LES FEMMES D'IVAN LE TERRIBLE
Mais ce que nul de ses successeurs ne pouvait faire oublier, c'étaient les singularités de sa vie privée. Ivan le
(1) Le « éhten maudit • o'mt le brare BUenne Batfiory. Af rdi ifoif mots d'aClnpifts iBuUltfff, lorsqu'il eut perda besuooup do ses t#oa|ve8 polonaAses et hoiigrofttes , U fut obligé de lever le 6lége (1581).
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Terrible rappelle , en appareace du moins , Henri VIII d'Angleterre ou la Barbe^Bleue de nos contes ^ ces terribles polygames. Il eut jusqu'à sept femmes : Féglise ne consentit qu'avec peine à ses troisième et quatrième mariages; aussi les trois dernières épouses ne fiirent-elles pas considérées comme des tsarines : et^ bien que la dernière^ Maria Nagoï, lui eût donné un fils^ il faisait négocier en Angleterre son mariage avec une cousine de la grande Elisabeth. Ses trois premières femmes, Anastaâie Romanof , Maria la Tcherkesse^ Marfa Sobakine, forent, à ce que prétendit le tsar, empoisonnées par leurs ennemis : il lés vengea cruellement. Karamsine incUne à penser qu'Ivan ne cherchait que des prétextes pour sévir et qu'il calomniait son entourage. M. Zabiéline, dans son curieux livre sur la Vkjpriv^ des tsarines russes ^*>^ a prouvé que les courtisans moscovites de ce temps étaient capables de tous les crimes. La quatrième femme, Anna Eoltovskoï, fut disgraciée par Ivan et enfermée dans un monastère. Les autres moururent, ce semble, de mort naturelle; Maria Nagoï survécut à son époux. Donc une seule de ses femmes eut à subir sa disgrâce : il ne l'envoya pas à l'échafaud, comme eût fait Henri VIII; il l'envoya au couvent.
De toutes ces épouses celle qui exerça la plus salutaire influence sur le cœur farouche du tsar, celle qui M la plus aimée de la nation, celle qui, par sa popularité, prépara celle des Romanof , c'est la première femme d'Ivan IV, la mère des tsarévitchs Ivan et Feodor, Anastasie Romanof. Sa mort flit un deuil public et les bylines se font l'écho des regrets qu'elle excita. Anastasie appelle le tsar à son ht de mort et lui fait de touchantes recommandations : « Sois bon, sois clément, — pour ces deux faucons brillants, mes deux tsarévitchs; — ^ sois bon, sois démenti — pour tes serviteur^ fidèles ,. -^ pour tes prii^ces,
(1) Voir mon article de la Rtw d$s ntua-Mondis sur l$4 Tiorinet <h Uoteou, !•' oct. 1873.
254 LA RUSSIE ÉPIQUB.
pour tes boïars da coiïseil — pour tout ce peuple chrétien. » Ivan ne devait être bon ni pour ses sujets, ni même pour ses fils. Le poète met encore dans la bouche de la tsarine une autre recommandation : « Ne te marie pas après moi, tsar, dans la Lithuanie maudite, — avec Maria la fille de Temrouk; marie-toi plutôt dans notre Moscou, la ville de pierre blanche. »
Ce fut pourtant cette Maria qu'Ivan le Terrible épousa en secondes noces. Elle n'était pas une Polonaise, une « Lithuanienne maudite )>, comme le veut la chanson : elle était fille de Temrouk, un des princes tcherkesses. Mais le peuple ne distinguait pas entre Tcherkesses et Tatars ; il confondait surtout dans la même haine les Tatars et les Lithuaniens , la sombre Lithuanie , comme disent déjà les bylines sur Vladimir et Âpraxie. Ces haines nationales furent encore avivées par les événements qui suivirent Textinction de la famille d'Ivan : c'est peutrétre par un effet rétrospectif que Maria Temroukovna paraît si odieuse aux poètes rustiques : on l'a confondue sans doute, avec Marina la Polonaise, l'épouse du faux Dmitri. L'histoire nous apprend que cette Tcherkesse était une musulmane baptisée à la veille de son mariage, une véritable barbare, dont le caractère cruel et sauvage ne pouvait influer heureusement sur celui d'Ivan.
Son frère, un farouche Asiatique, Michel Kastriouk, fut plus tard accusé d'avoir empoisonné ou fait empoisonner la troisième femme d'Ivan. Celui-ci fit empaler son beaufrère. La haine que le peuple nourrissait contre ce barbare, contre les Tatars « à la nuque pouilleuse» <*^, contre « les pans et les uhlans de Pologne », a survécu à ce cruel supplice. Dans une de nos ch'ansons, on se donne le plaisir de faire rosser Kastriouk par deux champions russes. Cette byline présente réellement quelques reflets épiques. Kas-
(l)Rybnikof ll,ttl.
triook à la table du tsar prend le rôle des insuiteurs païens de Tancien cycle. Comme la polénitsa au faucon, il menace, si on ne lui oppose pas de forts lutteurs, a de prendre par force Moscou, la ville de pierre , de faire son entrée dans le Kremlin, de lever tribut sur le tsar et sur le peuple. » Il a les façons brusques et bestiales des géants Idolichtché ou Tougarine : quand on l'avertit que les lutteurs sont là, il saute par-dessus la table du tsar qu'il déshonore ainsi, <c il renverse trois cents escabelles, il écrase trois cents boïars, il écrase cinq cents cosaques du Don. » Il a siffie comme un serpent, il rugit à la manière des bêtes fauves.» ^*) Enfin, dans certaines variantes, la manière dont le champion russe terrasse Kastriouk est la vraie façon héroïque, celle qu'Ilia ou Dobryna emploient avec leurs ennemis. « Il enlève Kastriouk plus haut que Tarbre qui se dresse, plus haut que le nuage qui marche : d'un côté tombent les jambes, de l'autre roule la tète. » Deux frères étaient venus pour le combattre, il a suffi du plus jeune pour le terrasser! Ordinairement la lutte a un caractère tragi-comique. On ne se contente pas d'échiner le chmnpion des Tatars et des Polonais; on le bafoue, on le hue.
Kastriouk, fils de Temroak, — dit à son beau-frëre bien aimé :
— c Que diable I Vous n'avez pas de jeunes athlètes, — de jeunes athlètes bien dressés ?» — Vasia le champion dit alors :
< Ecoute, seigneur, tsar terrible I — si Dieu le permet et que saint Nicolas m'aide, — je vaincrai Kastriouk, —je le ferai sortir de ses habits <— et je le chasserai tout nu. »
Le tsar terrible Ivan Vassiliévîtch répond : — t Si Dieu t'assiste — et que saint Nicolas t'aide à vaincre Kastriouk, •— de le faire sortir de ses habits — et de le mettre tout nu dans la cour,
— je te donnerai cinquante roubles. »
Vasia prit Kastriouk par le pied gauche, — il le saisit et l'enleva par le pied droit, — il jeta Kastriouk sur le parquet de
(i) Voir ci-de8iU8, page Itt.
briques, -* lui déchira la peau du da3, -^ lui brisa la peau du ventre — et le fit sortir tout pu de ses habits : — c'était fini de Kastriouk Teoiroukovitcb....
Le tsar prit sa Maria TemroukoYiia — la mena bien loin en rase campagne, — lui envoya une balle droit au cœur. — Dieu^Ait son âme I — Il écouta les conseils de son oncle bien-aimé — et se maria dans Moscou, la ville de pierre blanche, — dans Moscou, dans la sainte Russie (Kiriéevski, VI, 118).
Ordinairement le tsar recommande de ne pas tuer son beau-frère, mais de le faire sortir tout nu de ses habits. Kastriouk se sauve alors au milieu des huées et se réfugie soit dans Fécurie, parmi les chiens, soit dans l'étable à pourceaux.
Sa sœur le vit *- Maria Temroukovna — du haut de son terem^ — par la fenêtre de bois sculpté :
c 0 toi mougik, mougik, fils de mougik, — graine d'orties, — pourquoi as-tu battu Kastriouk? — Pourquoi as-tu déchiré ses vêtements? — Pourquoi Tas-tu mis tout nu ?
Notre tsar terrible dit, — le tsar Ivan Vasslliévitch: < Et toi, commère, fille de commère I — les Tatars sont de même graine que toi: ^- il ne me convient pas — qu'un Tatar fasse le fanfvon. ^^ maisi il n^ convient que le payswn s'anuse » (Ibidem, p» 124).
Lorsqu'une tsarine orthodoxe, fdt^lle issue de la plus ba3se condition, devenait une souveraine, pour les Russes elle n'en restait pas moins une siyette, une esclave pour son mari, fût-elle sortie de la plus noble famille princière. Après ravoir élevée, il pouvait Thumilier : il pouvait la répudier, l'enfermer dans un couvent. Cest ainsi que Vassili, pour cause de stérilité, répudia et cloîtra Solomonie : son. flls Ivan traita de la même manière sa quatrième femme Anna Koltovskoï; il eût volontiers cloîtré aussi la septième. Maria Nagoï. Les bylines ont conservé le souvenir ému de ces infortunes souveraines :
Tout esi triste chez nous dans Moscou : — tristement sonne la grande cloche. — Le isâr s'est irrité contre là tsarine , — il envoie la tsarine loin de ses yeux, — là-bas dans la ville dé Soiisdâl, — Ià~bas au monastère Pokrovski.
Comme la tsarine se promenait dans le palais — et murmurait plaintivement i — « 0 vous, palais de pierre, — palais de pierre blâhchë, pàlâiis de piurptel — Est-ce (juè vraiment je de ïn'e pro-' mènerai phis ici? — je ne in^asàiérai plus aux tablés dé cyprès, — je ne goûterai plus les mets sucrés, — je ne mangerai plus le cygne blanc — je n^enlendrai plus les douces paroles de mon tsar? »
Elle sortit alors, la tsarine sur l'escalier, — elle cria à haute voix, de sa petite voix : — t 0 vous, mes petits écuyers — petits écuyers, coureurs à cheval,— chargez le chariot, m^is..... ne vous
hâtez pas, — sortez de Moscou, mais ne vous hâtez pas ! —
Peut-être notre seigneur tsais s'adoucira, — peut-être il ordonnera de revenir». —Et que répondent les jeunes écuyers? — t Otoi, notre mère, la tsarine, — Marfa Matféevna, — peut-être bien le tsar s^adoucira — peut-être bien reviendrez-vous ? »
Non, il ne s'adoucira pas! non, elle né reviendra pas/ Pendant qu'elle se berce d'illusions trompeuses et que lentement , « sans se hâter, » chemme le chariot, voilà que déjà Ton entend les cloches du monastère; voîlà que Tabbesse s'avance processionnellement au-devant d'elle avec toutes ses religieuses; voilà qu'elles la prennent par ses mains blanches et la conduisent dans sa cellule, a non pour une heure, non pour un jour, mais pour toute la vie. »