PIERRE LE GRAND DANS LES LEGENDES DU NORD
Pour compléter la physionomie de Pierre administrateur, créateur de routes et de canaux , il nous faut recourir à l'ouvrage de M. Barsof : Pierre le Grand dans les traditions du jpays septentrional. Nous avons vu que les régions de la mer BlanchC;, du Ladoga et de l'Onega sont une mine inépuisable de poésie populaire. Cette nature et cette race antique devaient avoir pour Pierre le Grand , cet homme taillé à l'antique, des séductions particulières. Quand le tsar, jeune encore, vit la mer Blanche pour la première fois , il ne put s'en arracher. Vainement sa mère Natalie, inquiète de ce goût pour l'eau salée, inconnu aux anciens tsars , anxieuse comme une poule qui aurait couvé un caneton, lui écrivait de Moscou des lettres éper-
dues: « Ce qui me désespère, mon âme, lui disait-elle, c'est de ne plus te voir, toi ma lumière. Je t'ai écrit, mon espérance, pour te dire que je t'attends, ô ma joie... Aie pitié de ta mère, ma petite âme... C'est pour moi un chagrin insupportable , ma lumière , de te sentir en si lointain pays. » Mais Pierre, les yeux attachés sur cette mer qu'aucun de ses ancêtres n'avait vue, répondait à ces objurgations : « Je ne puis t'en écrire long aujourd'hui... J'attends les vaisseaux hollandais. » Plus tard les montagnes pleines de métaux, les lacs orageux, les forêts peuplées d'animaux ailleurs disparus, l'homme primitif des régions du Ladoga et de l'Onega , le captivèrent. Le soin de ses forges, de ses canaux, de ses navires, le ramena souvent dans le pays, et à son tour il laissa sur l'esprit de l'homme du nord une profonde impression.
Dans les récits recueillis par M. Barsof, il en est qui sont purement anecdotiques. On y voit Pierre s'élancer de sa calèche pour causer avec les paysans , manger leur pain noir, boire leur mauvaise eau-de-vie, s'informer de leurs travaux et de leurs besoins, tenir leurs enfants sur les fonts baptismaux. Encore au commencement de ce siècle, un vieillard de cent quinze ans, le paysan Pacôme, se souvenait d'avoir assisté le tsar Pierre et l'ingénieur Ferry dans, leurs travaux, d'avoir tendu des chaînes d'arpenteur que tenait à l'autre bout une main souveraine , d'avoir porté d'étranges instruments dont il déformait bizarrement les noms, d'avoir vu Pierre, succombant malgré sa force athlétique à l'excès du travail , s'endormir dans une mauvaise hutte de branchages. « Quel tsar c'était ! — dit un autre. Ah ! il ne mangeait pas son pain gratuitement; il travaillait pis qu'un hourlak. »
A côté de ces souvenirs. M. Barsof a recueilli de véritables récits fabuleux qui rentrent naturellement dans la légende de Pierre le Grand. Le tsar y apparaît avec des traits véritablement mythiques , disposant des forces de la
nature , maître des éléments comme un Odin, un Kalévy ou un Péroun. Le côté épique de son personnage s'y reflète dans des proportions colossales. A Torigine, dit une tradition, le Ladoga était un lac aux eaux tranquilles, qui ne connaissait pas les orages ; mais, depuis qu'un jour le courroux divin l'avait soulevé contre une race impie de mortels, il n'avait plus retrouvé le repos : même par un temps calme, ses vagues étaient bouleversées par des tempêtes intérieures. Cette frénésie dura jusqu'à Pierre le Grand. Alors , « alors de Piter (Saint-Pétersbourg) Pierre P"" s'embarqua sur la Neva et sur le Ladoga; tout à coup la tempête s'élève , une bourrasque , un orage épouvantable. A grand'peine, ils arrivèrent au nez de Storojevski. Le tsar débarqua. Entouré des flots, la tête lui tourna de voir la mer bleue. « Allons, toi, mère humide, la terre! ne t'agite pas, ne prends pas exemple sur ce stupide lac. » Aussitôt il ordonna de hiouter et de fouetter les vagues irritées. Le lieu oii il les fustigea de ses mains impériales s'appelait YÉcueil sec, et depuis ce temps on l'appelle VÉcueil du tsar. Depuis lors le Ladoga est devenu plus paisible : il a ses jours de calme comme les autres lacs, et vous voyez, continue le narrateur : nous y naviguons, nous y prenons du poisson. «
A qui ressemble Pierre le Grand dans cette légende? Non pas à Xercès dans sa colère impuissante contre l'Hellespont, mais plutôt à un dieu de la mer prononçant son qiios ego, et frappant du trident les flots séditieux , — à quelque Neptune inconnu de la mythologie slave ou finnoise. Ailleurs il apparaît dans le rôle d'un Jupiter assembleur de nuages, armé du cor fantastique de Roland, oa à un Jéhovah engloutissant les ennemis de son peuple sous les flots de la mer. La guerre suédoise aurait son déno ûment sur le Ladoga , dont les bords enchanteurs sont naturellement le prix de la lutte. « Comme un faucon lumineux fond sur le cvgne blanc, comme un cygne blanc
trouble les flots, ainsi volent, ainsi fendent l'onde bleue les barques suédoises. Elles s'élancent avec un bruit, un sifflement terrible sur le fort navire du tsar, et veulent mettre en menus morceaux son navire de chêne. Le tsar ne le permit p^s ; il fronça le sourcil, ses yeux brillants étincelèrent et ses joues s'empourprèrent. Il cria à ses grands-offlciers : — « N'allons-nous pas rabattre l'empressement du roi de Suède? Faut-il le détruire par les armes ou l'abîmer dans les ondes blanches ? » — Les boïars lui dirent : — « Ne chargeons pas notre conscience d'une âme, — non chrétienne sans doute, — mais enfin âme d'homme. Qu'il périsse plutôt sous le souffle du vent, dans les flots écumeux !» — A peine avaient-ils parlé que le tsar détacha de son baudrier son cornet d'or et lança des sons retentissants à tous les coins du ciel. Ils résonnèrent au loin sur les mers lointaines, sur les eaux ténébreuses. Soudain l'obscurité de Dieu se fit; les vents se rassemblèrent en une nuée épaisse; les ondes furieuses se bouleversèrent, sillonnées par l'ouragan comme parles dents d'un peigne. L'orage fondit sur les vaisseaux, déchira les pavillons vermeils, dispersa les voiles par la mer, où la vague colérique leur donna la chasse. Une montagne vivante s'avança, écumante, avec une crête blanchissante. Quand la première vague arriva, elle enleva les vaisseaux suédois tout debout; la seconde les jeta sur la bande ; la troisième balaya dans la mer les généraux. Le lac s'ouvrit en deux, et, comme une pierre qui va au fond de l'eau, tombèrent les âmes pécheresses, les âmes non baptisées. »
Les légendes chrétiennes se mêlent dans ces récits aux reflets lointains des mythologies perdues. Pierre le Grand visite les reliques des saints au fameux monastère de Solovetsk et à celui de Klémentsi ; il examine curieusement les ossements des bienheureux pour voir « si ce sont bien des reliques. » Sous le choc de son bâton ferré, des étincelles
jaillissent des os de Saint Jonas; alors il ne doute plus et ordonne de lui construire une châsse. Ne retrouvons-nous pas ici quelques-uns des traits du Pierre le Grand historique? Tantôt en effet il dévoilait au peuple une fourberie sacerdotale et lui expliquait le mécanisme ^d'une madone qui se permettait de verser des larmes sans ukase; tantôt il conduisait en grande pompe, dans sa capitale sortie des flots, la châsse d'argent de saint Alexandre Nevski, encore aujourd'hui scellée de son sceau impérial. Les bieniieureux lui en voulaient parfois de cette curiosité indiscrète. « Lorsque Pierre le Grand quitta Solovetsk, une tempête s'éleva et les nuées s'amassèrent. Pierre vogua ainsi huit jours entiers : on ne voyait plus ni rivage, ni terre. La nuit du neuvième jour, il eut un songe. — « Tsar, disait une voix, tu es allé au monastère de Solovetsk ; pourquoi n'as-tu pas fermé de tes mains souveraines la châsse des saints? » — Le tsar s'éveilla et raconta le songe à ses matelots. Tout à coup, au milieu de son récit, le ciel s'éclaircit, et l'on aperçut, seulement à trois verstes du vaisseau, le monastère de Solovetsk. Pierre débarqua, y célébra une liturgie en l'honneur des saints, ferma leur châsse de ses mains souveraines et emporta la clé avec lui.