‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 54 sur 62 · HÉLÈNE DANS LES MONUMENTS POPULAIRES · texte numérisé non relu

HÉLÈNE DANS LES MONUMENTS POPULAIRES

Mais le Slovo n'est pas le seul monument russe où revit le souvenir d'Hélène. Cette héroïne, fille à la fois de Jupiter et d'une odieuse mère, à la fois divine et sinistre, rayonnant d'une beauté toujours funeste, resplendissant femme parmi les femmes, astre parmi les astres, reine du ciel comme Achille est roi de la mer, type surhumain que le génie d'un Homère s'est plu à humaniser et à parer de perfections infinies, type divin qui a ses analogues dans presque tous les panthéons, a passé, sans perdre de son éclat, des légendes helléniques dans les traditions du moyen-âge allemand. Le moyen- âge russe pouvait-il l'ignorer ? Elle y a été plus connue peut-être du peuple que des lettrés.

Un des contes russes où il est impossible de la méconnaître, c'est celui des sept Siméons (*). Par leur nombre, ils rappellent les sept Éons des gnostiques ; par leur nom, le magicien Siméon qui s'attache à la fortune d'Hélène; comme Siméon et les sept Éons, les sept Siméons sont à la poursuite de la beauté par excellence. Nous allons étudier successivement deux variantes différentes du même conte.

Les sept Siméons sont nés tous ensemble d'une vieille femme dont le vieux mari vient de mourir (^). Le tsar du

(l)Les Siméons ou Semions rappellent les SemonM du L&tinm. Bréa.], Hercule e<Cacuf, p.81-86.

(t) Afanasief, Contes, III, 22.

pays les fait venir et leur demande quel métier ils exercent. c( Moi, dit le premier, je puis forger une colonne de fer de douze toises de hauteur. — Moi, dit le second, je puis la planter en terre. — Moi, dit le troisième, je puis grimper au sommet et regarder au loin, bien loin, tout ce qui se passe dans le monde. — Moi, je puis bâtir un navire qui ira sur la mer comme sur la terre. — Moi, je puis commercer de diverses marchandises en pays étrangers. — Moi, je puis avec ce navire, son équipage et son chargement, plonger dans la mer, naviguer sous l'eau et revenir à la surface quand il le faudra. » Quand vint le tour du septième frère : « Moi, dit-il, je suis un voleur ; je puis dérober tout ce qui me plaît ». Le tsar ne voulut pas entendre parler, d'une telle profession dans ses états et il enjoignit au voleur de choisir dans trois jours un autre métier ou de quitter le pays.

Il se trouva qu'alors le tsar était éperdùment amoureux d'une jeune fille qui habitait au-delà des montagnes, audelà des mers, et personne ne pouvait la lui amener pour qu'il l'épousât. Il réunit ses boïars et ses voiévodes et ceux-ci lui conseillèrent de recourir aux talents de Siméon le voleur et de ses frères.

Le lendemain, le premier Siméon forge sa colonne de fer, le second la plante en terre, le troisième monte au sommet et se met à regarder ce qui se passe dans le monde. Il voit les mers bleues sur lesquelles apparaissent comme des taches noires les navires; il voit des villes, des villages et une multitude de nations. Il ne voit pas la jeune fille dont le tsar est amoureux. A la fin il remarque à la fenêtre d'un lointain palais une jeune fille d'une beauté admirable : elle avait la peau si fine qu'on voyait la moelle circuler dans ses os (*). Il descendit faire son

(1) M. Henzey, dans son Acarnanie, parle d'une princesse légendaire dont la peau élait si fine qu'on voyait couler dans sa gorge le vin qu'elle buvait. En Lorraine, la légende de la Belle de Ludre.

rapport au tsar; immédiatement le quatrième Siméon dut construire un navire, que le cinquième chargea de marchandises et de curiosités, puis tous les sept partirent pour ce pays lointain.

Il arrivèrent au palais de la belle. Siméon le voleur s'était procuré un chat de Sibérie qui savait cent gentillesses et dont les tours émerveillèrent la jeune fille ainsi que tout le peuple. Il lui persuada de venir visiter son navire, d'en examiner la construction et de regarder toutes les bêtes connues ou inconnues qu'il avait apportées avec lui. « La tsarévna demanda la permission à son père et, le soir, avec ses suivantes et ses bonnes, elle alla regarder le navire de Siméon avec ses bêtes connues ou inconnues. Elle arrive : le jeune Siméon la reçoit sur la berge et la supplie de ne pas s'irriter, mais de vouloir bien laisser sur le rivage ses suivantes et ses bonnes et de monter seule sur le vaisseau : « .J'ai là, dit-il, beaucoup de bêtes curieuses et très-belles ; celle qui te plaira est à toi ; mais donner à toutes les autres, aux suivantes et aux bonnes, ce qui leur plairait, nous ne le pouvons «. La tsarévna consentit et ordonna à ses suivantes de l'attendre sur le rivage; elle suivit Siméon sur le navire pour en contempler les merveilles et les animaux étonnants. Dès qu'elle fut montée, les matelots coupèrent les câbles et le navire commença à gagner la mer bleue. « On dépêcha une flotte de guerre à sa poursuite, mais le sixième Siméon fit à propos plonger le navire sous la mer et ne reparut à la surface que lorsque tout danger fut passé.

Le nom d'Hélène ne se trouve pas dans cette première variante. Ce récit, qui rappelle celui de l'enlèvement de Salomonie, reproduit aussi presque tous les détails de l'enlèvement d'Io par les Phéniciens, dans Hérodote (1. 1, ch.4).

Dans l'autre variante (*), non-seulement le nom d'Hélène

(1) Viazemski, Zamiéchania na Slovo, p. 372

reparaît, mais la fable y prend un caractère si archaïque que M. le prince Viazemski croit y trouver l'explication des divergences qu'on remarque dans les traditions grecques les plus anciennes sur la fille de Jupiter. On sait qu'Homère, par exemple, nous montre Hélène restant dans les murs de Troie pendant les dix ans du siège : quand elle paraît, les vieillards eux-mêmes sont émus de sa beauté et ne trouvent pas que Ton ait versé trop de sang pour une telle femme. Dans Hérodote et Euripide au contraire, c'est pour le fantôme, pour le spectre d'Hélène que se battaient les Grecs et les Troyens. La véritable Hélène avait trouvé un asile loin des combats chez le roi d'Egypte, et c'est là que Ménélas la retrouva après les dix années révolues. Or, ce don de paraître et de disparaître que possède Hélène, le conte russe l'a rendu à merveille :

« Quand la jeune princesse vit l'Océan profond et qu'elle ne vit plus le rivage, et sur le rivage ses bonnes, ses nourrices et ses jolies filles suivantes, elle se mit à pleurer, à sangloter, à verser des larmes brûlantes. « Hélas ! mon père, ma chère mère, arrachez-moi à cette dure captivité, à ce grand vaisseau. Je volerai au-devant de vous, comme un cygne blanc, et je me poserai sur la fenêtre aux grilles d'or. » Aussitôt dit, aussitôt fait. La jeune princesse se transforma en un cygne blanc et vola sur l'Océan, sur la mer profonde, vers son terem bien orné. Alors le septième Siméon dit au cinquième : « Prends ta flèche d'acier et vise à l'aile droite du cygne blanc. Le cinquième Siméon tira, et plus vite encore le sixième Siméon reçut le cygne blanc dans ses bras et l'apporta sur le grand navire. » Et alors le cygne blanc redevint comme auparavant une jeune princesse, Hélène la Belle. »

Dans le conte d'Ivan le tsarévitch et de Toiseau de feu, l'héroïne est encore Hélène la Belle et elle s'entend parfaitement à s'échapper d'une prison, tout comme l'Hélène des récits grecs échai)pe à la surveillance du roi d'Egypte,

SOUS prétexte d'aller faire un sacrifice aux mânes de son mari, mais en réalité pour s'enfuir avec ce dernier.

Ivan le tsarévitch s'est glissé dans le château du tsar Dalmate pour lui dérober l'oiseau de feu et n'a pas réussi : Dalmate veut d'abord le tuer, puis lui donne la vie et lui promet l'oiseau de feu s'il peut lui procurer le cheval à la crinière de feu qui est dans le château du tsar Aphron. Ivan ne réussit pas mieux chez ce dernier, qui cependant lui fait également grâce de la vie et lui promet le cheval s'il lui amène Hélène la Belle. Ivan, dans ses entreprises, est aidé par un loup auquel il a rendu service autrefois. Il part avec lui pour le château d'Hélène, qui est situé au-delà de vingt-sept pays, de trente royaumes, et alors il aperçoit Hélène la Belle derrière une grille d'or, se promenant avec ses bonnes et ses nourrices dans un jardin merveilleux. Le loup enlève la jeune fille, la charge sur son dos avec Ivan et court si vite que les gens lancés à sa poursuite ne peuvent l'atteindre. Arrivé chez le tsar Aphron, Ivan reçoit de lui le cheval à la crinière d'or; mais que lui donne-t-il en échange ? Hélène la Belle ? non, mais le loup qui a pris la forme d'Hélène, et qui après quelque temps redevient un loup, et va retrouver le couple fugitif. Ainsi, c'est encore un fantôme d'Hélène, qui, au château d' Aphron , commç dans les remparts d'Ilion , trompe tous les yeux. Ivan opère ensuite l'échangé du loup métamorphosé en cheval contre l'oiseau de feu, et avec son triple butin, l'oiseau de feu, le cheval à la crinière de feu et la fille de roi, revient au château de son père où^ après d'autres aventures, il épouse Hélène la Belle.

Combien de fois ce nom magique ne revient-il pas dans les contes russes ? Dans un autre récita, on voit une Hélène dont tous les fils de rois et tous les héros recherchent la main. Elle est assise, impassible et muette divinité, sur un trône d'or, élevé sur une estrade, que supportent douze colonnes : celui-là seul l'épousera qui d'un bond de son

cheval pourra s'enlever jusqu'à sa hauteur et déposer un baiser sur ses lèvres. Un se al réussit, c'est Petit-Jean (Vania) , le fils cadet d'un pauvre homme qui vient de mourir, le seul des trois frères qui soit resté pour dire des prières sur la tombe paternelle. Son père le récompense, comme fît la marraine de Cendrillon, en lui donnant de riches vêtements et un cheval héroïque. Vania sort triomphant de l'épreuve ; quand ensuite on cherche le triomphateur, Vania a disparu : il reste caché dans la foule, en habit de paysan, redevenu Petit-Jean comme devant. Il entend humblement la proclamation de la princesse qui offre au vainqueur sa main et la moitié de son royaume. <( Je lui ai plu quand je me suis montré à elle en galant seigneur, ce n'est pas avec ce mauvais cafetan que je lui inspirerai l'amour. » Mais les grands yeux de la fiancée, qui découvrent tout ce qui se passe dans le monde entier, l'ont distingué dans la foule et Hélène la Belle, devant les peuples étonnés, devant les deux frères jaloux, fait asseoir Petit-Jean sur son trône (*).

En général, quand il y a dans la littérature populaire des Russes quelque ravissante jeune fille à enlever, et aussi quelque féminine trahison à commettre, ce nom qui rappelle à la fois une beauté divine et une perversité originelle, vient presque naturellement s'appliquer à l'héroïne. Dans une chanson de noces, citée par le prince Viazemski, la mariée se plaint d'être captive comme un blanc cygne aux pieds noirs, d'être arrachée aux flots jaunes de la rivière natale, à ses eaux paisibles et profondes, aux cygnes blancs ses compagnes, pour être traînée en un pays lointain, dans une terre étrangère, dans une maison inconnue où elle trouvera un beau-père irrité, une belle-mère grondeuse, où les sages beaux-frères la regarderont de travers, où les stupides belles-sœurs voudront la déchirer. Et quel nom

(1) Afanasief, Contea, VI, 2G.

porte clans la chanson ce beau cygne plaintif? Il s'appelle (c la gentille Hélène Ivanovna. »

Dans une byline publiée par M. Kostomarof, Ilia et ses compagnons ont vaincu Tougarine et d'autres bogatyrs de Constantinople. Or, la souveraine qui règne sur Tsarigrad, s'appelle la tsarine orthodoxe Hélène : la fille de Tyndare était si bien au fond de la rêverie populaire que nous la voyons reparaître sous toutes les formes et sous tous les déguisements.

Le type d'Hélène, tantôt puissante divinité, tantôt vierge enchanteresse, tantôt femme perfide, a donc servi à former plusieurs types d'héroïnes. C'est Hélène la Belle qui sauve son mari, le Jeune courtisan malheureux, dans une des variantes de notre j^obyvaJchtchine : mais c'est elle encore, qui, soùs le nom de Vassilissa, parait dans les autres variantes : il faut donc l'assimiler à la Vassilissa des contes, la fille de l'enchanteur ou du Roi de la Mer, habile enchanteresse elle-même et qui réussit à fuir avec le bien-aimé, en déjouant tous les sortilèges paternels. L'Hélène héroïque, sœur épique de Brunehilde et des walkyries, c'est encore la Vassilissa de la byline, délivrant de prison son mari Stavre le musicien.

Zabava, qu'enlève le Serpent de la Montagne et qui voudrait bien se faire enlever par Soloveï Boudimirovitch, Apraxia, que les envoyés de Vladimir prennent de force, dans la maison de son père, roi de la somlre LitJmanie, c'est toujours Hélène, éternellement poursuivie, éternellement ravie. La malice d' Apraxia, son penchant à l'infidélité, lui viennent peut-être de l'épouse de Ménélas. Quant à Salomonie, la femme de Salomon, elle participe à la fois de la Lilith talmudique et de l'Hélène homérique.

Hélène, fille de Jupiter, a des traits lumineux, grands et bons; fille d'Érynnis, née de l'accouplement de deux brutes divines, elle a un côté ténébreux, sinistre, démoniaque. La perversité de la femme-cygne, de l'héroïne de dis-

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corde, née pour la diminution de l'espèce humaine, de la redoutable enchanteresse habile à se dérober, à se transformer, à ne laisseï' à sa place qu'un fantôme, se retrouve surtout chez ces Marina, ces Maria aux plumages de cygne, qui métamorphosent Dobryna en aurochs, obligent Potyk à descendre vivant dans la tombe, changent Ivan Gostiny en rocher ou le crucifient à la muraille, qui sont toujours prêtes à passer aux bras du Tatar et qui ont des accointances suspectes avec l'antique confident de la femme, le Serpent.

Si l'on retrouve dans les monuments populaires de la Russie tant de traits du mythe d'Hélène et jusqu'à son nom, le mythe d'Achille ne pouvait pas y être complètement inconnu. Nous avons déjà signalé plusieurs analogies entre le roi des Myrmidons et Volga Vseslavich, le chef d'une droujina de fourmis.

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