‹ La sabotièreChapitre 1 sur 1 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

pUR PIBRBB-SARHAZIH, N° 14

Droit de traduction r^serv^

mi.

Le pajs qu'on traverse en quittant la rîve gauche de la Loire, entre Orléans et Vierzon, a des aspects qu'on ne peut pas oublier aussitôt qu'on en a parcouru les campagnes, voisines de la Sologne. De grandes haies touffues bordent les champs; des semis de pins entament çà et là des landes incultes dont le regard a peine â mesurer la mélancolique étendue. Le seigle et l'avoine mûrissent dans de maigres sillons disputés aux bruyères. Des chênes vigoureux, mais trapus et arrondis, s'épaississent en forêts qui couvrent de vastes portions de terrains. ^ Au détour du chemin, qui rampe entre deux longues

rangées de frênes , de bouleaux, de noyers qu'unit un fouillis de broussailles, on aperçoit tout à coup la surface immobile et luisante d'un étang dont Teau tranquille s'endort entre des plages tapissées de mousse et de joncs. De petitsoruisseaux clairs courent dans de frais vallons couverts d'une herbe fine et drue. Au milieu de ces solitudes, où le brouillard se promène , des hameaux sont dispersés à de longs intervalles; sur la lisière des bois, un filet de fumée indique l'humide toit du bûcheron ou du sabotier; une fille» dont la tête est protégée par un large capuchon de laine blanche , et qui garde au bord du sentier un troupeau de brebis, cesse un instant d'agiter sa navette, lève ses yeux timides et doux, un peu farouches aussi, et vous saluç d'un bonjour amical. Si l'on prête l'oreille, on n'entend que le bruit de la cognée frappant un arbre dans les profondeurs de la forêt, le chant de l'alouette et le bêlement des moutons épars dans la lande. Quelque chose de placide et de grave est dans l'air, dans les lignes du paysage, dans les tons de la bruyère et des genêts, répandus à profusion. 11 s'y mêle un sentiment indéfinissable de tristesse vague qui n'est pas sans charme, et Ton se prend à aimer ce pauvre pays, où les replis des collines et des bois abritent tant de vallons déserts et d'étangs silencieux. Les moissons peuvent un jour onduler sur cette terre, dont la charrue n'a pas encore conquis tous les

domaines, les châtaigniers et les pins y remplacer les ronces et les houx, son caraclère agreste ne s'eflacera pas.

La population qui Thabile se fond dans Tharmonie du paysage, dont elle a pris le caractère tranquilje et doux. Les hommes y sont basanés et secs comme dans le Midi ; les femmes élancées et sveltes; un grand chapeau de feutre noir ombrage le front des bûcherons et des laboureurs ; une coiffe de toile blanche, ou quelque mante âe laine protège la tête dos jeunes bergères et des femmes qui travaillent aux champs. Leur regard a cette profondeur et celte nuance de mélancolie particulière aux habitants des pays à demi sauvages. Le sol leur dispense une nourriture avare et les plie à de rudes travaux qui les accoutument à la ténacité lente et à renlôlemenr laborieux du bœuf. Ils luttent, par le travail, contre la pauvreté, et s'y soumettent. Ces grands troupeaux de moutons qui errent de la plaine aux vallops, prêtent au pays une physionomie patriarcale qui ajoute à sa solitude. Le ciel est gris, le climat humide, l'horizon vaporeux, les clairières, les étangs, les landes ouvrent de longues perspectives animées par le murmure des pins ; l'œil s'y plonge et Tesprit s'y perd dans des rêveries dont le charbonnier et le faucheur subissent peut-être le charme sans le comprendre.

A l'époque où commence celte histoire, on voyait

sur la bordure d'un épais taillis de chênes, entre Gordon et les Ners, une maisonnette entourée d'un l)clit enclos, dont quelques arbres de haute futaie protégeaient le toit de chaume.

La Sabotière n'avait qu'un rez-de chaussée, sur-' monté de quelques greniers, mais ample et cpnimode. Les murailles blanches, crépies au lait de chaux, et coupées çà et là de madriers, faisaient voir un grand nombre de fenêtres fermées de volets solides en bois plein. Trois marches de pierre précédaient la porte, à un seul battant, qui ouvrait sur la pièce principale, dont le centre était occupé par une énorme cheminée garnie d'une crémaillère et de vigoureux chenets. Le sol était fait de briques bien unies et bien lavées. Trois portes intérieures, percées dans des murs de ref eut, conduisaient aux chambres, qui communiquaient avec d'autres pièces qu'on ne voyait pas. Plusieurs chaises éparses, un grand fauteuil de cuir brun et rendu luisant par l'usure, deux ou trois escabeaux plantés devant la cheminée, dont le vaste manteau, orn^de lithographies et de bois de chevreuils, pouvait abriter quatre ou cinq personnes, indiquaient que les hôtes de la Sabotière et les voisins se réunissaient dans la cuisine. Une large table de chêne poli en remplissait le milieu. Nulle part un grain de poussière. A côté de la maison un petit bâtiment servait d'écurie, de resserre pour les outils, de bûcher et d'habitation

pour les poules et les canards, dont un escadron allait et venait du matin au soir dansions les sens. Une petite mare était dans un coin avec un grand saule, pleureur, et tout autour de Tenclos courait une haie sauvage, maigre par-ci, épaisse par-là, partout ébouriffée, et que fermait une porte de fortes planches prises entre deux pieux reliés par une poutrelle.

On était alors vers la fin du mois d'octobre. Une femme un peu pâle, un pe^p frôle, allait et venait devant la porlc de Tenclos, étendant sur la baie verte quelques pièces de linge qu'elle tirait d'un' grand baquet. Elle s'arrêtait parfois et jetait sur la route voisine un long regard ; la route était vide ; elle soupirait et reprenait son ouvrage. Dans un coin, assise sur l'herbe, une petite fille, qui paraissait avoir huit ou neuf ans, jouait avec une poupée de carton qu'elle habillait de lambeaux d'étoffes. La poupée était vôlue de soie; l'enfant était fétu de bure. A l'un des angles de l'enclos, mais en dehors, une pauvresse, couverte d'une robe usée et raccommodée en vingt- endroils, fabriquait un panier d'osier à côté d'un enfant qui donnait sous une mante de grosse laine, et qui pouvait çivoir quinze ou vingt mois. Par la porte ouverte de la Sabotière on voyait dans l'âlre un feu de souches qui flambait et faisait bouillir une marmite de fer.

On entendit douze coups sonner à l'horloge de

Cerdon. La femme qui mellait le linge à sécher au soleil porta Vivement la main à son fichu comme pour en tirer une montre et bien voir si elle ne se trompait pas ; mais elle laissa retomber sa main et sourit tristement :

« ^oublie toujours que je ne l'ai plus, » ditelle.

La pauvresse leva les yeux sur elle :

« J'ai bien peur, ma bonnç Denise, qu'il ne vienne pas, » dit-elle 4 son tour.

Denise fit quelques pas sur la route et regarda au loin. Il n'y avait sur la ligne blanche qui s'allongeait dans la campagne qu'une lourde charrette chargée de foin , qui marchait lentement. Elle soupira :

« Il sait pourtant bien que Claude viendra aujourd'hui, » reprit-elle à demi-voix.

Comme elle retournait du côté de l'enclos, la pelhe fille qui jouait dans un coin s'approcha d'elle en souriant :

« Vois, dit-elle en lui présentant sa poupée, à laquelle elle avait confectionné un chapeau; vois comme Catherine est belle à présent; on dirait la danvî de la Charmoisc ? »

Denise prit la poupée et la regarda sans lavoir. Tout à, coup la petite fille, soulevant d'une main sa jupe de bure, leva les yeux sur Denise, et la tirant par sa robe ;

« Pourquoi, reprit-elle d'un air chagrin, n'ai-je pas des vêtements de soie comme ma poupée?

— Parce que nous sommes trop pauvres, répondit Denise.

— Alors, il faut que nous soyons riches, » répliqua l'enfant.

La mère se pencha sur le front de sa fille et l'embrassa doucement. ,

« Jeanne, va jouer, » reprit-elle.

Jeanne resta quelques secondes immobile , sa jupe entre ses mains ; puis elle se dirigea vers son coin à petits pas, s'assit sur la mousse, rejeta Catherine au loin par un mouvement brusque; et resta tranquille les bras posés sur ses genoux. Denise l'observait du coin de l'œil.

« Ah ! voilà nion plus grand chagrin ! » murmura-t-clii; •

La pauvresse qui, depuis un instant, ne travaillait plus à son panier, s'approcha de Denise, et, lui posant la main sur l'épaule ;

«Ne puis-je rien pour vous? dit-elle d'une voix singulièrement douce.

— Vous, la Fiévreuse? répliqua Denise avec une amertume à demi contenue ; et que pouvez-vous? Je sens bien que tout est fini. Rien n'y a fait, ni ma jeunesse, ni mes supplications, ni mon amour..., et vous savez si je l'aime !... ni sa fille qui sera un jour dans le besoin ! Il y a des instants où il me

semble que Gervais a un mauvais cœur. J'ai presque peur de le haïr ! ' •

— J'ai beaucoup souffert, répondit la Fiévreuse, Je suis bien misérable ; eh bien ! tant que ma pauvre petite se portera bien, j'aurai encore à remer* cier le bon Dieu l »

Denise embrassa la Fiévreuse par un mouvement subit :

« Vous êtes meilleure que moi ! » dit-elle.

Puis secouant la tête :

« 11 ne faut pas, reprit-elle, que mon chagrin me fasse oublier que c'est l'heure de votre dîner. Venez avec moi. »

Les deux femmes entrèrent dans la maison ; les meubles de noyer et la faïence reluisaient ; la marmite de fer chantait sur le feu. La Fiévreuse jeta les yen j sur un pan de mur entre deux^nétres :

"Ah ! » fit-elle d'un air surpris;

Denise avait suivi la direction de son regard.

« Vous cherchez la vieille horloge qui me venait de mon père, dit-elle; hier il a fallu payer le boulanger. »

Elle enfonça une cuiller à pot dans la marmite et remplit une large écuelle de soiape toute fumante.

« Tenez, » ajouta-4-elle.

La Fiévreuse avait les yeux pleins de larmes.

« Me pardonnez- vous ? » reprit-elle.

Denise haussa les épaules.

« Ah! s'il n'y avait que çal » dit-elle.

Elle ouvrit les deux battants d'une grande armoire :

« Voyez, poursuivit-çlle ; le linge s'en va,! »

L'accent de sa voix était si douloureux que la Fiévreuse, sans répondre, sortit d'un pas chancelant. Elle alla s'asseoir auprès de sa fille, rajusta la mante qui la couvrait, et posa Técuelle de soupe auprès d'elle.

« Vous ne mangez pas? dit Denise.

— Je n'ai pas faim.... Françoise dort, » répondit la pauvresse.

Jeanne qui n'avait pas remué de son coin, se leva, ramassa Catherine, et, s'approchant d'un puits dont la margelle s'ouvrait à quelques pieds du sol, à l'iHHre bout de l'enclos, y jeta sa poupée violemment.

« Que fais-tu là? dit la mère.

— J'ai noyé Calherine, répondit Jeanne : ce n'était pas la peine qu'elle eût des habits de soie, puisque je ne puis pas en avoir. a>

Un jeune garçon qui paraissait avoir quatorze ou quinze ans, et qui marchait d'un pas leste, s'arrêta en ce moment devant la Sabotière. A l'aniination de soiî teint, on voyait qu'il avait fourni une longue traite.

« Eh! Martial! » dit la Fiévreuse, qui leva la tète

au bruit que fit le jeune garçon en heurtant du pied un caillou.

Elle courut à lui d'un air joyeux et lui présenta Técuelle.

« Merci! dit Martial; garde ça pour toi.... j'ai mou déjeuner. »

Il tira de sa poche un morceau de pain bis dans lequel il mordît à belles dents; puis, entrant dans l'enclos où la Fiévreuse le suivit, il salua Denise et embrassa Jeanne, qui se débattit comme un chevreau et s'échappa.

« J'arrive de Cerdon, et je vais à Souvigny, dit-il; le curé m'a donné une lettre pressée à porter, et notre adjoint deux. Je vole une minute pour vous voir. A midi, j'ai le jardin du père Anselme à retourner, et à quatre heures il me faudra mener aux Guérets deux vaches que le père Thérlc a vendues. Vers le soir, je débiterai un frêne mort qu'on a abattu dans la haie du vieux Georget.... Ça me fera une journée de quarante sous. On se porte bien, ici ?

. — Très-bien, » dit Denise.

Elle prit dans l'armoire un vieux chapeau de feutre gris :

« Tiens, petit, ajoula-t-elle; voilà un chapeau dont Gervais ne veut plus.... il est encore bon.... laisse là celte pauvre paille déchirée qui ne tient plus sur ta tête, et mets-moi ça.

— Merci, dit l'enfant; j'accepte, »

Il souleva doucement la grosse mante qui couvrait Françoise, Tembrassa, embrassa aussi la Fiévreuse, et partit gaiement.

« Toujours actif, toujours alerte'! Le brave enfant et le bon frère que vous avez là 1 dit Denise en le suivant des yeux.

— Ah! reprit la Fiévreuse, on ne sait pas ce qu'il vaut! Sans lui , je crois que le chagrin m'aurait fait mourir! »

Le silence se fit dans l'enclos.. La Fiévreuse tressait le jonc, Denise apprêtait le couvert de sa flUc et de Gervais ; Jeanne ramassait les bouts d'étofifc épars sur l'herbe et les déchirait avec .des mouvement» de colère mal comprimés. Il y avait un grand air de ressemblance entre la mère et la fille ; c'était le môme teint pâle et mat , avec cette couleur brune que donne la vie des champs; les mêmes yeux noirs, vifs, profonds ; le même ovale pur, les mêmes cheveux abondants, la même courbe des lèvres. Mais l'air de santé qu'on voyait sur les joues délicates de Jeanne n'existait plus chez Denise; avec des traits pareils, l'expression du visage était différente aussi ; cette douceur et cette tendresse qui brillaient dans le sourire et le regard de la femme étaîenf remplacées, chez l'enfant, par un caractère d'énergie sauvage et d'indépendance hautaine dont le pli de la bouche semblait être le siège principal.

L'une et l'autre avaient la même souplesse dans la taille, la même grâce et la même élégance dans Tallurc; celle finesse de forme qu'on retrouve dans les campagnes de la Sologne plus communément qu'en Picardie ou en Bourgogne; mais quelque chose de ferme et de résolu, avec une nuance marquée de coquètlerie âpre et inquiète, se découvrait chez

Jeanne, qu'onne pouvait apercevoir chez Denise.

Cependant Françoise s'élait réveillée, l'écuelle de soupe était vide. Quelques nuages bas, qui venaient du bout de la plaine et semblaient glisser à la surface du sol, remplissaient lentement le ciel; un vent humide agitait les arbres par bouffées. La Fiévreuse prit en gerbes ses brins d'osier, les noua à sa taille, et, chargeant Françoise sur son dos, se leva :♦

« Que Dieu vous assiste ! dit-elle à Denise. Mon panier est fini; je vais le porter à Gerdon.

— A demain donc! » répondit Denise.

Jeanne, qu'on n'avait pas vue depuis un instant, s'approcha et, se haussant sur la pointe des pieds elle mit un jouet et quelques morceaux de galette entre les mains de Françoise. • ,

« Tiens, mignonne, dit-elle, voilà pour ton goûter. »

Elle l'embrassa et se sauva.

Quand elle eut perdu la Fiévreuse çle vue derrière un bouquet d'arbres qui s'élevait au coude du chemin, Denise ramassa et mil en ordre le linge qui

était sur la haie et s'assit^un ouvrage d'aiguille à la main , devant la porte de la Sabotière. Elle y était à peine depuis un quart d*heure, qu'un bruit de pas lui flt lever la tôle. Un homme était à l'entrée de l'enclos dont il poussait la porle que le vent venait de fermer. Il avait une blouse de toile blanche passée par-dçssus ses habits, de forts'souliers, un gros pantalon de drap roulé sous des guêtres de cuir, un bâton à la main, et sur la tête un chapeau de paille cousue à larges bords. Des anneaux d'or luir saîent dans le lobe épais de ses oreilles, ainsi qu'une épingle du mémo mêlai piquée dans-le bout d'un mouchoir de soie noué en guise de cravate autour de sou cou musculeux. Tout son visage plein et coloré était éclairé par un sourire où l'on voyait un mélange singulier de finesse et de bonhomie; une forêt de cheveux noirs et durs lui couvraient le front, et ses joues qui avaient la couleur de l'acajou, disparaissaient à demi sous de larges favoris bruns taillés en collier. Denise étendit la main, et prit dans la maison un escabeau de bois qu'elle plaça devant elle.

« Seule? dit l'homme à la blouse blanche, en promenant partout des yeux d'un ton verdâlre qui brillaient comme ceux d'un chat.

— Vous le voyez, monsieur Claude, » répondit Denise sans cesser de lirer l'aiguille.

M. Claude s'assit.

« Gervais ne viendra-t-il pas? reprit-il.

— Je l'attends, » répliqua Denise.

M. Claude croisa les mains sur son bâton et appuyant son menton dessus :

c II sait pourtant bien que c'est aujourd'hui le 30, poursuivit-il; Gervais m'avait demandé cinq jours, je lui en ai donné dix.... chacun a besoin de son argent. . '

— On lui a dit que deux loups s'étaient fait voir du côté de la Motte-Beuvron ; il est parti. S'il les lue, avec la prime et la valeur des peaux , il vous donnera un à-compte. »

Claude fil la moue.

« Pardine ! reprit-il, si les loups se laissent approcher, ils sont morts.... mais que voilà un bel àcompte I cinquante francs! Gervais me doit plus de cent vingt écus, sans parler des intérêts; je l'ai obligé de ma bourse.... on dirait qu'il l'oublie.

— Eh ! qu'est-il revenu à la Sabotière de tout cela? répliqua Denise; je ne nie pas celte dette, mais enfin, comment Gervais l'a-l-il contractée? Si la porte de votre auberge ne lui avait pas été si facilement ouverte, y serait-il eniré si souvent ? On sait que vous ne donnez rien, monsieur Claude, et pourtant on vous a vu toujours de belle humeur pour faire crédit à mon homme et le pousser à de longs repas, où l'eau-de-vle et le vin coulaient comme si on les eût puisés à la fontaine. Or, on

n*ignore pas que vous ne l'aimez guère, mon pauvre Gervais. Le dîner fini, on bat les cartes, et la dette s'augmente petit à petit. Un jour on doit vingt sous, et le lendemain vingt francs.^ Est-ce de l'argent honnêtement gagné, je vous le demande?

— Dame I on est aubergiste, répondit M. Claude; Gervais est un homme ; il sait ce qu'il a à fau*e. L'argent qu'il a dépensé au Lapin*Blanc , si je l'avais repoussé, il l'aurait porté ailleurs.... Merci! quand on fait un métier, il faut le bien faire, v

Il tira son escabeau et se rapprocha de Denise.

« Vous m'accusez de tout le mal, répondit-il; un jour, voisine, vous vous apercevrez que les cartes et les brocs n'ont pas tout pris... . Qu'on soit braconnier, c'est bien , si on y trouve son profit ; mais alors il faut rester braconnier, et ne pas faire de pointe sur les chemins qu'on ne connaît pas. , -

— Que voulez-vous dire? demanda Denise.

— Rien. Seulement, m'est avis que Gervais bat la campagne un peu plus qu'il n'est besoin, quand on a une femme au logis. »

Claude imprima une nouvelle secousse à son escabeau, et branlant la tète :

« Voilà qui doit vous donner à réfléchir, voisine, reprit-il. Je me souviens d'un temps où il y avait dans le pays .une jolie fille qui était bien la plus avenante qu'on pût voir de Gien à Vierzon, Elle avait à choisir entre deux amoureux* L'un avait du

bien au soleil, une conduite rangée, et Ton en sait qui ne le trouvaient pas trop laid ; elle a choisi l'autre, qui ne valait pas mieux, s'il valait autant. »

Denise leva les yeux.

« Oh ! je n'en dirai pas de mal; c'est votre mari, poursuivit Claude ; et puis, c'était un bel homme, un gars bien planté et que les filles reluquaient de l'œil quand il passait, bien qu'on ait conté qu'il mçiniât un fusil mieux que le manche d'une charrue, et qu'à l'occasion il joûdt des poings trop volontiers. Qifand tout fut bien décidé, un soir, les deux rivaux se rencontièrent au coin du village, derrière une meule ; j'en connais un qui rentra chez lui clopin-clopant, le corps meurtri. Dame! Gervais Lemahu est si fort!... Le battu ne s'est pas fâché, mais* il n'a rien oublié.

— Je commence à comprendre, dit Denise.

-r Un temps se passa. Puis un jour vint où la jolie fille n'eut plus ni croix d'or, ni pendants d'oreilles; la gêne entra dans la maison; on se défit de ceci et de cela; un meuble suivit un bijou. Gervais ne payait plus comptant, on ne lui aurait pas fait longtemps crédit dans notre endroit, si l'auberge de Claude Bergognot ne se ftit trouvée là pour l'aider à boire. Les coups de poing ouvrent la mémoire et la rendent solide. »

Denise regarda Claude bien en face.

« Ah! VOUS êtes un méchant homme?» dit-elle.

Claude Bergognol cligna rœil.

« Eh non, reprit-il en se rapprochant encore, et la preuve, c'est que tout s'arrangerait si vous vouliez. •

— Je ne mangerai jamais de ce pain-là? répliqua Denise en se levant.

— Eh 1 qui parle de pain, mauvaise tête ! poursuivit Claude avec un gros rire.... les brioches et les pâtés chauds n'ont jamais manqué à l'enseigne du Lapin-Blanc , sans parler des chaînes d'or qu'on pourrait trouver au fond d'un tiroir. »

Il avisa la petite Jeanne qui furetait dans un coin et l'appela.

« Tiens! dit-il, en tirant de ça poche un fichu de soie, voilà pour le faire belle dimanche prochain. »

Jeanne poussa un cri de joie et s'empara du fichu avec la souplesse d'un chat qui saute sur un oiseau ; mais Denise le lui arracha des mains.

« Laisse cela, » dit-elle.

Jeanne devint pâle.

«Ah! vous ne m'aimez pas!» s'écria l'enfant avec un accent âpre et dur que Denise ne lui connaissait pas.

C'était là première fois que sa fille ne la tutoyait pas.

« Ah ! si par vous ma fille ne m'aimait plus je . vous haïrais! » reprit-elle les yeux gros de larmes.

Claude prit le mouchoir de soie et le plia proprement.

« Là ne nous fâchons pas et faisons la paix, dit-il ; je vous veux tant de bien, moi, malgré tout le mal que vous pensez de ce pauvre Bergognot, que je serai toujours disposé à vous venir en aide.... frappez à ma porte un jour et vous verrez.... Si on ne s'est pas marié, c'est qu'apparemment on tenait à vous.... on est entêté dans ma famille.

— J'en sais quelque chose, répliqua Denise avec amertume.... Voilà déjà dix ans que vous me parlez de ces mômes sottises et en voilà dix aussi que vous oubliez cette créance, dont j'ai trouvé la trace dans les comptes Yle mon père. C'était écrit de sa main, et Dieu sait s'il a jaipais menti ! »

Claude fronça ses gros sourcils.

« J'entends , voisine, reprit-il ; mais là-dessus je répondrai au notaire, si jamais il m'interroge.... ^

Il fit quelques pas devant la porte, puis souriant à demi :

« Adieu, voisine, reprit-il; si quelque jour vous trouvez dans le pays quelque femme qui vous ressemble, fille ou veuve, envoyez-la moi, et foi d'aubergiste, du diable si je vous parle jamais des cent vingt écus de Gervais I »

Un sentiment profond de tristesse accabla Denise quand elle se retrouva seule. Elle écoulait machinalement le bruit des pas de Claude, qui s'éloignait,

et ne pouvait s'empêcher de penser à ce qu'il lui avait dit. Elle éprouvait, grâce à une certaine délicatesse innée de caractère, une sorte de honte d'être contrainte à l'écouter; cela la révoltait. Elle aurait donné tout au monde pour être délivrée des poursuites de l'aubergiste; mais prières et reproches, rien ne l'avait découragé. <..

Quant à tout raconter à Gervais, c'était le pire des moyens. Il était homme à courir sur l'aubergiste comme sur une bête fauve, et que deviendraitil après? Il fallait donc entourer leurs entretiens d'une apparence de dissimulation, qui en augmentait l'amertume. Denise venait de voir tout au fond de M. Claude; elle ne pouvait pas espérer qu'il changerait de conduite après la ténacité qu'il avait si longtemps montrée. Rien n'indiquait non plus que Gervais s'amenderait, et les ressources étaient à bout ; encore quelques mois, un an tout au plus de cette vie que le braconnage et l'oisiveté se partageaient, et il faudrait vendre la Sabotière. La pluie, qui commença à tomber, força Denise à rentrer; elle prit une chaise, tisonna le feu et demeura au coin de l'âtre, les coudes sur les genoux et la tête entre les mains. Lorsque, par un mouvement involontaire, elle jetait les yeux autour d'elle, son cœur se gonflait; que d'objets avaient disparu déjà de son pauvre ménage au milieu desquels elle avait grandi! Un jour viendrait où Jeanne n'aurait plus

d'abri. C'était là son tourment le plus amer et le plus insuppoi'table, et celui sur lequel son esprit revenait sans cesse. C'était le dernier coup qui dût la frapper, et elle ne voyait aucun moyen pour l'éviter.

Tandis que Denise restait abîmée dans sa tristesse, Claude, de son côté, cheminait lentement, chassant à coups de bâton les cailloux qu'il rencontrait sous ses pieds. Sa pensée était à la Sabotière; il avait fait entendre ce qu'il voulait; Denise ne lui avait pas fait voir une colère bien vive, mais il ne devait pas non plus fonderune grande espérance sur cette apparente tranquilhlé. Quant au sentiment qui le ramenait auprès de Denise, M. Claude renonçait à y rien comprendre ; il aimait certainen^ent encore et beaucoup, mariée à Gervais, celle qu'il avait voulu épouser lille ; mais il entrait pour le moins autant de rancune que de passion dans cet amour; la tendresse s'y mêlait aussi, par bouffées, sans qu'on pût prévoir laquelle serait la plus forte, de la tendresse ou de la rancune. 11 y avait comme une gageure secrète engagée entre un pauvre diable qui n'avait pour tout bien qu'un chien et un fusil, et lui, propriétaire aisé, habile en affaires, madré, aussi bien planté qu'un autre, et fort respecté de tous, à cause de son auberge, qui était la meilleure du pays, et d'un certain tiroir qu'on savait toujours plein d'écus; tout d'abord il

avait été battu par un gars sans sou ni maille, qui avait commencé comme un braconnier et pouvait finir comme un vagabond. Denise mariée, Claude s'était entêté dans son amour et avait voulu obtenir de la femme ce que lafille lui avait refusé. Sa vanité excitée n'avait pa§ voulu en avoir le démenti ; mais, depuis dix ans, lui, que les héritières de Cerdon, de Souvigny, d'Isdes, de Sully, auraient voulu pour mari, il était tenu en échec par la fille d'un sabotier! Claude appliqua un vigoureux coup -de bâton à une pierre qui vola loin de lui , et jura de ne pas se laisser attendrir, quoi qu'il pût arriver.

En ce moment il vit au loin un homme de grande * taille qui traversait la plaine, suivi d'un chien fauve qvii trottait sur ses talons. Cet homme portait un fusil en bandouHère, de fortes guêtres montant jusqu'aux genoux, une sorte de veste de velours brun à larges pans, un feutre noir rabattu sur les yeux, et sur le dos une vieille et grande carnassière propre à servir de tombeau à dix lièvres. Il coupait droit devant lui, en longues enjambées, à travers les hautes bruyères et les taillis.

« Hum ! Gervais et Marmotte I murmura Claude. .. . Ils ont fait buisson creux, bien sûr.... Gervais marche comme un sanglier, et Marmotte a l'oreille basse.... Il ne fera pas bon ce soir à la Sabotière ! »

Claude se glissa derrière une haie, et Gervais

passa sans le voir. Un petit quart d'heure après, il entrait à la Sabotière. Denise était toujours devant le feu.

« Ah! le chien de temps! » dit le braconnier en jetant loin de lui son feutre tout trempé d'eau.

Denise se leva et voulut l'aider à se débarrasser de sa lourde carnassière.

« Qu'as-tu donc? on dirait que tu as pleuré, reprit-il, en appuyant les deux mains sur les épaules de sa femme avec un mélange de tendresse et de brusquerie.

— Claude est venu, » répondit Denise,

Gervais frappa du pied.

« Eh bien! il reviendra, » dit-il en grondant.

« 11 s'assit à table et vida l'assiettée de soupe que Denise venait de lui servir. De temps à autre, il donnait des morceaux de pain à Marmotte qui s'était couchée à ses pieds.

« Elle est sur les dents, la pauvre bète, poursuivit-il.... Depuis un mois je suis ensorcelé.... je les ai vus ces deux loups.... ils courent encore. L'un a une balle en plein corps.... j'ai suivi sa trace aux rougeurs pendant trois lieues.... un marais s'es trouvé devant nous.... Marmotte et moi n'avons plus rien rencontré.... trois jours de guet, et pas une peau! ».

Gervais frappa violemment de son couleau sur la table; la pointe cassa dans le bois.

« Encore un malheur! dit-il, en jetant le manche à l'autre bout de la pièce.... Tout est contre moi, aujourd'hui! mais c'est égal...i les sangliers payeront pour les loups..., demain je pars pour la forêt de Ghaon, où l'on ma dit qu'une bande de ces animaux se promène.... Fallût-il les poursuivre jusqu'à l'autre bout du* département et passer dix nuits à la belle étoile , je les tuerai tous jusqu'au dernier. »

Denise tourna la tète, et s'essuya les yeux avec le coin de son tablier.

. « Allons, bon! reprit le braconnier, des larmes, à présent; c'est ici comme dehors.... partout la pluie !

— Ah ! dit Denise, c'est que je pense à Jeanne. »

Gervais sauta de sa chaise et la prit dans ses bras.

«i Ah! dit-il, en l'embrassant, ne pleure j)as.... j'ai tort, c'est vrai, mais c'est plus fort que moi.... Quand je sais qu'un loup rôde dans la campagne, le sang me bout; il faut que je parle.,.. J'étais tout petit, que déjà celte fièvre m'avait pris.... Je donnerais la moitié de mon sang pour me guérir de cette rage.... rien n'y fait! Tu l'as bien vu, toi qui m'as supplié tant de fois de changer de vie, et pour qui j'entrerais dans le feu.... Tiens! l'autre jour, j'ai failli mettre mon fusil en pièces contre un rocher, pour n'y plus penser, à ces bêtes

maudires.... Ah! bas j'aurais couru sus avec un bâton. »

Denise serra la tête toutïue de Ggrvais contre ses lèvres.

« Ah! pauvre cher homme ! dit-elle, les loups ne sont rien encore; mais c'est après la chasse que j'ai peur. »

Le visage de Gervais s'assombrit.

- « Je te comprends, reprit-il ; c'est que là j'oublie ! Il y a des jours où, me voyant si mauvais, je crois que tu serais plus heureuse sans moi.... j'ai alors des envies de partir avec mon chien et mon fusil et de me perdre dans les bois. Il te resterait la petite Jeanne et la Sabotière. Tu es vaillante et tout irait bien. Puis, d'autres fois, il me prend fantaisie de faire comme le mari de la Fiévreuse.... le gouvernement voudrait bien de moi, j'imagine, et je' ferais la chasse aux Arabes. »

Denise se serra contre Gervais.

« Ah! tais-loi ! dit-elle.

— C'est que tu ne sais pas tout!... reprit Gervais avec une sorte de violence. J'ai voulu nous tirer d'affaire d'un seul coup.... Sur ce récit qu'on m'a fait le mois dernier des bénéfices qu'on tirerait du commerce des moutons, j'ai emprunté une grosse somme avec laquelle.j'ai couru les foires et acheté un troupeau.... Les hôtes payées, la maladie s'y est mise.... la moitié du troupeau est restée par terre....

il a fallu vendre le rcsle à vil prix, et dans trois semaines le marchand qui m'a prêté la somme voudra rentrer dans son argent.... Or, regarde!... »

D'un geste énergique, Gervais retourna le fond de ses poches.

« Rieii !... s'écria Denise, quoi, rien ?...

— Et les battues! et les cabarets!... C'est au Lapin-Blanc que j'ai conclu le marché; c'est au Lapin-Blanc que tout est parti!... »

Denise comprit alors ce que M. Claude avait vouln dire. Elle croisa ses mains autour du cou de Gervais.

« Et combien devons-nous à présent? reprît-elle en prenant pour elle^a moitié de ce malheur.

— Combien?... vingt fois plus que je ne vaux I... quinze MP^^ francs ! »

Denise frissonna.

« Eh bien î dit-elle en s'eflforçant de sourire, nous vendrons la Sabotière,... il restera même quelque chose dessus. »

Gervais l'enleva dans ses bras.

« Ah ! tu es une sainte! dit-il en la couvrant de ])aisers passionnés. La Sabotière qui est à toi.... la Sabotière qui est ton bien!... Et lu ne me reproches rien!... tuas le courage de m'embrasserl... lu «

ris!... le cœur me saigne!

— Si ce malheur te guérit, tout le bénéfice sera pour nous! répondit-ellc d*une voix douce.

— Et le sais-je! » répliqua le braconnier dans un élan de farouche franchise.

Les hras de Denise tombèrent le long' de son corps.

« Moi, ce n'est rien.... mais il y a Jeanne!... » reprit-elle avec accablement.

Gervais Lemahu était certainement le plus beau garçon qui fût dans le pays à dix lieues à la ronde. A. l'époque où il avait vingt-cinq ans, Denise en avait dix-huit. Ils se voyaient tous les jours, et quelquefois Denise se retournait à demi, quand par hasard elle le rencontrait aux champs, son fusil sur l'épaule. La fille du sabotier pouvait passer pour une (les filles de l'endroit qui étaient le plus recherchées en mariage. Elle avait quelques biens qui lui venaient de son père, entre autres celle maisonnette qu'on appelait la Sabotière, mais elle tirait ses principaux avantages d'elle-même. Sa jeunesse avait la fraîcheur d'une matinée d'avril, et son caractère la gaieté d'un oiseau. Nulle ne travaillait avec plus d'ardeur durant toute la semaine ; nulle ne dansait

avec plus d'abandon le dimanche. On disait d'elle à Cerdon que ses pieds allaient aussi vile que ses mains, bien que la besogne ne fût pas la même. Elle était propre comme une fleur et soignée comme un épi. Une part de ses profits allaient aux pauvres, le reste à sa parure; les ajustements lui seyaient à ravir, et Denise le savait, mais la danse finie, elle serrait robe neuve et fichu et n'y pensait plus guère

, que pour les regarder un peu du coin de l'œil le soir avant de sCvCoucher. Denise avait un répertoire de chansonsqui ne tarissait pas ; là-dessiis, sa mémoire, n'était jamais lasse, un couplet suivait un couplet, et pendant les veillées d'hiver, quand les femmes filent le chanvre, c'était elle qui mettait l'assemblée en train de s'égayer. Mais sous cette apparence aimable, ^ elle avait le jugement sain et le cœur ferme. Sa belle humeur était comme la mousse et le duvet qui tapissent un nid,: la surface est soyeuse et douce, le fond solide. La promesse de Denise valait tous les papiers du notaire; c'était donc parmi

, la jeunesse du canton à qui l'aurait.

Parmi les prétendants qui paraissaient avoir le plus de chance, on en remarquait deux, Gerv«iis Lemahu et Claude Bergognot, qui semblaient résolus à ne rien épargner pour gagner son cœur. Gervais avait pour lui sa bonne mine, Claude son argent ; Gervais Lemâhu était le plus habile tireur, le garçon le plus brave, le plus hardi, le plus franc des

environs; Claude possédait l'auberge la mieux achalandée, ce qui était bien quelque cliose, et de plus des habitudes d'ordre et une activité qui ne pouvaient manquer de l'aider à faire fprtune. On le voyait debout dès la pointe du jour, et tout à la fois dans récurie, aux étables, aux granges et dans la cuisine ; rien n'échappait à sa surveillance, et dans une affaire.oii le droit n'était pas clair il avait Tari, sajjs paraître y toucher, de l'aire pencher la balance de son côté. Tpujours à l'affût des bonnes occasions, il savait à. propos acheter un lot de moulons, vendre une paire de bœufs et avait, pour prévoir les variations des prix avant les foires qu'il courait un peu, le flair du limier, qui sait par quelle voie un renard a passé dans un taillis. Sien qu'aubergiste, Claude faisait un peu de tout, du commerce et du labourage. Les anciens du pays les plus rusés disaient de lui qu'il serait maire un jour s'il voulait et qu'il mellrait moins de temps à devenir riche que d'autres à devenir pauvres. Une certaine courbure de jambes, qui imprimait à sa marche une allure particulière, lui avait fait donner le surnom de Claude le Tors.

« Tors est le jarret, tors est le cœur, » disait-on de lui.

Gervais avait un fusil et un chien. On assurait dans le pays qu'il dtait un- peu braconnier, et pour tout dire il méritait celle réputation. Dès^^l'àge de

douze ans, les gardes Tavaient surpris colletant les lièvres sur la lisière des bois. Plus lard, il avait essayé de divers étals où il réussissait également, grâce à une singulière aptilude et à une grande souplesse de corps qui le rendaient propre à tout. Aucun ouvrier n'avait plus d'activité et plus d'intelligence que lui pour vaincre les obstacle^ d'un apprentissage et s'approprier les secrets d'une, profession manuelle ou agricole. Mais le démon de la chasse lepossédait, et un malin il disparaissait pour courir la plaine. Un coup de fusil tiré au Join le faisait sauter comme un chevreuil. A ce métier, il avait acquis toutes les qualités du sauvage, ia vue et l'ouïe d'un faucon, des jambes de cerf, une santé que rien n'altérait, une adresse et une force peu communes, l'ardeur infatigable d'un loup en quèle d'une proie. Mais cette intelligence, dont le germe était en lui, ne s'était pas arrêtée à l'éducation du corps, elle était venue en aide à un don inné d'observation, et nul mieux que Gèrvais ne pouvait décider, par l'inspection de la terre, quelle culture était préférable et quel pli de colline recelait une source. La direciion du vent, la clarté des étoiles, la couleur du ciel lui faisaient prévoir le temps, comme certains indices dont il avait étudié les caractères chez les insectes et les oiseaux lui permettaient de découvrir le secret des saisons prochaines. Régisseur, il aurait pu gagner mille écus

par an ; chasseur , on ne lui connaissait que des délies qu'il payaif, tant bien que mal, à coups de fusil. On ne pouvait rencontrer Gervais Lemahu sans Marmotte; il avait trouvé celte chienne dans un fossé, toute jeune et à demi morte de foira ; il l'avait emportée et soignée, et depuis ce jour la bétc ne quittait plus les talons de son maîlre. Marmotte tenait du griflbn par la tête, du braque par le corps, de Tépagneul par la queue et les pattes ; cet animal bâtard, velu, sauvage, triste, inquiet, farouche, fauve comme un loup avec des taches noires, avait d'admirables qualités développées par Téducation; au besoin, il courait sur la piste d'un sanglier en donnant de la voix comme un limier, ou marquait un arrêt solide comme un pointer. Il n'y avait ni fondrière, ni marécage, ni hallier qui put l'afrôter. Personne ne pouvait caresser Marmotte que Gervais,. et d'un bond elle eût sauté à la gorge de quiconque eût menacé son maître.

Gervais aimait sincèrement Denise, qui vivait alors auprès d'une tante à la Sabotière. Denise, qui le voyait sans cesse rôdant autour de la maisonnette pour attraper un bout de conversation ou quelque pelit bonjour jeté en passant, n'était pas médiocrement flattée d'inspirer une si belle passion à un furieux chasseur, qui, pour elle, oubliait de battre la forêt. Elle le savait, en outre, brave, généreux, obligeant. Comment s'étonner que Denise

eût donné son cœur à Gervais avant d'y prendre garde? Mais si elle le voulait pour mari, elle ne voulait pas que ce mari restât braconnier ; son amour-propre était intéressé à ce miracle non moins que son cœur.

Un jour que Gervais passait sur la roûle, sifflant son chien et le fusil sur l'épaule, un voisin le héla, Gervais répondit sans s'arrêter. La bise soufflait, il tombait un peu de neige; on avait vu les traces d'un loup dans la forêt ; il y courait.

« Et, chemin foisant, lu donneras de tes nouvelles aux chevreuils? » dit le voisin.

Gervais fit un signe de tête affirmatif et disparut derrière une futaie.

« Il est braconnier dans l'àme, reprit le voisin rien ne le corrigera, ni la gendarmerie, ni le mariage! »

Denise, que Gervais n'avait pas vue, assise qu'elle était derrière un las de fagbls, rougit tr»ès-fort.

«Bah! si on voulait!... » répliqua-t-elle vivement.

Le voisin la regarda. En ce moment un troupeau de moulons traversait la chaussée.

«Voyez-vous celte brebis noire? reprit le voisin, jelez-la dans un puits,, lavez-la à grande eau et avec force savon : noire elle est, noire elle restera. »

Denise ne répondit pas, mais le mot du voisin

lui revint à toute lieure à Fesprit. Quand elle se regardait le matin devant sa glace , en ajustant son bonnet, il lui seipblait que le voisin se trompait. Pourquoi n'essayerait- on pas de le lui prouver? On avait, en outre , le tort de dire beaucoup de mal de Gervais à Denise : quiconque avait eu crédit chez Claude n'y manquait pas. Celui-là prétendait que l'homme et la bête ne faisaient qu'un, et que jamais le* chasseur n'aimerait personne autant que Marmotte ; celui-ci assurait que si le chien aimait à montrer ses crocs, le maître ne fuyait pas les querelles; un autre ajoutait qu'à force de vivre avec les loups et les sangliers , il en avait pris le caractère aimabte et jovial, sans compter qu'à leur imitation il vivait sur le bien d'autrui.

Ce déchaînement eut un effet contraire à celui que l'aubergiste en attendait. Le moyen qu'un si beau garçon méritât les reproches qui battaient sa bonne réputation en brèche , comme la grêle un pommier? Cependant il fallait prendre un parti. La demande de Claude était faite, la tante de Denise là pressait de se décider et opinait pour l'aubergiste; c'était chaque jour nouvelle, oraison où les avantages de cette union étaient passés en revue et comptés comme les soldats d'un escadron par leur capitaine. La tante avait, pour venir en aide à son éloquence , de petits présents que lui faisait l'aubergiste , et en dernier lieu une offrande de six

bouteilles bien cachetées remplies d*une liqueur pour laquelle k bonne femme se sentait un grand attachement. Quand ses auxiliaires avaient escarmouche contre le cœur de Denise , Claude s'avançait, ainsi qu'un corps de réserve après les tirailleurs, et les belles paroles coulaient de sa bouche comme l'huile du pressoir, Gervais ne disait rien, mais son air abattu parlait pour lui. Le cœur de Denise n'y tint plus. Un soir, au plus fort de la danse, elle lui prit le bras au moment où il quittait l'assemblée.

« Çà, lui dit-elle d'un air résolu , qu'avez-vous?.*. vous êtes triste comme un jour de pluie.

— Pardine!... j'ai que vous allez vous marier! répondit Gervais.

— La belle affaire!... Est-ce que toutes les jBUes ne se marient pas!... La question* est de savoir avec qui !

— Dame! on ne le sait. que trop.... Claude le Tors ne vous quitte plus.

— Ça vous contrarierait donc s'il m'épottsait? » Geirvais haussa les épaules.

•• Que voilà un beau secret! dit-il.

— Alors, que ne parlez- vous? reprit Denise.

— Et à quoi bon ?... Il est riche et je n'ai rien. -*^ J'ai une maison , moi. »

Gervais tressaillit.

«Prenez garde à ce que vous dites! s'écria-t-il ,

pourquoi me donner de l'espoir s*il ne doit rien y avoir après î »

Le cœur de Denise battait à TétoufTer.

« Çà , reprit-elle , puisque vous me contraignez à faire les avances, et c'est justice, peut-être, puisque je suis la plus riche, répondez-moi francliement : vous m'aimez n'est-ce pas?

— De tout mon cœur I

— Alors, il dépend de vous que Claude ne soit pas mon mari. s>

Gervais la regarda.

« Parlez vite! dit-il. .

— Il faut mettre le fusil au clou et le chien en laisse.

— Ne plus chasser?... »

Denise fit un signe de tête ; Gervais hésita.

« Vous voyez bien que vous ne m'aimez pas !

reprit-elle en frappant du pied.

•—Ah!. s'écria Gervais, l'hotnme, le chien, le fusil , tout est à vçus ! »

Il se pencha sur Denise et l'embrassa : les fiançailles étaient faites. Le lendemain Denise, au petit jour, réveilla sa tante par un baiser.

« Mon choix est fait, dit-elle , j'épouse Gervais. »

La tante soupira.

« L'auberge eût été plus commode pour la noce, répondit-elle ; mais Gervais est un beau garçon , et la Sabotière est assez grande pour trois. »

Le chapitre des remontrances n'alla pas plus loin. Il faut dire, pour excuser la tante de Derfise, que les six bouteilles de liqueur étaient finies.

Le mariage eut lieu trois semaines après. Denise ne donna que deux jours aux réjouissances; dès le matin du troisième, elle se para de ses plus b^eaux ajustements, fit habiller Gervais et le conduisit chez un propriétaire du voisinage, M. Duranlier, qui harbitait un château connu dans le pays sous le nom de la Charmoise'. C'était un homme riche et fort bon homme au fond , quoique avec un grain de vanité. Quand Denise voulait se bien mettre dans les bonnes grâces de M. Duranlier, elle l'appelait M. de La Charmoise. Chemin faisant, elle fit la leçon à Gervais et lui démontra qu'il s'agissait, pour leur ménage, d'une rente de cent louis, qui irait Lien à mille écus avec les'gratiflcations.

Mme Duranlier, qui avait eu le père de Denise à son service et avait connu la mariée tout enfant, l'accueillit de son mieux.- Elle était dans le secret de ses projets. Un peu nourrie de vieux romans de bergeries qui remplissaient la bibliothèque du château, elle avait applaudi au mariage de sa protégée, qui lui plaisait par le côté bucolique et ce qu'il avait d'extravagant. Toute femme se plaît aux conversions, et Mme Duranlier voulut avoir une part dans celle du beau braconnier. Gervais n'eut garde d'oublier la leçon de Denise. Toutes les fois qu'on avait

à répondre, les noms de M. et de Mme de La Charmoise venaient au bout de la réplique. Le bon-* homme Durantier tirait le col de sa cravate et passait la main dans son gilet en prenant des attitudes. Circonvenu de toutes parts, il donna la place dintendant h Gervais qui jura de ne plus songer aux loups, le cas de légitime défense excepté. Denise ne se tenait pas de joie en regagnant la Sabotière. Il était clair que le voisin s'était Irompé et qu'il n'y avait de brebis noire que celle qu'on ne savait pas rapproprier. Gervais entra en fonctions dès le jour^suivant, et le pays apprit avec étonneraent que le braconnier était devenu régisseur. Claude fut le premier à complimenter Denise et Gervais.

Tout alla pour le mieux dans les commencements , et l'on put croire que la fille du Sabotier avait eu raison. Gervais était le premier à l'ouvrage et le dernier aux champs; il donnait l'exemple à tous ; rien n'échappait à son contrôle actif et joyeux, ni rétable, ni l'écurie, ni la grange, ni le cellier; il mettait la main à la charrue et à la faux, dirigeait les cultures et les coupes , hantait les ioîres pour bien connaître le prix des denrées, passait les baux et gouvernait le bétail et les métairies en homme expert et avisé. L'amour que lui inspirait Denise faisait sa force. Quelquefois en automne , quand le vent frais du matin en passant sur les bois de chênes lui apportait les sons affaiblis de longs aboiements,

il tressaillait et* regardait au loin dans la plaine; s'il voyait passer au milieu des bruyères un limier lancé à la poursuite d'an lièTre, sa poitrine se gonflait et longtemps il le saîvait de l'œil ; lorsque, aux premières bises de décembre, il s'attardait sur la. rive silencieuse des étangs, malgré lui ses yeux cherchaient dans le ciel gris les vols de canards qui accouraient à tire-d'aile de l'horizon; s'il en apercevait les longues files s'abattre dans les roseaux par un temps vif et clair, il rentrait plus triste au logis. Il était heureux, et cependant quelque chose lui manquait. Il avait la nostalgie de la solitude. Mais la présence de Denise lui faisait encore tout oublier.

Régisseur de la Charmoise,.Gervais ne tolérait pas qu'on tirât un coup de fusil sur les terres, où. lui-même n'avait pas droit de chasse. Fréquemment il faisait des tournées dans les bois, suivi de Marmotte étonnée de son inaction. ^Aucun braconnier, si retors qu'il fût , ne mettait sa surveillance en défaut. Il les traquait sans relâche, et, par les nuits les plus froides , ou les plus noires , il arrivait sur eux sans bruit, comme un sauvage rampant ôur une piste.

L'un d'eux, surpris à l'aflfut , essaya de résister, •« Prends garde, dit Gervais en étendant la main , tu n'es pas de force contre moi , et si tu tires bien je tire mieux. »

Le braconnier jeta son fusil par tefre avec rage.

« Tiens! dit-il, à te voir si furieux après nous, on dirait que tu regrettes de ne pouvoir plus taire ce que nous faisons. »

Gervais répéta ce mot à Denise, qui en fut frappée. Elle en fil la remarque à Gervais.

« Bah! s'écrîa-t-il, à chacun son gibier: à eux les lapins, à^mdi les chasseurs. »

Il était alors la terreur du pays ; on commençait à le détester; mais on connaissait son courage et sa vigueur, et on tremblait devant Jui.

Jeanne était née. Mme Durantier voulut en être la marraine. L'abondance et la gaieté, étaient alors les hôtes aimables de la Sabotière. Le cœur de Gervais se partagea en deux parts. Quand il embrassait Jeanne ou Denise, il croyait tour à tour que chacune d'elles avait la plus grosse. Toute petite, Tenfant rappelait sa mère. Gcrvaisl'en aimait davantage. Ce fut l'époque fortunée de sa vie. M. Durantier remerciait Denise de lui avoir donné Gervais pour intendant; et Denise, orgueilleuse de son bonheur, rap{^lait au voisirî Thistoire de la brebis noire :

« Que vous avais-je dit? si l'on voulait, disaitelle.... et j'ai voulu! »

A quelque temps de là, un jour d'hiver, et pen- • dant que la neige couvrait la campagne, on apprit qu'une bande^de loups s'était jetée sur un troupeau.

Trois moutons avaient été emportés et un chien mis en pièces. Deux bâcherons, qui étaient accourus aux cris de la bergère, avaient seuls pu chasser les terribles animaux. Une battue fut organisée pour le dimanche suivant; deux gardes, tenant leurs chiens en lai3se, avaient reconnu la partie de la forêt où les loups étaient cantonnés. Tous les chasseurs furent sur pied. Cent paysans, armés de bâtons, devaient battre les enceintes. On proposa à Gervais, dont chacun connaissait Thabileté et le sang-froid, de se mettre à la tête de la battue. Il regarda Denise ; ses yeux luisaient; M. Durantierle pressa d'accepter; il s'agissait d'un service à rendre à la chose commune. Denise n'était pas convaincue ^ quelque chose lui disait que c'était un danger. M. Durantier insista.

« Va! » lui dit-elle tristement.

Gervais sauta sur son fusil, appela Marmotte et sortit. Jamais son pas n'avait été plus élastique ; le chien bondissait autour de lui, et poussait de longs aboiements.

< Au loup ! au loup f > lui criait spn maître.

Il eut bientôt parcouru la forêt dans tous ses recoins, reconnu les passées, choisi les postes pour les tireurs, et désigné le point d'attaque. Il rentra mouillé jusqu'aux os et fou de joie. Denise en eut le frisson. Une sorte de flamme sauvage éclairait les yeux de Gervais. 11 frappa sur la crosse de son fusil.

« A demain la fête! » reprit-il.

Le lendemain avant le jour, toute la battue fut sur pied. Les chasseurs cernèrent une enceinte, les traqueurs entrèrent sous bois, et Gervais donna 4e signal. Bientôl deux coups de feu retentirent. Gervais serrait le canon de son fusil A se briser. A genoux à l'angle d'un sentier, il était immobile comme le tronc d'un: chêne ; chacun de ses regards fouillait les buissons. Un loup parut, franchissant le taillis par bonds, la gueule rouge, l'œil sanglant, tournant la tête pour voir si quelque ennemi le poursuivait. Gervais épaula, attendit le loup entre deux cépées, et le coup partit. La tête roula par terre, mordit une racine et resta morte. Gervais se leva, pâle comme du marbre, les narines gonflées, les yeux brillants.

« El d'un ! » dit-il.

Et, prenant son cauteau, il fit une légère entaille à la crosse de son fusil.

A midi, deux loups et deux buvards étaient abattus; une louve blessée s'était jetée dans la plaine. On avala à la hâte quelques morceaux de pain et de jambon, et la chasse recommença. Elle ne s'arrêta qu'à la tombée de la nuit. Au moment où l'on évacuait la dernière enceinte, une louve tapie dans une broussaille épaisse, prit sa course à travers le fourré. Gervais pirouetta, sur ses talons et fit feu au jugé. Un hurlement lui répondit ; il se jeta

42 LA SA60TIERE,

dans le bois, et courut du côté où l'agifation des branches et le bruit lui indiquaient que Tanimal blessé se débattait. Quand il y parvint, la louve était sur pied, prêle à fuir, grondant cl montrant ses crocs. Gervais se précipita sur ell^, rahallit d'un coup de crosse, ef lui planta son couteau dans la gorge, pendant que la bêle, épuisée, lui déchirait l'épaule d'un coup de mâchoire. Quand on arriva on trouva Gervais debout, son couteau rougi à la main, et la louve sous ses pieds dans une mare de sang.

« Et de trois! » cria-t-il en faisant une entaille nouvelle à la crosse de son fusil.

Claude le Tors avait suivi la chasse ; il avait tiré un buvard. Au moment où Ton félicitait Gervais de son trait d'audace, Taubergiste proposa aux chasseur^s de s'arrêter au Lapin-Blanc, où un dîner les attendait. La broche avait été bien garnie et mise au feu pour eux; c'était lui qui régalait. Pouvait-on se séparer sans boire au succès de la battue et au courage de Gervais, qui avait mené la chasse avec autant de bonheur que d'habileté î Gervais fronça le sourcil. Claude lui frappa sur l'épaule.

« Est-ce à cause des coups ^ue tu m'as donnés jadis? Bah ! dit-il, le cœur n'en garde pas plus de trace que l'habit!... Je suis battu et content.... »

Tout le monde se mit à rire autour d'eux ; Gervais céda. Une heure après, on pouvait voir dans

la plus grande salle 'de l'auberge, autour d'une table chargée de plats fumants, une troupe de chasseurs qui faisaient grand bruit et mangeaient à belles dents. Un feu de souches flambait dans la haute cheminée, et le vin circulait gaiement. M. Durantier, instruit du projet de Claude, avait voulu prendre sa part de la fête, et avait envoyé quelques paniers de sa cave. Dix fois les bouteilles circulèrent de main en main, et dix fois on but à la santé de Gervais. Claude donnait l'exemple. Il ne se lassait pas de faire l'éloge de l'adresse et du sang-froid de son ancien rival.

« Trois coups de fusil, trois loups! disait-il en levant son verre, qu'un autre en fasse autant. .

— Bah ! c'est du bonheur ! dit un tireur jaloux.

— Fais-le donc voir ce bonheur, répliqua l'aubergiste; tu manquerais un taureau dans un corridor. »

Il remplit le verre de Gervais placé auprès de lui.

« A la santé des loups! » reprit-il.

, Un grand éclat de' rire accompagna cett^ saillie.

« Si ces pauvres bêtes avaient de l'esprit, poursuivit Claude, elles payeraient la dîme à Gervais ; ça lui ferait un revenu en fourrures, et les autres loups sauveraient leur peau. »

On' rit encore de l'idée de Claude. Gervais le regardait déjà d'un œil plus amical. Claude profila de son succès, et, frappant du poing sur la table :

« Çà! s'écria-l-il, vous veiTek que les loups s'enlêteront, et que pas un n'ira, sa queue à la main, chez lé receveur payer l'impôt. Pour les punir, nommons Gervais capitaine.

— Oui! oui! dirent tous les chasseurs à la fois.

— Y a-t-il un plus fin tireur daijs le pays? non ! Alors, jurons de ne plus sortir à moins que Gervais ne marche le premier. »

Gervais voulut parler; il était régisseur d'une grande terre, et il ne savait pas s'il aurait le loisir de se mettre à leur tête. Il y avait, en outre, un louvetier dans l'arrondissement. Claude se leva: « Vive notre capitaine! >• cria-t-il en l'interrompant. '

Ce cri fut répété en chœur. Une joie folle enivra le cœur de Gervais.

« Eh bien, soit!' «dit -il.

On remplit. les verres jusqu'au bord. Claude déclara que les portes de l'auberge seraient toujours ouvertes les jours de battue. Gervais ne voulut pas être en reste de générosité, et invita Claude à préT parer un autre festin, dont la prime due par le gouvernement et la valeur des peaux payeraient les frais./

Le feu qui couvait sous la cendre venait d'être rallumé. Denise ne s'en aperçut pas d'abord; malgré les appréhensions que Igi causa l'exaltation de son mari. Il ne parut pas moins empressé à son

ouvrage, et l'on ne vit pas que sa surveiljance fût amoindrie durant les premiers jours; mais un hasard malheureux voulut que l*hiver fût très-rude celle année-là ; de tous côtés la neige couvrait la * terre ; les étangs étaient gelés, les ruisseaux pris. Un grand nombre de loups se montraient dans la campagne, attaquant les troupeaux jusque sur les chemins, dévorant les bêtes isolées, et rôdant parfoisjusqu'aux portes des fermes. Il fallut, coup sur coup, organiser dix battues, et Gervais, qui^ivait, accepté le commandement des chasses, redevint rhôle assidu des forêts. Tout d'abord il n'y courait pas seul ; vingt chasseurs l'y suivaient, et les chasses duraient parfois trois ou quatre jours. Sa prodigieuse adresse y faisait merveille; puis il voulut, un matin, retrouver la piste d'un animal blessé la veille ; puis un soir il voulut attendre à l'affût dans une partie de bois où il avait reconnu les empreintes. La chose essayée une fois, il y retourna. La fièvre le gagnait : après les loups ce fut le tour des sangliers. Ces bêtes affamées ne ravageaient-elles pas les champs à trois lieues à la ronde ? Elles avaient retourné dix hectares de pommes de terre en une nuit. Il n'y avait pas, d'ailleurs, que du plaisir seulement à ces excursions: le profit pouvait bien compter pour quelque chose. Le receveur donnait de beaux écus en échange des patles qu'on lui apportait. Les fermiers, dont on protégeait le bétail.

faisaient des cadeaux. Denise, inquiète, ne se payait pas de ces belles raisons. Elle remarquait déjà, que Tassiduité de son mari n'était plus la même ; le coup d*œil du maître manquait aux travaux de la ferme ; les serviteurs s'habituaient à ne plus voir Gervais. Quant à ces profils dont il parlait, il ou* bliait seulement qu*ils passaient tous en festins, et que souvent même il fallait, pour acquitter la note, un supplément qu'il puisait dans la caisse du .ménage.

Tout doucement Gervais reprenait ses anciennes habitudes ; il ne pouvait faire un pas sans avoir son fusil sur le dos et Marmotte à son côté. Quand les loups ne se montraient pas, il chassait le chevreuil ou les canards. On pouvait bien, sans faire de mal à personne, se régaler d'un cuissot un jour de fête, ou giirnir le garde-manger de quelques oiseaux envoyés par le bon Dieu. Denise n'épargnait pas les remontrances ; Gervais s'y soumettait parfois, et les éludait souvent. Les dîners chez Claude le Tors allaient toujours. L'été fit un peu trêve à cette fureur, mais l'accès recommença avec une violence nouvelle à l'automne ; au premier loup que ramena la saison mauvaise, le braconnier étoulTa le régisseur.

Un jour, M. Durantier fit des observations. Il permettait bien qu'on chassât, mais il ne voulait pas qu'on néghgeàt la terre. Denise réussit à apaiser ce premier orage. Elle pria Gervais de renoncer à

cette vie errante qui le perdait. Il avait une femme et un enfant; la paix de sa maison valait bien le plaisir farouche de vivre dans les bois. Il pouvait chasser le dimanche si c'était un besoin, et faire un tour après au Lapin-Blanc pour rire et causer avec ses amis; la semaine devait appartenir au travail. Elle ne voulait pas lui rappeler, la promesse qu'il avait faite autrefois; c'était au nom de Jeanne qu'elle lui parlait.. Gervais fut attendri; il jura de s'amendir, tint parole trois jours, après quoi la pente de l'habitude .fut la plus forte. Cette fois M. Duraulier se fâcha. Malheureusement Gervais avait ce jour-là déjeuné chez Claude. Il répondit vivement. Le propriétaire signitia à son régisseur que, s'il ne changeait pas de conduite, il était décidé à le congédier.

A Quand on est l'intendant de M. de La Charmoise on ne boit pas au cabaret ! » dil-il avec un geste superbe.-

Denise n'était pas là. Gervais frappa du pied.

« M. de La Charraoise, vous? laissez donc... Je ne connais qu'une Charmoise, et la voilà! » dit-il en enfonçant la crosse de son fusil en terre.

M. Duraulier devint pourpre.

« Vous m'enverrez votre compte demain, » dit-il. Et il tourna les talons.

Gervais rentra chez lui; il sentait qu'il avait eu tort, et il en éprouvait une sorte de colère sourde

qui ne demandait qu'à s'épancher. A cette nouvelle, inattendue, Denise devint toute pâle. Elle devina quels malheurs allaient fondre sur la maison, et, sentant que les larmes la gagnaient, elle embrassa sa fille pour les cacher à Gervais. *

« Ah ! tu pleures-, s'écria le braconnier; ne diraiton pas que nous allons manquer de pain parce qu'il a plu à un vieil imbécile d'être ingrat!

— Si tu es heureux encore, répondit Denise, je ne regretterai rien. »

La colère de Gervais tomba d'un seul coup, et le regret de ce qu'il avait fait entra^dans son cœur; mais une fausse honte l'empêcha de courir chez M. Durantier; il hésita, marcha au hasard dans la chambre, regarda sa femme et sa fille de côté, et, se dirigeant vers la porte après avoir avalé un verre d'eàu-de-vie, il sortit brusquement.

Denise essuya ses yeux et tenta une démarche auprès de Mme Durantier. La bonne et romanesque dame aurait bien voulu essayer d'un rapprochement ; Gervais lui rappelait par sa figure, sa grande taille et son courage indomptable, les héros sauvages qui faisaient merveille dans les vieux livres, dont la lecture la charmait. Malheureusement M. Durantier était furieux; l'injure qu'il avait reçue était telle, qu'un long temps était nécessaire pour la cicatriser. Il ne fallait donc pas songer à lui en parler tout de suite. Denise reptra chez elle fort at-

trisiée. Gervais la rejoignit dans la soirée; il portait un chevreuil sur sqs épaules et riait aux éclats; son .visage était rouge.

c Voilà, du moins, une bonne pièce de gibier qu'il n'aura pas, » dit-il en jetant la bête devant la cheminée.

Denise comprit que tout était fini. L'heure du bon mouvement était 'passée. Elle regarda vaillamment devant elle, et accepta sans se plaindre Ja nouvelle position qui lui était faite.

On ne sait pas généralement, et peut-être n*admire-t-on pas assez tout ce qu'il y a de vertu patiente, de courage,. d'abnégation, dans certaines femmes du peuple, ouvrières ou paysannes, qui se dévouent à tout ce qui les touche par les liens du sang. Elles sont la providence visible, du ménage. Rien n'attiédit leur ardeur, rien ne lasse la constance de leurs efforts. Si I&*mari est au. cabaret et néglige ses devoirs, elles veUlcnt à tout, maintiennent l'ordre et la propreté; s'il oublie, dans des plaisirs abrutissants, le métier qui doit nourrir la famille, elles redoublent d'activité et semblent se multiplier; si l'homme se laisse abattre par le chômage ou tombe malade, on les voit puiser des forces nouvelles dans le sentiment de la détresse commune, s'acharner au travail, et déployer une vaillance morale d'autant * plus belle qu'elle est plus humble. Ainsi fit Denise. L'abîme

élait devant elle; elle ne détourna pas les yeux; et s'appliqua à rendre la chute moins dure. Gervais rendu à sa première vie, elle se leva avant le jour et chercha de Touvrage. Son petit ménage était fait déjà, que les portes des maisons voisines s'ouvraient^ peine. Oh voyait sa lampe briller derrière les vitres de la Sabotière et Denise penchée sur la toile, que depuis longtemps tout dormait dans le pays. . Quelque temps, par son exemple, par ses bons conseils, par rattachement qu'elle 'inspirait à Gervais, par la mansuétude de ses remontrances, elle le maintint dans une sorte de bonne conduite relative où le travail avait encore sa part ; mais la règle n'y était plus. Gervais était son maître : la direction lui manquait ;. les bois, ses anciens compagnons de courses vagabondes, les joies âpres de la solitude, de l'affût, du braconnage, le sollicitaient, et volontiers il remettait au lendemain la tâche qu'il aurait pu terminer la veille. Lorsque, après avoir tué à balle franche un sanglier ou quelque loup lancé à pleine course, ses amis buvaient à son adresse devant un feu clair et vif, rien n'égalait son plaisir. Que lui importait alors s'il avait la tête lourde et le cœur fatigué le lendemain ! Tous les liens qui l'enchaînaient au devoir.se détendaient jour à jour. Il avait bien la résolution de s'altacher à un état honnête; mais l'attrait du plaisir était le plus fort, et«es bonnes

intentions tombaient une à une comme des fruits verts que secoue un vent d'élé. Cependant,* Je gain ne venant pas^ les ressources s'épuisaient. Un di- . manche, après la chasse, il hésita à ^c placer devant une table copieusement servie ; Claude le Tofs le pressa. Gervais frappa sur la poche de son gilet par un geste expressif.

« Qu'à cela ne tienne!... Le I^pin-Blanc.te fdit crédit!... N'as- tu pas Ion fusil pour payer, » répondit l'aubergiste.

Gervais s'assit; de ce jour-là il fut perdu. La semaine ne se passa pas sans que M. Claude ne se présentât chez Denise. Il s'était paré comme pour un jour de fête, et faisait* négligemment sauter quelques grosses pièces blanches dans son gousset. Il prit Tair d'un petit sajnt pour plaindre Denise, et parut s'étonner des absences de Gervais. Le boucher du village passa et présenta sa note. Denise devint pourpre, fouilla dans sa poche, ouvrit et bouscula deux ou trois tiroirs d'une main agitée, et finit par déclarer en balbutiant que son mari avait emporté la clef de l'armoire où l'on serrait la bourse. Le boucher parti, Claude mit la. main à son gilet, et offrit de l'argent à Denise* Elle ne lui laissa presque pas le temps d'achever, et le fit d'un ton qui ne permettait pas de recommencer.

« Mais Lemahu n'en saura rien , répliqua M. Claude.

— C'est pour cela, » répondit Denise,

M. Claude eut de Thumeur ; il se mit à siffler d*un air indifférent où l'on voyait le dépit. La place était bien gardée. En ce moment, une brebis noire vint à passer sur la route, broutant Therbe sèche. Claude la montra du doigt à Denise.

« Eh! eh ! dit-il en ricanant, je crois bien que le voisin avait raison. »

Denise, qu'on avait vue si gaie ne riait plus. On pouvait cinquante fois passer devant la Sabotière sans jamais entendre une chanson. La maison était comme un nid désert. Le braconnier, que la joyeuse humeur de sa femme réjouissait dans les premiers temps de leur mariage, s'étonnait de sa tristesse et la rudoyait en paroles, l^es reproches que sa conscience lui faisait le rendaient encore plus injuste et plus amer. Un soir que, après deux jours d'absence, il la surprit se détournant pour essuyer ses yeux, il se fâcha. Denise saisit une cruche et, remplissant un vase, qu'elle plaça devant lui : « Regarde, dit-elle, est-ce sa faute si l'eau s'échappe.... quand le cœur est trop plein, il faut qu'il déborde!... »

Gervais bourra sa pipe et s'en alla au Lapin- Blanc.

Les torts de (Servais envers M. Durantier lui avaient inspiré cette eorte^de rancune particulière, qu'on n'éprouve jamais que lorsqu'on est coupable;

et ce n'est pas la moins vive. Au commencement il évitait de passer dans le voisinage de la Charmoise; puis il en effleura la lisière; plus tard il la traversa pour couper au plus court. Un lapin partit, il le tua. Dès lors il n'hésita plus; le gibier qu'il avait si bien protégé autrefois, et qui avait multiplié, grâce à lui, fut mis en coupe réglée. Plaines, forêts, étangs, bruyères, il n'épargnait rien ; il y avait de la haine dans cette ardeur, et comme un désir indéfinissable de se venger. Denise tenta de faire des observations. Pour la première fois elles furent mal reçues. Mme Qurantier, à l'insu de son mari, et par tendresse pour Jeanne, fournissait de l'ouvrage à Denise qu'elle payait généreusement. En outre, l'enfant avait du linge et des robes. Aussitôt que Gervais eut attaqué les terres de la Charmoise, Denise entraînée par un sentiment rigoureux du devoir, fit un paquet de tout ce qu'elle avait pour Mm» Durantier, et le lui rapporta un matin.

< C'est le dernier ouvrage que je fais pour voui?, » dit- elle d'une voix tremblante.

Mme Durantier, surprise, iMnterrogea. Avait-on mal reconnu son travail? la femme de charge avaitelle été impolie? Denise secoua la tète; elle avait le cœur gros et ne voulait pas répondre. Mme Durantier prit un air froid :

« Si c'est un caprice ou de l'ingratitude, n'en parlons plus, » re[M:it-elle.

En ce moment un coup de fusil éclata sur la lisière d'une futaie voisine, et un homme en sol*tit pour ramasser un lièvre.

«Eh! madame, regardez, » s'écria Denise qui sortit en sanglotant.

Quatre ou cinq années après avoir quitté la Charmoise, les ressources de Gervais étaient largement épuisées. Il avait des dettes un peu partout. Le peu de bijoux que possédait Denise, les boucles d'o* reilles, la petite croix d'or et la montre que lui avait données Mme Durantier, quelques pièces d'argenterie qui lui venaient de sa tante, une horloge curieuse qu'on voyait dans la maison depuis vingt ans, un bahut de chêne sculpté dont un voyageur, surpris par la pluie, avait offert une somme ronde, tout cela avait' été vendu; mais rien ne pouvait combler le trou creusé par la paresse et l'incurie. A mesure que la g£ne grandissait, Gervais s'acharnait dans son vagabondage. Depuis sa sortie de la, Charmoise, il avait tué soixante-quatorze loups. A la première rumeur qui se répandait, qu'un de ces animaux avait paru dans un coin du département, le braconnier sifflait Marmotte, jetait son fusil sur l'épaule et partait. C'était une fièvre. La bête morte, il rentrait à la Sabotière. Les gardes et les gendarmes fermaient les yeux sur ses niéfaits quotidiens, en raison des services qu*il rendait à la localité, et cette tolérance s'enracinait dans ses habitudes. Les

choses en étaient là lorsque Denise reçut la visite de Claude, et apprit une heure après, de la bouche de Gervais, à quelle extrémité cruelle il était réduit. Cette fois ce n'était plus la gêne, c'était la ruine.

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L'individu qui avait prêté à Gervais Lemahu les 1500 francs avec lesquels le braconnier avait voulu faire le commerce des moutons, avait agi à rinstigation de Claude Bergognot, qui avait répondu de la somme. Celte somme gaspillée, Taubergiste se réservait de pousser Gervais par l'intermédiaire du marchand, dont le nom seul paraissait dans cette affaire. On verrait alors si la résistance de Denise irait bien loin. Il avait laissé une porte entr'ouverte où le désespoir de la pauvre femme pouvait passer. Cette habileté réjouissait le cœur de M. Claude, et il se frottait les mains en regagnant l'auberge. Bafoué par tout le village lors du mariage de Denise, et rossé d'importance par Gervais, il atirait entin sa revanche et l'aurait entière.

« On leur fera voir qu'on â la gaémoire longue ! disait-il; avec ça que Denise, quoique un peu changée et maigrie, est encore un beau brin de femme. »

Les trois semaines accordées par les créanciers passèrent vite. Jamais Gervais ne s'était montré plus farouche. Il jetait à la hâte un morceau de pain dans sa carnassière, prenait son fusil et s'enfonçait dans la partie la plus sauvage du pays. On ne le revoyait plus que le soir, et encore pas toujours. Le chagVin dévorait Denise. Elle comptait les heures qui la séparaient du moment où il lui faudrait quitter la Sabolière, où elle était née, et que son père avait acquise à force de privations. Il lui arrivait d'avoir des larmes dans les yeux en regardant les arbres sous lesquels sa fille jouait. La femme et le mari n'osaient plus se parler. Le froid était venu et la neige tombait, Denise avait le frisson. Lui faudrait-il donc, comme la Fiévreuse, promener son enfant par les chemins? Un soir, elle regarda si longtera'ps Gervais avec des yeux rougis par l'insomnie et les pleurs, qu'il planta violemment son couteau dans la table. :

« Eh bien!*quoi? c'est fait! dit-il en devinant ce qui se passait en elle.

— Ah! tu n'es pas un homme! » s'écria-t-elle.

• Gervais devint tout blanc. Denifee effarée lui saula au cou :

< Pardonne-moi, reprit-elle, je suis si malheareuse !

— Ah! mieux vaudrait pour toi que je fusse mort! » s'écria Gervais.

Cependant le marchand qui avait conseillé l'atTaire des moutons à Gervais Lemahu entra un beau matin à la Sabotière. On n'avait pas dans la maison le premier louis des 1500 francs qu'il réclamait. Le marchand n'en parut pas surpris et fit le bon apôtre. Ces choses-là se voyaient tous les jours dans la commune et ne tiraient pas à conséquence. Il plaisanta sur l'entêtement que montraient les tiroir^ à rester vides et accepta gaiement un doigt de \in et une tranche de jambon. En sortant, et sa pipe allumée, il caressa Jeanne et lui donna une brioche.

« Çà, dit-il alors d'une voix tranquille, vous avez huit jours pour vous mettre en mesure, mais si au boat de la semaine je n'ai pas mon argent, je fais vendre tout. »

Denise tomba sur un banc. Gervais marcha au hasard, grondant comme une bête fauve, le sang dans les yeux.

a Ah! dit-il, bien sûr que je ferai un malheur! »

Denise, effrayée, se leva et trouva des paroles pour le consoler. Quand il fut plus calme, elle-même prit fe fusil qui pendait contre le mur et le mit aux mains de Gervais.

« Va aux étangs, lui dit-elle, la chasse te remet* tra....nous avons huit jours. »

Restée seule, Denise réfléchit à leur position. La Sabotière vendue, ils étaient condamnés à errer de village en village comme ces familles de bohémiens dont elle avait vu quelquefois le^ pauvres chariots sur la route. Le vagabondage uni à ht paresse pouvait mener Gervaisbien loin, Jeanne était perdue. Quelque chose lui disait en outre, que dans cette vie où la mendicité entrerait bien vite, elle n'irait pas loin.

Gomme elle était assise devant son maigre feu, la tète entre ses mains, un cri de Jeanne la fit sauter sur ses pieds; elle courut vers le petit lit où Ton avait couché l'enfant, qui se sentait mal à l'aisç tiepuis le malin. Elle la trouva toute rouge, en proie à la fièvre. Denise l'embrassa avec une sorte de violence.

« Etdans huitjoursil faudra peut-ôlre sortir d'ici! » s*écria-t-elle.

Quand Jeanne, rassurée parla présence et les Caresses de sa mère, se fut rendormie, Denise appela la Fiévreuse, et, lui montrant un siège près du feu:

« Gardez la maison, je vous prie.... Jeanne est là.... moi je sors, » dit-elle.

. L'air qu'avait Denise fit peur à la Fiévreuse, qui lui prit la main.

« Où allez-vous? et qu'avez-vous! dit-elle.

—Oh! n'ayez pas peur.... j'ai une fille! » reprit Denise, qui devina sa pensée. «

Elle embrassa la Fiévreuse et sortit précipitamment.

Sans regarder derrière elle, Denise marcha tout droit vers Fauberge de Claude Bergognot. Elle ne savait pas ce qu'elle allait y faire, mais avant tout il fallait que sa fille eût un abri. Malade et sans toit en hiver, c'était impossible! Elle prit par le plus court, à travers champs. La nuit tombait, des flocons de neige descendaient lentement du ciel gris. Le froid la gagnait, mais elle ne le sentait pas. Elle ouvrit sans s'arrêter, le loquet d'une porte de derrière, et entra dans l'auberge. Il n'y avait personne dans la salle commune. Au bruit qu'elle fit en marchant sur les briques, uhe chaise remua dans une pièce voisine.

€ Qui va làî » cria une voix.

Denise cogna à la porte qui la séparait de celte pièce ; on ouvrit, et elle se trouva en présence de Claude.

« C'est vous que je cherche, » dit-elle résolument.

Elle entra chargée de flocons blancs et secoua sa mante. Claude ne la reconnut qu'alors.

« Ouoil Denise! reprit-il tout ahuri.

Il la conduisit vers la cheminée dans laquelle il jeta deux ou trois fagots qui pétillèrent au milieu du brasier et lancèrentde tous côtés des jets de flammes.

« Asseyez-vous.... Il faitbon ici, » conlinua-t-il en activant le feu avec de grosses pincettes.

Denise regarda autour d'elle: la pièce où elle se trouvait était la chambre à coucher âe Claude: un grand lit à baldatjuin avec une courte-pointe etdes rideaux d'indienne à personnages, en occupait le fond. Uabahut de chêne bien luisant élait d'un côté de la cheminée; de l'autre une grosse commode en acajou avec des pots de fleurs artificielles sous leurs globes de verre. Deux fauteuils bien amples, en forme de bergères et couverts de leurs housses; leur faisaient face; quatre gravures coloriées représentant les quatre parties du monde avec leurs attributs étaient accrochées contre le mur, dans des cadres de bois de citronnier à filets noirs qui se détachaient sur le fond gris d'une tapisserie à gros bouquets de roses. Cette chambre, où Ton disait que bien des fîUes étaient entrées au petit jour, avait une grande réputation dans le pays. Denise n'avait rien vu d*aussi beau depuis la Charmoise. Claude la laissait complâisamment regarder partout et se frottait les mains. L'admiration devait la disposer à l'attendrissement. Tout à coup il entre-bâilla la porte :

« Eh! Gertrudel cria-t-ilà une grosse fille dé service qui ravaudait dans la cuisine, si Ton vient tu diras' que je suis chez le notaire. »

Ce cri tira Denise de son silence.

« Ah! monsieur Claude, fit-elle en joignant les lïiains, nous sommes bien malheureux! »

M. Claude prit un air compatissant. Le moment

élail venu de meltre en usage tous les moyens de séduction qu'il employait quand il voulait réduire une coquette de village. Il fit donc la roue comme un paon qui se prélasse, et se rapprochant de Denise; «Ah! si vous aviez AT oulu, dit-il, tout ce qui est ici serait à vous I

— Monsieur Claude, ina fille est malade ! reprit Denise en sanglotant.

— Jeanne? Eh bien! on enverra le médecin et s'il y a des frais on les payeca.

— Je savais bien que vous êtes bon au fond! » reprit la mère qui lui tendit la main.

Claude la prit et la garda.

« Au fond? murmura-t-il d'une voix insinuante ; dites donc à la surface, au fond et partout.... Quand on sait me prendre, je suis trop boni... Ceux qui 'disent le contraire sont des envieux.

— Monsieur Claude, nous devons 1500 francs.

— Ah! bah! fit-il d'un air innocent.... C'est une . grosse somme I

— Il n'y a pas un sou à la maison.... Il faudra vendre la Sabotière pour payer.... Que deviendra Jeanne? »

Denise cacha sa tête entre ses mains.

« Si vous êtes notre ami, tirez-nous de là! » reprit-elle en fondant en larmes.

M. Claude allongea le bras doucement et le glissa autour de la taille de Denise.

« Quinze cents francs, ça ne se trouve pas comme çal dii-ilen appuyant sur chaque syllabe ; cependant si j*avais des garanties, on verrs^it; vous savex ce que je vous ^i dit, et je suis toujours prêt à vous obliger. »

Tout en parlant avec des mouvements de singe qui épluche une noix, le coq de village se pencha vers Denise et Tembrassa sur le cou.

Denise frissonna de la tête aux pieds et se leva d'un bond.

« Ah! j'oubliais qui vous êtes! » reprit-elle avec l'accent ^e la colère et du mépris.

Claude se mordit les lèvres.

« Dame ! s'écria-t-il en frappant du pied, si vous croyez qu'on donne quinze cents francs pour rien.... merci! M'en faudrait-il vendre de ces brocs pour rattraper la somme! 4

— Mais vous savez bien que vous devez à mon père au delà de cet argent! poursuivit Denise pâle d'indignation. Faut-il donc vous le rappeler sans cesse, et n'avez-vous ni foi ni entrailles!... Il vous a obligé quand vous n'étiez pas riche..»; à présent sauvez-moi. »

Claude haussa les épaules.

« Et la preuve? dit-il; si vous avez des droits, faites les valoir. »

Il se mit à se pronciener par la chambre en sifflant entre ses dents.

« Monsieur Claude, c'est d'un mauvais cœur ce que vous faites là!... Songez qu'un jour vous mourrez ! reprit Denise, qui s'appuyait contre une chaise.

— Eh bien ! on mourra.... Battu par l'un, joué par l'aulre, c'est trop. »

Il y eut un moment de silence ; Denise se tordait les mains de désespoir.

« Ah ! Jeanne, ma pauvre petite' Jeanne ! » murmufart-elle tout bas.

Claude allait et venait et se taisait. Un mélange de compassion et de rancune se faisait voir sur son visage ; mais la colère et le dépit étaient les plus forts, et il ne trouvait pas une bonne parole à dire à Denise.

Tout à coup Denise fit trois pas vers le grand lit à baldaquin, et, tirant les rideaux avec violence :

« Si c'est moi que vous voulez, venez donc ! » s'écria-t-elle d'une voix désespérée.

Claude la regarda pétrifié. Elle était toute blanche avec les yeux en feu. Tout son corps tremblait comme celui de quelqu'un qui va tomber.

« Ah! s'écria Claude, je ne suis pourtant pas un bourreau !»

Il prit Denise par les deux mains et la ramena vers la cheminée. Il avait le visage bouleversé.

« Pardonnez-moi, reprit^il ; l'amour que j'ai pour vous m*a rendu méchant.... N'en parlons plus.... C'est pitié de voir une brave femme comme vous,

la meilleure du pays, pleurer pour sa flUe.... Là, chauffez-vous ; n'ayez plus peur ; Jeanne ne manquera de rien.... Quant à cet argent que je vous dois...- car c'est vrai 'que je vous le dois.... tenez, Denise, le voilà. »

Claude ouvrit un tiroir de la commode, y prit un sac d'argent et le posa sur les genoux de sa voisine*

« Quand il n*y en aura plus, il y en aura encore, » reprit-il gaiement.

Denise lui Jeta ses bras autour du cou et l'embrassa.

« Ah ! vous êtes mon ami, à présent, et pour toujours ! »

Claude s'essuya les yeux du revers de la main.

c Bon I vous allez me faire pleurer.... un aubergiste, c'est-y bête ? »

Quand leur émotion à tous deux fut un peu calmée, Denise fit un pas vers la porte pour s'en aller.

« Çà ! lui dit Claude d'un air singulier, si je ne vous avais pas tirée de ces rideaux où vous étiez cramponnée.... que serait-il arrivé ? »

Denise le regarda en face :

« J'aurais pris l'argent, et je serais morte, » ditelle.

Claude lui serra la main.

« Dorénavant comptez sur moi, » reprit-il.

Comme il cherchait sa limousine et son biton pour raccompagner, elle l'arréla:

« Vous n'iriez pas assez vite ! > dit-elle.

Et sans l'attendre, folle de joie, elle s'élança dans la nuit, serrant le sac d'argent entre ses bras^ Elle ne sentait ni la neige qui tourbillonnait, ni le vent qui la fouettait au visage; tout en courant elle déchirait sa robe aux ronces et aux épines ; rien ne ralentissait sa course. Bientôt elle vit poindre une lumière au milieu des ténèbres, la Sabotière était là ; elle y apportait la consolation, l'espoir, la vie ! Elle précipita son élan et ouvrit la porte. Gervais était assis au coin du feu, tisonnant d'un air sombre. Dans la pièce voisine, on voyait la Fiévreuse à côté du petit lit de Jeanne, Françoise sur ses genoux. Denise jeta le sac par terre aux pieds de Gervais.

< Tiens ! nous sommes sauvés! » dit-elle.

Gervais se leva.

« D'où viens-tu donc î reprit-il.

— De chez Claude.

— - Ah! malheureuse!... ». s'écria Gervais en sautant sur une cognée qu'il brandit en l'air.

Denise s'arrêta devant lui.

5 Ah ! tu ne le crois pas ?... » dit-elle.

L'arme terrible tomba des mains de Gervais; il vit que sa femme chancelait, et s'élança pour la soutenir.

« Mon Dieul comme tu trembles?... dit-ik

Denise prit la tête de Gervais entre ses mains et l'embrassa.

« Ne crains rien, je tremble de joie ! reprit-elle, et puis, je suis essoufflée.... j'ai tant couru! »

Des larmes coulaient le long de ses joues ; elle les laissait couler.

« Celte pauvre Sabotière, nous la garderons, contînua-t*elle; notre petite Jeanneauratoujoursson lit. »

Elle se leva pour embrasser Jeanne qui dormait ; la Fiévreuse pleurait sans savoir pourquoi. Denise lui frappa sur Tépaule amicalement.

« Il y a du bonheur pour vous aussi ! reprit-elle, ne pleurez donc pas ! »

Denise ne s'apercevait pas qu'elle avait elle-même le visage tout mouillé; elle était comme folle. Elle s'assit enfin, et raconta à Gervais tout ce qui s'était passé à l'auberge de Claude, et comment il lui avait rendu l'argent qu'il devait à son père. Quand elle fut à l'épisode du lit, Gervais ferm^ les poings î

« Sois tranquille, dit-elle, c'est un ami, à préseàt!

— C'est égal ! dit Gervais ; comment as- tu pu.... toi?...

— Eh ! je n'ai qu'une fille ! et je la voyais déjà errante par les chemins ! » répondit Denise.

Elle se coucha épuisée. La Fiévreuse ne voulut pas la quitter ; il lui semblait que Denise avait dans les yeux quelque chose d'extraordinaire ; ses dents claquaient; elle avait les mains brûlantes. Au matin, Denise voulut se lever ; elle chancela, et serait tombée, si la Fiévreuse ne fût accourue.

LA ÔABOTIÈRE. 69

« C'est comme toi.... j'ai la fièvre ! » dit-elle d'mi air bon.

Il fallut la recoucher. Le mal empira dans la journée ; on envoya chercher un médecin , qui prescrivit quelques remèdes et commanda le plus grand repos. Denise garda un profond- silence jusqu'au soir; elle était dans un état d'accablement incroyable. Le lendemain matin, malgré une nuit tranquille, la fièvre n'avait pas diminué. Elle voulut que la Fiévreuse emmenât Jeanne et Françoise, disant qu'il ne faisait pas bon pour des enfants de rester dans la chambre d'une malade. Gervais ne la quittait pas ; elle le fit approcher de son lit et lui demanda timidement s'il avait serré l'argent qu'elle avait rapporté de chez Claude. Il lui montra du doigt le tiroir d'un meuble.

« Bien ! dit-elle alors avec une sorte d'autorité qui n'était pas dans ses habitudes. Il faut me faire le compte de ce que tu dois et payer après. »

Gervais obéit; quand il eut terminé la liste, avec les noms des créanciers et le chiffre de la dette en regard, elle prit le papier de ses mains:

« Est-ce bien tout ? repril-elle en caressant la tête du braconnier avec le geste d'une mère qui câline son enfant.

— Tu te méfies de moi.... répondit Gervais; va, tuas bien tort !... »

Denise l'embrassa avec effusion, et, faisant di-

70 LA SABOntRS.

vers fNiiiaets de la somme, elle pria Gervais de s^acquitter sur-Ie-cbamp. Il glissa les rouleaux dans sa poche et sortit sans répliquer. Quand il revint les mains vides, Denise soupira d'un air de contentement, c A présent nous sommes chez nous ! » ditelle.

Dans là journée , une pleurésie se déclara ; la fièvre avait une violence extrême; la pauvre femme respirait à grand'peine. Il fallut la saigner, mais le médecin reconnut en elle les caractères d'un épuisement qui l'inquiétait. Gervais restait près de sa femme sans bouger ; on le trouvait au coin du feu à toute heure, la tête entre ses mains ; il se reprochait amèrement- ce qui était arrivé.

< C'est mon inconduile qui l'a tuée ! » disait-il quelquefois.

Cette homme si rude était abattu. A chaque soupir de Denise, il s'approchait du lit et trouvait dans sa voix des indexions plus, douces pour lui parler; on le surprenait l'entourant de petits soins qui attendrissaient venant de cet hercule. Il ne prenait de repos ni jour ni nuit. Claude était accouru à la Sabotière dès la première nouvelle qu'il avait eue de la maladie de Denise. Gervais eut un mouvement dans la physionomie dont Claude comprit la signification.

« Donne-moi la main, dit-il, il n'y a plus de rival ici ! »

Et comme le visage de Gervais restait sombre : « Voyons, reprit Taubergiste , ce n'est pas une raison parce qu'on a eu la même idée un jour pottt s*exécrer sa vie durant.... Tope làN

La première glace rompue, Claude revint preéque tous les jours, apportant quelque bagatelle à Jeanne, et ^annonçant de loin par une manière de siffler qui lui était particulière. Depuis qu'il avait rendu à Denise cette somme qu'il devait à son père, Claude était comme soulagé d'un poids énorme ; la cause d'irritation qu'il avait contre lui-même ayant disparu, il respira plus à l'aise; l'aubergiste goguenard, jovial et narquois, se montra tel qu'il était: ce fut un autre homme. Claude avait une façon de parler qui répandait encore un peu de gaieté dans cet intérieur frappé ; sa manière même d'exprimer le chagrin qu'il ressentait sincèrement, avait uu côté plaisant qui ne permettait pas de s'attendrir. Rien ne lui jparaissait jamais perdu ; il disait du malheur que c'est quelque chose qui va et qui vient comme la pluie. Quant à pleurer lorsque tout le monde sanglote, à quoi bon ? ce serait faire comme uu homme qui porterait de l'eau à la rivière. Il y avait .des jours où Gervais et Claude restaient ensemble dans la chambre de Denise, l'un à la tête, l'autre au pied du lit. C'était alors un spectacle touchant que de voir ces deux hommes si longtemps rivaux, et qui si longtemps s'étaient détestés

l'un l'autre sous le masque de Tamitié, se disputer

à qui offrirait le premier à la malade le breuvage

prescrit.

Aussitôt que Mme Durantier eut connaissance de l'état où se trouvait la pauvre Denise, elle descendit à la Sabotière; la boime dame avait tout oublié; son premier mouvement fut d'embrasser la malade, dont le visage Teffraya. Gervais avait l'air d'un- cadavre ; ils échangèrent un regard.

« Voyez si Dieu m'a puni ! » dit-il en la reconduisant.

Il y avait plus d'un mois déjà que Denise gardait le lit avec des alternatives de bien et de mal qui laissaient encore une petite place à l'espoir. Au bout de six semaines, la fièvre, au lieu de cesser, devint plus violente. Denise, les yeux démesurément agrandis par la maladie, ne cessait pas de regarder Jeanne, qui jouait silencieusement dans un coin. On voyait des larmes le long de ses joues lorsqu'elle l'embrassait. De sa fille ses regards se reportaient sur le braconnier avec une expression d'inquiétude.

« Je vois bien ce qui t'occupe, lui dit Gervais, tu crains que je ne sois pas radicalement guéri.... Veux-tu que j'aille demander pardon à M. Durantier ? > Cette parole, de la part d'un homme que jî^mais rien n'avait fait plier, montrait bien la profondeur de son repentir. Cette fois, il était vaincu.

UamatiD, après ile loDgues nuits sans sommeil. Gervais, presque à bout de force, prit une bouteille et se versa un verre de vin; au moment de porter le verre à ses lèvres, il le jeta vivement par la fènêlre ;

« Non!... deTeau! de Teau !... dit-il ; le vin m'a perdu, je n'en boirai plus !... »

Denise l'appela et le serra sur son cœur.

« Ah! maintenant, je puis m'en aller, dit-elle ; Jeanne a un père!... »

Ce cri bouleversa le braconnier.

« T'en aller! toi!... me laisser seul!... » reprit-il tout tremblant.

Depuis le jour où elle s'était alitée en revenant de chez Claude, Denise avait eu le pressentiment qu'elle ne se relèverait pas ; elle en fit l'aveu, et s'efforça de consoler Gervais. Tout ce qu'elle avait de sérénité, de mansuétude et de force parut en ce moment. Elle lui répétait sans cesse qu'elle le quittait tranquille, heureuse de penser que cette crise, qui avait failli la réduire au plus affreux désespoir, avait eu pour résultat de le ramener au bien : elle était sûre à présent qu'il y persisterait. Elle voulut voir la Fiévreuse, Françoise et Martial, qui ne manquaient pas un seul jour de venir à la Sabotière. Martial pleurait; Françoise ouvrait des yeux tout grands et n'osait remuer; la Fiévreuse baisait les mains de Denise.

« J'aurais bien désiré te laisser un souvenir ainsi qu'à ces pauvres petits, dit-elle ; mais je crois que je n'ai plus rien.

— Rien ! s'écria Claude tandis que Gervais fouillait dans tous les tiroirs; attendez un peu, et vous allez voir ! »

Il courut à son auberge, et en revint avec une boite dont il vida le contenu sur le lit de Denise. Tous les pelils bijoux qu'elle avait tour à tour vendus se montrèrent à la fois. Elle ne put pas réprimer un cri de surprise. Gervais restait tout étonné devant Claude, qui riait.

« C'était mon idée, à moi, dit-il ; j'ai voulu changer d'état, et d'aubergiste devenir bijoutier : voilà le fond de la boutique* >

Gervais comprît alors ce qu'étaient devenus ces objets dont il avait autrefois remarqué l'absence.

« C'était donc toi qui les achetais? s'écria-t-il avec un geste de colère.

— Bon ! vas-tu me manger, à présent ! Puisqu'on te dit que j'étais le trésorier!... je rends mes comptes. »

Denise passa une médaille d'or au cou de Françoise et une petite bague au doigt de la Fiévreuse ; elle donna une montre d'argent à Martial qui se sauva en sanglotant.

« Bon! et mes intérêts? » dit Claude d'un air bourru.

Denise lui présenta la boite ;

« Vilain !... payez-vous! » dit-elle en souriant.

Claude prit une petite breloque en or que Mme Durantler avait autrefois donnée à Denise. Il voulut faire une plaisanterie, la voix resta prise dans sa gorge ; il étouffait. Marmotte, qui s'était glissée dans sa chambre, s'approcha du lit et poussa la main de Denise du bout de son museau.. La malade la caressa doucement.

« Tu ne courras plus, pauvre Marmotte ! » ditelle.

La chienne posa ses deux pattes sur Toreill^r et hurla. Gervais sortit de la pièce et tomba derrière la porte sur un banc.

Vers le soir, Denise s'enferma seule avec Jeanne et Gervais ; à l'entrée de la nuit, elle renvoya sa fille et fit appeler le vieux curé qui l'avait baptisée. La confession finie, elle croisa les mains sur sa poitrine et attendit. Gervais ne la quittait pas des yeux ; au mouvement silencieux des lèvres il comprenait qu'elle vivait encore. Au matin, un rayon de soleil qui entra tout à coup par la fenêtre illumina la chambre ; elle se souleva sur le coude et fît le signe de la croix ; puis, avec un geste où l'expression de la prière se mêlait à celle du comman*dément, elle étendit le bras vers le petit lit de Jeanne qui dormait, et, regardant Gervais, retomba sur l'oreiller et mourut»

76 LA SABOTIEÈE.

Au retour de la dernière cérémonie, qui réunit autour du cercueil tous les habitants du pays, Gervais voulut rentrer seul à la Sabotière. Il n'avait pas pu pleurer depuis la veille. Il y avait dans la chambre, où si longtemps Denise avait travaillé, un méchant portrait qu'un peintre de hasard avait fait pour six écus. C'était une abominable peinture d'une ressemblance extraordinaire. Gervais prit Jeanne par la main, et, la faisant mettre à genoux :

« C'était ta mère!... regarde-la! » dit-il.

Après qu'il eut éloigné Jeanne, il prit une grande serviette, embrassa le portrait avec des frémissements convulsifs et noua le linge autour du cadre.

« A présent, je ne la verrai plus.! murmura-t-îl à voix basse. J'ai mal agi.... je me condamne !... »

Il ôta la bague de mariage qu'il avait à son doigt, et la serra avec le bijoux de Denise ; il prit ensuite son fusil et le suspendit à un croc dans son étui. Tout cela fait, il rejoignit Jeanne et la serra tendrement sur son cœur :

« Il faudra un jQur que le père rachète le mari ; alors elle me pardonnera ! » reprit-il avec l'accent de la détermination.

Tirant alors d'un coin obscur sa hache, une pioche, une serpe, tous les instruments de travail si longtemps négligés, il les plaça près de lui. La rouille les avait visités ; il les aiguisa et les remit en état de servir. Jeanne le regardait d'un œil sur-

pris. Vers midi^ au moment de déjeuner et après qu'il [eut mis deux assiettes sur la table, le cœur lui manqua; il sortit pour respirer au^grand air. La Fiévreuse était accroupie à celle même place où Ton avait coutume de la voir efaaque jour. La petite Françoise pleurait entre *ses genoux. Au bruit des pas de Gervais, elle releva son front pâle.

< Que faites-vous là? lui dit Gervais doucement.

— J'attends que quelque bonne âme ait pitié de moi, répondit la Fiévreuse ; à présent que Denise est morte, je ne sais plus où aller!... »

Au nom de Denise, le cœur de Gervais se fendit.

« Entrez là, reprit-il en la poussant doucement vers la maison ; Denise vous aimait.... Aussi longtemps qu'il y aura un morceau de pain à la Sabotière, vous ne manquerez de rien.... Aimez Jeanne seulement, et parlez-lui de sa mère.... »

La Fiévreuse, tenant Françoise par la main, entra dans la maison, sans répondre, et s'installa dans une petite pièce. Une heure après, on pouvait la voir rangeant le linge et veillant à tout. Mme Durantier vint dans la journée pour voir si le pauvre ménage n'avaitbesoin d'aucune aide. Gervais fendait du bois dans l'enclos ; elle fut frappée de l'air de douceur et de gravité qu'avait son visage.

« Que puis-je faire pour vous?... dit-elle après avoir glissé quelque argent dans la main de sa filleule.

-^ Dites à M. de La Gharmoise que' je ferai c« qu'il voudra; s'il me prend à sou service, il ne sera pas mécontent de moi, je vous le promets, » répon* dit Gervais.

Ce ton d'humilité, où l'on sentait la franchise, toucha Mme Durantier, qili promit de faire ce que Gervais lui demandait. Elle tint parole, et lui apprit, le lendemain, que M. de La Gharmoise consentait, sur sa prière, à lui confier la direction d'une petite métairie où un honnête ménage trouverait à vivre; On verrai plus tard à le mettre en meilleure situation ; mais il fallait ne plus aller à la chasse, ni s'entêter à poursuivre les loups.

Gervais frappa sur sa poitrine.

« N'ayez pas peur, madame, le braconnier est mort, » dit-ii.

Quelques années se sont écoulées. Jeanne est une grande et belle jeune fille qui rappelle Denise parl'éléganee et la souplesse de sa taille, le charme de son visage ; elle a le même teint mat où brille la santé et les mêmes yeux noirs. Des fils blancs argenlent çà' et là la barbe et les cheveux de Gervais ; il a gardé son habit complet de velours brun, son large feutrci ses guêtres de cuir; mais on ne voit plus de carnassière sur son épaule; le fusil dort, toujours pendu au clou. Françoise a T&ge qu'avait Jeanne au moment où Denise est morte ; elle est comme un furet qui court partout, l'air joyeux, la mine éveillée; la Fiévreuse ne tremble plus ; si elle est encore p4le, sa pâleur n'a plus rien de maladif; i^Ue est active et met son orgueil à ce

80 LA SABOITÈBE.

que la Sabotière soit la maison la mieux tenue et la plus propre du pays. Marmotte est Tieillie ; elle dort dans les coins, devant la cheminée en hiver, au soleil, sur l'herbe, en été ; elle suit son mattre pas à pas quand il va aux champs, s'arrête quelquefois, hume le soufDe d*air qui arrive de la forêt, remue la queue, pousse un sourd aboiement si son odorat subtil flaire au loin une piste, et s'engage paresseusement sur le sentier où marche Gervais.

Claude s'est bien gardé de vendre son anberge* Le Lapin-Blanc, remis à neuf, étale sa fourrure éclatante sur un fond vert, peint crûment par un artiste de grand chemin. Les pots d'éfain brillent sur les étagères; la broche tourne, et l'aubei^te grisonnant, l'air jovial, la pipe à la bouche, a toujours le mot pour rire. M. Durantier est mort ; un tombeau, élevé dans une partie sombre du parc, porte, gravés sur le marbre, le nom de M. de La Charmoise et un écusson où brillent des armes de fantaisie. Sa femme, retirée dans une aile du château, relit avec de grands soupirs les volumes qu'elle a déjà lus cent fois, et s'attendrit au récit des ayentures chevaleresques de Mathilde et des infortunes de Paméla; die aime fort Jeanne qoand die la Toit, mais ne sort guère et n'a pas beaucoup de mémoire. Son fils, qui rit huit ou neuf mois de l'année à Plans, (lù jadis il suivait un cours de droit, est on beau S^r^Mi déjà vieilli par une btigoe précoce ;fl est

en train de manger le plus clair de son bien, et se croit des connaissances agronomiques, parce qu'il est membre d'un comice agricole. Il a renvoyé Gervais pour mettre à sa place un intendant plus souple qui l'aide à se ruiner poliment, Gervais, la conscience bien tranquille, a rendu ses comptes plus clairs que Teau de source, et, ramassant les petites économies qu'il a patiemment et laborieusement accumulées, il a pris à bail quelques champs, des landes, un bout de pré, dans lesquels il a mis un troupeau de mouton et deux ou trois vaches. Claude lui a ouvert sa bourse ; il a refusé d'y puiser, et veut tout devoir à son travail. Tout son temps n'étant pas employé, il s'est mis à la tête d.'une grosse exploitation de bois pour le compte d'un riche propriétaire du voisinage. Gervais mange de bon appétit, et dort d'un profond sommeil; il est d'une humeur égale, mais jamais on ne l'entend chanter. Le portrait de Denise est toujours couvert de la toile qu'il a jetée dessus, et sur laquelle il a suspendu une couronne d'immortelles et du buis bénit ; la bague non plus n'est pas à son doigt. Au commencement, on a voulu le chicaner sur cette résolution, il a résisté; on ne lui en parle plus; tout le monde croit que c'est une manie, Claude seul le comprend.

Gervais avait tenu fidèlement la promesse 'qu'il avait faite à sa femme : pour nous servir de l'expression évangélique, il avait dépouillé le vieil homme ; 318 6

8S JLA SABOTIÈRE.

le braconnier était bien mort. Gervais se levait avant le jour, donnait un coup d'œil à son troupeau et partait pour la forêt, où cent ouvriers travaillaient sous sa direction. Au besoin, il maniait la cognée et payait d'exemple. Il amassait sou sur sou pour faire une dot à Jeanne ; mais sa probité scrupuleuse empêchait la dot de s'arrondir. Les marchands de bois l'avaient, à mots couverts, sondé sur ses intentions; on lui avait même fait comprend dre qu'au besoin, on ne reculerait pas devant un honnête pot-de-vin pour qu'il trichât sur la valeur d'une coupe ; Gervais avait fait la sourde oreille ; il ne voulait gagner que les profits dont il avait lib^lé de parler. Sour tout dire en un mot, il s'était enraciné dans le bien, comme autrefois il s'était jeté à corps perdu dans la mauvaise voie.

Après sa rentrée chez M. Durantier, la première fois qu*on organisa une battue aux loups, Claude était venu le trouver :

« On va au bois demain, lui dit-il, le rendez-vous est aux Nersy à cinq heures ; que comptes-tu faire? »

Gervais tressaillit et regarda son fusil ; Marmotte» comme si elle eût compris, se dressa sur ses pattes et hurla.

< A cinq heures, répondit Gervais; et tu dis qu'il . y a dès loups?

— Aux tracesi on peut croire qu'il y a deux ou trois bêtes. »

Les yeux de Gcrvaisjelaienldu feu; s« Tu es noire capitaine, et Ton veut savoir ton avis pour l'attaque, poursuivit Claude.

— Tout beau ! » s'écria Gervais à Marmotte qui s'était jeté sur }ui en remuant la queue.

H étendait la jnain comme pour prendre le fusil qu'il avait couché contre la muraille , quand ses yeux rencontrèrent le portrait voilé de Denise. Il laissa retomber son bras.

« Non, dit-il à Claude ; non, je n'irai pas.

— Bien sûr?

— Non, te dis-je! Qu'on attaque sans naoi.

— Tu en tueras bien deux sur trois ; la prime et les peaux, ça fait bien une pièce de soixante francs.

— Oui; mais il y a le dîner après.... Donc, c'est fini ! »

Claude lui serra vigoureusement la main.

« Bien, Gervais l bien! dit-il. J'irai sans loi; et si je tue un loup, eh bien ! la prime sera pour la petite! »

L'opinion publique est lente à revenir sur les jugements qu'elle a portés. On ne voulut pas croire d'abord dans le pays à la conversion de Gervais. Chacun pensait à la brebis noire. L'un ajournait sa chute au printemps; le plus accommodant à l'ouverture de la chasse prochaine. Un si rude braconnier pourrait-il résister à l'odeur de la poudre? un* si joyeux convive au bruit des pots? Un coup de

fusil et deux chansons verraient la fin de sa jeune sagesse. Le printemps vint, l'automne passa, et la sagesse tint bon. Une année suivit une autre année sans apporter de changement dans la conduite de Gervais. Les plus têtus finirent par reconnaître que la guérison était radicale.

tin matin donc, vers sept heures, au moment où nous reprenons ce récit, Gervais, suivi de Marmotte qui bâillait, s'apprêtait à sortir de l'enclos. Il appela Jeanne, et, ne la voyant pas, il s'adressa à la Fiévreuse, qui préparait un petit ouvrage de couture pour Françoise.

« Jeanne est au chftteau, répondit la Fiévreuse ; la broderie qu'elle faisait étant finie, elle s'est hfltée de la porter à Mme Duranlier.

— Elle reviendra avec quelque bout de ruban ou quelque fichu de soie, dit Gervais ; je n'aime pas ça, et si je ne craignais de passer pour ingrat, je lui défendrais de retourner à la Gharmoise.

— Et de fait, vous auriez tort. »

Gervais hocha la tête.

c Aussi n'en fais-je,rien. Seulement, m'est avis, reprit-il, que la bonne dame entretient dans l'esprit de ma fille des goûts et des idées qui ne sont pas dans sa condition ; n'avez-vous pas remarqué quelque changement en elle?

— Non, dit la Fiévreuse sans regarder Gervais.

— Il me semble que son amour pour la parure

va en augmentant.... Je l'ai surprise, l'autre jour, qui se mirait devant son miroir ; elle ôtait et remettait son bonnet qu'elle ajustait de dix façons. On aurait dit un hoche-queue au bord de l'eau. Ça ne laisse pas de m'inquiéter.

— Jeanne a dix-huit ans ; à cet ftge, un peu de coquetterie ne messied pas....

— Un peu, oui; mais j'ai idée que c'est beaucoup !

— Il faut bien que jeunesse se passe. Quand votre fille sera pourvue d'un bon mari, elle ne pensera plus à tout cela.

— Ça me fait du bien ce que vous me dites.... Je donnerais la moitié de mon sang pour que Jeanne ressemblât à notre pauvre J)enisel... Si le contraire avait lieu, ce serait comme un signe qu'elle ne m'a pas pardonné. »

Gervais regarda autour de l'enclos et sur la route :

« Vous l'embrasserez pour moi, reprit-il ; il va me manquer quelque chose tout aujourd'hui. »

Quand il fut parti, la Fiévreuse le suivit de l'œil par-dessus la haie.

« Ah! le brave cœur! murmura-t-elle. Il en mourrait, bien sûr, s'il devinait tout. »

* Elle ouvrit alors un tiroir dont elle avait la clef dans sa poche, en tira un ouvrage de broderie, et, déployant la batiste:

« Voyons, reprit-elle, avec un peu de courage, on peut terminer ça aujourd'hui. »

Elle prit l'aiguille et s'assit auprès de la porte, à côté d'une place qu'ombrageait un gros lilas; et où Denise avait coutume de travailler. De tetnps à autre elle jetait un regard sur le chemin et dans la campagne ; le soleil montait dans le ciel ; l'ombre devenait plus courte dans l'enclos; une sorte d'impatience prit la Fiévreuse, qui se leva pour voir plus au loin. En ce moment une petite porte de derrière s'ouvrit, et Jeanne parut ; elle était rouge et parais* sait avoir marché fort vite. La Fiévreuse l'examina tout entière d'un coup d'œil ; un bout de papier plié en forme de paquet sortait de la poche de Jeanne.

« Votre père vous a^attendue, dit-elle ; il est parti fâché.

— Je ne savais pas qu'il dût se rendre de si bonne heure à la forêt, répondit Jeanne.... J'irai au-devant de lui ce soir.

— Il n'en aura pas moins le cœur gros tout le jour, poursuivit la Fiévreuse, sans compter que j'ai été dans l'obligation de mentir pour donner un prétexte à votre absence.... J'ai dit que vous aviez été chez Mme Durantier pour lui remettre celte broderie.... Voyez, il s'en faut d'un bon bout qu'elle ne spit finie. »

Jeanne prit le morceau de batiste du bout des doigts :

« Aujoard*hui ou demain, qu'est-ce que cela fait, puisqu'à la fin ce sera toujours une vérité? » repritelle avec impatience.

Elle tira de sa poche le petit paquet dont le bout se laissait voir, et, le dépliant, elle montra un nœud de ruban, une ceinture et un mouchoir de cou dont Mme Durantier lui avait fait présent.

< Est-ce joli ! > s'écria-t-elle en faisant chatoyer la soie aux rayons du soleil.

La Fiévreuse secoua la tête :

c Votre père avait raison, dit-elle, il n'est pas mauvais qu'une jeune fille soit propre et avenante, et qu'elle ait même le désir de plaire par son air soigneux ; mais il ne faudrait pas que cette envie allât jusqu'à se parer des choses qu'on doit laisser aux dames de la ville.

— Pourquoi, si l'on a un visage qui peut soutenir la comparaison ? » dit Jeanne en piquant le nœud *de rubans à son corsage.

La Fiévreuse posa la broderie sur ses genoux, et, regardant Jeanne bien en face :

« Vous n'avez vu que Mme Durantier ce matin ? » dit-elle.

Jeanne rougit très-fort.

« Pourquoi cette question? répondit-elle.

— Il était un peu moins de sept heures quand vous avez quitté la Sabotière; il ne faut guère plus d'une demi-heure pour arriver à la Gharmoise, en

passant par le petit bois; autant donc pour reyenir; en supposant que Mme Durantier vous ait gardée une heure, ça fait deux heures en tout» et il y avait longtemps déjà que la cloche du village avait sonné dix coups, lorsque vous êtes rentrée. De plus, vous étiez essoufflée comme une personne qui aurait couru.

— Qu'est-ce que cela prouve? répliqua Jeanne avec un sourire contraint.

— Cela prouve, j'en ai peur du moins, que vous avez passé par le moulin, vous savez, le moulin de Robert?... »

Jeanne frappa du pied avec violence.

« Est-ce donc pour m'espionner que vous mangez le pain de la maison ? s'écria-t-elle d'une voix que la colère faisait trembler.

— Ce pain que je mange, votre père mêle donne, répondit la Fiévreuse doucement, et je ne le mériterais pas si je ne vous prévenais des dangers auxquels vous vous exposez par confiance et par jeunesse. >

La colère de Jeanne n'était pas tombée, mais, la refoulant avec effort, elle se mit à rire.

« Eh bien, en supposant que j'aie pris par le bord de hi rivière pour revenir, où est le mal, où est le danger? reprit-elle.

— Le mal est que vous n'oseriez pas en parler à votre père; le danger est que Robert est trop riche pour penser à vous honnêtement.

— Qu'en savei-vous?

— S'il voulait sérieusement vous épouser en bon chrétien, devant M. le curé, il serait déjà venu à la Sabotière, où Gervais aurait eu tout loisir de l'écouter. Certainement, bien des jeunes gens seraient heureux de vous avoir pour femme ; mais Robert a des champs, des prés, un moulin qui lui rapportent beaucoup d'argent. Il s'établira quelque jour à Gien ou même à Orléans, pour faire le commerce des grains, et je ne crois pas que sa femme s'appelle jamais Jeanne Lemahu.

— On sait pourquoi vous dites cela! répondit Jeanne d'un air moqueur.

— Vous vous trompez. Dieu m'est témoin que je ne pense à personne en parlant ainsi , bien que je sois chagrine du mal que souffre quelqu'un à cause de vous.

— Tant pis pour ce quelqu'un!... on n'a rien (ait pour l'encourager.

— C'est vrai.... aussi ne vous reproche-t-on rien, si ce n'est de ne pas avoir la même allure envers tout le monde.

— Faut-il donc faire la moue à tout propos, et ne jamais rire; comme si j'avais cent ans?

— Vous feignez de ne pas me comprendre, Jeanne, mais j'agirais mal si je ne vous mettais pas en garde contre vous-même. Dimanche dernier, quand vous avez d!né chez la mère Bertrand, qui

donc conduisait la charrette qui vous a ramenée ? Et Fautre jour, à ia fête du village» qui vous a régalée de massepains, de croquets et de sirops ? Qui vous a appris cette chanson que vous chantiez l'autre soir? Avec qui vous promeniez-vous hier le long du taillis, vers la brune? Vous le savez, et n'avez pas besoin de nommer personne.... Vous entrez dans un chemin qui fait mille détours; quand on arrive au bout, on est en peine de savoir par où l'on a passé. Le meunier n'est pas scrupuleux; il vous fera faire un pas un jour, et deux le lendemain, et il sera trop tard après pour s'arrêter ! »

Un rire amer plissa les lèvres de Jeanne.

« Merci ! dit-elle ; on voit que vous avez l'expérience des choses. >

La Fiévreuse devint toute pâle.

« Ce n'est pas généreux, répondit-elle d'une voix émue; je vous pardonne cependant en souvenir d'une personne qui serait morte avant de parler comme vous venez de le faire. »

Jeanne se tut| essaya la ceinture et le mouchoir de cou, les ôta, les roula dans leur papier, prit un livre, le ferma, chercha un panier où il y avait du linge, des aiguilles, du fil, des ciseaux, s'assit à l'écart et se mit à coudre. La Fiévreuse continuait silencieusement de broder. On voyait au mouvement du pied de Jeanne qu'elle était mécontente. Une heure après elle se leva.

< Eh bien» j'ai eu torti dit-elle; à votre tour, pro* mettez-moi de ne plus parler de tout cela, ni du moulin, ni du meunier.

— Est-ce possible? Qui vous en parlerait, si ce n'est moi t dit la Fiévreuse en prenant la main de Jeanne entre les siennes.

— Mais entin, si je l'aime, ce Robert!

— Ce serait un malheur qui m'obligerait à plus de franchise.

— Oh! la têtue!... » s*écria Jeanne en retirant sa main.

Elle jeta vivement le linge, le fil et les aiguilles dans la corbeille , prit un chapeau de paille et se dirigea vers la porte de l'enclos.

< Je vais à la rencontre de mon père, dit-elle d'une voix brève.

— Allez; moi, j'achève celte broderie. »

Quand la porte fut retombée dans son cadre, la Fiévreuse regarda le portrait voilé.

• Ah ! pauvre Denise I... » murmura-t-elle en essuyant une larme.

• Presque à la même heure, deux hommes se* promenaient le long d'un sentier qui côtoyait le Beuvron. L'un fumait dans une courte pipe et portail à la main un fort bâton avec lequel il s'amusait machinalement à pousser les pierres dans l'eau ; l'autre avait sur la bretelle de son carnier une plaque Iwi-^ santé et tenait sous le bras un fusil. Claude regar-

daît Martial du coin de l'œil, avec ce sourire narquois qui lui était habituel.

« Ée n*est pas un vieux renard comme moi qu*on tromperait, mon garçon, disait -il. Quelle était donc la jeune fille qui, l'autre jour, traversait la lande d'un pas si leste, et pourrais-tu me dire le nom du garde qui restait planté sur ses deux jambes derrière la haie? Il regardait encore qu'il ne voyait plus rien. Je parierais bien une vache contre un agneau que la jeune fille demeure du côté de la Sabotière, et que le garde ressemble beaucoup à mon ami Martial.

— Eh bien , quoi ! répondit Martial d'un air chagrin ; est-ce ma faute, à moi, si je la trouve plus jolie et plus gentille dans son petit doigt qu'aucun autre, qui soit dans le pays, dans toute sa personne? »

Claude lui frappa sur l'épaule joyeusement.

« Eh 1 mon garçon, qui songe à t'en faire un crime i Si l'on a des yeux, c'est pourvoir. Il est certain que la Jeanne a des façons si charmantes que je prends plaisir, à la regarder, moi qui suis un vieux. On dirait une perdrix dans un chaume, quand elle trotte. Mais, mon garçon, j'ai été amoureux de mon temps, et m*est avis, s'il m'en souvient bien, que ce n'était pas comme ça que je m'y prenais. Diantre! si j'aimais encore, on verrait !

— Et que.voulez-vous que je fasse?

— Eh ! mon garçon , on a une langue et on s'explique. Il n'y a tel que jeune coq pour parler haut.... Toi, tu te tais.... et quand tu ouvres la bouche^ c'est pour soupirer. Jolie conversation que celle-là! merci !... Les filles se prennent au rire et à la gaieté comme les oiseaux à la glu.

— Encore faut-il que le cœur y soit.

— On l'y met.

— De gré ou de force, n'est-ce pas? Vilaine besogne ! Et puis à quoi bon?

— Çà, mon garçon, je ne te comprends plus. Jl s'agit de Jeanne, tu l'aimes, et tu dis : A quoi bon? Mais si tu l'as remarquée avec ses airs de pinson qui chante sur une branche , crois-tu donc être le seul qui ait pris garde à ses yeux? »

Martial secoua la tête.

« Et tu restes les bras croisés? Tu ne parais presque jamais à la danse? Tu ne cherches pas à la di-vertir, et lu te caches quand tu la rencontres? Dame ! mon bonhomme, de mon temps on était plus leste et moins langoureux ! Il n'y avait ni rival ni clôtures qui m'eussent retenu !

— Chacun a ses idées là-dessus. Vous aviez une auberge, monsieur Claude, moi je n'ai que mon fusil. Le joli cadeau à faire à une femme !

— Pardine ! Gervais, à ce compte, avait donc un palais quand il a épousé la Denise, laquelle, sans malice aucune, valait bien Jeanne.

9k LA SABOTIÈRE.

— Oui» mais la Denise raimait.

— Ëh ! mon petiot, est-ce qu'on sait jamais quand et comment une fille vous aime!... Moi qui ai grisonné en étudiant la chose, je suis encore à n*y rien comprendre^ Ce qu'on dit ne témoigne pas toujours de ce qu'on pense.

— Oui, mais ce qu'on fait? Je suis garde, et une brebis rie remue pas dans le pays sans que je le sache, à plus forte raison la Jeanne.... Dieu me préserve de penser qu'elle ait mal fait; mais si son cœur parle, croyez-moi, ce n'est pas le nom de Martial qu'il prononce. »

Claude regarda Martial de cAté.

« Celui de Robert alors? dit-il.

— Peut-être.

— Et tu ne l'attends pas au détour du chemin, derrière un enclos, pour lui apprendre à vivre à coups de poings, À ce méchant meunier? Regardemoi ces mains qui sont au bout de tes bras, tu en assommerais quatre comme hii!

— Je ne dis pas; mais à quoi cela me serviraitil? La Jeanne l'en aimerait-elle moins ?

— Qui saitl Et puis il y a le plaisir de se venger.

— C'est là un vin dont je n'ai jamais bu, et j'ai idée que je n'y aurais pas de goût. »

Claude frappa de son bflton une grosse pierre. » Ah ! le drôle de garçon, reprit-il.

— Vous comprenez, poursuivit Martial en appuyant la main sur sa poitrine, que je ne sens pas là ce qui s'y trouve depuis si longtemps sans m'ôtre fait beaucoup de raisonnements. C'est & quoi je pense le plus. Je me suis dit qu'après tout je n'avais aucun droit de violenter les inclinations de Jeanne; si elles vont du côté que vous savez, c'est qu'appa* reniment elles y sont plus à l'aise. On a beau ne pas parler comme une pie, qui jacasse sur un peuplier et sur un bouleau tour à tour, . on a des oreilles pour entendre* J'ai eu cent occasions de voir Jeanne et de passer un bout de temps avec elle, quand je vais à la Sabotière embrasser la Fiévreuse. Elle a les idées ailleurs : je ferais, je crois» un bon mari, mais ce n'est pas ce qu'il lui faut J'assurerais son pain de tous les jours et des langes à son enfant, si Dieu nous en donnait un : elle a d'autres prétentions. Vous voyez cette eau qui coule?... dites-lui donc un peu de s'arrêter. Elle suit sa pente.... ainsi fak Jeanne. Ça me fend le cœur, mais c'est son droit. Quant à vouloir me venger sur le meunier de la préférence qu'elle lui accorde, je n'y vois point de justice. Le con-* traire, par hasard, pouvait arriver; aurait-il été dans son droit de me casser un bras? Il faut se mettre à la place de chacun pour juger honnêtement des choses. Ce n'est pas sa faute, & Robert, s'il est un des plus riches de l'endroit, sans

compler qu'il est avisé, adroit, bien bâti, et qu'il a été à la ville chez des maîtres qui lui ont appris tout ce que je ne sais pas. Ce n*est pas sa faute, à Jeanne, non plus, si elle regarde tou-^ jours du côté où ça brille. Les alouettes, qui sont des créatures du bon Dieu, en font bien autant. J*ai vécu un peu seul étant tout petit, plus tard, avec la charge que me donne cette plaque, ça n'a pas changé; ça m*a donc forcé de causer avec moi bien franchement; j*ai bientôt senti que je ne devais pas mettre mes espérances plus haut que ma position. De bonnes âmes sont venues en aide à ma sœur quand elle était dans la peine; grâce à Gervais elle a un abri où rjen ne lui manque ainsi qu*à la petite Françoise; moi, on m'a tendu la main, et j'ai un état plus lucratif que je n'étais en droit de l'espérer quand j'allais pieds nus par les diemins. Il y aurait de l'ingratitude à me plaindre. Si Jeanne ne m'aime pas, c'est tant pis pour moi. Tout le monde a ses mauvais jours; le plus sage est de s'y résigner sans ajouter à son chagrin par le regret d'avoir mal agi. C'est toujours à quoi ont abouti tous mes raisonnements. J'en puis souffrir, mais je m'en trouve bien, ayant la conscience en repos.

— Vrai Dieu! j'enrage, s'écria Claude. A ton air, on dirait que tu parles d'un autre quand tu parles de toi! Tu approuves donc que Jeanne aime

I^\ SABOTIERE. 97

Hobcrt, et qu*e]lc écoute ce gars, qui est madré comme un chat?

— Oh ! cela ,est une autre question ! Si le père Geryais m'interrogeait, je pourrais hésilcr à lui répondre, dans la crainte qu'il ne vtt un motif d'intérêt dans ce que je lui dirais, mais à vous je puis confier mon sentiment. Oui, Jeanne se trompe et fait un mauvais choix.

— Enfin, yoiià qui est parler! Je ne donnerais pas quatre sous de la ligure de ce Robert.

— Hum ! ce n'est p^s l'avis des filles du pays ! mais Jeanne regarde au dehors, et nous regardons au dedans. Le Robert va souvent à la ville, et il fait sonner bien haut ses écus.... Ça m'étonnerait s'il pensait sérieusement à faire sa femme de la fille à Gervais ; il est bien trop glorieux pour vouloir d'une villageoise. S'il cause avec Jeanne, il n'est pas muet avec d'autres. Tout ça n'est pas franc.

— Et tu ne parles pas à Gervais?

— Eh ! venant de moi , on croirait que l'avertissement est inspiré par la jalousie. Phrases perdues ! Et puis Jeanne n'est point sotte. Le jeune maître de la Charmoise f aux vacances de Tan dernier, a tourné autour de la Sabotière, histoire de s'égayer pendant deux mois. La Jeanne riait au commencement ; mais voilà qu'elle a su que le monsieur rôdait du côté où demeure la fille de Téclusier du grand étang. Elle est lîère, et lui a tourné le

dos. Ça sera peut-être la même chose avec Robert,

— Il se peut que tu aies raison , et certainement tu vaux mieux que moi, dit Claude ; mais, c'est égal, je n'aurais pas été fâché de voir la chevelure frisée du meunier au bout d'un bon bâton, et, à ta place, c'est un plaisir que je me serais offert. »

Comme il achevait de parler, Claude aperçut, au détour du sentier, Gervais et Jeanne qui traversaient* le Beuvron à gué, sur de grosses pierres, dans un endroit où la rivière conpait un chemin piétiné par les bestiaux. Il poussa vivement Martial du coude.

« Va donc offrir ta main à Jeanne, » lui dit-il.

Martial . courut vers le Beuvron, mais Jeanne, qui l'avait vu, sauta prestement le ruisseau et le salua sans accepter la main qu'il lui tendait.

« C'est toi, mon garçon, dit Gervais en posant la sienne sur l'épaule du garde, j'ai toujours grand plaisir à te voir : on sait qu'avec toi la commune n'a rien à craindre, tu veilles à tout. Passes-tu du côté de la Sabotière, ce soir?

— Oui, répondit Martial ; il faut que je monte un instant à la Cbarmoise.... les bœufs du fermier ont fait du dégât dans un semis de pins, du côté des Pierreux. Au retour, j'embrasserai la Fiévreuse.

— Fais mieux.... dîne avec nous; Jeanne préparera des crêpes, et nous ferons une petite partie en causant. »

Le garde tourna les yçux vers Jeanne.

« Les crêpes, c'est facile, dit-elle ; niais j*ai promis, le soir, d'aller à la veillée chez la mère Thiéron.

— Je vous remercie, reprit Martial en s'adressant à Gervais, j'oubliais que j'ai rendez-vous chez notre adjoint, à sept heures, je* ne veux pas le faire attendre.

— Alors, ce sera pour une autre fois, » dit Gervais.

Il serra la main de Claude qui s'était approché, et, faisant un signe de tête amical au garde , il s'éloigna avec Jeanne , qiii passa devant eux sans regarder personne.

« Vous l'avez entendue et vous l'avez vue.... Que faire à cela? dit Martial. Vous connaissez la mère Thiéron.... elle est un peu parente de Robert.... bien sûr, le meunier y sera ce soir. »

L'aubergiste frappa de son bâton ferré sur un caillou.

« Allons! reprit-il, j'en parlerai à Gervais. »

L'incident auquel Martial avait fait allusion à propos du fils de Mme Durantier, avait eu plus d'importance que le garde ne le supposait ; mais, pour bien se rendre compte de la part d'influence qu'il avait eue sur Je caractère de Jeanne, il. est bon de faire quelques pas en arrière.

Jeanne avait alors dix-sept ans, maïs, grande,

100 LA SABOTifeRE.

élancée, souple comme un jonc, les bras ronds et frais, elle paraissait en avoir un ou deux de plus. La bonne amitié que lui portail la dame An la Charmoise rendait sa présencoau château presque quotidienne. Aussi longtemps qu'elle resta petite fille, M. Jules, ainsi qu'on appelait le fils de la maison, •qui s'y montrait pendant deux mois, chaque année, au temps des vacances, n'y prit pas garde, si ce n'est pour jouer. Plus tard, quand l'écolier devint étudiant et l'étudiant tout à fait jeune homme, il remarqua que sa voisine avait la taille bien prise, le corsage élégant et plein, la main petite et charmanie, quoique brune, et les yeux vifs et noirs d'un oiseau. Il est rare qu'un bachelier quiltc les bancs de l'école sans aVoir la tète farcie de lectures mal digérées, entre lesquelles celle de Clarisse passe la première. On veut être Lovelace à sa manière, et faire des malheureuses dans son petit coin. M. Jules n'était pas exempt de cette maladie. Il s'attaqua donc à la petite paysanne, résolument, en homme qui a passé par le Jardin d'hiver et la Grande-Chaumière. Il vit bientôt qu'il avait affaire k forte partie. La petite Solognote, qui riait de bon cœur et donnait de vigoureuses tape^ sur les mains trop promptes à s'émanciper, n'était pas une grisette de Paris. Elle acceptait volontiers un bout de dentelle ou quelque ruban, écoutait de toutes ses oreilles les compliments et les galanteries, badinait coquettement, et

ne donnait rien. M. Jules se piqua au jeu. Jeanne lînl bon, mais n'eut garde de reconduire. Son instinct lui disait qu'il ne fallait, pas couper par la racine un jeune arbre qui promettait de si beaux fruits. L'étudiant serait certainement devenu amoureux tout à fait, s'il n'était entré dans ses principes d'imiter les grands modèles jusque dans leuré perfidies. 11 ménageait donc à sa flamme des dérivatifs qui l'aidaient à se consoler des cruautés de sa belle. Jeanne résistait, et M. Jules se distrayait. Dire que la fille de Gervais restait complètement insensible aux poursuites de M. Jules, c'eût été trop, mais elle n'était pas prompte à la tendresse, et la nature la poussait à essayer ses armes. Elle était ambitieuse sans bien savoir ericore ce que c'est que l'ambition, et l'habitude de vivre chaque jour au milieu de meubles superbes, dans de belles chambres où elle voyait des lustres éclatants, des pendules qui reluisaient, de grands miroirs dans des cadres dorés, des tapis plus moelleux aux pieds que la mousse des bois, lui donnait le désir de posséder toutes ces choses magnifiques. Elle entrevoyait vaguement dans l'amour de M. Jules le moyen de passer de la Sabotière à la Charmoise. Dans les moments où elle y pensait, toutes sortes d'idées confuses fermentaient dans son cerveau.

Elle avait occasion de rencontrer son jeune amoureux à toute heure et un peu partout; les prétextes

■ ne lui manquaient pas non plus de monter au château ; elle attisait donc son feu par mille roueries naïves qui étaient dans ses instincts. Si d'aventure M. Jules embrassait un peu vivement ses bras nus ou le coin de son épaule ronde^ au détour d'un corridor, elle le rabrouait de la belle manière, la chose faite, mais laissait la porte ouverte à un raccommo* dément. Si elle lui permettait de se trouver sur son passage quand elle traversait le parc pour se rendre chez Mme Durantier, elle avait soin que l'entrevue fût assez longue pour déployer toutes ses grâces, et pas assez pour lui donner le.temps de rien espérer. Quand il la pressait de s'expliquer sur les sentiments qu'elle avait pour lui , elle prenait un petit air candide qui la rendait plus jolie encore.

« Moi, je vous aime bien, » disait-elle.

Rien de plus , rien de moins ; ce diable de « bien » revenait toujours et rendait la phrase creuse sans qu'on pût s'en fâcher. Un jour qu'il la voulait plus courte :

« Eh bien ! reprit-elle, je vous répondrai devant M. le curé.

— Ouais ! » fit M. Jules.

Cette bucolique durait depuis trois ou quatre mois, lorsque, à une fête de village, Jeanne aperçut sur les épaules d'une belle fille un beau mouchoir de soie qu'elle avait vu la veille entre les mains de M. Jules. Elle en eut des éblouissemenls. Certaine-

ment ce mouchoir n'était pas venu là tout seul. Tout en dissimulant son dépit, elle observa du coin de rœii son amoureux et la fille au mouchoir. Elle découvrit bien vite qu'ils échangeaient des signes d'intelligence. Un peu après elle vit sa rivale s'éloigner du bal tout doucement. M. Jules l'imita au bQut de quelques minutes, mais par un autre chemin. Jeanne ne fut pas dupe de ce stratagème. Elle se glissa hors du viilage, suivit à pas. de loup le perfide, et remarqua qu'il s'engageait dans un sen-* tier qui aboutissait à un [)etit bois, dont la lisière se voyait à «un quart de lieue de là. Elle y courut, et se planta au coin^ d'une haie devant laquelle M. Jules devait passer. Elle ne se possédait pas de colère. Quand M. Jules fut à sa portée, elle sauta au milieu du sentier.

« Eh bien 1 dit-elle, nous avons donc un rendezvous ?

— Moi! fit M. Jules tout surpris de cette apparition. ^

— Niez-le donc! » reprit-elle en lui saisissant le bras et en lui montrant la tête de la danseuse qui écartait les branches d'un buisson pour réconnaître ce qui se passait, et qui, se voyant découverte, prit la fuite.

M. Jules, déjà troublé, balbutia. Les mots ne lui venaient pas. Jeanne haussa les épaules.

« Laissez donc! s'écria*t-elle, est-ce que jç n'ai

pas reconnu sur son vilain cou le mouchoir de soie que vous m'avez fait voir; vous me demandiez même si je le trouvais joli.

— EU bien l répondit M. Jules, je n'irai plus au grand étang, je vous le jure; et je vous donnerai autant de mouchoirs que vous voudrez.

— Allez où il vous plaira, et ne me donnez rien ; tout est mensonge et tromperie en vous.

— Ah! Jeanne, vous savez pourtant bien que je vous aime ! »

Jeanne le regarda droit dans les yeux.

« Si vous m'aimez comme vous le dites , repritelle, menez-moi chez Mrtie de La Charmoise et faiteslui-en l'aveu tout de suite. »

M. Jules prit un air chagrin :

« Vous savez bien que c'est impossible, dit-il.

— Alors, bonsoir. »

Jeanne tournait sur ses talons ; M. Jules l'arrêta par le bras :

« Écoutez-moi, reprit-il.»

— Non ; Mme. votre mère, ou rien.

— Ah ! vous avez bien tort, continua-t-il ; j'aurais fait des folies pour vous.

— Eh bien ! il fallait les faire. »

Elle se dégagea de son étreinte , et ils se séparèrent.

Soutenue par un sentiment de fierté et d'amourpropre, Jeanne ne fit plu§ aucun eflbrt pour se.

rapprocher de M. Jules; M. Jules, de son côté, s'entêta. Par dépit, il prodigua les cadeaux à la fille de Téclusier, qui se montra brave et parée aux danses et aux foireç. Jeanne se garda bien de parler à qui que ce soit de cette aventure, qu'elle croyait secrète, et qui l'était presque, peu de personnes, à l'exception de Martial, en ayant eu quelque vague idée; mais elle y pensa souvent, et le souvenir en resta profond» si ce n'est dans son cœur, du moins dans sa mémoire. C'était la première expérience qu'elle faisait de la vie, une sorle de d.ébut qui lui montrait qu'il ne fallait pas trop compter sur sa beauté pour arriver où elle avait la volonté de se pousser. Mais cet échec, loin de la ramener à d'autres sentiments, ne fit que l'exciter davantage, eu aiguisant ce qu'il y avait d'âpre et d'impérieux dans sa nature.

« M. Jules ce n'est pas tout le monde; nous verrons bien! » avait-elle dit.

*êp

La Fiévreuse, qu'on a vue fréquemment dans le cours de ce récit, était une pauvre fille de Cerdon, qui eût trouvé plus facile de mourir que de faire la moindre peine à son plus mortel ennemi. Elle était de ces bonnes créatures sans fiel qui semblent prédestinées à tous les maux, et qu'on dirait créées pour faire voir que la récompense due an malheur et à la bonté n'appartient pas à la terre. Son père était cantonnier, dur à tous, mais surtout aux siens; il effraya la jeunesse de ses enfants par les éclats d'une colère que tout excitait. Naturellement délicate et limide, la petite Ursule souffrit davantage de la contrainte où elle vivait. Grondée pour un mot, battue pour une étouWerie, elle vécut dans . une sorte d'effroi constant, dont le reflet se lisait

dans ses yeux doux et craintifs. Elle avait dès Tàge de trois ans des altitudes d*oiseau jeté hors du nid par un coup de vent. Aussitôt qu'elle fut en état de courir, le cantonnier lui mit dans la main un panier plus grand qu'elle et une serpe ébréchée, avec mission de rapporter au logis du bois mort. Quand le fagot n*était pas assez volumineux, ou quand son père avait bu, Ursule recevait deux ou trois gourmades qui tombaient sur la tète où le dos, au hasard, après quoi elle allait se coucher sans souper. Elle pleurait toute la nuit. Sa mère avait succombé à la peine depuis longtemps. Maigre, pâle, chétive, Ursule était bergère à douze ans et ne trouvait de repos que dans les bois, lorsque le cantonnier se remaria avec une femme appelée la Geindrette, qui tenait un petit débit d'eau;de-vie, fréquenté parles ouvriers d'un canal qu'on creusait alors dans cette partie de la Sologne. On disait que la noce avait précédé le mariage, ce qui n'empêcha pas le violon de grincer dans le cabaret. La vue de cette femme, qui avait la voix forte et l'humeur acariâtre, épouvantait Ursule. Elle arriva.à l'église plus morte que vive.

On dîna dans la boutique, où l'eau-de-vie de

la mariée ne fut pas épargnée. Effrayée du bruit

qui se faisait autour d'elle, Ursule se réfugia dans

. un coin, où, le cœur gros, elle se mit à sangloter.

Quelque chose lui disait qu'elle était seule entre

celle mère inconnue qui ne l'avait pas encore em- . brassée et ce père qui la maltraitait.

Tandis qu*elle essuyait ses yeux, dont les larmes tombaient toujours, elle entendit la voix de la cabarctière qui l'appelait. Cette voix lui sembla dure, cl ne présageait lien de bon. L*enfant eut peur; elle se fit petite et retint son souffle, espérant qu'on ne penserait plus à elle. La voix retentit de nouveau. Ursule fit. un mouvement. La Geindrette, tout ani- • méc par le qiegas et les chansons, la trduva dans son coin. Elle la tira rudement par le bras et lui mit le poing sur le menton.

«Ah! lu pleures- au lieu de répondre.... C'est pour me remercier d'avoir épousé ton père que tu me manques de respect.... Ça va changer, hein? dit-elle. »

La terreur paralysait Ursule.

» Voyez la têtue, si elle répondra ! marche, alors ! » reprit la Geindrette. Un soufflet tomba sur la joue droite de l'enfant, un soufflet sur la joue gauche, et elle fut jetée à la porte.

La voix de son père qui grondait lui fit trouver des forces pour courir. Elle arriva essoufflée derrière une haie près de laquelle il y avait un fossé plein d'herbes; les jambes lui manquèrent, et elle y lomba. Le murmure des cris et des chants qui remplissaient le cabaret jerrivaient par bouffées à son oreille ; elle frissonnait alors et se cachait la tête

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SOUS son tablier. Elle croyait à tout instant qu'on allait la tirer de là -pour la battre. Les pintes et les brocs rayaient fait oublier. Quand vint la nuit, elle quitta le fossé et se glissa vers la grange où elle avait son grabat, étouffant ses pas, et osant à peine respirer. Au moindre bruit% elle sautait à terre et regardait partout avec effroi. Au petit jour elle reçut un morceau de pain noir et un paquet de laine à tricoter que la Geindrette lui mit dans la main.

« Si le bas n'est pas fait ce soir, .prends garde à loi, » dit-elle.

La vie misérable qui avait été la sienne devint un enfer. Que de fois en hiver ne la voyait-on pas ramassant du bois mort le long des haies, les mains gonflées par le froid et meurtries de coups, vêtue d'une méchante robe d'indienne trouée en vingt endroits et rapetassée, les pieds nus et saignants. Elle contracta dès lors un- tremblement nerveux qui fut plus tard augmenté par des accès de fièvre que la mauvaise nourriture, la fatigue, la privation de sommeil, rendirent en quelque sorte permanents ; cette disposition lui valut ce surnom de la Fiévreuse, sous lequel on la connut bientôt dans le pays.

Un an après, la Geindrette avait donné le jour à un enfant, qui fut baptisé entre deux bouteilles d'eau-de-vie, et dont on résolut de faire un tambour. Martial promettait d'être fort comme un tronc de chêne; rien n'avait prise sur lui; mais sa J)elle

santé, sa force, sa robuste prestance ne le mettaient pas à Tabri des mauvais traitements. De ce côté-là l'éducation du frère et de la sœur fut de tous points semblable. La Fiévreuse, qui ne savait sur qui déverser le fond de tendresse dont Dieu avait rempli son cœur, s'attacha à ce petit être avec une ardeur et un dévouement que rien ne put lasser. Pour Martial elle cueillait des fraises et des noisettes; pour Martial elle fabriquait de petites cages avec des brins de jonc et de roseau; les pauvres petits sous que des voyageurs, touchés de sa misère et de sa tristesse, jetaient dans son giron, étaient pour lui. Un }our qu'elle avait acheté chez l'épicier un croquet pour l'enfant, la Geindrette surprit Martial en train d'y mordre à belles dents. Elle eut bien vite obtenu de lui l'histoire de celte friandise que luimôme avait choisie; la Fiévreuse, interrogée, avoua à son tour que le sou dépensé par elle provenait d'une aumône. La Geindrette leva la main et la fit pirouetter sur ses talons.

« Voyez la voleuse, dit-elle, qui nous laisse nous morfondre à la nourrir, et qui garde pour elle ce qu*on lui donne! »

Les coups pleuvaient; la Fiévreuse, abandonnée enfin par celte furie, prit dans ses bras le petit garçon qui pleurait, blotti derrière un buisson ; elle l'embrassa à vingt reprises, comme pour reprendre courage : '

« Va, mon petit, tu en auras encore des croquets, » disait-elle en pleurant elle-même.

Quelquefois la Fiévreuse entraînait Marlial avec elle au milieu des bruyères où paissait le peli^troupeau de moutons confié à sa garde, et bientôt leur gaieté naturelle, réveillée par le silence et l'éloignement, se répandait en mille jeux. Quels éclats de rire alors ! mais si le cantonnier ou la Geindretle paraissait toutà^coup, tous deux frissonnaient, et Martial» tout ahuri, se craiçponnait à la jupe de sa grande sœur.

Un jour, dans un accès de colère, une attaque d'apoplexie emporta le cantonnier. Dès le lendemain, la Fiévreuse fut mise dehors par la Gein-. drette. Un voisin la recueillit dans son étable, où elle s*arrangQa un coin près des moutons, ses vieux amis, et Martial s'échappa le soir même pour la rejoindre. Fouetté jusqu'au sang pour celte escapade, il reconrunença le lendemain. La Geindrette, qui le guettait, lui appliqua une nouvelle correction. Martial, fou de douleur, s'échappa de ses mains, et, se plantant devant elle les points crispés, le visage en feu :

« Tuez-moi donc bien vite» car, tant que j'aurai des jambes, j'irai chez la Fiévreuse, » dit-il. > . La Geindrette sauta sur lui comme une louve. On ne sait ce qui serait arrivé, si Gervais, alors régisseur de la Charmoise, n'eût passé par là. Il

saisit la Geindrelte par le bras et la menaça de porter plainte au .juge de paix si elle continuait. La veuve du cantonnier eut peur et posa le petit par terre en grondant. Sur ces entrefaites la Fiévreuse rencontra un ouvrieç du pays libéré du service militaire qui lui parla un langage auquel personne ne l'avait accoutumée; il paraissait l'avoir prise en affection et Taidait quelquefois à ramener ses brebis du bois, où il travaillait de son état de bûcheron. Seule, sans appui, sans aucun être qui s'intéressât à elle, la Fiévreuse ne sut pas résister à ce semblant d'amour.. Elle devint mèi'e. Le premier cri de la petite Françoise la remplit de joie. Elle atait donc quelque chose à elle qu'elle pourrait aimer librement à toute heure.

Les bCtcberons de la Sologne se bâtissent, au fond des bois où ils habitent presque toujours, des espèces de huttes en forme de cônes où divers compartimenta sont ménagés et servent de chambres à coucher à toute une colonie. Des branches de pin, du chaume et de la paille servent de toiture ; quelques perches soutiennent l'édifice bien calfeutré; on y pénètre par une porte basse; des bottes de fougère et des feuilles sèches, séparées par de minces cloison*, servent de lit. Le vent et la pluie ne peuvent pénétrer dans ces habitations sauvages où il fait chaud en hiver. Avec l'aide de la Fiévreuse Joseph eut bientôt bâti une cabane pour son

petit ménage, à Fabri d'une grande futaie; elle était spacieuse et relativement commode. Martial y eut son coin. La Fiévreuse y mit l'ordre et la propreté, elle eut un coffre et des draps, une table et deux chaises. Une fontaine voisine lui fournissait de Teau en abondance. Elle se procura trois brebis qiji, dans sa pensée, étaient le commencement d'uri troupeau. Industrieuse; active, dure •au travail et tirant parti .de tout, elle appliqua tous ses soins à se faire une famille et un ménage. Elle y serait parvenue si elle avait eu un soutien dans Joseph; mais ce premier moment, qui lui fit entrevoir le bonheur comme dans un éclair, devait être suivi de. longues misères. Le bûcheron, qui avait séduit la Fiévreuse, avait de mauvaises habitudes; son salaire était dépensé avant d'être gagné ; les cabarets de la route se le partageaient; la paresse s'ajoutait à rinconduite. Chaque jour il jurait de se corriger, et chaque jour il recommençait. La Fiévreuse ^tait trop douce pour se fâcher; elle ne comprenait pas seulement qu'à un homme qui avait un enfant il fallût encore du vin bleu. Joseph ne grondait jamais; quand Tivresse le gagnait, il pleurait; on pouvait dire que dans le dernier verre qu'il avalait il y avait autant de larmes que d'eau-de-vie. Il ne cessait pas de s'accabler de reproches durant les longues et fréquentes libations qu'il faisait dans les bouchons du pays* Des reproches il arrivait aux in-

jures; les invectives suivaient en foule, et Ton devinait que Joseph était dans quelque coîn, entre deux brocs, à la véhémence des épithètes qu'il se jetait à la face. A la première rasade il était un vaurien, une brute, un sans-cœur. A la seconde bouteille il se traitait de coquin, de bandit, de chenap'an; aussitôt que les fumées du vin lui montaient au "cerveau, il ne voyait pas dans le département de mauvais sujet qui lui fût comparable; ses yeux devenaient humides, quelques larmes tombaient de ses paupières gonflées. Puis, dès qu'il chancelait sur ses jambes, il déclarait, avec d'affreux serments,* qu'un misérable tel que lui mourrait certainement sur l'échafaud. Il sanglotait et rejoignait au hasard la Fiévreuse à laquelle il demandait pardon et qui le consolait.

« Ah! disait-il alors, il ne se trouvera donc personne pour me battre ! »

Il s'arrachait une poignée de cheveux, et le sommeil le surprenait au milieu de ses gémissements. Un pareil compagnon ne pouvait pas apporter un grand soulagement dans la vie de la Fiévreuse. Joseph le sentait, et le remords le bourrelait. Un jour il prit contre lui-même un parti violent. La main étendue sur un pot d'élain qu'il avait aplati dans un moment de désespoir, il jura de débarrasser la Fiévreuse dé son horrible présence, et de lui laisser en partant un témoignage de sa tendresse. Cesdrait

du moins ]a première fois qu'il serait bon à quelque chose. Il commença par épouser la pauvre tillè, afin de donner iin nom à Françoise; après quoi il courut à Gien et s'engagea en qualité de remplaçant. L'acte signé, Joseph fourra au fond de sa poche une bonne part de l'argent qui lui avait été compté pour cette affaire. Il pensait à la Fiévreuse et à la joie qu'elle aurait en voyant toutes ces belles pièces blanches; il y aurait du bois dans la hutte, et Françoise aurait des jupes de laine bien chaudes. Quant à lui, le perdre était tout bénéfice. Malheureusement il y a quatre ou cinq bonnes lieues de Gien à Gerdon, et l'on trouve quelques cabarets sur la route ; l'un d'eux surtout, à l'enseigne de la Pomme- . de-Pin, avait une fameuse réputation dans le pays pour l'excellence du petit vin d'Orléans qu'on y buvait.

Joseph tint bon devant le premier bouchon qu'il rencontra; au second, son courage faiblit : «Canaille!» se dit-il en entrant. Un peu plus loin, il tomba dans une bande de bûcherons qui revenaient de porter un de leurs camarades en tçrre. Il fallait bien se rafraîchir un peu, et malheureusement on était près de la Pomme-de-Pin.

« Ah ! brigand ! » disait Joseph qui déjà n'y voyait plus clair.

Il régala tout le monde et fit une brèche à son trésor. Il se coucha en se maudissant.

Le voyage dura trois jours. Quand il arriva à la hutte, où la Fiévreuse Tattendait, ses poches étaient aux trois quarts vides. Si sa pauvre femme ne Fa* vail pas retenu, il se serait assommé à coups de poing. Quinze jours se passèrent avant que Joseph reçût son ordre de route, il les employa à raconter son histoire à tous les aubergistes dû pays. Dieu sait comme il s'arrangeait dans ces récits! On n'avait jamais vu de scélérat pareil ! Ce qui Tétonnait, c'est que la gendarmerie ne le traînât pas en prfeon. Tout était dissipé quand il embrassa la Fiévreuse pour la dernière fois. Il la laissa à moitié morte de désespoir sur son grabat. Elle ne regrettait que lui. Qui donc le soignerait quand il serait au régiment? Ce chagrin si tendre et si profond bouleversa Joseph. Il arriva en Afrique plein d'une tristesse noire qui le minait sourdement. A la première campagne, il entra à l'hôpital, et la nouvelle de sa mort arriva six mois après à Cerdon. La Fiévreuse le pleura sincèrement. Quand on essayait de la consoler en lui représentant que Joseph était un débauché qui jamais ne lui aurait été d'aucun secours, elle interrompait quiconque lui parlait. Elle ne souffrit pas dès lors que personne accusât le pauvre bûcheron devant elle. Il lui suîBsait, pour qu'on dût respecter sa mémoire, qu'il fût le père de Françoise.

On put voir, à quelque temps de là, jusqu'à quel

point la Fiévreuse poussait le dévouement et l'oubli des injures. La Geindrette étant tombée malade dangereusement, elle rentra résolument dans lelo-

* gis d'où elle avait été chassée. On n'y voyait presque plus aucun meuble. La Fiévreuse s'établit au chevet de la marâtre, et lui prodigua les soins d'une lUIe. Elle ne savait même pas qu'elle faisait bien; une sorte d'inslincrl'y poussait. La Geindrelte, qui souffrait et qui avait peur de la mort, était rude à veiller et ne lui épargnait pas les rebuffades. Deux fois même, dans un accès de fièvre chaude, elle saisit

/un vase pour le lui jeter à la tête ; la douceur de la Fiévreuse était à l'épreuve de tout. La Geindrelte, morle après une agonie longue, la Fiévreuse resta près du corps. Elle sortit de la maison, qui devint la proie des créanciers, épuisée de fatigues, pâle, amaigrie, presque mourante. Les bonnes âmes du village lui donnèrent du pain et des vêtements. Denise, qui la connaissait depuis longtemps, lui venait en aide de son mieux; chaque jour, à midi, la Fiévreuse trouvait à la Sabotière une bonne écuelle de soupe pour elle et Françoise, toujours de bonnes paroles, cet accueil amical qui réchauffe

. le cœur de ceux qui souffrent; souvent quelque menue monnaie, et des bardes pour la petite. La Fiévreuse avait deviné que Denise n'était pas heureuse; elles s'étaient comprises sans parler, et la plus pauvre rendait à l'autre en affection et en dé-

vouement ce qu'elle en recevait en douceur et en charité.

Tout petit, Martial avait fait voir un grand cœur. Il avait pour la Fiévreuse, sans s'en rendre compte, les sentiments d'un fils^ pour sa mère, Une tendresse absolue, un respect sans bornes. Il s'était réfugié auprès. d'elle aussitôt qu'il fut seul, ou, pour mieux dire, il avait rendu perpétuelle cette adoption qui datait déjà des premiers jours; mais dès lors il ne voulut pas lui devoir un morceau de pain et un verre d'eau. Son jeune cœur lui disait qu'elle avait assez de Françoise à nourrir. Servi par sa robuste constitution, qui le rendait plus fort qu'aucun autre garçon de son âge, il chercha à se rendre utile et y parvint. Du matin au soir on le voyait occupé avec un courage infatigable à rendre de petits services aux fermiers et aux artisans du pays. Il réparait les clôtures, arrachait les mauvaises herbes des potagers, émondait les haies, ramenait les bestiaux égarés, remplissait des corbeilles avec les fruits abattus par l'orage, faisait des pièges pour les mulots et les taupes, et mettait à tout une bonne volonté qui le faisait bien venir de tout le monde. Martial trouvait encore le temps de pren- .dre des leçons de lecture, d'écriture et de calcul chez le maître d'école, dont il faisait les commissions. Il soignait le jardin du curé qui l'avait pris eh amitié et lui glissait une pièce ronde dans la

main tous Içs dimanches. Au temps'du catéchisme, on le citait en exemple aux autres garçons du village.

Martial n'avait pas neuf ans que déjà il donnait huit sous par semaine à la Fiévreuse et subvenait encore à ses propres besoins. Il est vrai que toutes les vieilles bardes de Gervais étaient, coupées à sa taille. Quant aux huit sous, qu*il apportait régulièrement le samedi soir, la Fiévreuse n'y touchait jamais, et les mettait à part soigneusement. A eux trois, la Fiévreuse, Martial et Françoise, ils ne faisaient qu'un. A l'époque où la Fiévreuse fut recueillie par Gervais, Martial avait près de quatorze ans. Il passait alors chaque dimanche avec sa sœur à la Sabotière ; les occasions qu'il avait eues de voir Jeanne étaient doue fréquentes, et cet attachement, qu'on vit plus tard se changer en amour, sans qu'on * pût apprécier le moment de la transition, prit naissance aussitôt. Martial en manifesta presque chaque jour les premières vivacités. A cette tendresse passionnée, dont l'enfant ne'se rendait pas compte, se mêlait un sentiment de reconnaissance pour ce que Denise avait fait pour la Fiévreuse, sa vraie mère, et un dévouement profond pour Gervais.

Toute cette famille lui était sacrée, Martial ne raisonnait pas les désirs de Jeanne, il en subissait l'empire; ce qu'elle voulait, il le voulait. Du bout de sa main fluette, cette petite fille mince et leste

menait à sa guise ce fort garçon qui déjà guidait un attelage de bœufs. Pour elle il dénichait des oiseaux au sommet des plus grands arbres, et passait la \noilié de la nuit à pêcher des écrevisses, dont elle se montrait friande. Quand elle parlait, il Técoutait. bouche béante ; quand elle faisait un signe, il obéissait. Un jour, étant à s*amuser au bord du Beuvron, grossi par de longues pluies, elle tomba dans l'eau. Martial, qui gardait une bande de pourceaux dans une glandée voisine, sauta après elle et Teut bientôt rattrapée par sa jupe ; d'une main il la souleva hors de la rivière, de l'autre il s'accrocha à une racine. La berge était escarpée et glissante; il ne pouvait pas la gravir, et personne ne passait. Ses forces s'épuisaient, et il entendait à une cinquantaine de pas en aval les grondements de l'eau qui se précipitait dans la vanne d'un moulin. Il criait de toute la vigueur de ses poumons; déjà il ne, sentait plus ses bras, roidis parla tension des muscles. Ses pieds, dont la pointe déchirait l'argile, ne le supportaient plus qu'à demi. Un bouvier, qui l'entendit enfin, accourut sur la rive, le découvrit et le lira de l'eau. Il fallut lui ouvrir les mains de force pour lui faire quitter la jupe de Jeanne; Martial était presque évanoui.

« Je voyais bien que j'allais couler, dit-il au bouvier quand il revint à lui; mais, plutôt que de lâcher prise, je me serais noyé. »

Jeanne était loin de répondre pleinement à cette tendresse exclusive. Elle se sentait trop la maKresse de Martial, dans le sens abstrait du mot, pour être touchée de ce dévouement exclusif qui éclatait avec une telle spontanéité, qu'elle en était arrivée, toute jeune, à le croire naturel et tout simple. Chez certaines âmes, l'abnégation et l'amour entier, profond, unique,' n'inspirent pas la reconnaissance par cela seul qu'on accorde tout sans rien demander; leur vanité est moins sensible aux actions qu'aux paroles, et rien ne les attire là où il n'y a pas incertitude et combat. Martial ne calculait rien ; il s'était donné, mais quelque chose l'avertissait que Jeanne n'avait pas un cœur à l'unisson du sien; il en pouvait souffrir sans que ce qu'il éprouvait pour elle en fût diminué. Aussitôt qu'il eut le sentiment de celle dillérence, sa timidité en fut augmentée ; la fascination restait la même, mais une sorte de frayeur et de découragement s'y mêla. Une voix intérieure lui cria que jamais elle ne serait à lui et tous les plaisirs de son âge lui semblèrent vides et nus. Il avait grandi dans la solitude, il s'y replongea. Les bois devinrent ses refuges. Son ardeur au travail, sa constance à bien faire, sa droiture et son empressement à rendre service à autrui demeurèrent intacts, mais . avec une nuance de tristesse dont la Fiévreuse fut la première à s'apercevoir. Elle n'avait pas attendu les confidences de

Martial pour deviner ce qui se passait en lui, mais ce qu'il craignait, elle le redoutait aussi. Le caractère de Jeanne n'était pas un secret pour la Fiévreuse qui la connaissait depuis Tenfance et vivait dans son intimité ; elle avait percé,, dès leur éclosion juvénile, ces aspirations mauvaises vers le luxe, cet amour corrosif de la parure, cet entêtement farouche, celte fièvre de plaisirs qui bouillonnaient dans le cœur de Jeanne. C'était comme un torrent qui cherche à s'épancher et qui frémit le long de ses digues. Où la fille de Denise avait-elle contracté le germé de toutes ces maladies dont son âme était obsédée, c'est ce que la Fiévreuse se demandait en vain. Une chose seule, cependant, lui laissait comme une lueur d'espoir. Jeanne, si impérieuse, si affolée de rubans et de coliflchels, si pleine du sentiment de sa beauté, et qui, dans la Sabotière, ne semblait ne voir et n'aimer qu'elle-même, avait une tendresse toute particulière pour la petite Françoise. C était sa (îivorilc; elle la caressait, la dorlotait, l'embrassait. Si la Fiévreuse grondait sa fille, comme elle pouvait gronder, f5our quelque étourderie, Jeanne se fâchait, prenait la défense de l'enfant et l'emportait. C'était elle qui lui avait appris à lire; si, par aventure, Jeanne se décidait à travailler à quelque ouvrage de coulure, il fallait que Françoise fûl assise auprès d'elle et l'égayât de son babil. Jamais elle ne se montrait contre elle irritée ou même

impatiente. Il n'y avait pas de foire au pays sans qu'elle employât une partie de ses économies à lui rapporter un jouet. Souvent elle se montrait meilleure quand Françoise, au réveil, lui jetait les bras autour du cou. Cet attachement touchait la Fiévreuse et Martial, séduits par les côtés les plus sensibles de leur cœur. Un soir, Martial qui passait le < long de la Sabotière, aperçut Jeanne qui tenait Françoise sur ses genoux et la consolait d'un de ces petits chagrins qui font éclater les enfants en sanglots ; elle le faisait d'une voix Si douce, avec des caresses si maternelles, que Martial soupira :

< Ah ^ dit-il à la Fiévreuse, elle serait bonne si elle voulait. »

On a pu voir que la Fiévreuse cachait à Gervais les négligences de sa fille et se gardait bien de lui tout dire. La reconnaissance n'était pas le seul motif qui l'engageât à agir ainsi. Pourquoi briser le cœur de ce pauvre père en le confirmant dans de douloureuses appréhensions? Le bon exemple, les douceurs pouvaient agir plus efficacement que la sévérité sur ce caractère; la*Fiévreiise s'y employait donc de son mieux. Quand Gervais trouvait, dès le matin, la maison tout en ordre, chaque chose à sa place et bien propre, le linge plié, les meubles frottés et luisants, la Fiévreuse ne manquait pas de dire que Jeanne avait tout fait; si Gervais la regardait en souriant, elle avouait qu'elle avait aidé un

peu, mais si peu ! Si Jeanne^ au contraire, oubliait de terminer l'ouvrage que son père lui confiait, ou ne remplissait pas exactement ses devoirs de ménagère, la Fiévreuse repayait tout promptement, et Gervais ne savait rien. La chose arrangée, la Fiévreuse représentait avec force et onction à Jeanne le tort qu'elle avait et la pressait de s'amender ; elle consentait à mentir pour elle, mais c'était à la condition que Jeanne s'appliquerait de tout son courage h contenter son père. Sa douceur constante s'alliait, dans ces circonstances où le bonheur d'un autre était engagé, à une fermeté qu'on rie lui soupçonnait guère, et à une persévérance que la mauvaise humeur et les répliques les plus amères ne fatiguaient pas.

« Je vous dois la vérité, disait-elle i Jeanne qui se rebiffait; le silence, ici, serait de Tingratitudc.... Si j'étais réduite à me taire, je m'en irais. »

Un jour qu'elle insistait plus qu'à l'ordinaire; Jeanne la regarda avec des yeux noirs de colère :

« Vous êtes bien heureuse d'avoir Françoise, ditelle; sans cette'petile, je vous haïrais !

— Ah! que je vous pFains! » répondit la Fiévreuse doucement. •

Robert le meunier passait pour le plus grand séducteur du pays. Bien que le mot ne représente pas grand'chose dans le milieu où le mouvement des esprits fait vivre les civilisations modernes, et ne soit une vérité relative qu'au village, il avait la réputation d'un roué et la méritait. Il avait les yeux bleus, un teint clair, les cheveux frisés, un aplomb que rien ne démontait et une conviction profondément enracinée de son mérite. II ne .croyait pas de bonne foi qu'on pût se défendre de l'aimer. Cette assurance lui était d'un grand secours dans ses tentatives. Son moulin lui venait en aide aussi. Il était bien à lui, ainsi que les prés d'alen1our,les champs de blé de la vallée, le bois dont les pins déjà grands se balançaient sur la colline et un bon lopin

de landes où il envoyait paitrc ses moutons. Il n'y avait pas un seul coin de l(Aile la Sologne de meilleur parti. Moitié monsieur, moitié paysan, Robert portait des foulards de soie noués autour du cou, un pantalon d'étoile à carreaux, et le dimanche, un gilet de salin fait à la ville, sur lequel reluisait la chaîne d'une montre en or. Lesiilles le regardaienl passer quand il sortait du moulin. Robert n*était pas avare de promesses; les serments non plus ne lui coûtaient rien. Mais quand une voisine, quelque temps courtisée, le poussait à bout et poussait la question sur le terrain épineux du mariage, il mettait en avant un certain grand-oncle, propriétaire du côté de Romorantin, dont il devait hériter et derrière lequel il se retranchait. C'était un terrible homme que ce propriétaire, et il fallait d'abord avoir son consentement. Dans ses jours de gaieté, le meunier appelait ce grand-oncle son paratonnerre. Aussitôt que le péril se montrait, il révoquait comme un fantôme. Le moyen, si vieux qu'il fût, semblait toujours neuf. Chaque fille avec laquelle il l'employait était certainement celle qui vaincrait la résistance de ce formidable grand-oncle. N'iivait-on pas en partage toutes les vertus et toufes les séductions propres à opérer ce miracle? Mais le moyen de se rendre à Romorantin! Dans cette guerre, Robert avait pour auxiliaire la vanité qui fait que la plupart des femmes se croient de tout

point supérieures à leurs semblables» et s*imaginent yolontiers qu'elles réussiront où d'autres ont échoué.

Il y avait déjà un certain temps que Robert avait remarqué Jeanne ; il n'avait pas lardé à lui faire comprendre qu'il la trouvait Jolie, et l'attaque avait commencé. Entre une fille qui a tout liberté de courir la campagne, de visiter les foires, de danser le dimanche, et un garçon qui est mattre de son temps, les occasions de se rencontrer sont nombreuses. Robert en profita, et Jeanne n'y mit aucun obstacle. Une demi - douzaine de conversations avaient appris au meunier à connaître le caractère qu'il avait à combattre, et ce fut du côté des défauts qu'il dirigea ses efforts. Jeanne était vaniteuse. Quoi de plus naturel qu'elle prétendit à un rang auquel sa bonne grâce l'appelait ? Elle aimait la parure. . Pourquoi n'aurait-elle pas eu du goût pour les choses qui lui seyaient à ravir, et qui semblaient faites exprès pour elle? Elle ne semblait pas se plaire aux travaux de la campagne, et laissait voir qu'elle était encline à la paresse. On n'avait qu'à regarder ses doigts pour être assuré qu'ils n'étaient pas faits pour ce rude travail, et qu'on l'avait créée seulement pour vivre dans la soie et l'édredon. Jeanne, qui en était convaincue la première, trouvait au meunier beaucoup d'esprit. Elle ne l'aimait pas encore, tant s'en faut, Jeanne étant gardée par

son orgueil et par une certaine aridité de sentiments, plus que par ses principes ; mais elle Técoutait. Il faut dire encore qiTe la mauvaise réputation de Robert était un aimant qui l'attirait. Quel honneur pour elle, et quel triomphe de captiver un homme qui, jusqu'alors, avait su rester libre !

Martial ne s'était pas trompé dans ses prévisions. Robert se trouvait à cette veillée où Jeanne avait dû se rendre, le soir où Gervais avait invité le garde à~ dîner à la Sabotière. Jeanne n'aVait pas manqué d'y courir. On avait causé, on avait chanté, on avait joué. Il faisait un beau claii' de lune et les jeunes gens auraient bien voulu prendre par le plus long pour retourner au logis. Mais lorsque le ' père Le-^ mahu n'assistait pas à ces assemblées^ à défaut de la Fiévreuse, il chargeait toujours Claude Bergognot, ou quelque voisin de ramener sa fille. Robert ne put donc pas, malgré le vif désir qu^il en avait, causer à l'écart avec Jeanne ; mais, profitant d'un moment où la compagnie les avait un peu dépassés, il obtint d'elle la promesse de venir le joindre le lendemain sur la lisière d*un bois de chênes, situé en pleine campagne, loin de toute habitation. La petite altercation qu'elle avait eue avec la Fiévreuse le jour même, avait excité Jeanne; elle était delà nature des chèvres, cl toujours prompte à faire ce qu'on lui défendait; ce qu'elle n'eût pas accordé la veille, elle le permettait sanshésiter à présent qu'une

autre volonté semblait vouloir l'en détourner; c'était la première fois que Robert l'avait amenée à un rendez-vous; ce succès lui en promettait d'autres; il fallait, à force d'habileté, le faire tourner à son avantage. A l'heure indiquée, Robert sortit de son moulin en fredonnant, prit un sentier dans la direction du village , en évita les dernières maisons, fila le loiig d'une haie, revint sur ses pas, et traversa la lande qui le séparait du bois de chênes. Jeanne arrivait d'un autre c6té. Us se joignirent au bord d'un taillis, auprès duquel s'étendait un tapis Me mousse, fin comme du velours. Une haie et des buissons épars çà^ et là protégeaient cet endroit qu'on ne pouvait apercevoir qu'en y posant le pied. Jeanne et Robert s'assirent sur un tronc d'arbre renversé. Le meunier n'avait pas manqué de revêtir son gilet le plus beau, et de mettre sa chaîne de montre qu'il tortillait nonchalamment entre ses doigts. Une bague, ornée d'une pierre brillante, retenait les deux bouts de sa cravate; à son dernier voyage au chef-lieu de l'arrondissement, il avait vu le premier clerc d'un notaire ainsi paré, et il s'était empressé de Tlmiter. Jeanne portait la ceinture et le mouchoir de soie que lui avait donnés Mme Durantier.

« Que vous êtes belle ainsi ! lui dit Robert en la regardant de la tête aux pieds ; les demoiselles de la ville seraient bien heureuses de vous ressembler.

— Vous me flattez, monsieur Robert, répondit Jeanne rouge de plaisir.

— Oh! que je voudrais que vous fussiez autrement, au moins ne troubleriez-vous pas mon repos; je vous examinais tout à Theure, pendant que vous arriviez par la lande ; la fille de notre sous-préfet ne marche pas comme vous! »

Jeanne allongea sbn pied fin chaussé d'un fort soulier de cuir.

« Avec ces brouettes-là, est-ce qu'on peut marcher? dit-elle en haussant les épaules.

— Bah ! que vous auriez bientôt des bottines comme les dames si vous y consenliez; c'est pitié de voir trotter parmi des cailloux des pieds qu'on tiendrait dans la main !

— Il faudra pourtant bien qu'ils s'y accoutument, reprit Jeanne ; vous parlez bien, monsieur Robert ; mais si l'envie me prenait d'en porter, je ne sais pas où j'en trouverais de ces bottines !

— Pardine ! où l'on vend des robes de soie, des châles doux comme du duvet, des chapeaux qu'on dirait faits avec des fils de la Vierge.... tout ce qui vous irait si bien, ma Jeanne chérie, et des gants encore pour couvrir ces mains qu'on n'a .pas honte d'exposer aux injures du soleil et du veni!

— Ah! oui, à la ville où vous me conseillez toujours d'aller !

— Certainement; à la ville on ne pense pas à

faucher les foins ou à rentrer les pommes de terre; on a des yeux pour voir les jolies filles. Et celles qui ont une cerlainc tournure ne restent pas sur Je pavé. Vous souvient-il de la Marcelline ? non, vous ne l'avez pas connue; elle était du côté de la Ferté. Un jour elle est partie avec quinze sous dans sa poche; je Tai rencontrée le mois dernier à Orléans; elle avait une robe de soie si belle et si magnifique, qu'on se retournait pour la voir, et des bracelets, des boucles d'oreilles, que sais-je, moi? et, en outre, un chapeau à plumes! ^

Jeanne écoutait cette description des splendeurs de Marcelline avec un certain battement de cœur.

« Mais comment avait-elle gagné tout cela? ditelle en levant les yeux.

— Dame ! répondit Robert un peu troublé, à la ville on est riche ! Je crois qu'elle était entrée en condition. Il y a des femmes de chambre là-bas habillées comme leurs maîtresses.... cela dépend des maîtres.

— Ah! » fit Jeanne.

Elle prit une fleur des champs, et en arracha les pétales un à un, plongée dans un abîme de réflexions.

« Et puis, ajouta le meunier en s'cmparant d'une de ses mains, ne serais-je pas là?

— Vous? reprit-elle.

— Vous en doutez?... Est-ce que je ne suis pas tout à vous? ne le savez-vous pas?

— Mais si vous m'aimez autant que vous le dites, pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon père? Il vous accorderait ma main et nous irions à la ville ensemble.

— Nous y voici, » pensa Robert.

Il agita les anneaux de sa chaîne d'une main, et, passant Tautre autour de la taille de Jeanne :

« Je le voudrais, s*écria-t-il en soupirant; et ce serait le plus beau jour de ma vie, mais j'ai mon grand-oncle.

— Celui qui demeure à Romorautin ?

— Oui ; il a l'idée de me donner en mariage une petite cousine à lui qu'on dit jolie, mais que je n'ai jamais voulu voir. Si je me marie sans son consentement, il me privera de tout ce qu'il a pour en faire cadeau à la cousine.... Moi, je n'y tiens pas, à cette fortune; mais il y a beaucoup de belles robes et beaucoup de bijoux dans cinquante mille écus.... il me répugne de vous en priver.... Moi, au contraire, je me suis dit qu'il vaudrait mieux prendre les choses en douceur. Si ma petite Jeanne allait à la ville, au bout de six mois, de trois, peut-être, qui sait? même au bout du premier, elle aurait pris tout à ftiit les manières et le langage d'une demoiselle, et ce sont des choses auxquelles mon parent tient par-dessus tout. Alors, bien altifée et belle

comme une châsse, je la prends à mon bras, nous partons pour Romorantin, et le grand -oncle séduit lui ouvre ses bras, et nous avons du môme coup, moi, ma Jeanne bien-aimée , elle, les cinquante .mille écus qui seront sa dot.

— Est-ce bien vrai, ce que vous dites là? dit Jeanne dont la main était restée entre celles de Robert.

— Aussi vrai que voilà la lumière du soleil qui nous éclaire ! > répondit Robert.

Il se pencha sur la main brune de Jeanne, et Tembrassa comme il l'avait vu faire à la comédie.

a Faut-il donc que je vous dise tout, méchante, poursuivit Robert en se rapprochant de sa compagne. J*ai besoin de ces cinquante mille écus pour fonder à Gicn, peut-être à Orléans, peut- être à Paris même, un établissement qui me permettra, au bout de très-peu de temps, d'offrir à ma femme une voiture comme celle dans laquelle.Mme Duraiv lier va à la messe le dimanche. Avec la cousine j'aurai l'argent tout de suite; mais c'est vous que je veux, parce que, avec vous que j'aime de tout mon cœur, j'aurai la finesse, l'esprit, l'entrain qui m'aideront à faire fortune. Ah! ce qui vous manque est si peu de chose!... En six semaines de séjour à la ville, vous en saurez assez pour partiitrc dans les salons ou je veux vous conduire.

• — Et mon père? dit Jeanne à demi vaincue.

— Quand je lui apporterai une lellre de mon grand-oncle, il vous pardonnera. »

Robert ôla la bague qu'il portait à sa cravate, et forçant Jeanne à l'accepter :

« Tenez, reprit-il, je vous la donne comme un gage de ma bonne foi.... Porlez-îa en souvenir de moi jusqu'au jour où je pourrai la remplacer par un autre anneau. »

Le soleil était déjà bas sur l'horizon quand ils se séparèrent. Jeanne rentra toute rêveuse à la Sabotière, et Robert regagna son moulin d'un air joyeux. Chemin faisant il se frottait les mains. L'important -pour lui était que Jeanne se décidât à partir pour la ville; isolée et compromise, elle lui appartenait. Il ne se souciait pas de pousser les choses trop loin dans le voisinage du père Gervais, dont il connaissait le caractère résolu, et qui pourrait avoir la volonté de se venger. Il fallait donc, pour qu£ l'habile homme triomphât de tous les obstacles, que Jeanne, en s'étoignant, eût l'air de céder à une inspiration personnelle. La responsabilité du meunier était alors écartée, et il marchait à son but sans encombre.

Les confidences que Claude le Tors et Martial avaient échangées au bord du Beuvron avaient eu pour résultat de confirmer l'aubergiste dans l'intention qu'il avait eue de révéler à Gervais ce qu'il

savait des relations de Jeanne avec Robert; et, d'un autre côté, de déterminer le garde à parler franchement à Jeanne. On avait proposé à celui-ci, chez un riche propriétaire des environs de Montargis, une situation meilleure que celle qu'il occupait. Ce que Claude lui avait dit, ce qu'il avait pu voirluimènoe, lui rendait le séjour de Cerdon insupportable. Il avait comme une plaie toujours saignante dans le cœur; chaque circonstance nouvelle en avivait, l'irritation ; cette résignation, à laquelle la pratique de la vie l'avait plié, devait acquérir une force pluis grande par l'éloignement. 11 se décida donc à demander un entretien à Jeanne, et le fit le jour même où Robert avait obtenu son rendez-vous près du bois de chênes. Jeanne, qui devait remettre à MmeDurantier la broderie terminée parla Fiévreuse, le regarda d'un air distrait.

« Eh bien,! dit-elle, je vais ce soir à la Charmoise, libre à vous dç m'accompagner. »

Il faisait un clair de lune magnifique; la campagne, éclairée au loin, avait ces aspects doux et confus qui lui prêtent tant de charmes; la rainette jetait son cri mélancolique dans les joncs ; le vent faisait chanter les pins doucement. Martial suivait à côté de Jeanne le sentier qui, de la Sabotière, conduisait à la Charmoise à travers bois. Le cœur lui manquait ; Jeanne, perdue dans les mille pensées éveillées par sa conversation avec Robert, ne

s'apercevait presque pas de sa présence ; deux fois il voulut parler, deux fois il s'arrêla. Quand il ouvrit la bouche , c'était pour dire une chose qui n'avait aucun rapport avec leur situation. Elle répondait par monosyllabes , et le silence se faisait entre eux.

Quand Jeanne frappa à la porte du château, Martial n'avait encore rien dit. Il resta assis sur un banc, regardant devant lui. Les gens de la campagne, habitués au spectacle des larges horizons et des nuits mystérieuses, y sont peu sensibles ; ils n'en voient pas les beautés, les ayant sous leurs yeux. Jamais , cependant, ce silence profond et ces clartés vaporeuses d'une nuit d'automne ne parurent si tristes à Martial. Il ne comprenait pas ce qu'il éprouvait, et restait immobile les yeux perdus dans l'espace. Quand Jeanne reparu!, il se leva tout droit et la suivit. Ils traversèrent le parc et entrèrent dans le bois. Devait-il revoir la Sabotière sans avoir parlé? La langue sèche, il flt un effort.

« Je vous ai priée de m'accorder un entrelien, dit-il; c'est de moi dont je veux vous parler.... ne m'en veuillez pas si je tremble en le faisant; il y va du bonheur de ma vie.

— Parlez, dit Jeanne.

— Vous savez que je vous aime, reprit-il ; j'ai vécu avec la pensée qu'un jour vous seriez ma

femme. Tout enfant celte pensée me donnait du courage ; plus lard j'en ai perdu l'espérance, mais Tamour est resté. Je n'ai à vous offrir que moimême.... ce n'est rien.... il me semble cependant qu'avec vous tout me serait possible. De bon cœur je me tuerais au travail pour vous Irendrc heureuse. Je sais bien que cela ne suffit pas, si l'on n'a pas l'un et l'autre les mômes sentiments. Ne craignez donc pas de m'avouer les vôtres.... J'y suis préparé..., et je n'en^arderai pas rancune. Bien plus même, et pour vous mettre à l'aise, sachez que je suis prêt à quitter le pays. J'ai bien réfléchi. Si un autre obtient ce que je n'ai pas mérité, il me sera impossible d'assister à son bonheur. Ce n'est pas que je sois méchant, mais, mariée à quelqu'un, je ne pourrai plus vous regarder sans avoir des larmes dans les yeux. Vous me répondrez franchement comme je vous interroge, et soyez assurée que, quel que soit le sort que vous me fassiez, mon amitié ne changera pas. »

La lune qui éclairait en plein le visage de Martial, laissait voir qu'il était très-pâle. C'était comme s'il n'avait plus eu une goutte de sang dans les veines. Jeanne fut touchée de son émotion; si prévenue qu'elle fût en faveur de Robert, elle ne put s'empêcher, mentalement, de comparer le langage de Martial à celui du meunier; son cœur en battit plus fort. '

« Se peut-il, Martial, que vous m'aimiez à ce point? dit-elle.

— Et pourquoi ne vous aimerais-je pas de toute jiîon âme ? reprit-il. Depuis renfance je suis liabi* tué à vivre à côté de vous, dans le môme air; vos parents ont toujours été bons pour les miens; la Fiévreuse vous doit tout; Denise m'a donné du pain quand j'allais pieds nus par les chemins. Combien de. fois ne m'a-t-elle pas réchauffé à son feu quand il pleuvait! Je sais que vous êtes tendre pour Françoise, qui est quasiment jna fille, et que vous ne la laissez manquer de rien. Je vous aimais avant de savoir qu'on aime.... j'ai idée que ça durera toujours.

— Vous êtes un brave garçon, dit Jeanne on prenant la main de Martial; vrai, vous m'avez remuée.

— Ce n'est pas la peine ; je vous ai dit tout uniment ce que je pense; à votre tour, Jeanne.

— Je -ne sais plus comment vous parler à présent.

— C'est bien simple : ne pensez pas à moi, et dites-moi ce qu'il y a dans votre cœur. »

Jeanne hésita.

« Voulez-vous que je vous aide? poursuivit Martial; vous ne m'aimez pas, et vous vous taisez pour ne pas me chagriner.

— Martial, mon ami, ne me regrettez pas, dit

LA SABOTIERK. 141

Jeanne, mon humeur n'^st pas faite pour vous; une autre femme vous consolera. »

Martial secoua la tête.

« Je ne le crois pas ! » reprit-il avec un triste sourire.

Jeanne ayail le cœur agité et s'en étonnait ; ce n'était pas ce qu'elle avait ressenti le jour même auprès de Robert, auquel elle s'était en quelque sorte engagée. Celle plénitude d'amour, cette abnégation si complète que la plainte n'y trouvait- pas place, agissaient sur elle plus vivement qu'elle ne s'y serait attendue. Elle marchait la tête baissée lorsque sa main, qui fouillait machinalement au fond de sa poche, y saisit la bague que Robert lui avait donnée comme un signe d'alliance; elle tressaillit. Tous ses rêves, tous ses désirs lui revinrent à la fois à l'esprit. Elle revit la ville, les belles toileltes, les riches parures, tout ce luxe et cet éclat dont le meunier avait fait briller le leurre à ses yeux, et en fui éblouie. Ses yeux humides devinrent luisants et durs^, sa voix perdit sa douceur, elle releva la tôle; la Sabotière était devant elle.

c Adieu, donc, dit-elle à Martial en lui tendant une main froide.

— Non, pas adieu, mais au revoir, répondit Martial; je ne pars pas encore, et je. ne veux pas quilter le pays sans vous rappeler que c'est un ami qui s'en va. »

Martial passa la bandoulière de son fusil sur son épaule, allongea le pas, et disparut derrière un massif d'arbres. Il avait le cœur gros mais ferme. Ce dont il avait le pressentiment était confirmé; c'était le chagrin le plus vif qui pût lui arriver ; mais n'avait-il pas l'habitude du malheur, et qu'était-ce que ce déchirement qui lui était tout personnel, en comparaison des souffrances et des misères qu'avait etidurées la Fiévreuse, et. qu'il avait partagées? A présent il la savait tranquille, et si Gervais venait à mourir, il élait en âge de la protéger ainsi que la petite Françoise. Il pensa qu'on n'est pas seul dans la vie, aussi longtemps qu'on a des devoirs à remplir ; il regarda les étoiles qui scintillaient au ciel, étoufTa un soupir, et prit hardiment le chemin de sa cabane. Son compte avec l'espérance était réglé.

On sait que Claude n'oubliait pas facilement les résolutions qu'il avait une fois formées. Il chercha une occasion de rencontrer Gervais à l'écart, et la trouva sans peine.

« Si tu vas dans la forêt, je t'y suis, dit-il; si tu n'y vas pas, allons-y. »

Ce début ne surprit pas Gervais qui était habitué au langage de l'aubergiste. Il marcha donc à côté de lui. Chemin faisant, Gervais examinait les arbres.

« Voilà un ancêtre bon à couper, dit*il eu dési*

gnant un gros chêne; s'il avait seulement un mètre et demi de plus de tronc, il vaudrait cinquante écus sur pied, peut-être soixante. »

Claude le regarda et fit la moue.

« Bon, dit-il, tu es comme Tastrologue, dont autrefois le maître d'école me racontait Thisloire ; tu vois ce qui se passe dans la forêt, tu ne regardes pas du côté de la Sabotière, chez toi. »

Là conversation entamée, Claude la poursuivit. Il fallait se méfier de Robert. Un aubergiste, chez lequel tous les ouvriers, vignerons ou manœuvres, ceux qui restent et ceux qui passent, vident leurs poches, se connaît en hommes. II voyait leurs cœurs au fond de ses pots, et, pour dire la chose en passant, ce qu'il en savait lui donnait une médiocre opinion de ses frères en Dieu. Quant au meunier, c'était un drôle de k pire espèce. Foin d'tin villageois qui a des cols de chemise empesés comme un monsieur, et qui se dandine en marchant ! Ses breloques et ses cheveux frisés n'annonçaient rien de bon. N'avait-H pas la prétention de se porter candidat aux prochaines élections du conseil d'arrondissement, lorsque lui, Claude Bergognot, un des plus fort imposés de la commune, n'avait pas pu arriver à la mairie? Or, le meunier rôdait autour de Jeanne, et Jeanne ne s'en formalisait pas, tant s'en faut. Avec l'appât du mariage on mène une fille bien loin ; et Claude, qui se souvenait d'avoir

été jeune, savait combien le pied glisse dans les bois. Donc Gervais n'civait qu'à veiller s'il ne voulait pas que sa brebis fût tondue. Il était ayî)?c par quelqu'un qui avait la vue longue, et le proverbe disait qu'un bon averti en vaut deux.

c II est clair, dit Gervais soucieux, que Robert ne l'épousera jamais.

— Celle bêtise! reprit Claude, Robert est riche.... on sait des notaires qui n'ont pas les sacs de ce meunier-là. Le mari qui convient à Jeanne, c'est Martial : c'est un honnête garçon, rangé, travailleur, et qui ne boit jamais. Voilà ma pierre de touche, à moi. Quand un homme ne rapporte pas, bon an mal^an, quatre sous à mon auberge., ça peut, me vexer, mais je me dis : voilà un homme ! Et ça ne m'a jamais trompé.

— Je le crois, repondit Gervais.

— Pardine! Or, on sait quelqu'un qui, par amitié pour Martial, et eu souvenir de la pauvre Denise!

— ah ! quel gueux j'ai été ! soit dit sans m'offenser,

— avancerait au jeune ménage une sQmme de dix mille francs pour prendre une ferme à bail. Jeanne et Martial vivraient dessus, et, comme de juste, on partagerait les bénéfices. Qui sait même si ce quelqu'un n'en laisserait pas un peu au bout de l'an pour élever les marmots? »

Gervais pressa la main de Claude.

« Te voilà prévenu, continua l'aubergiste ; à pré-

sent arrange-toi avec Jeanne. Il serait plaisant qu'une linoltc comme ça se moquai de deux barbons comme nous, lorsqu'un de ces vieux est un finot qui s'appelle Claude le Tors ! »

Gervais connaissait trop sa fille pour ignorer que de grands ménagements étaient nécessaires dans l'entretien qu'il voulait avoir avec elle ; mais il avait encore trop d'impétuosité dans le caractère, et la question surtout le touchait de trop près pour qu'il mit tout son soin à attendre le moment favorable. Ayant trouvé Jeanne un matin en train de tailler une robe, il s'assit. auprès d'elle, et prit l'étoffe çut tre ses doigts :

c La robe est jolie, dit-il, mais au-dessus de t^ condition.

— Et pourquoi, si elle me va bien? répondit Jeanne en riant.

— Tu prends trop de plaisir à te piirer, pour-

suivit Gervais ; et cette habitude te donnera des idées auxquelles, plus tard , il te faudra renoncer.

— Bah! qui sait, » répliqua-t-elle étourdimenl. Gervais la regarda.

« Écoute, reprit-il, la toilette est quelque chose, mais ce n'est rien à côté de ce que j'ai sur le cœur. Tu ne vois pas Robert à la danse seulement. >

Jeanne rougit.

«« Ah ! on vous a fait des histoires, s'écria-t-elle d'une voix aiguë.

— On m'a dit ce qui est. Ce n'est pas bien, Jeanne, et tu le sens toi-même, puisque tu étais en défiance de ton père.

— On vous a trompé ; je vois Robert par hasard, comme tout le monde ; si je le rencontre, ce n'est pas ma faute, et, s'il me dit un mot en passant, quel mal y a-t-il?

— Tu balbuties en parlant ; regarde-moi, Jeanne.

— Eh bien! quoi? je l'ai vu deux ou trois fois. Après? dit Jeanne en relevant la tète avec un mouvement d'orgueil. Toutes les filles du village causent av^c les jeunes gens du pays; hier encore Martial m'a tenu compagnie un bout de chemin ; pourquoi ne peut-on pas se promener avcQ Robert?

— Parce que Robert est trop riche pour nous, «t que certainement il ne songe pas à t'èpousef . »

Jeanne sourit fièrement.

« On verra bien! » reprit-elle en se lissant Jes cheveux avec la paume de la main.

Gervais fronça le sourcil.

« J'ai plus d'expérience que loi, poursuivit-il d'une voix qu'il cherchait à rendre calme; ton bonheur est l'unique souci de ma vie. Crois-moi donc, si Robert t'a laissé entendre qu'il a l'idée de te prendre pour femme, il te trompe. Je n'en veux pas de meilleure preuve que le silence qu'il garde envers moi. »

Jeanne donna un grand coup de ciseaux dansl'étoffe.

« Rien ne presse, » dit-elle.

Gervais fit un mouvement.

« Je vois que celte folie est plus enracinée dans ton esprit que je ne croyais , reprit-il ; vëux-tu me promettre de ne plus revoir Robert, qui te ferait du tort dans l'opinion ? »

Jeanne se tut.

« Je t'en prie, » ajouta Gervais.

Jeanne s'obstina dans son silence.

« Voyons, je suis ton père ; ne me force pas à te l'ordonner. »

Cette fois Jeanne regarda Gervais les lèvres serrées.

« J'ai vraiment si peu intention de le revoir,* que mon dessein est de quitter le pays, dit-elle brusquement.

— Toi ! s'écria Gervaîs.

— Oui, moi.... Vous serez tranquille, comme ça.

— Tues donc malheureuse, ici? reprit Gervaîs partagé entre la surprise et le chagrin.

—, Je ne sais pas, répondit Jeanne avec le même son de voix sec et dur; mais, ce que je sais bien, c'est que la campagne et la vie qu'on y mène me^ déplaisent également. J'irai à la ville.

— Ah ! le coup vient de Robert? fit Gervais qui se leva.

— Toujours Robert! Croyez- vous donc qu'il soit mon maître ? A la ville je me mettrai en condition.

— Quitter une maison où tu es chez toi pour entrer chez les autres 1

— C'est mon idée, » répondit Jeanne.

Le sang monta au visage de Gervais.

% La mienne est que tu restes, » dit-il violemment.

Il marcha quelques minutes de long en large, pour donner à son sangle temps de s'apaiser. Jeanne tirait l'aiguille d'une main fiévreuse.

« Voyons, reprit Gervais d'une voix plus douce, ce n'est pas sérieux, ce que tu me dis là?

— Très-sérieux, au contraire.

— T'avons-nous fait, sans le vouloir^ quelque peine? te manque-t-il quelque chose? parle ! »

Jeanne secoua la tête.

« Chacun t'aime, ici ; ton dépari nows plongerait tous dans le chagrin. Avons-nous mérité que tu nous fasses tant de peine?

— La ville n*est pas au bout du monde, et on ne meurt pas pour y aller, » répondit Jeanne sans lever les yeux et travaillant toujours.

Gervais ne perdit pas courage; malgré la colère qui le dévorait, il pria, il supplia Jeanne de rester ; il lui représenta qu*il se faisait vieux, que nulle part elle ne serait chérie et choyée comme elle l'était à la Sabotière, qu'elle serait bien seule chez des étrangers; il mêla les remontrances les plus tendres aux plus paternelles supplications. Le regret qu'il avait conservé de ses violences d'autrefois, le rendait plus doux et plus patient. Rien n'y fit. Jeanne gardait la même attitude froide et farouche. Gervais n'y tint plus.

« Çà, dit-il en éclatant, oublies-tu donc que je suis ton père? Tu ne partiras pas, fallût-il t'enfermer? »

Jeanne, plus pâle qu'une morte, se dressa d'un bond, et prenant un grand fouet qui était contre le mur, elle en ploya le manche des deux mains, puis, le lâchant :

«Voyez, dit-elle, il plie et se relève.... Un jour, je serai majeure.! »

Elle ramassa la robe et la corbeille où elle serrait

son ouvrage, et rentra dans la maison. Le vieux braconnier, foudroyé, demeura à la même place.

« Ah ! dît-il en cachant sa tête entre ses mains, toute mon âme a passé en elle !... voilà mon châtiment! »

Durant quelques jours, le père et la fille ne revinrent pas sur cet entrelien ; d'un commun accord, ils semblaient même éviter un sujet d'où pouvait jaillir un nouveau choc. Gervais était triste, Jeanne muette. Tout se faisait dans la maison en silence. Quand Gervais raconta à Claude de quelle manière la, discussion avait été close entre sa fille et lui :

« Si j'avais une fille comme Jeanne,Je la briserais! dit l'aubergiste furieux.

— Et sa mère!... répondit , Gervais Lcmahu Tnstu-oubliée?... »

Poussée par la pente . naturelle de son caractère, la Fiévreuse lui conseilla les moyens de douceur. Pour venir à ses fins, les bonnes paroles ne lui manquaient pas. Jeanne était vive, emportée môme ; Mme Durantier l'avait un peu gâtée, depuis qu'elle était sans mère; à la maison, les bons conseils lui avaient manqué ; la Fiévreuse, qui vivait avec elle du matin au soir, savait, à n'en pouvoir douter, qu'elle adorait son père ; elle avait le cœur meilleur que la parole : c'était une chèvi'ç qu'il ne fallait pas brusquer, sans quoi elle s'entêtait, mais.

au fond, elle regrellait certainement ce qu'elle avait dit. Ces natures-là s'amollissent par la tendresse et les bons soins ; seulement, on doit y mettre un peu de temps. Ces consolations étaient comme un baume versé sûr le cœur de Gervais ; elles le ramenaient à Tespoir. Mais, tandis qu'elle agissait sur Tesprit du père, la Fiévreuse ne négligeait pas de parler à la fille, mais alors elle changeait de ton et de langage. C'était bien sûr un démon qui l'avait poussée à répondre comme elle l'avait fait ; la Fiévreuse la verrait en route qu'elle no croirait jamais que son projet fût de quitter la Sabotière. On ne payait pas d'une si noire ingratitude la tendresse d'un père qui a mis en vous ses plus chères affections. On avait vu plusieurs filles du pays s'en aller à la ville; celles-là étaient revenues malades, les autres s'étaient perdues; mieux eût valu cent fois qu'elles fussent mortes. Si Robert l'aimait sincèrement, on le verrait bien, et le mariage se ferait à Cerdon. Gervais n'était pas homme à s'opposer au bonheur de sa fille. Jeanne l'écoutait, réponc^it par monosyllables et vaquait à ses aft'aires. Elle continuait à vivre comme par le passé, et on ne voyait rien dans sa conduite qui pût faire supposer qu'elle pensât sérieusement à mettre son projet de fuite à exécution.

Convaincu par la Fiéyrcuse, et plus encore par

l'inclination de son cœur, Gervais entoura sa fille de prévenances et de cajoleries qu'il n'avait jamais eues pour sa femme; il puisa daTis le sac auX économies et lui acheta diverses bagatelles dont il lui faisait ensuito la surprise. Un jour, elle trouvait un déshabillé complet de percale dans sa chambre, un autre jour un dé d'or gravé à son chiffre dans sa serviette. Il avait pour cette ingrate, que Denise lui avait recommandée par un geste suprême, des attentions d'une délicatesse maternelle. Il' cherchait à lire dans ses yeux et à surprendre dans ses paroles ce qtf elle pouvait désirer; il interrogeait la Fiévreuse en cachette pour savoir quelle chose lui ferait le plus de plaisir. «Qu'importe, disait-il, qu'elle ait un bout de champ ou quelques piles d'écus de moins le jour de son mariage, si elle est heureuse ! » Et le brave homme, qui, par économie, n'allumait pas sa pipe une fois par semaine, dépensait sans compter poUr Jeanne. Cependant, elle acceptait tout; embrassait quelquefois son père tout à coup et comme poussée par un élan intérieur, puis restait glacée tout un jour. On ne sentait pas qu'elle fût encore fondue.

Françoise, sa favorite, eut, sur ces entrefaites, une légère indisposition qui la força de garder le lit. Jeanne ne la quitta pas pendant les quelques jours que l'enfant dut passer dans la chambre ; c'était elle qui la soignait et qui lui préparait ses breu- •

vages; le soir, elle lui contait des histoires amusantes pour l'égayer. Sur le chapitre des improvisations, elle était intarissable ; pendant les heures d'accablement, elle taillait des ajustements pour sa poupée, afin qu'au réveil Françoise eût une. surprise et une distraction. Un matin, Gervais qui venait d'entrer sans bruit, aperçut Jeanne qui soutenait la tôtede Françoise sur son épaule et la berçait en chantant à demi-voix une chanson du pays; d'une main elle fit signe à son père de marcher sur la pointe du pied, et d% l'autre elle essuyait le front de l'enfant qui sommeillait. Gervais s'arrêta ; Jeanne lui rappelait Denise à croire que c'était elle; même voix, itiôme taille, même grâce, mêmes soins. Le père, attendri, la montra des yeux à la Fiévreuse qui travaillait silencieusement.

«« Voyez, dit-il tout bas, c'est une porte ouverte dans son cœur que sa tendresse pour celte enfant; la bonté et le repentir y passeront peut-être ! »

Celte maladie de Françoise avait rapproché Marlial.dc la Sabotière; il avait donc revu Jeanne, mais pas un mot n'avait été échangé entre eux qui pût rappeler leur conversation. La Fiévreuse était instruite du projet de départ conçu par le garde.

C'était pour elle, qui jamais ne s'était séparée de son jeune frère, un grand crève-cœur ; elle s'y résignait cependant, dans la pensée qu'il y trouverait le repos. Claude seul s'y opposait. L'aubergiste n'ai-

mait pas qu*on abandonnât le champ de bataille; un premier échec n'était rien, selon lui, et, battu il fallait persévérer de plus belle. L'entêtement de Jeanne pour Robert n'avait servi qu'à rendre plus intense Tanimosité que lui inspirait le meunier. Il guettait une occasion de le perdre, et Tespoir d'y réussir un jour lui faisait retenir Martial. Il crut avoir trouvé cette occasion au moment où la petite Françoise, remise de son indisposition, passa du lit dans le jardin.

Claude, comme on sait, n'ayant pu, selon son énergique expression, déterminer Martial à casser les reins du meunier, s'était mis à tourner autour de Robert comme un renard autour d'une ferme. A la campagne, malgré l'espace et les dislances, niaigré les ombres épaisses des bois et la solitude des ravins, il est plus difficile qu'à la ville de cacher rien de ses moindres actions. Tout le monde s'y connaît, et là régularité des occupations y rend la vie transparente. Claude n'avait donc pas tardé à s'apercevoir que Robert allait fréquemment à la ville voisine, plus fréquemment que ne le comportaient les affaires de son moulin. Il supposa naturellement qu'une circonstance étrangère au blé et à la farjne l'y appelait à certains jours qui lui parurent revenir à dates fixes. Il s'arrangea de façon à l'-y précéder sans être remarqué, et acquit la preuve que le meunier passait une heure ou deux,

ces jours-là, dans une maison qui avait pour locataire une damé Ledoux. Claude alla déjeuner deux fois de suite chez un aubergiste du voisinage, paya rondement deux bouteilles de son meilleur vin, et fît causer le brave homme; il sut alors que Mme Ledoifx était veuve et n'avait qu'une fille, Honorine, qui touchait à ses vingt ans et qui pouvait êlre comptée parmi les partis les plus considérables de la ville. Les dames Ledoux vivaient fort retirées, ne sortaient guère que pour aller aux offices ou voir de vieux parents, et faisaient peu de dépenses avec un bien solide. Le grand-oncle du meunier était parrain de Théritière, ce qui était cause que Robert avait eu ses entrées à la maison où, honnêtement, il se faisait passer pour un petit saint. On le voyait d'un bon œil. Claude ne voulut pas en savoir davantage; que le meunier épousât Mlle Honorine toute confite en dévotion, et mît la dot dans sa poche à l'aide d'un seinblant de vertu, la chose regardait h« famille et lui importait peu. Ce qu'il voulait, c'était une arme pour battre Robert dans l'esprit de Jeanne, et celte arme, il la possédait. Jusque-là c'était bien ; mais, dans sa joie, l'aubergiste du Lapin-Blanc voulut courir trop vile au dénoûment. Un jour que l'on causait à la Sabotière du mariage d'une fille de Cerdon, Claude prit un air bonhomme pour annoncer qu'on danserait bientôt à une aulre noce. Gervais lui demanda de s'expli-

quer. Claude répliqua qu'il s'agissait d'une demoiselle de la ville qui épousait un de leurs voisins. Jeanne leva la tétc. On le pressa de le nommer.

« C'est Robert, » dit-il tranquillement.

Une tasse que Jeamie essuyait tomba de ses mains. - •

« Bon! le coup porte! » pensa Claude.

Il narra à peu près tout ce, qu'il savait, parla de la personne en homme qui l'a vue, et s'étendit sur les avantages de la fortune. Du reste, ce mariage ne l'étonnaitpas; il avait toujours tenu Robert pour un garçon avisé et qui ne jetait pas, comme on dit, sa poudre aux moineaux. On devine l'état de Jeanne pendant ce petit discours; ses oreilles tintaient; elle avait froid et chaud tour à tour ; elle ne parlait pas, mais à toute seconde elle cassait, en tirant l'aiguille, le fjl qu'elle avait pris pour se donner une contenance. Claude n'avait pas l'air d'y prendre garde, La Fiévreuse était sur des épines; bonne et compatissante comme elle l'était, la souffrance de Jeanne lui faisait mal. Gervais n'osait regarder sa fille qu'à la dérobée. Claude, ayant tout dil, fil faire un crochet à la conversation et parla d'autre chose gaiement. Deux ou trois fois il eut la malice de s'adresser à Jeanne qui répondit tout de travers. Quand Use leva pour sortir, elle le suivit.

« Qu'y a-t-il de vrai dans ce que vous avez rar conté î dit-elle d'une voix brève.

LA SABOTIÈRÇ. 159

— Qu'ai-je raconté? demanda Claude d'un air simple.

— Eh! vous savez bien, le mariage de Robert!

— Ah ! le meunier ! Pardine ! tout est vrai ; c'est l'aubergiste de l'endroit qui m'a instruit de la chose. »

Jeanne mordait ses lèvres pâles et tortillait le bout de son tablier avec des fourmillements dans les doigts. Claude la regarda en dessous :

« Petite, reprit-il, m'est avis que si tu as tourné les visées du côté du beau frisé» il ne faut plus pen^ ser à être la meunière du moulin. »

Les yeux noirs de Jeanne semblèrent jeter du feu!

< Oh! il n'est pas marié ! > dit-elle.

Elle pirouetta sur ses talons et rentra brusquement à la Sabotière. Claude, interdit, resta planté sur ses jambes torses; l'idée qu'il avait fait une sottise en parlant trop vite lui vint à l'esprit. Peutêtre eût-il agi plus prudemment en laissant le meunier s'embarrasser dans ses filets, et s'y entortiller si bien que rien ne pût l'en faire sortir. Cependant la pensée que le projet de Robert était sérieux» et qu'une amourette ne le ferait pas renoncer à ce marine, le rassura quelque peu. D'ailleurs la chose était faite, et il n'y avait pas à revenir dessus. Cooime il s'éloignait soucieux» il rencontra Martial qui paAait toujours de s'en aller de Montargis.

Çoogle

« Décidémenl, lui dit-il, tu ne veux pas rompre les os à ce maudit Robert? »

Martial secoua la tête.

« Jeanne ne m'aime pas, répondit-il ; pourquoi voulez-encore qu'elle me déteste?

— Eli bienl reprit Claude, reste; il va y. avoir une explosion ; si clic n'amène pas ce que j'espère, je té laisserai partir. >»

Jeanne ne perdit pas de temps pour voir le meunier. Elle se rendit au moulin, et le fit demander. Robert parut; elle lui prit le bras résolument et l'entraîna le long de la rivière :

« J'ai à vous parler, » dit-elle comme il la regardait un peu surpris.

Quand ils furent sous un couvert, Jeanne lui demanda nettement ce qu'il allait faire à la ville, chez une certaine Mme Ledoux qui avait une fille. Pris à l'itnproviste, Robert, malgré son aplomb, rougit et balbutia.

« Moi ? dit-il embarrassé.

—.Pardine! il ne s'agit ni du maire ni du curé, Mlle Honorine a vingt ans et des écus. C'est la filleule de votre grand-oncle ; on dit partout que vous allez l'épouser. »

Il n'y avait pas à s'y tromper, Jeanne savait toul; nier était le plus facile à faire, mais le plus im- PQssible à faire croire. Ces renseignements, trop certains, seraient confirmés à la première enquête.

Un instant Robert eut la pensée de tout avouer et de rompre nettement avec Jeanne ; mais l'ayant alors regardée, il la trouva si jolie, l'émotion profonde qu'elle éprouvait donnait un tel éclat à ses yeux, une telle animation à son teint, qu'elle lui parut cent fois plus séduisante encore. Un effort pouvait le rendre maître de cette fille qui n'avait pas de rivales dans le pays ; fallait-il reculer comme un benêt au moment décisif? Robert avait une bonne dose de vanité; rien ne lui était plus odieux qu'un échec; s'avouerait-il vaincu dans une lutte qu'il avait commencée déjà depuis un an, et qui lui avait fait négliger toute autre entreprise? Le roué de village se demanda si un mélange habile de mensonge et dç vérité ne le tirerait pas d'affaire et si cette crise audacieusement exploitée, ne servirait pas mieux ses intérêts que la temporisation. 11 changea de tactique subitement, et, comme un capitaine aventureux qui prend l'offensive au moment où on le croit en pleine retraite :

« Eh bien ! oui c'est vrai; miais c'est votre faute, » ^ dil-il.

La foudre tombant jaux pieds de Jeanne ne l'eût pas étonnée davantage.

« Moi ! s'écria-t-elle à son tour,

— Eh! pardine ! il ne s'agit ni de Mme Durantier ni de la Fiévreuse! Croyez-vous que mon grandoncle ne soit pas à me persécuter du matin au soir?

318 / Il

Il n*y a pas de jour où je ne reçoive quelque leltre par laquelle il me presse de terminer ce mariage, dont je me soucie comme de ça. Tenez, j'en avais ^ une dans la poche tout à Theure encore.... Elle m'a bien coûté six sous, car mon oncle n'affranchit jamais! Fallait-il lui rompre en visière brusquement et lui faire voir par là qu'on avait le cœur pris? Que devenait alors l'établissement dont je vous ai fait confidence, et nos projets ne s'en allaient-ils pas à vau-l'eau? Je ne vous ai rien dit pour ne pas vous donner du chagrin, et j'ai louvoyé ; j'ai donc répondu que je consentais à me présenter chez Mme Ledoux, et que je m'emploierais à faire ce qu'on exigeait de moi. J'ai fait d'abord une visite en choisissant l'heure où je savais que Mme Ledoux était à vêpres. Ça m'a fait gagner huit jours; puis j'ai eu la fièvre, et j'ai attrapé encore une semaine; enfin toujours talonné par mon grand-oncle, je suis retourné à la ville, et j'ai vu cette fois Mlle Ledoux. Ah ! Dieu! une blonde couleur de chanvre, qui a un grand nez bêle avec des taches de rousseur partout grosses comme des pois? Le plus souvent que je Tépouserais! Ai-je pensé à vous cq jour-là, el vous en ai-je voulu ! Je me disais que, si vous m'aiiriiez un peu, seulement la moitié de ce que je vous aime, il y a longtemps que vous tiurie? fait ce dont je vous ai si souvent \\x\i%. Ah! s'il fallait partir pour l'Amérique, je

comprendrais vos scrupules! Mais - il s*dgit d'une promenade à la ville et au bout de six semaines ou deux mois, le bonheur ! Croyez- vous donc que votre père ne vous pardonnera jamais? C'est un peu de peine que vous lui aurez occasionnée pour son bien. Le moulin, entre nous, vaut mieux que la Sabotière. Mais non, vous vous entêtez ; si bien que j'en pâtis, et un jour viendra où de guerre lasse, il me faudra passer par où l'on veut. Si, au contraire, vous m'écoutiez, vous partiriez pour Vier* zon; je sais une famille où vous seriez accueillie à bras ouverts; vous feriez des lectures à la dame du logis qui vous instruirait de ce que vous ignorez. Pendant ce temps, moi, je feindrais d'être malade, et tout doucement nous gagnerions le temps où nous irions, bras dessus bras dessous, nous jeter aux pieds de mon grand-oncle. Et qui est-ce qui s'oppose à tout cela l vous, rien que vous ! »

Robert avait dél)ité ce petit discours tout d'une haleine. La causQ était mauvaise, mais il y suppléait par la chaleur de l'action. Lui-même s'était animé en parlant, et une sorte d'émotion factice le gagnait. Il avait pris les mains de. Jeanne et les tenait entre les siennes. Elle était à moitié vaincue déjà ; elle céda d'un seul coup.

« Eh bien ! je partirai, » dit-elle.

Le meunier respira et fit éclater des transports de joie. Surtout il ne fallait pas qu'elle tardât; cha*

que jour de plus au pays, c'était un jour de Iperdu peur leur bonheur à venir. Elle n^avait à s'inquiéter de rien pour ce départ; il lui donnerait l'adresse de la personne chez laquelle elle aurait à descendre, et on pourvoirait là à tous ses besoins.

« Sans vos cruelles hésilations, poursuivit Robert, je pourr&is déjà remplacer 'par un anneau la bague que je vous ai donnée. >

Il avait l'air si heureux et si triste en parlant ainsi, que Jeanne ne douta plus de sa bonne foi. Elle mit sa main dans la sienne.

« Vous saurez demain le jour que j'aurai choisi, >• reprit-elle.-

En rentrant au moulin le meunier se mira dans une glace qu'il avait au-dessus de sa cheminée, et se caressa le menton. Il était vraiment content de lui. Seul, il pouvait démêler le petit grain de vérité perdu dans l'habile improvisation qui avait vaincu la résistance de Jeanne. Son grand-oncle l'avait bien engagé une fois ou deux à se marier,* et avait prononcé, entre deux parties de piquet, k nom de sa filleule qu'il voyait à peine une fois tous les deux ans ; mais, seul et de son propre mouvement, Robert avait entrepris de plaire aux dames Ledoux, et l'héritage faisait qu'il y tenait par-dessus tout. Quant au bien de l'oncle la donation en était faite, et, de ce côté-là, il n'avait rien à craindre. Pendant quelques jours, il résolut d'éviter de se faire voira la

ville pour détourner les soupçons des personnes qui avaient prévenu Jeanne ; il ne se préoccupa pas non plus de cette famille de Vierzon quUl avait mise en avant avec tant de délicatesse et de probité, étant bien décidé à la faire disparaître au moment oti la jeune fille quitterait la Sabotière. On trouverait bien alors une hôtellerie pour s'y installer provisoirement. Le reste élait l'affaire de quelques jours, pendant lesquels on n'oublierait pas d'étaler sous les yeux de la voyageuse des étoffes de soie, des robes et des chapeaux qui l'aideraient à passer le temps. Le meunier calculait que cette escapade lui coûterait bien quinze louis. La noie acquittée, il dirait adieu à la vie de garçon.

A deux jours de là, Robert reçut au moulin un bout de papier que lui remit un enfant.

« Voilà, notre maître, ce que mam'zelle Jeanne m'a donné pour vous, » dit le messager en tendant la main.

Le meunier y posa dix sous et ouvrit le billet. « Bon! dit-il d'un air indifférent, c'est pour un sac de farine; merci: »

Le papier ne contenait que ces mots:

« Après-demain,' lundi, je pars à six heures du matin.

— Et moi, murmura Robert, je partirai ce soir. »

Claude avait revu Jeanne après Tentretien qu'elle avait eu avec Robert. Inquiet du silence qu'elle gardait, il l'interrogea.

« C'est vrai, dit-elle, le meunier voit Mlle Ledoux, et il est question d'ijn mariage entre eux.-»

L'air tranquille qu'elle avait en parlant ainsi trompa l'aubergiste. Il la crut guérie par fierté, ainsi qu'elle l'avait été autrefois lorsque le jeune maître de la Charmoise lui faisait la cour.

« Très-bien, reprit-il en lui donnant une petite tape d'amitié sur la joue ; tu es une fille de sens; ce n'est pas toi à qui on en ferait accroire !

— Oh ! non ! » répondit-elle froidement.

L'aubergiste rentra au Lapjn-Blanc, où, depuis qu'il avait pris la résolution de quitter le pays, Mar-

tial ne passait pas un jour sans le venir voir. Il parlait de Jeanne et ça le soulageait. .

« Réjouis-toi, mon garçon, lui cria Claude du plus loin qu'il le vit ; je crois que le compte de Robert est réglé ; la Jeanne a vu dans son jeu ; il a perdu. »

Martial se fit répéter vingt fois l'histoire de la famille Ledoux, et du parti que l'aubergiste avait tiré de sa découverte ; il ne se lassait pas d'en entendre tous les détails ; ce qui l'étonnait seulement dans ce récit, c'est que Robert, sûr d'être aimé de Jeaone, s'il avait voulu la demander en mariage, eût pensé à une autre femme. Claude alla chercher dans sa cave une bouteille de vieux vin de Bourgogne, qu'il cachait dans le bon coin, et en versa un verre à son ami.

« Bois-moi ça à la santé de tes amours, lui dit-il ; le sous-préfet n'en a pas de meilleur. Que serais-tu devenu si un vieux malin comme moi ne s'était pas mêlé de tes affaires ! un peu de ruse fait grand bien. >

Le garde vida son verr«; mais, malgré les belles assurances de son compagnon, un reste d'inquiétude le tenait encore en éveil.

« Si je suis jamais heureux cela m'étonnera bien, > disait-il.

La Fiévreuse ne partageait pas, tant s'en faut, la confiance de Claude. Quelque chose, qu'elle eût

été en peine d'expliquer, lui donnait à penser qu^ Jeanne couYait quelque dessein secret. Dans la crainte d'effrayer Gervais, elle ne lui parla pas des soupçons qu'elle avait conçus; mais elle surveilla Jeanne de plus près et la pressa de questions. Jeanne lès éluda avec une parfaite aisance. Elle répondit tranquillement qu'elle ne savait pas ce que la Fiévreuse voulait lui dire, et plaisanta des craintes qu'elle lui manifestait. Depuis qii'elle avait pris sa * résolution dernière, elle marchait droit à son exécution sans hésiter ; mais la tension même de sa volonté donnait à son allure et à sa physionomie une roideur qui, à son insu, en modifiait profondément le caractère. La Fiévreuse ne s'y méprenait pas, et les réponses de Jeanne ne dissipaient en rien les inquiétudes qu'elle n'osait communiquer à personne. Quelquefois aussi elle craignait de faire injure à Jeanne en l'accusant de nourrir un projet de fuite, qui la perdrait sans retour. La contrainte où elle la voyait provenait peut-être des combats intérieurs que son bon sens révolté livrait à son inclination. Gervais, de son* côté; vivait dans une sécurité que Claude entretenait. La réponse de Jeanne ne leur laissait point de doute sur la connaissance personnelle qu'elle avait acquise des intentions de Robert ; cela étant, elle ne pouvait plus s'entêter dans les espérances où si longtemps elle avait pei-sévéré. Un peu de dépit et de honte se

mêlait sans doute à sa guérîson. Pour la voir se , tourner d'un aulre côté, il fallait attendre seulement et l'y aider par la douceur. Claude était si sûr de son fait, qu'il s'enquit des métairies qu'on pouvait prendre en location dans le voisinage ; s'il en découvrait une bonne, il- irait jusqu'à quinze mille francs, disait-il, dans l'avance de fonds qu'il se proposait de faire au jeune ménage.

La veille du jour que Jeanne avait choisi pour se rendre à Vierzon, elle s'arrangea avec un voiturier du pays pour tenir une carriole prête à la première pointe du jour.

« Ayez soin d'avoir un bon cheval, dit-elle à cet homme ; mon père a besoin de marcher vite pour une affaire pressée. Il vous dira demain où il veut aller. »

Le voiturier cligna de l'œil. « Il s-'agit de quelque vente de bois.... dix lots de la forêt d'Orléans sont affichés, et le père Gervais est un malin, » dit-il.

Jeanne sourit.

« Ça le regarde, » reprit-elle.

Elle tira de sa poche une pièce de cinq francs qu'elle mit dans la main de l'homme ;*puis, comme une personne qui fait une réflexion :

« Si mon père était retenu demain, il m'enverra à sa place, continua-t-elle ; soyez exact seulement. »

Elle s'éloigna d'un pas égal et mesuré et songea à. faire, de quelques hardes et de quelque^ petits bijoux, un paquet qu'elle pût cacher aux yeux de la Fiévreuse et emporter facilement. Dans la crainte d'une surprise, elle résolut d'attendre la nuit pour ouvrir ses tiroirs. Pendant la soirée elle parut tranquille comme à l'ordinaire ; Tappétit seul lui manqua à table. Jeanne avait choisi pour partir, un jour où son père avait à surveiller une coupe à quatre lieues de la Sabotière ; il ne devait revenir que pour l'heure du dîner. A ce moment-là elle serait déjà à Vierzon. Après qu'on eut ôlé le couvert, Gervais annonça que le régisseur de la Charmoise l'ayant fait prier de passer au château, il s'y ren^ drait de grand matin pour être ensuite tout à ses affaires. Il causa un instant avec Jeanne, puis se leva pour aller se mettre au lit. Gomme il ouvrait la porte de sa chambre, Jeanne, qui l'avait embrassé déjà, sauta de sa chaise par un mouvement subit et courut à lui. Gervais la regarda tendrement.

« Que Dieu te bénisse, petite ! » dit-il.

Ce mouvem*ent spontané n'avait pas échappé à la Fiévreuse. Quelque chose qu'elle ignorait agitait Jeanne, qui n'avait habitué personne à de tels élans. Plus lard elle voulut elle-même apprêter le coucher de. Françoise ; elle déshabilla l'enfant sur ses genoux, bien qu'elle fût déjà grande et forte, et ne cessa pas de la câliner, effleurant des lèvres presque

à chaque mot, ses joues, ses bras ou ses cheveux. L'enfant s'en aperçut.

« Qu'as-tu, ce soir? tu as des yeux comme si tu allais pleurer .î' » dit-elle.

Jeanne la porta dans son lit sans répondre , et resta auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle fût endormie. Le mot de Françoise l'avait mise en garde contre elle-même. Elle feignit de chanter et de rire, quoiqu'elle n'en eût aucune envie. Parfois elle se taisait tout à coup, et regardait autour d'elle d'un air inquiet. La vue de ces objets, parmi lesquels elle avait été accoutumée à vivre lui rappelait mille bons souvenirs de son enfance : elle voyait le tabouret sur lequel, toute petite, elle s'asseyait auprès de Denise; le petit miroir entouré d'un cadre en noyer, devant lequel elle se haussait sur la pointe du pied, pour se regarder quand elle avait un bonnet neuf ; là était la table contre laquelle elle s'était cognée cent fois ; le coin so^nbre, entre l'armoire et la fenêtre, où on l'enfermait quand elle n'avait pas été sage. Un vieux gros chevreau de carton, que Claude lui avait donné jadis, était encore derrière la porte, sans oreilles et sans pattes, après avoir servi à Françoise comme il lui avait servi pendant les jours où Martial la faisait jouer dans le jardin. Elle ne croyait pas que ces objets inertes pussent tenir une si large' place dans son cœur, et s'en indignait ; mais elle en subissait l'empire, et se sentait attendrie

malgré 'la révolte de son esprit. Pour échapper à cette influence, elle repoussa tout à coup la table sur laquelle était placée la petite lampe qui éclairait son ouvrage et se leva.

« Adieu, » dit-elle à la Fiévreuse en se dirigeant vers sa chambre.

La Fiévreuse l'arrêta par le bras.

« Vous êtes singulière ce soir, lui dit-elle; qu'avez-vous donc ?

— Moi, rien ; j'ai sommeil.

— Au revoir, alors, et bonne nuit. »

Jeanne fit mine de passer la porte et revint sur ses pas.

« Vous ne m'en votiez pas? reprit-elle en embrassant sa compagne; il y a. des heures où je ne sais pas ce qu'il y a en moi.... c'est comme un feu qui me dévore, et môme, quand je ne voudrais pas faire ce que je fais, je le fais. »

La Fiévreuse lui passa la main doucement sur les cheveux, comme autrefois sa mère quand elle était tout enfant.

« Vous avez quelque chose sur le cœur, Jeanne? confiez-vous à moi. »

Jeanne se redressa.

« Non, » dit-elle d'une voix dont l'accent n'était plus le même.

Elle prit la lampe et entra dans sa chambre sans plus parler.

La Fiévreuse se coucha lard. Une vague inquié* tude la tenait éveillée. Pendant la nuit elle entendit, derrière la cloison, comme un bruit sourd de tiroirs qu*on ouvre et qu'on ferme. Elle écouta, le bruit cessa. Elle pensa qu'elle s'était trompée et s'endormit. Au petit jour elle aperçut Gervais qui sortait à petits pas de sa chambre ; il s'approcha de celle' de Jeanne, se pencha et préla l'oreille. La Fiévreuse passa à la hâte une robe et le rejoi" gnit.

« Elle dort, » dit-il.

Le temps était brumeux et froid ; il prit une limousine, siffla Marmotte et s'éloigna. La Fiévreuse, restée seule, mit le ménage en ordre. On n'entendait aucun bruit dans la pièce à côté. Le souvenir de ce qui s'était passé la veille pendant la soirée, et de l'agitation de Jeanne, lui revint à l'esprit et l'obséda. Lasse d'y penser sans cesse, elle cogna à la porte deux fois et ne reçut point de réponse. Elle prit le loquet et chercha à entrer ; la porte était fermée en dedans. Effrayée, elle appela Jeanne; Françoise, réveillée en sursaut, eut peur et se mit à pleurer.

« Ce n'est rien, c'est Jeanne qui ne répond pas, » dit sa mère.

Elle prit l'enfant dans ses bras pour la consoler , puis une idée la saisit, et, courant autour de la Sabotière, elle arriva du côté où la chambre de Jeanne

avalisa fenêlre ; elle était ouverte ; le lit était défait; deux ou trois tiroirs de la commode bouleversés ; la chambre vide. La Fiévreuse devint toute blanche.

« Ah ! mon Dieu , elle est parlie ! » s'écriat-elle.

Ses genoux tremblaient; pour ne pas tomber, elle posa les deux mains sur Tappui de la fenêtre. Le cri de sa mère et sa pâleur épouvantèrent Françoise/ qui se jeta sur elle en sanglotant. La Fiévreuse, tirée de sa stupeur, l'embrassa.

« Tais-toi, dit-elle ; pleurer à présent ; ah ! bien oui, est-ce que nous en avons le temps ! Il faut trouver Jeanne. »

Elle se souvint que Gervais avait dû aller à la Charmoise, et prit sa course de ce côté, soutenant Françoise par la main. 11 lui semblait que ses piads étaient de fer. et que la fatigue ne pouvait pas les atteindre. Comment apprendrait-elle cette horrible nouvelle à Gervais? A mi-route elle l'aperçut qui marchait à grands pas, son bâton à la main. Marmotte fut sur la Fiévreuse en un instant. Le désordre de sa toilette, Ja décomposition de ses traits, sa présence dans le taillis, frappèrent Gervais.

« Qu'y a-t-ilî Jeanne est-elle malade? s'écria-t-il.

— Ahî mon pauvre Gervais, elle est en fuite! dit la Fiévreuse.

Gervais trembla de la tête aux pieds.

« Jeanne! » répéta-t-il d'une voix creuse.

Il chancela et porta machinalement la main contre un arbre. La Fiévreuse le saisit par le bras.

« Du cœur, à présent, reprit-elle; cherchons-la. »

Gervais se redressa.

« Vous avez raison ; vite à la Sabotière, d'abord, s'écria-t-il ; et si je ne la retrouve pas, je tuerai Robert. »

Il s'élança, suivi de la Fiévreilse qui lui raconta comment elle s'était aperçue du départ de Jeanne. Autour de la fenêtre on voyait dans la terre humide, la trace de ses pieds qui disparaissaient bientôt au milieu des herbes. Gervais saisit un fichu de sa fille , le présenta à Marmotte et le lui fit flairer.

« Cherche! » dit-il.

L'animal intelligent mit le nez en terre, remua la queue, aboya et partit comme un trait. Gervais serra son bâton et le suivit en courant. Le chien allait tout droit à travers champs, s'engageant loin dans un sentier, et atteignit enfin la route. Là il s'arrêta, tourna plusieurs fois sur lui-même et parut hésiter. Des marques nombreuses de roues, de fers de chevaux, dç pas, se voyaient sur le sol raboteux et mouillé. Un grand brouillard roulait ses plis opaques suc la lande; à trente pas c'était comme une muraille grise. Le chien huma Tair de tous côtés, et tourna

sa tête dans la direction du vent. Un pâtre, dont la silhouette indécise parut dans la brume, s'approcha ' et reconnut Gervais.

« Si c'est raam'zelle Jeanne que vous cherchez, je crois bien qu'elle est passée en voiture tout à l'heure, dit-il : la voiture a filé par là ; elle allait grand train. »

Le bâton du berger désignait le côté de la roule qui court vers la Molte-Beuvron. A une lieue plus loin, celte route atteint une côte et trace une grande courbe. Gervais, sans répondre, se jeta dans la campagne et courut de toutes ses forces. Il avait retrouvé ses jambes du temps qu'il poursuivait un loup blessé avec l'ardeur d'un limier. Les halfiers les plus épais ne pouvaient l'arrêter une minute. Marmotte bondissait devant lui. La direction que suivait Gervais abrégeait la distance de moitié. Comme il approchait de la côte il entendit, dans Téloignement, les grelots d'une voiture. Son sang ne fit qu'un tour; il précipita sa course, en allongeant son bâton :

« Sus ! sus ! » cria4-il à Marmotte, qui montra ses crocs et partit en hurlant.

Jeaniie, blottie au fond de la voiture, reconnut la voix du chien et se pencha en avant.

« Ah! mon Dieu! Marmotte!... mon père n'est pas loin ! » murmura-t-elle.

Elle fit signe au voiturier de pousser son cheval

et cacha ^ ûgure entre ses mains. Marmotte avait flairé Jeanne ; excitée par son maître, le poil hérissé, grondant et furieuse, elle arriva en trois bonds sur la route, et sauta à la gorge du cheval, qui se cabra et partit au galop. Le conducteur lança un coup de fouet au chien qui lâcha prise d'abord, puis de nouveau mordit la bête au poifrstil. En ce moment un homme sortit du brouillard, haletant, épuisé, le bâton haut, et se jeta devant la voiture ; sa main saisit les rênes; il voulut crier, et sa voix brisée ne put articuler aucun son. Le cheval, fou de douleur et d'eflfroi, se débattit violemment, et, se dressant sur ses pieds de derrière, renversa Gervais sur le chemin. Jeanne, pftle comme une morte, ' sauta par-dessus le brancard.

« Eh I mon père ! » cria-t-elle au voiturier qui levait son fouet.

Gervais se dressa sur )e coude.

« Reste! au nom de ta mère, reste! » criat-il.

Il voulut se cramponner à sa robe et retomba évanoui. Avec une force qu*on n'aurait pas soupçonnée , Jeanne enleva son père entre ses bras, et le porta sur le talus gazonné de la route. Le fer du cheval avait atteint Gervais à la tête et l'avait blessé; le sang coulait abondamment; il en atait le visage couvert ; en le couchant sur l'herbe, où il ne donnait aucun signe de viç, Jeanne s'aperçut qu'elle

avait Jes mains et les poigiiels tout rouges. Un frisson glacial la prit.

« Ah ! misérable que je suis ! » dit-elle.

Une angoisse mortelle était peinte sur sa figure ; elle s'agenouilla auprès de spn père, et s'efforça d'étancher, avec son mouchoir, le sang qui sortait de la blessure. Personne ne passait; le conducteur, immobile, debout devant elle, la regardait avec stupeur, tortillant la mèche de son fouet. Marmotte hurlait et léchait les mains de son maître ; le cheval s'ébrouait et broutait les touffes de gazon. Jeanne, décomposée, était penchée sur Gervais qui ne remuait pas. Tout à coup, il poussa un faible soupir. Jeanne bondit sur ses pieds.

« Vite, à la voiture ! » dit-elle.

Aidée par le conducteur, elle porta son père dans la carriole, le coucha dans le fond, sur les coussins, et fit signe de partir. Quand on arriva à la Sabotière, Gervais n'avait pas encore recouvré la parole. La fatigue, l'émotion, cette course effrénée qu'il avait faite sans prendre haleine, la perte du sang, avaient épuisé le vieux chasseur. La Fiévreuse était devant la portç de l'enclos, allant et venant, pleine d'anxiété. A la vue de Gervais elle n'adressa pas un reproche à Jeanne, et l'aida à coucher le blessé sur son lit. En cherchant du linge dans une armoire pour le panser, celle-ci fit tomber une petite boîte de maroquin , qui s'ouvrit et laissa échapper des

boucles d*oreilles en or, dont son père voulait lui faire la surprise pour le jour de sa naissance qui arrivait bientôt.

c Âti ! je suis maudite ! » dit-elle.

Gervais revint à lui : il reconnut sa fille comme à travers un brouillard, et lui tendant ses bras:

« Reste! reste ! » reprit-il.

Il fit un effort pour se lever et s*évanouit de nouveau. Le cœur de Jeanne éclata ; elle se jeta sur ses mains et les embrassa en sanglotant.

Après que le médecin eut examiné la plaie, il déclara que la blessure n*était pas dangereuse, bien que le choc eût été violent ; la chair seule était entamée; Gervais guérirait promptement; il lui fallait seulement du repos, et on devait éviter avec soin tout ce qui pouvait lui occasionner une secousse. La Fiévreuse regarda Jeanne, qui sourit tristement. Elle se dépouilla de ses vêtements, sur lesquels on voyait par plaques des taches d'un brun rougeâtre, et les suspendit à un clou dans sa chambre.

« Je les aurai toujours devant les yeux, » ditelle.

La Fiévreuse n'y tint plus et l'embrassa. .

« Bien, Jeanne! dit-elle ; Dieu vous pardonnera. »

En quittant sa belle robe, Jeanne avait trouvé dans une des poches la bague qui lui avait été donnée par Robert. Son front se plissa. Elle jeta à la

hâte un chàle sur ses épaules et couvrit ses cheveux d'un bonnet.

« Veillez sur mon père, dit-elle à la Fiévreuse en lui pressant les mains.

— Vous partez! s'écria la Fiévreuse.

— Soyez tranquille ; il y a quelqu'un que je hais, je veux savoir si j'ai le droit de le mépriser. »•

Sûre qu'elle était à présent que son père vivrait, Jeanne retrouvait cette force un peu âpre et celte décision qui faisaient le fond de son caractère. Elle avait hâte d'en finir avec le passé. Elle se fit conduire, à la ville, où demeurait Mme Ledoux, et demanda à parler à Mlle Honorine. On l'introduisit dans un grand salon meublé de vieux meubles eh acajou recouverts de velours d'Utrecht jaune, et d'où s'exhalait un vague parfum de feuilles de* roses sèches. Une grande jeune fille blonde, à l'air doux, un peu maigre, et mise très-simplement d'une robe de mérinos gros bleu, se présenta et d*un geste muet lui fit signe de s'asseoir. Jeanne la couvrit tout entière du regard :

« Le lâche! pensa-t-elle, comme il me l'a dépeinte! »

D'une voix ferme, elle la supplia de répondre franchement à une question qu'elle avait tout intérêt à lui poser, et lui demanda s'il était vrai que Robert dût l'épouser. Mlle Honorine rougit:

« Pourquoi le cacherais-je ? dit-elle; il a l'agrément de ma mère pour venir ici. »

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Jeanne se leva.

« Je m'appelle Jeanne Lemahu, reprit-elle; Robert m'avait promis la foi du mariage. Vous êtes une honnête fille, et il a voulu me perdre. Quand il reparaîtra dans cette maison, veuillez lui remettre cette bague, qui était entre nous un signe d'alliance. »

Jeanne retourna à la Sabotière dans la soirée; elle avait le froid du marbre dans le cœur. Chemin faisant, elle repassa en esprit tojut ce qu'elle avait ' fait, et quelle résistance elle avait opposée à tous ces êtres qui la chérissaient : Gervais, la Fiévreuse, Claude, Martial. Elle se faisait horreur à elle-même. La pensée de la catastrophe qui avait failli marquer le jour de sa fuite lui donnait des frissons. Gomment pourrail*elle jamais regravir la pente descendue et mériter qu'on l'aim&l de nouveau? Au moment où elle arrivait, Françoise, qui n'avait pas voulu s*endormir isans la revoir, se jeta dans se» bras; un torrent de larmes soulagea le cœup de Jeanne. .

Gervais eut un peu de délire pendant la nuit; il appelait Jeanne et ne la reconnaissait pas. Dans la matinée, il se trouva mieux et s'endormit paisible* ment: A son réveil, il vit sa fille près de lui, vêtue d'une robe de toile commune, des sabots aux pieds, sans ornements et sans bijoux.

« Es-tu sauvée? dit-il à demi-voix.

— Eh oui! » s'écria la Fiévreuse en la poussait dans ses bras.

Claude entra pendant que Gervaîs tenait sa fille sur son cœur. Le chasseur de loups, qui ne le voyait pas, tourna les yeux vers le portrait de Denise ;

« Grois-tu maintenant qu'elle m'ait pardonné? » dit-il à la Fiévreuse.

Claude sauta sur la toile, qu'il arracha.

< £h! jour de Dieu! voilà dix ans qu'elle ki'a plus rien à te reprocher! » s'écria-t-il.

En apercevant les traits de Denise, qu'il n'avait pas vus depuis un si long temps, le père devint tout pâle et regarda sa fille.

« Vois! c'est tout elle! » dit-il en retrouvant sur le visage de Jeanne l'expression de bonté qu'avait eue sa mère.

Rien ne put l'empêcher de se lever et de prendre dans le coffret où il l'avait serré l'anneau de mariage dont il avait dépouillé son doigt. Et comme on le pressait de se recoucher :

« Allons donc! s'écria-t-il en frappant sur son cœur, le mal était là; je suis guéri. »

On sait que Robert était parti pour Yierzon, où il attendait Jeanne. Le petit appartement où il comptait la recevoir était prêt, le diner commandé. Il avait écrit à Mme Led#ux pour la prévenir qu'un voyage d'affaire le retiendrait quelques jours ab-

sent. Toutes ses précautions étaient bien prises. Le dernier train arriva sans Jeanne ; aucune voiture ne parut non plus. II mangea le diner tout seul et chicana Thôtelier sur la carte. Le lendemain, il patienta jusqu'au soir, pensant qu'un obstacle imprévu n'avait pas permis à Jeanne de partir le jour convenu. Rien ne se fit voir, ni femme ni billet. Le meunier paya en grondant la location de la chambre qu'il avait retenue pour une semaine, et retourna au moulin, où sa mauvaise humeur tomba sur tout le monde. Ceux-là avaient eu tort de ne pas l'attendre ; ceux-ci avaient mal fait de laisser brûler une lampe, puisqu'on ne savait pas s'il reviendrait.

Le jour suivant, dans la matinée, et avant que personne eût osé lui parler, tant il semblait furieux, il alla rôder du côté de la Sabotière. Quand il fut auprès de l'enclos, il siffla d'une façon particulière que Jeanne connaissait bien. Gervais tressaillit et sauta sur son bâton.

« Laissez , mon père, dit Jeanne ; ceci me regarde, y

Elle sortit et marcha droit au meunier.

« Je suis allée, à la ville, où demeure Mme Le-

doux, dit-elle en regardant Robert bien en face;

, j'ai vu Mlle Honorine ; si vous avez envie de ravoir

la bague que vous m'aviez donnée, c'est à elle qu'il

faudra vous adresser, je la lui ai remise, x»

Le meunier perdit contenance. Il voulut répondre et ne trouva pas un mot. Le plus clair de l'aventure, c'est qu'il perdait du même coup la maîtresse et la femme, la fleur et le fruit. Pendant qu'il restait planté sur ses jambes devant Jeanne, qui s'étonnait d'avoir pu penser à un tel homme, la voix ' railleuse de Claude se fit entendre :

« Eh! l'ami, criait l'aubergiste, s'il vous prend fantaisie de promener vos guêtres par ici, gare à Marmotle! »

Le meunier devint pourpre et tourna sur ses talons.

En ce moment, Martial passait sur la route son fusil en bandoulière ; il était venu quatre fois prendre des nouvelles de Gervais ; mais, par une délicatesse extrême, il ne s'était pas adressé à Jeanne. Claude l'appela gaiement.

«Eh bien! dit-il, vas-tu toujours àMontargis? »

Le garde se troubla.

« Dame! dit-il, il faudra bien! »

• Jeanne lui tendit la main :

« Martial, dit-elle, voulez-vous que je sois votre fename? si vous y consentez, croyez-moi, je serai toujours bonne et soumise.

— Çàl l'embrasseras-tu, grand benêt? » s'écria Claude en frappant sur l'épaule de Martiaf, que le saisissement rendait muet.

La Fiévreuse pleurait de joie. Martial et Jeanne

ne firent bientôt plus qu'un ; le garde embrassait Tune, embrassait l'autre, et ne trouvait pas an mot.

Alors Gervais sauta sur le fusil accroché depuis tant d'années au râtelier, et, Iç brandissant:

« Eh ! Marmotte ! cria-t-il, vienne l'hiver, viennent les loups! à présent je puis chasser! ma tâche est faite ! »»

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