‹ La Saint-Barthélemi: drame en plusieurs scènesChapitre 42 sur 94 · SCÈNE XXXVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XXXVI

( Dtra fe Cftbioet du roi. )

CHARLES IX , COLIGNI. ( Le roi est assis. ) COLIGNI.

J'abuse peut-êtit des tnomens précieux de Votre Majesté.

CHARLES

Non , Monsieur : continuez.

COLIGffl.

Je suis si convaincu que le seul moyen pour éteindre à jamais nos dissensions civifes est d'offrir aux Français des combats glorieux éontre Fétratiger, que je paierais de mon sang la déclaration de guerre à l'Espagne.

CHARLES

Je ne doute ni de votre zèle pour votre roi , ni de vôtre amour pour la France.

COLI&WI.

Philippe a toujours été notre plus grand ennemi. C'est lui qui, non content d'être le farouche oppresseur de ses sujets, chercHe encore à ^allumer dans vos états les feux de la guerre civile ; c'est lui qui déshonore la religion de Votre Majesté, en prenant sa défense au milieu des bûchers d'un tribunal exécrable dont les arrêts sangians sont l'opprobre de la chrétienté ; c'est lui qui a été le moteur per> fide de tous les troubles de la France, depuis le commencement du règne de votre malheureux frère ; c'est lui enfin qui a livré son fils au sombre fanatisme de quelques prêtres sacrilèges..* Et le sang de votre noble sœur, le sang de la vertueuse Isabelle ne demande-t-il pas vengeance ? Cette princesse ne crie-t-elle pas du haut des cieux dé consoler sa tombe en la couvrant de lauriers français ? Son ombre indignée marchera devant nous jusqu'au palais de l'assassin. ( n se jette aux pieds du roi. ) Ah ! Sire, laissez-moi chercher une autre Cérisolles, et que 1& honte de Pavie soit effacée sous les murs de Madrid.

CHAR L ES , qui le relève.

Votre noble enthousiasme, Monsieur, est d'un Français ami de son rot, d'un Français ami de son pays. Je Compte et compterai toujours sur votre fidélité et sur vos talens. Mais on ne peut se dissi-

muler que la guerre coatre l'Espagne offre, dans

ce moment -ci , beaucoup d'obstacles difficiles à

surmonter.

COLIGNI

MJue Votre Majesté la veuille fortement , et toutes les difficultés s aplaniront. •

CHARLES

Pensez-vous que nous puissions résister aux forces réunies de l'Espagne et de l'Empire ?

COLIGNI

Sire, depuis l'abdication de Charles -Quint, les deux couronnes ne sont plus confondues. Des intérêts différens, le caractère même des princes qui gouvernent ces contrées , le luthéranisme triomphant en Allemagne , tout nous répond que Philippe n'aura pour lui que les bandes espagnoles et là cour de Rome. Mais un roi de France, un petit-fils de Louis XII , le noble descendant de tant de princes qui ont légué au trône le soin de les. venger de l'ambition criminelle des pontifes romains, serait-il arrêté par un pouvoir que bientôt il suffira de mépriser pour n'en avoir rien à craindre? Saint -Louis lui-même, victime des préjugés de son siècle, et qui poussa trop loin pour sa gloire le zèle de la religion , résista au saint-siège avec une fermeté dont Votre Majesté est' digne de donner un nouvel exemple. Respectons le souverain pontife dans tout ce*

litizedby GoOgk

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qui concerne la religion que professe le plus grand nombre de vos sujets ; mais s'il veut descendre de cette hauteur apostolique , pour ensanglanter sa tiare sur nos champs de bataille et couvrir de son égide le plus grand ennemi de la France , méprisons s£ politique et son ambition. Un prêtre, quel qu'il soit, est dégradé de son caractère sacré, dès qu'il oublie que sa mission sur la terre n'est pas de diviser les hommes, mais de les réunir dans le respect qu'ils doivent aux princes qui les gouvernent , dans l'amour de Dieu et la charité du prochain. Sire , les progrès de l'esprit humain , aussi avantageux aux rois éclairés sur leurs vrais intérêts qu'aux peuples que Ton n'a pas le droit d'opprimer, et qui sont toujours soumis quand on les gouverne selon les besoins de l'époque ; les progrès de l'esprit humain seront dé» sormais une barrière insurmontable qui mettra le trône . à l'abri des attentats de l'autel. Tout nous annonce une ère nouvelle. Encore quelques années, et les foudres du Vatican s'éteindront dans le Tibre. Que Votre Majesté, s'élevant à la hauteur du siècle, s'entoure de tous ses sujets, quelles que soient leurs opinions religieuses ; qu'elle recherche surtout l'alliance de l'Angleterre et des princes luthériens d'Allemagne, pour attaquer avec plus de succès encore le monarque espagnol , et mutiler ce colosse oppresseur .qui menace l'indépendance de l'Europe. Nous pouvons commencer ce grand œuvre

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en protégeant les Hollandais dans leur lutte honorable contre le despotisme du cabinet de Madrid ; car tout neus prescrit de les empêcher de se jeter dans les bra»-de la reine Elisabeth. Ah ! Sire , laisse£~nous purifier dans le sang espagnol nos mains encore souillées de sang français. Les champs dç Dreux, de Jarnac, de Mon contour, ne rappellent que de honteux lauriers , de déplorables victoires. La guerre déclarée, abjurant, tous, les divisions fatales qui nous ont armés si long-temps les uns contre les autres, nous ne formerons plus qu'un seul parti , celui de la France ; nous n'aurons plus qu'un seul désir, celui de combattre pour la patrie, pour l'indépendance an trône et la gloire de Votre Majesté.

CHARLES, «e levant.

Je vous remercie, Monsieur de Coligni, des conseils que vous me donnez avec tant de zèle et de franchise. J'examinerai profondément ces hautes questions d'état. Venez me voir souvent : mon ca-' binet vous sera toujours ouvert.

COLIGNI

Comment pourrai-je jamais m'acquitter envers votre Majesté de la confiance dont elle m'honore ? Oui , j'en ai le ' doux pressentiment : la France ; heureuse et triomphante , vous devra son bonheur et sa gloire.

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