‹ La Russie et les russes (volume 2)Chapitre 24 sur 26 · DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

DU TRAVAIL

Le professeur alIemaDd Fichte a aussi rêvé une espèce d'organisation du travail , et , dans Ténumération des différentes utopies enfantées de temps en temps par les écrivains de toutes les nations , on a tort d'omettre celle que ce célèbre philosophe a exposée dans rouyrage connu sous le titre de VÉtat fermé au commerce (Der gescfaloszene Handeisstaat). Tout en plaçant ces théories dans les régions imaginaires , on ne doit pas les dédaigner comme des rêveries stériles ; ceux qui les ont enfantées entrent nécessairement quelquefois dans l'examen de plusieurs questions pratiques ^ et alors un penseur comme Fichte, par exemple , éclaircit beaucoup de choses qui dans la science de l'économie politique ont une grande importance. C'est ainsi que l'écrit du philosophe allemand présente des aperçus intéressants , et quelquefois profonds , sur la théorie des monnaies et sur celle de la valeur des choses en général. On ne

peut assez désirer que des philosophes véritables des- T. ï. 35

cendent parfois de la hauteur de ces régions vaporeuses où si peu de persoones peuvent les suivre , pour s'occuper , ne fut-ce que passagèrement , des choses d'ici-bas , et offrir leur contingent de pensées et de méditations sur une science qui , plus que toute autre , peut contribuer au bonheur de l'espèce humaine. Je dois dire pourtant que cet ouvrage de Fichte me parait bien au-dessous de la grande réputation que l'auteur s'est faite comme philosophe.

Pour organiser le travail, Fichte commence par organiser les travailleurs. 11 les partage en trois classes : celle des producteurs , celle des industriels ou artisans, et celle des commerçants.

Le nombre des personnes composant chacune de ces classes doit être fixé par le gouvernement.

Les producteurs doivent avoir le droit exclusif de c)iltiver la terre. La tranfilormali<»i des produits de la culture, pour les difvers usages, ne pourra être que l'œuvre des industriels. Les cultivateurs et les artisans seront tenus de fournir suffisamment pour la consommation de tous. L'échange de ces produits les uns contre les autres sera obligatoire. Les commerçants constitueront les intermédiaires entre ces deux classes. Chacune des trois classes , comme chacune de leurs subdivisions , devra s< oceupef exclusivement des opérations qui lui seront réservées , et s'abstenir de faire ce qui appartiendrait à une autre classe M subdivision.

L'écbâitige des prockiits ne pourra pas se faire directement entre le producteur et le manufacturier ; Tarlisan ne pourra vendre et acheter qu'au commerçant, qui sera obligé de vendre et d'acheter toutes les fois qu'il en sera requis. Les commerçants auront, à lenr tour , le droit d'exiger qu'on leur vende ce qu'ils doivent vendre eux-mêmes à ceui qui en ont besoin.

Le nombi^e des artisans devra être fixé d'après celui des cultivateOTs , la fertilité de la terre et l'état de l'agriculture. Ce nombre ne sera jamais augmeAté tant que, sous ces différents rapports, les circonstances resteront les mêmes; et il faudra qu'il en soit ainsi pour chacune des branches secondaires de Tindustrie. Si l'équilibre entre les productions de la terre et la transformation de ces produits vient à se rompre , l'état devra, sans perdre de temps, diminuer le nombre des travailleurs dans la partie où il y aura excédant , et employer cet excédant dans celle où il y aura insuffisance.

Tous doivent pouvoir s'alimenter et s'abriter avant qu'il soit permis à un seul d'embellir sa demeure ; tous doivent être convenablement vêtus avant qu'un seul puisse avoir des vêtements de luxe. Ce qui serait injuste , ce serait qu'un homme pût payer ce dont il peut se passer , tandis qu'un autre ne pourrait pas se procurer le nécessaire. Ce avec quoi le premier paie ne lui appartient pas , d'après le droit naturel et dans un état déraison.

Pour rendre cet ordre de choses possiUe, tout commerce avec l'étranger doit être rigoureusement interdit. Si le pays a besoin de recourir au commerce extérieur pour se procurer certains objets, ainsi que cela devra arriver surtout dans les commencements , le gouvernement seul pourra le faire , comme à présent ce n'est que le gouvernement qui fait la guerre , qui contracte des alliances et conclut des traités.

La richesse nationale consiste à pouvoir se procurer le plus de jouissances avec le moins de fatigue pos-sible.'Pour cela, il faut que la force la plus minime puisse donner le même résultat que la force la plus grande. Ce résultat ne peut être obtenu que par la division du travail.

Quiconque a droit de parvenir au but a , par cette raison même , droit de recourir au seul moyen qui y conduise. Chaque peuple peut légitimement vouloir augmenter son bien-être ; et cette augmentation ne peut être , cette fois encore , que le résultat de la division du travail. Le peuple a donc le droit de demander cette division , et le gouvernement celui de l'organiser.

Le but de l'activité humaine est de pouvoir vivre ; tous ceux qui ont reçu la vie ont le même droit à la conservation de leur existence. Ils ont, de plus, le droit de vivre agréablement* Il faut qu'il ne dépende que de l'homme lui-même , et non d'aucun autre homme, de vivre dans la gêne. Le but de la société

est d'assurer à chacun sa part dans les jouissances de la vie.

L'homme doit travailler ^ mais non pas comme la béte de somme , qui , sous le poids dont elle est accablée , tombe dans le sommeil , et qui , après avoir renouvelé ses forces par le repos, se réveille pour reprendre et porter le même fardeau. Il doit travailler sans inquiétude , avec plaisir , et avoir des intermittences de repos , afm qu'il puisse élever ses yeux et son esprit vers le ciel, contempler le but et la fin pour lesquels il a été créé. Sa nourriture et sa demeure doivent se distinguer de la nourriture el de l'écurie de l'animal , comme son corps se distingue du corps de ce dernier. C'est là son droit, c'est par cela seul qu'il est homme.

Tous les principes de l'auteur sont fondés sur la théorie de la propriété, telle qu'il la constitue.

Au lieu de faire consister la propriété dans la possession exclusive d'une chose , il la fait consister dans le droit exclusif à une certaine activité libre. Cette activité libre peut être déterminée par l'objet seulement sur lequel elle s'exerce , par exemple le droit de disposer comme on l'entend d'une certaine quantité de terre et d'empêcher le reste du genre humain d'y toucher ; ou bien elle se détermine par elle-même, comme le droit d'exercer exclusivement certain art ou certain métier , sans qu'aucun des autres membres de la société puisse s'y livrer. Ici il y a propriété.

sans possession d'aucune chose. Ou bien enfin l'activité libre peut être déterminée à la fois et par l'objet sur lequel elle s'exerce et par elle-même : tel est, par exemple , le droit de produire du blé sur une certaine portion de terre, droit qui n'exclut pas celui d'un autre individu d'y faire paître les animaux après la récolle, ni celui de l'état d'en fouiller les entrailles pour en retirer des métaux. 11 n'y a donc, d'après cette théorie , pas de propriété du fond du sol , mais seulement un droit d'exploiter certaines parties de sa surface. Il y a plus : cette propriété du fond de la terre n'existe pas eu réalité , et ce qu'on appelle ainsi n'est, à proprement parler , que le droit à une certaine exploitation , ou à de certaines modifications. La terre est à Dieu ; l'homme ne peut posséder que la faculté de la cultiver et d'en jouir à certaines conditions.

Ceux qui ne possèdent pas la terre doivent obtenir de l'état la garantie que l'exercice ^e leur industrie sera suffisant pour les faire vivre et rendre leur condition tolérable. Le droit d'exercer efficacement et avec profit leur industrie doit, être leur propriété. Dire que tout se balance à la fin , que chacun finit par trouver du travail et du pain , est tout à fait contraire à ridée d'un état de chose régufieret rationnel. Un raisonnement pareil serait tout au plus applicable aux oiseaux , qui , tant qu'ils parviennent à éviter le filet, manquent rarement du grain dont ils ont besoin. Si l'état les abandonne , ces hommes , aux chances

du hasard, et qu'il ne fasse rien pour eux, privés ainsi de toute garantie et poussés par le besoin , ils trompent , ils volent , ils pillent tant et aussi longtemps qu'ils le peuvent ceux qui les pillent .à leur tour quand ils sont les plus forts. La sécurité et les garanties pour les industriels ne peuvent venir que de la fixa* tion de leur nombre , de la possibilité où ils sont de se procurer à des prix convenables ce qui leur est nécessaire, enfin de l'exclusion de toute concurrence étrangère.

L'anarchie commerciale ne doit pas plus être tolérée que l'anarchie politique.

Il faut que l'état soit fermé ; il ne doit pas plus permettre à rétranger de s'immiscer dans les opérations de son commerce que dans sa législation.

D'après les doctrines de Fichte , le commerce n'est aujourd'hui pour les hommes que la faculté de s'entrenuire , de se ruiner réciproquement. Bénéficier au^ tant que possible sur les autres , et , en traitant avec eux , réduire autant que faire se peut leur gain : tel est le désir et l'intention de chacun. C'est à qui , si les lois n'y mettent obstacle , fera travailler pour soi le plus grand nombre de bras, et emploiera le moins possible ses propres forces à l'avantage d'autrui.

La guerre de tous contre tous, la guerre entre ceux qui vendent. et ceux qui achètent, est le résultat de ces mutuelles dispositions. Cette guerre devient d'autant plus vive , d'autant plus dangereuse ,

que la population s'accroît de toutes parts , que la production des matières et la fabrication vont se perfectionnant, et qu'avec l'augmentation des marchandises s'augmentent aussi les demandes des consommateurs. L'acheteur tâche de forcer la main au vendeur, et, pour y parvenir, il réclame la liberté du commerce , c'est-à-dire la liberté pour les vendeurs d'encombrer les marchés de manière à ne plus trouver de débouchés et à se voir obligés , pour se défaire de la marchandise , de la vendre au dessous de sa valeur. L'acheteur veut que la concurrence des fabricants et des commerçants soit illimitée , afin que , par l'encombrement des marchandises , il puisse les obtenir au prix que , dans sa générosité , il voudra bien en offirir. S'il y parvient , alors le producteur et le travailleur souffrent et s'appauvrissent, des familles laborieuses périssent de misère, ou quittent leur pays natal pour porter leur industrie ailleurs.

Victime de cette oppression , le vendeur a recours, pour s'y soustraire , à toutes sortes de moyens frauduleux, tels que les accaparem^its et les renchérissements factices. Quelquefois il altère la qualité de la marchandise et en diminue la valeur en proportion du prix qu'il en peut obtenir. Alors c'est l'acheteur qui à son tour est trompé. De ces luttes d'intérêts opposés résulte un grand désordre moral. Ce n'est plus par la bonne foi et par l'observation religieuse des règles fixées qu'on veut réussir ; c'est par des

subterfuges, ou par l'espoir de reaconlrer des chaaces favorables. Toute industrie, tout commerce devient une espèce de jeu de hasard, où la sûreté de la possession est moins prisée que le succès de la ruse. Personne, en continuant de travailler, n'a la cerlilude de vivre du fruit de son travail, ni de conserver la position que ce travail lui a faite ; et les hommes qui se plaignent le plus haut de cet état de choses sont précisément ceux qui ne cessent de demander la liberté du commerce , la liberté de l'industrie , ainsi que l'abolition de toute surveillance et de toute police.

L'état qui veut interdire au commerce étranger le. passage de ses frontières doit commencer par se reur-. fermer dans ses limites naturelles , en reculant ou en rapprochant la borne de ses possessions. Par limites: naturelles il faut entendre ici , non celles qu'exige sa défense militaire , mais celles en deçà desquelles il peut se suffire à lui-même par la production de tout ce qui est nécessaire à son maintien et à l'existence de sa production.

Aucun agrandissement de territoire ne peut devenir l'objet de la convoitise d'un état ainsi établi, puisque toute son organisation est calculée d'après l'étendue du sol qu'il occupe .

Un des moyens les plus efficaces de fermer l'état est d'y mettre hors de la circulation les monnaies d'or, d'argent et de cuivre , en usage chez les autres peuples, ou de les échanger contre une espèce de monnaie

qui &e puisse avoir cours que dans le pays où die se fabrique. Cette monnaie doit être faite d^une ma» tîÂre inconnue jusqu'à présent^ et cette matière, si elle n'est découverte, devra éU*e inventée à cet etf^ et ne pourra pas recevoir d'autre destination. La découverte de cette matière à monnaie (Geldstoff), quoique (xréssA une difficulté de plus , n'arrête pas l'auteur. Use borne à dire. que sa composition doit être un secret d'état , connu seulement , si c'est dans une monarchie , des membres de la famille royale ! !

Le prix de toute marchandise doit être fixé à l'époque même de l'émission et de la mise en circulation de la nouvelle monnaie.

Le gouvernement , au moment de la réforme , doit avant tout s'emparer du commerce extérieur. Si ce commerce continue à se faire , ce ne doit être , ainsi qu'il a déjà été dit, que par l'intermédisure de l'autorité. Le négociant étranger pourra, comme par le passé, charger son correspondant de lui envoyer telle ou telle marchandise , mais il sera obligé d'adresser sa demande au gouvernement , en raccompagnant de la somme nécessaire , en argent ou en or, pour en payer la valeur. La demande sera conmiuniquéeau correspondant, qui, après avoir livré la marchandise à la frontière de l'état, sera payé en monnaie de son pays. Peu à peu le commerce avec l'étranger doit s'éteindre , et &iir entièrement.

Dans un état régi par un tel système , ce dont un

— SSo —

citoyen û besoia se trouve oéces^saireaient en 1^ possession d'un autre qui peut s'en passer , et , le superflu de l'un eomplétant le nécessaire de l'autre , celui* ci peut Tacquérir et celui-là ^'en débarrasser quand ils le voudront.

Chaque pièce de monnaie qu'un homine se procure devient pour lui ^ ou pour ses héritiers , l'équivalent de quelque objet dont il peut avoir besoin» comme, par exemple , d'une certaine mesure de blé ou d^une certaine longueur d'étoffe.

La valeur de la monnaie pourra monter, mais jamais descendre.

Pour conserver sa position , il suffira de contimier le travail au moyen duquel on ^e la sera procurée. S'appauvrir, personne ne le pourra.

CoiQme nul ne trouvera qui tromper , nul ne sera tenté de devenir trompeur.

La légalité et la moralité des actions des hommes seront sans doute suffisamment garanties p^ une pareille organisation sociale.

Il ne pourrait y avoir qu'une exception quant au commerce extérieur : ce serait dans le cas où la production d'un objet étranger nécessaire à la consommation du pays serait difficile, ou trop coûteuse , ou tout à fait impossible, comme par exemple la production du vin dans le nord. Il y aurait lieu alors de faire un traité à perpétuité avec un pays viticole, qui s'obligerait à fournir une certaine quantité de vin

contre une certaine quantité de blé oiud'autres denrèes.

Pour les besoins jde ceux qui vont au dehors soit pour s'y établir, soit pour y voyager , le gouvernement échangerait de l'argent commun contre la monnaie ou les marchandises du pays. Les voyages, d'ailleurs, ne doivent être permis qu'aux savants et aux artistes qui cultiveront les branches élevées de Tart; aux curieux, à ceux qui ne cherchent que des distractions, il doit être défendu de promener leur ennui par toute la terre.

On prétend, dit l'auteur en finissant , que l'extension du commerce, les voyages, les relations qui s'établissent entre les peuples , concourent à leur civilisation. Oui, s'il était vrai qu'il y eût quelque part une civilisation nationale plus avancée que toutes les autres, et telle qu'elle pût devenir la civilisation générale, la civilisation du genre humain ; mais il parait qu'en voulant être tout, en voulant être partout chez nous, nous ne sommes rien et ne sommes chez nous

nulle part.

Une seule chose efface toute différence de position et de nationalité ; une seule chose appartient à l'homme comme homme, et non comme citoyen de tel ou tel état : c'est la science. Par elle , mais uniquement par elle, les hommes seront unis , lorsque pour tout le reste leur séparation en peuples différents continuera d'exister ; elle seule demeurera pour tou-

joufïs leur bien commun , après qu'ils auront partagé entre eux tout le reste. Cette union, aucun état fermé ne la brisera; il la favorisera, au contraire, en répandant les trésors de la littérature étrangère dans son sein par des académies salariées , et en les échangeant contre les trésors de sa propre littérature.

Quand ce système sera universellement adopté, et que la paix perpétuelle aura été établie sur d'inébranlables fondements, aucun état ne sera intéressé à cacher ses découvertes aux autres états , puisque cha« cun d'eux ne pourra en profiter que pour son propre bien-être, et non pour nuire aux autres ou pour se procurer quelque influence prépondérante. Rien, dès lors, n'empêchera que les savants et les artistes de tous les pays ne se mettent librement en communication entre eux. Les feuilles publiques ne contiendront plus de récits de guerres et de batailles, d'alliances , de traités de paix ; tout cela aura disparu : on n'y trouvera plus que des nouvelles sur les progrès de la science, sur les découvertes, sur les perfectionnements de la législation, et chaque état s'empressera de s'approprier tout ce qu'il y aura d'utile dans les découvertes des autres.

Si le» sociétés humaines, sans en excepter les plus civilisées, sont encore Men éloignées de Tétat de perfection et de bîen-étre auquel la pensée nous dit qu'elles doivent un jour parvenir ; si ces sociétés n'ont encore f»l qu'entrer , pour ainsi dire , dans cette voie de dévelc^pemenl que le genre humain est prédestiné à suivre ju^u'au bout, si, en un mot, il reste encore aux hoiABieft de grands- progrès à réaliser pour que le genre humain prés^te partout un spectacle satis- £MS«Bt» rationnel et conforme à la dignité humaine, les voies qui peuvent conduire vers ce but providentiel , les moyens propres à y atteindre , doivent sans doute être cherchés dans le perfectionnement de l'individu, dans le développement de la raison, de la liberté, de la libre action de l'homme, et non dans de stériles combinaisons qui tendent à enfermer l'espèce huBiaine dans un moule uniforme et qu'elle doit éternellement subir , à sacrifier les individus à la société, les parties à l'ensemble , à tuer les intérêts des partieuUers pour feire prévaloir ceux de la communauté, qui cependant ne saurait être qu'un composé d*individus : de cette manière on fait, en définitive, bon marché des hommes pris individuellejment , c'est-àdire des réalités , en faveur de la société , qui n'est qu'une abstraction.

Qui ne voit que toutes ces théories étroites, avec

lesquelles on manie les hommes comme une vfle matière , comme une espèce de pâte , pour édifier ce qu'on appelle une société bien organisée , lors même qu'elles pourraient remédier à quelques-uns des maux qui affligent la société actuelle , lors même qu'elles pourraient faire faire à cette société quelques pas en avant dans la voie du progrès, sont néanmoins essentiellement impuissantes à assurer les bienfaits de ce grand pro^ès,^ de ce progrès infini, q» notf e eœur, que notre pensée admet o^mme possible et môme comme immanquable?

NOTE F, page IH

Le professe or Goede.

Goede, homme d'un esprit aussi profond qu'élégant, et savant hors ligne , est mort, encore jeune , sans avoir laissé aucun écrit sur le droit criminel, qu'il professait avec un talent admirable.

Parmi les différents systèmes sur le but des peines, il adoptait celui que l'on désigne maintenant sous le nom de système du principe moral. D'accord avec Leibnitz (1) et Kant, interprètes eux-mêmes de la rai-

(1) <( La justice répressive n'est fondée que sur la convenance , qui demande une certaine satisfaction pour Texpiation d'un acte coupable ; convenance qui contente non seulement l'offensé, mais encore les sages qui la voient, comme une belle musique ou bien une belle architecture contente les esprits bien faits ^ car on peut dire qu'il y a ici un certain dédommagement pour l'esprit , que le désordre offenserait si le châtiment ne contribuait à rétablir l'ordre. » (Théodicée , part. i^ § 73.) — a Le principe de la convenance a fait régler les choses en sorte que la mauvaise action doit s'attirer un châtiment. » (Id § 74.)

son, du bon sens, il posait pour principe que le but du châtiment ou de l'expiation subie par le coupable ne doit être autre que le rétablissement de l'ordre dans la société, troublé par le délit. Cette théorie paraît à présent être acceptée plus ou moins par tous les criminalistes distingués de l'Allemagne et de la France (1).

Si l'on ne se propose, dans la fixation et l'application des peines, que le rétablissement de l'ordre, on ne risquera pas de se tromper, soit quant à l'opportunité, soit quant au degré de la peine qui doit être infligée. Le contraire peut arriver quand on se propose pour but la conversion ou l'amélioration morale du coupable , ou l'intimidation par l'exemple de la vindicte publique frappant le criminel. Alors l'objet de cette vindicte se trouve déplacé : tantôt elle perd de vue Je coupable en ne calculant que l'effet que la peine pourra produire sur les autres hommes ; tantôt elle néglige d'apprécier l'action criminelle qui amène la peine, pour ne s'attacher qu'aux moyens d'améliorer le coupable. Dans tous ces cas, peut-on jamais, être certain soit de l'effet que la punition produira sur les masses, soit du succès des mesures adoptées pour l'amélioration et la conversion du criminel? Cette certitude faisant défaut, le législateur et le juge ne peu-

{l)Rossi, i ITI, p. 75.

vent agir que comme dfes aveugles qui marchent au hasard sans savoir s'ils atteindront jamais le but où ils veulent parvenir. Une des condilions essentielles de la peine c*est qu'elle atteigne le coupable ; or, cettfe condition ne suit nlillement d'aucune de ces théories. La théorie du principe moral ou de l'expiation, au contraire, en appréciant le crime d'après la gravité du donimage causé à la société , se borne à appliquer la peine comme conséc^u'ence logique el mévitable de l'action anti-légale. L'enseignement, l'intimidation, l'amendemenl , toé peuvent être considérés que comme les effets subséquents , naturels si l'on veut, maïs non indispensables, de Texercice de la justice pénale.

On ne pense pas assez aux maux imttienses, aux iniquités criantes qui ont été causées par fees velléités du législateur et des juges critoinels de vouloir ou bien effrayer par l'ékemple, au bien corriger et convertir les criminels par le châtiment. La théorie cottntre sous la dénômitiation de théorie de la préventiôA , c'est-à-dire des moyens à l'aide desquels on veut prtvenir les crimes par les peines, renlr è nécessairement dans les autres théories et entraîne des conséquences non moïns illogiques et non moins dàtigereiiâes.

La théorie utilitaire de Benlham n'entrait pas dans Texamen de Goede, car, chose étrange ! Bentham, dont le trailé de législation, rédigé par Dumont, avait

déjà été, longtemps "auparavant, traduit en langue russe, était à peine connu en Allemagne à cette époque, et la célèbre bibliothèque de l'université de Goettingue ne possédait pas encore ses ouvrages. Le système de l'illustre jurisconsulte anglais, d'ailleurs, ne supporte pas plus la critique que ceux dont nous venons de parler.

I^'enseignement de Goede produisit sur moi une vive impression. Il me sembla qu'un bandeau tombait de mes yeux. Je vis tout à coup que les principes vulgaires sur les peines , sur les crimes, sur l'exercice du droit de punir, s'évanouissaient comme de vains et nuisibles préjugés devant cette théorie simple et rationnelle. J'ai voulu communiquer à mes lecteurs Teffet que j'avais moi-même ressenti ; j'ai cru que c'était le meilleur moyen de convaincre, sinon de prouver.

NOTE G, page IGO.

Lb prince Alexis Kocbakine.

Pour donner une idée de ce personnage je me bornerai à citer quelques faits :

Un sénateur (le vertueux Lapoukhine, dont je fais mention en parlant des loges maçonniques du temps de Catherine II) , ayant été envoyé en Crimée pour examiner différentes affaires concernant une secte religieuse persécutée par les autorités du pays, après avoir accordé justice et protection aux infortunés et honnêtes sectaires, crut devoir prescrire quelques réformes locales, entre autres celles des prisons, qu'il trouva mal aérées, infectes, détestables. Le prince Kourakine, alors ministre, opposant quelques objections a la dernière de ces réformes , le sénateur lui faisait la description de ces cloaques, et insistait sur la nécessité de les assainir, de les rendre habitables. H Mais alors, répliqua le prince, ce ne sera plus une prison! »

C'est ce même prince Kourakine qui , étant procureur général sous le règne de Paul I" , soutenait que les privilèges de la noblesse n'empêchaient pas de

soumettre les nobles à la peine du knout , et prétendait que, pour la leur appliquer légalement, il n'y avait qu'à les priver préalablement de leurs titres de noblesse*

Pendant sa présidence au comité des affaires civiles et criminelles, je fis un jour le rapport d'un procès concernant quelques faux monnayeurs, Bohémiens d'origine. L'affaire, comme toutes celles où il s'agissait d'un grand nombre d'accusés, ne put pas être définitivement décidée par la chambriç criminelle, et vint au sénat, puis au conseil. Dans le sénat, les avis s'étaient partagés : les uns condamnaient, les autres acquittaient. Je proposai au comité de confirmer l'avis de ces derniers ; les autres membres y accédèrent sans difficulté , mais le président était inexorable. J'avais beau insister, il ne voulait absolument pas absoudre ces malbeureux Bohémiens , malgré l'absence de preuves. « Je connais le pays, me disait-il (c'était une province du midi) ; les Bohémiens , en général , font par là le métier de faux monnayeurs. » <( Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. » Une autre fois , discutant avec lui je ne sais plus sur quelle affaire , je hii citai , entre autres arguments , cette règle banale : « Ce qui n'est pas expressément défendu par la loi est permis. » — « Mais non ! mais non! me répliqua-t-il , c'est tout le contraire : tout ce qui n'est pas expressément permis est défendu. Voilà la règle. » Je ne pus m'empécher de sourire de cette

nouvelle jurisprudence , tout en continuant à soutenir ma thèse. Alors il sourit à son tour, et, s'adressant à ceux qui nous écoutaient : <( Voyez comme il est, » leur (lit-il en me montrant; il sent bien qu^il défend » une mauvaise cause, il en rit, et pourtant il n'en » démord pas. » Qu'y avait-il à dire après cela ? Rien. Toutefois la réponse arriva quelques jours après. En «éance générale, j\1. Speransky, Toracle du conseil, eut occasion de recourir au môme axiome que j'avais inutilement défendu contre le prince Kourakine. Celui-ci ne manqua pas de répéter sérieusement qu'il avait déjà traité cette matière avec moi. Speransky et quelques autres membres haussèrent les épaules , et le prince persista dans son opinion.

Je donne ces détails pour faire voir ce que c'est que la Russie , où , parmi les personnages influents , on trouve l'un à côté de l'autre des hommes tels que l'amiral Mordvinoff et le prince Kourakine , un mélange de lumières et de ténèbres, la civilisation européenne et la barbarie asiatique.

NOTE H , page 103.

Le PRIN K SoLtYKOFF

Alexandre Soltykoff, perspmiage hau^ placé par sa naissance ^ distingué par la finesse et la culture de son esprit, était le fils du maréchal Soltykoff. Ce dernier avait étémenin de Tenippreur Alexandre , e^, pendant , les années 1813, 1814 et 1815, il fu^, en Tafaspnce du souverain, son lieutepant et en quelque sorte le régent de Tempire. La famille du prince Alexandre Soltykoff avait été comblée de favpurs ; il s'en montrait reconnaissant , et paraissait désirer de s'acquitter envers son pays des avantages qu'i| ep avait reçus. Il eût saisi avec empressement l'occasion ^e lui coasaprer les talents dont il était doué et les connaissances qu'il avait acquises; mais l'eippefeur, quoiqu'il *dût bien connaître cet homme remarquable, pi^isqu'ils avaient été presque élevés ensemble , ne lui ténjoignait pas cette faveur sans laquelle, en Russie, la capacité la plus haute se trouve dans l'impuissance de rendre des services à l'état. Nous ne voulons pas dire que Je prinpe Alexandre Soltykoff ait été victime de quelque acte arbitraire de la part de l'autocrate , ou que celui-

ci ait donné quelque preuve ostensible de mauvais vouloir à son égard. Non. Pour le public, il suffisait qu'il vît qu'un homme aussi distingué, et aussi bien connu de l'empereur n'était pas dans une position correspondante à son rang et à sa capacité, pour croire qu'il était en disgrâce; tandis que les courtisans (qui ne l'est pas, en Russie !) finissaient par se dire qu'avec tout son esprit cet homme n'était peutêtre bon à rien. Ce qu'il y a de plus triste encore , c^est que cette supposition, qu^il peut y avoir manque de capacité et inaptitude aux grandes affaires , réagit quelquefois sur l'esprit de la personne qui en est l'objet, et que celle-ci finit par croire elle-même que, puisqu'on ne lui laisse rien faire , c'est qu'en effet on ne la trouve bonne à rien. Je ne sais si la remarque est rigoureusement fondée , mais il m'a toujours paru que c'était par suite de cette espèce d'abandon dans lequel il se sentait de la part du pouvoir, que le prince Soltykoff avait contracté des habitudes d'une modestie qui allait jusqu'à la timidité. A peine s'il prenait quelquefois la parole pour exposer ses opinions sur les matières de législation , ou pour défendre la cause des victimes dans les procès criminels. Il se bornait souvent à énoncer sa façon de penser par des épigrammes pleines de sel , ou par des caricatures qu'il traçait, de main d'artiste, pendant les séances.

M. de Soltykoff était, de mon temps, membre du . comité de législation. Ses lumières , ses connaissances

spéciales , la noblesse de son caractère , le rendaient digne de diriger ce comité et de coopérer avec succès à l'œuvre de la législation générale , si toutefois cette œuvre eût été entreprise sérieusement. Il le désirait , je crois. Au lieu d'un personnage si distingué , l'on choisit pour la présidence un homme qui savait à peine signer son nom.

Serait-il donc vrai qu'il est de l'essence du pouvoir absolu de se montrer peu favorable aux hommes supérieurs, surtout quand à leurs hautes capacités ils joignent le rang et la naissance, et de préférer se servir d'êtres nuls et d'aventuriers ? Les souverains absolus, comme on l'a souvent observé, sont les ennemis nés de toute aristocratie , et , par suite , des aristocrates véritables. Aussi Paul 1®^ disait-il à un ambassadeur étranger qui lui parlait des grands seigneurs de sa cour : « Sachez , Monsieur , qu'il n'y a » de grands seigneurs en Russie que ceux à qui je » parle, et tant que je leur parle. »

NOTE J , p^ge 165

M. Spbransry.

Peu de temps avant Touverture de la campagne de 1812 , la Russie fut surprise par un de ces actes de despotisme dont jusqu'alors le règne d'Alexandre n avait présenté aucun exemple. Le principal secrétaire d'état Speransky fut arrêté et frappé d'exil.

Homme de talent et de beaucoup de capacité, mais d'un caractère faible , souple et peu élevé, Speransky, d'une extraction obscure, était parvenu aux premiers emplois de Tempife. Son origine a san5 doute été pour beaucoup dans sa chute : il était fils d'un prêtre de village. La soi-disant noblesse russe montre un certain dédain pour l'état ecclésiastique , surtout pour ceux qui , ayant appartenu primitivement à cet état , parviennent à des fonctions éminentes ; la masse du peuple paraît souvent partager ce dédain.

On dut penser qu'une mesure aussi violente pour le règne d'Alexandre que l'exil précipité de Speransky avait pour motif quelque faute bien grave , et

— S'il —

cela d'autant mieu?^ qu'en (péme temps b chef du bureau des chiffres aux affaires étrangères ayait été conduit à la forteresse , et le premier chef de division du ministère destitué. Pour expliquer ces rigueurs, on alla jusqu'à supposer quelque crime d'état. Cependant la supposition était tellement absurde que personne n'osait s'y arrêter. Il n'y eut que quelques vieux imbéciles , à Moscou, qui crièrent à la trahison, sans rien définir, et quelques boutiquiers , dans une ville éloignée , qui vociférèrent des injures de ce genre contre un autre personnage, ami (le Speransky, envoyé en exil dans leur ville.

On a su depuis que la disgrâce de Speransky n'avait été que l'effet d'une intrigue de cour, ourdie par ses ennemis. Les circonstances difficiles et inquiétantes dans lesquelles la Russie se trouvait alors , à la veille d'une guerre que tout annonçait devoir être terrible , permirent aux courtisans de surprendre à l'empereur un ordre si peu en accord avec ceux qu'il était dans l'habitude de donner. Le principal moteur f de cette intrigue fut le général Armfeld , suédois , qui , ayant dû quitter son pays , était venu vivre à la cour de Russie. Il avait fait écrire par une de ses ! créatures une notice sur Speransky, où l'on tâchait ' de prouver que toutes ses mesures, ses projets de lois , ses réformes, avaient pour but secret et final de produire en Russie un mécontentement général contre le gouvernement, et, par suite, une révolution.

Cette notice montre assez quels étaient les griefs que les intrigants avaient fait valoir auprès de l'empereur contre son ministre favori. Il fallait que la tête d'Alexandre fût bien troublée et son esprit bien préoccupé , pour qu'il pût un instant faire attention à de pareilles absurdités.

Dans la suite, et la guerre étant finie , Tempereur rendit ses bontés à Speransky ; mais, selon l'usage des gouvernements qui ne veulent jamais avouer qu'ils ont tort, même quand tout le monde sent qu'ils n'ont pas raison , il ne dit pas un mot d'approbation ou de blâme sur le passé, et nomma tout simplement Speransky gouverneur civil d'une province. C'était un poste honorable sans doute, mais , d'après la hiéarchie établie en Russie , bien inférieur à celui qu'il avait occupé auparavant. Bientôt après , Speransky fut nommé gouverneur général de la Sibérie, qui avait grand besoin de voir s'opérer des changements dans son personnel administratif. A quelques temps de là , il fut appelé à Saint-Pétersbourg et nommé membre du conseil de l'empire , poste qui

; est le faîte des honneurs pour les serviteurs de

' l'état (4).

(1) Le titre de conseiller d'état n'est , en Russie, qu'un litre sans signification aucune^ comme tous les titres, il correspond il un grade militaire, celui de brigadier, grade qui lui-même n*exi!>te plus dans les armées russes.

Si jamais la Russie peut avoir une histoire impartiale , le nom de Speransky f figurera avec quelque honneur. La postérité oubliera , ou ne saura jamais le peu de valeur de l'homme moral ; elle ne s'arrêtera pas à celles de ses œuvres qui ont vu le jour, et qui ne méritent pas grande attention (1); mais elle lui saura gré d'avoir porté ses pensées vers un meilleur avenir pour son pays, et de les avoir consignées dans un projet d'organisation de l'empire. Ce projet , qu'il traça pour ainsi dire sous les yeux de l'empereur, et qui eut l'approbation de ce souverain , est une des preuves si nombreuses des velléités libérales d'Alexandre. La pusillanimité de Speransky ne lui eût jamais permis de 's'exprimer aussi hardiment qu'il le fait dans cet écrit, s'il n'y eût été dûment autorisé.

Le projet de Speransky a été très peu connu en .' Russie. Je l'ai lu avec attention. Il y est question de différentes institutions qui devaient conduire les Rus- 1 ses au régime légal , au gouvernement constitutionnel représentatif. Le langage en est franc et cause une agréable surprise au lecteur patriote. Si l'on se rappelle que ce travail a été fait avant 1812, on ne

(1) II faut en excepter cependant son œuvre principale, le Svod, ou collection des lois et ordonnances ^ qui a élé accomplie sous le règne actuel.

peut s'eiiipêcher dfe reconnaître que Speransky était un des hommes les plus avancés de son époque , non seulement pour la Russie, mais aussi pour l'Europe . continentale.

En lisant le travail de Speransky, j'y cherchais surtout quelques dispositions sur un objet capital pour là Russie , et qui, dans une réforme quelconque, doit précéder tout te reste : l'abolition de Tesclavage. Je n'y trouvai rien de précis à cet égard. L'ensemble du projet d'organisation pour l'empire montrait bien que l'eâclavage n'y pouvait trouver place ; mais en abordant en détail plusieurs autres questions de constitution civile et politique , Speransky paraît vouloir éviter celle-ci. Cependant il a franchement attaqué quelques institutions financières qui tiennent à l'esclavage, comme par exemple la capitation. En résumé, si cette tîeuvre porte des traces évidentes de la légèreté avec laqueUe ce réformateur abordait et traitait les sujets le^ phis importants, néanmoins, nous te répétons, tout informe, tout incomplète qu'elle puisse être, elle préservera de l'oubli te nom de son auteur.

Dans une lettre que Speransky adressa à l'empereur Alexandre au commeticement de ^813, de Perm, lieu de son exil , afin de se justifier des accusations , des calomnies avancées contre lui, de prouver sa complète innocence et son zèle pour le bien de l'état et pour le service de son souverain; dans cette lettre, où il ne demandait pour toute réparation que la li-

berlé et r oubli ^ H parlait au long du mécontentement que les mesures de réfortne conseillées par Itii avaient suscité dans le pays. Loin de blâmer ce mécontentement , il disait qu'il était la conséquence de la inarclte que l'oti avait suivie , en piibti&nt et itotroduisant séparëtnetil , l'utte après l'autre , les différentes parties de là réforme, comme l'empereur l'avait voulu. Le public, n'étant pas dans le sebret des intentiohs ultérieures du gouvemetnent •, ne considérait que les mesures qu'il voyait, et qui pouvaient sans doute, isolément, prêter beauôoup à la critique et produire une certaine désaffection. S4 la réforme eût été introduite complète, telle qu'elle avait été conçue par l'empereur, dit Speransky, les différentes partties s'hârmoniiant entre elles , Sfe complétant Tune par l'autre , eussent présenté un tout régulier et compréhènisibl'e ; tout le monde eôt pu alors appréfeièr !à valeur de ces innovations.

*e ne prétends pas contester fe mérite des projets de Speransky; je suis persuadé que l'exécution ée son plan , même tel qu'il a été eipoi^é dànà le ptojet d'organisation générale, eût été un ^rogi^Sj-et, paf conséquent, un bienfait pour le pays; mais je ne puis m'empécher de dire que , dans cette œuvre , comme dans toutes les autres dont il est fauteur, Speransky s'attache trop à la forme , et pas assez au fond , à l'essence des choses. Il voyait le désordre, le chaos existant partout ; il reconnaissait l'absurdité des in-

stitutions fondamentales et de l'ordre de choses greffé sur ces institutions ; et à tous ces maux il voulait re- ; médier par une organisation plus systématique, plus ■ harmonieuse , des différents corps de l'état , législatif, administratif et judiciaire. Il remaniait le sénat, il divisait les ministères, assignant à chacun une sphère où il devait se renfermer; il réglait l'ordre dans lequel les affaires devaient passer d'un bureau à un autre, d'une autorité à une autre autorité ; il prescrivait les formules que les écritures devaient avoir; en un mot, il parait avoir eu foi en la toute-puissance des ordonnances, des règlements écrits sur le papier, et à l'omnipotence de la forme. Il a pu donner quelque méthode à ses créations , mais il lui a été impossible de leur donner de Tàme , par la simple raison que lui-même n'avait pas d'âme. Dans toutes les tentatives essayées par Speransky , dans toutes ses inspirations, il n'y a rien de naUire à intéresser les masses, rien qui s'adresse à ces sentiments nobles et forts du cœur humain qui sont seuls capables de produire quelque élan vers le bien, vers le progrès, vers le perfectionnement.

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