CHAPITRE VI
Les chansons sur le xvuI° siécle (régnes de Pierre II, Anna Ivanovna, Elisabeth, Catherine la Grande, Paul I"), présentent comme celles du xvii’ siécle une grande dispersion. Elles ont une tendance a tout confondre : il n’est pas toujours facile de distinguer celles qui se rattachent aux guerres turques sous Anna Ivanovna ou bien aux guerres turques sous Catherine; les guerres suédoises sous Elisabeth et sous Catherine sont enchevétrées avec la guerre: de Sept Ans. Les grands personnages militaires se proménent, au gré de la fantaisie populaire, d’un régne & un autre. Pour citer un exemple de ces confusions, Elisabeth recoit tantét du roi de Suéde ou du roi de Prusse, tantét du sultan, une lettre insolente ot le souverain ennemi menace, si on ne lui céde pas telle ou telle partie de la Russie, d’aller camper dans Moscou et s’établir au Kremlin. En recevant ce terrible message , Vimpératrice se sent défaillir; mais un général se léve pour lui rendre courage et déclare que si l’ennemi envahit la Russie, « nous lui mettrons les tables sur la prairie verdoyante, nous étendrons la nappe sur Vherbe soyeuse, nous lui servirons comme mets les baionnettes et les
Soe LA RUSSIE EPIQUE.
fusils “. » Or le général qui réconforte ainsi Elisabeth, c’est tour a tour Roumantsof, Potemkine ou Souvorof dont la carriére militaire n’a obtenu de l’éclat ou méme n’a commencé que sous le regne de Catherine II.
Les bylines du xvim® siécle sont fort au-dessous de leurs devanciéres. La poésie populaire a épuisé ses inventions, il n’est plus de nom assez éclatant pour lui rendre Pinspiration ; dés lors elle ne fait plus guére que se répéter. L’Age d’or des chansons épiques est passé, il ne reviendra plus. M. Bezsonof en fait Paveu :
« Nous éprouvons une peine véritable, en songeant a ceux de nos critiques qui ont pu s’imaginer, surtout apres Vapparition de nos sixiéme et huitiéme fascicules @, que toute cette poésie nationale allait se developper proeressivement, qui se félicitaient et nous félicitaient de nos découvertes, qui méme imprimaient, dans leur joie: « Attendez, vous verrez ce quelle donnera plus loin! vous verrez, quand nous arriverons 4 Catherine la Grande, comme elle sera appréciée, comme elle sera chantée par le peuple russe! » Ils n’ont pas tenu compte de nos avertissements, pensant quwils étaient inspirés par le pessimisme. Nous les avions prévenus cependant que la poésie populaire marchait d’un pas lent, mais certain, 4 sa fin, quelle était 4 bout de forces, qu’elle allait dégénérer et se dissoudre. Et maintenant le plus amer désenchantement les attend, les a peut-étre attemts déja dans nos publications. L’époque du Terrible a été — spécialement pour la poésie russe-moscovite — le moment du complet épanouissement ; l’6poque de Pierre le Grand a été l’occasion du magnifique et brillant déploiement de ses dernieres forces, qui ont pris congé de nous sur un succes. »
Etudions cependant ce qui reste de cette poésie en deéecadence. Il semble qu’au xvul° siécle, A | part quelques
(4) Voir ci-dessus, page 521, (2) Ivan le Terrible et Pierre le Grand.
LES IMPERATRICES DU XVIII® SIRCLE. Boo
bylines, la parole a été retirée au peuple proprement dit, qui jusqu’alors avait été le grand chanteur : voici la populace de Moscou qui inaugure, autour du nom d’un voleur célébre, une sorte d’épopée du bagne ; voici les soldats des régiments, les cosaques du Don, qui, célébrant leurs propres exploits, donnent & nos bylines sur Anne, Elisabeth et Catherine un caractére exclusivement militaire. Les piéces sur Ivan le Terrible, par exemple, reproduisent tous les grands faits dramatiques de son régne : non-seulement le triomphe sous Kazan et l’aventureuse expédition de Sibérie, mais les déchirements de la maison souveraine, la tsarine envoyée au couvent, le tsarévitch conduit au leu des supplices, le beau-frére du tsar disgracié et livré 4 la fureur des champions russes. Sous les impératrices du xvur° siécle, on dirait qwil n’y ait eu que des batailles. Vainement Catherine II a réuni dans sa fameuse commission législative les délégués de toutes les villes et de toutes les nations de la Russie : le peuple n’a méme pas daigné se souvenir qu’elle avait appelé a faire ceuvre de législateur.
Nous nous bornerons 4 dire quelques mots sur les bylines relatives 4 la chute des Dolgorouki, aux aventures du brigand Vanka Kaine, & la guerre de Sept Ans sous Elisabeth, aux guerres de Turquie et de Pologne sous Catherine II, 4 la révolte de Pougatchef.