L'APÔTRE PIERRE ET LA PAPAUTÉ
— L'apôtre saint Pierre a la primauté de pouvoir; mais pourquoi le pape de Rome serait-il le successeur de cette primauté? — Nous devons avouer que la portée sérieuse de cette question ainsi posée nous échappe absolument. Du moment où Ton admet dans l'Eglise Universelle un pouvoir fondamental et souverain établi par le Christ en la personne de saint Pierre, on doit admettre aussi que ce pouvoir existe quelque part. Et l'impossibilité évidente d<3, le trouver ailleurs qu'à Rome est déjà, ce nous funnble, un motif suffisant pour adhérer à la thèse catholique.
Puisque ni le patriarche de Constantinople, ni le synode de Saint-Pétersbourg n'ont et ne peuvent avoir la prétention de représenter la pierre de l'Eglise Universelle, c'est-à-dire l'unité réelle et fondamentale du pouvoir ecclésiastique, il faut, ou renoncer à cette unité et accepter l'état de division,
de désordre et de servitude comme l'état normal de l'Eglise ; ou bien reconnaître les droits et la valeur réelle du seul et unique pouvoir existant qui se soit toujours manifesté comme centre d'unité ecclésiastique. Aucun raisonnement ne saurait supprimer l'évidence de ce fait : qu'il n'y a en dehors de Rome que des Eglises nationales (comme l'Eglise arménienne, l'Eglise grecque), des Eglises d'Etat (comme l'Eglise russe, l'Eglise anglicane), ou bien des sectes fondées par des particuliers (comme les luthériens, les calvinistes, les irvingiens, etc.). Seule l'Eglise catholique romaine n'est ni une Eglise nationale, ni une Eglise d'Etat, ni une secte fondée par un homme. C'est la seule Eglise au monde qui conserve et affirme le principe de l'unité sociale universelle contre l'égoïsme des individus et le particularisme des nations ; c'est la seule qui conserve et affirme la liberté du pouvoir spirituel contre l'absolutisme de l'Etat ; c'est la seule en un mot contre laquelle les portes de l'Enfer n'ont pas prévalu.
« C'est par leurs fruits que vous les connaîtrez. » Dans le domaine de la société religieuse, le fruit du catholicisme (pour ceux qui sont restés catholiques) est l'unité et la liberté de l'Eglise; le fruit du protestantisme oriental et occidental pour ceux qui y ont adhères, — c'est la division et la servitude : la division surtout pour les Occidentaux, la servitude surtout pour les Orientaux. On peut penser et dire
tout ce que Ton veut de l'Eglise romaine ou de la pcipauté ; nous sommes très éloignés nous-mème (Vj voir ou d'y chercher la perfeclion atteinte, l'idéal réalisé. Nous savons que la pierre de l'Eglise n'est pas l'Eglise, que le fondement n'est pas l'édifice, que la voie n'est pas le but. Tout ce que nous avançons, c'est que la papauté est le seul pouvoir ecclésiastique international q\. indépendant^ la seule base réelle et permanente pour l'action universelle de FEglise. C'est là un fait incontestable, et il suffit pour faire reconnaître dans le pape le dépositaire unique des pouvoirs et des privilèges que saint Pierre a reçus du Christ. Et puisqu'il s'agit de la monarchie ecclésiastique universelle qui devait transsubstancier la monarchie universelle politique sans la supprimer complètement, n'est-il pas naturel que le siège extérieur de ces deux monarchies correspondantes soit resté le même ? Si, comme nous l'avons dit, la dynastie de Jules César devait, dans un certain sens, être remplacée par la dynastie de Simon Pierre — le césarisme par la papauté, — celleci ne devait-elle pas se fixer dans le centre réel de l'empire universel?
La translation à Rome du souverain pouvoir ecclésiastique fondé par le Christ dans la personne de saint Pierre est un fait patent attesté par la tradition de l'Eglise et justifié par la logique de§ choses. Quant à la question de savoir comment et dans quelles formes le pouvoir de Pierre a été transmis
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h l'évêque de Rome, c'est là un problème d'histoire qui, faute de documents, ne saurait être résolu d'une manière scientifique. Nous croyons à la tradition orthodoxe, consignée dans nos livres liturgiques, qui affirme que saint Pierre étant venu à Rome y avait fixé définitivement son siège et qu'avant de mourir il avait nommé lui-même son successeur. Dans la suite on voit les papes élus par la communauté chrétienne de la ville do Rome jusqu'à ce que le monde actuel de l'élection par le collège des cardinaux eût été définitivement établi. En outre, nous avons dès le ii® siècle (les écrits de saint ïrénée) des témoignages authentiques qui prouvent que TEglise de Rome était déjà considérée, par tout le monde chrétien, comme le centre de l'unité, et que l'évêque de Rome jouissait constamment d'une autorité supérieure, quoique les formes dans lesquelles cette autorité supérieure se manifestait dussent nécessairement varier selon les temps, en devenant plus déterminées et plus imposantes à mesure que toute la structure sociale de l'Église se compliquait, se différenciait et se développait de plus en plus.
« De fait, — c'est un historien critique et rationaliste qui parle — de fait en 196, les chefs élus des Églises tentaient de constituer l'unité ecclésiastique : l'un d'eux, le chef de l'Église de Rome, semblait s'attribuer le rôle de pouvoir exécutif au sein de la communauté et s'arroger l'office de sou-
verain pontife »*. Mais ce n'est pas du pouvoir exécutif seulement qu'il s'agissait; le même écrivain un peu plus loin fait l'aveu suivant : « Tertullien et Cyprien paraissent saluer dans l'Église de Rome l'Eglise principale et, dans une certaine mesure, gardienne et régulatrice de la foi et des pures traditions*. » »
Le pouvoir monarchique de l'Église Universelle n'était qu'un germe à peine perceptible, mais plein de vie, dans le christianisme primitif; au n* siècle ce germe s'est développé d'une manière visible comme en témoignent les actes du pape Victor ; au m® ceux des papes Etienne et saint Denys, et au IV® ceux du pape Jules I". Au siècle suivant nous voyons déjà cette autorité suprême et ce pouvoir monarchique de l'Église romaine s'élever comme un arbuste vigoureux — avec le pape saint Léon I"; et enfui vers le ix® siècle la papauté est déjà l'arbre majestueux et puissant qui couvre l'univers chrétien de l'ombre de ses branches.
C'est là le grand fait, le fait principal, la manifestation et l'accomplissement historique de la parole divine : Tu es Pierre, etc. Ce fait général s' est produit de droit divia, tandis que les faits particuliers concernant la transmission du pouvoir souverain, l'élection papale, etc., tiennent au côté purement humain
* B. Aube. Les chrétiens dans VEmpire Romain^ de la fin des Antonins au milieu du m* siècle, p. 69.
* lOid., p. 146.
de l'Eglise et ne présentent qu'un intérêt tout à fait secondaire au point de vue religieux. — Ici encore l'Empire romain, qui préfigurait dans un certain sens l'Église romaine, peut nous fournir une comparaison. Rome étant le centre incontestable de l'Empire, l'homme proclamé Empereur à Rome était immédiatement reconnu par l'univers entier qui ne demandait pas si c'était le Sénat, les prétoriens ou les vœux de la plèbe qui l'avaient porté au pouvoir suprême. Dans des cas exceptionnels, quand l'Empereur était élu en dehors de Rome par les légions, son premier soin était d'aller dans la ville impériale sans l'adhésion de laquelle son élection n'était regardée par tout le monde que comme provisoire. — La Rome des papes devint pour la chrétienté universelle ce que la Rome des Césars était pour l'univers païen. L'évêquedeRome était par cette qualité xaèvaQ le souverain pasteur et docteur de l'Eglise entière, et personne n'avait à se préoccuper du mode de son élection qui dépendait des circonstances et du milieu historique. En général, on n'avait pas plus de motifs pour douter de la légitimité de l'élection dans le cas de Tévêque de Rome que dans le cas de tout autre évêque. Et l'élection épiscopale une fois reconnue, le chef de l'Église centrale, occupant la chaire de saint Pierre, possédait 60 ipso tous les droits et tous les pouvoirs rattachés par le Christ à la pierre de TÉglise. Il y eut des cas exceptionnels où l'élection pouvait être dou-
teiise, et l'histoire a connu des antipapes. De faux Démétrius et de faux Pierre III n'enlèvent rien h l'autorité lég-itimo de la monarchie russe ; de même les antipapes ne peuvent fournir aucune objection contre la papauté. Tout ce qui peut paraître anormal dans l'histoire de l'Eglise appartient aux espèces humaines et non à la substance divine de la société religieuse. S'il a pu arriver qu'on employât un vin falsifié et même empoisonné pour le sacrement de l'eucharistie, ce sacrilège portait-il la plus légère atteinte au sacrement lui-même ?
En professant que Févéque de Rome est le véritable successeur de saint Pierre et — comme tel — la pierre inébranlable de l'Église et le porte-clef du Royaume des cieux, nous faisons abstraction de la question si le prince des apôtres a été corporellement à Rome. Le fait est attesté par la tradition de l'Eglise, tant orientale qu'occidentale, et nous n'avons personnellement aucun doute à ce sujet. Mais s'il se trouve des chrétiens de bonne foi plus sensibles que nous aux raisons apparentes des savants protestants, nous n'avons pas à discuter cette question avec eux. En admettant même que saint Pierre ne soit jamais allé corporellement à Rome, on peut au point de vue religieux affirmer une transmission spirituelle et mystique de son pouvoir souverain à l'évêque de la ville éternelle. L'histoire du christianisme primitif nous présente un exemple éclatant d'un rapport analogue. Saint Paul ne se
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rattache pas à Jésus-Christ dans Tordre naturel, il n'a pas été témoin de la vie terrestre du Seigneur et il n'a pas reçu sa mission d'une manière visible et manifeste ; et pourtant il est reconnu par tous les chrétiens comme l'un des plus grands apôtres. Son apostolat était un ministère public dans l'Eglise et cependant l'origine de cet apostolat — le rapport de Paul avec Jésus-Christ — est un fait mystique et miraculeux. De même qu'un phénomène d'ordre surnaturel forma le lien primordial entre Jésus- Christ et saint Paul et fit de celui-ci le vase d'élection et l'apôtre des Gentils, sans que pourtant cette mission miraculeuse empêchât l'activité ultérieure de l'apôtre d'entrer dans les conditions naturelles de la vie humaine et des événements historiques; — de même le premier rapport entre saint Pierre et la chaire de Rome — rapport qui créa la papauté — pouvait bien tenir à un acte mystique et transcendental, ce qui n'enlève nullement à la papauté ellemême, une fois constituée, le caractère d'une institution sociale régulière se manifestant dans les conditions ordinaires de la vie terrestre. L'esprit puissant de saint Pierre, dirigé par la volonté toute puissante de son Maître, pouvait bien, pour perpétuer le centre d'unité ecclésiastique, se fixer dans le centre de l'unité poUtique préformé par la Providence et faire de l'évêque de Rome l'héritier de sa primauté. Le pape, dans cette hypothèse— qui, il ne faut pas l'oublier, ne deviendrait nécessaire
que s'il était positivement démontré que saint Pierre n'est pas allé à Rome, — le pape devrait être considéré comme le successeur de saint Pierre dans le même sens spirituel et pourtant tout à fait réel où [miitatis mutandis) saint Paul doit être reconnu comme véritable apôtre élu et envoyé par Jésus- Christ qu'il n'a connu cependant que par une vision miraculeuse. L'apostolat de saint Paul est attesté par les Actes des Apôtres et par les Epîtres de saint Paul lui-même ; la primauté romaine comme succession de saint Pierre est attestée par la tradition constante de l'Eglise Universelle. Pour un chrétien orthodoxe cette dernière preuve n'est pas essentiellement inférieure à la première.
Comment la pierre fondamentale de TEg^lise a été transportée de la Palestine en Italie, nous pouvons bien l'ignorer; mais qu'elle a été vraiment transportée et fixée à Rome, c'est là un fait inébranlable qu'on ne saurait rejeter sans renier la tradition sacrée et l'histoire même du Christianisme.
Ce point de vue qui subordonne le fait au principe et tient à une vérité générale plus qu'à la certitude extérieure des phénomènes matériels — ce point de vue ne nous est pas du tout personnel : c'est l'opinion de l'Eglise orthodoxe elle-même. Citons un exemple pour faire mieux comprendre notre pensée. Il est tout à fait certain que le premier cpncile œcuménique de Nicée a été convoqué par l'Empereur Constantin et non pas par le pape saint
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Sylvestre. Cependant l'Eglise gréco-russe, dans l'office du 2 janvier où elle célèbre la mémoire de saint Sylvestre, lui a décerné des louanges spéciales pour avoir convoqué les 318 pères à Nicée et pour avoir décrété le dogme de la vraie foi contre l'impiété d'Arius. Ce n'est pas une simple erreur historique — l'histoire du premier concile était bien connue dans l'Eglise Orientale — c'est plutôt la manifestation d'une vérité générale qui, pour la conscience religieuse de l'Eglise, était beaucoup plus importante que l'exactitude matérielle. La primauté des papes une fois reconnue en principe, il était naturel de rapporter à chaque pape tous les actes ecclésiastiques qui avaient lieu sous son pontificat. Ainsi, ayant en vue la règle générale et constitutive de la vie ecclésiastique et non les détails historiques d'un cas particulier, on attribua au pape saint Sylvestre les honneurs et les fonctions qui lui appartenaient selon l'esprit et non selon la lettre de l'histoire chrétienne. Et on a eu raison de le faire, s'il est vrai que la lettre tue et que l'esprit vivifie.