‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 4 sur 62 · PREFACE. XIII · texte numérisé non relu

PREFACE. XIII

genèse des ép)j)ées en général, sur la question Jiomériqtte comme sur celle de nos chansons de gestes.

Puisque j'ai touché au domaine classique, après Homère, oenons à Hérodote. Plusieurs de ses récits, ceux notamrnent de son précieux lA^ve Q,wdXYmm.Q,, trouveront peut-être d'utiles commentaires dans ces chansons nées sur la terre antique de Scythie <*).

En comparant le peu qui nous reste de notre meille littérature et de nos vieilles traditions populaires avec cette poétique opulence de la Slavie, nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment d'envie. Nous sommes devenus d'alord tellement Gallo-Romains, puis tellement Français, que nous avons cessé d'être des Gaulois. Ah ! si nous pjossédions sur nos origines celtiques tout ce que possèdent les Russes sur leurs origines slaves ! Si nous pouvions dans les traits de héros populaires démêler ceux de 'nos a^iciens dieux gaulois ! Nous ne saurons jamais aussi bien qu'eux devant qui se prosternaient nos ancêtres pdiens.

La Russie a eu encore cette fortune que les chansons nationales se sont conservées fidèlement dans le peuple jusqu'au moment oic la cAiriosité scientifique s'est enfin éveillée chez les lettrés. On ne s'est avisé en Occident de la valeur de ce trésor p)oétique que lorsqu'il était déjà gaspillé; nos littérateurs du XJX" siècle ne se .sont 2wis d'enthousiasme pour les poésies du peuple, les savants ne se sont trouvés munis des connaissancesphilologiqu.es et mythologiques requises pour leur interprétation, que lorsque le paysan les a eu désapprises. En Russie, au contraire, le peiopjle avait encore la noJiveté féconde des âges antiques que déjà les littérateurs avaient subi l'influence du grand mouvement romantique, du grand retour sympathique vers le passé natutnal, et que déjà les érudits, formés à l'école de l'Occident, étaient armés de toutes les ressources de la critique mo-

(1) Voir ci-dessous pa^es r,l, 40, 'iC, 104, 10:i, 1-26, 170, 191, 217, 2M, 400, 40r>, 41(1.

derne. Le jieujile en était an XIP siècle, et les classes lettrées aiïpartenaient déjà au XIX''. Rien ou presque rien ne s'est jperdu.

En France, l'esprit humain dut subir toiUe cette évolution de la Renaissance qui nous éloigna au XVP siècle de nos origines nationales 'pour nous y ramener seulement de nos jours. Pendant longtemps les traditions po'jnil aires y furent tenues en mépris : on n'eut d'autres dieux et d'autres demi-dieux que ceux de l'antiquité gréco-romaine. Aucun de nos grands écrivains classiques ne s'est inspiré de la vieille poésie nationale. AH Corneille, ni Racine, ni Voltaire [sauf peut-être dans 'Micromégasj ne se sont souciés de nos héros et de nos Ions titans celtiques. De Raielais, qui mit en scène Gargantua^ à Victor Hugo, qui chanta le géant dont

Les aïeux franchissaient le Rhin comme un ruisseau,

on n'a connu d'autres héros que ceux de Rome et d'Athènes. Entre la poésie des lettrés et celle du peuple, s'opéra une séparation a jamais regrettaUe. Ceux-là s'attardèrent sur le Tibre et le Céphise, tandis que celui-ci, dédaigné, commençait à ne plus se souvenir (*).

En Russie, le mouvement romantique de ce siècle put donc se rattacher sans effort aux origines nationales. Les grands ardeurs classiques, qui presque tous appartiennent à notre âge, purent se retremper au contact du génie poiyulaire. Aux conteurs, aux chanteurs rustiques, Pouch- Mne empruntait le motif de nombreux chefs-d'œuvre : la Roussalka, Rousslan et Lioudmila, et ses charmants contes en vers du Fiancé, du Tsar Saltane^ dîc marchand Kouzma et de son serviteur Balda, chi Coq d'or, de la Tsarévna morte et des Sept bogatyrs, ^?^ Pêcheur et du Poisson d'or.

(1) Depuis ce temps, plusieurs de nos grands écrivains ont su retrouver cette source qui va se tarissant et y puiser encore l'inspiration. Je citerai seulement Georges Sand, qui, dans ses romans berrichons, a réveillé les fadettes, les follets, bref, tous les souvenirs des vieilles religions rustiques du centre de la France.

Page 1