de choses, car le Père devait tout savoir. Ne disait-il pas :

— Que vous doutiez de votre vocation pour l'état de prêtrise, puisque votre âme n'a point reçu la vigueur nécessaire, mon fils, je l'admets. Le courage nécessaire au dévouement sacerdotal ne s'acquiert pas sans de pénibles eff'orts. Cependant, le célibat laïque vous nuirait. Vos débordements vous soumettraient bientôt à des concubines et à des gens de vilaine espèce. Mieux vaut le mariage... Je garde là ce que, sur M'"' Elvire Gresloup, les Dominicaines d'Esquermes écrivent. Epouse vertueuse et pieuse, cette jeune fille le serait sûrement. La beauté même ne lui manque pas, ni la fermeté du caractère, ce qui est autrement précieux au foyer domestique. Pourquoi ne pas demander sa main ?

— J'ai cette intention, répondit-il tristement, plus effrayé encore par le caractère d'Elvire, depuis ce juge-

ment des religieuses qui confirmait toute son appréhension d'une femme sévère. *

— Le père de la jeune fille est un militaire de minime esprit, taciturne, quasi fou, mais plein de probité. Il serait bon de le convertir à une vie plus intelligente. Il possède de grands biens, ceux de sa femme. Ellemême est pieuse. Sa charité subvient, là-bas, à quelques besoins de notre maison, au pays de Galles.

k- Ah! fit Orner...

— Il ne vous siérait guère de vous opposer à ces gesses envers l'Eglise.

— Je ne m'oppose même pas à celles de ma mère qui me défend de réclamer mes comptes de tutelle...

— Je sais vos sentiments de fils chrétien, malgré vos erreurs déplorables. J'ignore peu de choses de vous et des vôtres... Je désire annoncer votre détermination à j^|me iiéricourt. Je lui représenterai que, seule, votre âme scrupuleuse hésite... et qu'il ne dépend pas de nous de vous imposer une vie de prêtre inconstant ; que ce serait même un malheur pour le salut de vos deux âmes; que le mariage chrétien est une forme de vie agréable à Notre Seigneur, et qu'il n'y a plus à tarder.

— Je souhaite de connaître mieux M'^^ Gresloup.

— Est-il un motif de soupçon à l'égard de cette jeune fille sur quelque point des mœurs ou de la santé ?

— Assurément non.

— Donc, il ne vous est plus permis de chercher des ambages. Vous voudrez épargner à votre sainte mère les chagrins qui détruisent sa santé, en prenant, sans retard, un parti supportable pour sa dévotion. A défaut de la prêtrise, choisissez le mariage que la Provi-

,dence, dans son infinie miséricorde, vous offre brillant et heureux.

Ici, le Jésuite termina son discours latin. Omer demeurait silencieux devant celte volonté définitive et

omnipotente. Encore qu'il fût accoutumé à cette adresse des Pères, il sentait le poids du joug peser sur son cou de façon terrifiante. Il appartenait à ces gens. Ils le surveillaient. La manie de M*' Iléricourt le sacrifiait à leurs caprices. Quand cesserait-il de dépendre?

Et toute indignation était vaine. La figure de sa mère apparaissait, blême, hagarde, flétrie, enflée, reflétant l'épouvante d'un enfer qu'elle voyait, l'enfer que ses lectures du Dante avaient rendu présent, vivant et hurlant deses douleursindicibles, innombrables, éternelles. Omer pouvait-il rendre cette folie plus atroce, plus rapidement mortelle, en rejetant les règles religieuses. Homme, il le devait pour la loyauté de son existence et l'exaltation de sa personne. Fils, il ne le pouvait. Il ne pouvait matériellement pas risquer le parricide. Ses os, sa chair, son sang, ses nerfs, en dépit de la froide trahison, se rebellaient contre ça. Il fallait qu'il immolât sa personne et son avenir au repos de sa mère, à sa renommée de fils honnête, à la considération publique. En aucun temps, il ne rédigerait la lettre plaintive, ironique et brutale, qui mettrait M°*^ Héricourt dans l'obligation de lui rendre des comptes de tutelle et de lui transmettre la fortune du colonel, sans laquelle il n'était point d'indépendance possible, ni de joies, ni de fêtes, ni de ce qui flatte l'existence. Il allait donc épouser Elvire Gresloup, l'ange de M™'' Héricourt, cette figure belle et froide, ce corps insexué dans son armure habituelle d'étoff'es empesées, glacées et roidies. Il se courberaitencoresous le joug, encoreettoujours. A quoi lui servait-il d'être franc-maçon, carbonaro, Grand-Éla Û de la Vente romaine. 11 ne s'aff'ranchirait même pas de ' cette vertu sévère et bornée, de cette chipie qui ne joignait point de billet, elle, aux messages de son père, riches en déclamations libérales, en espoirs républicains, en rengaines jacobines, et en citations grecques proprement accentuées.

Le Jésuite ne fut pas sans noter la froide tristesse d'Orner. Il le pressa de questions indiscrètes et latines, en avançant son mufle lippu et l'obstination de ses yeux cernés.

— Le caractère de M"^ Gresloup me paraît un peu trop impérieux et j'aime mes libertés.

— Elle aura la fermeté d'âme utile à la bonne direction des choses domestiques. Elle vous conseillera sagement. Et vous avez besoin d'être conseillé. Vous ne vous accommoderiez pas d'une épouse molle ou trop complaisante, car elle le serait pour les autres comme pour vous. Ce serait une grande sottise de penser que vos mérites seuls et votre nom de mari la retiendraient dans la décence et la fidélité. Un ferme caractère est la promesse d'une existence vertueuse.

— • Je ne le nie point.

— Il n'est pas d'autre issue pour vous, à moins que vous ne vous résolviez à tuer votre mère... Vous mesurez déjà combien ce changement la peut bouleverser. Encore la nouvelle, en venant d'ici préparée par des considérations pieuses, sera-t-elle moins rude à recevoir. Si vous l'en instruisiez vous-même, Dieu sait à quelles extrémités fâcheuses se porterait M™^ Héricourt. Klle compte habiter avec vous cet hiver, à Paris, afin de vous protéger contre vos inclinaisons pernicieuses. Vous l'ignoriez. Je vous l'apprends donc. Elle m'a consulté làdessus et je lui ai répondu de manière affirmative... Suffisamment vous avez abusé des plaisirs. La présence de votre mère vous obligerait à la circonspection... Je terminerai ce sermon en vous assurant que les idées politiques dont vous vous entichez n'empêcheront pas la Congrégation de vous aider et de vous soutenir. La Compagnie de Jésus ne moleste personne dans ses convictions. Vous êtes des nôtres... comme devant... Ut anlea... Ut antea ! \

Il reprit les deux derniers mots latins sur un ton de

commandement injurieux et ironique, fort peu poli. Il congédiait aussitôt, en se levant de son fauteuil, en louant avec emphase la beauté du château pontifical. Il nomma successivement les statues d'anges et de saints qui, sur les garde-fous, font la haie afin d'honorer les prêtres se rendant à l'antique forteresse des Antonins, puis un cardinal qui passait dans une vinaigrette au cuir dédoré, mais estampé d'armoiries. Des valets en justaucorps vert-pomme en tiraient les brancards décloués ; une figure large et inquiète se montrait parfois sous un chapeau de pourpre au vasistas. Desfemmes se précipitaient à genoux en déposant leurs corbeilles d'œufs et de légumes, mais en prenant soin de ne pas souiller la soie, verte ou rouge, de leurs tabliers. Quelques-unes baisaient la croix d'or pendue à leur cou. Les hommes, en corps de chemise, la veste à l'épaule, ôtaient leur feutre, découvraient leurs boucles brillantes. Un paysan sabin rajustait, sur la borne, sa guêtre de fourrure. Le Jésuite parlait de l'empereur Adrien, qui construisit ce monument circulaire, dont dix-huit siècles de soleil avaient chauffé et recuit la pierre rousse et rosée. Il rappela l'amitié du César pour Antinous, avec un sourire clément ; puis il regarda l'heure à l'horloge bruyante. Omer comprit qu'il n'avait pas d'objection suffisante contre l'esprit net de ce grand homme rude. La meilleure devait ne rien valoir. Le disciple de saint Ignace ne le considérait pas comme digne d'être libre; et ne s'embarrasserait point d'être sollicité là-dessus. Omer prit congé.

« Les Pères m'ont renchaîné 1... Elvire et sa mèr me garderont comme les deux soldais mènent cett chiourme de galériens. » En effet, une horde de misé râbles allait par la rue. Leur lourde chaîne clique tante et retenue dans la ceinture de chacun, y relevait, pour la commodité du travail, le petit boulet de fer qui eût rendu lafuite impossible. Ils balayaient les immon-

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dices et la poussière. Ils arrosaient le sol avec l'eau d'un tonnelet sur roues que traînait un attelage de deux vieillards hideux, demi-nus, à la peau râpeuse, et mâchonnant des chiques. Un moine maigre et barbu, les bénit du haut de son ânon chargé de légumes qu'assaillaient les mouches.

Omer regagna le verger de Giuseppe Gennarello, le long des voies étroites, tortueuses, pleines de garçons endormis à l'ombre des maisons sordides, et du linge qui séchait au bout des perches hissées hors des fenêtres.

La puissance de la Congrégation l'effarait. Qu'ignorait-elle? Et si elle laissait le carbonarisme vivre dans ses grottes, dans ses loges, n'était-ce point le jeu du chat qui s'amuse des souriceaux? Le succès jacobin sembla tout à fait chimérique. Le secret théâtral de la Grotte était illusoire. En l'apprenant, l'oncle Edme ne parut pas fort surpris. Il prétendit que les espions se glissaient, à Naples, dans toutes les Ventes, et que leur adresse avait mis à rien la révolution de Nola. Ensuite, il accusa les Italiens de bavarder, de se vanter et de faire les bravaches dans les cabarets devant n'importe quel faquin. D'autre part, leurs femmes se confessent toutes, et les prêtres leur tirent les vers du nez. A ce propos, Omer, pressentant un soupçon, assura qu'il avait dissimulé les choses du carbonarisme romain, au cours de ses aveux de pénitence, en disant: «Mon père, je demande la restriction pour les choses de l'esprit politique : elles ne m'appartiennent pas en propre, et je ne saurais trahir la confiance de mes amis. » Cela fermement énoncé, il s'était tu, malgré trois questions indiscrètes touchant le nombre des affiliés, les rapports entre les chefs romains et français, enfin, touchant un certain Mazzini, jeune avocat romantique. Devant le mutisme obstiné du pénitent, le confesseur avait passé outre. Ce récit était faux; mais Omer en fit accroire au capitaine.

A quelque temps delà, l'oncle et le neveu furent chez les Gonosséi. Aux environs de Rome, leur villa, dans un bois de pins, occupait le centre. Six allées rayonnant depuis la lisière menaient aux six façades de la construction hexagonale, basse, surmontée d'une terrasse à balustrades et à statues. Extérieurement, de menues déesses marmoréennes, debout en de hautes niches cintrées séparaient les fenêtres sans rideaux, révélant le luxe éteint des salons et, par delà, dans les cadres de fenêtres opposées, les pyramides noires des ifs, les jets d'eau, les parterres de fleurs pâles et violettes, les perspectives de la campagne, blonde, verte et bleue. Le silence ennoblissait la splendeur du lieu clair. Les degrés du perron étaient d'une blancheur vibrante. De prestes laquais bouclés à frimas et culottés de satin brun ouvrirent les grilles de bronze, soulevèrent les tentures des portières. L'aîné des frères peignait une rousse absolument nue qui se cramponnait à la gaine d'un faune eh terre cuite ébréchée. Pour accueillir les visiteurs, le cadet, dont la chevelure était blanche, cessa d'émouvoir son violon. Un paon se sauva maladroitement sur le gravier d'une serre que paraient les joyaux de mille plantes épanouies. Le peintre ne déposa point la palette; il pria qu'on voulût l'en excuser. D'un vol lourd et tapageur, le paon se hissa sur une branche, et proféra son cri de trompette rauque ; puis, trop indiscret, il pencha comme pour ouïr la conversation, sa petite tête de lapis à cimier.

Raphaël, l'aîné des frères, lança plusieurs jurons, quand Omer eut fait comprendre que les jésuites possédaient, sur la Grotte, des renseignements. Epouvantée, la fille rousse lâcha d'une main le satyre, afin de se signer au front, à l'estomac et sur chaque sein. Garlo, le violoniste, serra les poings et bou*tonna machinalement son habit feuille-morte contre son

gilet de moire jaune, comme s'il allait sortir immédiatement. On dit au 'modèle de se reposer. La vénitienne se détacha du faune, pour tomber assise, en secouant les lumières de sa chevelure le long de son corps fauve et rose.

Ils quittèrent la salle tendue de lampas violet, ils repoussèrent les sièges d'ébène poli; ils frôlèrent la longue table en marbre noir, les ottomanes de velours pourpre, le gigantesque cavalier de marbre qui combattait un tigre sur un socle de sardoine lisse, et, par un vestibule ovale dont les dalles en mosaïque représentaient les signes du zodiaque, ils gagnèrent les jardins, les sentes de sable fm, les ombres architecturales des charmilles. De bosquet en bosquet, ils atteignirent, commentant leurs craintes, un pavillon circulaire qu'entourait une colonnade dorique. Des reliefs de l'antiquité romaine vivaient dans le mur ; quadriges et chars, théories de canéphores, et surtout, à peine dégagé du marbre, le buste d'un Antinous bouclé, aux épaules grasses, et tenant une grappe tnùre dans sa main féminine. Orner admira l'art qui avait retroussé légèrement les lèvres dédaigneuses, tracé la ligne droite du nez solide et l'épaisseur du cou. L'odeur de l'air était celle un peu sèche et amère du géranium. Mors Raphaël Gonosséi demanda :

— N'avez-vous point pressenti. Monsieur, sous les paroles du Jésuite, quelque chose de plus? Ne vousa-t-il point paru qu'il en soupçonnait davantage. . .? Voici l'important. Notre grotte du Vélabre nous sert à réunir le vulgaire, mais nous traitons des matières graves en d'autres lieux plus secrets. A votre sens, le Jésuite se doute-t-il de cela?

Orner assura n'avoir pu deviner une semblable prévention, dans les phrases du Père.

— Alors, il importe peu, déclara Raphaël. Puissent, au contraire, nos ennemis prendre éternellement La Grotte

pour le foyer réel de nos idées et de nos desseins. La cause n'y perdrajamais qu'un ou plusieurs Gennarellos.

Ils rassurèrent la crainte du jeune homme. Ensuite, Carlo confiant un exemplaire de VArétin, relié en maroquin vert et jaspé sur tranches, lui conseilla d'en feuilleter les gravures au cours d'une promenade dans le parc. Raphaël le pria de l'excuser s'il ne le pouvait introduire au pavillon d'Antinous, par déférence envers de hauts personnages qui s'y trouvaient et qui désiraient un mystère absolu dans leurs relations avec la Gharbonnerie. L'oncle Edme se rappela juste à point une lettre arrivée le matin même à l'adresse dé son neveu. Il avait omis, dit-il, de la remettre. Plutôt l'avait-il réservée pour le loisir solitaire qu'il comptait de même lui imposer, vers cette heure-là.

Bien que froissé par ces précautions, Omer se retira dans un bosquet, à l'écart. Il reconnut, sur la missive, l'écriture de sa sœur. Dolorès avait inséré le triangle d'un billet qu'il palpa. Son impulsion première fut de rompre le cachet aussitôt. Il préféra contenir sa curiosité, par une sorte d'exercice volontaire qu'il aimait parfois. Un endroit délicieux du domaine lui avait laissé des souvenirs. 11 se réserva de lire là seulement les deux messages de la générale et de sa protégée, l'un servant d'entremetteur à l'autre.

Quelque temps il marcha sur le sable fin, heureux delà magnificence estivale. Seul, il dénoua sa cravate de mousseline et déboutonna son habit gris, car la chaleur de juin brouillait les horizons ménagés entre les ifs, le panorama des montagnes boisées dans l'azur, les claires maisonnettes, les églises blanches et minuscules. Les vibrations de la lumière étaient violentes. Des frelons bourdonnaient autour des roses en déhiscence parmi l'odeur des pins parasols qui, de leurs dômes sévères, eussent abrité dignement la massive beauté de Dolorès Alvina.

Une fois de plus, après mille, il se pluL à la rêver audacieuse, impudique et délirante. Les fleurs et les bois s'évanouissaient derrière l'évocation de la jeune fille à demi dévêtue, laissant l'ivoire de son corps paraître entre les soies et les tulles arrachés. Longuement il se délecta, les lèvres humides et le cœur oppressé, devant l'illusion. Autour du songe, l'orchestre des insectes innombrables accompagnait l'ivresse de vivre avec les sons infinis de leurs élytres. Des papillons bleus voltigèrent tels que d'espiègles baisers; ils montèrent; ils descendirent; ils se fixaient parfois à une place qui était soit une corolle de pourpre, soit une feuille luisant comme une corolle.

Quelques instants, l'amoureux se crut la nature entière qui se désirait elle-même par la musique des insectes, le chant des oiseaux, le frisson des feuilles sous les caresses des brises légères. Ainsi l'amante qui souhaite l'approche de l'époux se flatte elle-même les joues et la gorge, frôle l'une à l'autre ses jambes douces, et frémit, en unissant les cils devant ses yeux langoureux.

Omer s'assit, décacheta la lettre.

« Que votre discrétion me touche jusqu'aux larmes! Mais je n'attendais pas moins de vous. Une jeune fille peut écrire à qui la respecte, au point de garder le silence quand il peut ne le pas faire. Denise m'a lu votre phrase sublime sur le palais des Césars et sur le Vatican, sur cette union étonnante des deux mondes et des deux idées qui transformèrent la barbarie de l'Occident, qui en firent la plus puissante civilisation du globe. Que j'aimerais vous entendre prononcer de si belles paroles ! Heureuses les pierres qui vous regardent méditer! Heureuse la fleur que foule votre pas, et plus heureuse celle que cueille votre main! J'espère commencer à vous comprendre. Votre àme plane au-dessus de nos pensées. Gomme un bon roi qui récompense et blâme impartialement ses sujets, sans compter avec

les différences de leurs sentiments, cette justice de votre espritdispense ses goûts, tantôt à l'Église pour la grandeur de son idéal,, tantôt à la Révolution pour sa soif de secourir les pauvres, les humbles et les vaincus. Lorsque j'étais au couvent, j'aimais de tout mon cœur les Croisés, qui étaient partis au hasard afin de recouvrer le Saint-Sépulcre, tant ils adoraient Notre-Seigneur. Il me semble que vous adorez la Justice, comme nos chevaliers et nos troubadours adoraient Jésus. Naguère, vous avez dit que vous donneriez votre sang pour la Loi, et je crains en effet que vous ne recherchiez les périls de cet ordre. Le roi saint Louis me plaisait par-dessus tous, sans compter qu'il était joli, avec ses longs cheveux, sa couronne et sa tunique blanche, à l'ombre du chêne de Vincennes. Je me souviens d'avoir éprouvé un sentiment très vif de jalousie à l'égard de Marguerite de Provence, burinée sur la gravure en intimité très douce avec lui. Vous le voyez. Monsieur le bel esprit, nous ne sommes pas toujours en désaccord, si tant est que votre persiflage s'obstine à nous y mettre de bonne foi. Votre petite amie Dolorès, qui vous voit sous le beau ciel d'Italie comme si vous vous trouviez près d'elle, sous lesombragesdeLouveciennes, pendant qu'elle brode une bourse à votre chiffre. »

Le jeune homme ne résista point au plaisir puéril de baiser l'écriture, d'aspirer la poudre d'ambre et de^ musc qui avait séché l'encre. L'odeur du corps espagnol venait en même temps que le parfum du cœur aimant, Omer prolongea les délices de son extase. Que.^ Dolorès recherchât seulement la part des Moulins Héricourt, en simulant ainsi de la passion conteni par les préceptes religieux, il s'interdit de le pei ser. D'ailleurs la reconnaissance ne se pouvait-ellï joindre à la sincérité de l'affection? Et il prévit um existence. Dolorès Alvina ne lui ménagerait pas leS' voluptés mêmes que prodiguent les courtisanes. Une

superbe créature, au port de déesse, irait par sa vie, sereiae et franche comme le paysage étendu devant ses yeux.

C'était un amphithéâtre de futaies. La brise changeait constamment leurs teintes bleuâtres, grises et rousses. En bas le Tibre mirait les feuillages des arbres aux troncs énormes et fourchus. Les bateaux des pécheurs étaient immobiles dans l'eau dormante. Au bord de la rive, un couple amoureux, assis sur le banc d'un cabaret rustique, buvait le vin de la fiasque. Des lavandières battaient le linge dans l'or liquide d'une anse qu'atteignait un rayon. Le bonheur immense et paisible de la nature songeait à soi. Ces biens, on les pouvait avoir avec peu de ressources. Quelle fortune fallait-il pour jouir de la majesté des vieux chênes, pour se plaire à l'éclat du soleil qui change en lumière quelques feuilles et laisse les autres s'assombrir, pour goûter les saveurs d'un air chaud; pour rire devant l'eau confidente, non loin d'une belle fille éprise du faune qu'elle reconnaît en nos yeux libertins; pour caresser la douceur d'un sein lourd à travers la chevelure déroulée, soyeuse et glissante qui l'enveloppe à demi.

Qu'il serait favorable ainsi, le chemin vers la mort. Nul jésuite autoritaire ne commanderait ; nul capitaine enthousiaste ne mènerait aux périls effroyables ; nulle Elvire à la dure vertu, ne régenterait les instincts; nulle famille avide et ambitieuse ne contraindrait aux efforts épuisants et dangereux.

I Quelle Pomone allègre serait la fille de Bétique monit de la berge par les pentes rectangulaires, entre les 1rs de laurier, de lierre et de vigne sur quoi l'art de orticulteur romain fit éclater, de-ci de-là, l'épanouissement d'une rose trémière, d'un lys, d'un narcisse, ou d'une double marguerite jaune. Omer pensa voir Dolorès rôder jusqu'à lui de terrasse en terrasse, suivre les balustrades, gravir les rampes obliques, atteindre à la

margelle carrée du bassin, mesurer la minime profondeur de l'eau verte que divisent les longs tuyaux hydrauliques, s'attarder à la fraîcheur silencieuse et funéraire de cette magnifique solitude, tandis qu'au loin le soleil décroissant couronnait de 1 umière les monts et les bois, incendiait le fleuve, endormpit les amants embrassés sur le banc du cabaret rustique, au pied du vieux chêne gigantesque.

Mollement étendu en une sorte de sopha de pierre courbe, il tenait à la main le billet ouvert. Des vases qui surmontaient les deux colonnettes limitant le siège, quelques pétales de géranium tombaient, un par un, jusqu'au marbre des dalles. Un pigeon piétait, trottinait près de là, se rengorgeait, picorait. Omer s'enivra de la présence du bonheur.

Quand il tourna la tète, les frères Gonosséi, et l'o ncle Edme l'observaient.

— Oui, lui dit Raphaël, vous étiez beau, dans cette pose naturelle. Je me disais à part moi : l'agréable tableau que je composerais en peignant ce jeune gentilhomme, sur ce siège de pierre, une lettre à la main, devant ce passage qui, tout indigne qu'il soit de votre àme, la refléterait cependant par quelque endroit... Excusez, Monsieur, la vanité que j'eus là, jje vous prie. »

Mais il insista là-dessus pendant le retour à la villa, si bien qu'Orner dut promettre de poser. Au reste, il n'en fut point marri. Çàle flattait beaucoup qu'un peintre de talent le choisît pour modèle. L'intérieur des frères, le luxe sombre de leurs meubles, les nobles formes des statues partout en apparat contre les feuillages et les murailles, l'enchantaient. Il vint donc, chaque matin, s'appuyer au dossier concave du grand siège de pierre. Il y vint dans le même habit et les mêmes bas gris, avec les mêmes souliers à boucles d'argent, la même cravate de mousseline. Il s'efforçait de tenir la mine grave et mélancolique convenant à sa figure mâle, à

ses longs cheveux que, si discrètement, Dolorès Alvina se rappelait avoir vus sur les gravures représentant le roi Saint-Louis.

«Je veux paraître à la postérité, sous cette emblémature de long jeune homme gris, au front nuageux. Je veux que nos arrière-neveux disent en contemplant mon visage : « Ce siècle n'ignorait aucun déboire du monde, a aucune dérision du sort, aucune ironie sociale. Geluia ci, sans doute, aspirait, par l'amour, à la possibilité (( de conquérir le bonheur que cette nature magnifique « et paisible offre à l'œil du philosophe. Et cependant (( il doute de celle qui lui écrivit ce billet retenu mol- « lement par des doigts oublieux. L'infortuné se défie <( du bonheur même. Quelle atroce peine ; combien il est (( d'âme haute celui qui n'a rien perdu de sa dignité, ni « de son élégance malgré tout ; celui qui, par le contraste « de son allure princière, renforce la vérité de son cha- « grin moral, insensible même aux satisfactions ordi- « naires, résultant de la naissance, de l'aise matérielle « et de la situation mondaine. » Je suis le portrait mélancolique du Doute et de la Défiance, de la Ruse qui a trop deviné la misère du monde. »

Raphaël Conosséi jugea symbolique de peindre sur le banc de pierre un poignard dans sa gaine orfévrée, arme du carbonaro, etunvolume recouverten maroquin, au plat duquel, datant de la Révolution, le fer du relieur avait estampé, puis doré, le mot Lex, entre deux faisceaux coiffés par le rouge bonnet deMilhra.

Chaque matin, Omer s'admira, naissant au coin de la toile, sous les doigts habiles qu'ornait un fruste chaton d'argent, aux armoiries presque effacées par l'usure des siècles. Le jeune homme en gris eut donc une main dans l'habit, l'autre à demi cachée par les plissures du linge et le parement déboutonné de la longue manche étroite. Les cimes des Monts Albins, l<s bois des collines, l'eau de la rivière, les chênes

4U4 LA KUSE

géaiils de la rive, les barques immobiles des pêcheurs, les arcades lointaines d'un aqueduc rose signifiaient bien les espoirs de son âme délicate.

(( On pourrait, songea-t-il, nommer ce tableau : Un lils de Machiavel, ou la Jeunesse du Siècle. C'est bien cela. Je suis un Machiavel loyal. Autrement dit, je reconnais, comme Machiavel, la nécessité des actes positifs ; mais je répugnerais à m'accommoder des ambages et des traîtrises qu'il conseille. Je suis un Machiavel loyal... »

Dans la conversation, il voulut persuader Raphaël Gonosséi d'attribuer à l'œuvre un titre analogue. L'Italien approuva par la première de ses phrases, et insinua, par les suivantes, un si grand nombre d'objections qu'Omer devint confus. Le malicieux seigneur ne laissait-il pas entendre qu'une certaine distance spirituelle, non moins que les trois siècles, séparait les deux intelligences témérairement comparées ? Orner fronça le sourcil, afin que l'insolent cessât les jeux de sa critique allusoire.

Néanmoins, tous les jours, après la promenade en compagnie de Garita, par le verger humide, quand ils avaient recueilli de leurs lèvres les larmes matinales des fleurs, le jeune voyageur montait dans une caritelle attelée d'une pouliche fauve, et menée, en dépit des cahots, par un adolescent debout, habile dans l'usage d'un très long fouet à clous de cuivre. Cet enfant était beau comme un fils de dieu. L'oncle Edme le nommait : « l'ApoUonide ».

Passé les poussières de la route, les troupeaux de chèvres cabriolantes, les bouquets de pins fins, jetant leur ombre en éventail, le cône éloigné du Mont Albane, les musiques plaintives des pâtres charmant de leurs flûtes les bœufs aux cornes hautes et pointues, Orner trouvait les petites nymphes veillant aux six façades blanches de la villa, les saints des deux frères

LA RUSl'] 405

sveltes et beaux sur le perron de pierres éblouissantes, et des baigneuses, encore vêtues, que Tart du peintre destinait à parer le bassin de leur triple vie brune, rousse, pâle.

La séance durait jusque vers midi. Carlo, pendant ces heures-là, jouait du violon. Orner apprit ainsi à écouter les voix de Beethoven et deCimarosa. Le musicien répétait le même passage et l'expliquait jusqu'à ce qu'il le crût bien compris. Descendues sur la terrasse inférieure, trois filles se dépouillaient au bord de la margelle carrée. Leurs seins tremblaient entre leura doigts. La rousse s'immergait jusqu'à la taille dans l'eau glauque, et se penchait, attentive à saisir le poisson. La brune, au corps androgyne, s'étirait, toute droite, au soleil, les mamelles hautes et les poings fermés. La pâle restait vêtue d'une jupe de velours bl^-vert; elle prenait la pose de celle qui tire son bas sur la cuisse, en sorte que son torse divin se bombait, que sa taille se creusait, que son profil riait aux hirondelles de l'azur.

Aucune des trois ne refusait sa complaisance, quand les jeunes hommes les appelaient, dans les intervalles de l'étude... Omer les entraîna successivement, moites et câlines, au fond du bocage ; 'et il goûta leurs baisers murmurants, leurs gorges palpitantes ; il étreignit les petits sanglots de leurs corps pâmés. Parfois, elles dansaient, presque nues. Se liant par les mains, elles s'esquivaient, galopaient dans les chemins sinueux qui contournaient les arbres et les buissons. On les voyait ressurgir dans les rayons, avec leurs rires [malins, les sauts de leurs gorges succulentes, les drapeaux de leurs chevelures envolées. Elles ne parlaient que du plaisir et de leur beauté, dont elles s'affirmaient exagérément vaines.

En chacune, Omer aima Dolorès. De la rousse émanait le même parfum musqué, quand elle levait ses

beaux bras massifs. S'il la possédait, son odorat était ivre et fol des souvenirs laissés par M'^® Alvina lorsque, les mains en l'air, elle redressait les rubans de sa coiffure. De la pâle, il admira l'éclat des épaules et de la poitrine gonflée par les énervements des caresses; Orner croyait, alors qu'il avait écarté les tulles de la guimpe sur les seins espagnols et qu'il humait la iinesse merveilleuse et admirable de la peau fondante ; ses yeux se rassasièrent de la carnation même qu'il espérait. De la brune, il empoignait la chevelure grasse et fluviale, tandis qu'elle le serrait dans son corps, comme une longue main crispée presse un fruit juteux, et il imaginait tenir les mèches noires de Dolorès qui s'acharnait à le faire évanouir de joie ; alors son tact était assouvi.

« Ta Dolorès est triple comme Plécate », répétait une obsession singulière, en lui; mais il n'en pénétrait pas le sens exact. Gela le frappait comme le son d'une voix étrangère : « Ici Dolorès, fille de la Bétique, est triple comme Hécate ! » Et cela l'émouvait vraiment. Il s'imagina que cette phrase lui était inspirée par la sibylle même qui avait vendu à Tarquin le Superbe les livres contenant inscrits les destins de Rome.

A la collation de midi, dans une salle de marbre bien close, éclairée par le plafond en rotonde, les trois filles versaient à boire, couronnées, la rousse d'iris, la brune de camélias, la pâle de pavots et de lauriers ; elles ne portaient sur leurs chemises que des jupes étroites en velours violet, avec un galon d'or au bas, en velours pourpre avec un galon vert, en velours brun avec un galon d'argent.

Le convive rentrait ensuite à Rome dans la caritelle. L'adolescent criait, debout sur ses jambes guêtres de cuir brut, culotte collante. Le fouet claquait. Les sonnailles tintinnabulaient sur le dos harnaché de la pouliche galopante.

Dans le musée de Gennarello, l'oncle Edme dînait en compagnie de gens sévères qui. depuis 1790, luttaient pour l'indépendance Cisalpine. Presque tous les convives approchaient de la cinquantaine. Us avaient soutenu l'influence de la République française contre les bandes calabraises du cardinal Rufl'o, entre l'heure d'Arcole et celle de Marengo, puis facilité la conquête de la terre italienne aux troupes du Consulat et de l'Empire. Un commis de banque, grand et gros, avait assisté au siège de Gaëte sous Masséna. Un petit commissionnaire en rubans avait suivi Suchet par toute l'Espagne, de 1810 à 1811; devant Saragosse il avait eu le nez brisé par un biscaïen, ce qui donnait à sa figure spirituelle une apparence narquoise. Tous avaient fnit la campagne de 1812 en Russie, dans les divisions napolitaines de Murât. Plusieurs avaient été enfermés à Dantzig par les alliés de 1813. Un acteur qui jouait les Césars de tragédie s'était difficilement enfui pendant la déroute de Macerata pourchassé par les Impériaux, qui consommèrent en 1815 la déchéance du beau-frère de Napoléon. Deux avocats, l'un chargé d'une tignasse abondante l'autre muni d'un lorgnon d'or, avaient acquis des grades dans les milices que le général Guillaume Pépé enrôla, en 1818, pour disperser les brigands des provinces d'Avellino et de Foggia, jusqu'à la nouvelle du triomphe obtenu dans Madrid par [es constitutionnels espagnols; alors, ils avaient marché

ir Naplesà la tête de leurs régiments, imposé la charte Roi de Plâtre, enfin, après la trahison de leur souve-

lin circonvenu par la diplomatie de la Sainte-Alliance, congrès de Laybach, ils avaient repoussé, près de

licti, les charges de la cavalerie autrichienne, avant de

lir pendant l'inexplicable panique de la nuit suivante, fous ces gens, le petit homme spirituel au nez brisé, le

'Os commis de banque barbu comme un Turc, amenaient à la table du capitaine d'autres réfugiés

4U.S LA il US]-:

iiapoliLaius, cussus ou loqueteux, uiais invariablement bavards, méprisants et fanfarons amoureux de Catterina qui coupait à leur intention de monstrueuses tartines.

Avec eux, Omer échangeait les attouchements carbonariques, puis attendait le prétexte de s'esquiver le plus discrètement possible. Seul ou bien accompagné de Garita, il visitait les églises et les galeries de tableaux, le's musées que peuplent les statues. Tantôt il s'agenouillait à côté d'elle dans l'énorme cité de Saint-Pierre et, suppliait l'Esprit, tandis qu'elle suppliait la Vierge de leur pardonner la faute amoureuse réhabilitée par le sens pieux qu'ils attachaient à leurs étreintes. Tantôt, lorsque les soins du négoce paternel retenaient sa maîtresse dans l'une des boutiques louées en plusieurs endroits de Rome, il arpentait les salles en marbre des vieux palais, ou les bâtiments élevés sur le mont Gapitolin. Il s'initiait aux arts.

Ni la souffrance du Laocoon, ni son torse aux muscles gonflés par l'effort que ligotent les serpents, ni l'expression sereine d'Apollon, qui suit l'essor de sa flèche dans le belvédère du Vatican, ni le dos craintif de la Vénus, ni la fureur morose du gladiateur blessé au Capitole, qu'Omer admira cependant selon les conseils d'un bon livre, ne lui valurent la surprise et l'émoi d'une statue longue, voilée, calme, et souriant un peu de le voir à ses pieds. Du cothurne au diadème, la matrone auguste se drapait dans un ruissellement d'étoffes souples et abondantes, mais qui ne masquaient point l'orgueil de son attitude, la puissance de sa marche un instant interrompue, la forée de ses grandes jambes, la fécondité de ses flancs et de son ventre où s'appuyait, horizontal, l'avant-bras gauche emmaillotté dans un pan de voiTe. La main droite, à la fois robuste et fine, écartait le voile pour qu'apparût la dureté grecque de la face au front bas sous les boucles d'une chevelure divisée.

L'arc dédaigneux de la bouche de marbre, les yeux sans pupilles visaat de haut la chétivité de la foule, étaient la majesté même. Son corps visible et maternel semblait cependant un mystère grave. Derrière elle, Omer devinait l'agitation entière du monde latin, de ses fils, de ses généraux, de ses légionnaires, du Sénat et de l'empereur. « Matrona polens... : murmurait-il. » Mère puissante des familles qui fondèrent la grandeur romaine, par le pullulement de la descendance, et la sévérité de l'àme.

Devant ce marbre pur, Omer, chaque fois, estimait davantage la vertu d'Elvire Gresloup. Bien qu'aucune ressemblance physique ne s'imposât entre la jeune fille et la statue, leur parenté ne lui fut point douteuse. Aussi bien la matrone arborait-elle la même vanité des yeux, maîtres « du ciel et de la mer ».

Pour l'intelligence d'Omer, l'antique était sculptural, essentiellement. La peinture, au contraire, traduisait le^ sentiments du moyen âge et de la Renaissance. 11 préféra la statue parce qu'elle a le pouvoir d'être vue partout, à l'endroit, à l'envers et sur les côtés, de permettre au spectateur qui se déplace l'admiration indéfinie de profils changeant à la surface de la même forme; parce qu'elle produit mille apparences de son objet. Sur le tableau, l'impression fixée demeure immuable. Au contraire, selon les éclats du soleil, le teint des saisons, un personnage en marbre se modifie. La pierre a des jours de tristesse et des jours de félicité. La bouche du héros est sarcastique au matin, morne à d'autres heures. L'ombre des sourcils qui s'allonge, au déclin du jour, transforme les sentiments de la déesse. Parfois le poli de Tépiderme appelle le baiser sur le bras de la nymphe. A d'autres instants, c'est la froideur glacée d'un jeune cadavre.

Omer aimait ces variations- extérieures des statues. Elles devisaient avec lui par le moyen de leurs nuances

mobiles. Elles lui disaient aussi des poèmes somptueux, des strophes lanpjoureuses, des odes enthousiastes, des élégies pitoyables. Toutes les philosophies se personnifiaient. Il logea dans les attitudes des Dianes ses connaissances de l'histoire primitive, ère des peuples chasseurs. Il approuvait le sensualisme d'Epicure devant les hermaphrodites à la croupe épaisse. Les Hercules larges, mâles et noueux, au col court, lui représentaient l'empirisme d'Aristote, qui s'en prend aux faits, comme le fils d'Alcmène aux monstres. Dans leurs péplums envolés, 'les victoires légères accourues sur leurs piédestaux lui apportaient le souvenir des idéesdéesses de Platon, qui vivent à travers les siècles, s'expriment par le moyen des intelligences humaines, et triomphent par le bras des guerriers, par les miracles des prêtres, par l'éloquence des orateurs, par la propagande des apôtres qu'elles animent. Omer nommait plusieurs de ces idées-êtres : l'Honneur, la Liberté, l'Égalité, la Fraternité, la Loi, pour lesquelles tant et tant de héros avaient sacrifié leurs existences.

Son éducation latine, son penchant pour le goût classique,lerendaientvraiment dévot envers lesstatues. Il revenait à quelques-unes. Près du Gladiateur blessé, il évoquait le fantôme du colonel frappé devant Presbourg par les boulets des tyrans. Le Laocoon devenait l'image de sa mère,- saisie par les serpents de la folie religieuse et, sous leur étreinte horrible, subissant la pire agonie. L'Apollon qui suit du regard l'essor de sa flèche, c'était lui-même, anxieux de son avenir déterminé par les actes du carbonaro. Accordant de la sorte ses préoccupations urgentes avec les sentiments éternisés dans les formes de l'antique, il s'étonnait d'un art qui avait, tant de siècles à l'avance, prévu l'état des âmes, et conçu des œuvres aptes à traduire toutes les émotions d'un caractère élevé.

Aussi la figure aux grands voiles l'attirait-elle cons-

tamment. Elvire et ce qu'il admirait d'elle, ce qu'il en

redoutait, Elvire tout entière lui était apprise par ce

marbre gris qu'animaient d'imperceptibles transpa-

jjences jaunes, tel un sang pâle affleurant l'épiderme

^Hl la matière polie.

^BCe fut à cette place d'un musée que la fille du major ^^pesloup reconquit sur Dolorès Alvina la destinée -- d'Orner Héricourt. Il ne s'inquiéta guère de savoir si cette effigie perpétuait la mémoire d'une impératrice cruelle et débauchée à la façon des Agrippine et des Faustine. Il voulut qu'elle signifiât seulement la matrone de qui les fils innombrables avaient, sous les enseignes des légions, fécondé la brutalité d'Occident avec la vigueur civilisatrice de Mithra. La statue, certainement, éternisait cette sagesse de Gornélie etde Lucrèce d'où l'immense famille romaine était issue pour éduquer l'âme du monde. Il importait qu'une descendance avertie de sa mission ne se lassât jamais du labeur latin. Il fallait que la gens fut indéfiniment récréée pour la puissance spirituelle de l'homme. Il seyait sûrement d'immoler la passion à ce précepte.

Plus victorieuses alors semblèrent retentir les cloches aux églises de la Ville Sainte. Les vertus d'Elvire criaient leur triomphe parmi les hosannahs delà Fête- Dieu, car les rues, à cette date, furent sillonnées de processions. Les ostensoirs d'or et de rubis descendirent les escaliers monumentaux aux mains des évêques mitres de lumière comme les mages de Chaldée, et sous les dais de brocart luisant derrière les hallebardes des soldats pontificaux casqués de vermeil. Des théories de vierges blanches chantaient en semant des roses. Les bataillons de capucins bruns, invoquaient à travers leurs barbes hirsutes, la Providence immortelle comme une idée de Plalon. Des tapis de l'Iran décoraient les façades. Edifiés sur les perrons, entre les arbustes, les reposoirs brillaient de tous les feux allumés jadis en l'honneur

de l'Agni Védique, de l'Ormuz et du Mithra persique, de la Cérès cherchant Proserpine dans les souterrains d'Eleusis, d'Isis cherchant à ranimer le cadavre d'Osiris.

Aux âmes des vierges flambait l'élément que l'homme sut l'aire naître du heurt de deux cailloux, afin d'unir ses semblables autour du foyer, première cause d'accueil, d'hospitalité, d'amour, et de cette fraternité que craignirent les dieux jaloux quand ils écrasèrent les Titans, quand ils enchaînèrent Prométhée, quand ils surent forcer les citoyens de Babel, le peuple de Tubal-Gaïn, de Vulcain, à se diviser, à corrompre par des patois divers sa langue universelle, et à se disperser en ennemis par les régions de la terre.

C'était la même adoration du Feu qui jetait à genoux sur les parvis, dans la rue, ces milliers de femmes dont les coiffes blanches et carrées semblaient des plaques de neige miraculeuse tombée pour rafraîchir l'ardente fièvre de leur dévotion. Haletantes, priantes, les lèvres contre les mains jointes, elles pâlissaient au passage de Dieu, ce cercle de froment encastré dans l'or, ce pain de vie qui, substitué par d'industrieux Triptolèmes, à la seule chair des bêtes, invita les hommes à souhaiter l'existence pacifique du laboureur, à révérer les vies fructueuses de ceux qui créent l'aliment, à négliger la lutte contre les fauves et les rivaux pour l'aise de la famille rustique qui s'endort, riche et repue, sans trop s'inquiéter de la venaison précaire. Alors les bourgs s'étaient accrus, avant de s'appeler les villes, avant de se nommer Babel, Memphis, Ephèse, Eleusis, Rome...

(( Oui, Dieu est dans le feu et dans le pain ! songeait Omer. L'Esprit est au foyer et dans la richesse de la moisson. Qui sait? Le produit desMoulins-Héricourt ne peut-il nous aider à finir de dompter la foudre dans l'appareil électrique de Dieudonné. Le Prométhée sera déchaîné. Nous nous réveillerons Titans, citoyens de Babel et frères de Tubal-Gaïn, si le rêve des Saint-

LA nu Si: 413

Simoiiieiis n'a pas menti, si le papisme industriel n'est pas une théorie vaine, si la terre nous offre tous les biens en échange de très peu d'efforts secondés par des maclùnes miraculeuses que la richesse aura créées. Alors, libérés des travaux abêtissants, tous les hommes cultiveront leur intelligence, et l'égalité régnera, comme le désiraient Jésus, ses apôtres esséniens. Donc, pour engendrer cette aise, le pouvoir doit appartenir à l'opulence. Il convient d'accroître les biens du foyer. La famille riche et féconde, c'est le moyen de l'humanité pour reconquérir le Paradis perdu. Il faut à chaque intelligence le foyer le plus riche qu'elle puisse avoir ! Elvire n'est pas seulement la vertu, elle est la prêtresse indispensable de mon devoir social, puisqu'elle détient la fortune... C'est à ses pieds dorés qu'il sied de sauver le monde ! ))

Deux jours, ces raisonnements l'assaillirent. A tous les coins de rue, les foules pieuses se prosternaient vers l'apparition du dais abritant l'image du pain vital. A vingt reprises il rentra dans le musée duCapitole pour consulter la figure voilée de la matrone. Vingt fois il courut de là jusqu'à Saint-Pierre pour revoir la multitude des Transtéverins se ruer à genoux dans l'immense cité de pierre que recouvre la coupole de Michel-Ange. Pâtres habillés d'une peau de chèvre et 'l'un chapeau pointu, femmes aux coiffures piquées dune flèche d'argent lumineux, artisans à la veste ronde et aux guêtres de cuir fauve, villageoises de Neptune en robes cramoisies et en corsets verts, Suisses jaunes et noirs en uniforme mi-partie avec leurs hallebardes à glands ; moines méditant sous la bure sombre, bourgeoises aux chapeaux de plumes et de fleurs, aux pèlerines de soie chatoyantes, messieurs en habit de drap fin et haut cravatés de mousseline, cela formait un seul corps qui palpitait à genoux, minuscule et terrassé. Sous les chérubins de pierres géantes

envolés autour des bénitiers, cela grouillait, priait et soupirait vers les trois cents confessionaux du sanctuaire, contre les socles des monumenls funèbres élevés aux pontifes défunts. Grands fantômes de marbre, ainsi que leurs parentes ou leurs maîtresses nues à leurs genoux, ilsdominaientraflluence renouvelée des fidèles. En chacun des palais que forment les chapelles construites au pourtour de l'édifice, des familles loqueteuses s'effondraient, s'épuçaient, épouillaient les marmots nus, allaitaient des vies informes emmaillottées de torchons. Soudain cela redevint des femmes et des hommes, des adolescents et des garçons pour se dresser, les yeux agrandis et les mains jointes, les regards fixés vers les colonnes torses du baldaquin central qui domine l'entrée de la crypte. La tiare aux trois couronnes brillait là sur un vieillard blanc assis dans un trône que balançaient légèrement douze estafîers rouges, parmi les fumées d'encens, les plumes des flabella, les lueurs des hallebardes et des casques. Le pape flottait là-bas sur le remous du peuple, dans la rumeur des oraisons balbutiées au fond de l'espace immense et clarteux que bornaient les altitudes lointaines des mosaïques et des murailles marmoréennes, les rectangles d'azur coulées dans les baies du dôme. Là-bas, un geste bénissait les femmes, les pâtres, les adolescents, les bourgeoises, les moines, les gentilshommes, les fantômes colossaux des papes morts, et leurs parentes nues comme les déesses antiques.

Omer interrogeait la Pieta de Michel-Ange. De sa figure d'enfant, la vierge au corps robuste et maternel s'éplorait, contemplant, étendu sur ses genoux, le maigre cadavre du Christ. Epuisé par tous les efforts précurseurs des Tubal-Gaïn, des Ormuz, des Chrisna et des Bouddha, des Osiris et des Prométhée, le Messie semblait dormir dans la mort pétrifiante, sous les regards de l'ffumanité douloureuse et attentive. Et

peut-être le christianisme se trouvait-il exactement représenté par ce vieillard faible comme le fils mort, ce pontife dont la tiare, et les dorures s'effaçaient làbas derrière une vague plus forte de la foule précipitée vers la bénédiction des doigts saints.

Vuand Omer fut sorti, les cloches le poursuivirent leurs sonneries triomphales. Sur tous les pinacles 'de Rome, Elvire parlait. La fête de la moisson, la fête du pain, la fête de la richesse semblait la sienne. Du monastère d'Ara-Cœli, la voix descendait jusqu'au Forum, d'oii les légions de César emportèrent l'intelligence civilisatrise. Elle se confondait avec les bruits de la ville et les souvenirs des siècles. Elle était l'ange du cœur latin, le messager de la bonne nouvelle, que son fiancé, par le monde, réaliserait peut-être, au nom de sa vertu.

XlIT

Gomme si Dolorès eût pu prévoir le changement survenu en sa défaveur dans l'esprit d'Orner, il reçut d'elle ce billet fort triste inclus dans un message de la générale Héricourt.

(( Denise craint votre oubli, Monsieur; et je le crains encore plus. 31 grande est la distance qui nous sépare î Le génie de l'action vous possède. Nous n'avons que la volonté d'agir. Vous usez de la plus belle éloquence pour traduire sans cesse votre pensée. La mienne se consume intérieurement. Elle entretient dans mon cœur un foyer qui le dévore. La raison vous guide toujours dans les sentiers épineux de la vie... Moi, je chancelle même dans les chemins les plus unis ; car sur les marches de l'échafaud, c'est encore mon cœur que j'écouterais. Vous aspirez à la renommée, vous vous sentez à l'aise dans le tourbillon des hommes. Moi, je ne croirai exister que le jour où je pourrai planter ma tente dans un désert. Le désert et Lui. Lui que je ne connais point, que je ne connaîtrai jamais. Lui, la moitié introuvable de mon âme. Lui, que j'appelle à en perdre la voix, à fatiguer le ciel et les hommes, et tout ce qui entend. Lui, cette portion de moi-même, plus nécessaire à l'avidité de mon cœur que le pain ne l'est à l'entretien de mes organes. Lui, ce Dieu fait homme, qui, parce qu'il me manque, me condamne au désespoir, aux larmes, à tous les délires

d"iine maladie qui ronge. Hélas ! et ma raison voit sainement l'horreur entière d'un mal dont l'effet ne peut cesser tant que la cause subsiste. Elle subsistera éternellement, je ne découvrirai jamais un cœur à la mesure du mien. Plaignez-moi, Monsieur ! On se résigne à mourir, mais non à vivre sans bonheur. Apparemment, votre parole, dans Rome, réclame impérieusement des libéraux, les applaudissements que, d'ailleurs, ils vous prodiguent. Les succès vous grisent. Votre nature exige un théâtre et des bravos. C'est assez pour oublier Denise et moi, qui ne demande Jl Dieu pour me plaire dans la vie, que peu d'amis d'esprit généreux. Vous êtes l'homme du « siècle ». Je suis une barbare que nul n'apprivpisera probablement jamais. Je conçois que vous préfériez à nos entretiens les émotions que vous donnera cette foule indispensable à votre vie, cette foule absurde, dont vous vous faites l'apôtre ; cette foule que je hais, moi, parce que, égoïste et sans cœur, elle a massacré les miens. Plaise à Dieu, monsieur, que, après avoir été son favori, vous ne deveniez pas son bouffon, puis son jouet ! Plaise à Dieu qu'elle ne vous fasse point regretter un jour d'avoir renoncé à vivre pour vousmême!... Vous pourriez être si heureux, maintenant, à condition de n'oublier point votre sœur, ni le vrai de son affection, ni le dévouement de son amie, Dolorès Alvina. »

Elle avait dû recopier ces lignes maintes et maintes

ti avant de réussir une calligraphie assez fine pour prmer tant de choses dans un petit carré de papier uâtre. Denise en avait moins écrit pour apprendre à son frère les drames les plus importants de Paris, la ruine du marquis d'Aiglemont, son départ pour l'Amérique, le désespoir de M'»^ de Sérizy, qui se consolait promptement avec le jeune Chardon de Rubempré, celui-ci fort ingrat à l'égard de M""' de Maufrigneuse,

en cette occurence; l'âge de Léontine de Sérizy, quarante-quatre ans ; la joie des Grandlieu, espérant que leur Glotilde, toquée, elle aussi, de ce Rubempré, s'en dégoûterait au bruit de ces scandales, etc., etc. « C'est le spectacle le plus amusant du monde, ajoutait la générale, sous la condition de n'y point tenir de rôle, et je m'en garde bien. Mon plaisir est de savoir, de prévoir, enfin de me rendre compte pour triompher par le moyen de mes lumières là-dessus et gagner la réputation dune observatrice passablement sagace. Augustin me donne sur les doigts à ce propos. Il ne souffre guère que je jase, et me reprend avec aigreur, par la crainte qu'il a qu'on ne lui reproche les conséquences de mes bavardages. Maisje ne les peux garder pour moi seule. Ce serait à en mourir. Les voilà donc couchés sur ce vélin à ton adressa... »

La frivolité de cette missive augmentait le prix du billet espagnol. Le relisant à demi-voix, Omer imaginait ouïr goutter le sang du malheureux cœur passionné. Le « Lui » qui manquait à Dolorès, elle incitait si franchement Omer à le devenir, et dans les termes d'une si noble pudeur, que l'émotion le saisit à la gorge, lui mouilla les yeux. A définir sa désolation, la jeune fille avait évidemment espéré. Elle espérait encore qu'il la détournerait de ce désespoir, qu'il guérirait le mal odieux, qu'il serait heureux auprès d'elle dans la chaumière d'opéra. Elle comprenait clairement que, pauvre, elle n'était pas une épouse pour l'avenir ambitieux d'un jeune avocat politique, en état de recevoir bientôt à ses dîners les notables de la finance, des Chambres, des ambassades et de l'armée. Et, pourtant elle essayait, naïve, de le reprendre à la foule, au peuple, à l'avenir :

« Vous pourriez être si heureux maintenant !... »

Maintenant !

Dans le jardin des Conosséi, pendant que Raphaël

peignait le Jeune Homme en Gris, Orner épelait une fois de plus ce mot sur le poulet bleu tenu entre ses doigts aux ongles mirifiques. Il croyait entendre le sanglot qui avait dû bouleverser la figure de M"® Alvina. N'avait-elle pas, en effet, à la minute de tracer les caractères de cet adverbe, mesuré le peu qu'elle Ifrait : «Maintenant... »

lie n'offrait que l'instant du bonheur. Elle était stant de la passion. Elvire offrait le temps tout entier, l'avenir d'une vie totale, la possibilité de son triomphe et la perpétuité de l'œuvre par une descendance ([u'aideraient les luxes de la richesse.

L'amour éteint, que resterait-il de Dolorès? Une femme romanesque et plaintive, désolée de l'univers; un bel instrument de musique, aux cordes rompues.

D'Elvire, un monde se développerait à travers les siècles ; et les générations des Héricourt éterniseraient l'espoir de leurs ancêtres.

Dolorès n'était que l'instant. Elvire était le temps.

L'ange aux armes d'azur l'emportait sur la fille voluptueuse de la Bétique, dans ce lieu même.

Là, pourtant, et par son image seule évoquée, Dolorès avait valu quelques belles heures d'amour véritable. Mais, à cette minute, Omer se félicitait d'avoir entendu le jésuite du Pont-Saint -Ange ordonner le mariage avec M''^ Gresloup, au nom du respect nécessaire à la pieuse vie de M"'^ Héricourt. Le jeune homme se flattait d'être contraint par ce motif vénérable. Ainsi ne s'imputait-il rien que de généreux. H sacrifiait les plaisants espoirs de la plus belle passion à l'existence d*une mère chagrine et douloureuse. Et c'était même vrai.

Sa conscience en sourit.

Le songeur regardaitDolorès, une Dolorès imaginaire, descendre les chaussées obliques des terrasses, le long des murs de lierre et de vigne, vers les rives du fleuve,

vers les barquettes immobiles,, vers le cabaret d'amants, vers le chêne dont frissonnait la tête feuillue.

(f Elle s'en alla sans tourner la tête », pensait-il, en mémoire d'un conte. Très nettement, il la vit, étroite et lugubre, sous une mante de deuil, s'éloigner, le corps resserré en un profil tremblant. Son allure était telle qu'il la pensa bientôt comme une captive de l'antiquité, mise nue devant les tribuns de la légion sur le marché du camp, et qui passait honteuse, accablée par son déshonneur. La chair du dos et des reins se violaçait au vent âpre de la montagne. Elle baissait les yeux et secouait très lentement sa tête blême, ses cheveux emmêlés.

c( Rome t'a vaincue, fille de la Bétique, se murmurat-il. Va. Nos dieux anéantissent tes vœux de fortune et de félicité. Mithra te condamne, et Jésus. Tu n'es pas la matrone puissante de qui le ventre contiendrait les cohortes et les légions, l'esprit stoïcien, et le sens catholique de la fraternité universelle. Tu es une barbare. Rome te met aux enchères publique, pauvre prêtresse de tes beautés... »

Il contempla s'évanouir l'apparition, peu à peu, dans les bocages des collines, puis dans les combes des monts Sabins ; enfin, elle se dissipa sur les glaciers de l'Algide et contre le ciel pur.

Le jeune homme choya son orgueil. Une grande douleur vibrait pour lui. La fille s'était prise au piège. Elle l'avait voulu séduire pour gagner la part des Moulins-Héricourt ; et la flamme d'or avait brûlé le cœur du papillon téméraire. Le rêve puéril s'en allait, l'âme et l'aile consumées, mourir dans les ronces de la nuit réelle.

Parce qu'il la plaignit, Omer s'admira davantage au coin du tableau. Intégralement, il y paraissait, svelte et mélancolique, subtil comme les nuances grises de son habit, de sa culotte et de ses bas. On eût dit de ces

LA RUSE 42i

hommes-serpents que les légendes persanes suscitent dans le chemin des Péris afin de les tenter. Le vert sombre du paysage ombreux, les verts pâles de ses frondaisons ensoleillées, les moirures de ses eaux mirant les bois renversés et l'azur limpide du firmament, assistaient^ en cercle, à la méditation de cette âme sensible et sarcastique. La nature attendait le miracle de son roi pensif. Qu'àllait-il faire de ces filles souples languissant au bord du bassin carré, la rousse plongée dans l'eau glauque, la brune s'étirant au soleil, la pâle cambrée dans la magnificence de son ivoire corporel? Seraient-elles l'amante chassée, la déesse delà liberté triomphante, l'épouse heureuse et féconde de qui naîtraient les générations de gloire... Cela dépendait du geste que feraient les doigts mâles et fins, ou de l'illusion que combinait le cerveau sous cette abondante chevelure souple.

Les jours se suivirent qu'il aima, durant l'œuvre de Raphaël Gonosséi.

Ils s'entretenaient des arts anciens et de musique. Carlo, par la bonne exécution des sonates, justifiait l'abondance de ses théories. Hors de ces propos et de ceux touchant la volupté, l'esthétique du costume, les frères ne s'abandonnaient pas à des confidences. Rien de leur vie intime, de leurs aspirations, ne se trahissait. A les entendre, ils ne connaissaient ni l'amour, ni la haine. Ils conseillaient l'indifférence et l'indulgence, sauf en matière politique. Mais là-dessus même, ils observaient une réserve sévère. Jamais ils n'introduisirent leur hôte dans le pavillon d'Antinous, où le principal de leurs existences se jouait assurément. Orner le devinait. Qu'on le tînt à l'écart, cela le vexait fort. Cependant, il dissimulait, trop fier pour laisser croire qu'il s'aperçût de cette méfiance. A ses yeux, les deux frères parlaient, agissaient comme des acteurs. Un masque d'artiste et de débauché savant, de i^entilhomme im-

passible couvrait le caractère de chacun. L'oncle Edme, si facilement bavard, demeurait impénétrable à leur sujet, même en suite des^ soupers que réjouissaient les sourires de Carita et de Gatterina, avec le chianti mousseux.

— Ce sont, affirma-t-il, les plus nobles des hommes! Que te faut-il en outre ? Ils furent les grands amis de Santa-Rosa, que les Turcs ont tué devant moi, à l'île de Sphactérie... Catterina, ramasse ma serviette...

Empressée, peureuse, elle se jetait à quatre pattes sous la table.

— Caro mio, ramasse ma mule, commandait alors impérieusement Carita.

D'une secousse de l'orteil elle lançait au loin sa chaussure et la montrait du doigt, comme si elle eût, au moyen de cet ordre, prétendu venger l'insulte faite à sa sœur par le capitaine. Omer hésitait quelque peu. Sa dignité ne lui permettait guère d'obéir. D'autre part, il blâmait intérieurement son oncle d'avilir ces belles filles rageuses. Il lui semblait juste de ne pas rendre complète l'offense à l'égard de ces enfants qui leur prodiguaient les biens de la jeunesse. Refuser eût été confirmer l'outrage. Carita supportait mal que sa sœur aînée s'asservît tant aux caprices du capitaine. Cela liïî paraissait une honte de sa famille et de l'Italie. Orner devinait tout une tempête dans l'esprit de sa maîtresse. Afin, se disait-il faussement, qu'elle ne souffrît pas, il se dérangea, excusa par un rire d'indulgence le réel de sa faiblesse qui retoutait les scènes et les chances de rupture. Il alla jusqu'à la mule, se baissa, la rapporta, ; exagéra, par calcul, la soumission, s'agenouilla même pour engainer dans le velours le pied nerveux de sa maîtresse. Tandis qu'il la contentait ainsi, le comique qu'il attribuait à son geste le dépouillait de toute façon humiliante. Au contraire, Catterina rendit la serviette sans contenir assez l'indignation de ses regards noii

Soudain, elle fondit en larmes, invectiva son amant. D'abord, il rit, puis s'agaça et la menaça de' la jeter dehors, très brusquement. Elle ne put ravaler aussi vite les sanglots. Alors il renversa les chaises, et saisit au cou la pleureuse. Ses regards de foudre la transperçaient. Elle se mit à braire, s'attachant aux meubles, empoignant les rideaux. 11 la traîna...

— Mon oncle î... implorait Orner.

— Tais-toi...

Et de grossiers jurons l'assaillirent. Le jeune homme n'osa barrer le passage ; cependant, il représenta :

— Ses sœurs, des voisins vont entendre...

— Je m'en f... Je leur casserai la figure aux voisins !

Il n'abandonnait pas la malheureuse. Il arracha de la tenture la petite main brune agrippée. Garita bondit, leva, puis abattit un lourd cratère de bronze sur le coude et l'épaule du demi -solde, qui trébucha, et même lâcha prise. Catterina se blottit sous une table massive. Garita relevait le cratère au-dessus de sa tête et le balançait pour un second coup.

— Tudieu, la gaillarde!

L'oncle Edme la regardait, superbe, mince, dressée sur les orteils, les bras tendus par-dessus ses cheveux de jais ; ils ruisselèrent autour de sa tête crispée, jusqu'à son collier de perles bleues et sa chemisette, que gonflaient deux globes rudes.

— Assez, Garita... Je me rends... Tu m'as rompu les os... 11 n'y a point de doute...

Il se frottait en riant. Il tomba sur un fauteuil. Omer dut saisir la taille de la furieuse qui voulait de nouveau sévir :

I- Capitaine, vous êtes brave avec les hommes ; mais s êtes lâche avec lés femmes !

- Apprenez, ma belle, que j'ai surpris Gatterina

château Saint-Ange... Et je n'aime pas le partage. Garita répondit par une injure sourde. Elle tira son aînée de dessous la table. Elle l'amena, la fit assoir, essuya les joues salies par les larmes, la consola, remit en place les tresses, et rattacha les gros anneaux des oreilles rougies. Mais Gatterina dérobait ses regards et son attention pour s'inquiéter du mal que le capitaine tâtait soigneusement afin de découvrir la fracture.

— Elle vous a blessé? demanda-t-elle, soucieuse de lui plus que d'elle-même,..

— Au diable les femmes !

— Edme, je vous assure. G'est mon frère de lait, ce petit qui mangeait la grenade. Interrogez ma sœur.

— Un frère de lait qui ne cherche qu'à t'en faire produire.

— Santa Maria ! vous l'entendez !

Elle se reprit à sangloter de tout cœur. Garita la coucha dans ses bras, lui baisa les cils, et lui but les larmes. Le capitaine monta dans sa chambre. Orner l'y suivit, afin d'arranger des compresses de vulnéraire ; il banda la partie douloureuse.

— Ge sont toujours les femmes qui renseignent la police, oh ! saiïs le vouloir : elles content ce qu'elles savent, et surtout ce qu'elles pensent deviner, à leurs galants... Un sergent du pape I Pour vingt baïoques, le bargello lui fera dire tout ce qu'il espère apprendre sur toi et sur moi, sur nos amis... Ah ! la pécore...

— Vous doutez-vous de quelque chose, mon oncle?

— Moi, non ; mais Garlo Gonosséi, en faisant une tournée de nuit dans son parc, avec ses gardes-chasse a tiré sur des gens qui n'étaient pas des braconniers, bien qu'ils en portassent le costume et les engins. Au moment de la rencontre, et depuis deux heures, au moins, on aurait pu facilement tuer à l'affût une douzaine de chevreuils... Or, on n'avait pas entendu de

coups de fusil. . . Pas un collet de posé à l'ouverture des terriers; pas une branchette cassée, pas une fleur arrachée parles mailles du filet que ces brigands-là traînent d'ordinaire à travers les champs où fréquentent les faisans. Donc, ces braconniers-là n'en voulaient pas au gibier, du moins à celui des chasseurs... D'autre part, l'acteur qui joue les Césars a été séduit par une noble dame, qui sur l'oreiller veut lui faire avouer à quoi nous passons le temps ici, et pourquoi je n'ai pas été guillotiné en même temps que le général Berton... Piccini, l'avocat au lorgnon d'or, a reçu la visite d'un magistrat pontifical, qui, sous prétexte de retrouver, dans les dossiers de l'étude, une pièce de procédure au civil, a bouleversé toute sa paperasse, sans lui demander la permission, et en usant d'arrogance... Ça ne sent pas bon, tout ça... J'ai dû tancer d'importance un Capucin, qui me suivait, la nuit dernière, par les ruelles du Vélabre. Il s'en est allé. Un Franciscain a pris sa place incontinent. Il m'a fallu, pour le dépister, me réfugier jusqu'au matin dans une taverne qui est une façon de lupanar où des porteuses d'eau dansent la tarentelle en chemise... Je te le dis : ça ne sent pas bon... Renouvelons les amorces et ouvrons l'œil... Ne souffle mot de nos affaires à la Cari ta... Non qu'elle pense à trahir, pas plus que sa sœur, la pauvrette!... Mais les estafiers ne sont pas tous des bossus ni des podagres. 11 y a de jolis garçons parmi les sbires. Il leur suffit de laisser là l'uniforme du Saint-Père, et de revêtir la veste ronde, les guêtres de cuir, la culott-e de

«Éours et la ceinture rouge, de se planter une fleur pre les dents, pour aisément persuader une fille mplette de venir se faire caresser à l'écart. Et une enfant que presse un luron aimable, peut toujours s'en laisser conter jusqu'au bout de l'histoire..'. Il s'en faut d'un peu d'orage dans l'air, d'une piqûre de moustique au bon endroit..., et de l'enseigne d'une auberge devant

l'œil. Or, une fille au lit ne sait plus tenir sa langue. Elle se vante de ses belles connaissances. Dès que le premiervenu s'est dit carbonaro, entre deux accolades, dès qu'il a lâché trois injures contre l'Autriche et feu le roi de Plâtre, elle se vante à lui de ses belles connaissances ; elle pose volontiers en héroïne de conspiration... Rien ne nous dit que Catterina n'ait jasé des airaires de la Grotte avec le sergent, frère de lait, que ta Carita n'ait soupiré sur l'épaule d'un espion. Saris compter les risques du confessionnal... Ça ne sent pas bon... Ça ne sent pas bon...

Quand ils redescendirent, il fit mine de flairer. Les deux sœurs n'étaient plus en bas. Orner apercevait déjà les murs humides du cachot pontifical dans les coins d'ombre. Il entendait les psaumes des Frères de la Mort qui venaient le quérir pour l'encourager à subir saintement les angoisses de l'exécution. Il arrangeait la phrase qu'il prononcerait sur l'échafaud avant de se livrer aux tortionnaires. Il reconnut, parmi la foule curieuse du spectacle sanglant, les frères Conosséi, Raphaël, le peintre, Carlo le musicien, l'acteur à profil de César, l'avocat au lorgnon d'or, Carita et son tablier de tapisserie, Catterina.

— L'absence de Gennarello vous inquiète-t-elle, mon oncle?...

— Il devrait être revenu de Naples... Aussi bien serait-il étrange qu'il lui fût arrivé malheur. Le comte de Palerme achète depuis cinq ou six ans tous les émaux du XVI® siècle que Giuseppe découvre. Il avait une pièce unique à lui porter. Cela justifiait amplement son voyage. Ce n'était pas un prétexte, puisque Gennarello sert notre cause pour placer mieux ses vieilleries chez les riches seigneurs de notre bord et chez les banquiers républicains qu'il vole au nom du carbonarisme... Cependant il devrait être de retour...

— Avait-il une mission?..,

— Il en avait une... et fort importante... Tudieu, si les sbires le fouillent avant qu'il soit ici... Sa Sainteté Léon XII aura donné un fameux coup d'épaule à la Sainte-Alliance.

— Diable! fît Orner, qui sentit par avance le couteau de la manaja s'abattre sur son col, et un infini rideau d'ombre s'abîmer devant l'univers disparu...

— Bast!... Tant mieux, après tout!... Gela ne manquera point de secouer la torpeur romaine... Ah Fabius Gunctator ! Quels indécrottables lazzaroni ! « Si Signorl Si Signorl... lialia fara da se!... » Et puis bonsoir, ils pioncent sur les deux oreilles. Il faudrait deux ou trois bonnes fusillades, quelques tètes fraîchement coupées parle bourreau du pape, et puis exposées dans leurs cages de fer sur le haut des potences. Cela ranimerait les ardeurs... Ah! quels lézards!... Du moment où ils peuvent se mettre contre un mur, au soleil, avec une gourde pleine de leur capri, et une écuelle de macaroni au fromage... ils ne dérangent plus leur vermine... Je me donne un tintouin sans pareil depuis six mois pour ne pas obtenir ça... Malheur aux révolutions qui sommeillent!

En corps de chemise, il marchait à grands pas. Les ottomanes et les cabinets d'ébène incrustés d'ivoire, les secrétaires de thuya, les amphores de terre rose, les fauteuils en X, les torses antiques, les consoles de marbre, les tables de porphyre et de malachite, il les frappait du poing, puis il frottait son bras, instinctivement. Rapides, ses longues jambes bottées à cœur le transportaient au bout de la salle, devant une commode d'acajou que surmontait une tête en bronze de Lucius Verus. Le capitaine revenait ensuite jusqu'à la vasque et au triton qui étreignait le dauphin. En faisant lever la poussière des lapis turcs, il apostrophait Rome elles traditions...

Deux jours, cette fureur dura. Théâtralement, Omer

i:>8 LA RUSE

se préparait à la mort. Il relisait les œuvres de Senèqiie et des stoïcieas; il parcourut les perspectives merveilleuses des basiliques et des collégiales; il consultait la mine des grands hommes éternisés par la matière des statues. Lui-même se voyait ainsi, limité, roide, inébranlable et certain de la prépotënce de la Loi. Il réveilla ses souvenirs de Corneille et récita quelques hexamètres d'Horace. Le besoin était extrême d'une armure littéraire en laquelle il pût enfermer sa faiblesse, et dont il masquerait son angoisse au moment tragique. Quand la peur voulait naître en son esprit, il l'étourdissait en déclamant à haute voix des tirades sublimes. Au spectacle de l'horreur prochaine, il substituait l'évocation du courage romain.

On s'occupa d'acquérir de bons chevaux, qui furent cachés dans une auberge de banlieue. A la grâce de leur vitesse, on gagnerait vite la Tour d'Asture. C'était un petit port de la Méditerranée. Les carbonari détenaient l'influence sur une popukvtion de pêcheurs. Un lougre y fut gréé et armé par les soins des Conosséi. Par un beau matin, on galopa jusqu'à mi-chemin, pour reconnaître la route. Là, dans une ferme en ruines, on établit un relais de huit bêtes à longues queues et à crinières abondantes. L'un des Bons Cousins, maquignon de son état, feignit de les mettre au vert, avant le mois propice à la vente, quand, dit-il, on remonterait la cavalerie du pape, pour l'arrivée des recrues. Certaine octogénaire, ridée, baveuse, filait au rouet sur le balcon de bois accroché contre la masure. Deux fils de cinquante ans, veufs, barbus et plusstupides que leur bétail, rentrèrent à la nuit, pour repartir dès l'aube dans les ^j champs maigres et broussailleux. A coups de poing, ^1 ils assommaient en silence les rats qui rôdèrent trop près de leur écuelle, sur la table, tronc d'arbre soutenu par deux billes de chêne. Le maquignon installa ses bêtes dans le pré, marchanda le charbon fabriqué dans

les bois voisins et prétendit vouloir retourner à Rome avec son chariot rempli. Omer s'intéressait aux choses comme aux péripéties d'un roman lu, mais non vécu. Toutes les apparences sauvegardées, l'oncle et le iVeu regagnèrent la maison de Gennareilo. Les deux s aînées, quand ils approchèrent du jardin, channt la complainte italienne de Roland à Roncevaux : ort du cheval que le paladin mène boire pour la nière fois.

N'ètes-vous point frappé, mon oncle, de la tristesse e leurs voix..., dit Omer, quand ils étaient encore à micôte de la colline maraîchère,

— D'autant plus que c'est là une manière de signal convenu entre elles et moi... Si elles continuent les strophes, dans leur suite logique, il faudra rebrousser chemin... Les sbires ou les espions seraient là... Si elles recommencent l'épisode de la mort du cheval, nous pourrons avancer... Bon, elles le reprennent... Allons..., N'interroge pas..., ne parle pas... Ayons l'air de touristes enchantés, affairés et las... ; rien autre. ' Devant la façade blanche de la villa, les sœurs triaient à genoux de la ferraille sur un lambeau de natte; elles mettaient à part les poignées de cuivre, les gardes d'épée, les clefs énormes, une cassette d'acier sans couvercle.

De loin, le capitaine, criant des plaisanteries, félicita les travailleuses. L'oncle et le neveu s'arrêtèrent, ■dans que Catterina fît mine de les renseigner. A ses IX rougis par des larmes secrètes, Omer devinait le père d'un terrible chagrin. Les paupières de Carita [parurent exsangues. Avec l'air de jouir du crépuse, elles ins|)ectaient les abords de la colline. Enfin, simulant de remuer toute la ferraille pour chercher dessous quelque objet omis, Carita prononça des paroles rapides et précises, couvertes à demi par le bruit des métaux. Giuseppe Gennareilo était retenu

par les carabiniers pontificaux à la frontière des États romains, cela d'après les indications de la police napolitaine. Bien que le prétexte de Tarrestation fut une fraude douanière, un Dominicain de la Sainte Inquisition était parti du château Saint-Ange, en carrosse, pour interroger le captif. Catterina venait de l'apprendre dans le confessionnal de Sainte-Marie Majeure, où l'avait mandée l'abbé Piccilli, qui était Bon-Cousin. Sûrement, les hommes de police entouraient la maison. Plusieurs moines s'étaient introduits déjà, sous couleur d'offrir des chapelets et des scapulaires, en examinant de. l'œil tous les recoins du verger. Un Carme avait demandé, au nom du Christ, la licence de se reposer, de dire •ses oraisons dans le jardin. Il sortit même alors, tout à coup, à vingt pas, d'un plant de fenouil derrière lequel il était sournoisement assis pour entendre. Certes il n'avait pu distinguer que les éclats de rires échangés avec affectation par l'oncle et le neveu, comme si la jeune fille leur contait à voix basse des polissonneries. Elle-même prit l'altitude d'une coquine que tord la joie paillarde. Et le Carme jugea bon de partager cette liesse, en glisëant les pouces, sur son gros ventre, dans la cordelette de sa discipline. Barbu de noir, trapu comme un gnome aux jambes torses, le capuchon mal rabattu derrière une face rubiconde et joviale, il ne semblait pas sinistre. Il requit la permission d'emporter la botte de fenouil qu'il venait de cueillir, et s'en fut, à reculons, avec la mine de songer : « Mes amis, vous jouez passablement la comédie... Mais je n'en suis pas dupe... le moins du monde. »

Rentrés dans le capharnaûm, les sœurs et eux se gardèrent encore de parler confidentiellement. A cause de la chaleur, les fenêtres restaient ouvertes. Il ne convenait pas de les fermer, ce qui eût prouvé la connivence des deux Français et des Italiennes, pour un conciliabule insolite. Ils furent dans la chambre de l'oncle

Edme, les filles faisant le guet sous allure de mettre le couvert du soir.

A voix basse, le capitaine instruisit de tout son neveu. Le terrible de l'aventure était ceci. Le Mauvais Larron s'était rendu à Naples, pour communiquer aux carbonari le chiffre secret de la haute Vente française, chiffre sous lequel on devait correspondre afin de coordonner les mouvements révolutionnaires de la « Jeune Europe ». Après en avoir laissé prendre copie, il rapportait, avec le type de ce chifTre, une liste de ses clients, amateurs, antiquaires collectionneurs. Làdedans, il n'était pas impossible de démêler les noms des Bons Cousins, indiqués par un signe : l'absence de point final au bout de leur adresse. Enfin, Gennarello colportait un plan complet des adhésions à la Jeune Europe, paraphé de signatures illustres, et destiné à convaincre les libéraux timides ou méfiants des adhésions remarquables. Si le Dominicain de la Sainte Inquisition découvrait ces trois pièces, la police de la Sainte-Alliance pourrait, grâce au chiffre, surprendre la vérité de la correspondance internationale, compromettre mille braves gens, depuis le vieux marquis de Lafayette jusqu'à l'abbé Piccilli, le général Pepe et ses frères, le général Dubourg, le major Gresloup, les Conosséi, les deux Ypsilanti, le général Quiroga, Armand Carrel, Laffitte, Oken de Weimar, le poète Heinrich Heine, Bûchez, Bazard, Enfantin, des centaines de prêtres italiens, de patriotes espagnols, les affiliés aux loges de Francfort et de Hambourg, beaucoup déjeunes Allemands élèves aux Universités. Il murmura tous les noms connus de la Gharbonnerie italienne et française, de rilétérie grecque, de la Buschenschaft germanique et du libéralisme espagnol.

— Au total : une véritable liste de proscription. Voilà ce que Giuseppe livre aux despotes de tous les pays : une liste accompagnée des preuves nécessaires

aux condamnations. Fameuse besogne pour les cours martiales et les tribunaux... Tu comprends ? Tonnerre de Dieu ! Me suis-je assez opposé à ce qu'on laissât courir un pareil document !... Mais ces messieurs de Naples exigeaient des preuves. Des preuves écrites, s'il te plaît !... Ma parole ne suffisait point à ces fins renards !... C'est admirable, hein !... Ils n'ont pas voulu déléguer ici quelques-uns d'entre eux pour venir consulter la pièce, et la vérifier entre mes mains... Il a fallu la montrer dans leur Grotte même, et en séance solennelle devant leurs Maîtres-Élus... Et moi qui suis connu comme le loup blanc par les argousins des Deux-Siciles', je ne pouvais cependant mettre les pieds sur lé territoire de leur François P% sans livrer à la fois ma tête et la feuille. Surtout dans le moment où nos Bons-Cousins chauffent les braves gens de Palerme et de Bosco ; et où ils donnent du fil à retordre au maréchal del Carretto. Il a donc fallu envoyer cet imbécile de Gennarello que la police ne surveille qu'à demi. Son commerce exige des allées et venues... Et puis, il a toujours un camée à sortir de la poche quand on l'accuse de parler jacobinisme et révolution !... Ah ça, me voilà le dindon de toutes les farces, moi !... Morbleu ! Car je suis- responsable du document, moi, devant la Haute- Vente et le général La Fayette !

Il serra les pofngs et les dents. Son visage demeura crispé par un désespoir vraiment extraordinaiie chez cet homme d'énergie gaie. Alors, le bâton de chaise rompit, sur lequel il appuyait son talon, tant sa force nerveuse s'exaspérait.

^- Enfin, Garrel m'a transmis l'autorisation et même l'ordre de faire voyager la feuille... Et cela, malgré mes avis... Je suis couvert !... Tudieu, quelle boulette !... Voilà dix ans que je trotte et que je cogne, et que je risque ma peau,., pour arriver à ça...

Onier contempla ces cheveux gris hérissés autour

de ses tempes, cette bouche tordue par l'efTort que le capitaine tentait pour assourdir son indignation, ces petits yeux hors des paupières sanglantes, écarquillées comme devant un obstacle atroce de bataille, ces rudes épaules haussées jusqu'aux oreilles ; tout cela faisait cette face pareille à la tête du daniné que peignit Michel-Ange.

Enfin la grimace se détendit et le visage se rasséréna. — Assez pleurniché! .. Dragons, garde à vos!... Il faut parer au péril.., Rien n'est fichu; et si on se retourne proprement..'. D'abord : rattraper la paperasse avant que le Gennarello, son escorte et le Dominicain soient revenus à Rome. Cela est indispensable... Sinon le sang inondera les échafauds de la tyrannie. Donc, avant tout, réussir l'enlèvement du Mauvais Larron et du cafard. 'Entre Porte-Gorvo et Velletri, on peut choisir quelques points d'embuscade. C'est l'affaire des Conosséi. Nous ne les verrons pas ce soir. Ce serait clairement avouer notre inquiétude. Demain, tu leur feras ta visite ordinaire. Tu iras poser dans le parc. Tu les avertiras quand vous serez seuls, pas avant; ' t dans un lieu découvert. Nous ne saurions y aller ensemble sans éveiller l'attention spéciale. Moi, je reste ici. Je rassemblerai nos lidèles sous couleur de les entretenir de la marche des Russes contre le Turk. Si, par hasard on t'arrête, ne nie rien de ce qui se passe à la Grotte. Elle est infestée de mouchards. Tu confirmeras que nous sommes venus recruter ici des défenseurs de l'Hétérie parmi les anciens combattants de Novare. Un point, c'est tout. Le reste ? Tu lignores.-.Tu fais en compagnie de ton oncle un voyage destiné à nourrir tes connaissances de l'art classique. Avec mes papiers du Congrès d'Égine, je suis sacré comme un vrai diplomate. Toi, neveu d'un pair de France et d'un général de la Sainte-Alliance... on ne dérangera pas un cheveu de ta coiffure, par prin-

cipe...! Donc, n'aie pas peur... Et réclame-toi de ton Jésuite du Pont-Saint-Ange; si Ton' te taquine... Cela ne peut que dérouter nos ennemis à souhait. N'emporte point d'armes, sauf tes pistolets de poche..., à la mode des voyageurs inoffensifs... Obtempère aux injonctions des personnages en uniformes, mais brûle la ligure, sans hésiter, à tout individu sans mandat qui prétendra te barrer le passage... Attention ! Méfie-toi des vilains coups de stylet dans le dos... Ce gouvernement utilise des mendiants et des moines forts experts dans ce genre d'exploit pour débarrasser sans bruit le Saint-Père des personnes gênantes. «Il signoraétévouctime du briganté ! » Ni vu, ni connu. Evite toute promenade à pied. Sors en voiture ou à cheval, et garde le milieu de la route.. .Du sang-froid... etdu coup-d'œil... Pense 9, ton père... Et puis tu vas voir combien c'est amusant... On se sent agir, saperlotte !...

Et il se laissa rire de bon cœur, en tapant sa cuisse. Omer se résignait à tout. Ses os gelaient; des frissons lui traversaient la nuque. Il questionna l'oncle sur la cachette des autres dossiers révolutionnaires. Ne pouvait-on redouter une perquisition immédiate ?

— Ils savent bien que j'ai mis mes oiseaux en sûreté hors d'ici... Quant aux perquisitions, sois sûr qu'elles ont été faites, et à plusieurs reprises, pendant nos absences...

Omer se souvint d'avoir remarqué, dans son portemanteau, certains changements survenus au milieu de ses paire^s de bas, de ses chemises et de ses douzaines de cravates.

Avec les deux sœurs, ils soupèrent, ainsi que chaque soir. Le capitaine les rassura fort bien sur le sort de Gennarello. Il les persuada qu'aucune mission dangereuse ne lui avait été confiée, qu'après tout la fraude était apparemment l'unique motif de l'arrestation. Au prix de quelques ducats, l'antiquaire s'en tirerait Le

mieux du monde. Elles le crurent à demi. Du reste leur affection filiale n'étaitpasexcessive. Elles aimaient de leur père ses qualités de protecteur et de banquier. Il ne leur épargnait pas le travail. Elles lui reprochaient leurs fatigues, leurs courses, du matin au soir, les exigences des trafics, son avarice pour récompenser l'empressement à nettoyer les meubles et les armes, à surveiller les servantes et le jardinier, à produire la comptabilité de mille négoces étranges, à tenir proprement la maison garnie, à conseiller la cuisinière, et à se montrer aimables envers les hôtes.

Très avant dans la soirée, sous divers prétextes, des hommes louches vinrent demander le signor antiquaire. (( Il est en voyage dans les Siciles, pour les collections du comte de Palerme », répondait fermement Garita, sans le moindre trouble, et même avec les façons d'une commerçante fière de fournir une clientèle semblable.

A la dérobée, Catterina, de son tablier de soie verte, essuyait parfois l'humidité de ses yeux. Mais le capitaine la pria de monter quelques fioles de Marsala, puis de danser la tarentelle, comme si nul malheur n'était à craindre, comme si l'on ne savait rien de l'arrestation, comme si nulle préoccupation n'attristait leurs esprits.

A six, les tambours de basque au bout des bras légers, la main droite sur la hanche, les sœurs scandè-

Iient leurs marches et leurs pirouettes dans le rayon ■maire. Les tabliers de couleur volaient autour des ■tilles avec les plis secoués des jupons. Les tresses léfaites fustigeaient les épaules. Et ce fut une splenleur étrange, cette danse animée par les interjections joyeuses des cadettes, tandis que les deux aînées, graves devant leur crainte, dessinaient mal les pas. Omer, pensait à cette chorégraphie sacrée de l'ancien Orient qui mimait l'amour fécond au bord des tombes fraî-

ches, pour convaincre les hommes de Timmortalité planétaire.

A ressasser la peur des périls, depuis son adhésion au carbonarisme, le jeune homme avait en partie usé l'importance et l'imprévu de ses terreurs. Elles devenaient banales. En vain il chercha, tout une heure durant, les angoisses des premiers jours. Elles ne ressuscitèrent point. L'attente des minutes dangereuses semblait familière et quotidienne. Elle n'était guère poignante. Bien qu'il se prévît dans un cachot, même en chapelle ardente, au pied de l'échafaud, il acceptait avec un certain calme cette conjecture. Cela ne l'empêchait point de se plaire à la nuit bleue, aux rondes lentes des Transtévérines, aux courbes des danseuses, à la volupté de leurs attitudes. Un instant même, il consentit à mourir là, dans ce merveilleux soir, à travers quoi les fantômes des basiliques romaines se dressaient, ainsi que de larges visages pensifs, ainsi que les pâles fronts de dieux méditants. Carita, sur ses genoux, toute moite, odorante, il l'eut blottie dans ses bras; les cils des grands yeux noirs vibraient entre ses lèvres ; le sein chaud palpitait dans sa main. Vraiment, il eût souffert la mort sans répugnance, au milieu de cette beauté vivante, éternelle, et qui ne différait plus de lui.

Sur l'ordre de l'oncle Edme, il fut se coucher, certain de ne pas dormir. Gomme il s'attardait à l'évocation de philosophies stoïciennes, il embrouilla les théories de Sénèque avec celles de Lucrèce, qui furent deux hommes en toge grise frissonnant sous une chute de neige. « Ce ne sont pas des ilocons, avertit une voix paternelle et moqueuse ; ce sont les atomes qui tombent dans l'abîme ! » Il essaya malaisément de vérifier l'assertion. Mais un ronflement gras le fit sursauter. Il crut à un espion endormi derrière le rideau, se réveilla. Lui-même avait ainsi ronflé. Alors, il eut honte

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de cette emprise de la fatigue physique sur sa pensée, puis sourit de sa honte et s'arrangea mieux contre l'oreiller. Sénèque et Lucrèce reparurent ; ils le conduisirent aussitôt jusqu'à l'antre obscur de Morphée.

Contre toute attente, le trajet du lendemain matin, sur la route de Tivoli, ne fut agrémenté d'aucune aventure. L'Apollonide qui menait grand train le cheval de la caritelle ne laissa prise à aucun soupçon. Des bœufs étaient vautrés dans la prairie ; un pâtre cavalier épouvanta, avec son chapeau, la fuite d'une génisse rebelle. Quelques gamins noirauds vêtus de culottes et de scapulaires à l'image du Sacré-Cœur, une vieille, très droite sous la jarre que portait sa tète aux rides linéaires, furent les seuls êtres animés que l'on croisa.

Les façades harmonieuses de la villa, ses déesses menues dans leurs niches cintrées, le seuil ébloui'ssant, le luxe sombre et limpide des meubles cirés, des damas luisants, des cristaux verdâtres^jdes marbres piquetés, des vieilles dorures, des colonnes grises élevant des vases de malachite sur leurs corniches de porphyre, rien ne participait au drame prochain, sauf les pourpres éclatantes des fleurs transparues dans l'altitude «les fenêtres radieuses. Les frères ignoraient tout Quand ils en furent instruits, dans le parc, Carlo ricana de façon comique, Raphaël siftla un air napolitain, mais continua de peindre.

— Le captif et son escorte passeront par Frosinone ; ils y coucheront pour faire rafraîchir les chevaux... dit *^arlo, le premier, en étouffant à demi sa voix par un urattement de l'archet sur le violon.

— Ou bien à Ferentino, à cause du château fort et 'le la garnison...

— N'oubliez pas, M. Héricourt, qu'en Espagne, et sur les ordres de la Sainte-Alliance, le roi vient de faire condamner au gibet le marquis de Caviilana et le capitiine Fernand Alvarez de Solomayor. Donc...

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— Frosinone est un lieu pittoresque. Ne vous plairait-il pas, demanda Raphaël, de m'y poser un Dante, nous partirions ce soir, vous de Rome, moi d'ici. Nous nous retrouverions là-bas...

— Mais...

— Chut!

Les arbres voient, Le ciel entend

fredonna Carlo sur un air d'opéra, en caressant les cordes du violon :

Mon amour...

Se plaindre De toi !

A pleine voix, il dit tout le récitatif; il appuyait sur la chanterelle. Raphaël parachevait, dans l'habit gris du portrait, l'éclat d'un bouton d'acier, avec minutie.

— Ne faites aucun préparatif de départ... Allez simplement prendre une collation avec de jolies filles du côté de Frascati. Dans les délices, oubliez de rentrer ce soir à Rome ; on vous amènera des chevaux. Vous pousserez au galop jusqu'au relai du maquignon, qui n'est pas loin de Velletri. Là, vous changerez de montures et vous galoperez en hâte jusqu'à Ferentino. Voilà ce qu'il faut dire au capitaine Lyrisse, en plus de ces trois mots : Le vieil Antinous, et de ce chitfre : 4936... Inscrivez avec l'ongle sur votre manchette droite 46 et sur l'autre 93; vous rétablirez facilement le nombre... Maintenant, parlons peinture et musique jusqu'à l'heure habituelle. Carlo, joue-nous l'air si drôle de Piccini, tu sais dans la Ceccliina.

Le violoniste à cheveux blancs interpréta tout l'opéra boude ; ils devisèrent le plus gaiement possible à ce sujet. Omer s'abstint de faire allusion aux événements, bien que cette prescription lui semblât puérile. Qui

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pouvait, dans ce parc, clos de haies et de murailles, pénétrer facilement? Qui pouvait, du taillis voisin, entendre ce qui se disait sur le sofa de pierre ? Il attribua cette prudence maniaque aux souvenirs des tortures morales subies par le cadet dans la forteresse de Naples. Néanmoins, il crut apercevoir l'ombre d'un mouvement humain sur la sente qui s'enfonçait entre les arbres. Peu après, plusieurs branches furent froissées dans le buisson le plus proche, peut-être par un animal timide. Les frères Conosséi feignirent de n'avoir rien surpris. Quand Omer leur parla de cette illusion quelques instants plus tard, ils sourirent à peine, et sans répondre.

Durant le repasj Raphaël ne cessa point de décrire la petite ville d'Ardée, où l'on peut se rendre parla route de Velletri. Il vanta le pittoresque de ses abords et de sa situation, sa proximité de la plage; il invita bien haut Omer à la visiter, en annonçant qu'il l'y précéderait, ce soir-là même, pour préparer le gîte. « Certainement, devina le jeune homme, il donne le change sur le but de son voyage nocturne au mouchard qui se dissimule dans la livrée d'un laquais. » Il tenta de flairer le sbire parmi les quatre garçons en habit galonné et en guêtres fauves qui débouchaient les bouteilles, changeaient les assiettes, inclinaient les plats, veillaient à l'ordonnance du couvert. Ni leurs gestes habiles, ni leurs attentions muettes, ni leurs visages neutres, ni leurs pas sourds et prestes ne les trahirent.

Le retour à Rome s'effectua sans incidents au gré de TApollonide. Omer se lassa d'être prêt à la défense. Il retira les mains de ses poches à pistolets, bâilla. Ce signe de sa quiétude morale lui fut agréable.

Dès qu'il eut prononcé devant son oncle les trois mots secrets et le nombre, il lui fut prescrit de faire visite àM^Piccini, l'avocat qui portait un lorgnon d'or, et de l'avertir qu'il eût à s'occuper des affaires litigieuses

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contenues dans les dossiers 96 et 43. Orner gagna les boutiques du Corso. Il afTecta de flâner le long de leurs étalages, ayant remarqué à plusieurs reprises un marchand d'amadou et de briquets qui criait sa marchandise tantôt derrière, tantôt à côté de lui. Il se laissa devancer. Mais l'industriel ambulant trouvait vite une commère, un ouvrier, un bambino, une servante. L'idée lui venait aussitôt de leur ofl'rir ses produits, en usant d'une longue éloquence. C'était un homme muret bedonnant, doué d'une vaste ceinture bleue, d'une chemise rousse et d'une culotte verte. Constamment, il torchait de la main sa barbe grise, puis rabaissait contre ses yeux le bord d'un tricorne ecclésiastique acquis chez le fripier. Soucieux de le dépister, Om'er suivit une fille indolente qui portait, par-dessus le costume romain, un châle de mousseline à fleurs et un chapeau de paille à rubans cerise. L'homme au tricorne ne les perdit point de vue; bien que la demoiselle, d'œillade en œillade, eût attiré le galant à travers un dédale de passages, où les paysannes, vendaient à l'abri du soleil, leurs melons, leurs légumes, et leurs volailles aux pattes liées. En face d'elles apparurent encore l'éventaire et la ceinture bleue sur la bedaine du gagne-petit pressant le pas. Il n'y avait plus à douter. Alors, la peur du stylet prompt saisit Omer. La fille lui fit inutilement signe, sous la porte, dont elle mania le heurtoir, après une génuflexion devant le cierge de la madone qui gardait, au bord d'une niche, la demeure interlope.

Le jeune homme attendit le passage d'un fiacre, en armant un pistolet sous la basque de l'habit. Sajambe gauche tressaillait malgré lui. A la fois, poltron et farceur, son esprit promettait un jet de feu très inattendu de l'ennemi, s'il approchait. Le bras de l'espion était bien musclé, velu sous la manche ouverte, et tout à fait propre à une besogne de meurtre. Sa main gauche soutenait l'éventaire pendu par une corde à son cou ; sa

main droite demeura dissimulée dans les plis inquiétants de la ceinture bleue. Cependant, Omer fut sûr d'abattre l'assassin devant qu'il eût achevé le bond nécessaire.

Tumultueux par ses ferrailles disjointes, ses grelots, ses roues et son cheval au trot, un fiacre survint, en forme de calèche. Omer y sauta, promettant un pourboire splendide si l'automédon l'emportait au galop vers le château Saint-Ange. Ebaubi, le mouchard resta sur place. Soigneux de le laisser dans le doute de savoir si l'espionnage avait été deviné, le carbonaro ne tourna point la tête. Quand on eut passé le coin de rue, il essuya la sueur de son front et de ses mains. L'équipage craquant et sonnant dispersait, aux cris du cocher, les vendeurs d'aubergines, d'eau à la menthe et de macaronis rissolés.

On fit, à cette allure, le tour de la ville ; on passa le Tibre deux fois, sur les injonctions d'Omer, qui feignit de ne point rencontrer les personnes aux endroits indiqués. Enfin, la calèche détraquée revint au pas dans les environs du Corso, s'arrêta non loin de la maison qu habitait il signor Piccini. Passé le porche humide et frais, l'étude garnie de casiers à paperasses, et d'une bibliothèque de jurisprudence, le visiteur pénétra dans un cabinet oblong tendu de cuir de Cordoue, et fort obscur derrière les jalousies baissées. Il distingua, le maître du lieu, grâce au lorgnon qu'il agitait aux environs de sa figure .

— C'est le dossier 4936 qu'il faut vérifier de suite... ordonna le visiteur, avant de saluer, selon la recommandation de l'oncle Edme.

— Optinie, répondit après quelque hésitation l'homme de loi.

Il fit apporter deux liasses par un clerc ; choisit dans son tiroir un papier d'exploit couvert d'écriture, il ajouta le numéro 4936, puis deux autres nombres.

— Allez, maintenant, tout de suite, chez le sieur Gartoleone, commissionnaire en rubans, porter cette assignation à comparaître... Vous la signifierez à luimême et vous vous en ferez donner un reçu avec le paraphe de sa propre main. Vous entendez?

Le clerc sortit.

— Je fais prévenir notre ami, le petit vieillard spirituel qui eut le nez cassé au siège de Saragosse, expliquait l'avocat. Au reçu de cette assignation, il n'ignorera plus que les deux sommes de ducats qu'elle lui réclame désignent Ferentino et Frozinone... Ces chiffres nomment ces deux localités sur notre table secrète. C'est aussi l'ordre de s'y rendre immédiatement. Voici le dossier de la signora Veccei, qui me consulte relativement à ses litiges avec le fisc de Ferentino, car elle demeure dans cette localité. Dites à votre oncle de lui faire visite demain. Il demandera son fils Pietro, qu'il lui dise simplement : « J'ai pour vous une lettre de change de 639 livres françaises. » L'autre comprendra. Au cas où le capitaine ne pourrait transmettre ce mot d'ordre, vous le suppléerez, et vous raconterez à ce garçon tout ce que vous allez me raconter d'abord. Moi je cours directement à Frosinone, chez l'abbé Burneschi, le titulaire du dossier 43, pour qui je plaide contre les exigences des moines du Mont- Gassin, car fort indûment ils quêtent sur le domaine de sa cure. Ses ouailles le suivront au bout de l'aventure. C'est un Bon Cousin déterminé. A présent, je vous écoute.

Quand Omer eut terminé son rapport, le signor Peccini nettoyait les verres du lorgnon fiévreusement...

— L'affaire est intéressante, fit-il en imitant sa voix de consultation judiciaire. Diavolo ! Point de retard, Soyons rendus demain à l'aube. Prenons garde à ne point nous rencontrer sur les routes que les carabiniers doivent parcourir déjà. Prenez, avec le capitaine.

la route de Velletri. Moi, je suivrai les chemins que je connais à partir de Frascati. Ce sera plus long, mais je puis partir dans une heure, sans exciter de soupçons. La police trouvera naturel que je veuille prier l'évêque d'Anagni d'apostiller une supplique en faveur d'un pauvre moine, mon client, qu'on a incarcéré pour ivresse et scandale dans une auberge. J'emmène avec moi mon collègue, maitre Thaddeo, qui n'a pas moins de courage que de tignasse... Que personne, surtout, n'emporte d'armes... Nous en trouverons là-bas, s'il est nécessaire, ce dont je doute... Au revoir et à demain... N'ayez pas peur... En me quittant, vous entrerez dans la confiserie, près la fontaine de Trévi pour manger des douceurs. Vous paierez à la caissière ellemême. C'est une vieille dame en cotte de religieuse, qui a une tache de vin sous l'œil droit. Cette pièce que voici, vous la ferez tinter quatre fois contre l'écritoire de fer... comme par un geste machinal. La caissière ne vous dira rien et vous rendra la monnaie. Après votre départ, elle portera la pièce chez notre ami, l'acteur Gesario. Lui-même ira chercher il signor Lantéana, le banquier du siège de Gaète. Ensuite ils attendront ensemble Cartoleone dans un lieu marqué d'avance. Donc, n'omettez point de faire le gourmet dans la confiserie.

— Et si la caissière n'est pas la vieille femme en question?

— Aujourd'hui, chacun monte la garde à son poste... je vous l'assure, jusqu'à l'heure du souper !

Omer contrôla cette exactitude. Elle lui valut de la confiance. Le rôle qu'il dut jouer l'amusa, 11 rentra s'habiller en voyageur, boucla des guêtres de cuir sur un pantalon de nankin, endossa la blouse de chasse, et passa les bretelles de son sac à dessins, en ripostant aux plaisanteries de l'oncle déjà prêt. Les filles de Gennarello, pour dissimuler leur angoisse, s'occupaient

au dehors, dans les boutiques de leur commerce, manifestement. 11 n'y eut point d'adieux pathétiques. Dans la caritelle de chaque matin, tous deux prirent place avec l'apparence de gais excursionnistes en chapeaux de soleil qui provoquaient les lazzis des femmes bavardant autour des fontaines, qui jetaient des baïoques aux gamins noirauds poursuivant les roues stridentes, et qui proposaient à toutes les bouquetières de leur offrir une collation dans la Gasa-Alba de Giampino. Trois jolies vendeuses de roses acceptèrent. Droites contr^ les barres de la caritelle, couronnées de leurs fleurs rouges, jaunes, blanches, le rire éclatant d'ans leurs figures rondes et hàlées, elles firent flotter hors du véhicule les couleurs de leurs tabliers, en bannières. Du vert, de l'amarante et de l'orange pavoisèrent ainsi le char de rires, de fllles et de fleurs, de claquements de fouet, de grelots et de sonnailles que menait l'ApoUonide assis sur le brancard.

— ■ Signor Francese ! Signor Francese ! crièrent les gens égayés au seuil des maisons lépreuses, à l'ombre des loques séchant sur les perches, à côté de la marmaille pouilleuse et grouillante, dans la fraîche puanteur des ruelles étroites.

Omer s'étonnait de courir à la mort possible avec les indices de la joie. Vraiment les bouquetières étaient d'une drôlerie farouche et brutale. A l'auberge, il caressa leurs tresses graisseuses ; il soupesa leurs colliers de coraux et de billes bleues, if pressa leurs doigts carrés, ridés, armés d'ongles noirs ; il baisa leurs yeux frétillants ; il palpa leurs lourdes poitrines épanouies sous la chemisette et les velours des corsets brodés ; il excita les malices de leurs regards gentils. Tout le reste du jour, il se força de goûter, aussi bien que son oncle, l'aimable bestialité de ces créatures ardentes, cabriolantes, aff'amées de pâtisseries chaudes et de brusques voluptés, également avides de baisers virils

et de marsala. « Goûtons nos derniers plaisirs! » se conseillait le jeune homme, charmé de rire, à cette heure, sous la vigne ombreuse de la treille.

Après soupei', le capitaine ordonna de préparer des chambres pour celles des jeunes iilles qui voudraient se divertir avec eux dans le site pittoresque. Grises, elles chantaient éperdùinent. Une seule préféra se faire reconduire à Rome, dans la caritelle, par crainte de sa mère. Elle se chargea d'annoncer cette villégiature aux |)arents de ses compagnes. C'était à merveille. La police 'lu pape recueillerait le propos et croirait à la partie Une.

Quand la sage bouquetière fut partie, le capitaine persuada les autres invitées de se mettre au lit, en les attendant tous deux. Ils allaient faire une promenade aux étoiles, et prendre le frais. Elles acceptèrent de gravir l'escalier extérieur de la Gasa-Alba, leurs lanternes à la main. Omer envoya des baisers tandis qu'elles s'accoudaient au balcon. Il pensa qu'il expédiait à la vie elle-même cet adieu d'opéra.

L'oncle et le neveu marchèrent impatiemment une heure, avant de rencontrer le domestique du maquignon qui conduisait les chevaux promis. Ils lui laissèrent, .1 l'adresse des belles, un billet conseillant de patienter à la Gasa-Alba jusqu'à leur retour ; ils prétextaient le désir de voir l'aube sur la mer Thyrrhénienne, et ils ajoutaient plusieurs pièces d'or au message, afin • {u'elles pussent se débrouiller. Aussitôt, ils se hissèrent en selle ; et piquèrent de l'éperon.

Les bois noirs s'enfuirent aux deux côtés de la route. Les ombres errantes des grands buffles romains traversèrent les broussailles. La chevauchée fut rude. Il lallut couvrir plus de vingt lieues de mauvais chemins. Un seul relai était établi après les six premières, pendant lesquelles Tallure du galop fut gardée sans ralentir ou presque, les bêtes se trouvant vigoureuses. Omer

veilla surtout à ses rênes, à son assiette de cavalier dépourvu d'excellence. Ses craintes, en l'assaillant, lui valurent plus d'ennui que de terreur. Malgré l'approche (lu péril immédiat, elles gardaient leur nouveau caractère de choses trop méditées. Plutôt aima-t-il prévoir le succès, le retour en France, Elvire, la gloire politique. 11 se loua d'être un homme d'énergie, capable de risquer son existence pour l'idée libérale, et l'approbation du major Gresloup. Quand bien même il tomberait aux mains des sbires, l'oncle Praxi-Blassans ni le général Héricourt ne le laisseraient exécuter. Ainsi que le major Gresloup, il travaillerait quelques mois ou quelques années dans une chambre de forteresse. Mais, à la sortie, quelle auréole de martyr l'imposerait à l'admiration des républicains ! Et son parti n'avait-il pas imposé à Charles X, le renvoi du ministère Yillèle, l'avènement du ministère Martignac, les préparatifs pour l'expédition du Péloponèse qu'on organisait à Toulon contre les massacreurs des Grecs. Toutes ces réflexions lui semblèrent moins pénibles que la fatigue de ses paupières, et la douleur de ses reins. Mal garnie, la selle de bois le fessait durement. Le capitaine lui-même se plaignit. Ils mirent pied à terre avec satisfaction au salut d'un homme en manteau qui se leva sur les marches d'un calvaire. Le maquignon carbonaro se faisait reconnaître. Il ne leur apprit rien, sinon le passage des frères Gonosséi, avant le coucher du soleil.

A la lueur du ciel constellé, la barbe *de l'homme remuait à peine, tant il parlait bas. Quand il se recouvrit du feutre conique, ses yeux disparurent dans 'j l'ombre. Son corps demeurait vague sous le manteau. Il emmena les bêtes couvertes d'écume derrière un taillis, où l'attendait un petit garçon gardant les chevaux frais. Ceux-ci portaient sur leurs échines pommelées des selles militaires. Les fontes étaient garnies de leurs pistolets. Le capitaine vérifia, dans les sacoches, les

poires à poudre, les balles et les bourres. Orner regretta de se retrouver en selle, à côté de l'oncle. La guerrre commençait. Alors, le maquignon annonça que son fils partirait bientôt sur leurs traces qu'il promènerait au is des étalons toscans, dans la direction d'Anagni. j irès la bagarre, s'il importait de gagner la tour d'Asture la côte, les fugitifs pourraient ainsi changer de montures à mi-route, dissimuler leur course par les che- , mins creux de la montagne, et couper au court derrière le garçon qui n'ignorait pas une sente du pays. Ainsi l'avaient prescrit Raphaël et Carlo Gonosséi.

— Bon, dit l'oncle ! c'est nous qui emporterons le papier hors d'Italie dès qu'on le tiendra.

Il avait, depuis le matin, expédié, par des voies différentes et des messagers divers, le plus précieux du bagage à la Tour d'Asture, dont le sergent, les deux vigies, les trois douaniers, les dix artilleurs étaient Bons-Cousins. Vétérans de l'armée impériale, ils avaient -ervi dans les régiments jacobins de Macdonald

i 1798 et en 1809, lorsque le prince Eugène, avant Wagram, confia son aile droite au général disgracié par Honaparte depuis le procès de Moreau. Le sergent était

1 ancien philadelphe, incapable de trahir un capitaine ue la Grande Armée.

L'oncle démontrait cela, pendant le trot des deux bêtes. Un gourdin pendait par un cuir au poignet. Dedans se trouvait une lame, à ce qu'il dit, très bien emmanchée.

— Si nous rencontrons des gardes pontificaux en patrouille, nous marcherons sur eux le plus simplement du monde, et leur demanderons le chemin d'Alatri, dont nous voulons dessiner les remparts cyclopéens... Alatri... VAletrium des Latins, cité des Berniques... Bon... Tadieu qu'il a le trot dur, ce gros-là !... Dégage les pistolets. Nous bousculerons les curieux, pour peu qu'il en rôde ici !

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Omer se voulut prêt à toutes les violences. Sa résignation se confiait au hasard. « La forteresse de Taganrok ou la route de Frosinone ! Q'importe. Mon destin est égal, que j'aide les jésuites, que j'aide les carbonari. Puisque je n'ai pas le courage de sacrifler ma mère, et de braver l'opinion en suivant mon goût vrai, tant pis pour moi... Ah! petite maison de la campagne, jardin aux ombres favorables, rire et nudités de mes servantes vicieuses... où ètes-vous ? Je n'ai pas la vaillance de jouir à mon gré... Les vivants et les morts, les ancêtres et les parents m'arrachent à la paix que chérit ma nature !... Ils exposent au trépas leur bien, leur esclave... moi qui voudrais devenir libre... 0 le triste mortel que je suis ! 0 le philosophe dérisoire! Pourquoi, pourquoi mon père, veux-tu par mon corps et ma faiblesse, continuer ta carrière de force et de gloire? Mon père, mon père... C'est toi, c'est ton sang qui me condamne à ton vœu de héros. C'est toi qui chevauches dans cette nuit, par l'entremise de mes membres. C'est toi qui fustiges mon cœur glacé, l'angoisse de ma gorge et la douleur de mes viscères peureux. Tu ressuscites et tu halètes à l'espoir de la bataille, dans mon esprit. Mais ma chair tremble et sue. INe peux-tu dompter aussi mon corps, toi qui as dompté ma raifeon,père inexorable ? Ne peux-tu pas élargir ma gorge, arrêter les crispations de mon estomac, réchauffer mes veines, puisque avec les mots Honneur et Gloire, tu m'as convaincu de mourir ? Ah ! je suis las de penser et de craindre. Père ! mon père, ne détournerez-vous pas de moi le calice? Comme mon Bon Cousin, le Christ, je j souffre la Passion au jardin des Oliviers ! Mon Père, ' ayez pitié de moi ! »

Son esprit fut en Lorraine dans le château des Lyrisse, au salon des colonnes. Le portrait du colonel lléricourt y occupait le centre du panneau principal. Cheveux en coup de vent, autour du front pnie et de

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maigres joues hàlées ; yeux petits et clairs, et la bouche mince, le menton carré sous la figure hautaine, le manteau que le vent drape derrière l'uniforme vert du dragon, le gantelet de cuir jaune, le sabre, une grenade fumant à terre, près d'un casque... et, au loin, dans les ondulations de la plaine, les lignes vagues d'une infanterie, les fumées des salves, la lîamme d'un canon... Qu'obtenir de cette grande ombre sévère, à la face d'orgueil ?... « Mon Père... mon Père... que votre volonté soit faite! puisque je n'ai pu résister à votre puissance ! »

Gomme une poigne invisible courba la nuque douloureuse d'Omer lléricourt, et le cheval galopa, s'exaspéra, dégageant une fâcheuse odeur d'étable, de poil chaud. Il broncha tout à coup. Un porc-épic rampait sur le chemin. Le rongeur se hérissa et se recroquevilla sous les aiguillons. Omer fut soulevé, retomba rudement sur la selle, fut jeté à droite, puisa gauctre ; et le coursier de rOmbrie s'emballa. Le capitaine éperonnait. Les deux animaux rivalisèrent. A droite et à gauche, les montagnes s'enfuirent, et la vallée, ses chaumières, ses bouquets de bois.

La lutte contre le cheval contraignit Omer à quitter ses rêves lugubres. Elle se prolongea. L'écume volait du mors. Les jurons et les conseils de l'oncle Edme ne remédiaient pas. La crinière flottait, s'éparpillait sur le garot. Ce fut un surcroît de peine et de fatigue.

Des cris derrière eux, se précipitèrent, qu'ils comprirent mal.

— Omer! ne te retourne pas, objurgua le capitaine, ne te retourne pas... Pique la bête... Plus vite... Hardi...

Quelque chose dans l'air siffla comme une guêpe agacée, et le son s'évanouit, tandis que la détonation d'une carabine éveillait des échos. L'épouvante rétrécit le cœur d'Omer, et, dans ses veines, le sang tressaillit.

La route se courbait un peu plus loin. Dans un

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champ tout à l'heure caché par les broussailles boi^^ dantlavoie, il discerna des gens qui couraient; d'autres se dressaient autour d'un feu ; quelques-uns, enhàle, bridaient leurs chevaux. Quatre ou cinq éclairs jaillirent d'un groupe immobile... Le vol de guêpes agacées arriva, siffla, passa, devint un murmure qu'étouffait déjà le tonnerre des armes.

— Admirable ! hein ! souffla le capitaine... Nous ne nous sommes aperçus ni les uns, ni les autres! Leur sentinelle pissait contre un arbre. Pique- ta bête... Hardi... Oh ! les chevaux du pape, ça ne va pas loin... Peux-tu détacher le sac qui pend à ton arçon... Oui. Tire le bout de ficelle... ça va tomber...» Ce sont des grains d'ambre. Le premier qui arrivera dessus croira que nous sommes des contrebandiers..., qui perdons notre charge.

Sans doute, en fut-il ainsi, car les bruits de la poursuite cessèrent av^nt que les chocs dans le cœur d'Omer se fussent amortis. Son évanouisssement lui parut proche. Mille gouttes de feu ponctuaient la nuit, montaient, descendaient, à la manière des poissons dans un aquarium. Pendant l'heure suivante il songea principalement à régler sa respiration.

— Eh bien, tu n'en es pas mort, plaisantait l'oncle... Hein : ils jettent leur poudre aux oiseaux! Figure-toi : j'ai bien deviné le soldat dans l'ombre qui se soulageait... Mais je me suis dit : « En avant... N'avertissons pas le conscrit ! » Alors, l'homme aura pensé que des chevaux, galopant à si franche allure ne pouvaient être que ceux d'honnêtes sbires en intimité avec la police et les gardes pontificaux. Apparemment, il attendait le retour de leurs éclaireurs qui doivent trotter à travers champs ; il n'aura pas voulu donner l'alarme avant d'être sûr... D'ailleurs, il pissait... Ça arrive toujours ainsi, quand la sentinelle est seule. - Pendant la campagne d'iéna, ton pauvre père pré-

ferait agrandir les intervalles entre les vedettes et les poster par deux... C'était un fameux troupier, le colonel ! Quel dommage tout de même. Il avait l'étolTe d'un maréchal de France, ton père, mon garçon !... Tu entends?

Il parut au jeune homme que l'àme du mort s'impoit à lui, surnaturellement, par la voix de l'oncle Une. Celui-ci ne tarit plus ses louanges sur le génie [ colonel Iléricourt. Il donnait en exemples, maint et maint fait de guerre ; (;ar on ménageait les forces des bêtes; on avançait prudemment.

« Pourvu que nous ne rencontrions point d'autres carabiniers à cette heure ! » se répétait Orner.

De temps à autre le capitaine sautait à terre, et coUaitroreille au sol. Il n'entendait rien. L'aube d'été se projeta derrière les monts de la Sabine, révéla des crêtes verdoyantes, le profil d'une noble ruine à la cime d'une pente abrupte... Un grand roc, griset rose, se dressa par-dessus l'obscur. La roue du soleil rouge émergea tout au bout d'une haute vallée blanchâtre. I Les oiseaux pépièrent dans les buissons... Omer aspira I de la fraîcheur.

— Voilà mon dernier matin! Ah! que je jouisse encore de tes beautés, Nature !...

Au loin, le clocher d'une cathédrale s'éclaira, puis toute la toiture, le fronton d'un palais entre les ver- I dures des bocages, un troupeau de maisons pressées, là quadrature d'une tour massive, la courbe d'un rempart aux angles abrupts et aux bastions flanquant des rocs, une colline dorée à la base par le froment ! mùr, carrelée dans le haut par les cultures potagères. Un bois de cyprès escaladait la côte. On entendit les jurons d'un rustre pressant l'attelage.

« Ileuseuse ville, songeait Omer. Des époux enlacés dorment derrière les murs de ces maisons. Les par-" fums du jardin pénètrent jusqu'à leur couche. Ils ne

rêvent point d'un conspirateur peureux et harassé q"^ galope vers le lieu de son trépas, aux ordres des ancêtres. 1 Pourquoi m'arracher la vie, et les embrassements des amoureuses. Sort cruel ? Si je m'évadais, si je gagnais cette métairie qui fume pour le repas du matin?... Je n'ai pas le courage de braver un sarcasme. »

Les chevaux allèrent au pas, pendant que les cavaliers fouettaient et brossaient la poussière de leurs habits. Il convenait de faire disparaître les traces de la course, pour l'œil du piéton soupçonneux. Dans un bosquet, on mit pied à terre, afin de bouchonner le poil des montures, à cette heure mornes et lasses, et qui burent au ruisseau. La manche retroussée, le capitaine les lava, puis graissa les sabots, cira le harnachement, et fourbit les mors. Orner se rafaîchit la figure à grande eau; cela lui rendit du courage. Il avala le cognac de la gourde, mordit au pâté de pigeons. L'oncle dévorait, en riant, tranche sur tranche. En même temps qu'il mangeait, il se peignait devant le miroir de son nécessaire, petit étui plat en maroquin, où, dans les alvéoles, s'encastraient cinquante objets indispensables ciseaux, plumes et poinçons, lancette de chirurgien, sparadrap, amadou, bobines de fil, instruments de vétérinaire pour nettoyer les sabots malades, glace, rasoirs, cire et cachet; le tout minuscule, mais d'aspect solide.

Pimpants, ils revinrent sur le chemin. La chaleur du cognac était bonne à la gorge. Omer s'espéra même capable de prouesses. Le capitaine bavardait à la façon des voyageurs que l'aspect du paysage enthousiasme. Il nommait les ruines des châteaux forts. Il rappelait les exploits romains qui rendirent illustres les col-1 lines.

Une voix l'interrompit d'un bonjour sonore et jovial, I celle du banquier Lantéana qui soulevait son feutre conique de paysan. Derrière lui, soufflait un beau che-

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val à demi fourbu et noir de sueur, attelé à une caritelle qui contenait son ami Gesario. Tous deux avaient revêtu le gilet de peau, les culottes et les guêtres des fermiers romains, orné leurs poitrines de larges scapulaires, ainsi qu'il était de mode, pour les petites gens en partie de campagne. Gesario simula le plaisir de recevoir des invités attendus.

— Ah! les voilà ! les paresseux ! les retardataires !... Quelles belles filles vous ont retenus en route ? Il est temps !... Groyez-vous qu'on prend le poisson du Sacc», des heures après le lever du soleil... Venez vite au bord... J'ai amorcé il y a deux grandes heures... Et voilà vos lignes prêtes... Remerciez-moi, tortues françaises !

Au bruit de cette déclamation, le murmure de Laiitéana révélait que, pour lieu de réunion, on avait choisi décidément une sapinière longeant la rive, aune lieue de là, entre Ferentino et Frosinone, sur le chemin de l'escorte qui ramenait Giuseppe Gennarello . L'abbé Bruneschi, ce matin même, conduirait en cet endroit que sanctifiaient un calvaire et une madone miraculeuse, la procession de Frosinone, avec le Saint- Sacrement, pour demander la fin d'une épizootie qui désolait ses pâtres. 11 encombrerait ainsi le passage, et, dans les rangs de ses ouailles, plusieurs des carbonari se dissimuleraient aisément. Lorsqu'arriveraient le carrosse du Dominicain instructeur et la charette du prisonnier, on les approcherait sans peine. Les frères Gonosséi, les deux avocats Taddeo et Peccini, attendaient dans l'église de Frosinone avec les autres carbonari de la région, le moment de descendre dans la vallée. Il n'y avait plus qu'à monter à Ferentino, chez la veuve Veccei. De là son fils transpoi'terait jusqu'au Galvaire, dans un char à foin, vingt tromblons et un barillet de poudre, dès que le capitaine Lyrisse lui aurait présenté la lettre de change de 639 livres,

Déjà Cartoleone avait dii prévenir la veuve et son fifs^ puis rassembler quelques bouviers solides. »

L'oncle Edme s'engagea presque aussitôt dans un sentier gravissant les contreforts, entre les plantations d'oliviers. Là-haut, les clochers de Ferentino et son enceinte de blocs pélasgiques, se coloraient au soleil. Des fumées s'élevèrent sur les toits rougeàtres. Le cavalier diminua, disparut au creux du sentier. j

Déplorant d'être seul, à la merci d'inconnus, Omerl accepta de s'asseoir dans la caritelle. Son cheval suivait à bout de longe. L'acteur promettait à hauèe voix une pèche magnifique; car il y avait là des chaumières entr'ouvertes, un vieux qui bâillait à la fenêtre, une femme qui chassait trois poules vers un hangar, un garçon qui martelait un fer de houe. Plus loin, les carbonari se racontèrent leurs courses de la nuit. Gesario avait dû montrer aux gardes pontificaux ses lignes, ses hameçons, ses filets, et Lantéana son passeport. Les Conosséi, pourchassés deux heures'par six estafiers, les avaient égarés à travers bois, grâce à la célérité de leurs cavales tunisiennes. Seuls, les deux avocats et leur berline étaient parvenus sans alerte à Frosinone. Selon l'acteur, un cordon de postes, en arrière, était établi autour de Velletri; mais aucune patrouille ne vaguait au delà.

Enfin grimaça, sur la haute croix brute du calvaire, le Christ de bronze grossier. A ses pieds, la statue en plâtre de la Madone éclairait une minuscule guérite de planchettes. Pour ex-voto, deux contres de charrue, une petite robe d'enfant, plusieurs aiguillons de bouvier, des cailloux gardant des noms gravés au couteau, deux cornes de bœufs, une roue de charriot, étaient appendus au socle de chêne, qu'ornait un parterre de roses blanches.

Les chevaux entravés, la caritelle calée, Cesario plongea les lignes dans la petite rivière chantante.

Soucieux, Orner déploya son album et commença une vague esquisse du paysage. Lantéana guettait. Une heure s'écoula de la sorte, avant qu'il annonçât une nuée de poussière, un peloton de carabiniers. Sur l'angoisse d'Omer, qui continua de barbouiller sa page, sur l'agitation de Gesario, qui emmêlait ses lignes au moment où mordait une truite, sur le calme de Lantéana, qui sifflottait un air d'église en taillant une branchette, les quatre soldats jetèrent des regards curieux, mais sans ralentir le grand trot de leurs bêtes écumeuses. Ils ne remarquèrent rien d'insolite. Ils étaient déjà loin, avant que Lantéana eut fini de s'écrier :

— Quels beaux hommes... Regardez donc ! Mais regardez donc ! Vive la cavalerie de notre Saint-Père, par ma foi !

Peut-être ces gens formaient-ils l'avant- garde du justicier, du captif et de son escorte. Lantéana courut jusqu'au milieu de la route et ne découvrit rieq. Cependant, il tira secrètement deux carabines d'une gaine dissimulée sous l'essieu de la caritelle. Il se coucha pour renouveler les amorces, enfouit dans rherbe sèche, près de Gésario, l'une des armes, et l'autre près de lui.

— S'ils surviennent trop tôt, il faut abattre les bêtes et déguerpir dans le bois. Pendant qu'on nous cherchera, nos amis pourront accourir... Gésario, tu viseras un cheval du carrosse, moi je me charge de celui qui tire la charrette du prisonnier. M. Héricourt gardera ses pistolets en réserve et protégera notre retraite, à l'abri du calvaire. Ils ne nous tueront pas. La prime est trop belle pour chaque carbonaro livré intact.

Sans feindre, le bel homme ricana. Chasseur, pêcheur et marin, aux temps de loisirs, il aimait le risque physique, contre lequel il exposait ses larges pectoraux dessinés sous le linge, ses cuisses d'athlète, et une face de vainqueur aux jeux d'Olympie. Tel il était.

courageux, amusé par le péril, en dépit de ses habitude^? luxueuses et casanières de compteur d'or, sur la place de Venise.

(( Pourquoi suis-je seul à redouter fébrilement la mort ? )) se demandait Omer, anxieux de voir l'oncle Edme les rejoindre.

Malgré la distance, celui-ci ne tarda point. Il devançait de peu quelques charbonniers véritables, aidés par des femmes pâles qui portaient de longs fagots. Ces brutes noiraudes et farouches, culottées de haillons et chaussées de peaux de biques, s'arrêtèrent au milieu de la sapinaie. Ils redressèrent le cône de chaume couvrant les bûchettes qu'un feu lent carbonisait. Depuis des siècles, ils nourrisaient leur haine des Dominicains, les considérant comme suppôts de l'xVutriche, des hérétiques et du parti gibelin. Il avait suffi que Pietro Veccei leur proposât de jouer un vilain tour à un religieux de cet ordre maudit pour les amener là, munis de leurs hachettes et de leurs tisonniers pointus. Ils avaient des torchons de couleur autour du crâne, et des barbes jusqu'à leurs yeux d'Asie. Des filles décharnées préparèrent la soupe dans une marmite. Entre elles, une jeune mère allaitait son bambino. Sa pâle figure de madone, impeccablement régulière, était ombrée de cils très longs, et fleurie d'une bouche rouge. Insensible, morne, elle s'accroupit devant les roses blanches et la Sainte Vierge. Contre le sommeil du bambino elle laissa découvert l'ivoire immobile de ses deux seins. Pietro Veccei précédait le char à foin qui contenait les espingoles et les tromblons. Obèse dans une ceinture de cuir à poches brodées, il fut déclamateur et téméraire. Sincèrement, il promit de tout culbuter. Aussitôt il mena ses bœufs non loin de la route, pour la barrer à la bonne minute, comme par inadvertance et maladresse de charretier. Une dizaine de paysans quadragénaires l'écoutaient avec dévotion. Derrière les

ti

arbres, ils chargeaient les armes, les appuyaient contre les troncs, les revêtaient de leurs sombresmanteauxusés.

Rapidement, une trentaine de personnes s'assemblèrent. Les charbonniers feignirent d'attiser leur feu au bas de la hutte. Les liUes jetaient du maïs dans l'eau de la marmite. Les paysans fauchaient l'herbe, l'enfourchaient et l'amassaient dans le char. Pietro Veccei aiguisait une serpette. Gesario ferrait des perches et des tanches, sans trop de maladresse. Lantéana l'aidait en sifflant. L'oncle Edme lavait les naseaux des montures. Orner dessinait un arbre, le calvaire, la madone et les ex-voto. Du temps s'écoula, pendant qu'il se résignait aux périls et à une migraine aveuglante.

On entendit les psaumes de la procession. Bientôt, entre deux champs de blé mûr, la bannière blanche et la cramoisie, la croix dorée, le baldaquin de velours bleu oscillèrent sur la foule serpentante qui balançait des rameaux verts. Les tabliers de couleurs chatoyaient contre les jambes des femmes. La blancheur des chemises vibrait sur les épaules des hommes, parmi l'atmosphère déjà tarride. Vers l'azur, devant la montagne verte et bleuâtre, les mots latins montèrent, distincts. L'or du Saint-Sacrement reçut du soleil un rayon direct, et darda des éblouissements. Lent et psalmoiant, le cortège avançait. Les figures brunes cominenèrent à différer les unes des autres. Les épingles des coiffures féminines brillaient. A la tète de la procession, un troupeau de moutons gris, enrubannés, déboucha sur la route dans une vague de poussière. Quelques petits pâtres les menaient, ainsi que deux chiens hirsutes. En bêlant, les brebis trottaient. Ce furent leurs museaux noirs et gris qui d'abord atteignirent le calvaire. Pietro leur barra le passage par des cris ^spéciaux et stridents. Aussitôt les petits pâtres aux gilets rouges appelèrent leurs chiens. Ils se jetèrent à genoux. Les charbonniers les imitèrent. Déjà les paysans

se prosternaient au milieu de la route que^ sur l'autre flanc, bornait un talus rocailleux, abrupt et velu de rudes broussailles. Auprès d'eux, les gens de Frosinone se massèrent en chantant leur litanie. Travestis par leurs cagoules brunes de pénitents, mais le capuchon rabattu, les deux avocats, Peccini, Taddeo, soutenaient les brancards antérieurs du dais, tandis que les deux Gonosséi étaient aux brancards postérieurs. Maigre, grisonnant, et de profil militaire, l'abbé Bruneschi balançait l'ostensoir. Parfois, il regardait obliquement le sud. La foule piétinait, priait, chantait, s'épongeait. Des voix de fillettes paisibles entonnèrent un chœur pieux...

— Elles ne savent rien! Si mon âme pouvait ne rien savoir! souhaitait Omer.

Sa main continuait à feindre de dessiner. En vain, il chercha de l'émotion sur les figures des rustaudes, accablées par le faix lourd des chevelures. Il remarqua des culottes éraillées dans les guêtres de toile poudreuses. La tète blanche de Carlo Gonosséi se dressait fièrement par-dessus le capuchon de sa cagoule. Celle toute brune de Rafaël était sardonique et pensive. La tignasse de maître Taddeo tremblait à ses mouvements inquiets. Peccini réprimait des moues d'impatience. Leporteur de labannière cramoisie étaitunsquelette triste dans un étui noir. L'adolescente qui levait l'étendard de la Vierge avait les >yeux cernés et fripés d'unecourtisane.Gertainement, ces files de pieuses gens ignoraient le but réel de la procession. Simples, ils offraient à la Madone, sur les avis du curé, les prémices de leur troupeau malade, afin qu'elle intercédât. La cérémonie rustique et touchante s'accomplissait. ^

Comme le diacre achevait de bénir la poussière des moutons gris bousculés par les chiens, un trot rude frappa la route. Parut le chapeau de paille d'un homme fouettant son âne à tour de bras. Le nez cassé

du petit vieillard spirituel, Orner le reconnut vite. C'était le signal. A cette vue, Pietro Veccei piqua ses bœufs, jura, et fît sauter l'ornière aux' roues de son char à foin. Brusquement un bœuf frappé au bon endroit s'écroula sur un peu de sang vermeil et meugla, près de la vache blonde, qui s'émouchait les flancs couverts de bouse. Le chariot obstruait entièrement le passage. Les paysans coururent aux arbres masquant

s tromblons. Le prêtre se hâta de finir l'oraison. Les v|Liat're brancardiers portèrent le dais au milieu de la route, vers le sud. Déjà tintinnabulaient vaguement les sonnailles d'un attelage. Alors les charbonniers empoignèrent leurs longs tisonniers pointus. Ils se postèrent devant la femme aux seins nus, qui berçait le sommeil de l'enfant.

A la cime du foin, Pietro Veccei, les mains dans sa ceinture de cuir, défiait de sa barbe grise le cliquetis de fer que faisaient déjà les sabres heurtant les éperons des soldats. Ils arrivèrent, deux, montant des rosses au petit trot; deux avec des plastrons bleus, des aiguillettes, les bonnets de police à longue pointe jaune, des figures bonasses et stupides que le Saint-Sacrement stupéfia. Ils maintinrent leurs bêtes sur place en levant la main. Jaune et noir, le carrosse, grand comme une maison, s'arrêta derrière de lourds chevaux rouans. Le cocher ôta son tricorne. A la portière se penchaient une tête glabre, et boursouflée sur une pèlerine noire, une autre aigrefine et moustachue sur des épaulettes blanches. Le cantique s'élevait de la foule.

Cartoleone sauta de son âne et vint au capitaine Lyrisse :

— Ne vous mêlez de rien. Seulement, ne vous laissez pas séparer de nous. J'ai passé devant le carrosse : le Dominicain garde sur les genoux un portefeuille de maroquin vert... Ce doit être la chose... Mieux vaut le déshabiller totalement, parce qu'il peut avoir caché

Pessentiel dans une poche intérieure... Les Gonosséi ne veulent pas que vous donniez ni receviez un coup. A cheval, dès que vous tiendrez le portefeuille et le paquet de vêtements. Au galop pour la tour d'Asture!... Gennarello est dans le carrosse. On l'interroge pendant la route. Sauvez seulement le papier... Le reste est notre affaire...

Ainsi balbutia très vite Cartoleone entre l'oncle et le neveu. Omer replia son album, se hissa en selle. Autant que lui permirent ses oreilles bourdonnantes, ses yeux troubles, son cœur ébranlé par de formidables chocs intérieurs, il écoutait, regardait les actes rapides de la tragédie.

— A genoux! Descendez de votre carrosse. Excellence. . . crièrent d'abord les charbonniers au moine.

— A genoux!...

— On ne salue pas, de sa voiture, Celui qui est mort pour nous sur la croix...

— Il n'est pas monté au Calvaire dans un carrosse, lui, Notre Seigneur!

Le Dominicain s'étonnait, furieux.

— Une baïoque, pour l'amour de Dieu, Excellence ! pleurnicha la belle mère aux seins nus, en tendant sa main très sale par-dessous les langes du bambino qui grogna.

— Descendez, signore, pria Peccini très poliment, son lorgnon d'or à la main... Ces gens sont insupportables de dévotion.

. — A genoux ! commanda, terrible, Pietro Veccei, du haut du foin... A genoux! Dominicain de l'Autriche!

Les vingt soldats de l'escorte saluaient encore militairement l'ostensoir de l'abbé Bruneschi, tout immobile et sacré.

Dans la voiture, l'aigrefin aux épaulettes blanches conseillait sournoisement. Sans doute proposait-il d'obéir à l'irritation du peuple.

— A genoux! '

— A genoux dans la poussière, devant le Sauveur du monde ! . . . répétaient les dévots naïfs de la procession.

— A bas ton orgueil, moine du diable!

Autour d'une charrette vide, une dizaine de soldats 'trottant rejoignirent. Ils aperçurent le Saint-Sacrement, réprimèrent l'élan de leurs chevaux, portèrent la main au bonnet de police, firent halte.

La foule ricanait, hurlait, chantait. Les moutons gagnèrent l'autre talus de la route , avec les pâtres jetant des pierres, les chiens aboyant et mordant les Jarrets. Les fîlettes scandèrent la litanie autour de la bannière blanche.

— Mes frères 1 mes frères!... En vérité, mes çnfants! disait le Dominicain, dont le visage glabre et boursouflé blêmit davantage.

Cependant, il ouvrit la portière, posa la jambe sur le marche-pied, en retroussant sa robe et le scapulaire de bure blanche. Pesamment, il toucha le sol. Alors ses regards colériques examinèrent la cohue qui se prosternait. Il ne sut deviner, toutefois, que vingt manteaux, sous les bras de robustes paysans, emmaillotaient des tromblons chargés jusqu'à la gueule.

Or, il abandonna le loquet de la portière afin de se mettre à genoux comme l'y invitait Lantéana, le chapeau à la main très respectueux, avant de bondir dans l'intérieur du carrosse, pour étrangler un sbire malingre, en proclamant :

— Mort aux insulteurs du Christ!

Les poings en l'air, Cartoleone sauta près de lui.

— A mort, les hérétiques! beuglait Pietro Veccei. Lestement il dégringola de son char, un pistolet dans

chaque main, pendant que ses amis se précipitaient entre le carrosse et l'escorte haletante. Ils hurlaient, découvraient leurs tromblons sous les mors des chevaux qui renâclèrent et s'effarouchèrent :

— Pied à terre, estafiers d'hérétiques ! au nom du Christ!

— A genoux devant la Madone, scélérats...

— Mécréants pourris ! Ruffians !

— Honneur à Dieu, turks !

Les vingt canons de cuivre, intimidèrent autant que les fureurs des visages barbus. En un clin d'œil, la plupart des cavaliers pontificaux glissèrent de leurs selles dans un bruit de métal, et restèrent ébaubis, sans audace....

— Gloire à la Madone ! approuva le fanatisme de la foule.

Et des enfants, rieuses, trépignèrent des genoux, battirent des mains...

Autour du carrosse, la bousculade se compliquait. Démons agiles, les charbonniers, frénétiques, arrachèrent le surtout noir, le scapulaire de bure blanche au Dominicain terrassé. Deux filles étiques jetaient en l'air le tricorne, le rattrapaient...

Gartoleone, fourrageait parmi les coussins de la voiture sur lesquels Lantéana couchait un sbire et un estafîer écarlate. La mère aux seins nus reçut le portefeuille de maroquin. Elle se sauva, le tendit au capitaine qui le cueillit au vol.

— Partons-nous? demanda l'impatience d'Orner...

— Et les effets du moine... ?

Le chauve Gartoleone roulait la terre, entraînant, arrachant du carrosse l'aigrefin aux épaulettes blanc.hes. Un coup de feu tonna. Veccei brûlait le poitrail d'un alezan dont le maître dégainait. La bête se cabra ; les sabots antérieurs furent au ciel ; mais le sabre du fourrier trancha la bedaine de Veccei qui ne put esquiver le péril et s'en fut en jurant: sa chemise déjà se tachait de rouge. Ailleurs l'adjudant sabrait contre le talus, les gesticulations de quatre charbonniers tisonnant le cheval et les bottes. Lantéana cependant extir-

LA RUSE 46:i

pait du carrosse un estafier en justaucorps écarlate de qui les deux poings attiraient les menottes de Genna- "•ello. De toute la vigueur de ses bras, le Mauvais Lar-

•on, effaré dans sa barbe noire, secouait ses fers et

ion gardien.

— Le papier ? questionnait Lantéana formidable, fans lâcher le col du policier...

— Dans mes cheveux... Dans mes cheveux, Lantéana!... Délivre-moi d'abord!

— ■ Lâchez-moi, ou je le tue, par Dieu, comme un jhien! râla l'estafier.

Immédiatement il braqua, sous le menton de l'antiquaire un pistolet de poche qu'il avait.

— Lâchez-le, Lantéana, de grâce ! Lâchez-le I supplia la voix rauque de Gennarello qui ne bougeait plus.

Les sclérotiques roulaient dans le hâle du visage relevé par le canon de l'arme.

Orner ne respira plus. Il attendit, les entrailles crispées, les yeuxfroids... Le tumulte s'activait. Une vague d'hommes hurlants, gigottants, rampait, autour du carrosse jaune à la caisse, et noir à la toiture. La bannière Ijlanche, la bannière cramoisie s'agitaient pardessus la prosternation des femmes, les rires inconscients des filles, les cris des paysans farouches.

— Mes enfants! Mes filles!... Lantéana... lâchez-le!... Je vous en conjure, Lantéana!... Lâchez-le... Lant!..

L'antiquaire fut une convulsion dans la fumée bleue du tonnerre sourd, puis un masque de sang où ternissaient deux sclérotiques blanches, enfin une loque humaine qui chancelait. A l'instant même Lantéana précipitait l'homme écarlate à la renverse. Mais le cadavre ligotté s'affaissa...

— Mort aux damnés !... Gloire au Christ!... hurlait la sottise de la foule, croyant à une querelle de religion.

Le squelette en étui noir haussa la bannière du Sacré- Cœur doré.

if.i LA RUSE

— Andréa!... Andréa!,., mes entrailles sortent... vociférait l'effroi de Pietro Veccei.

De-ci, de-là, soutenant sa bedaine fendue par une entaille énorme, il galopait, dément, vers les amis, qui, le tromblon au poing, refoulaient les chevaux des gardes démontés.

Vautrés dans leurs cagoules brunes, les Conosséi fouillaient la chevelure de Gennarello, dont l'agonie se contracta, dont les jambes épaisses battirent le sol.

Athlète superbe, Lantéana prodiguait les coups de trique aux ruades d'une jument qu'éperonnait un garde pontifical, occupé de prendre un pistolet dans sa fonte.

Dans un groupe en lutte, la tête impériale de Gesario surmonta la figure moustachue de l'aigrefin aux épaulettes blanches. L'acteur se cramponnait à lui pour retenir le bras qui poignardait le crâne chauve de Gartoleone, déjà strié de balafres et ponctué de trous rouges.

D'un corps gras, velu, en chemise sale, les charbonniers s'écartèrent aux éclats de rire de la foule. G'était le Dominicain, qui se releva difficilement. Maître Taddeo ramassait le froc, le scapulaire, le deuxième bas, le caleçon... Titubant, le Dominicain, ahliri, se réfugia dans le carrosse. Sa mine blême, boursouflée, rougie de coups et lacérée d'égratignures, ne semblait rien comprendre. Il joignit les mains en voyant ruer contre la roue un cheval à terre, qui perdait du sang par le poitrail.

— A moi! soldats pontificaux! commandait-il, pour les rires de la porte-bannière aux yeux cernés !

— Tu t'agenouilleras devant Dieu, une autre fois, grand porc!

— Au nom de notre Saint-Père, mes enfants!... suppliait-il, cherchant le portefeuille et le prisonnier, l'estafîer écarlatte, le sbire aux épaulettes blanches...

Puis une fureur subite l'emporta :

— Soldats du pape, chargez celte canaille !...

A la portière, il gesticulait dans sa chemise salie de taches brunes et jaunes, sans pudeur et sans honte.

— Tais-toi, l'orang-outang. . . l'hérétique ! . . . l'athée î . . . injurièrent les femmes de la procession.

— Bruneschi, garde-toi !... ripostait l'inquisiteur, en agitant sa grosse jambe poilue. ïu te caches inutilement derrière le saint ostensoir... Je te ramènerai dans Rome... On verra si tu peux impunément exciter la populace contre un magistrat de Saint-Pierre... Dieu juste ! le prisonnier est mort !...

Il reconnut seulement alors l'estafier inerte, poussiéreux, à côté de Gennarello, masqué de sang, et les poings tordus dans les menottes. Raphaël Conosséi courait vers le capitaine en lui portant une mince languette de papier mâché.

— Partez! Adieu!... Pardonnez-nous l'imprudence des Napolitains.

— Adieu ! souhaita Garlo Gonosséi, en haussant sa tête blanche.

— Et vous?... demanda le capitaine.

— Oh ! nous!... Mais il suffit d'un sacrifice... Détruisez, s'il le faut, les documents... Que Rome voie seule les échafauds !...

Les jumeaux s'appuyaient l'un à l'autre, dans leurs cagoules poussiéreuses, beaux, sveltes, jeunes, les yeux animés par le courage et l'ardeur.

La tignasse de Taddeo fut tout proche. Sans parler, il remit les bardes de l'inquisiteur aux mains d'Omer, qui, sur ses fontes, les tassa. Mais son étalon le projeta presque hors de selle en bondissant derrière celui de l'oncle Edme. Ils fuyaient. En une seconde, les arbres dérobèrent le spectacle des roses blanches, de la grande croix, de la madone et des ex-voto, de la bagarre vociférante, du carrosse énorme jaune et noir, des moutons

',(i(i LA RUSE

bêlant, du cliar à foin. Le feu d'un pistolet choqua l'air. Plus loin, ils reconnurent la bedaine en sang de Pietro Veccei, qui se lamentait, assis, étanchait sa blessure, maintenait une boucle d'intestins verdâtres contre l'entaille. Il cria quelque chose, mais ils ne surent quoi; leurs bêtes les enlevaient déterre, retombaient, sautaient les fossés, et défonçaient le pâturage (le leur. galop.

L'âme d'Omer n'était plus. Les accidents du drame se répétaient à l'infini ^ans le cerveau, tels qu'il les avait perçus. Obstinément, il cherchait le souvenir exact du Mauvais Larron, quand l'estalier écarlate lui avait mis le pistolet à la gorge. La mémoire ne se rassasiait point de songer à l'agonie des sclérotiques blanches entre les paupières brunes. Garita! Son père, maintenant, était une pauvre chose sans nom que piétinaient les combattants.

Bonheur délirant de s'éloigner, d'abandonner le péril, de courir à la mer, et au salut. Minute souhaitée follement par l'impatience d'Omer et son effroi, pendant la bataille, pendant qu'il souffrait de chaque horion reçu, qu'il tressaillait à l'attente de chaque coup dont se menaçaient les adversaires, pendant qu'il triomphait avec le beau Lantéana, succombait avec le vieux Cartoleone, ricanait avec la foule absurde, se terrifiait à l'instant des reculades qui pouvaient, jusqu'à lui, refluer sous le sabre des gardes.

Maintenant, il volait au ciel, aux montagnes verdoyantes, aux nobles ruines des crêtes, aux lointains bois bleus. Il possédait ce qu'il avait désiré le plus passionnément : cet essor de son cheval l'emportant loin du risque mortel. Il jouissait de l'air, du soleil, de l'odeur d'étable et de poil que dégageait la crinière...

Il allait vers la mer, et vers la France. Ensuite les joies d'Élvire l'accueilleraient, a l'aube nuptiale. Car

la sévère pureté de la jeune fille n'effrayait plus Orner.

Fantômes admirables, la matrone voilée du Gapitole,

les légionnaires évoqués dans les ruines du Forum,

les cortèges des religions apparus dans Saint-Pierre,

l'avaient averti magnifiquement. A cette heure, il savait

l^bue la vertu de la vierge latine engendrerait l'avenir,

^Hies idées et les courages des enfants qui donneraient

^F^aux siècles la lumière de la justice, qui réfréneraient

B le malheur humain. Elvire et la puissance de sa fortune,

ipp- Elvire et l'exemple de sa candeur, c'étaient maintenant

la gloire qu"Omer voulait étreindre.

t Gomme une ombre de tentation, Dolorès se dissipait. La fille de Bétique s'en était ailée avec les ivresses transitoires. Il aimait Elvire au delà des temps, pour l'orgueil de sa race à perpétuer, pour ce que ses fils accompliraient de son rêve quand, après sa mort, il les conduirait en maître, cependant, de leurs âmes et de leurs corps. Ainsi le colonel Héricourt, au tombeau, e Tobligeait-il pas d'encourir les périls toujours ffrontés par les grands espoirs de la Révolution? Les cavaliers coururent. Les montagnes changèrent à l'horizon. Le soleil leur dessina des ombres courtes. Longtemps après, le fils du maquignon présenta les é taons du relai. Ils changèrent de bêtes, suivirent le jeune arçon par des ravins ombreux, sonores et frais, à ravers des bois opaques, sous les gifles des branches, ar-dessus des troncs séculaires abattus au bord des torents, entre les défilés des roches grises, dans le sable uet d'une fondrière, le long d'une plaine infinie, sauage et marécageuse. Les jets de boue tiède leur sauient aux yeux. Au sortir d'une forêt silencieuse, ils resirèrent l'humidité saline. Le profil d'une tour carrée randit contre la pâleur de la mer. La chevauchée finit ntre des maisonnettes lépreuses, sur le pavé pétillant 'une ruelle : des vieillards hideux et secs somnolaient, vant le cercueil : des fillettes hâves dansaient mol-

KiS LA RUSE

lement une ronde ; des mères chauves allaitaient de leurs maigres mamelles des fœtus livides; des hommes tristes attachaient aux poutres du môle des filets ruisselants ; des soldats saluèrent, en riant, et tendirent les mains.

Omer trébucha par les échelons d'une échelle visqueuse jusque dans la barque, que le flot soulevait. Il n'entendit rien des propos. Il tomba sur le banc de nage, les reins rompus, les cuisses en feu et les paupières brûlées... On démarra. Les eaux élevèrent son corps meurtri, puis l'emportèrent au fond des abîmes, le haussèrent contre le ciel, l'enfouirent entre des cascades, dans les caves liquides, l'ofl^rirent aux lumières frémissantes de l'étendue mobile. La silhouette du lougre sauveur se balançait toute proche, ses deux mâts fins, son foc angulaire, les lignes obliques des agrès, les antennes qu'on hissait précipitamment. Car, non loin de là, trois étages de. voiles grises s'inclinaient, enflées par le vent propice, sur une proue de guerre, que signalait la statue peinte d'une déesse sonnant de la trompe. Majestueuse et terrible, narquoise un peu, la frégate courait par les soies indéfinies et changeantes de la mer tyrrhénienne. Lentement, elle se redressa, et l'on put discerner les couleurs britanniques. Rien n'était donc à craindre. Un vieil homme, en uniforme orange, le dit. Omer se confiait au souffle froid du soir.

Et son rêve las épousa la force d'Elvire. Recouvré parmi les ruses des conspirations, l'esprit immortel de Rome avait uni deux enfants pour l'éternité de son œuvre.

^ PQ . Adam, Paul Auguste Marie

2152 La ruse

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