‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 39 sur 62 · LES DISGRACES : DOLGOROUKI · texte numérisé non relu

LES DISGRACES : DOLGOROUKI

Sous les premiers successeurs de Pierre le Grand toute l'histoire de l'empire semble se concentrer dans celle du palais. Ce ne sont qu'élévations inattendues et chutes retentissantes des favoris . Menchikof est tout-puissant sous

Catherine I'"^ ; son successeur l'exile en Sibérie. Les DolgoroLiki, sous Pierre II, sont les maîtres du pouvoir souverain ; ils touchent presqu'à l'empire et une Dolgorouki est sur le point d'épouser l'empereur : Pierre II à peine expiré , voilà les favoris emprisonnés , exilés en Sibérie, livrés quelques-uns à de cruels supplices. Sous Anna Ivanovna, c'est la domination des Allemands, de Biren surtout, qui de simple écuyer courlandais est devenu duc de Courlande, premier ministre de l'impératrice, et, à sa morl, régent de l'empire : une belle nuit il est pris dans son lit, jeté dans un traîneau, envoyé au fond de la Sibérie. C'est surtout la disgrâce des Dolgorouki, favoris de Pierre II, qui a frappé l'imagination populaire, parce qu'elle fut plus éclatante et que leurs infortunes furent plus affreuses, et aussi parce que, à leur tragique histoire, est mêlée une touchante héroïne, Natalie Chrérémétief, la jeune épouse d'Ivan Dolgorouki, celle qui voulut partager jusqu'au bout les infortunes de sa nouvelle famille. M. Bezsonof reproduit en plusieurs variantes une fort belle byline, très brève dans sa perfection, et dans les personnages de laquelle un détail caractéristique lui permet de reconnaître le malheureux Ivan et sa femme Natalie :

« Sur la grande route — ce n'est pas un marchand, un boïar que l'on conduit, — c'e-t le prince Dolgorouki en personne : — à droite et à gauche deux régiments de soldats, — en avant, marche le bourreau terrible — par derrière, vient laboïarine, — toute pâle, les yeux rouges.

e Elle pleure, c'est une rivière qui coule, — ses larmes tombent, c'est une vague qui roule. — « Ne pleure pas, ma boïarine, — au visage pâle, aux yeux rougis. »

« Comment ne pas pleurer ? — on a confisqué mes paysans, — je n'ai plus d'argent à moi — il ne me reste qu'un anneau, mon anneau d'or. »

LES IMPERATRICES DU XVIIl" SIÈCLE. 335

• Donne l'anneau, donne-le au bourreau, — afin qu'il m'accorde une mort plus prompte. »

Le favori disgracié avait bien lieu de souhaiter une mort plus prompte : il allait être roué vif dans Novgorod. M. Solovief a remarqué comment la vengeance de l'impératrice Anna contre les Dolgorouki ne s'accomplit que lentement, par une savante gradation, vrai chef-d'œuvre de la raison d'État et de la rancune féminine. D'al)ord on les rélégua dans leurs terres; plus tard on les y prit pour les envoyer à Bérésof, au fond de la Sibérie ; de là on les fit revenir pour le supplice. Natalie a raison de pleurer : elle n'a même pas de quoi adoucir le bourreau, épargner au bien-aimé d'horribles tortures. Elle dit vrai, on lui a confisqué ses biens, pris ses pierreries. Elle n'a plus que (c son anneau d'or, « peut-être le bijou dentelle parle dans ses Mémoires , et qu'elle perdit pendant son voyage de Sibérie. Mais, ajoute-t-elle en termes touchants, « il ne me fit pas regret : ce n'était pas de lui qu'il s'agissait, c'était ma vie qui se perdait. »

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