‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 47 sur 66 · CHANSONS NON POPULAUIBS SUR · texte numérisé non relu

CHANSONS NON POPULAUIBS SUR

M. Bezsonof a raison d'attacher un prix considérable à ces derniers restes à^wae voix qui t(mbe et d*u7ie ardeur qui déteint. Surtout il a raison de marquer sévèrement la limite entre la poésie populaire naturelle et la poésie po* pulaire artiflcielle. U prend à partie un certain baron de JDitfurth qui a recueilli les « chansons populaires » des armées prussienne, bavaroise » autrichienne ^ sur les campagnes de Napoléon P"* — et même sur la guerre de 1870- 1871 ! L'excellent baron n'a guère recv£illi que les élucubrations plus ou moins paysannes des professeurs et des ofSciers littérateurs, a Belle idée du peuple et de la poésie populaire ! » s'écrie avec indignation M. Bezsonof.

Pour mieux faire saisir ce qu'il entend par poésies populaires^ l'éditeur russe nous donne de nombreux extraits des chansons artificielles qui ftirent composées à l'occasion de la guerre patriotiqîce, et chantées dans les salons de Saint-Pétersbourg ou dans les chœurs des régiments. Il les classe à son point de vue spécial en s'occupant d'abord de celles qui se rapprochent le plus, par leurs procédés ou leurs motifs, des chansons vraiment populaires. D'autres lui paraissent également fort intéressantes parce que n'étant pas sorties de la masse, elles s'y sont cependant acclimatées et popularisées, grâce à certains remaniements et même à certaines déformations, souvent bizarres, auxquelles elles ont été soumises dans les chaumières.

Void quelques échantilloos de cette poéaie qi^^^^popalaire :

Bien que Moscou soit aux mains des Français, •— vraiment ce n'est point infortune : — notre maréchal, le prince Routousof, ^ pour leur mort les y laissa entrer.

Souvenons-nous, frères, que les Polonais, — jadis aussi furent à Moscou ; — ce quHls y mangèrent, ce ne furent point des pàtès d'anguilles, — mais des chats et des souris.

Allusion à la prise de Moscou par les Polonais en 161S, juste deux cents ans avant rinrasîon fran^se.

Dans la chanson suivante -et dans la revue historique qui en est le motif, la main d'un lettré ei^ encore plus visible :

Dans rancien temps aussî^ il B*a pas manqué ée miracles en Rsflsie : — nous avons toujours eu peu d^efirot» — quel qu^ait été Pagresseur.

Nous avons vaincu Marnai; devant nous est tombé le fier Suédoisi — avoD^-nous cédé le pas à Frédéric^ — dans la carrière des victoires?

Aujourd'hui que s^est armé^ — contre nous Napoléon, — le téméraire en est pour sa bonte^ — à peine sait-on ce qu'il est devenu.

Maintenant nous arrivons aux éclats passionnés, aux expressions violentes, aux coups de poing poétiques d*une muse brutale, muse de halles, populacière, mais qui n'est plus la muse populaire des villages russes :

Avec notre mère Moscou, — né badine pas, ouvre l'œil! — Tu es venu chez nous avec ta tète, — tu auras de la peine à en tirer tes talons. — La poigne russe n'est point tendre; — si elle t'attrappe à la nuque, — tu en auras de Téblouissement, eusses-tu sept empans dans le front. -— Elle ne te laissera ni peau , ni muffle; — elle secouera* tes os comme dans un sac. — Tu ver-

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ras trente-six chandelles, — les étincelles te jailleront des yeux, — quand le Russe, ayec sa trique, te renfoncera ton tricorne.

J'aurais bien des traits originaux à signaler dans ces chansons si hostiles à l'envahisseur. Ici on invite Napoléon à tourner les yeux derrière lui , à regarder ses soldats tombés : « déjà Therbe croît entre leurs côtes ; » là une énergique invocation au bourgeois Minine et au prince Pojarski qui en 1612 chassèrent les Polonais, et dont le monument s'éleva en 1818 sur la Place Rouge comme pour célébrer un double triomphe de la nationalité russe à deux siècles d'intervalle : <c Lève-toi, prince Pojarski, lève-toi, grand homme ! il est temps de secouer ton sommeil profond. »

Ailleurs l'empereur corse est comparé à une chouette vaniteuse, qui se pavane au milieu de sots oiseaux et de volatiles de basse-cour, à un faux aigle que l'aigle russe a bellement plumé , mais auquel a on a fait grâce de la vie pour qu'il se repente. »

Nous arrivons à un genre de poésie beaucoup plus près de la satire et môme de la farce que de l'épopée ou de la poésie lyrique. Le morceau le plus réussi en ce genre est celui où l'on représente Napoléon comme un danseur acharné. Mais si Vallemande et les danses autrichiennes lui ont réussi jusqu'à présent, Vanglaise et sans doute aussi VespagnoU l'ont dégoûté. Alors il s'est mis à la polonaise, où il a obtenu quelque succès. Le malheur est que, grisé par son succès, il a voulu apprendre la russe. Il est donc entré sur la terre moscovite, mais, — allusion à la retraite continuelle des Russes, — il n'a trouvé personne pour lui faire vis-à-vis. Comme il s'est un peu foulé le genou à Borodino, il comptait se refraîchir à Moscou. Or Koutousof, « le vieux moineau, » est un rude maître d^orchestre : il a fait danser à Napoléon tant de danses cosaqueSy qu'à la fin, avec ses soldats déguenillés, il n'a pu

exécuter que la bohémienne, accompagnée d'une fugue. Cette chanson a eu une certaine vogue en Russie; pour accentuer davantage son triomphe, Tauteur voulut persuader à ses compatriotes que, même en France, on Tavait traduite. Lui-même se chargea de la traduction. Les couplets qui suivent sufllront pour faire apprécier Télégance de sa versification française :

Mais la polonaise enfin Le lasse de son refrain :

— € Traversons le Borysthène, Là, me trouvant en haleine, La russe sera Ma danse d^opér». >

Borodino du fier danseur Ne ralentit point Tardeur :

— c Allons à la capitale.

Là dans une grande salle.

Seront abondants Les rafraîchissements. >

Napoléon, à Moscou, Se foule un peu le genou, A droite, à gauche, il regarde.

Il s^amuse à la moutarde, Sans prévoir un moment La danse qui Pattend.

Les chansons de cette espèce abondèrent à cette époque, non moins que les caricatures. M. Bezsonof nous cite encore « le sermon de Napoléon aux Français, » « le boston de Napoléon , » « le testament de Napoléon Bonaparte. »

Si la muse populaire ou quasi-populaire ne méùageait pas les envahisseurs français, ses vieilles défiances contre les bons alliés d'Allemagne subsistaient. D'ailleurs, le peuple même des campagnes avait bien vite distingué que

aOi LA ROaSIE àPIQUB.

cette armée frangaise se composait pour une bonne moitié d'étrangers et surtout d'Allemands. Or nos alliés bavarois ou wurtembergeois ne se distinguaient point par le respect du bien d'autrui. La Prusse elle-même avait envoyé son contingent à Tannée des vingt nations : un corps prussien logea au Kremlin; les canons prussiens sont mêlés aux canons français qui font trophée devant Tarsenal de Moscou. Enfin la nation , sans être au courant des finesses diplomatiques, se rappelait fort bien qu'au jour du danger la Russie s'était trouvée seule et qu'aucune armée tudesque n'avait arrêté Napoléon sur la route de Moscou. De tout cela un sentiment assez amer coûtre les coalisés allemands de 1813:

Allons, soldats russes, — - allons affranchir les Allemands ; — les Allemands sont de grands poltrons, — il parait que c^est à nous de répondre pour eux.

Nous ne craignons pas les Français, — nous avons toujours baïonnette pointue: — puisse notre përe Koutousof, — nous lancer bientôt sur eux.

Nous écraserons cette gueusaille, — nous anéantirons leurs régiments, — nous n'avons pas besoin d^aQiance, -»-- nous n^avons que faire des Prussiens.

Une chanson, en dialecte petitHrussien, s'inspire des mêmes sentiments à l'égard du roi Frédéric*Guillaume Iir

Quelle nouvelle on nous apporte 1 — on dit que le Prussien est perdu; — le diable sait ce qui se passe là-bas; — le Prussien s^est sauvé avec sa femme.

Mais ce qui m*étonne fort, — c^est que notre tsar ait pitié de toi. — Quand la Russie était malheureuse, — tu n'admirais que le Français.

Tu n'as pas cherché à nous aider, — à conquérir gloire avec

nous, — afin de délivrer la Russie, — et d'exterminer les Français.

Nsis quand ce diable de Bonaparte — prend au Prussien force

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ffrosehm, force biea», — prenant les filles et les belles fenuttes, faisant toutes sortes de digàts, •

Alors le Prussien Yoyant que ça va mal, — et quHl n'y a plus à badiner, — que Tieux et jeunes, tous se plaignent, et que tons meurent de faim.

Le Prussien se fait d^amers reproehes : — Qui 4ul Tiendra en aide dans le malheur? — Alors bumblement tombant à genoux, il se met à prier Alexandre :

Aie piiié, père, cher seigneur, -— défends-nous contre le paien maudit, — ne nous laisse point tous périr, — nous tous, les malheureuses têtes prussiennes^.

Ces deux chansons, quoique oauvres de lettrés, ont, à ce point de vue, le caractèro populaire. La passion, la jalousie du peuple contre le Niémetz (F Allemand), contre le Prous^àk respirent en elles. Au contraire, M. Bezsonof pous donne> comme type des chan&ons le^ plus étrangères 4 toute iospiratm rustique^ l« (;wtet^ ^ circouatenca qui cosmx^sm^ par ceip> Y^rs :

Salut I amis, héros, — braves régiments prussiens, — nous ayons dispersé les lignes ennemies, — enjoignant nos baïonnettes....

LBS RâVORl» D'AXiBSAliDRS I^.

Refv^eneiis aux chanson» viHageoises. Après te déMvrance du sol russe, elles s'attaquent à deux ministres d'Alexandre P^ L'un, Âraktchéef, le promoteur de la réaction qui signala les dernières années du règne , est flétri dans les chansons cosaques. Bien entendu, oa ne lui re» proche ni la Sainte-Alliance, ni les persécutions contre les ËMraax; œ qni^on lui reproclMi « à cette bote Baaudite,

à cette canaille, à Araktchéef le noble, » c'est d'avoir bu et mangé la solde des cosaques. Du fruit de ses déprédations, il s'est fait bâtir un palais de pierre blanche, où il repose sur des coussins de duvet , regardant des poissons aux écailles d'argent et à la tête d'or, qui frétillent dans l'eau vive d'une source amenée dans son palais. Cette invective est jetée dans le moule poétique qui a déjà servi sous Pierre le Grand contre le prince Menchikoff , et Karamychef, et Repnine, et Sagarine, les voiévodes infidèles d'Astrakhan, de Kazan, de Sibérie.

L'autre ministre, le libéral Spéranski, n'est pas mieux traité. Il est curieux de retrouver, dans une chanson qui semble populaire, l'écho des rancunes aristocratiques contre le parvenu :

Le prince Spéranski — n^est pas de race noble; — il est fils de pope, — an grand coquin ; — c*est une oie qui yole — sur la sainte Russie... A notre empereur — il yeut enlever la couronne de Russie... mais on Ta envoyé en Sibérie — pour y lire son psautier.

La mort d'Alexandre, la douleur de Timpératrice-mère, si malheureuse déjà des cruels souvenirs de 1801 , a inspiré assez bien les poètes de village : * •

Sa mhte blen-aimée, — ne peut dormir dans la nuit sombre :

— c Je monterai sur la tour, sur la tour, »- qui est sur la grande route, — je regarderai du côté, — où vit mon Alexandre! » Mais un nuage de poussière sur la route annonce Parrivée d^un courrier :

— < Ton fils, ton fils Alexandre — a fini ses jours à Taganrog. >

Moins originales sont les pièces qui portent ce titre : « Larmes de l'armée sur la mort d'Alexandre. » En changeant le nom, ce sont les mêmes vers, les mêmes larmes qui ont déjà coulé sur le cercueil d'Ivan le Terrible, de Pierre le Grand, de Catherine IL Le rhapsode moderne

s'est assigetti servilement à là tradition ^ aux anciens modèles, et c'est encore à la cathédrale de Moscou qu'est exposé le cercueil de cyprès.

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