ALLOCUTION DU PRÉSIDENT
Mesdami-s, Messieurs,
M. Anatole Leroy-Beaulieu avait donné, avec le plus éclatant succès, à V « Alliance Française » à Paris, une conférence magistrale sur la première Douma russe. Aujourd'hui, c'est à la Société normande de Géographie que réminent publiciste réserve, au lendemain même d'un nouveau voyage d'études en Russie, la première manifestation de ses impressions sur la situation actuelle de la nation alliée et amie, si cruellement éprouvée.
Il ne me serait pas possible de rappeler, dans tous ses détails, Tœuvre considérable accomplie au cours de sa carrière d'infatigable travailleur par celui que nous avons le grand honneur de recevoir aujourd'hui.
Après avoir parcouru l'Italie, VkWQmagnQ, TAutriche, étudié, exploré, pourrait-on dire avec plus de justesse, la situation politique de ces pays étrangers, M. Anatole Leroy-Beaulieu fit un premier voyage en Russie, en 1872. A cette époque le grand empire du Nord était incomplètement connu à Téiranger et particulièrement en France; ses institutions, ses mœurs, ses traditions, ses conditions économiques étaient presque ignorées. La pensée de pénétrer une civilisation dans ses multiples détails, exerça sur notre compatriote une invincible séduction.
Tout d^abord M. Anatole Leroy-Beaulieu se livra à Féiude de la langue et, après se Pêtre assimilée, put poursuivre directement l'œuvre qu'il avait entreprise.
COM-I'UFNCE DE M. A. LFHOY-HRAUf lEII
Après des années de travail, le consciencieux écrivain publiait une (L'uvre capitale : L'Empire des Tsars et les Russes.
Dans ce beau livre était résumé tout ce qui touchait aux iiucrcis matériels, intellectuels et moraux de la nation russe.
Après avoir exposé comment les conditions géographiques donnaieni, quelque fût son étendue, des frontières naturelles à Tempire, après avoir indiqué Texistence d'une véritable nationalité russe, nonobstant la diversité des races, Técrivain judicietix discernait Texistence d'une crise aiguë :
« Nous Tavons dii constater c't chaque pas, disait-il, pour l'émancipation des paysans, pour l'administration, pour la justice, pour la presse, aucune des grandes réformes n'a donné au Gouvernement et au pavs ce
que le Gouvernement et le pays en attendaient on dirait que les
réformes n^ont profité qu'à l'esprit révolutionnaire ».
Pin dehors de ses travaux de publiciste, M. Leroy- Beaulieu s'est voué, avec la conscience et le dévouement qui le distinguent, au haut enseignement, d'abord comme professeur à l'Ecole libre des Sciences politiques, puis comme directeur de cet établissement.
Nonobstant le labeur incessant que lui impose une si considérable fonction, le grand explorateur politique a pu. grâce à une merveilleuse puissance de travail, continuer ses études personnelles, suivre dans le cours des événements la déduction de ses prévisions.
Dans sa mémorable conférence sur la Douma et la Révolution russe, M. Anatole Lerov-Beaulieu déclarait : « .le m'inspirerai de la seule méthode qui convienne aux études sociales, la méthode d'observation, celle de notre illustre compatriote Le Play ».
Procédant sous Pinfluence d\ine pareille conception, le conférencier, quelles que fussent ses préférences, exposait notamment quelles difficultés soulève le règlement de la question agraire et combien il est difficile de trouver une solution.
Aussi lisait-on dans sa conclusion : « En Russie, il est douteux, au moins pour une longue période, que les lois agraires que l'on invite la Douma à voter, enrichissent le pays, on peut niéme ci'aindre qu elles ne l'appauvrissent au moins pour les premières années, le paysan étant trop indigent et trop ignorant pour pratiquer une culture rationnelle ».
Et comme suite à cet exposé : « j'ajouterai, disait l'orateur, que tous les amis de la Russie, de même que tous les arnis de la liberté doivent désirer que cette révolution russe s^accomplisse sans révolution, c^est-à-dire sans
LK RUSSIIÎ KT LA CRISK RUSSE
violences, sans brusque solution de continuité, au moins sans catastrophes « .
L'entente n'a pu se faire à la première rencontre entre le Pouvoir et la Représentation nationale, faut-il désespérer dïin rapprochement ? M. Anatole Leroy-Beaulieu va nous dire ce que Ton peut espérer ou craindre, en nous faisant connaître ses dernières et toutes récentes études sur l'état actuel d'une de ces crises, qui, disaii-il en 190') « ne durent pas une année, mais des années, peut-être des dizaines d'années )).
Je vous prie. Monsieur, de m'excuser d'avoir parlé de votre œuvre de façon si insullisante et de bien vouloir exposer les considérations dont vous offrez les prémisses à vos compaU'ioies de Normandie.