‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 28 sur 66 · COMMENT LA TRAHISON S'EST INTRODUITE EN RUSSIE · texte numérisé non relu

COMMENT LA TRAHISON S'EST INTRODUITE EN RUSSIE

L'exterminateur de la noblesse russe est resté dans la mémoire du peuple comme un tsar terrible, la main armée d'un épieu de •fer et toujours levée, entouré de bourreaux « par dizaines et par demi-cents », prompt à « châtier de châtiments terribles ». « Qu'on me nomme ces trois boïars qu'on dit être trois traîtres, — le premier je le ferai bouillir dans une chaudière; le second, je le ferai empaler; le troisième, je le ferai décapiter ^*> ». Sa constante préoccupation, mêlée chez lui de fureur et d'angoisse, c'est a d'exterminer la trahison ». Enlever, balayer la trahison de la terre russe, c'est le mot que dans l'histoire il a toujours à la bouche. C'est pour cela qu'il a décimé sa noblesse, châtié Novgorod, persécuté saint Philippe; c'est pour cela qu'il a organisé la légion des opritchnAs dont les armes parlantes étaient un balai suspendu à la selle de leur coursier. Le peuple lui-même semble avoir trouvé qu'Ivan le Terrible abusait de cette expression : peut-être les masses ignoraient-elles le dessous des cartes ; les craintes du tsar étaient si réelles qu'il entra en négociation avec la reine Elisabeth pour s'assurer, en cas de malheur, un refuge en Angleterre. Pour peindre cette inquiète et fiévreuse préoccupation du Terrible, pour railler ce que l'on croyait chez le tsar un sinistre travers, naquit le conte populaire intitulé : « Comment la trahison s'est introduite

(I) KiriëcYski, VI, ^ 71.

en Russie « et qrie je vais abréger datis la traduction (Rybnikof, II, 22f2) :

< Le tsar Joann Vassiliévitch était un t^ar sévère et puissant, un redoutable conquérant des pays étrangers : c'est pour cela qu^on rappela le Terrible. Un jour il envoya des messagers dans tous les autres États pour exiger des tsars et des rois qu'ils payassent tribut à la Russie. Ces princes se concertèrent ei loi proposèrent sdors trois énigmes : s'il les devinait, ils lui paieraient douze tonneaux d'or ; sinon^ ik lui refuseraient le tribut et en outre le détrôneraient. Les trois énigmes étaient : c-Qu'y a-t-il de plus aventureux dans le monde ? qu'y a-t-il de plus aimable dans le monde ? qu'y a-t-il de plus doux dans le monde ?» On lui donna rendez vous pour résoudre ces énigmes, suprè» d'une certaine pierre blanche, en un certain point de l'Orient, oà tous ces prinrdes seraient rassemblés. Alors le tsar fut kès embarrassé : il réunit ses boîars, ses princes et ses sages, et ne put tirer d'eux aucune lumière. Le délai fixé approchait, le tsar se disposait à partir sans avoir trouvé encore de réponse satisfaisante. Il plart; en cheminf il avise un paysan qui, dans un lieu désert, bâtissait une égKse, il n'a^^ vait plus que le toit a terminer. Seulement, pour chaque phniehette et chaque cIou,ilredescendait jusqu'à terre, t Dieu t'aide, vieillard, lui dit le tsar. — Merci, brave homme, répondit le paysan. — Eh bien, frère, tu construis une église ? — Comme ta Grâce le voit, » reprit le meugik qui semblait ne pas le reconnaître. — c Mais je vois que pour chaque planchette de bois et pour chaque clou tu deseends jusqu'à terre pour remonter ensuite. Tu ferais mieux de prendre à la fois une dizaine de clous et une dizaine de planchettes ei de \e^ monter ensemble; ce serait pour toi bien plus avantagevtx. — Chaque ouvrier ponnaît son métier; mais je te demanderai à toi, tsar de Russie, où tu vas et dans quel but ? tu Vas sans doute en Orient, vers la pierre blanche, pour y deviner les énigmes? Déjà les rois et les princes étrangers f y attendent. Si tu ne dôvines pas, tu seras déchu du trône. — Puisqu'il en est ainsi, ne saîsta rien et ne peux-tu m'aider ? — Parfaitement, Ivan Vassiliévitch, tsaf de Russie; seulement à une Condition: tu recevras un tribut annuel de douze feitneaux S^ùY\ donne-moi uû dfe' ces tonneaux, je

t'expliquerai les énigmes et tu continueras à régner; sinon, ton règne est fini ». Ivan promit le tonneau et le vieux lui expliqua les énigmes : « Qu'y a-t-il de plus aventureux dans le monde ? ce sont les deux yeux : de quelque côté qu'on porte les regards, on voit tout en un clin d^œil. — De plus aimable t c'est le soleil : il réchauffe toutes les créatures et toutes se réjouissent. — De plos doux ? c'est Teau : sams elle on ne peut vivre ».

Le tsar remercia le vieux, se rendit à la pierre blanche, expliqua les énigmes et reçut les douze tonneaux d'or, avec lesquels il revint dans ses états, c Qu'en pensez-vous, dit-il alors à ses boiars, donner un tonneau d'or à ce vieux, n'est-ce pas beaucoup ? Nous avons une armée et beaucoup de troupes à entretenir. Hais le vieux quelles dépenses a-t-il ? que ferar-t-il de son or ? Ne vaui-il pas mieux agir ainsi ? du tonneau d^or nous retirerons les deux tiers de son contenu que nous remplacerons par du sable, en sorte qu'il ne remarque rien, et nous lui donnerons le tonneau. » Tous fui*ent de son avis. Aussitôt dit, aussitôt fait. On transporta ensuite le tonneau au lieu où le vieillard construisait son église, et le tsar lui dit : c Dieu t'aide, bon vieillard 1 Je te remercie humblement pour ton conseil; j'ai reçu ce qu'on m'avait promis; à ton tour, viens et reçois le tonneau que je t^ai promis ».

Le vieillard répondit : c Eh bien 1 tsar de Russie, Ivan Vassilicvitch, Ivan le Terrible ! C'est toi-même qui as introduit la trahison dans la Russie orthodoxe, et de ce jour jamais tu ne pourras l'extirper, ni toi, ni aucun autre ; et la cause de tout le mal, tsar, c'est toi-même. Pourquoi me tromper ? Je t'ai sauvé la vie et la couronne; pour cela tu m'avais promis un tonneau d'or ; au lieu d'or, tu le remplis de sable ». Le tsar vit que le vieux n'était pas un homme ordinaire et il le supplia avec larmes d'accepter un autre tonneau, t Je n'ai pas besoin de ton or, dit le vieillard ; je puis vivre sans ton or. Ce qu'il me faut, ce n'est pas de l'or, c'est la justice : c'est toi-même qui es le traitre, et cette trahison, je le répète, restera en Russie pendant les siècles des siècles. Maintenant tsar, adieu 1 poursuis ton chemin, continue à régner. » — Et à l'instant tout disparut, et le vieux, et l'église, sans laisser de trace. Et le tsar Ivan comprit que ce vieillard, c'était Dieu lui-même.

A en croire le conte, c'est donc depuis ce temps que nous voyons Ivan soulever sans cesse, nouveau Sisyphe^ avec une sueur d'angoisse, avec une tension d'esprit et de muscles épouvantable, ce rocher de la trahison qui sans cesse retombe sur lui pour l'écraser. Après le prince Kourbski, Novgorod; après Novgorod, Basmanof et Viazemski; après Basmanof et Viazemski, son cousin Vladimir; après Vladimir, Vorotinski; après ses ennemis, ses serviteurs, et après ses serviteurs, ses confidents les plus intimes et ses complices les plus compromis !

La grandeur réelle d'Ivan n'a cependant pas échappé à l'observation populaire. Les chansons lui donnent le surnom de Prézritel, le perspicace; sa tète est une « tète sage », comme celle du roi Salomon. C'est lui le premier qui a porté le titre de tsar : l'a-t-il emprunté à Tsarigrad, à Constantinople^ conquise par les Turcs ? l'a-t-il arraché, comme une dépouille opime, au dernier tsar de Kazan, Siméon î Les bylines hésitent sur cette question d'origine. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le premier il s'est proclamé l'héritier des tsars d'Assyrie, de Babylonie, de Jérusalem, de Rome; de Constantinople. Il a fait de Moscou une troisième Rome, une seconde Constantinople.' Le premier il a a revêtu la pourpre impériale,, pris en main le sceptre tsarien ». Si Pierre-le-Grand a été « le premier empereur dans le pays, » Ivan a été le premier tsar de Moscou.

Quand il meurt, « la nation russe pleure son tsar terrible ». « Il était terrible, grand Dieu, et miséricordieux. Miséricordieux pour les bons, il pendait les méchants ». On ajoute, il est vrai : « à tort, à raison, il infligeait des châtiments terribles ». FuWl bon ou méchant? les bylines n'osent conclure. Il leur suffît qu'il apparaisse grand et redoutable. Elles ont longtemps contribué à faire à Ivan une réputation supportable, avant que la découverte des récits du prince Kourbski et d'autres ennemis du tsar n'eussent provoqué contre lui une réaction exagérée. Ka-

'i72 LA RUSSIE ÉPIQUE.

ramzine, à qui le Terrible doit surtout sa disgrâce, Karamzine qui donna le signal des attaques contre Ivan, s'étonne que les chansons populaires soient pour lui si indulgentes : (( Dans la mémoire du peuple, remarque l'éminent historien, la brillante renommée d'Ivan a survécu au souvenir de ses mauvaises qualités ^*). »

Page 1