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selon les circonstances politiques. On peut voir cependant qu'il n'en était rien en réalité. En faisant une large part aux accidents individuels et aux rapports purement personnels, on doit reconnaître qu'il y avait une raison générale qui déterminait la conduite des empereurs byzantins dans la lutte hiérarchique de l'Orient; mais cette raison était en dehors des trois considérations politiques que nous venons d'indiquer. Si les empereurs variaient dans leurs rapports avec les deux patriarcats en appuyant tantôt Fun, tantôt l'autre, ces variations ne tenaient pas au principe de l'équilibre : la cour byzantine soutenait toujours non pas celui des deux hiérarques rivaux qui était le plus inoffensif au moment donné, mais celui qui avait tort au point de vue religieux ou moral. Il suffisait à un patriarche, soit de Constantinople, soit d'Alexandrie, d'être hérétique ou pasteur indigne pour s'assurer pendant longtemps, sinon pour toujours, la protection énergique de l'Empire. Et, au contraire, un saint ou un champion de la vraie foi, en montant sur la chaire épiscopale, dans la ville d'Alexandre aussi bien que dans celle de Constantin, devait se préparer d'avance aux haines et aux persécutions impériales et souvent même au martyre.
Cette tendance irrésistible du gouvernement byzantin vers l'injustice, la violence et l'hérésie, et cette antipathie invincible pour les plus dignes représentants de la hiérarchie chrétienae se rêvé-
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lèrent de bonne heure. L'Empire vient à peine de reconnaître la religion chrétienne qu'il persécute déjà la lumière de l'orthodoxie, — saint Athanase. Tout le long- règne de Constance, fils de Constantin le Grand, est rempli par la lutte contre le glorieux patriarche d'Alexandrie, tandis que les évêques hérétiques de Constantinople sont protégés par l'Empereur. Et ce n'était pas la puissance du siège alexandrin, c'était la vertu de celui qui l'occupait qui était insupportable au César chrétien. Quand un demi-siècle plus tard les rôles changèrent, quand ce fut la chaire de Constantiaople qui se trouva occupée par un grand saint — Jean Chrysostome, — tandis que le patriarcat d'Alexandrie était tombé aux mains d'un homme des plus méprisables, Théophile, c'est ce dernier qui fut favorisé par la cour de Byzance ; et celle-ci usa de tous les moyens pour faire périr Chrysostome. Est-ce bien le caractère indépendant du grand orateur chrétien qui, seul, faisait ombrage au palais impérial? Cependant, peu après, l'Eglise de Constantinople eut pour chef un esprit non moins indomptable, un caractère non moins indépendant— Nestorius ; mais, commeNestoriusréunissaitàcesqualités celle d'un hérésiarque déterminé, il reçut toutes les faveurs de l'empereur Théodose II, qui n'épargna rien pourle soutenir dans sa lutte contre le nouveau patriarche d'Alexandrie, saint Cyrille, émule — sinon par les vertus privées, du moins par le zèle orthodoxe et la science théo-
logique — du grand Athanasc. Nous allons voir immédiatement pourquoi le gouvernement impérial ne réussit pas à maintenir l'hérétique Nestorius et à perdre saint Cyrille. — Peu de temps après, les rôles changèrent de nouveau : le patriarcat de Constantinople eut en saint Flavien un digne successeur de Jean Chrysostome, et le siège d'Alexandrie passa à un nouveau Théophile, — Dioscore, surnommé le pharaon d'Egypte. Saint Flavien était un homme doux et sans prétentions; Dioscore, souillé de tous les crimes, se signalait surtout par une ambition démesurée et par un esprit despotique auquel il devait son surnom. Au point de vue purement politique il était évident que le gouvernement impérial n'avait rien à craindre de saint Flavien, tandis que les aspirations dominatrices du nouveau « pharaon » devaient inspirer une juste méfiance. Mais saintFlavienétait orthodoxe ; etDioscore avait le grand avantage de favoriser la nouvelle hérésie monophysite. A ce titre il obtint la protection de la cour de Byzance*; et un concile œcuménique fut convoqué sous ses auspices pour donner à sa cause une autorité légale. Dioscore avait tout
* Le plus curieux et ce qui donne une confirmation éclatante à notre thèse (sur la prédilection des empereurs byzantins pour l'hérésie comme telle), c'est que le même empereur Théodose II, qui avait soutenu l'hérésie nestorienne, condamnée malgré lui par l'Église, devint ensuite le protecteur zélé d'Eutychès et de Dioscore qui représentaient l'opinion diamétralement opposée aux nestonanisme mais également hérétique.
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pour lui : l'appui du bras séculier, un clergé bieri discipliné qu'il amenait avec lui de l'Egypte et qui lui était aveuglement dévoué, une foule de moines hérétiques, un parti considérable dans le clergé des autres patriarcats et enfin la lâcheté de Ja majorité des évêques orthodoxes qui n'osaient pas résister ouvertement à une erreur quand elle était protégée par (( la majesté sacrée du divin Auguste ». Saint Fiavien était condamné d'avance, et avec lui l'orthodoxie elle-même devait s'écrouler dans toute l'Eglise orientale, — si cette Eglise était abandonnée à ses propres forces. Mais il y avait en dehors d'elle un pouvoir religieux et moral avec lequel les « pharaons » et les Empereurs étaient obligés de compter. Si dans la lutte des deux patriarcats orientaux la cour byzantine prenait toujours le parti du coupable et de l'hérétique, la cause de la justice et de la vraie foi, — qu'elle fût représentée par Alexandrie ou par Constantinople, — ne manquait jamais de trouver un vigoureux appui auprès du siège apostolique de Rome. Le contraste est vraiment frappant. C'est l'empereur Constance qui persécute sans relâche saint Athanase : c'est le pape Jules qui le soutient et le défend contre tout l'Orient. C'est le pape Innocent qui proteste énergiquement contre la persécution de saint Jean Chrysostome et qui, après ia mort du grand saint, prend l'initiative pour réhabiliter sa mémoire dans l'Eglise. C'est encore le pape Célestin qui appuie de toute son autorité
saint Cyrille dans sa lutte hardie contre l'hérésie de Nestorius protégée par le bras séculier; et l'on ne saurait douter que sans Taide du siège apostolique le patriarche alexandrin, quelque énergique qu'il fût, n'aurait pas pu vaincre les forces réunies du pouvoir impérial et de la majeure partie du clergé grec. Ce contraste entre l'action de TEmpiro et celle Je la papauté pourrait être constaté plus loin à travers l'histoire de toutes les hérésies orientales, qui, non seulement étaient toujours favorisées,mais quelquefoismême inventées parles empereurs(l'hérésiemonothélète de l'empereur Héraclius, l'hérésie iconoclaste de Léon l'Isaurien). Mais nous devons nous arrêter au v* siècle, à la lutte des deux patriarcats et à l'histoire instructive du « brigandage )) d'Ephèse.
On savait donc, par une expérience réitérée, que dans les disputes des deux chefs hiérarchiques de rOrientlepape occidental n'avait pas de préférences et de parti pris, mais que son appui était toujours assuré à la cause delà justice et de la vérité. iVinsi Dioscore, le tyran et l'hérétique, ne pouvait compter à Rome sur le même secours que son prédécesseur saint Cyrille. Le plan de Dioscore était d'obtenir la primauté du pouvoir dans toute l'Eglise orientale par la condamnation de saint Flavien et par le triomphe du parti égyptien, plus ou moins monophysite, dont lui, Dioscore, était le chef. Ne pouvant espérer le consentemeutdu pape pour la réalisation
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ri'im tel plan, il résolut d'atteindre son but sans le pape ou n^ême contre lui.
L'an 449 un concile œcuménique en forme se rassembla à Ephèse. Toute l'Eglise orientale y était représentée. Les légats du pape saint Léon y assistaient aussi, mais on ne leur permit pas de présider le concile. Dioscore protégé par les officiers impériaux, entouré de ses évêques égyptiens et d'une foule de clercs armés de bâtons, siégeait comme un roi au milieu de sa cour. Les évêques du parti orthodoxe tremblaient et se taisaient. « Tous, — lisonsnous dans les Menées russes (vie de saint Flavien), — tous aimaient les ténèbres plus que la lumière et préféraient le mensonge à la vérité, en voulant plutôt plaire au roi terrestre qu'à celui des cieux ». On soumit saint Flavien à un jugement dérisoire. Quelques évêques se jetèrent aux pieds de Dioscore eu implorant sa miséricorde pour l'accusé. Ils furent maltraités par les égyptiens; ceux-ci criaient à tuetète : quon coupe en deux ceux qui séparent le Christ ! — On distribua aux évêques orthodoxes des tablettes sur lesquelles rien n'était écrit et sur lesquelles ils étaient contraints d'apposer leurs signatures. Ils savaient qu'on allait y inscrire ensuite une formule hérétique. La plupart signèrent sans protester. Quelques-uns voulur^int ajouter des réserves à leurs signatures, mais les clercs égyptiens leur arrachèrent de force les tablettes en leur brisant les doigts à coups de bâton. Enfin Dioscore se
leva et prononça au num du coucilo la sentence de condamnation contre Flavien, qui était déposé, excommunié et livré au bras séculier. Flavien voulut protester, mais les clercs de Dioscore se jetèrent sur lui et le maltraitèrent à ce point qu'il expira deux jours après.
Quand l'iniquité, la violence et Terreur triomphaient ainsi dans un concile œcuménique, où étaitelle TEglise infaillible et inviolable du Christ? Elle était présente et elle se manifesta. Au moment où saint Flavien était meurtri par les brutalités des serviteurs de Dioscore, quand les évêques hérétiques acclamaient bruyamment le triomphe de leur chef, en présence des évoques orthodoxes tremblants et muets, — Hilaire, diacre de FEg-lise romaine, s'écria: ^iContradicitur^ ! )) Ce n'était pas certes la foule terrifiée et silencieuse des orthodoxes orientaux qui représentait en ce moment l'Eglise de Dieu. Toute la puissance immortelle de l'Eglise s'était concentrée pour la chrétienté orientale dans ce simple terme juridique prononcé par un diacre romain : contradicitur. On a l'habitude chez nous de reprocher à l'Eglise occidentale son caractère éminemment juridique et légaliste. Sans doute les principes et les formules du droit romain ne sont pas reconnus dans le Royaume de Dieu. Mais « le brigandage d'Ephèse » était bien fait pour donner
1 Conciliorum collectio (Mansij, VI, 908.
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raison à la justice latine. Le « contradicitiir » du diacre romain c'était le principe contre le fait, le droit contre la force brutale, c'était la fermeté morale imperturbable devant le crime triomphant des uns et la lâcheté des autres, — c'était en un mot la Roche inébranlable de l'Eglise contre les portes de l'Enfer.
Les meurtriers du patriarche de Constantinople n'osèrent pas toucher au diacre de l'Eglise romaine. Et dans l'espace de deux années seulement le contradicitur romain changea « le très saint concile œcuménique d'Ephèse» en «brigandage d'Ephèse, » fit déposer l'assassin mitre, valut à la victime la canonisation et amena la réunion, sous la présidence des légats romains, du vrai concile œcuménique de Chalcédoine.