‹ La Russie et l'Eglise UniverselleChapitre 13 sur 46 · PROJET D'UNE QUASI-PAPAUTÉ A CONSTANTINOPLE • ET A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

PROJET D'UNE QUASI-PAPAUTÉ A CONSTANTINOPLE • ET A JÉRUSALEM

Le désir préconçu de placer quand même îe centre de l'Eglise Universelle on Orient révèle déjà un amour-propre local et une haine de race plus capable de produire des divisions que de fonder lunité chrétienne. Ne vaudrait-il pas mieux, sans rien préjuger, chercher le centre universel là où il est ? Et s'il ne se trouve nulle part, n'est-il pas puéril de vouloir Finventer?

La nécessité d'un tel centre pour l'existence normale de l'Eglise une fois acceptée, il faut reconnaître aussi que le Divin Chef et Fondateur de l'Eglise a prévu cette nécessité et n'a pas abandonné la condition indispensable de son œuvre au hasard des événements et à l'arbitraire humain. Si, en cédant à l'évidence, on accorde que l'Eglise ne saurait être libre et active sans un centre interna-

tional d'unité, on doit bion avouer que l'Orient chrétien, privé qu'il est depuis mille ans de cet organe essentiel, ne peut à lui seul constituer l'Eglise Universelle. Celle-ci a dû pendant une si longue période manifester ailleurs son unité. Que ridée de trouver quelque part en Orient un gouvernement central pour l'Eglise Universelle ou d'instituer un anti-pape oriental — que cette idée hybride n'ait rien de sérieux et de pratique, on le voit assez par l'incapacité de ses partisans à s'accorder sur la question suivante, même à titre de projet théorique ou de pium desiderium : auquel des dignitaires ecclésiastiques de l'Orient cette mission problématique pourrait être dévolue? Lo candidat des uns est « le patriarche œcuménique » de Constantinople ; les autres préféreraient le siège de Jérusalem, « la mère de toutes les Eglises ». Si nous nous proposons ici de faire justice en quelques mots de ces tristes utopies, ce n'est pas à cause de leur importance intrinsèque qui est absolument nulle, mais seulement par égard pour quelques écrivains respectables qui, en désespoir de cause, ont voulu opposer ces fictions à l'idée de la vraie réunion des Eglises.

Si le centre d'unité n'existe pas de di^oit divin, il faut que l'Eglise actuelle (qu'on considère cependant comme un corps complet), après avoir vécu dix-huit siècles, se crée elle-même la condition de son existence. C'est comme si l'on imposait à un

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corps humain tout fait, mais privé de cerveau, la tâche de se fabriquer cet organe central. Cependant puisque l'absurdité générale de la théorie ne frappe pas l'esprit de nos adversaires il nous faut entrer dans les détails de leurs projets.

En attribuant à l'un de ses pasteurs la primauté de juridiction, l'Eglise peut régler son choix ou bien sur des faits de l'histoire religieuse consacrés par la tradition ecclésiastique, ou bien sur des considérations d'ordre purement politique. Pour donner un simulacre de sanction religieuse à leurs prétentions nationales, les Grecs byzantins ont affirmé que leur Eglise avait été fondée par l'apôtre saint André qu'ils nomment Protoclète (le premier appelé). Le lien légendaire qui rattache Gonstantinople à cet apôtre ne pourrait, même s'il était plus solide *, conférer à la ville impériale aucune prérogative ecclésiastique, puisque ni l'Ecriture sainte, ni la tradition de l'Eglise n'attribue à saint André aucune espèce de primauté dans le collège apostolique. L'apôtre ne pouvait donc pas communiquer à son Eglise un privilège qu'il n'avait pas lui-même. Et en 451, lors du concile œcuménique de Ghalcédoine, les évêques grecs, en voulant attribuer au siège de Gpnstantinople la primauté en Orient et la seconde place dans l'Eglise Universelle

' C'est à la ville de Patras que revient le privilège d'avoir été consacrée par le martyre de saint André et d'avoir possédé en premier lieu ses reliques.

nprès l'évèqno de « la vieille Rome», se gardèrent bien de recourir à saint André, mais ils appuyèrent leur projet uniquement sur la dignité politique de la ville împéi'iale (êaatXsuoùaa Trô).^). Cet argument, qui est au fond le seul en faveur des prétentions byzantines, ne peut les justifier ni pour le passé ni pour l'avenir*. Si la primauté ecclésiastique tient à l'avantage delà basilevousa polis, alors l'ancienne Rome, qui n'avait plus cet avantage, devait aussi perdre dans l'Eglise la première place que personne cependant n'osa lui contester. Bien loin de là, ce fut au pape lui-même que les évêques grecs adressèrent leurs humbles supplications pour qu'il daignât confirmer la primauté relative et partielle du patriarche byzantin. — Quant à la question actuelle, si la primauté doit appartenir à celui des patriarches qui est préposé à la résidence de l'empereur orthodoxe, comment faire aujourd'hui qu'il n'y a pas d'empereur orthodoxe à Constantinople et qu'il n'y a pas de patriarche à Saint-Pétersbourg? Mais supposons cette difficulté vaincue et Constantinople redevenue la ville régnante du monde orthodoxe, la résidence d'un empereur d'Orient, russe, grec ou gréco-russe, — ce ne serait pour l'Eglise qu'un retour au césaropapisme du Bas-Empire.

* Nous aurons encore à nous occuper de cette première grande manifestation du césaro-papisme bysantin, qui dans tous les cas n'a rien de commun avec l'autorité infaillible des décrets dogmatiques formulés par le concile.

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Nous savons, en elFet, que la primauté factice du patriarche impérial a été le tombeau de la liberté et de l'autorité ecclésiastique en Orient. Ceux qui, pour éviter le césaropapisme de Saint-Pétersbourg', voudraient le transporter à Constantinople ne font évidemment que se jeter dans le fleuve pour se préserver de la pluie.

Jérusalem, le centre sacré de la théocratie nationale de l'Ancien Testament, n'a aucun droit à la suprématie dans l'Eglise Universelle du Christ. La tradition nomme saint Jacques le premier évêquc de Jérusalem. Or, saint Jacques, pas plus que saint André, n'avait aucune espèce de primauté dans l'Eglise apostolique et ne pouvait communiquer à son siège aucun droit exceptionnel. D'ailleurs, pendant longtemps, il n'a pas eu de successeur. A rapproche des légions de Vespasien, les chrétiens abandonnèrent la cité condamnée qui dans le siècle suivant perdit même son nom. La restauration accomplie par Constantin trouva le siège de saint Jacques subordonné hiérarchiquement à l'archevêque métropolitain de Césarée en Palestine (comme Tévèque de Byzance Tétait jusqu'à 381 au métropolitain de Héraclée en Thrace). Même, dans la suite, Jérusalem ne fut longtemps qu'un patriarcat purement honoraire et, après avoir obtenu enfin une juridiction indépendante , elle n'occupa que la dernière place dans l'ordre des sièges patriarcaux.

Aujourd'hui « la mère de toutes les Eg-lises » est réduite à une coterie au service du phylétisme phanariote et poursuivant une politique exclusivement nationale. Pour faire de Jérusalem ](i centre hiérarchique de TEglise Universelle il faudrait déposséder la confrérie panhelléniste et créer ex nihilo un nouvel ordre de choses. Mais si même une toile création était d'une manière générale possible, il est évident qu'elle ne pourrait être réalisée que par la Russie au prix d'une rupture définitive avec les Grecs. Mais alors à quoi se réduirait-elle cette Eglise Universelle pour laquelle la Russie doit forger de toutes pièces un pouvoir central et indépendant? Il n'y aurait même plus d'Eglise gréco-Yw^SQ ; et le nouveau patriarche do Jérusalem ne serait au fond que le patriarche de toutes les Russies. Ce ne seront pas certes les Bulgares et les Serbes qui soutiendront l'indépendance ecclésiastique, et nous voilà donc de nouveau revenus à une Eglise nationale, dont le chef hiérarchique ne peut être qu'un sujet et un serviteur de TEtat.

L'impossibilité manifeste de trouver ou de créer en Orient un centre d'unité pour l'Eglise Universelle nous impose le devoir de le chercher ailleurs. Avant tout il faut nom reconnaître pour ce que nous sommes en réalité — une partie organique du grand corps chrétien — et affirmer notre solidarité intime avec nos frères de l'Occident qui possèdent l'organe

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central qui nous manque. Cet acte moral, cet acte de justice et de charité serait par lui-même un progrès immense pour nous et la condition indispensable de tout progrès ultérieur.

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