‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 31 sur 62 · POLTAVA · texte numérisé non relu

POLTAVA

Cette histoire de Pierre le Grand par le peuple est forcément incomplète. Beaucoup de ses réformes , dont l'ensemble constitue l'une des grandes révolutions modernes, échappèrent à la foule. Lorsqu'il organisait l'aristocratie russe sur les bases d'une noblesse de fonctionnaires, qu'il faisait du clergé réduit à l'obéissance une des forces de son état, qu'il émancipait la femme russe , établissait des imprimeries, inventait un alphabet et des caractères nouveaux , formait d'ouvrages traduits de langues d'Occident, la première bibliothèque civile de sa nation, lorsqu'il créait tout ce qui fait l'état moderne : une administration et une diplomatie , une flotte et une armée , une industrie nationale et une société intelligente , — lorsqu'il enfantait la Russie à la vie européenne, le cosaque nomade ne voyait ou ne comprenait rien, le paysan ne sentait que les épreuves et les douleurs de la transformation. Évidemment il ne pouvait passer dans les chants populaires que ce que le peuple avait saisi , s'était approprié, assimilé du grand spectacle étalé à ses yeux , et môme tout ce que le peuple en a compris n'est pas arrivé jusqu'à nous. Sans parler des chansons que la négligence des lettrés du

XVIII'' siècle a laissées se perdre, combien de ces méditations du paysan et du cosaque sur le fils d'Alexis n'ont pas réussi à se formuler dans la phrase épique ! La poésie de la Régénération, après avoir un moment illuminé ces cerveaux obscurs, y est définitivement restée à l'état latent; elle n'a pu prendre, pour s'échapper au dehors, pour voyager sur les lèvres des hommes, les pieds rapides du vers et les ailes infatigables de la chanson.

Ces idées, ces souvenirs, ces impressions un peu vagues sur le grand homme ne pouvaient manquer de subir une déformation en tombant dans des imaginations hantées déjà par des créations poétiques antérieures. L'image de Pierre le Grand s'est parfois altérée au point de se confondre avec les images de héros plus anciens. Le fondateur de Saint- Pétersbourg a beau être le créateur même de la Russie moderne, il n'en est pas moins le dernier des bogatyrs russes. Sa taille gigantesque, son esprit aventureux, ses dangers sur terre et sur mer, ses voyages, que Voltaire trouvait si extraordinaires, tout le rapproche des temps épiques. Par ses réformes, il appartient au siècle de Frédéric II; par son caractère et par certaines particularités de sa vie, il est contemporain des dons comj}agnons des âges antiques. Ceux-ci accomplissaient leurs exploits sur les grands fleuves du Sud ; Pierre a pris pour champ de ses prouesses une scène européenne, la mer Baltique. Oleg a suspendu son bouclier à la Porte-d'Or de Tsarigmd (Constantinople) ; Pierre a vu s'ouvrir devant lui les portes des capitales de l'Occident. Il a remplacé les grands coups d'épée par les grands coups de politique. Oleg a rapporté de ses courses l'or de Bysance , Pierre un butin autrement précieux, la civilisation de Paris, de Londres et d'Amsterdam.

Il ne faudra donc pas s'étonner si le peuple russe a rattaché au nom de Pierre le Grand plus d'une chanson destinée à célébrer d'autres exploits. Plus d'une circons-

tance de la légende de Dobryna Nikitich ou d'Ilia de Mourom s'est fondue ainsi dans la légende de Poltava.

Il y a un homme surtout dont le cycle poétique va fournir bien des traits à celui de Pierre Alexiévitch. Lui aussi a été à la fois un tsar et un bogatyr : c'est Ivan le Terrible. Le rôle d'Ivan au xvi° et celui de Pierre au commencement du xv!!!"" siècle présentent d'étranges analogies. Tous deux furent des révolutionnaires et des fondateurs; après une guerre acharnée, sanguinaire, contre les choses du passé, ils créèrent, l'un le tsarat de Moscou, l'autre l'empire de Russie. Tous deux virent leur enfance exploitée par des tuteurs, leur sommeil brisé par le fracas des émeutes ; ils souffrirent des vices de la société russe avant d'en entreprendre la réformation. Tous deux furent en butte, pendant toute leur vie, à des complots qu'ils réprimèrent avec une épouvantable rigueur : la boucherie des strélitz en 1698 n'a rien à envier aux écorcheries de boïars sous Ivan le Terrible, sur cette même Place Rouge du Kremlin. Ils envoyèrent leurs femmes au couvent et furent meurtriers de leurs flls aînés. D'une haute intelligence, d'une instruction supérieure à leur époque, avec un goût semblable pour les étrangers et de la curiosité pour les arts de l'Occident, laborieux, infatigables autant qu'implacables, passionnément dévoués à leur mission, leurs grandes idées politiques leur sont communes. Ivan, avant Pierre, avait convoité les provinces baltiques, reçu les navigateurs européens dans ses ports, étendu ses intrigues en Pologne et jalonné, par la conquête de Kazan et d'Astrakhan, la route de la mer Noire et de la Caspienne. Par leurs vices comme par leurs vertus, ils furent deux personnifications éminentes du Russe par excellence, le Grand-Russe. Ivan, abhorré des nobles, redouté du clergé, dont il avait entamé les revenus avant que Pierre osât toucher à leur propriété, laissa dans le peuple le souvenir d'un héros et d'un justicier. Les crimes et les infamies

des boïars pendant la « période des troubles » ne justifiaient que trop ses éternelles accusations de trahison. On peut dire que le fils de Vassili est à beaucoup d'égards le précurseur du fils d'Alexis <*) et que le peuple, opprimé par les seigneurs et les voiévodes, ruiné par les brigands et les guerres civiles, ne cessa de regretter Ivan le Terrible que lorsque Pierre le Terrible parut. Nous allons assister à la naissance de notre héros.

l'enfance de pierre le grand.

« Pourquoi est-il joyeux et serein, dans Moscou, — le tsar orthodoxe Alexis Mikhaïlovitch? — Dieu lui a fait naitre un fils, un tsarévitch, — le tsarévitch Pierre Alexiévitch, — le premier empereur dans le pays.

« Tous les maîtres charpentiers de Russie — de toute la nuit ne dormirent pas ; — ils firent un berceau, une barcelonnette, — pour le jeune enfant tsarévitch. — Et les bonnes, les nourrices, — et les j olies filles suivantes — de toute la nuit ne dormirent pas : — elles cousaient un petit drap — de velours blanc, brodé d'or.

« Et les prisons avec les prisonniers ? — Elles furent complètement vidées. — Et les greniers du tsar? — Ils furent ouverts à tous. — Chez le tsar orthodoxe, — on célèbre un festin, un

(1) L'influence des exemples d'Ivan dut être considérable sur l'esprit de Pierre le Grand. Le maître de celui-ci, Zotof, lui proposait souvent le conquérant de Kazan et d'Astrakhan comme un modèle b imiter :

• Quand le tsarévitch était fatigué de lire, Zolof lui prenait le livre des mains et pour le récréer lui racontait les belles actions de son père le tsar Alexis Mikhaïlovitch et du tsar Ivan Vassiliévitch, leurs courageuses entreprises de guerre, leurs lointaines et utiles expéditions, leurs batailles et prises de villes et comment ils supportaient, plus que le simple soldat, la fatigue et les privations, et quels avantages ils ont ainsi acquis à l'empire et comme ils ont reculé les frontières de la Russie. • Zabiéline, Opyty izoutchénia, etc. (Essais d'enseignement de l'histoire et des antiquités russet). TA, p. 35. Moscou, 1872.

joyeux banquet. — Les princes se sont réunis, — les boïars sont venus de toutes parts, — les nobles sont accourus, — et tout le peuple de Dieu au banquet, — mange et boit et fait bonne chère. »

Cette byline nous offre le tableau exact et vivant de ce qui se passait au palais de Moscou le jour de la naissance d'un prince. M. Zabiéline, qui a consacré une étude spéciale aux « enfances « de Pierre ^*), nous montre Alexis envoyant dans toutes les directions annoncer Theureuse nouvelle aux boïars, aux officiers de la couronne, aux familiers du palais, aux tsarévitchs vassaux de Géorgie, de Kasimof (^) et de Sibérie , au patriarche et au clergé , sans oublier le monastère de Troïtsa. Les jours suivants, sonneries de cloches à toutes les cathédrales du Kremlin, liturgie en grande pompe à l'Assomption, — réceptions au palais polychrome des tsars, où le souverain distribuait de ses propres mains à ses sujets des verres de vin et d'eau-de-vie, des fruits et des confitures, — promotions de nobles à la dignité de boïars, gratifications de fourrures et de coupons de velours et de soie aux princes de l'Église et de l'État, — festins splendides où figurait au dessert un Kremlin en sucreries avec des habitants, des strélitz et des cavaliers. Je ne sais si les jolies filles suivantes et les maîtres charpentiers passèrent les nuits blanches, mais le jeune Pierre fut entouré de tout le luxe et de tout le confortable alors possibles dans une cour demi-barbare. Son berceau, suivant la coutume nationale, était suspendu aux lambris par des cordes, en sorte qu'on y balançait l'enfant plutôt qu'on ne l'y berçait. Pierre se développa avec une merveilleuse rapidité : son intelligence précoce contrastait avec la faiblesse d'esprit de ses deux frères aînés, Feodor et Ivan, issus du premier ma-

(1) Opyty itoutchénia, etc.

(2) Kasimof (gouvernement de Riazan), a été jusqu'à la fin du :XVII« siècle la capitale d'un petit état tatar soumis à Moscou.

riage d* Alexis. A quatre ans, ses jeux même faisaient présager l'homme de tête et d'énergie. On lui apprenait l'histoire au moyen d'images coloriées importées d'Allemagne, et M. Zabiéline fait le compte des tambours crevés par lui, des fusils et des sabres qui flattèrent d'abord ses instincts guerriers. Le peuple lui-même a pu être frappé des promesses de génie qui éclataient déjà dans cet enfant. Aussi est-il le seul des fils d'Alexis dont il paraisse se souvenir, et, quand son père au lit de mort est mis en demeure de se choisir un héritier, le poète rustique, oublieux de l'histoire, ne lui met qu'un nom sur les lèvres :

« Oh! dis-moi, notre père, tsar orthodoxe, — tsar orthodoxe Alexis Mikhaïlovitch, — à qui laisses-tu ta souveraineté, — à qui remets-tu le tsarat de Moscou ? > — A la tête du tsar étaient les popes et les diacres, — du côté où brûlaient les cierges, — et ils chantaient les prières des morts, — à ses pieds se tenaient tous les boïars, — et c'est ainsi que parla le tsar orthodoxe : — « Je laisse ma souveraineté — au tsarévitch Pierre Alexiévitch, — je confie le tsarat de Moscou — au boïar prince Galitzine. » — Et le tsar orthodoxe rendit Fàme. »

En réalité, Alexis eut pour successeur son fils aîné Feodor, et lorsqu'à sa mort les boïars donnèrent le trône au jeune Pierre, l'ambitieuse Sophie ameuta les strélitz, fit couronner avec Pierre l'imbécile Ivan, et prétendit régner sous leur nom. Le bras droit de la tsarévna, son homme d'État et son général, fut le prince Vassili Galitzine. Ils voulurent justifier leur pouvoir par des succès diplomatiques et militaires. Ils entrèrent dans la coalition de Venise, de la Pologne et de l'Autriche contre le Turc, et le prince dirigea deux campagnes contre les Tatars de Crimée. Malgré les efforts du gouvernement pour les représenter comme des triomphes , elles n'eurent qu'un succès médiocre. Aussi, dans une de nos chansons, le prince Galitzine ne sait littéralement sur quel pied et par

quel chemin rentrer à Moscou. Il est sûr de l'accueil de Sophie, mais Comment sera-t-il reçu du jeune souverain ?

« Comme une bécasse qui se promène sur le marais (*), — le prince Galitzine se promène dans la prairie... — Il réfléchit et médite profondément. — Par où le prince, par où doit-il marcher?

— Par la vaste plaine, le prince ? il y aura de la poussière. — Par le bois ombreux, le prince? il fera sombre. — Par la prairie, le prince ? la terre est détrempée. — Par la rue, le prince? il aurait honte. — Enfin le prince a chevauché par la rue de Tver, — la glorieuse rue de Tver et la Nouvelle-Slobode.

« Le prince Galitzine s'est rendu — à la cathédrale de Kazan ;

— le prince Galitzine a ôté — sa toque de zibeline; — le prince' Galitzine trois fois — s'est prosterné sur la terre -, ^ le prince Galitzine a prié, — et se rend au palais du Kremlin.

« Lorsqu'il descend de cheval — dans le palais du Kremlin, — voici que vient à sa rencontre — notre mère la tsarévna, — la tsarévna Sophie Alexiévna. »

Sophie, en effet, autant pour satisfaire à ses propres sentiments que pour en imposer à l'opinion, préparait un triomphe à son héros. Elle sortit en procession au-devant de l'armée, accompagnée du clergé, des boïars et du peuple, précédée des saintes icônes, jusqu'à la porte de Serpoukhof. Après avoir admis les généraux au baise-main, elle revint avec eux, toujours en procession, jusqu'au Kremlin, où le tsar Ivan leur fit une réception solennelle. Le tsar Pierre n'y était plus. Il avait défendu à sa sœur de prendre part à une cérémonie publique, elle avait bravé sa défense. Dans sa colère, il quitta Moscou. Cette marque de défaveur ne passa point inaperçue. L'emprisonnement de Galitzine après la chute de Sophie, son procès, son exil, renouvelèrent le souvenir de sa première disgrâce, et alors dans les campagnes d'Orel naquit cette chanson :

(î) Homère a bien comparé Ajax a un fine !

« Salut, seigneur le tsar, notre espérance, — quels présents faistu, tsar notre maître, aux seigneurs? — Aux seigneurs, je donne des dignités, aux marchands, des cités. — Mais à moi, tsar notre maître, donne-moi une ville, — donne-moi une ville : Malo-Jaroslavets,.. — Moi, prince Galitzine, je te donnerai, — chien de voleur, je te donnerai — deux poteaux avec une solive en travers — et, pour ton cou, un cordon de soie. »

Pendant que Galitzine et Sophie gouvernaient la Russie, que faisait le tsar Pierre? Entouré d'étrangers ou déjeunes Russes gagnés aux idées européennes, il jouait au soldat avec les palefreniers et les polissons de Kolomenskoe, ou réparait une vieille barque hollandaise échouée sur le lac d'Ismaïlof. Sophie et ses courtisans disaient : « L'enfant s'amuse; » mais, tout en s'amusant avec son bataillon à.' amuseurs {^otiechnié kmiiouM] , il jetait les bases de la flotte et de l'armée nouvelle. Devenu le maître, il se mêlait encore, en simple combattant, à des actions simulées, batailles, prises de villes, enlèvements de redoutes. Ce spectacle d'un tsar de Russie confondu parmi ses sujets sous un uniforme de sous-ofRcier ou de lieutenant, exposé à recevoir, comme le premier venu, les coups et les horions, ne pouvait manquer de frapper l'imagination des masses. Dans les bylines sur Ivan le Terrible, on voit celui-ci présider à des luttes d'athlètes dans la cour du palais, mais avec toute la gravité qui convient à un despote oriental. La fantaisie des chanteurs prend plus de liberté avec Pierre le Grand : lui-même descend dans l'arène et lutte avec un de ses soldats. Et il semble que le poète, tout en prêtant au fils d'Alexis une taille et une vigueur herculéennes, ait tenu à faire sentir que le peuple, même représenté par un jeune garçon, est encore supérieur en force aux héros.

< Dans le palais, le palais impérial, — sur l'Escalier, l'Escalier Rouge, — l'on voyait une table à rallonges; — ù cette table était assis

— le tsar orthodoxe Pierre Alexiévitch. — Devant lui sont debout les princes, les boïars. — Le tsar orthodoxe parle ainsi : — « Ecoutez, vous, les princes, les boïars ! — y a-t-il parmi vous un amateur — pour lutter avec le tsar blanc, — pour passer le temps, pour amuser le tsar? » — Tous les princes, les boïars, s'épouvantèrent, — dans le palais tous se dispersèrent; — mais debout devant lui se tient un dragon, — un jeune dragon de vingt-cinq ans.

— Il parle en ces termes au tsar blanc : — « Écoute, écoute, tsar orthodoxe, — tsar orthodoxe, Pierre Alexiévitch! — n'ordonne pas de me châtier, de me pendre ; — ordonne-moi de dire un mot... Je suis jaloux de lutter avec le tsar blanc, — pour passer le temps, pour amuser le tsar. » — « Si tu me terrasses, jeune dragon, je te ferai grâce, — si tu es vaincu, je te couperai la tête.» — Le jeune dragon dit alors : — « La volonté de Dieu soit faite, et celle du tsar 1 »

« Le tsar orthodoxe ceignit sa ceinture de soie, — il sortit avec le jeune dragon; ils s'empoignèrent... De la main gauche, le jeune dragon le renversa; — de la main droite, il le soutint, — il l'empêcha de toucher la terre humide. — Et le tsar orthodoxe parla ainsi: « Mille grâces, dragon, pour tes efforts... — Quel don, quel cadeau vais-je te faire? — Des villages ou des domaines, — ou bien un coffre plein d'or? » — « Je ne veux ni villages ni domaines, — ni un cher coffre plein d'or ; — accorde-moi de boire l'eau-de-vie sans payer, — dans tous les cabarets de la couronne. »

l'expédition d'azof.

Le temps des amusements et des guerres de parade était passé; Pierre à son tour voulait cueillir de vrais lauriers. Il voulait éprouver son armée nouvelle dans une entreprise g-lorieuse, la plus glorieuse de toutes à ses yeux : la croisade contre Tinfidèle et pour l'affranchissement des chrétiens d'Orient. La prisp d'Azof ne devait être poui- lui qu'un

premier pas dans cette voie où l'appelait déjà le patriarche de Jérusalem. Il semble que toutes les expéditions dans ces régions de l'est, d'où étaient venus tant de fois les dominateurs tatars, aient eu le don d'éveiller l'imagination russe. Le grand mouvement poétique qui s'était fait au XVI® siècle autour de la conquête de Kazan et d'Astrakhan se renouvela au xvii* autour des deux expéditions d'Azof. Pierre avait fait pour ces campagnes d'immenses préparatifs. Tandis que des milliers de cosaques, de cavaliers nobles, de strélitz, de soldats armés à l'européenne, se réunissaient sous les drapeaux, des milliers de paysans étaient occupés à charrier des matériaux , des milliers de travailleurs à construire, en une seule année, 1,700 embarcations. Partout retentissait le cri de guerre ou le bruit sourd de la cognée dans les forets séculaires. La Russie, remuée de fond en comble, s'éveilla et regarda. Au xvi^ siècle, nous avons des chansons cosaques sous ce titre : le Secours au tsar Uanc sous Kazan. Voici le « secours au tsar blanc sous Azof. » Toutes les rivières du sud se sont émues, le Jaik, et le Don, et le Volga, et le Dnieper.

Les habitants des villes russes virent passer avec étonnement ces singuliers défenseurs de l'orthodoxie, les joyeux héros du Don, avides de butin et de plaisir, pour qui la guerre était une bonne fortune :

« Déjà sur la route, la large route, — allaient, chevauchaient les cosaques du Don, — les frères du Don au cours tranquille. — Déjà les cosaques avaient quitté Moscou ; — pourquoi fun d'eux est-il resté? — Il s'en va au château du Kremlin, — il ôte sa toque de zibeline noire, — il prie devant l'image da Sauveur, — il s'incline aux quatre points du ciel, — en particulier devant les conseillers municipaux du tsar. « Salut, ô vous, les conseillers du tsar! — Donnez-moi de l'eau-de-vie pour cinq cents roubles, — et à mes compagnons pour mille roubles, » — Les conseillers s'entre-regardèrent : « Y a-t-il jamais eu parmi nous un tel buveur? — Comment en douter, frères? C'est un cosaque du Don. — Com-

ment en douter, frères? C'est leur ataman. » — On lui apporta de l'eau-de-vie tant qu'il en fallut. — « Allons, buvez, enfants, buvez à vos souhaits! »

Mais la guerre n'était pas une joie pour tout le monde. Le cosaque y courait allègrement, le paj'san s'y traînait en pleurant. Au fond , le Grand-Russe n'aime pas la guerre et n'a pas de goût pour l'état militaire. C'est malgré lui qu'on en fait un des meilleurs soldats du monde. Pour le serf du xvii® siècle , le régiment apparaissait comme une aggravation de servitude. Il lui semblait affreux de s'arracher à son village , à sa famille , à ses amours , à sa cabane bien chaude en liiver, et de partir pour ces éternelles campagnes oii le tsar infatigable fatiguait son peuple :

« Où passerons-nous le jour? où dormirons-nous la nuit ? — Nous passerons le jour dans la campagne rase, — dans la campagne rase sous le ciel ouvert, — nous passerons la nuit dans le bois ténébreux, — dans le bois ténébreux, sur le sol bourbeux. — Nous aurons pour lit la terre, l'humide mère, — pour oreiller une méchante racine; — pour nous laver, la pluie fine et fréquente, — pour nous essuyer, l'herbe soyeuse. »

Tout cela en effet n'est pas très engageant. Ajoutez-y que des officiers infidèles leur rendaient encore plus durs les débuts de ce dur métier. Comme on le voit par les ukases de Pierre, les recruteurs enchaînaient les hommes qu'ils enlevaient des villages, leur rasaient la tête pour les mieux reconnaître , les emprisonnaient en arrivant à Fétape, les menaient j;«/^7'e le gland et le champignon sous les chênaies pour économiser sur leur nourriture, leur imposaient sous le bâton des marches forcées. On perdait, avant d'arriver au dépôt, la moitié des recrues. Cet avantgoût de la profession de héros achevait de les dégoûter. Aussi la désertion décimait-elle les armées russes de ce

temps ; on désertait la chaîne des recrues , on désertait au régiment , on désertait sur le champ de bataille. L'unique asile était alors dans les bandes de brigands ou dans les j)oniS de cosaques. Comme le fait remarquer M. Bezsonof, les chants de lamentation sur Je service forment du xvi° au XYiii*' siècle toute une littérature, tant Taversion du militaire était innée dans le caractère russe; mais c'est surtout au temps de Pierre le Grand que les bylines 6ont trempées des « larmes brûlantes des pauvres soldats, de ces malheureuses têtes de soldats » qu'on tramait à la gloire.

« Dans la ■ville de Véréia, — dans le village de Karatchoro, — tous les quartiers sont assignés , tous les soldats sont installés, — les petits soldats du régiment de Toula, — première compagnie, les grenadiers.

« Ils se flattaient, les pauvres soldats , — de courir la nuit avec les belles filles, — avec les belles filles de Véréia, — avec les gentilles petites paysannes.

e Tout à coup grand malheur pour le régiment, — un ordre a été envoyé le soir ; — à minuit, il faut nettoyer les fusils ; — à la blanche aurore, se tenir en rang, — se tenir en rang, l'arme au bras...

e Le capitaine crie : Arme sur l'épaule! — et le major crie : En route! en campagne! — et le colonel : En d'autres pays, — vers la Turquie, vers la Suède!

« 11 y avait là un jeune soldat, — un jeune soldat, sergent du régiment. — Il tient dans ses bras le drapeau, — le drapeau du tsar, le drapeau des Russies. — Il n'est pas ivre, mais il chancelle, — et s'incline de tous les côtés. — Il fait ses adieux à son père, à sa mère, — à ses parents , à ses amis ; — son visage est baigné de larmes. — Hélas! il ne fait pas ses adieux à sa femme, — il la quitte pour la servitude, — la servitude, le service du tsar, — les fatigues à perpétuité.

€ Tous les soldats s'en vont en pleurs, — ils vont pleurant et

sanglotant... — Pas un qui s'en aille gaîment, — qui s'en aille gaîment sans s'affliger... >

La muse populaire ne se pique pas d'une entière exactitude. Des deux expéditions d'Azof, dont la première aboutit à un échec , elle fait une seule campagne qui à la vérité, suivant le chiffre sacramentel, dure trois ans. Tandis que l'histoire nous montre Azof capitulant tout simplement après ouverture de la brèche , la poésie préfère devoir le succès à un brillant assaut, enlevé à la force du poignet et à la face du soleil :

« A l'aurore, ils montèrent à l'assaut — de la ville glorieuse , de la ville d'Azof, — de ses murs de pierre blanche, — de ses hauts talus de terre. — Ce n'étaient pas des pierres qui roulaient, — c'étaient des ennemis qui tombaient de la muraille. — Ce n'était pasla neige qui blanchissait la plaine, — c'étaient les blanches poitrines des musulmans. — Ce n'était pas la pluie qui tombait des nues, — c'était un sang impur qui pleuvait. »

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