CYCLE DE VLADIMIR. 83 LES HEROINES DU CYCLE DE VLADIMIR
Nous n’avons encore parlé que des héros, et pourtant Pépopée russe, comme |’épopée grecque ou germanique, a ses héroines, ses vindicatives Krimhildes, ses touchantes Andromaques, ses volages Hélénes, ses perfides Circés. Le rdle de vierges guerriéres, que s’arrogent les Amazones dans les traditions grecques, les Walkyries.dans les #ddas, Brunehilde dans les MWiebelungen, la belliqueuse Camille dans ’#néide, Valtiére Clorinde dans la Jérusalem deéliwrée, appartient, dans les pylines, aux polénitses. Nous avons vu Ilia de Mourom terrassé par sa fille géante, Dobryna captif de Nastasia. Avec une vigueur égale, mais de caractére plus féminin, se présente 4 nous Vassilis, la fille de Mikoula. Elle ne s’en va point réder par la steppe avec une massue de plusieurs mille livres sur Yépaule pour narguer les bogatyrs; mais elle sait unir la force 4 la ruse quand i! -’syit d’ouvrir la prison de son mari Stavre Godinovitch. Un jour, les vaillants de Kief sont assis 4 la table de Vladimir: de méme que les paladins de Charlemagne, ils se laissent aller volontiers 4 fanfaronner, 4 faire des gabs, comme diraient nos vieux trouvéres. « L’un se vante de son trésor qu’on ne peut compter, l’autre de son illustre patrie, celui-ci de son bon cheval, celui-la de son courage héroique : le sage se loue de son vieux pére et de sa vieille mére, le fou, P’imbécile fait ’éloge de sa jeune femme ». — « Et toi, Stavre Godinovitch , demande Vladimir, tu n’as done rien dont tu puisses te vanter? — Je ne puis me vanter que de ma jeune femme Vassilissa; dans la ville de Kief, elle se jouerait de vous tous, princes et boiars; toi, Vladimir, elle te prendrait pour dupe. » Pour cette vanterie, le maitre ordonne de
saisir Stavre, le bon musicien, et de le jeter dans un cachot.
La nouvelle en est bientét portée 4 Vassilissa. Alors elle ‘tient ses yeux fixés sur la terre humide et réfléchit profondément. « Je ne puis le reprendre de vive force; il faut le délivrer par ruse féminine et heureuse audace. » Elle coupe ses longs cheveux, revét des habits d’homme et se rend 4 la cour de Vladimir. Elle est entrée orgueilleusement, sans se soucier des gardes de la porte, franchissant les fossés et les tours de la ville, 4 la facon héroique, d’un seul bond de son cheval. Elle s’annonce comme un messager terrible de la Horde, et comme un épouseur pour la belle Zabava. Vladimir Vaccueille avec une crainte respectueuse; mais les yeux exercés de Zabava trouvent cette démarche, ces maniéres, bien peu viriles. L’héroine serre les jambes en s’asseyant et, d’un geste féminin, arrange ses vétements autour d’elle. Zabava avertit le prince de ne point lui donner une femme pour mari. Vladimir promet de prendre ses renseignements. IJ soumet donc Vassilissa a toutes les épreuves compatibles avec le respect que l’on doit & un messager terriic. ™ Vinvite d’abord 4 venir aux étuves avec lui; mais Vassilissa y court si promptement, y prend un bain si court et s’y rajuste si prestement qu’elle est déja de retour quand le prince de Kief se dispose a y entrer. Alors il s’avise d’un moyen fort ingénieux. Il invitera ’ambassadeur 4 se reposer sur un moélleux lit de plume; ensuite il examinera les empreintes que les membres du dormeur y auront laissées. Si c’est un fort et robuste héros, il y aura un large creux sous les épaules; si c’est une femme, il y aura un large creux sous les hanches. Mais Vassilissa a soin de se coucher la téte au pied du lit. Vladimir est ensuite obligé de constater que les empreintes annoncent un héros aux larges épaules, aux hanchées étroites. Zabava ne se rend pas 4 cette démonstration : elle a si peur d’épouser une femme! L’étranger est
invité & faire montre de sa force contre les lutteurs du prince; mais il sait les tenir 4 distance respeciueuse, les empoignant par le milieu du corps et les enlevant audessus de sa téte. Au premier lutteur, il arrache le bras de ’épaule, au second, il casse une jambe, le troisiéme, il Pattrape par l’échine et l’écrase sur le pavé. Alors Vladimir cracha — ce qui est un geste bien russe, — et se retira furieux contre sa niéce : « Sotte princesse, tu as les cheveux longs et lVesprit court @); tu prends un bogatyr pour une femme! » On offre un festin 4 Vassilissa : elle demande pourquoi on ne lui fait pas entendre le musicien Stavre. Vladimir craint d’exciter par un refus la colére du messager terrible. Stavre, sorti de son cachot, enchante les convives en joucnt de la gouzzla, puis Vassilissa, obtient de l’emmener dans la campagne. La elle se fait reconnaitre & lui en se découvrant la poitrine, Vembrasse tendrement, l’invite 4 ne plus se vanter de sa femme, et l’enléve sur son coursier bien loin de la cour de Vladimir. .
Une héroine des. contes russes porte le nom de Vassilissa la sage. Fille dun encho=tcur, elle défend contre lui son amoureux, oppose ses sortiléges aux sortiléges paternels et sort triomphante de ce tournoi magique. Ce doit étre le méme personnage que l’héroine de nos bylines. Dans un conte albanais, publié par Hahn, la princesse Théodora s’habille en homme et se fait appeler Théodore. Elle va chez le roi dont elle doit épouser le fils. On lui impose comme a Vassilissa diverses épreuves. L’une rappelle celle qu’Ulysse fait subir 4 Achille dans Vile de Skiros. On lui donne a choisir entre une parure et des armes: elle prend les armes. On l’envoie se baigner avec le fils du roi, mais elle imite la célérité de Vassilissa. Elle finit par épouser le prince. Dans les littératures populaires de I’Ita-
(4) Proverbe russe.
lie et du Portugal, on trouve plus d’une situation analogue “),
La Pénélope russe, c’est Nastasia, la femme de Dobryna; toutefois elle ne pousse pas jusqu’au bout la fidélité. Dobryna, avant de partir pour la Horde, recommande a sa femme d’attendre son retour trois ans, puis trois années encore; alors seulement elle aura le droit de se choisir un époux, a la condition que ce ne soit point Alécha Popovitch. Epouser Alécha, ce serait presque un inceste, puisqu’il est le frére d’armes de son mari. Trois années se passent, puis trois autres, pas de nouvelles de Dobryna! Vladimir presse alors Nastasia d’épouser Alécha. « Comment une jeune femme comme toi veut-elle vivre veuve, abréger ses belles années? épouse ou bien un prince, ou quelque boiar, ou quelque fort héros russe : épouse le vaillant Alécha Popovitch. » Celui-ci annonce qu’on a trouvé dans la steppe le cadavre de Dobryna. Elle verse des larmes abondantes, mais refuse d’entendre parler de mariage avant que six autres années ne se soient écoulées. Vladimir, apres ce nouveau délai, interpose son autorité, et déja tout se prépare pour l’univu 4° Nastasia et d’Alécha.
Cependant Dobryna n’est pas mort, pas plus qu’Ulysse dans Homére, pas plus que Charlemagne dans les curieuses légendes analysées par M. Gaston Paris (2), Le coursier de Dobryna se met a lui parler d’une voix humaine et lui révéle ce qui se passe. Alors avec son bon cheval brun () le voila qui bondit de montagne en montagne, de sommet en sommet, franchissant les riviéres et les lacs, en-
(1) Canzont popolart del Piemonte, fasc. Ill, p. 92. — Almeida Garret, Cancioneiro, t. III, p. 63. — Voir aussi Radlow, t. III, Kirgistsche Mundarten. p. 380.
(2) Gaston Paris. Histoire poétique de Charlemagne, p. 396. — Seulement tandis que Dobryna en trois bonds de son cheyal, suivant quelques bylines, revient a Kief, Charlemagne parcourt en ¢rotsjours la distance quiséparela Hongrie d’Aix-la- Chapelle,
(3) Bourouchka, signifie un cheval brun; mais ce mot est aussi un diminutif de Bouria, la tempéte.
jambant les larges vallées. Dobryna entre comme un ouragan dans le palais de sa mére. La il se fait reconnaitre & elle par un signe 4 la jambe. Comme Ulysse se travestit en mendiant et Charlemagne en pélerin, Dobryna se déguise en joueur de rebec pour entrer dans la salle ot |’on célébre le festin de noces. La compagnie joyeuse fait bon accueil au musicien. On lui présente le vin vermeil; il demande la permission d’offrir 4 son tour la coupe pleine 4 la nouvelle mariée: « Bois jusqu’au fond’, lui dit-il, tu verras quelque chose de bon. » Or au fond de la coupe il a jeté son anneau d’or, que reconnait aussitét Nastasia. Elle pousse un cri, et, sans souci de déshonorer la table du prince, s’élance par-dessus, et tombe aux pieds de Dobryna dont elle implore humblement le pardon. « Je ne m’étonne pas, s’écrie le héros d’une voix terrible, qu’une femme ait failli. Les femmes ont les cheveux longs et l’esprit court ; elles vont ot on les méne. Ce qui m’étonne, c’est que le Beau-Soleil Vladimir ait été un entremetieur et la princesse Apraxie une entremetteuse pour marier 4 un autre la femme d’un mari vivant. » Puis sa colére se tourne contre son perfide frére d’armes; il le terrasse sur le sol pavé de briques et le flagelle si vigoureusement de son baton de voyage « qu’on ne sait pas s'il crie ou s'il sanglote. »
Une épouse fidéle jusqu’S la moft, c’est la femme de Daniel Lovtchanine. Aveuglé par son amour pour elle, Vladimir a envoyé son mari 4 une mort certaine. Mais Vassilissa aime son époux et veut le mettre en garde contre les embtiches. Quand il part, elle ’oblige 4 prendre double provision de fléches : « Qui sait? lui dit-elle, tu en auras besoin peut-étre contre tes propres fréres. » Lovtchanine a exterminé les Tatars et les Russes envoyés pour le tuer; mais il se prend 4a faire de tristes réflexions : « Sans doute Dieu s’est irrité contre moi, Vladimir a pris en disgrace le vaillant héros. » Certaines bylines donnent 4 entendre
88 LA RUSSIE BPIQUE.
qu’a ce moment supréme il croit. sa femme infidéle. Lovtchanine se perce de son épée et l’on vient annoncer sa mort & Vladimir. Il court chez la veuve de la victime, et lui propose de )’épouser : « Revéts tes vétements aux brillantes couleurs, prends ta parure de noce. » Elle obéit, mais elle prend en méme temps un épieu de fer. Ce n’est pas pour le prince, c’est pour celui qui est étendu la-bas qu’elle a revétu sa parure de mariée. « Prince Vladimir, notre pére, permets-moi de faire mes adieux 4 mon tendre mari. » Elle part, deux des bogatyrs de Kief laccompagnent. Elle se prosterne auprés du corps de Daniel Lovitchanine et dit aux deux guerriers: « Allez, dites au prince Vladimir qu’il ne laisse pas mon corps sans sépulture au milieu des champs avec celui de mon ami. » Et de son épieu d’acier elle se perce le coeur. Vladimir luiméme verse des larmes sur les deux amants et leur donne une sépulture honorable. C’est ainsi que dans nos chansons de gestes, la belle Aude ne veut pas survivre 4 Roland tué aussi en trahison.
Les types féminins de perversité ne vont jamais, comme celui de la Circé homérique, sans un peu de soreellerie. Telle est Marina l’enchanteresse, que le peuple appelle aussi Phérétique, en mémoire peut-étre d’un personnage historique beaucoup plus récent, Marina Mnichek, la Polonaise, la catholique, qui s’associa & limposture et a Pusurpation - du faux Dmitri et attira sur la Russie du xvur° siécle tant d’infortunes. Marina l’enchanteresse, qui habite 4 Kief la rue Ignatiévka, dans un hétel entouré d’une palissade de fer, est la terreur des méres : celle de Dobryna Nikitich le supplie instamment d’éviter cette rue mal famée : Marina par ses artifices a fait disparaitre neuf jeunes guerriers, Dobryna sera le dixiéme. Il a négligé les avertissements maternels lorsqu’il a bravé la riviére Poutchai aux courants de feu et le Serpent de la Montagne : il les néglige encore une fois, il s’en va dans la rue Ignatiévka.
Ici les chansons présentent une telle multitude de versions et de variantes diverses qu’il faut bien choisir “). Dobryna entre dans la chambre de Marina. L’enchanteresse est couchée sur son lit: d’une main elle caresse un grand dragon; dans l’autre main elle tient deux petits serpents: ils rappellent ceux de la riviére Poutchai et permettent une certaine identification entre le Serpent de la Montagne et Marina, l’amie des reptiles. Tantét le dragon prend la fuite 4 Paspect de Dobryna et laisse derriére, lui une fiente qui témoigne de sa terreur et de son trouble; tantdt, les serpents veulent briler Dobryna de leur souffle empesté. L’enchanteresse les en empéche; elle prend le héros par ses mains blanches, le baise sur ses lévres sucrées. Elle le conduit dans la cour et la, comme fit. Circé avec les compagnons d’Ulysse, elle le transforme en un aurochs au poil fauve, qui va rejoindre neuf autres aurochs, les. premiers amoureux de Marina, ceux dont la disparition effrayait les méres de Kief. La seule distinction qui soit accordée au héros déchu, c’est d’avoir des cornes dor. « Va paitre Vherbe gatée par la nielle, va tabreuver 4 l’eau du marécage. » Quelle destinée pour un bogatyr!
Dobryna serait perdu si une autre enchanteresse, sa scour Catherine ne venait 4 son aide. Elle se change en une caille, et nous voila transportés dans un monde tout & fait fantastique. Dobryna lui-méme a jusqu’é un certain point le don se se métamorphoser. Dans le texte que nous suivons, il s’est méme changé en pigeon pour pénétrer chez Marina. Catherine vole au terem de la sorciére: « Si tu ne me rends mon frére, je te transformerai en une chienne 4 longue queue, et tous les chiens te donneront la chasse, et tous les enfants te poursuivront 4 coups de baton. » Marina est effrayée; elle appelle Dobryna: « Accours & moi, aurochs, accours des fanges noires, accours
(4) Nous suivrons principalement le texte de Kiriéevski, II, 44.
des eaux marécageuses. » On voit que la dégradation de Dobryna est compléte : il est devenu un animal immonde, ami des fanges et des marais, qui rappelle tout 4 fait les pourceaux de la légende grecque. Transformée en martinet, Marina se perche sur la corne droite de Dobryna, et lui fait promettre de ne pas se venger d’elle si elle lui rend la forme humaine. Le héros promet de ne pas la battre, de ne pas la torturer, mais de lui donner seulement une légére lecon, comme celles que les maris donnent a leurs femmes. L’enchanteresse sera prise pour dupe : ou bien c’est Catherine qui la changera en une chienne que poursuivent les chiens et les méchants enfants; ou bien c’est Dobryna qui se chargera de son chatiment.
Dans une variante “), Dobryna a promis d’épouser Marina si elle lui rend sa premiére forme. D’aurochs il est redevenu jeune homme, d’oiseau elle est redevenue jeune fille. Suivant la coutume paienne qui s’est longtemps conservée dans le peuple, malgré les prohibitions de l’Kglise, « ils se sont mariés dans la campagne rase, autour du buisson de cytise. » Ils montent ensemble dans le terem de Marina. Dobryna est saisi d’un scrupule pieux, qui révéle dans les derniéres rédactions de ces bylines le plus étrange mélange de paganisme et de christianisme. « Ma belle Marina, lui dit-il, dans ton terem élevé et magnifique, il n’y a pas d’image du Sauveur devant laquelle on puisse prier et s’incliner jusqu’é terre. Voyons Simon sabre tranchant ne s’est pas rouillé. » Alors il donne 4 sa femme, & Marina l’impie, Vhérétique, la légére legon qu’il lui a promise. Premiére lecon, il lui coupe la main: « je ne veux point de cette main, elle a caressé le Serpent de la Montagne. » Deuxiéme lecon, il lui coupe les jambes : « ces jambes, je n’en veux point, elles ont frolé le Serpent de la Montagne. » Troisiéme legon, il
(1) Kiriéeyski, II, 89.
lui coupe les lévres et le nez: « ces lévres, je n’en veux point, ‘elles ont baisé le Serpent de la Montagne. » Quatriéme legon, il lui coupe la téte et la langue : « cette téte je n’en veux point, cette langue je n’en veux point, elles connaissaient toutes les choses impies et hérétiques. »
Nous n‘insisterons pas sur les variantes.
Entre cette légende et celle de Potyk Ivanovitch, on remarquera plus d’un point de rapprochement. Les artifices dune méchante femme font descendre Potyk vivant dans le tombeau ou font perdre 4 Dobryna sa forme humaine; le Serpent de la Montagne apparaif également dans les deux récits comme complice de l’enchanteresse; enfin Marina est une femme-hirondelle comme Avdotia est une femme-cygne.
C’est une fable fort répandue en Allemagne comme dans les pays slaves que celle des femmes-cygnes. Souvent elles quittent leur vétement de cygne pour se baigner, et alors celui qui réussit 4 s’emparer de leur blanche dépouille, devient leur maitre. Elles sont alors forcées de garder la forme humaine; on en a vu qui ont épousé leur conquérant, sont devenues d’excellentes épouses et des méres dévouées. Mais il est bon de briler leur peau de cygne : si elles parviennent 4 la reprendre, nulle affection humaine ne peut les empécher de s’envoler. Elles quittent sans regret mari et nourrisson; elles vont rejoindre leurs compagnes ailées et en se baignant dans les fleuves sacrés y recouvrent leur virginité ().
Dans les bylines, ces femmes-cygnes ont toujours une
(4) Voir Dozon, Chansons bulgares, p. 182 : La Samodiva mariée malgré elle. — Les Walkyries dans les Eddas sont revétues de chemises blanches ou ressemblent & des cygnes. — Cox, The Mythology of the Aryan Nations, II, 281, donnel’explication des filles-cygnes et autres nymphes célestes : elles ont pour origine les vapeurs, les nuées qui errent aux flancs des montagnes ous’appesantissent sur la plaine, tant6t -blanches et propices, tantét sombres et pestilentielles. Ala premiére catégorie appartiennent les Apsaras, les Walkyries, les Muses, les Elfes, etc., @ la seconde, les Harpyes, les Gorgones, etc. — Voir Henri Heine, De l’Allemagne, sur les traditions populaires,
perversité native. L’une d’elles, Nastasia Dmitriévna est enlevée de chez son pére par le héros kiévien Ivan Godinovitch. I] est poursuivi par le premier fiancé de la jeune fille, un tsar des paiens. Les deux prétendants, au milieu de la campagne, se livrent bataille.°“Ce qui montre la malice de la jeune fille, c’est que toutes ses sympathies sont pour le paien maudit. Le Kiévien a terrassé son ennemi; mais Nastasia intervient, le saisit par derriére et le renverse. Le tsar infidéle garotte solidement Ivan Godi-
novitch et le lie & un chéne. Puis, sous ses yeux il se livre & amour avec sa fiancée. Celle-ci voudrait tirer d’Ivan une vengeance plus compléte. Le paien avec son are ajuste un corbeau perché sur le chéne: Nastasia le | supplie de ne pas dépenser sa fléche en pure perte et d’en percer plutét le coeur du héros. Le tsar persiste dans son idée; mais sa fiéche n’atteint pas Poiseau fatidique; elle revient, contre celui qui l’a Jancée et le paien tombe raide mort. La jeune fille reste en présence du héros toujours attaché & son chéne. I est le seul fiancé qui lui reste. Les douces paroles d’Ivan n’en ont que plus de prix. Il est a remarquer que ces enchanteresses si perverses sont prodigieusement crédules. Ivan promet a Nastasia d’oublier le passé et de ne lui appliquer « qu’une légére correction, comme celles que les maris ont coutume d’appliquer a leurs femmes. » Nastasia se laisse persuader et coupe les ecordes qui retiennent le héros. Ce qu’est cette légére correction, on l’a vu ci-dessus.
Maria le Blanc-Cygne est sorciére comme Marina et de plus infidéle & son époux légitime qu’elle abandonne pour un amant. Poursuivie par son mari, elle le séduit par de perfides caresses et lui fait boire un breuvage qui le métamorphose en rocher. Rendu a la forme humaine par Vintervention de ses compagnons d’armes, Ilia, Dobryna et Alécha, qui sont quelquefois remplacés par trois ka- liki ou par trois saints du ciel, il tombe une seconde fois
dans le piége et accepte de l’enchanteresse un breuvage assoupissant. Elle le traite alors plus mal que Brunehilde n’a traité Gunther la nuit de ses noces: elle le crucifie 4 Ja muraille au moyen de quatre clous et s’éloigne pour chercher le cinquiéme clou, qu’elle lui enfoncera dans le coeur; mais la sceur de Maria survient, admire la beauté du bogatyr, le délivre en lui substituant un vil Tatar et lemmeéne dans sa chambre. La elle le guérit de ses blessures par ses enchantements, lui fournit des armes pour punir l’infidéle et son ravisseur. Elle devient son épouse en récompense de tant ‘de services.
Nos bylines, qui s’égarent parfois dans les régions fantastiques, renferment pourtant bien des traits de la vie réelle. A ce titre, elles sont considérées par certains critiques comme des documents historiques dans lesquels revivent les moeurs domestiques de la Russie ancienne.
Souvent elles portent l’empreinte de cette primitive barbarie slave dont Nestor parle avec horreur dans son histoire, et dont les chants traditionnels des solennités nuptiales perpétuent encore aujourd’hui le souvenir dans les campagnes russes. Comme les Drévlianes de la chronique “), les bogatyrs de Kief préludent toujours au mariage par le, rapt. Ainsi la princesse Apraxie est enlevée de force par les envoyés de Vladimir, Nastasia Dmitriévga par Ivan Godinovitch. Un autre héros, Khoténe, fils de Bloud, apprenant qu’on lui a refusé outrageusement la main d’une jeune fille, court au palais de celle-ci, en brise les portes & coups de massue, extermine ses neuf fréres en bataille et raméne la belle attachée & son étrier. Il se demande s'il fera d’elle sa servante ou sa femme; il se montre gé-
(4) Nestor : «LesDrévlianes ne voulaient point de mariage; ils ravissaient les filles et les enlevaient quand elles venaient aux fontaines.Les Radimitches, les Viatitches et les Sévérianes n’admettaient aucun mariage... ils enlevaient les femmes avec qui tls étatent d’intelligence. » On voit que ce rapt supposait le con§sntement préalable de lajeune fille et n’avait plus, dans la plupart des tribus slaves, qu’un caractére symbolique.
néreux et l’épouse. L’homme, a Vépoque patriarcale, abusait cruellement de sa force contre la femme; l’épopée est ici d’accord avec Vhistoire. La femme de Dounai a osé se vanter de mieux tirer de l’arc que son mari. Singulier trait de rapprochement avec la légende de Guillaume Tell et les légendes analogues des sagas scandinaves, Dounai place sur sa téte un anneau d’or que sa femme enléve trois fois de sa fléche d’acier. Alors le héros, jaloux et humilié de la supériorité de sa compagne, tend son arc et la vise au coeur. Elle le supplie de ’épargner dans V’intérét du héros qu’elle porte dans son sein, un enfant qui a les jambes d’argent jusqu’aux genoux et les bras d’or jusqu’aux coudes, une personnification du soleil naissant. Par les chatiments qu’elle sollicite afin d’éviter la mort, on voit & quels excés pouvait se porter la puissance maritale. « Hélas! Dounai Ivanovitch, inflige-moi plutét trois chatiments. Pour le premier, plonge ta cravache de soie dans la poix bouillante, flagelle mon corps nu; pour le second, saisis-moi par mes longs cheveux, attache-moi a ton étrier et lance ton cheval dans la campagne rase; pour le troisiéme, ensevelis-moi jusqu’a la ceinture dans la terre humide, fais-moi endurer la faim, nourris-moi de pain d’avoine. Que je reste trois mois en cet état, jusqu’a ce que ton fils soit venu au monde. »
A cété de ces scénes violentes, nous voyons la jeune fille gardée précieusement dans le ¢erem, dont les lambris sont ornés du beau soleil, de la lune brillante, des étoiles nombreuses. A cdté de la polénitsa vagabonde, voici la jeune princesse tenue A une pudique réserve. Nous avons vu en quels termes deux fréres font l’éloge de leur sceur, « jamais elle ne descend dans la rue, elle ne laisse pas voir son visage blanc. » Lorsque Zabava sort de cette réserve avec Solovei, le pirate se croit obligé de lui donner une legon de convenance: « ce qui en toi ne me plait pas, c’est que tu aies fait, toi, une jeune fille, les avances pour ton mariage. »
Rien de plus auguste que la matrone héroique, veuve de héros, mére de héros.
Les bylines sont ici d’accord avec les monuments du droit et de Vhistoire. La veuve-mére est souveraine chez elle, honorée de tous, vénérée de son fils. Telles nous apparaissent lamére de Dobryna, celle de Diouk Stépanovitch, celle du roi de mer Solovei, celle du ravisseur de jeunes filles, Khoténe, fils de Bloud. C’est 4 leur mére que les héros demandent conseil, c’est dans ‘gon sein qwils épanchent leur douleur, c’est avec sa bénédiction qu’ils se mettent en campagne. La mére de Dobryna vient de ses propres mains prendre le cheval de celui-ci pour le conduire 4 l’écurie. Au contraire, celle de Diouk est entourée dune armée de serviteurs; dans les chansons on voit ia mére de Diouk Stépanovitch se rendre 4 l’église: « en avant marchent les hommes armés de pelles pour égaliser le terrain; derriére eux viennent les balayeurs, derriére les balayeurs les drapiers. Devant la princesse, ils étendent les piéces de drap; sur ses pas, ils les enlévent. » Les envoyés de Vladimir contemplent le cortége. Ils voient d’abord une femme agée que soutiennent sous le bras droit cing jeunes filles, et cing autres sous le bras gauche. Ils s’avancent et la saluent comme la mére de Diouk; élle décline le compliment : elle n’est que la servante de cette princesse. Vient alors une autre matrone que soutiennent dix jeunes filles a droite, dix 4 gauche, et les héros de s’incliner de rechef; ce n’est encore que celle qui donne Vaiguiére. Une troisiéme est entourée de trente jeunes filles, une quatriéme de quarante, et deux fois encore les messagers kiéviens égarent leurs salutations: elles sont seulement la chambriére et la panetiére. « Les héros regardent toujours, et voici que l’on conduit une vieille princesse, une vieille matrone; sous le bras droit, trente jeunes filles la soutiennent, sous le bras gauche trente autres jeunes filles. On étend autour d’elle des piéces de
velours, afin que le rouge soleil ne lui briile pas le teint. Elle est vétue d’habillements éclatants : sur sa robe, on voit représentée la lune; sur elle resplendit le soleil, sur elle brillent les étoiles menues. » C’est la mére de Diouk.
Dans cette diversité de fortune, Dobryna et Diouk ont une égale vénération pour la personne sacrée de la veuvemére. On voit méme le pouvoir maternel aller jusqu’a Vabus’: la mére d’Ivan Gostiny livre son fils 4 des marchands d’outre-mer qui le vendront comme esclave.
Il est un personnage féminin dans lequel se résument les traits épars que nous avons étudiés dans les différents types d’héroines. C’est Apraxie, la compagne de Vladimir. Elle est fille du roi de la sombre Lithwanie; mais Lithuanienne ou Tatare, cela revient au méme dans les bylines. Quand les bogatyrs partent pour l’enlever 4 son pére, ils font en ces termes son portrait 4 lamoureux Vladimir : « Elle a le visage blanc comme la blanche neige, les joues rouges comme le pavot, les sourcils noirs comme de la zibeline et dessinés en arcades, les yeux brillants comme ceux du faucon. — Elle est haute de ‘taille, imposante de stature, admirable de visage; elle a une démarche menue et une parole harmonieuse. Tu auras en elle, prince, une compagne avec laquelle tu pourras délibérer, et te conseiller, et abréger la longueur des jours. Tous les princes, tous les boiars, tous les forts bogatyrs de Kief auront devant qui s’incliner. »
En effet, Apraxie tréne 4 cété de Vladimir, préside avec lui les nobles festins, mangeant la chair du cygne blanc et buvant le doux hydromel. A elle comme A-lui s’adresse le profond salut des héros. Pourtant l’épouse du Beau- Soleil a une tache originelle; ’impureté du sang paternel se manifeste en elle par toute sorte d’actes répréhensibles. Elle se fait « ’entremetteuse » du mariage d’Alécha avec la femme de Dobryna. Comme la femme d’Arthur et quel- ‘quefois celle de Charlemagne, il n’est que trop facile de la
rendre infidéle! Quand Vladimir améne & sa cour Tchourilo, la princesse ne met aucune retenue dans l’expression de ses sentiments pour le bel étranger. A table, elle se coupe le doigt de son couteau. « Ne vous étonnez pas, 6 nobles femmes, si je me suis blessée & la blanche main. Je regardais la beauté de Tchourilo; je regardais ses boucles blondes, et mes yeux brillants se sont troublés (: Avec la méme impudeur naive, elle demande 4 Vladimir de faire du beau Tchourilo son chambellan.
Dans une autre de ses aventures, on retrouve deux traits caractéristiques du récit biblique sur Joseph : d’une part, la coupe d’argent cachée dans le sac de Benjamin: d’autre part, la fausse accusation de la temme de Putiphar contre le chaste Hébreu, trait primitif qui se reproduit dans le roman égyptien des Deux Fréres, publié par M. de Rougé, dans les légendes grecques sur Phédre et Hippolyte, sur Antéia et Bellérophon. Un jour, quarante Aaliki s’en vont en pélerinage 4 Jérusalem. Ils ont élu pour leur ataman Thomas Ivanovitch et fait un réglement draconien, portant que celui d’entre eux qu’on prendra 4 voler oua forniquer subira un cruel supplice. Les quarante s’arrétent devant le palais d’Apraxie pour demander l’aumdéne. Elle prend feu pour leur chef, le fait monter dans sa chambre et lui fait d’amoureuses propositions. Le kalik les repousse, alléguant son voeu de pélerin et les sévéres réglements de la corporation. Pour se venger, elle fait cacher dans son sac la coupe précieuse de Vladimir, puis elle envoie des messagers pour fouiller les pélerins. Ceux-ci recoivent les messagers & grands coups de bourdon sur les
(4) Le Koran, qui s’est inspiré parfois de traditions orientales étrangéres & la Bible, raconte Asa maniére un épisode de V’histoire de Joseph qui rappelle cet accident arrivé & la princesse Apraxie. La femme de 1’azts Putiphar invite ses umies aun banquet et leur donne a chacune un couteau. « Puis elle ordonne & Joseph de paraftre. Dés qu’elles l’apercurent, elles se mirent 4 s’extasier sur lui et se coupaient les doigts par distraction en s’écriant: Dieu nous garde! ce n’est pas une créature humaine ; c’est uo ange ravissant, » XII, 31,
reins; mais bientdt arrive Alécha, qui fait ouvrir les sacs. La coupe se retrouve dans celui de l’ataman! Alors ses compagnons lui appliquent la loi terrible, lui coupent les mains et les pieds, lui arrachent les yeux et la langue, Vensevelissent jusqu’a la ceinture dans la terre humide; mais un miracle, — un miracle dans le sens chrétien du mot, — s’opéra. Quand, plusieurs mois aprés, les alike repassérent en cet endroit, ils trouvérent leur attaman parfaitement sain et dispos. Dieu découvrit ainsi le péché d’Apraxie. La circonstance de la coupe perfidement cachée dans le sac se retrouve aussi dans une légende grecque : c’est ce moyen qu’inventérent les Delphiens pour faire périr Esope.
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