SCÈNE VIL
CHARLES IX, CATHERINE DE MÉDICIS
CATHERINE DE MÉDICIS
Bénissons la fortune, mon fils : ils sont tombés dans le piège que je leur préparais depuis deux ans ; ils périront tous. L'ange exterminateur les attend la foudre à la main pour venger le trône et la religion.
CHARLES
Parlez plus bas, Madame; si l'on vous entendait.», le coup d'état que nous méditons, et que d'autres pourraient bien appeler un crime, exige le plus grand secret.
CATHERINE DE MEDICIS
Un crime, dites-vous! vous ne serez donc jamais digne de votre mère? Apprenez que la faiblesse seule est le crime des rois, que le succès justifie tout, et que tout est permis pour l'obtenir. Vous ne vous êtes pas asàez nourri du livre du précepteur
DRAME. i5
des princes. Soyez le plus fort, tous serez le plus grand : voilà la morale de l'histoire.
CHARLES
Et si nous succombions dans cette lutte sanglante ?
CATHERINE DE MÉDÏCI6.
Ne craignez rien : Coligni s'avance vers la mort enveloppé de ténèbres impénétrables. Dieu seul pourrait le sauver ^ et le pontife de Rome bénira nos poignards. Cet insolent Amiral ne se glorifiera plus long-temps du traité de Saint-Germain ; il faut qu'il expie le crime d'avoir imposé des conditions à ses maîtres. Croyez-moi, mon fils, tant que la France sera infectée d'hérésies aussi dangereuses pour le gouvernement que pour la religion, car de l'examen des choses sacrées on en viendra à l'examen du pouvoir royal ; tant que les calvinistes n'auront pas fléchi sous un sceptre impitoyable, vous ne jouirez d'aucune tranquillité, et lu couronne de saint Louis chancellera sur votre tête.
CHARLES
le sens toute la force de vos raisons; elles me persuadent comme roi, comme ennemi de Coligni. Mais tremper «es mains dans le sang de mes sujets après les avoir attirés à ma cour! Quelle trahison , indigne de votre fils! Que dira l'Europe? Que dira la postérité?
CATHERINE DE MÉDICIS
La postérité approuvera ce coup d'état parce qu'il est nécessaire. Si vous vous arrêtez devant la Réforme, elle vous dévorera. Eh quoi! entouré de factieux les armes à la main, vous hésitez de les exterminer! Le sang $es Médicis et des Valois craindrait encore un Châtillon! Mon fils, le sceptre pèset-il à votre main débile? Voulez-vous descendre du trône ?
CHARLES
Je veux régner comme régnaient mes ancêtres.
CATHERINE DE MÉDICIS
Sachez donc les imiter en tout; sacrifiez des ennemis d'autant plus dangereux que leur doctrine impie et anti-royale, par ses conséquences, menace non-seulement la France, mais l'Europe des plus grands bouleversemens politiques. Voyez ce qui se passe aujourd'hui dans les Pays-Bas. Malgré l'inexorable fermeté de Philippe et de son digne ministre, malgré le supplice de d'Egmont et du comte de Horn, ces belles provinces, en rébellion ouverte contre leur maître légitime, marchent sous les ordres d'un Nassau, sujet revêtu de la pourpre de son roi. Ah ! que Philippe, qui nous approuve dans nos projets, bénirait le ciel s'il pouvait, ainsi que vous, se défaire en un seul jour de tous ses ennemis! Ce grand prince ne repousserait pas les conseils d'une mère...
CHARLES. f
Madame, je rends justice à vos intentions. Je sais que vos soins ne tendent qu'au bonheur de la France , à la grandeur et à l'indépendance du trône. Croyez qu'à cet égard je lis dans votre ame comme vous-même. Mais que l'autorité de Philippe ne vous impose point : c'est par politique et nullement par conviction religieuse qu'il approuve cette proscription ; il craint que les huguenots ne viennent au secours des rebelles des Pays-Bas.
CATHERINE DE MÉDICIS
Eh bien, cette crainte vous prouve combien il est important de détruire en France.,,
CHARLES
Permettez-moi de penser qu'il serait plus glorieux pour moi de vaincre mes ennemis que de les assassiner sous les olives de la paix , et au pied de l'autel où je vais mettre aujourd'hui ma sœur dans les bras de Henri de Bourbon.
CATHERINE DE M^DICIS
De Henri de Bourbon qui ne devient mon gendre et votre frère, que parce que son ambitieuse mère n'a pu réussir à lui faire épouser Elisabeth (6).
Mais ce mariage, qui devait éteindre les restes de nos dissensions civiles et consolider la tranquiï-
i8 LA SAINT-BARTHÉLEMI.
lité de la France, ne serait donc qu'un sacrilège, qu'un moyen d'assassinat pour aveugler les victimes de votre politique ? Ah ! madame, que me conseillezvous! votre zèle vous égare; je le sens là. (n met la main sur son cœur. ) Songez à l'opprobre éternel qui m'attend , si je me souille de cette conspiration contre mes sujets.
CATHERINE DE MÉDICIS
Des sujets rebelles ne méritent aucun ménagement.
CHARLES
Mon nom prononcé avec horreur de siècte en siècle...
CATHERINE DE MÉDICIS
Je prendrai tout sur moi.
CHARLES
Vous ne persuaderez personne.
CATHERINE DE MÉDICIS
Si le mariage de votre sœur avec le roi de Navarre n'est pas un piège, vous êtes indigne de régner... Écoutez *moi , mon fils. Voulez -vous me ravir le fruit de tout ce que j'ai fait pour vous, des dangers que j'ai courus au milieu des hasards de la guerre (7)? Engagée envers le souverain pontife et les Guise, devrai-je leur apprendre que la majesté du trône s'est abaissée devant l'étendard de la révolte
et de l'impiété ? Avez -vous oublié que le prédécesseur de Grégoire vous a autorisé, au nom du ciel, à vous emparer d'un fonds de cinquante mille écus de rente de biens ecclésiastiques, si vous exterminiez en France les ennemis de l'Église (8) ? Cette bulle sainte , reçue dans vQtre conseil malgré l'opposition de l'Hôpital , dont les opinions religieuses ne sont que trop connues, n'est-elle pas un lien sacré que vous n'êtes plus maître de rompre ? Ah ! votre faiblesse, vos coupables hésitations perdront l'état et vous. Je n'ose vous parler de moi : mais si nous voyons renaître un jour des conjurations d'Amboise , n'oubliez pas qu'elles seront votre ouvrage, et, qu'au bord du précipice , vous avez repoussé la main de votre mère.
CH ARijES*
Madame , je vous écoute avec le respect que vous avez le droit d'attendre de moi , mais je ne suis pas encore persuadé. Les Calvinistes ne sont pas peut-être les plus grands ennemis de mon sang ; il en est que je n'ose nommer , et qui se couvrant d'un masque hypocrite...
CATHERINE DE MÉDICIS, (Tun air inquiet. *
Quels sont-ils?
CHARLES
Les Guise.
at> LA SA1NT-BARTHELEMI.
CATHERINE DE MÉDICIS
Oui, vous êtes entre deux factions, et par conséquent la raison d'état vous prescrit...
CHARLES
D'opposer l'une à l'autre, pour qu'aucune des deux ne puisse s'élever jusqu'au trône.
CATHERINE DE MÉDICIS
Non, mon fils, mais d'écraser l'une par l'autre, pour que vous n'ayez plus devant vous qu'un parti facile à comprimer. Ah î que le duc de Guise n'estil tombé dans le piège que vous connaissez (9) ! La monarchie serait délivrée aujourd'hui de tous ses ennemis, et votre règne heureux et tranquille... Mais je vois avec douleur que je vous parle en vain. Vous voulez vous perdre ; perdez-vous.
Souffrez que je flotte encore entre ma conscience et votre politique. L'irrésolution est permise à un roi que Ton sollicite à lancer la foudre sur des sujets qui paraissent soumis.
CATHERINE DE MÉDICIS
La reine a-t-elle quelque soupçon de ce que nojis méditons contre l'amiral et les calvinistes?
CHARLES
Oui , madame , mais ce ne sont que de vagues
presseatinieus, que j'ai même tâché de détruire : elle ne sait rien.
CATHERINE DE MÉDICIS
Gardez-vous bien de lui confier...
CHARLES
Je sens toute l'importance d'un pareil secret d'état.
CATHERINE DE MÉDICIS
Ses vertus ne sont pas des vertus de reine aumilieu dés factions qui nous assiègent. Elle vous inspirerait sa faiblesse , elle vous perdrait en voulant vous sauver. Mon fils , n'écoutez que Dieu , comme chrétien , et votre mère , comme roi.