‹ La Russle libre; l'aube russeChapitre 5 sur 21 · Y. chapitre XIIL · texte numérisé non relu

Y. chapitre XIIL

semaines, les journaux ont publié des listes de noms de fabricants, de marchands, d'ingénieurs, de professeurs, etc., qui s'associaient à ces diverses manifestations. Où est la corporation qui n'a pas rédigé son mémoire et ne Ta pas envoyé soit à M. Witte, soit à quelque ministre? Ce sont les Polonais, les Lithuaniens, les Finlandais, ce sont les Juifs. Ce sont les directeurs de revues, puis les artistes, puis les auteurs dramatiques. Les comédiens eux-mêmes, réunis le soir d'un dimanche de février chez M. Kodotov, du théâtre impérial Alexandre, louangent l'acte de M""* Kouza, et, à leur tour, demandent une Constitution. Un délire d'écriture possède la société russe. C'est à qui prendra la plume, dénoncera le vice fondamental du régime, les tares de la bureaucratie, évoquera les revanches de l'avenir, signera de son nom des cahiers de revendications que M. de Plœhwe eût appelés des libelles séditieux, et qui, en d'autres temps, eussent valu à leurs auteurs la relégation en Sibérie.

Les médecins ne sont pas dans une moindre agitation. Déjà, un an auparavant, un congrès de médecins, qui réunissait les professeurs les plus éminents de la Russie, avait été violemment fermé par la police, pour le crime d'avoir proclamé que nulle mesure hygiénique efficace n'était possible dans l'état de sujétion des zemstvos et d'insuffisance de l'instruction populaire. Un incident privé avait achevé d'irriter la corporation. Au Caucase, le général Kovalov, malade, fait appeler un jour le docteur Zaboussov. A peine celui-ci est-il entré, le général, probablement ivre, sans aucune provocation, appelle ses cosaques et le fait fouetter. Le docteur porte plainte. Mais Kovalov, très soutenu dans le monde militaire, fait intervenir des influences; notamment Kouropatkine, négligeant pour une minute les Japonais, télégraphie de Mandchourie au tribunal en faveur de son camarade. Le procès se déroule en pleine violation des droits; le

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croirait-on, le docteur Zaboussov, plaignant, n*est môme pas appelé à la barre ! Finalement, aucune peine n'est infligée au général, à qui Ton se borne à demander sa démission. Toutes les sociétés médicales, à ce trop insolent déni de justice, s'émeuvent dans l'Empire. Elles votent des motions où elles déclarent l'impossibilité de continuer à vivre dans un pays où les droits élémentaires de l'homme ne sont pas respectés, et où l'Administration est tournée tout entière contre la nation.

Cet incident a une répercusion considérable sur tout le monde médical, professeurs et petits médecins, dans les villes et dans les campagnes. Tous demandent la révision du procès, et l'autorité militaire, devant l'évidence du méfait et l'ampleur de la protestation, finit par céder : le 9/22 février, le tribunal de Pétersbourg évoque l'affaire, et, sous la parole de Téminent avocat Karabtcheski, défenseur du docteur Zaboussov, le jugement du tribunal de Tiflis est cassé et l'affaire renvoyée devant de nouveaux juges. Mais auparavant, la Société médicale de Moscou, sur l'initiative du docteur Mitzkevitch, et les sociétés médicales d'une foule d'autres villes, avaient adopté des résolutions par lesquelles elles s'associaient aux protestations et aux vœux des autres corporations. Et, chez les médecins comme chez les avocats, les ingénieurs, etc., il n'y a plus de réunion professionnelle qui ne soit aussitôt transformée en réunion politique.

La vie universitaire est, presque partout, suspendue. Soit sur Tordre du gouvernement, soit par l'abstention des professeurs ou des étudiants, les universités, les instituts, les écoles, les académies, sont déserts à Pétersbourg, à Moscou, à Kiev, à Odessa, à Yourev, à Varsovie, à Batoum, où les étudiants reçoivent des coups de fusil, à Koutaïs, enfin dans tous les centres universitaires de l'Empire. La Bibliothèque Impériale elle-même est fermée.

A la réunion des Sections de physioloçve> ^V ^Çi x^^^^^

de la Société des Sciences naturelles, M. Metalnikov propose : « Au milieu de ces événements, le travail savant est à peine possible. En raison des circonstances, nous proposons de suspendre non seulement cette réunion, mais aussi toutes les réunions ordinaires de notre section, jusqu'à ce que des conditions garantissant le cours normal de la vie académique aient été établies. » Adopté à Tunanimité.

Dans une autre assemblée scientifique, le président Borgman lit d'abord les lettres de cinq rapporteurs qui s'excusent de ne pouvoir assister à la séance, puis une proposition signée de 31 membres : « Nous, soussignés, déclarons n'être pas à même de nous occuper de nos travaux scientifiques et nous vous demandons instamment d'ajourner cette séance. » Adopté à l'unanimité. Même motion, même vote, à la Société microbiologique, présidée par M. Genkel. J'en passe.

Des incidents quotidiens apparaissent comme autant de témoins. En voici quelques-uns. Le 30 janvier/12 février, au Petit Théâtre, propriété de M. Souvorine, directeur du Novoié Vrémia^ un avocat, M. Bychovski, se lève au milieu d'un acte, et crie : « L'heure n'est pas à l'amusement. Vive la Constituante! A bas la guerre I » C*est le même qui, le soir du 9, avait déjà interrompu la représentation du théâtre Alexandre. Le public applaudit. Nous avons conté rincident Kouza. La douma de Pélersbourg vote vingt-cinq mille roubles au profit des victimes du 9 janvier et proteste contre l'arrestation de trois de ses membres. Les directeurs de journaux se réunissent, présentent au ministre de l'Intérieur une motion où ils réclament la liberté de la presse et la convocation d'un Zemski sobor, composé de représentants élus de toutes les classes et corporations. Parmi les signataires, figurent Souvorine, directeur du Novoié Vrémia, et Komarovski, directeur du Sviet^ I-organe le plus conservateur de Saint-Pétersbourg. La

Société impériale agricole de Moscou, tradilionnellement zélatrice du pouvoir, proteste, le 14/27 janvier, contre la répression du 9, demande un régime représentatif, décide de communiquer cette résolution à tous les zemstvos, à toutes les doumas, à toutes les sociétés rurales. En punition, six semaines après, le Gouvernement se borne à lui enlever son titre d' «Impériale». Au début de janvier, parlant à la Cathédrale de Kazan, au milieu d'un service solennel célébré à l'occasion de la chute de Port-Arthur, l'évêque Antonin, évèque de Narva et Gdov, et vicaire à Pétersbourg, prononce un sermon où il dit : « A Port- Arthur, sur la Montagne d'Or, où brillait la croix, le doigt de Dieu a inscrit les péchés des uns et le martyre des autres... Il y a cinquante ans, le fléau de Dieu nous frappait du côté de la mer, et notre pays fit tomber les chaînes de l'esclavage des corps. C'est encore du côté de la mer que se montre cette fois la colère du Seigneur, afin de disperser les dernières traces du passé, l'esclavage des âmes. »

Le 25 janvier/7 février, le métropolite de Saint-Pétersbourg, Antoine, devant le Comité des ministres, déclare que le clergé, par les rapports que l'on exige de lui sur les dissidents religieux, est ravalé au rang d'organe de la police, et que ce rôle est indigne des prêtres. Langage hardi, qui atteste que quelque chose est changé dans le pays de M. Pobédonostsev. Le bout de l'an de Mikhaïlovski, l'un des pères du libéralisme, mort en 1904, donne lieu à une manifestation silencieuse, où le parti libéral se trouve assemblé dans la communauté du souvenir et de l'espérance. Le 1"/14 février, comme le vieil Annenski, arrêté le lendemain du 9, vient d'être enfin mis en liberté, il est acclamé dans TAssemblée générale de l'Association littéraire, qui est la Société des gens de lettres russe, et la séance est ensuite levée en hommage à la mémoire des victimob du 9 janvier. Trois membres de la Comai\^%\c^\v

instituée pour la réforme du régime de la presse, M. Stasoulévitch, M. Sloutchevski, et son propre président, H. Kobéko, membre du Conseil de TEmpire, interrogés "J^par la Rouss et le Novoié Vrémia, se déclarent ouvertement partisans de la liberté de la presse. Enfin, autre phénomène qui a sa signification dans un pays où il faut s'accoutumer à donner une valeur à tous les mots imprimés, le Sme/, Torgane conservateur le plus intransigeant, que dirige M. Koroarovski, à propos de la commission ouvrière récemment constituée, écrit : « La liberté des délégués ouvriers doit y être entièrement assurée, si Ton ne veut pas que les travaux de la commission dégénèrent en une plaisanterie de bureau. » Retenez ce trait final : un article de journal, qui n'est point démenti, prête au prince Khilkhov, ministre des Voies de communication, une conversation où est prononcé le mot de Constitution.

Appuyant, corroborant ou déterminant ces manifestations multiples, Tagitation populaire fermente à travers l'Empire. Ici, en Finlande, en Pologne, dans les provinces Balliques, au Caucase, dans la Petite-Russie, elle est nationaliste et ouvrière à la fois. Ailleurs, elle est exclusivement ouvrière. A la station de Knielie, sur la route de Samara, mille réservistes se mutinent, et un détachement de troupes régulières, en dépit des balles, ne peut les réduire. A Riga, on déploie le drapeau rouge et on distribue des proclamations révolutionnaires. A Sébastopol, on incendie les chantiers de l'Amirauté. Grèves, désordres dans les deux capitales, et simultanément dans tout l'Empire. La grève est latente. Elle nait, se développe, s'exalte, s'apaise, cesse, reprend avec des forces intermittentes et des fortunes diverses. A Pétersbourg, M. Smyrnov, directeur des usines Poutilov, passe son temps à rédiger des affiches pour ses 13.000 ouvriers,

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à annoncer qu'il ferme ses ateliers, qu'il les rouvre, qu'il renvoie tout le monde, qu'il embauche un nouveau personnel, qu'il ne renvoie personne, qu'il pardonne, etc,

La grève est partout : à Varsovie, Lodz. Plokk, Seedlitz, Kalisch, Radom, Sosnowice, Dombrovo, Kharkhov, Odessa, Sébastopol, Bakou, Poti, Batoum, Saralov, Pabijanice, Elisavetpol, Liban, Riga, Vilna, Kertch, lekaterinoslav, Kovno, Kiev, Minsk, Derpt, Gomel, Mitau, Windau, etc., etc. La moitié de la Pologne est en insurrection. Il y a 300.000 grévistes à Lodz, où la grève est générale. Pas de semaine, on pourrait dire pas de jour, où les fusils des soldats ne s'abaissent sur le peuple. Le i^^jH janvier, c'est à Lodz; le poète Nicunogovski est tué ; le 14/27 et les jours suivants, c'est à Varsovie ; journées terribles, où la troupe, de tout son poids, fonce contre les ouvriers; on construit des barricades; la police avoue 57 ouvriers tués; en réalité il y en a environ 160; c'est la suite et le pendant de la journée du 9 à Saint-Pétersbourg. Le 21 janvier/3 février, à Dombrovo, la gare est saccagée. En même temps, à Skierniewicz, les trains de Varsovie sont arrêtés. La Bourse de Varsovie décide que tous les paiements à échéance du 31 janvier seront relardés d'une semaine. Le môme jour, de nouveau la troupe tire à Lodz. Il y a 40.000 grévistes à Sosnowice et à Dombrovo, où 15.000 ouvriers se forment en cortège derrière le drapeau rouge, le 23 janvier/5 février, et où, huit jours plus tard, on ramasse 21 tués, dont une fillette de douze ans. Dans le même temps, 24 tués à Skarjisko. Le 4/17 février, encore 5 tués à Varsovie. La contagion de grève est telle que, onze jours après, le gouvernement en est à redouter à Varsovie une grève des agents de police.

Voilà pour la seule Pologne. La situation n'est pas beaucoup meilleure dans les autres parties de l'Empire. L'état de siège est proclamé dans dix gouvernements. A Kertchlenikale, le 1*7^ 4- janvier, la foule prend d'assaut, aux

duite de la guerre a brusquement illuminé les maux secrets dont souffrait TEmpire; la mort brutale de Plœhwe a délié les langues; la politique du prince Mirsky a fait jaillir Tespérance de cœurs contraints ; une voix immense est montée des entrailles russes, jetant à l'espace cette adjuration passionnée : Liberté! Liberté! Dans cet instant^ le régime fait donner ses cosaques et partir ses fusils, et tout d'un coup des colères se dressent, le mouvement s'amplifie, soulève les deux capitales, se propage dans toute la province; l'exigence est d'autant plus impérieuse que la réplique du pouvoir a été plus violente ; selon le mot historique que reprend le prince Troubetzkoï dans sa lettre au ministre de l'Intérieur, ce n'est pas une émeute, c'est une Révolution.

L'agitation qui ébranle les forces vives de l'Empire n'est point une agitation de classe. Ce qui la caractérise, ce ne sont pas les impatiences des misérables, des travailleurs exaspérés par un dur labeur, car ces impatiences sont universelles ; c'est l'action réfléchie, opiniâtre, unanime, d'autant plus forte qu'elle est plus respectueuse, d'hommes pourvus et nantis, et dont les intérêts matériels n'ont rien à gagner à des institutions nouvelles. Les zemstvos ont commencé. La noblesse suit, la noblesse, appui suprême de l'autocratie aux jours difficiles, traditionnelle servante de l'aigle à deux têtes sorti d'ellemême. En réponse à la journée du 9, les assemblées de noblesse de Pétersbourg, de laroslav, de Tchernigov, demandent une Constitution. Les séances de celle de Koursk s'achèvent dans le tumulte; quatre-vingts membres de la noblesse de Moscou rédigent, contre tout usage, une adresse libérale, en opposition à l'adresse •votée par la majorité conservatrice, et nous savons déjà de quel côté s'est rangé son maréchal, le prince Troubetzkoï. Moscou enfin, berceau du tsarisme et citadelle de l'esprit conservatear, se jette avec sa douma dans le camp libéral. Le

zemstvo de Vologda ajourne ses délibérations jusqu'en mai. On arrête plusieurs de ses membres pour avoir crié : A bas Tautocratie I

Les carrières libérales élèvent aussi la voix.

Les avocats de Saint-Pétersbourg, dont nous examinerons en détail Taction continue, déclarent : « Nous n'aurons de bonne justice qu'à la condition de changer \e& institutions sur la base du régime représentatif, et d'appeler le peuple à participer à la législation, au contrôle de Tadministration, à toute la vie gouvernemenlale » Ils se tiennent en permanence au Palais, votent des motions révolutionnaires; pendant huit jours, la grève est au prétoire, et les défenseurs refusent de plaider. Tous les barreaux de TEmpire s'associent à leurs manifestations.

Les industriels et fabricants de Moscou, représentant un chiffre d'affaires de deux milliards de roubles par an (5.300.000.000 de francs), et, parmi eux, le puissant Sawa Morosov, propriétaire d'usines qui occupent des milliers d'ouvriers, et Fun des hommes les plus riches du monde, votent une longue résolution portée au ministre des Finances, M. Kokovtsev.ElIe est d'une incroyable hardiesse de termes, et nous aurons Toccasion d'y revenir*.

Les ingénieurs, à leur tour, rédigent leur mémoire, qu'ils remettent à M. Witte, président du Comité des ministres.

Après avoir établi que les événements du 9 janvier ne sont pas isolés, mais qu'ils tiennent à la situation générale caractérisée par 491 ingénieurs dans leur réunion du 5 décembre; affirmé qu'un grand nombre d'ouvriers ont appris à réfléchir et qu'ils ont conscience de cette situation; justifié la dernière grève et blâmé des mesures de répression qui obligent à considérer l'avenir avec inquiétude; protesté contre cette calomnie que la grève a été fomentée par l'argent étranger, ils ajoutent :

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