‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 52 sur 67 · LA RENARDE ET LA GRUE · texte numérisé non relu

LA RENARDE ET LA GRUE

La renarde se lia d'amitié avec la grue, et mème elle fut sa commère à certain baptème. Voilà qu'un jour la renarde pensa à régaler la grue et s’en fut l'inviter à venir diner chez elle : « Viens, compère ! viens, cher !

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 157 quel régal je te ferai faire ! » La grue s’en vient au repas auquel on l’a invitée, et la renarde a fait cuire de la semoule et l’a étendue sur une assiette. Elle sert et invite son hôte : « Mange, mon pigeon-compère, c'est de ma cuisine. » La grue, klop! klop! avec son bec, toque, toque et n'attrape rien let la renarde pendant ce temps lèche et relèche la semoule, jusqu’à ce qu’elle ait tout mangé à elle seule. La semoule mangée, la renarde dit: « Sois indulgent, aimabie compère, je n’ai plus rien d'autre à t'offrir. » « Merci, commère et pour cela! Viens demain deinr chez moi. »

Le lendemain, la renarde arrive et la grue a préparé une okrochka *, qu'elle a versée dans une cruche au col étroit ; elle la met sur la table et dit : « Mange commère, en vérité, je n'ai rien de plus à t'offrir. » La renarde commença à tourner autour de la cruche, de côté et d'autre ; elle la flaire, et toutefois ne peut rien happer. Sa tête ne passe pas dans la cruche. Dans l’entre-temps, la grue becquète et becquète, jusqu’à ce qu'elle ait tout mangé : « Sois indulgente, commère ! je n'ai rien de plus à t’offrir. » La renarde fut bien vexée; elle avait compté manger pour toute une semaine, et elle dut s’en retourner à la maison, ayant fait un repas si peu salé ?.

La réponse avait été conforme à l’appel. Depuis ce

! Soupe froide au kvas (boisson fermentée fabriquée avec du grain), dans laquelle on met de la viande hachée, des œufs durs, des oignons et du fenouil. :

2 Ne pas manger salé, c'est éprouver une mésaventure.

so : 2 LT 158 LA RUSSIE DEVOILEE

temps-là l'amitié fut rompue entre la renarde et la grue.

Sous le même titre, nous donnons ci-dessous un conte petit russien différent :

La grue se rencontra avec la renarde dans la forêt,

La grue dit : « Abrite-moi, renarde, pour l'hiver et je t’'apprendrai à voler. » — «Bien » dit la renarde. Elle la reçut chez elle et voilà qu'elles vivent dans la tanière de la renarde.

Voilà que les streltsi ! apprirent que dans cette tanière vivaient la grue et la renarde; ils se mirent à fouir la tanière. Et la renarde dit à la grue: « Combien as-tu de pensées?» — « Dix, dit la grue, et toi, combien?» — « Une. » Et après, la renarde dit de nouveau à la grue : « Combien as-tu de pensées? » — « Neuf, et toi, combien ? » — « Une. » Après, la renarde dit de nouveau : « Combien as-tu de pensées? » — « Huit, » et toi, combien ? » — « Une. » Et ainsi la renarde interroge toujours la grue, et celle-ci diminue toujours d'une. Et à la fin la renarde dit, quand déjà les strelisi commençaient à bêcher très près : « Combien, dit-elle, as-tu de pensées ? » — « Une, répondit la grue, et toi?» — « Une, et quelle est ta pensée? » Et la grue dit ainsi : «Je m'étendrai en large de la tannièreet je feindrai d’être morte, alors ils me prendront en mains et s’étonneront

! Fusiliers qui formèrent la première armée permanente russe el furent anéantis par Pierre-le-Grand.

beaucoup, et toi tu te sauveras ; ils se mettront à ta poursuite et alors moi, je m'envolerai.

Les streltsi arrivèrent en creusant jusqu’à la grue, la prirent en mains et dirent: « Voyez-vous ça! La renarde a étranglé la grue... Jetons-la, car elle est déjà à nous et arrivons en creusant jusqu’à la renarde. » Comme ils disaient cela, la renarde — fit! (comme qui dirait brr !) hors du terrier et elle s’en fut dans le bois. Et la grue, prrkh! s'envola.

Alors la grue et la renarde commencèrent à s'appeler pour se réunir. La renarde dit: « Compère !» La grue dit: «Commère ! » La renarde dit : « Compère ! » La grue dit: « Commère! » Et la renarde dit: « Ho!» Ils s’appelèrent ainsi jusqu’à leur réunion. La renarde dit : « Apprends-moi donc à voler, puisque je t'ai abritée pendant l'hiver, comme c'était convenu entre nous.» — « Bien, dit la grue, monte sur moi.» La renarde monta sur la grue et la grue s’éleva en l'air, à la hauteur d’une chaumière, làcha la renarde à terre et dit : « Eh ! bien, est-ce bon de voler? » — « C'est bon! » La orue s’abaissa jusqu'à elle et dit: « Monte encore sur moi.» La grue s’envola à la hauteur d’une chaumière, la làcha et demanda : «Est-ce bon de voler? » — «C'est bon ! » — « Monte donc encore sur moi. » La renarde monta et la grue s’éleva avec elle bien haut, bien haut, si bien qu'on ne pourrait la voir avec les veux, lâcha de nouveau la renarde, et demanda : « Est-ce bon de voler? » Elle regarde et ne voit que les os de la renarde

160 LA RUSSIE DÉVOILÉE dispersés à terre. La grue, ayant laissé là la renarde,

s’envola toute seule.

Nous retrouvons encore la grue dans la fable suivante, construite sur une donnée tout originale. Pour l’intelligence de ce qui suit, il faut savoir qu'en russe, les genres sont renversés : grue est du maseulin, et héron

du féminin :

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