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La Russie au XVIe siècle

pense et quiconque voudra, de nos jours, bien comprendre le caractère de ce pays singulier, devra l'étudier surtout dans son lûstoire, on il apparaît sans voile et sans mélange d'éléments étrangers. ÂUssî les Commentaire d'Herberstein et la Russie de Fletcher n'ont-ils pas seulement un intérêt historique. En lisant ces deux grandes c&uvres, on arrive à comprendre au moins la moitié de la société russe d^aujonrd'hniy mieux qu'elle ne nous apparaîtrait si nous l'étudions sur place et sans le secours de ^histoire.

C'est qu'au XYI» siècle, la, Russie était plus facile à juger qu'aujourd'hui. Elle ne coueistait pas, comme maintenant, dans la

réunion sur un même territoire de deux

sociétés hétérogènes : Tune antique^ vraiment nationale^ vénérée par le peuple malgré ses vices, ayant survécu presque tout entière à la réforme de Pierre le Gxand, et qui 4| semble indestructible. L'autre, d'importation toute récente, créée de main d'homme et <i'après un plan étranger, qui s'est superposée À la société nationale sans pénétrer au-delà .de la surface, et la cache au regard sans la détruire, sans la changer. Ainsi, il y a aujoui'dliui deux Ruysies; au XVI® siècle, il n'y en avait qu'une, et précisément celle qui, de nos jours, échappe le plus facilement à robservatem\

Lorsque Herberstein ou Fletcher entraient dans les états du Tsar, ils n'y trouvaient rien qui pût leur faire illusion. Le voyageur se sentait dans un monde nouveau, nullement européen, et tout asig^tique. A la frontière ; fermée, comme celle de la €hine, aux étrangers et aux nationaux, on voyait apparaître, sur leurs petits chevaux tartares, des cavaliers défendus par une ouirasse-matelas, et armés de Tare et du sabre tartare. Avec eux se trouvait un serviteur du Tsar, fatiguant l'ambassadeur par âes discussions interminables sur les nùnu-

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tîes de Tétiquette;. on eût dit nn échappé du CoUége des Mites de Pékin. Après avoir traversé le pays soas la surveillance de son escorte et sans coummiiication avec les habitants, rambassadeur, arrivé à la cour, y trouvait, entouré d'un faste oriental et sous np costume asiatique, le Tsar blanc de Mmcâm, le seul homme libre qui existât en Russie. Un grand peuple , inerte et silencieux, contemplait avec un mélange d'amour et de terreur cet honune unique, ce père de la grande famille russe, cette loi vivante^ ce représentant de Dieu sur la terre, dont les crimes eux-mêmes étaient acceptés comme un châtiment envoyé par Dieu à son peuple^ et dont il fallait bénir même la cruauté,, car elle créait des martyrs et ouvrait les portes du ciel Les serviteurs de ce maître — esclaves commandant à des esclaves — faisaient peser sur le peuple un joug aussi • dur que celui qui s'appesantissait sur eux.

Ce despotisme était sanctionné par la religion ; le clergé poussait à l'obéissance passive et sans limites. La volonté du Tsar n'était-elle point la volonté de Dieu?

A la vue .de ces fanatiques de servitude^ lambassadeur, s'il gardait, comme Herber-

stein, la fierté du seigneur féodal, ou bi, comme Metcher^ il était animé de l'esprit d'indépendance de TAnglaLB^ se sentait saisi de dégoût. Il traçait alors, en traits immortels^ le tableau repoussant de cette so* ciétéy glorifiée par les Slavophiles de nos jours, et dont Thistoire de Earamziae n'est que Tidylle. -

Herberstein fut le Christophe Colomb de la Eussie. Il révéla à rOccident la géographie^ rhistoire, T organisation politique, les mœurs politiques et les mœurs privées de ce pays inconnu avant lui. Fendant deux siècles 9 ses Commentaires furent le bréviaire de l'ambassadeur en Russie, Tous les écrivains sur la Eussie copièrent Herberstein. Mais ses observations si profondes sont souvent trop peu détaillées, et il passe sous silence beaucoup de points.

Le tableau qu'il traça ayait besoin d'être complété. Ce fut Toeuvre de Fletcher, qui, prenant pour guide Touvrage d'Herberstein, y joignit ses propres observations, celles des résidents anglais en Russie^ et qui le premier fit un tableau méthodique et détaillé de la Kussie, de son gouvernement et de ses moeurs. En sa qualité d'Anglais^

vu

il devait se préoccuper beaucoup des finan* ces et du commerce de la Kus&ie. Sur ce point il est le premier, par ordre de date et de mérite. Du reste, son ouvrage tout entier fait autoritéi non-seulement pour Tob- ^ervation et le jugement, mais aussi quant •aux faits historiques contemporains^ Ainsi, «ur beaucoup de points où les documents russes leur manquaient, Millier et Karamzine ont suivi en toute confiance les récits de Tambassadeur d'Elisabeth.

„Le docteur G-iles Fletcher, dit M. Edward Bond, naquit dans le comté de Kent, d'une famille qui s'est illubtréo dans la littérature anglaise. Son frère , l'évéque de Londres, est le père de John Metcher, T auteur dramatique. Un des fils de Griles Fletoher composa un ouvrage remarquable, the Jhtrple lalaiidj et d'autres poèmes. Elevé au collège d'Éton, employé au service public en Écosse, en Allemagne et dans les Pays-bas, chancelier du diocèse d'Ely, Giles Fletcher fut en 1588 envoyé en Russie par Elisabeth en qualité d'ambassadeur/^ Il en revint l'année suivante, en compagnie de Jérôme Horsey, qui, parlant russe et ayant résidé ^longtemps à Moscou, pouvait le ren-

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seigner sur beaucoup de détails, Fletcliciv pendant son trajet de retour^ mit* en ordre ses. noteS; et en 1591| il publia son ouvrage/ s (ju'il dédia à la reine d'Angleterre.

Ses négociations en Kussie n'ont d'intérêt que pour Thistoire spéciale du commerce ou de la diplomatie. Elles ont été d'ailleurs présentées avec exactitude et talent dans Texcellente introduction placée par M. Edward Bond en tête de son édition de Fletcher^ qui fait partie de la col* lection de la société Hakluyt, Nous passérons donc ces négociations sous silence.

Qu'il nous suffise de dire quelles avaient im but puienient commercial. L'Angleterre réclamait protection et faveur pour les mar- . chauds de la compagnie anglaise^ qui faisaient par la mer Blanche le commerce avec la Brussie et déjà même ayec TAsie.

Le grand résultat pour nous de la mission de Fletcher, ce n'est pas la solution obtenue ou manquée de quelque question de commerce d'une importance passagère.

L'ambassade de 1588 nous a vahi le traité de Metcher mr la Eicasie, et cela nous suffit amplement. Cet ouvrage eut une for- . tune singulière.

La compagnie anglaise de commerce en £u8&ie adressa aussitôt au Lord Grand Trésorier d'Aïigleterre une plainte contre Touvrage de Fletcher. La critique souvent acerbe de l'ambassadeur anglais sur le gou- . vernenient russe et la condition du peuple devait 9 d'après ces marchands^ offenser la cour de Eussie et créer par là des embarras au commerce anglais. Leur réquisitoire^, avec citations à Tappui^ eut du succès auprès du gouvernement. L'édition fut supprimée, et celles qui la suivirent ne furent que des abrégés ou des reproductions ex-^ purgées.

Avant M. Edward Bond, la première édition n'avait jamais été reproduite intégralement. C'est sur son texte que nous avons traduit en français, pour la première fois, la Russie de Tletcher.

Heureusement pour l'histoire, cet ouvrage, quoique supprimé, n'a pas été détruit. Sans lui, on ignorerait une bonne moitié de la Russie du XVI^ siècle, tandis qu'en le joignant aux Commentaires d'Herberstein, qu'il complète, on pourrait encore, lors même que tous les autres monuments historiques auraient péri, refaire un tableau,

incomplet, mais exact, de la civilisation russe, en déterminer le véritable caractère, et la classer à sa vraie place dans Tordre des sociétés humaines.

Cependant on ne saurait pas tout. Un <^ôté de la société russe — le plus important peut-être — a échappé aux ambassadeurs du XVI« siècle. Préoccupés exclusivement de politique, ils nont pas cherché à connaître rorganisation socialu du pays.

Ainsi, lorsqu'ils étudient l'état des personnes, ils no distinguent pas, aux derniers degrés de l'échelle sociale, quatre conditions bien diiférentes : celle de Tesclave ; celle de Thomme libre, engagé à terme ou jusqu'à la mort de celui au service duquel il s'est mis par le contrat volontaire ou imposé de la Kabala; enfin, celle du paysan d'une conmiune soit libre, soit appartenant à un propriétaire. — Ces découvertes, maintenant encore peu complètes, étaient réservées aux historiens de nos jours.

Quant à la constitution de la propriété, ils n'ont pas même soupçonné Texistence de la propriété communale, et du pai^tage égal et temporaire des terres entre les

xr

membres de la commune. Faut-il le leur reprocher? Cette découverte^ due à M. de Haxthausen^ ue devait se faire ^ue trois siècles après eux.

Enfin, ils n*ont pas aperçu la commune elave, avec son organisation ultra-démocratique, qui a subsisté malgré le despotisme politique et les invasions de la bureaucratie. Us ne connaissent pas ces assemblées délibérantes ^ où sont appelés tous les niem* bres de la commune, où les décisions ne peuvent être prises qu'à Tunanimité, et qui possèdent, dans l'intérieur de la conmiune, un pouvoir souverain, absolu, incontesté.

Si rurganisation sociale de la Russie leur échappe, ils comprexment fort bien le régime politique*

Au sommet, un homme adoré comme un fétiche, qui est la loi vivante et un Dieu Kur la terre. Cet êtrè sublime ne peut mal faire; s'il commande un crime, il faut Texécuter^ car ses ordres sont inspirés par Dieu, qui aura voulu punir son peuple, ou fournir À tel de ses élus une occasion d'humilier sa volonté devant la sienne^ comme le lit Abraham en sacrifiant son iils, et à tel autre, celle de cueillir la palme du martyre.

Au-dessous de ce maître, un troupeau d'esclaves, dont la vie et les biens, dont la. pensée et la volonté lui appartiennent Visà- vis du maitre, ils n'ont aucun droit, et leur devoir est d'obéir et d'adorer quand même. Ce sont des maciiines que le Tsar met en mouvement; machines sans con- Boience, et qui ne doivent user de leur intelligence que pour trouver les moyens de mieux exécuter Tordre donné.

Parmi ces hommes^ on distingue de& nobles. Mais la noblesse ne leur confère aucun droit politique et ne constitue en faveur du noble aucune garantie contre le»

excès d un pouvoir absolu. Elle n'est qu'une distinction honorifique , établissant au profit des uns et au détriment des autres^ certains privilèges d'amour-propre et d'intérêt.

Au lieu et place d'une aristocratie, et même d'une noblesse véritable, qui n'a jamais existé et n'existe pas en Russie, on voit pa^raître la classe des serviteurs de Vét<u. Au fond, ce n'est autre chose que le tchin^ cette hiérarchie de fonctionnaires, dont on attribue la création à Pierre le Grand, tandis que celui-ci, en Tinstituant, n'a fait que copier le passé, loin d'inventer chose

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nouyelle. Ces fonctionnaîreSy créés et classés par le Tsar, ne forment pas une aristocra- . . tie , car ils n'ont pas de droits politi(jues. On ne peut pas même dire que ce soit une noblesse, car ils n'ont pas, dans la vie sociale, de privilèges héréditaires attachés à leur personne y indépendamment de leurs fonctions.

Au XVI« siècle, la Russie, dans son orgueil qui rappelle les Chinois , ignore et mépribe les autres peuples. Ceux-ci sont des idolâtres et des barbares: elle est la race élue par le Seigneur pour conserver la vraie foi, pour servir de modèle aux nations , pour les subjuguer peut-être. Résister à la volonté du Tsar, combattre contre le peuple de Dieu, c'est, aux yeux des Russes, une impiété. Ce crime sera puni sans pitié ni merci. Le fanatisme religieux et l'idolâtrie politique se joindront à la barbarie native du Moscovite, pour l'animer contre l'ennemi de Dieu, de son Tsar, de son peuple. Novgorod la Grande s'est levée contre le Tsar; ses citoyens périront; elle sera ruinée sans retour. Des peuples voisins ont osé faire la guerre aux Russes:

les populations seront exterminées ou trans-

portées à l'autre bout de Tempire; on établira dans leur pays des colomes ruBses.

Ivau le Terrible donnera l'exemple, que suivra plus tard, en Pologne, l'empereur I^ioolas.

S'il n'y avait, dans la Eussie du XVI^

siècle, q}Xù de la baibarie et de l'ignorance,

ce ne serait encore rien ; tous les peuples ont passé par là. Mais l'abjection des caractères, Tabdication de la dignité personnelle, l'absence de toute conscience des droits individuels, le sens de la justice qui fait défaut) voilà des vices beaucoup plus graves, • et qui placent cette société bien bas« Certaines traces de ces vices se retrouvent • encore par malheur dans la Eussie de nos jours.

Fletcher nous les montre dans leur nudité, et à l'époque où l'épouvantable tyrannie d'Ivan le Terrible venait de les développer encore, et les faisait apparaître sous leur vrai jour. Il a conservé d'Ivan le Terrible des traits qui sans lui manqueraient à Thistoire, Grâce à lui, on peut compléter le portrait du monstre, et en reconstruisant riiistoire odieuse de ce règne, d'une barbarie sans exemple dans rEurope an-

cienne ou moderne, juger de ce qu'était le peuple, qui non-seulement a subi Ivan le Terrible, mais qui, après Tavoir vénéré pendant sa vie, Ta regretté après sa mort.

L'ouvrage de Flètcher nous apprend donc ce qu'était réellement la ^Russie au XVIe siècle. Il nous montre cette société dans sa barbarie naïve, sans mélange d'éléments étrangers, isans le voile trompeur d'une civilisation superficielle. En même temps qu'il complète Tbistoire de Russie, il aide beaucoup à comprendre et à juger le présent; car tout ce qui reste encore de mauvais dans ce pays, on le retrouve plus complet et non dissimulé, par conséquent beaucoup plus clair, ^ dans la Russie de flètcher.

Alger, 15 mai 1864.

Charles du Bouiet

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Table des matières-

pag.

Introduction. III

T)(Hiirare à la reine Klisalx^th . . . . XTX

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