CHAPITRE PREMIER
Parmi les poémes que chantent les kaliéki, il en est qui, malgré leur couleur chrétienne, présentent un ancien fond épique et méme mythologique. Telle est par exemple la légende de Feodor Tyrianine “), dont plusieurs circonstances, se retrouvent dans la Vie apocryphe de S. Théodore Tiron. Feodor Tyrianine revient de l’armée : sa mére prend son cheval par la bride pour le mener boire dans les flots bleus. Soudain, de la mer bleue, surgit le Serpent de la Montagne; il vole sur elle et l’enléve par le milieu du corps, par sa ceinture de soie, au-dela des hautes montagnes, au-dela des bois ombreux, dans les grottes profondes. Il la dépose en son antre et la donne 4 sucer a
(A) Bezsonof, Kaliéki pérekhojie, fasc. III, p. $28, - O. Miller, Chrestomathie, p.282. — Pypine, Lojniat otretchennia knigi rousskot stariny, p. 143.
LEGENDES CHRETIENNES. a7 1
ses deux petits. Quand Feodor apprend ce malheur, il se rend 4 l’église de Dieu, prend le livre des Evangiles ; il va vers la mer bleue, il lit le saint livre, mais il se trouble et verse des larmes briilantes. Alors le poisson Xitre, — nom que porte dans la Bible slavonne celui qui engloutit Jonas, — s’approche du rivage. Feodor monte sur son dos, traverse les mers “) et arrive 4 la caverne du Serpent. Il tue les deux petits serpents; mais leur sang empesté, empoisonné, monte comme une marée : Feodor soutient sa mére sur sa téte; mais le sang monte toujours et menace de l’engloutir. Alors il prononce une invocation a la terre : « Ouvre-toi, terre-mére, terre humide, dans les quatre directions ; bois ce sang juif, ce sang maudit, ce sang de serpent! » Quand la terre a bu ce déluge de poison, Feodor revient au bord de la mer ot le poisson Kitre le reprend de nouveau sur son dos pour le ramener avec sa mére 4 la maison paternelle. « Eh bien! ma mére, dit Feodor, mon expédition peut-elle entrer en balance de ton enfantement ?— Non, mon cher enfant, ton expédition ne peut se comparer 4 mon enfantement ». Quelquefois la réponse maternelle est affirmative.
Nous retrouvons ici la donnée si connue de la femme délivrée du monstre par un vaillant guerrier; le poisson Kitre est le dauphin complaisant des contes populaires; la lecture de l’Evangile équivaut ici 4 la formule magique qui le fait accourir. Un trait moins commun, c’est le déluge de sang. Dans le conte russe sur Paul et Febronia, princes de Mourom ®, le sang du serpent vaincu est un poison : son vainqueur manque d’en mourir. La donnée slave s’éloigne donc de la donnée scandinave qui compose du sang de Fafnir le précieux bain qui rend invulnérable.
Saint Nicolas figure souvent dans ces chansons des 4a-
(4) Voir Afanasief, Poétitcheskia, etc., t. II, p. 154, 160, sur le poisson Kitre et les héros auxquels il a servi de véhicule vivant.
(2) Kostomarof, Pamétniki starinnot rouskot literatoury, fase. II, p. 29.
liéki : il est le grand thaumaturge. Les Sarrasins ont enlevé Vassili, fils d’un riche habitant d’Antioche, Agrik. Celui-ci accuse d’ingratitude saint Nicolas, pour lequel il a toujours eu une vénération particuliére. Pendant trois ans, il refuse de lui adresser aucune priére. A la fin ses parents le décident & se prosterner de nouveau au pied des autels du saint. Aussitédt son fils qui, 4 ce moment 14 méme, au fond du pays sarrasin, était occupé 4 servir son maitre, un flacon d’une main, une coupe d’or de l’autre, en costume d’esclave musulman, est brusquement enlevé et transporté avec son flacon, sa coupe et son costume & la maison paternelle. Dans cette chanson, Mikoula est plus qu’un saint : « saint Mikoula est notre dieu fort, » disent a Agrik ses parents.
Dans tne chanson serbe, saint Nicolas est assis 4 la méme table avec la vierge Marie, la dame Vendredi, la dame Dimanche, saint Sava, qui préside aux tremblements de terre, et Jia Gromovnih, lia le Fulgurant. Le panthéon slave, 4 peine déguisé, se retrouve lA presque au complet. Soudain Nicolas parait s’endormir, sa coupe s’échappe de ses mains, elle tombe sur la table dor, sans rien répandre de son contenu. Ilia le Fulgurant interpelle alors Nicolas : « Ne me gronde pas, Ilia Gromovnik, répond celui-ci, j’ai un peu dormi, j’ai eu un songe étrange. Trois cents moines s’étaient embarqués sur la mer bleue, ils portaient une offrande & la sainte montagne de |’Athos, de la cire vierge et de l’encens blanc. La mer a été bouleversée par la tempéte, les trois cents moines se noyaient, et les trois cents criaient tout d’une voix : « Au secours, Dieu! au secours, saint Nicolas! ou que tu sois, viens 4 nous. » Je suis allé et je les ai sauvés. C’est alors que vous m’avez vu dormir et que la coupe s’est échappée de mes mains. »
Le merveilleux tapis volant, qui reparait.si souvent dans les contes russes, polonais et allemands, se trouve également dans une pieuse chanson sur Dmitri de Solun, un
de ces saints belliqueux du christianisme, dont l’origine est presque inconnue et qui sont, comme les Sigurd, les Indra, les Bellérophon ou les Ilia, des vainqueurs du dragon. C’est d’ailleurs un miracle posthume, accompli par la vertu de ses reliques, que célébrent nos haliéki. Le tsar infidéle Mamai est venu assiéger Solun ou Solyme. Mais au matin un homme sort de la ville, revétu d’une chasuble éblouissante, monté sur un dane blanc; A lui seul il extermine l’armée ennemie. Mamai n’a que le temps de fuir; il a emmené avec lui deux captives russes. C’est delles qu’il apprend le nom de son vainqueur, saint Dmitri de Solun.
Alors il leur enjoint de broder le portrait du bienheureux, afin de pouvoir se donner la satisfaction impie de le fouler aux pieds. Les deux pieuses filles ont beau Vimplorer dans des termes d’une naiveté assez piquante, répétant dans leur supplication la désobligeante formule de convention : « O chien malfaisant, tsar infidéle Mamai ! ne coupe pas nos tétes sur nos fortes épaules, donne-nous un délai jusqu’& demain matin ». Restées seules, les captives adressent 4 saint Dmitri une priére fervente et s’endorment sur le tapis que le khan leur a enjoint de broder. Soudain les vents puissants soufflérent, ils enlevérent le tapis avec les deux jeunes filles, ’emportérent dans la ville de Solun, dans la sainte cathédrale, prés de lautel de Dmitri le thaumaturge. Quand au matin le sacristain trouva ces deux jeunes filles endormies sur un tapis au pied de Yautel, il fut saisi d’épouvante et courut réveiller le pope. Celui-ci accourut; les jeunes filles, éveillées en sursaut, le prirent dabord pour Mamai et commencérent 4 Vimplorer : « O chien malfaisant, tsar infidéle Mamai ! ne coupe pas nos tétes sur nos fortes épaules, etc. ». Il les rassura et on rendit au thaumaturge Vhommage qui lui était di. Dans cette chanson Dmitri est également un dieu, plus puissant presque que Dieu lui-méme : « S’il plait a
Dieu le Souverain de détruire la ville de Solun, il est en mon pouvoir de la sauver et rétablir ».
C’est surtout dans la chanson d’Egor le Brave (saint Georges le guerrier) que se montre le mélange des légendes chrétiennes et des mythes paiens. La mére de Egor, c’est Sophie la Sage. Egor, comme l’enfant merveilleux de Dounai et Nastasia, vint au monde avec des jambes de pur argent jusqu’aux genoux, des bras d’or rouge jusqu’aux coudes. Quand il fut grand, il dit 4 sa mére: « Permets-moi, madame ma mére, Sophie la Sage, de chevaucher vers la terre illustre de Russie, pour y affermir la foi chrétienne. » Il part avec la bénédiction maternelle ; il chevauche dans la terre de Russie, de Vorient au couchant, affermissant la foi chrétienne, domptant la foi musulmane. Il voudrait parcourir les foréts sombres, mais il n’y en a pas en Russie. Alors il prononce une sorte de conjuration : « Foréts, foréts épaisses, croissez, sombres foréts, sur toute la terre illustre de Russie, par le commandement de Dieu, par la priére de Georges ». Et partout les foréts surgirent. Puis il fit la méme conjuration pour les hautes montagnes, les larges sommets, et les montagnes se dressérent partout sur la Russie. Il s’adressa aux mers, aux mers profondes, aux larges riviéres, et elles commencérent 4 courir de Porient au couchant sur toute la Russie. Puis il peupla les steppes et les campagnes de puissantes bétes sauvages, d’animaux & cornes, et leur prescrivit ce qu’ils auraient 4 manger.
Georges le Brave se met alors en campagne contre le cruel troupeau des serpents. « Ignores-tu, Georges, lui crient les serpents, ne sais-tu pas, Egor le Brave, que sur cette terre il est établi que nul homme n’y. passera & pied, que nul n’y passera & cheval? retiens donc, Georges, ton cheval indocile, retourne en arriére, Egor le Brave ! » Mais le héros tire son glaive d’acier, pendant trois jours et deux
nuits, il taille et tranche dans le troupeau des serpents ; le soir du troisiéme jour, tous les serpents avaient péri.
Alors les belles jeunes filles de la Russie vinrent audevant de lui: « Voila trente ans que novs t’attendons, trente ans que nous ne sommes sorties de notre haut terem ala coupole d’or; nous avions un grand vou 4 remplir : te consacrer l’illustre terre de Russie, recevoir de toi la foi du baptéme ». C’est alors que Georges le Brave prit la Russie sous sa protection.
Nous avons vu Egor, dieu solaire aux membres d’or et d’argent, dieu démiurge dont la voix crée les montagnes, les fleuves, les foréts et tous les animaux ; nous venons de le voir un héros comme Bellérophon, un vainqueur de dragons ; un degré de moins, et nous le retrouverons un martyr chrétien, que torture le tsar Dioclétien, si célébre dans les légendes des Slaves du Sud. Egor confesse la foi du Nazaréen et refuse de sacrifier aux faux dieux. Ses trois sceurs, ses trois fréres cédent aux menaces terribles du
.tyran : lui seul résiste. Dioclétien le livre & ses bourreaux ;
mais les dents de leurs scles s’ébréchent, leurs bras tombent épuisés ; le corps du Brave n’a pas une blessure. Alors on prend pour le tuer des haches d’Allemagne : leur manche se brise, leur tranchant s’émousse, Egor invulnérable chante des cantiques. Dioclétien ordonne de lui forger aux pieds des bottes de fer, avec des clous de fer ; mais les bras des forgerons se fatiguent vainement, leurs yeux s’obscurcissent. Le tsar ordonne de le jeter dans une chaudiére de poix bouillante: la poix bout avec un bruit de tonnerre, mais Egor nage 4 sa surface, chantant des cantiques. Enfin on ’emmure dans une cave profonde ou il reste trente années ; au bout de ce temps, l’obscur souterrain s’illumine : la Mére de Dieu lui apparait, et pour prix de sa patience lui ouvre le royaume du ciel.
Dans une de nos chansons, le combat de saint Georges contre le dragon devient le combat contre Dioclétien : et
Dioclétien prend ici tous les traits de Solovei le Brigand. Egor, le patient martyr, est remonté sur son coursier héroique, a repris l’arme vengeresse des bogatyrs. Il chevauche vers les palais de pierre blanche, 1a ot demeure le monstrueux tsar Dioclétien, ce chien athée, ce musulman. Quand le tsar Dioclétien Vapercut, il sortit de son palais de pierre, cria & la facon des bétes sauvages, siffla a la maniére des serpents. Le bon cheval de Georges s’épouvanta, il broncha sur la terré humide. Mais Egor prit sa massue de’ guerre, frappa le coursier sur ses flancs abrupts. Le cheval dit d’une voix humaine : « Ecoute, Georges le Brave, prends ton arc recourbé, ajuste ta fléche d’acier, envoie-la dans la machoire du maudit. Puis arrache son poumon et son foie, fais couler son sang sur ton pére, ta mére et tes sceurs. » Et Egor de sa fiéche d’acier tua Dioclétien, de sa massue de guerre abattit les palais de pierre blariche, affermit la foi chrétienne.
Ses fréres et ses scours, en punition de leur apostasie, avaient été recouverts d’une écorce de sapin, leurs cheveux étaient devenus comme des roseaux. Egor les guérit en les baptisant dans le Jourdain.
Pourtant, si ’on se souvient du conseil donné par le coursier, ce n’est pas eau du baptéme, mais, comme il arrive dans les épopées, le sang du monstre qui opére cette guérison. La disparition de l’écorce de sapin se rattache 4 un mythe que nous avons indiqué ci-dessus (page 43) a propos de Sviatogor. Entre Sviatogor et saint Egor, il y a peut-étre d’autres ressemblances.que celle des noms.