‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 15 sur 62 · DE L'ORIGINE KIEVIENNE DES BYLINES SUR VLADIMIR · texte numérisé non relu

DE L'ORIGINE KIEVIENNE DES BYLINES SUR VLADIMIR

M. Maïkof (*) a cru pouvoir déterminer avec une certaine précision l'époque à laquelle furent composées les bylines du cycle de Vladimir. Leur contenu même nous reporte à un âge où il n'y a encore d'autre Russie que la Russie du Dnieper,' avec Kief pour centre, avec Tchernigof, Galitch, Mourom, Sousdal, Rostof, Riazan, Smolensk, pour villes secondaires, où il n'y a pas d'autre prééminence que celle de Kief et où il n'est pas question de Moscou. La Russie des bylines nous apparaît déjà convertie au christianisme, groupée sous la souveraineté d'un même prince, en lutte acharnée contre les nomades du Sud et de l'Est, parmi lesquels on nomme déjà les Tatars. Cet ensemble de circonstances assigne à la formation des chansons une époque postérieure à l'introduction de l'orthodoxie, et antérieure à la conquête tatare. Celles qui nous montrent le prince de Kief obligé de payer tribut aux infidèles sont évidemment les dernières en date. Aucun des héros qui sont mentionnés à la fois dans les bylines et dans les chroniques, à part quelques anachronismes (par exemple pour Irmak Timoféévitch) , n'a pu exister postérieurement au commencement du xiii" siècle. Les noms les plus modernes sont ceux de Dobryna à la ceinture d'or et d'Alécha Popovitch, tués à la Kalka en 1224. Or il existe un Dobryna et un Alécha plus anciens d'un siècle ou deux.

(1) O bylinach Vladimirova tsikla, S. Pét. 1865.

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En faisant le même raisonnement pour les bylines novgorodiennes, on doit conclure qu'elles datent à peu près de la même époque, car elles nous montrent les citoyens se livrant à toute la licence des factions en même temps qu'à toute l'énergie de leur génie aventureux , naviguant librement sur les grands lacs du nord et le grand fleuve Volga, allant en pèlerinage à Jérusalem, franchissant les montagnes sarrasines, mais ne soupçonnant même pas qu'un prince de Sousdalie ou de Moscou puisse jamais étendre son sceptre sur eux. Les bylines du cycle de Novgorod, comme celles du cycle de Kief, furent donc composées dans leurs traits essentiels — sans préjudice des altérations ou additions ultérieures — pendant les xi*" et XII'' siècles.

Il existait déjà des bylines au xir siècle et elles étaient connues sous ce même nom, puisque, dans la Cliansmi d'Igor, le poète déclare qu'il va chanter, non d'après les inventions d'un Boïane, mais « d'après les bylines. » A cette époque les bylines russes avaient même déjà eu le temps de courir le monde : M. Maïkof cite une saga islandaise du xiii' siècle {Thidrekssaga). qui devait être composée elle-même d'après des chansons ou traditions saxonnes remontant au xii*' siècle, et où il est question du roi de Russie Vladimir et de son frère le jarl Ilia de Grèce y c'est-à-dire de Russie.

Ces chansons vladimiriennes ont-elles réellement pris naissance dans le Sud? Les traits qu'elles empruntent à la nature sont bien ceux de la Russie kiévienne : c'est la plaine sans bornes et la prairie avec sa stipe plumeuse {Jioryl trava), ou bien ce sont les forêts de chênes et les grands bois ombreux. La ville qui forme le centre d'attraction des héros, c'est toujours Kief; le fleuve qui est témoin de leurs prouesses, c'est toujours le Dnieper; aux limites extrêmes de ce monde héroïque, il y a d'un côté l'opulente Gallicie, de l'autre les royaumes païens; au midi, la

Grèce et Tsarigrad. Les seules mers qu'ils connaissent, ce sont la mer Noire et la mer Caspienne, et pas du tout la mer Blanche, ni le Ladoga, ni l'Onega (sauf les héros novgorodiens).

Comment se fait-il aujourd'hui que ce soit justement sur les bords du Ladoga, de l'Onega et de la mer Blanche que se chantent les bylines du cycle kiévien? Qu'on y retrouve les bylines du cycle novgorodien, rien d'étonnant puisque la Russie septentrionale, de Perm à Arkhangel, n'est qu'une vaste colonie novgorodienne. Mais ces immenses régions n'ont jamais été placées sous la souveraineté deKief, même à l'époque de sa plus grande puissance. Les bylines du cycle kiévien se rencontrent encore sur les bords du Volga, de Nijni- Novgorod à Simbirsk; elles se rencontrent dans les gouvernements de la Russie centrale, Moscou, Toula, Riazan; elles se rencontrent dans la lointaine Sibérie. Il n'est qu'une seule région où l'on n'ait jamais pu en recueillir : c'est précisément dans l'ancienne Russie kiévienne, dans la Petite-Russie d'aujourd'hui. Tandis qu'on célèbre llia de Mourom et ses compagnons sur l'Onega et le Volga, leurs noms sont aujourd'hui absolument inconnus de l'indigène des campagnes qui ont été, suivant les bylines, le théâtre de leurs exploits.

On a cherché à expliquer cette singularité. Certains, comme M. Pogodine, ont pensé que la population qui habite aujourd'hui les provinces petites-russiennes ne descend nullement des anciens habitants de la Russie kiévienne. Ceux-ci auraient totalement disparu du pays, emportant avec eux leur langue, leurs légendes, le souvenir de leurs héros. Ils auraient été remplacés dans le pays par une race nouvelle, qui apportait avec elle de nouvelles traditions et qui ne savait rien de ceux qui l'avaient précédée dans le pays. Ces émigrants n'étaient pas des Slaves russes, mais des Slaves appartenant proijablement aux rameaux serbe, croate ou bulgare. Dans ce système^ le nom même

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de Petite-Russie n'aurait aucune raison d'être : ce n'est point par des Russes qu'elle est habitée.

La question de l'origine des bylines vladimiriennes a été encore discutée récemment, à l'occasion du «ongrès de Kief (juillet 1874). M. Oreste Miller, si connu par ses travaux sur la littérature nationale', était venu à Kief, disaitil, dans l'espérance d'y apprendre quelques nouveaux faits qui jetteraient un peu de lumière sur cette question. Or, précisément à ce moment, paraissait le premier volume d'une publication de MM. Antonovitch et Dragomanof, professeurs à l'Université de S. Vladimir. Le livre est intitulé : Chansons historiques de la Petite-Russie. M. Oreste Miller signale, comme avaient commencé à le faire les éditeurs eux-mêmes, un certain nomljre de rapprochements entre les doumas petites-russiennes et les bylines de la Grande- Russie. Alexis Popovitch , le héros cosaque qui brave les tempêtes de la mer Noire, n'a guère que le nom de commun avec Alécha Popovitch. Mikhaïlik, ce chevalier petitrussien qui prend sur son dos la Porte d'or de Constantinople et la transporte à Kief, rappellerait le hardi Mikhaïl Potyk ou Mikhaïl Danilovitch des bylines. Gange Andiber rosse les nobles polonais dans les cabarets comme Ilia le Mouromien rosse \e^ irrinces-doiars de Vladimir. Le seigneur Jourilo, après lequel courent toujours « trois cents jeunes filles », resseml)le à ce Tchourilo qui faisait tourner toutes les têtes et pour qui la femme du Beau-Soleil se coupait les doigts. Mais ces rapprochements étaient, ou trop peu nombreux, ou trop superficiels, pour qu'on pût en tirer une conclusion. Même en tenant compte de ces données nouvelles, il fallait reconnaître que l'épopée petite-russienne s'est développée absolument en dehors des traditions du cycle de Vladimir, que le Beau-Soleil et Ilia de Mourom y sont des personnages aussi inconnus que les autres bogatyrs kiéviens.

M. Oreste Miller resta d'avis cependant qu'il n'a pas

toujours dû en être ainsi. Au xvir siècle encore^ comme on le voit par le récit du voyageur allemand Eric Lassota, le souvenir d'Ilia de Mourom était très-vivant à Kief (0. On montrait son tombeau à la cathédrale Sainte-Sophie, on éditait des estampes grossières qui le représentaient avec une auréole; l'église célébrait un office en son honneur le 19 décembre. Il est vrai que la poésie populaire semble l'avoir oublié et que dans le recueil des deux professeurs kiéviens on ne trouve presque nul vestige des anciennes traditions. Mais ce recueil, faisait observer M. 0. Miller, ne comprend que des chansons historiques. Qui pouvait savoir si dans les chansons non historiques, — rondes de danses ou complaintes de mariage, — si dans quelque conte populaire inédit, on ne trouverait pas ce qu'on cherchait vainement dans les chansons, et dans des chansons purement historiques ? Enfin, à défaut de la littérature populaire, de la tradition orale, on pourrait peutêtre un jour découvrir des documents manuscrits, qui fourniraient la preuve de l'antiquité des traditions sur Ilia de Mourom et l'épopée kiévienne dans le pays kiévien. Il fallait donc , disait M. Miller, épuiser toutes les recherches avant de se laisser aller à des conclusions extrêmes t*).

Le nom même de hogatyr n'était pas inconnu dans la Petite-Russie puisque nous le trouvons, dans le récit d'Éric Lassota, appliqué à Ilia de Mourom. Un conte petit-russien, cité par M. Dragomanof dans le 9^ numéro de l'Ancienne et Nouvelle Russie, explique à sa manière, tout autrement que les bylines, comment les bogatyrs « disparurent de la terre russe. » (Voir ci-dessus p. 81). Le dernier d'entre eux fut pris par les recruteurs et fut

(1) Sbornik materialof dla istorilchetkoï topographii Kiéva % ego okrestnosteX. Kief, <874, p. 17. — Voir ci-dessus p. 106.

(2) Péterb. Viédomosti, 26 sept. (8 oct. 1874). — Voir aussi le Kiévlunine du 22 août 1874. — Dravnaïa i novaXa Rossia, N« 3 et N» 9, 187».

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fait soldat. Il montait la garde à la port« du palais du tsar; mais, comme il s'ennuyait de tenir un fusil, il prit un canon pour se mettre au port d'armes. Quand le tsar sortit, il fut stupéfait. Il vit alors que ce factionnaire était un bogatjT et, épouvanté de sa force, il le fit enchaîner dans un souterrain. Ainsi disparut dans la Petite-Russie la race des bogatyrs.

Mais, quand même on ne trouverait ni dans les traditions, ni dans les manuscrits de la Petite-Russie, aucun vestige de l'antique épopée vladimirienne, cela ne prouverait pas contre son existence auxii® siècle dans le pays kiévien. Ne voyons-nous pas que chez les Tchèques, chez les Polonais, chez les Lithuaniens, la mémoire du peuple n'a pas gardé souvenir des anciens chants héroïques? Ils existaient pourtant, ces anciens chants ! Les chroniques polonaises portent la trace de traditions populaires extrêmement répandues. Qu'est-ce que Lech le fondateur de la Pologne, qu'est-ce que Krak combattant le dragon de Cracovie, Vanda se précipitant de la Vistule et obtenant pour tombeau un tuimilus héroïque? Qu'est-ce que le roi Popiel, dévoré par les rats, le paysan Piast qui donne l'hospitalité aux anges et qui est arraché à sa charrue, comme un autre Curius Dentatus , pour régner sur son peuple ? Qu'est-ce que tous ces récits légendaires, sinon l'écho de chansons épiques qui ont péri ? Chez les Tchèques, ils se sont aussi effacés de la mémoire du peuple; mais les poèmes conservés dans les fameux manuscrits de Kralove Dvor (Kœniginhofj, découvert en 1817, et de Zéléna Hora, trouvé en 1818, démontrèrent que la Bohême aussi avait eu son heure de fécondité poétique : le jugement de Liboiicha, Zahoï, Cestmir et Vlaslaf, etc., sont de magnifiques débris de l'épopée tchèque évanouie <*>.

(1) Voir Louis Loger, Chants héroïques et chansons populaires des Slaves de Bohême, Paris, «86».

De môme la chronique de Nestor témoignerait au besoin que la Russie kiévienne a eu son épopée particulière ; que ce cj^cle vladimirien, auquel il emprunte plusieurs de ses récits, s'inspirait des mêmes motifs que les l)ylines qui nous sont parvenues grâce à la transmission orale ; que ce cycle kiévien s'est représenté Oleg, par exemple, sous des traits qui sont presque ceux du Volga des chansons ; qu'on y prêtait à Vladimir des mots et des actions que les bylines attribuent également au Beau-Soleil.

Une autre question se présente. S'il a existé autrefois dans les campagnes kiéviennes un cycle héroïque dont les bylines ne sont que des débris , comment se fait-il que ces débris se rencontrent aujourd'hui partout, excepté dans la Petite-Russie ?

On sait de reste qu'à partir du xii° et du xiii° siècles, à partir de la double chute de Kief, saccagée par une coalition des princes russes , puis par les Tatars, il se produisit un grand mouvement d'émigration, du sud-ouest au nord-est , des bords du Dnieper à ceux de la Moscova et de la Kliazma. Les plus puissants des princes russes, Georges Dolgorouki d'abord, André Bogolioubski ensuite, abandonnèrent décidément la Russie des steppes , la Russie kiévienne, pour une Russie nouvelle qui se constitua au milieu des régions forestières. Dans ces régions plus paisibles, éloignées de la route des invasions, ils appelèrent les colons des campagnes de Kief, de Tehernigof, de la Volynie. Les populations finnoises des bords de la Moscova ou de la Kliazma, étant d'ailleurs peu nombreuses, furent promptement absorbées par les nouveaux colons et ainsi se constitua peu à peu la race grande-russienne, qui ne cessa de s'étendre sans cesse vers le nord et vers l'orient. Les émigrés de la Russie kiévienne s'y trouvèrent mêlés aux débris des peuplades mériennes, vesses, mouromiennes, aujourd'hui disparues et dont les archéologues russes, comme M. Ouvarof, explorent curieusement les

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tumuli. Ce qui prouve que la Grande-Russie est bien une colonie de la Petite-Russie, c'est le soin que prirent les princes de Sousdal d'assurer aux émigrants la continuité de leurs traditions : André Bogoulioubski transporta de Kief à Vladimir une vierge miraculeuse ; en sorte que ses fidèles retrouvèrent la même protection divine sous un autre climat. Les colons venus du Dnieper virent aussi dans leur cité nouvelle une Porte d'or comme à Kief. L'habitude de tous les émigrants qui ne s'éloignent qu'avec regret de l'ancienne patrie, c'est de donner à la colonie des noms qui rappellent ceux de la métropole. C'est ce que faisaient en Épire Hélénus et la Troyenne Andromaque : ... Parvam Trojam siraulataque magnis Pergama, et arentem Xanthi cognomine rivum Agnosco, sceeseque amplector limina portse

{En. III, 349).

c'est ce que firent les Anglais dans l'Amérique du nord , les Espagnols dans l'Amérique du sud , les Français à la Louisiane et au Canada. Il y a un Vladimir et un Galitcli de Sousdalie, comme un Vladimir de Volynie et un Galitcli de Gallicie ; un Zvénigorod sur la Moscova, comme sur le Dnieper; un laroslavl sur le Volga, comme sur le San; un Péréïaslaf près de Sousdal, comme auprès de Kief.

Si les émigrants ont apporté avec eux dans les forêts du nord les souvenirs de la splendeur kiévienne, leurs madones les plus vénérées , le nom même des cités volyniennes et sévériennes, est-il étonnant qu'ils y aient apporté également le culte des héros nationaux, de ceux qui dans les temps anciens défendirent la patrie contre ces mêmes barbares, devant lesquels on était contraint d'émigrer? Les colons conservèrent ces traditions mieux que la mèrepatrie, précisément parce que dans ces déserts lointains ils n'avaient pas d'autres sujets d'entretien ; qu'on n'y pouvait ni endurer les mêmes infortunes, ni accomplir les mômes exploits ; que la conquête des provinces tchoudes

et finnoises se faisait sans éclat et presque sans gloire; qu'on n'avait pas de grandes batailles à y livrer; que rien ne venait y effacer la splendeur des anciens faits d'armes, que plus tard la conquête tatare fut une infortune peu propre à inspirer les poètes, et qu'enfin l'imagination nationale ne fut tirée de son inertie qu'au temps d'Ivan le Terrible par le retentissement de la prise de Kazan et de la chute des royaumes tatars. L'histoire de la Russie méridionale était bien autrement tourmentée : les régions du Dnieper subissaient invasion sur invasion; aux incursions musulmanes, on répondait parfois par une brillante offensive : déjà Daniel do Galitch avait osé vaincre les Mongols, au temps de leur plus grande puissance : Vitovt , grandprince de Lithuanie, avec les Russes de la Petite-Russie et de la Russie Blanche, reporta la guerre aux Tatars jusque dans les plaines du Dnieper. L'histoire de ce pays est une lutte continuelle contre les nomades , car le joug mongol ne s'y appesantit jamais comme dans la Grande-Russie, jamais on ne lui permit de s'y établir et de s'y rendre incontesté. On avait plus de chances contre les Tatars de Crimée et même contre les Tares que n'en avait la Grande-Russie contre la Grande Horde. Et puis on était trop occupé de combattre pour avoir le temps de se souvenir et de chanter. Les exploits des paladins de Vladimir étaient bien loin déjà; mais chaque jour on avait sous les yeux les exploits non moins éclatants des princes russes et des cosaques du Dnieper. Il se forma une épopée ukrainienne qui fit complètement oublier l'ancienne. La nationalité elle-même avait pu éprouver quelque modification. Les vides laissés par l'émigration vers le nord-est furent comblés avec le temps, comme nous le verrons, par des immigrations venues surtout de la Russie Blanche. Pour cette nationalité nouvelle une poésie nouvelle.

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